Le Directoire
I. — I^es d('])Ulôs proscrits conduits au Temple. — Leur long voyage dans des cages de fer.
IL — Le 18 tructidor a produit en France un grand découragement. — Il a préparé la dictature de Bonai)arte. — Rapport apologétique de Baillcul. — Réponse énergique de Carnet. — Rapports des ministres du Directoire.
III. — Nombreuses destitutions après le coup d'État. — Récompenses auv complices. — Moreau et la Correspondance Klinglin. — Rappel de Clarkc.
IV. — Les friictidoriens aggravent les lois de proscription. — Commission.s militaires. — Exécutions. — Nouvelle terreur.
V. — Les proscrits du 18 fructidor envoyés dans le liameau insalubre de Sinamary. — Évasion de (luclques-uns. — Les autres meurent presque tous.
Les députés arrêtés le 18 fructidor furent conduits au Temple et enfermés dans les prisons de Louis XVI et de Marie- Antoinette (1). « Qu'on les mette dans la chambre du tyran, dit à leur arrivée un subalterne, puisqu'ils servaient si bien sa famille; ils n'en sortiront comme lui que pour subir la peine deleurcrime. » Les membres du Conseil des Anciens furent mis dans la chambre de la reine, les députés des Cinq-Cents dans celle du roi. Ils lurent sur les murs cettephrase écrite au crayon
(1) « Quelle circonstance, dit de Laruc (p. 309), quel rapprocliomoiit (lourdoux des détenus! Bourdon de l'Oise frémit en entrant dans la cliauibre funèbre. Rovcre leva les yeux au ciel, se frap[)a le front, et se relira avec effroi dans li coin le plus obscur. »
LE DIRECTOIUC;. — T. Uf. 1
par Madame Royale : <* 0 mon Dieu, pardonnez à ceux qui ont fait mourir mes parents ! » Les prisonniers demandèrent la permission d'écrire à leurs parents et amis pour se faire envoyer les objets les plus indispensables. « Ce n'est pas la peine, répondit un officier de garde, vous avez trop peu de temps à rester ici. On vint chercher les députés Dauchy, Drumard, Jarry et Lamétairie pour les mettre en liberté. Ils avaient été, comme les autres, arrêtés en prétendu flagrant délit de conspiration, mais ils n'avaient pas acquis dans les Conseils une situation importante , aussi le Directoire les relâcha pour proscrire à leur place d'autres modérés plus influents, ou plus persécutés par ses amis. Les députés retrouvèrent au Temple Brottieret La Villeheurnois. Le Directoire, par arrêté du 18, avait transféré le fameux dénonciateur Duverne de Presle, à la Force. Le vieux général marquis de Murinais, et Goupil de Préfeln, tous deux députés, furent conduits le 19 au Temple. Les femmes des prisonniers accouraient tout éplorées avec leurs enfants. Sotin leur avait d'abord refusé l'entrée du Temple; le Directoire, moins inhumain, leur permit de voir leurs maris, mais seulement en présence des gardiens (1). Cette autorisation fît crier au modérantisme (2). Le Directoire eut soin de laisser les malheureux prisonniers et leurs familles dans une affreuse incertitude sur le sort qui leur était réservé. Au début, la plupart se demandaient s'ils n'allaient pas être menés à l'échafaud ou à lafusillade; quelques-uns cependant, et parmi eux Barbé-Marbois, se firent d'abord de singulières illusions, et crurent que leur captivité durerait peu, et qu'on se contenterait de les empêcher de siéger au Corps législatif. Lorsque le décret de déportation leur fut connu, ils se demandèrent avec une horrible anxiété dans quelle contrée
(l)Sotiii avait écrit aux triumvirs: « Citoyens directeurs, mon anticliamhre est pleine dos femmes des députes détenus qui demandent la permission de voir leurs maris : j'ai refusé imper iurbablement. Je vous demande vos ordres pour ce que je dois faire délinitivement à cet égard. » Arcli. AF3 id-X.
(2) Les officiers et les soldats de la garde du Temple, choisis à dessein ])armi les plus grossiers et les plus brutaux avaient soin d'insulter à la douleur des malheureuses familles des prisonniers. « Les f... gueux, disait l'un, seront fusillés demain ; » jesuissùr qu'ils feront une vilaine grimace, ajoutait un autre; on leur garde de bonnes cartouches, dis;iil un troisième. (DeLaruc, t. Il, i». 312.)
ils seraient jetés : leurs ennemis allaient-ils les embarquer pour la Guyane ou pour le Sénégal?
Au milieu de la nuit du 21 au 22, Sotin vint lui-même chercher Goupil-Préfeln, membre des Anciens, et le remettre en liberté (!'. Il n'était ni plus ni moins coupable que les autres détenus, mais La Révellière l'avait fait exempter de la déportation, parce qu'il faisait partie de la secte des théophilanthropes. Pendant la nuit du 23 fructidor (9 septembre; les députés prisonniers entendirent un grand bruit d'armes, de chevaux et de voitures, et un officier leur cria : « Qu'on se dépêche, il faut que l'expédition soit faite avant le jour. » Ils descendirent dans la geùle, se demandant s'ils n'allaient pas être assassinés, et se trouvèrent en présence de Barthélémy que, d'après l'ordre du Directoire, l'adjudant général Hochereau venait de conduire au Temple. Il était accompagné de son fidèle serviteur Letellier qui avait sollicité comme une grâce de partager son sort 2 .
Les proscrits furent conduits entre deux haies de soldats aux voitures qui les attendaient. C'étaient de grandes et lourdes cages de fer non suspendues avec une seule porte verrouillée et cadenassée ; les prisonniers y étaient exposés au vent et à la pluie, et avaient deux planches pour s'asseoir. Ils étaient destinés à faire cent lieues dans de pareilles voitures, et l'on comptait parmi eux des vieillards, des infirmes et des malades! On leur dit que le Directoire avait, sur la demande d'Augereau, remplacé par des cages de fer les voitures ordinaires qu'on leur destinait. Il y avait cinq cages, quatre devaient contenir
(1) Dupont de Nemours, arrêté cliez lui avec son fils, lut mis en lilicrtc le -21 ; il avait demandé inutilement copie de l'ordre d'arrestation, il écrivit le iO :
Le porteur d'ordre qui m'a dit se nommer le général Jonnés, m'a remis ;ï un autre agent, qui m'a conduit avec mon lils, arrêté comme moi, mais sans aucun ordre et sans aucun prétexte, dans la même prison où j'avais ete mis du temps <le Koljcspierre, à la seule différence que cette nuit nous avons été beaucoup plus mal logés, et que les ordres du Comité de sûreté générale éfaient.expédies dans la forme légale d'alors. . — Archives AF3 Ui-l. D. iOT't. M envoya sa démission de député le i".
(-2) Augercau et Duterlre s'efforcèrent de le détourner de son gin.reux projets . Tu veux donc associer ton sortà celui de ces hommes à jamais iierdus. Quels que soient les événements, sois sur qu'ils ne reviendront pas. » H répondit <|ue son parti était pris, et qu'il voulait à tout i)rix essayer d'adoucir les souf francesde son maître. • Va donc, fanatique, |>érir a\ec lui. -
chacune quatre déporlés et un gendarme ; et la cinquième contenait les bagages. Les déporlés étaient au nombre de seize, savoir : 1° Barthélémy, directeur, âgé de cinquante ans; 2" Lafon-Ladebat, banquier, président du Conseil des Anciens, ayant le même âge, 3°Barbé-Marbois des Anciens, âgé de cinquantedeux ans ; 4° le général marquis de Murinais, des Anciens, âgé de soixante-sept ans; 5"Tronson du Coudray, des Anciens, avocat célèbre, quarante-cinq ans; 0" Rovère, des Anciens, quarante-neuf ans, régicide, ex-terroriste, proscrit par ses anciens complices; 7° le général Pichegru, des Cinq-Cents, âgé de Irenle-six ans; 8° de Larue, des Cinq-Cents, trente-trois ans; 9" le général Willot, quarante ans; 10° Aubry, quarante-neuf ans, tous deux des Cinq-Genls, ainsi que; 11° Bourdon de l'Oise, trente-sept ans, régicide comme Rovère et proscrit pour les mêmes motifs; 12" l'adjudant général Itamel, âgé de trente ans, commandant de la garde du Corps Législatif; 13° Berthelol de la Yilleheurnois, ancien magistrat, âgé de quarantehuit ans, précédemment condamné à un an de détention par un conseil de guerre pour conspiration royaliste; 14° l'abbé Brottier, âgé de quarante-six ans, condamné pour la même cause, à dix ans de détention; tous deux étaient jugés légalement, et on n'alléguait contre eux que cette même conspiration pour laquelle ils avaient été condamnés : c'était un véritable assassinat! 15" Dossonville, âgé de quarante-cinq ans; il avait été inspecteur de police sous le ministère de Cochon, et connaissait beaucoup de secrets; enfin 16" Letellier, le dévoué domestique de Barthélémy, déporté volontaire : il fut complètement assimilé aux proscrits et traité avec la même rigueur. Parmi les déportés on ne comptait que cinq membres des Cinq-Cents; les trente-six autres proscrits avaient pu s'enfuir^ mais bientôt on en arrêta deux, Aimé, et Gibert Des Moliôrcs qui furent bien vite expédiés en Guyane. Sur onze membres proscrits des Anciens, cinq faisaient partie du convoi.
Les seize déportés furent répartis dans quatre cages ; ils étaient suivis de dix pièces de canon, et d'une escorte de six cents hommes d'infanterie et de cavalerie commandée par le général de brigade Dutertre. Ce scélérat avait été envoyé au bagne de Toulon par un conseil de guerre, pour vol, incendie
el assassinat en Vendée, Le Directoire venait de le réintégrer dans son grade, et l'avait avec raison jugé tout à fait apte à remplir une pareille mission. Les proscripleurs voulurent se donner le lâche plaisir de contempler leurs victimes à travers les barreaux de ces cages de fer qu'ils avaient fait préparer spécialement pour elles, etde contraindre Barthélémy malade, plié en deux dans sa cage, à passer devant ce Luxembourg dont il était quelques jours auparavant l'un des maîtres. Le cortège fît halte pendant près de trois quarts d'heure devant le palais des Directeurs, et quelques députés républicains des Cinq-Cents, qui siégaient alors à TOdéon^ eurent Tinfamic de venir contempler avec joie ce honteux spectacle et d'insulter les proscrits. On les vit trinquer avec les chasseurs de l'escorte, et porter à leurs victimes d'ironiques santés (1). Le convoi se dirigea ensuite vers la barrière d'Enfer. Les déportés virent alors qu'on ne les menait pas à la plaine de Grenelle pour les fusiller, comme ils en avaient été souvent menacés ; mais ils étaient toujours dans une cruelle incertitude sur le sort qui leur était réservé.
Ce voyage dans les cages de fer dura treize jours et ne fut qu'un long supplice. Dutertre a soutenu qu'il avait reçu l'ordre, en cas d'attaque ou seulement d'insulte, « d'agir militairement sur les condamnés (c'est-à-dire de les assassiner' plutôt que de se les voir ravir. » On avait formé, a-t-il dit, le projet de faire assassiner les déportés en route; « l'ordre et les instructions me donnaient toute latitude; je pouvais, sij'avais été un assassin, commettre un crime. » lia prétendu que les deux adjudants qui l'accompagnaient, et qui jouissaient de la confiance du Directoire, avaient excité la populace contre les prisonniers. Kn effet, à Étampesoù les anarchistes étaient assez nombreux, il fit arrêterlescagesau milieu delà place, exposant ainsi les prisonniers à la curiosité delà populace : elle s'attroupa autour d'eux, mais quelques misérables seulement les insultèrent ; et Tronson duCoudray, député de ce déparlement, leur cria : « Oui, regardez, c'est moi, votre représentani, le reconnaissez-vous dans cette cage de fer? C'est moi (jue vous aviez fliargi' de sou-
(I) De Lame, t. H, p. 3-Jl.
6 LE niHECTOIRE.
tenir VOS droits, et, c'est dans ma personne ([u'ils ont été violés. Je suis traîné au supplice sans avoir été jugé, sans même avoir été accusé; mon crime est d'avoir protégé votre liberté, vos propriétés, d'av(»ir cherché à procurer la paix à votre patrie, d'avoir voulu vous rendre vos enfants, d'avoir été fidèle à la Constitution; et pour prix de mon zèle à vous servir et à vous défendre, vous vous joindriez aujourd'hui à mes assassins! » Les gardiens l'empêchèrent de continuer, mais la populace très émue de cette réponse, cessa ses injures; et Dutertre s'empressa de faire passer aux prisonniers, à travers les barreaux de leurs cages, du pain et du vin, et de remettre le convoi en marche. A Bhtis, des forcenés, ou des imbéciles, crièrent sur le passage des proscrits : « Voilà ceux qui voulaient rétablir les aides, la gabelle, les emprunts forcés, faire la banqueroute, lever des contributions et des droits de patente. Nous sommes présentement quittes de tout cela, » et l'un des principaux griefs invoqués contre eux pour les proscrire, était justement, leur refus obstiné de voter les impôts demandés par ces triumvirs qui allaient faire décréter la banqueroute dans quelques jours, et recourir aux emprunts forcés (1\
Les malheureux prisojuiiers, lorsque le convoi faisait halte, étaient souvent jetés dans des cachots infects qu'ils étaient parfois obligés de partager avec. les plus vils scélérats, et ne recevaient que les aliments les plus grossiers. Cependant quelques personnes essayaient courageusement d'adoucir leur sort. Ils étaient arrivés à Lusignan, en Poitou, lorsque Dutertre fui tout à coup rap|)elé à Paris : il avait pris de force dans les
(I) De I.anie, t. Il, p. .Wii. Trimson du Coiulray, comme i)liisicurs autres modcrés, .s'imaginait iiaïvemcnl quo les lïuctidoriciis devenus maîtres de la Franco, reculeraient devant une cruauté inutile, et (jue réllexiim laite, lorsqu'il serait arrive au port d'embarquement, ils le mettraient tout au moins en jugement, sinon en liberté, ainsi que ses amis. De tout temps certains modérés ont eu le lort de juger tropfavorablcmeiit les révolutionnaires, do croire que les violents n'oseront pas aller jns(iu'au bout, que les timides finiront i)ar trouver assez de courage jtour tenir tète aux violents. Cet optimisme (|ui relnsail détenir compte dotant d'avertissements, avait singulièrement facilité le triomphe des fructidoricMis, et même dans les cages de fer, leurs vi(;limes n'en étaient pas encore toutes guéries! et ces constitutionnels ne cessaient de déclamer contre les illusions des émigrés; les terribles épreuxcs (pi'ils avaient traversées depuis six années i ne Icui' avaient rien appris!
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caisses publiques, l'argent dont il prétendait avoir besoin pour remplir sa mission, bien qu'il eût reçu huit cents louis en partant (1). Le successeur de Dutertre fut encore plus rude que lui envers les prisonniers. Ces malheureux, laissés à dessein dans une complète ignorance de leur sort, croyaient que du moins ils séjourneraient quelque temps dans la ville de Rochefort avant d'être embarqués (2). Mais le Directoire tenait à les expédier le plus vite possible à la guillotine sèche. Ils furent immédiatement embarqués le 2:2 septembre sur la corvette la Vaillante, sans aucun ménagement pour les infirmes et les malades. Ils restèrent plus de sept semaines à bord, presque aussi entassés que les prêtres dans les pnntons, et on ne leur donnait qu'avec parcimonie unenourriture grossière et malsaine. Les soldats chargés de ks garder avaient été tirés de ces bandes révolutionnaires organisées par Carrier qui avaient commis tant d'atrocités, à Nantes et aux environs. Aussi étaient-ils acharnés à persécuter les prisonniers. La XalUante arriva à Gayenne le 22 brumaire an VI (12 novembre 1797); mais les proscripteurs craignant fort que les déportés ne fussent trop longtemps épargnés par le climat se gardèrent bien de les laisser à Cayenne, ville relativement salubre, et où ils auraient reçu les soins nécessaires.
Le coupd'Étatdu IHfruclidor avait mis lin à toute tentative sincère de gouvernement constitutionnel. La masse delà i)opulation, ainsi prise à l'improviste, resta dans l'inertie connne après le 31 mai, comme sous le régime de Robespierre. Quatre
(1) Le payeur d'Etaiiipes avail rU- rnntiaiiil di- lui livrci- imc sniniiu' ili- •iOTafrancs ; qualrcaiis i)lus tard, il n'élail pas eiudro romljoiirsc I,c laUicrmiiliir ai» IX (1 août 1801), le ministre de la tîtK^'i*" demanda au ministre des finances de le rouvrir de ecttc somme; et ce ministre des linances. cf^iait l»arlié-Marbois, récemment revenu de la Guyane. <|ui mille payeur à couvert des suites de l'acte violent (|iii avait été commis pour le conduin- au lieu de son hannissement.
(•1) Le Directoire avait eu l'inliumanitc de le faire croire aux lamilli's de plusieurs déportés. Lien <|ue le ministre île la marine ei"it écrit le *> Irnclidor au connnandant des armes de Koclulort «pTils \w devaient pas >i-jounier un instant dans cette \ille.
années d'esclavage, de souffranres, puis défausses espérances et de déceptions cruelles, l'avaient réduite à la passivité la plus complète; bien qu'elle redoutât de nouveaux malheurs, son découragement était plus profond que jamais (1).
Le 18 fructidor avait absolument convaincu le pays de l'impossibilité d'établir un gouvernement libéral et parlementaire, avec les hommes qui occupaient la scène politique, depuis 1789. Le peu de prestige dont jouissait encore la représentation nationale avait été anéanti par l'expulsion et laproscription d'une partie de ses membres, par la violation brutale de la Constitution. Le 18 fructidor a arrêté net l'œuvre réparatrice de la majorité modérée, et a dans la suite fait de Bonaparte un homme indispensable. Aussi ses partisans se sont plu à passer sous silence ou à dénaturer ce coup d'État sans lequel il n'aurait pu arriver au pouvoir. Les prétendus modérés ont accepté les impostures des violents; et les victimes elles-mêmes ont beaucoup trop gardé le silence.
Plus tard, bien des fructidorisés se sont trouvés fonctionnaires de Bonaparte avec les fructidoriens. Il leur fallut observer une grande réserve, et sur les événements qui avaient préparé ce coup d'État et sur ses tristes conséquences; et comme il arrive toujours, ces ménagements n'ont servi (ju'à obscurcir la vérité, et ont profité aux complices du 18 fructidor, qui loin de garder la même réservée, ont mis sournoisement en circulation les versions les plus fausses sur cette journée. Les victimes en général ont eu la faiblesse de se laisser duper par de doucereuses tirades sur l'oubli du passé, et leurs oppresseurs ont profité de leur silence pour les calomnier. Les persécutés, les proscrits peuvent pardonner à ceux
fl) "11 devenait ('vident, dit Tliiers. qui pourtant a()prouve le 18 fruclidoi', (|U(! cette Constitution dans la(|uelio ils (les républicains sincères) avaient mis tout leur espoir, n'était i)as le (ernic de nos (rouhles et de nos discordes... la légalité était une illusion à la suite d'une révolution comme la m'ilre (t. 9, p. 21»0). » Tliiers a toujours professe, avec plus ou moins de Irancliise, la doctrine si chère aux. révolutionnaires et à tant de lihéraux, (|ue la Révolution française est trop belle, trop srandc, pour pouvoir jamais s'astreindre à la lèj^alite, même à celle qu'elle a faite. Cette dernière, la Révolution, en vertu du droit nouveau, peut l'imposer sous les peines les [dus atroces, et l'on ne doit pas prolester, mais clic est disjjensèe de l'observer; et nalurellcment ses zèlaleurs sont autorisés à fouler aux jiieds cette légalité, pour peu (|u'elle les gêne.
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qui les ont opprimés, ceux-ci ne leur pardonnent jamais, et ne cessent de les poursuivre de leur haine venimeuse.
Ainsi donc les révolutionnaires, les Bonapartistes, les libéraux pour la plupart, ont cherché à détourner l'atlention le plus possible du 18 fructidor, et n'en ont guère parlé que d'après les fructidoriens eux-mêmes qui ont entassé mensonges sur mensonges. Ces derniers ne se sont pas contentés de dénoncer la fameuse conspiration, et de vanter impudemment leur clémence, dans les discours et les proclamations qui ont suivi immédiatement l'attentat : ils ont chargé une commission de faire une apologie ofTicielle de leur coup d'État; et au bout de six mois, le 10 ventôse an VI (6 mars 1798 , Bailleul a présenté, au nom de cette commission, un rapport qui pour la loyauté et la véracité, rappelle complètement ceux de Saint- Just et d'Amar contre les Girondins.
« L'historique des faits qui ont précédé et accompagné celle journée, dit Bailleul, prouverait la nécessité des mesures qui furent prises alors; mais votre commission croirait avoir mal saisi voire intention, si elle se présentait pour apporter des preuves, pour fournir dos justifications. Vos résolutions ne furent pas provisoires 1... On ne cherche point à proucer la lumière : on analyse les parties dont elle se compose, on observe ses accidents, ou démontre ses propriétés. C'est ainsi que nous remonterons aux premiers mobiles de la conspiration; que nous suivrons sa marche, ses développements; que nous en apprécierons les elTets. » {D<'bats et dicrets. Ventôse VI, p. 4S'.i.)
On ne cherche point à prouver la lumière, dit sideum'Uement Bailleul : sans doute, mais il faut la montrer. Seulement les fructidoriens se déclarent dispensés de prouver la conspiration, parce qu'elle est la lumière suivant eux; ils trouvent suffisant d'énoncer inexactement les faits avec une foule d'absurdités, d'inepties, de calembredaines, dr'bitécs dans le but d'obscurcir la lumière.
« On concevra mal, dit Bailleul, les événements de la Hévolulion, quels qu'ils soient, tant qu'on n'aura pas fait la part des royalistes. Plus ou moins ils ne sont étrangers à au-
(I) Bien icrtaincmciii: I.a dipoilatioii «lu vioii\ Miniiiais. (|iii avait élé (lcj:\ tue depuis longlcmi's par le cliinat de Sinainary, ii'«(,iil iviilcinnienl pas un acte provisoire!
cun (1). Auteurs sans réserve de la guerre à l'intérieur, ils le sont encore de la guerre étrangère. » Ils seraient donc coupables des journées du 5 octobre, du 2 septembre, du 31 mai, du 12 germinal, du l'"" prairial, qui ont été si bien faites par les révolutionnaires; ils ont participé tout au moins à l'établissement des comités, des tribunaux des armées révolutionnaires, aux lois des suspects, du maximum, etc., etc. (1).
Après avoir raconté à sa manière les événements qui suivirent thermidor, il ressasse les déclamations déjà bien usées de son parti contre Vendémiaire et prétend que les républicains n'ont pas su tirer parti de cette journée. Ils laissèrent entrer dans le Corps législatif les chefs des conjurés; le principal agent de cette conspiration ayant pour but d'égorger les meilleurs républicains était Pichegru. Il l'accable d'injures ainsi que Carnot, et soutient qu'il fut constamment un traître. On lui répondit immédiatement que si cela était vrai, ceux qui l'accusaient après l'avoir employé, c'est-à-dire tous les fructidoriens, avaient été constamment ses complices, ou des imbéciles, puisqu'ils ne le destituèrent jamais, et n'apprirent sa trahison, ou ne le dénoncèrent, que deux ant5 après sa retraite volontaire (2). Le complot de Pichegru n'avait aucun rapport
(1) Au moment où Baillcul iiirscntuil son rapport, il était à la mode de raconter que Louis XVUI clait (l'inlelliscncc avec Robespierre, et qu'il s'était servi du tri bunal révolutionnaire pour faire guillotiner ceux cjui lui déplaisaient; et l'on répétait cette sottise, alin de se débarrasser comme com])li(es de Louis XVIII, de certains complices de fructidor.
(2) Le 5 nivùse an IV (2(i décembre l"!»";, le Directoire iionima Pichegru, qui avait renoncé à son commandement militaire, ambassadeur prés la Porte ottomane. Il n'accepta point cette nomination, et le o germinal suivant (2"> mars), le Directoire le nomma ambassadeur en Suéde (Arcli. nat. A !•"•', v. 2, ;») et le 14 il lui écrivit une lettre très louangeuse.
« Lors(|ue le Directoire exécutif, citoyen général, s'est rendu aux demandes réitérées que vous lui avez faites de lui donner un successeur dans le commandement de l'armée du Rhin, il n'a cédé à vos vœux que dans l'espoir de vous employer encore au service de la République, d'une manière aussi utile pour elle qu'honorable pour vous-même.
« Il a pensé qu'a|)rés avoir contribué si puissamment à établir la liberté franlaise les armes à la main, vous saurez dans une autre carrière participer à son alfermissement d'une manière non moins efficace.
« En conséquence, jaloux de vous donner une nouvelle preuve de sa confiance et de son estime, il vous a nommé ambassadeur de la républi(iue franraise en Suède. •
« Le Directoire est assuré qu'en traitant les grands intérêts de TÉlat, vous
avec la prétendue conspiration des autres déportés, mais on voulait justifier en apparence la déportation et de Pichegrii, et des députés, et aussi de Carnot que tout le monde savait être en fort mauvais termes avec Pichegru. Aussi Bailleul, pour trouver un lien quelconque entre tous ces proscrits, prétend que Carnot. jadis ennemi implacable de Pichegru, le voyait tous les jours dans l'intimité depuis qu'il était au Corps législatif. Carnot a réfuté longuement cette étrange assertion (1).
Viennent ensuite de nombreuses accusations déjà ressassées par les fructidoriens. Les unes sont fausses, les autres à la fois fausses et stupides; ainsi par exemple il rappelle avec horreur que Willot avait commandé dans le Midi; « l'arrivée de AVillot mit dans les pays soumis à son commandement, tous les crimes à l'ordre du jour, » Mais qui l'avait nommé, sinon le Directoire? et n'était-il pas libre de le destituer? Il fit un crime à Carnot de s'être opposé à sa destitution. (îelui-ri releva vertement cette accusation. Est-ce que les triumvirs ne formaient pas la majorité du Directoire? Est-ce qu'ils n'étaient pas parfaitement libres de destituer Willot malgré son avis 'comme les ministres Cochon et Bénezech), s'ils étaient persuadés que ce général protégeait des assassins? « 11 faut donc que le triumvirat ait pensé comme moi, que Willot n'était pas criminel ou qu'il ait été le complice de Willot. Choisissez, citoyen Bailleul, Comment se peut-il qu'ayant pris six mois pour forger des mensonges (2), vous en laissiez échapper de si maladroits. »
ajouterez à l'étlat de vos exploits i;i"crriers, des suroés imi>orlants dans les négociations politiques, et qu'ainsi vous mettrez le conilde à votre gloire, en acquérant de nou\eau\ titres à la reconnaissance nationale. • i,Arcli. nat. AK', v. |-.'i.)
(1) Iléponse à Bailleul, p. ix à it.
(i) Carnot raconte ensuite que Wilh.t a été dénoncé au Directoire, mais ji-ir les agents de Barras à Marseille, par ceux qui avaient proscrit et éK.ugi; pendant sa mission. ]>ar les autorités jacobines <|ue Fréron \enait d'étal. lir pendant sa seconde mission. H opina donc contre sa destitution réclauuc par Barras, en demandant qu'il fût pris d'autres renseigneuicnts, et les autres memhresdu Directoire furent de cet avis. On lit faire une enquête à Marseille. .-Ile fut fax» rable à Willot. Lorsqu'il lut nomme député, on pria Bonaparle, avec qui il n'a vait pu s'entendre, de choisir son successeur. Bonaparte présenta Satiuguel. - Bientôt on fit à Sahuguet les mêmes reproches «|u'on a faits à Willot. Ainsi If
Les autorités constituées, les tribunaux étaient, suivant Bailleul, complices des royalistes, et faisaient rentrer les émigrés, comme s'il n'était pas de notoriété publique que la fortune de certains fonctionnaires et agents des fructidoriens, venait des rançons qu'ils avaient fait payer aux émigrés. Naturellement il déclame en véritable septembriseur contre les prêtres réfractaires.
« Quand donc enfin rendra-ton justice à cette espèce d'clrcs qui n'ont ni cité, ni famille, qui regardent le genre humain comme leur domaine, et égorgent qui ne se soumet pas? Feront-ils longtemps encore des dupes, ces monstres qui n'ont à la bouche que Dieu et la mort? Ils ont été les agents les pins redoutables de la contre-révolution, et à peine ose-t-on en parler. CMi tremble devant cette poignée de misérables fju'un peu de fermeté eût fait pour jamais disparaître du sol français. (Débats et décrets, ventôse VI, p. uH.)
Ici Bailleul fait un appel véritable à la septembrisation des prêtres, et reproduit la phrase devenue célèbre qui annonrait leur massacre! On a sans doute la guillotine sèche, mais on ne pourra peut-être lui envoyer que de rares convois de condamnés, à cause des vaisseaux anglais, et ses- inventeurs craignent d'éprouver une amère déception! Ces prêtres, suivant Bailleul, dès la fin de l'an IV et surtout au moment des élections de l'an V empêchent les fonctionnaires de prêter le serment de haine à la royauté et provoquent la rébellion, prêchent le pillage, et un crucifix à la main, ils appellent la mort sur les républicains; ils publient des maximes anti-civiques et incendiaires, et Bailleul en fournit des exemples.
« Un individu se disant évêque de ("-astres, recommande à ses subordonnés d'être prudents. Il exhorte au nom de Jésus tous les bons catholiques à rétablir la croix adorable, bes catholiques ne doivent prendre aucune part aux fêtes païennes ni adopter, ni garder chez eux le nouveau calendrier... Ce nouveau calendrier ne doit pas même souiller la poche d'un catholique. On a voulu par ce nouveau calendrier insulter le ciel, etc. »
Voilà de bien grands crimes dignes de la guillotine sèche?
procès de Bonaparte est tout fait au besoin par nous, ciloycn Uaillcul. » (Ibid,
LE 18 KIUCTIDOR. 13
11 importe de noter que l'évèque de Castres n'invite les chrétiens à commettre aucun acte séditieux, et leur prêche simplement l'abstention ; mais les persécuteurs exigent la servilité et l'apostasie, ou la mort.
Après avoir fait un tableau fantastique des élections de l'an V, il déblatère naturellement contre les députés du dernier tiers. Ils ne pouvaient combattre une mesure proposée par le Directoire, et interpréter dans les cas douteux la Constitution autrement que lui, en un mot, faire le plus simple usage de leurs droits parlementaires, sans commettre un crime au moins digne de la déportation. Le pauvre Barthélémy est aussi accablé d'injures. C'est un grand criminel car il a été signalé dans la correspondance de Lemaifre; pourquoi ne l'a-ton pas poursuivi alors? Il correspondait avec Barthès. émigré, auteur d'une tragédie de Louis XVI 1 II était « connu dès le temps de la Convention comme protecteur des émigrés ». La Convention était donc sa complice! et ses prescripteurs actuels gardaient un lâche silence! Baillent prétend que Carnot proposait aux directeurs de créer un royaume de Lombardie, et que « Barthélémy témoignait par de graves inflexions de tête combien cette doctrine lui convenait! »
Bailleul s'acharne à donner le coup de pied de l'âne aux proscrits, et à flagorneries puissants. « Un Dumolard attaque Bonaparte », s'écrie-t-il avec horreur. » Livrer A'enise à l'.^utriche, après s'en être emparé par trahison, est évidemment une œuvre républicaine! «L'infâme Pichegru» propose la réorganisation de la garde nationale ; elle pouvait être un obstacle à la réalisation du coup d'État : il a donc commis un grand crime, l'astoret est aussi un grand criminel, parce qu'il a demandé (ju'on agit loyalement avec les États-Unis; « Vaublanc appelle <le nouveaux massacres sur les plages infortunées de nos colonies. » Encore une calomnie impudente de ces révolutionnaires qui ne cessent d'agir de manière à provoquer de nouveau le massacre des blancs, le viol des blanches, et ensuite une spoliation générale des propriétés dont ils comptent bien profiter. Imbert Colonies, conlidenl du prétt-ndanl, ose se plaindre à la tribune qu'on ne puisse correspondre avec les émigrés. Il a demandé simplement que le l)ire<(.»ire re-pec-
ii LE DIRECTOIRE.
lût le secret des lettres, car il le violait alors sans vergogne et il continuera toujours à le violer sous prétexte de rechci cher la correspondance des émigrés. Toutes ces accusations se valent. Carnot est attaqué avec fureur, il a paralysé los efforts du Directoire et nié qu'il se commît des assassinats.
Protecteur déclaré des rois, il s'écria lorsque des directeurs républicains faisaient des propositions favorables à la France: Vous vouliez donc opprimer l'Empereur. Il w'y avait pas jusqu'à V existence politique du Pape qui ne lui fût chère. {Débats et décrets), ventôse VI, p. :rJ7.
Carnot répondit vigoureusement à toutes ces accusations. Est-ce par écrit ou verbalement, dit-il, que j'ai nié qu'il se commit des assassinats : si c'est par écrit, produisez les pièces officielles qu'on dit déposées chez les ministres. Si c'est verbalement, qui donc a pu le dire? le Directoire; mais il témoigne dans sa propre cause, et il s'est mis dans la nécessité de soutenir par tous les moyens que ceux qu'il a proscrits sont vraiment criminels. Le nombre des assassinats dont on faisait alors si grand bruit, « fut sans doute exagéré par les journalistes, et les motifs de ces assassinats n'étaient pas toujours ceux qu'ils leur attribuaient » ; mais il soutient qu'il les a dénoncés avec beaucoup d'ardeur, qu'il a écrit aux généraux commandant l'intérieui- pour les réprimer, et il ajoute qu'il a demandé la punition de violences commises à Dijon et à Arras où il était très connu, mais sans pouvoir jamais l'obtenir, parce qu'on voulait lui faire imputer par ses ennemis l'inaction de la justice. Il soutient d'ailleurs « que le Directoire était bien aise qu'on commît des assassinats, afin de pouvoir les exploiter contre ses adversaires (I). »
Au sujet delà grotesque accusation de ne pas vouloir laisser opprimer l'Kmpereur, Carnot dit très bien que s'il a pu empêcher la majorité du Directoire d'admettre des propositions honorables, les triumvirs ont dû les faire comprendre depuis dans le traité de Campo-Formio. Où sont ces conditions? en
(1) 0 Celait, dit nettcinciit Carnot, autnnt de prétextes qu'il avait pour accuser les membres du Corps législatif, et ceux du Directoire qu'il voulait perdre. • [lii'-ponse à BaUleul, p. 11.)
LE iS FRUCTIDOR. 15
([uoi l'Empereur est-il plus opprimé par ce traité que par celui de Léoben? » Il a simplement demande au Directoire comme Bonaparte, de ne pas imposer à l'Empereur des conditions tellement exorbitantes, qu'il se serait trouvé dans la nécessité de recommencer la guerre à la première occasion.
Bailleul l'avait accusé d'un grand zèle pour l'existence politique du Pape. Carnot demande ironiquement si Von a sai-i une correspondance entre Pie VI et lui, et pourquoi Bailleul n'en cite pa> quelques extraits : c'est La Révellière qui e.-t l'inspirateur de cette ridicule accusation.
« Le petit Réveillère avait en effet tellement peur du pape, qu'il le voyait sans cesse à sa poursuite, étendant ses bras pour lui donner sa bénédiction. Le vicaire de Jésus était un rival dangereux pour lui qui voulait être chef de secte. [Jne nuit Hévellière forma le projet de devenir un grand homme, il imagina de se jeter parmi les tliéophilunthropes,... le culte catholique devint surtout l'objet de sa colère théophilanthropique. »
Carnot déclare que le fanatisme de l'irréligion est encore le pire de tous. Quant à la liberté de la presse, il a fitujours soutenu inutilement au Directoire que l'abus de cette liberté était un grand mal, mais que là, où elle n'existe pa<, on est forcé de se soumettre à l'arbitraire (1).
« Révellière qui croit que tout ce qui n'est pas théopliilantrope est nécessairement catholique, et digne d'être crucifié, voyait eu mui un grand ami de la cour de Rome. J'avais beaucoup loue i{uunai»arle d'avoir dédaigné la vaine gloire de marcher sur celle ville pour combattre un ennemi plus dangereux dont la défaite entraînait la chute de Rome et de toute l'Ilalie. be Ihéophilanthropo voulait au contraire qu'on fût d'altord au capitole, chanter un liymnc sur la cendre des Gracques. »
« J'aurais renié cent fois par jour, Jésus et le pape, que jo n'aurais pu ôter du cerveau de Uéveillère que j'étais calholiquc. apostolique et surlout romain. Les grands hommes ont quclijucfois des maladies morales dont il est bien difficile de se guérir. Pascal se
(I) «.le Cai souvent exposé au Dircetoiic, mais celait ixiur lui un laugaKe inintelligible. Autant vaudrait proposer au Grand Turr dVnnrir son sOrail a toute la jeunesse de Coiislantinople. ■ {li'-ponsc ù Bailleul, p. Mi.)
croyait toujours plongé dans une rivière jusqu'au nombril; Révellière se crut toujours dans une cruche d"eau bénite.
Bailleul, qui avait réclamé avec tant de rage la déportation des journalistes, prélendit dans son rapport qu'elle était mollement exécutée. « Il fallait fructidor pour qu'ils fussent déportés ! Mais que dis-je, sur combien de ces êtres atroces a-t-on exécuté les luis? Ils sont encore dans le sein de la république; ils se promènent librement, ils écrivent, ils endoctrinent, ils m'écoutent peut-ètrp, quand un vaisseau aurait dû les porter sur la terre des tigres! Gouvernement lu réponds de l'exécution des lois. » Voilà une tirade absolument digne de Marat! On devine du reste, à sa rage, que Bailleul n'était pas seulement animé par le fanatisme révolutionnaire, mais qu'il avait aussi des vengeances personnelles à satisfaire : en effet, les écrivains royalistes avaient toujours refusé de le prendre au sérieux, et l'avaient en outre criblé de railleries; et il aurait voulu les envoyer avec les prêtres à la guillotine sèche.
Il passe ensuite au récit de la journée du 18 fructidor. Les royalistes conspiraient, d'après lui c'est certain, comme il a été certain après le 10 août que Louis XVI avait conspiré pour égorger le peuple; après les journées de septembre, que les prisonniers des Carmes et de l'Abbaye avaient prémédité d'égorger leurs cgorgeurs avec leurs femmes et leurs enfants; après le 31 mai, que les Girondins voulaient égorger les Jacobins. On distribuai! des armes, des signes de reconnaissance (1). Les républicains, dit Bailleul, « renversèrent en un instant cette horrible conjuration, le perfectionnement de toutes les autres. »
(1) I5;iill(>nl annonce qu'il ne parlera pas des bruits sur l'organisation d'une force armée considérable ronimandcc par Mirnnda qui promettait aux insurijés trois cents liomnies |)ar section « des distriliutions de rùles pour opérer le massacre des républicains drins l'c^icointo des Conseils, « etc., etc.. « Quelque conliance que méritent les hommes qui racontent ces faits, voire conimissioii n'a dii vous les présenter <|ue comme des bruits de conversation. » Mais il raconte comme un fait positif garanti par les autorités, qu'il existait un corps de sept cents hommes « destine à agir d'une manih-e plus pariiculière. » Quel est donc ce mystère/ Ce corps était commandé • par un chef de chouans que nous ne pouvons nommer », autre mystère I Est-ce par ce corps que les postes du Directoire ont été attaqués comme on l'a afficiié le 18 fructidor?
•Mais cette conspiration n'était pas si horrible, puisqu'elle fut très aisément renversée, bien qu'elle fut soutenue par une telle quantité d'individus; ou plutôt la facilité ave»^ laquelle le coup d'Etat fut efTectué. montre qu'il n'y avait pas d'autre conspiration que celle des triumvirs. Il faut cependant le reciinnaitre, Bailleul a la prudence de ne point insister sur la fameuse attaque des postes du Directoire. Les fructidoriens ont pour système de représenter impudemment, lomme la preuve d'une conspiration, quelques préparatifs, ou plus e.Kactement quelques essais de préparatifs de défense, qui ont eu lieu depuis l'avortement de la première lenlalive de Hnche. Et les bonapartistes et les libéraux ont répété leurs impudentes assertions, pour ju-tifier ou tout au moins excuser le coup d'État!
Bailleul ose répéter encore comme aux premiers jours : « Le sang ne coula point. » Nous n'avons pas besoin de répéter que la peine de la déportation, pratiquée par les fructidoriens équivalait à la peine de mort, et que telle était bien l'intention de ceux qui l'avaient décrétée. Déjà lorsque Bailleul lisait son rapport, elle avait commencé à produire les résultats qu'on en attendait. « Le sang n'a point coulé, » pas plus que le 31 mai ; mais le lendemain du 31 octobre, cinq mois plus tard, combien de victimes le 31 mai n'avait-il pas déjà faites? Six mois sont écoulés depuis le 18 fructidor; déjà des proscrits ont été lentement assassinés, et la guillotine sèche en fauchera un grand nombre. Mais les directoriaux, en disant que le sang n'a point coulé à cause du 18 fructidor, avancent un fait matériellement faux. Les commissions militaires devenues -eules arbitres du sort des prêtres, des émigrés ou prétendus tels, ont déjà fait un assez grand nombre de victimes. La déportation en Guyane, annoncée avec beaucoup de fracas, détourne l'attention du public de ces exécutions sanglantes.
Quelle est laconclusiondurapporl deBailleul? c'e^l que tous les fils de la conspiration ne sont pas détruits et qu'il ne fauldonnerles places qu'aux bons républicains , c'est-à-dire à Bailleul et aux jacobins de son espèce. « Soyons à cet égard inexorables et bannissons, je le répète, ces absurdes théories depn-lendus principes, ces invocations slupides delà Constitution. » On peut dire
qucBailleulpur la violence de ses invectives, par ses demandes persistantes de proscriptions, fut le Marat des fructidoriens. Mais ce prescripteur acharné ne peut pas, comme beaucoup d'autres, prétendre qu'il est désigné d'avance comme victime par les royalistes, s'ils viennent à triompher, car il n'a pas plus que Sotin, ni Talleyrand, ni Benjamin Constant, volé la mort de Louis XVI; il a même été persécuté par les jacobins, et c'est lui qui proscrit les régicides Garnot, Cochon, Rovère, Bourdon, et les accuse avec fureur! On voit qu'il n'était nullement nécessaire en 1797 d'être menacé des vengeances royalistes pour parler et agir en énergumène. C'est par exaltation révolutionnaire et surtout par ambition personnelle que Bailleul s'est l'ait terroriste à la fin de la révolution.
Le rapport de Bailleul ne prouve pas plus la conspiration des royalistes que celui d'Amar ne prouve la conspiration des girondins. Tous deux ne sont qu'un méprisable ramassis d'invectives et de grossiers mensonges. Néanmoins le réquisitoire de Bailleul est peut-être encore plus inepte que celui d'Amar. Les sceptiques trouvèrent que les fructidoriens avaient eu tort de faire d'avance tant de bruit pour produire des déclamations aussi creuses. Ils n'avaient pourtant rien dissimulé ni réservé pour une meilleure occasion. Mais un rapporteur bien plus habile que Bailleul se serait trouvé dans la même impossibilité de donner une apparence de réalité à la prélendue conspiration royaliste : le fait est démontré par les recherches mêmes du Directoire, parles documents confidentiels émanés de ses agents (1). Quelques jours après le 18 l'ruclidor, il demande à chacun de ses ministres dans le plus bref délai, des renseignements permettant de prouver « cette vérité que le complot des conjurés royaux était sur le point d'éclater au moment même oii!e Directoire les frappa le 18 fructidor ». J/invitationétaitformelle, leur réponse était dictée à l'avance; mais les preuves faisaient partout défaut. Depuis deux ans les révolutionnaires ne cessaient de se plaindre de la facilité avec laquelles les prêtres déportés rentraient en France. Dès qu'il fut connu qu'une forte majorité était assurée aux modérés par les
(1) Arcli. nat. AF. 3iV-15.Vl(jO.
LE iS FRLT.TIDOR. Ifl
élections de l'an V, les prêtres déportéspensèrent que les lois de persécution allaient être abrogées et plus que jamais s'empressèrent de rentrer. Ainsi le 10 prairial (juinol , vice-consul de Séville et San-Lucar écrit que sept prêtres réfractaires cantonnés à Séville, sont partis pour la France; d'autres vnnt suivreleurexemple: leurs paroissiens, disent-ils, les appellent, et ils se croient mnintenant assurés de la protection du gouvernement ( 1) . Le 30 messidor, le consul de Cadix annonce que des prêtres français sont partis. Les 5 fruclidi ir La Carrière, vice-consul à Santander, écrit que soixante-dix prêtres environ se sont embarqués pour la France ; ils ont appris évidemment l'abrogation par les Cinq-Cents des lois de persécution, elne doutent pas que les Anciens ne la confirment. Les agents français écrivent aussi d'Italie, en prairial et en thermidor, que les prêtres et les émigrés rentrent en grand nombre. Il en est de même en Allemagne : le ministre officiel du Directoire en Prusse, Caillard, et l'agent secret Parandier, annoncent tous deux que les prêtres et les émigrés cherchent à. rentrer. Rien n'est plus simple, les prêtres veulent profiter le plus vite possible de l'abrogation certaine des lois de persécution ; les émigrés pensent que leur situation va être améliorée. Il est clair comme le jour que tout cela ne constitue nullement une conspiration. Le ministre de la police qui voudrait bien combler les vœux du Directoire en lui fournissant des preuves, prétend les trouver dans des lettres volées qu'il lui transmet. Des émigrés, des déportés envoient leurs félicitations à Camille Jordan et à Vaublanc pour les discours qu'ils ont prononcés en faveur de la liberté religieuse : il y a donc conspiration. Mais il est loin de croire qu'on en ait fini avec les modérés par le 18 fructidor r^'. Tallevrand, eu eu vo vaut au Directoire le T» vendémiaire
(1) • Tout ce qui reste de cette race iuipie tient le même l.-jngai!e. et se préparc à rentrer. »
(-2) La conclusion du ra|)porl «lu ministre «le la police est intfrc-^xanle. • >lais en terminant ce rapport, je ne puis vous le dissimuler : le If* fnuti«l<>r n'a fait partout, sur les contre-révolutionnaires, que «les impressions passagères. Les rapports sur la siluaticin des départements vous font connaiire eomhicn il reslf encore à faire jjour détruire cet rspiil eniaciin- du >•(.//'» /(.t»;if, el en prévenir les cruels résultats. Les ju-ogrèsdu sysl.-mc contrc-révolulionnain- ont été si rapides, si immenses, que ce ne sera <|ue par de grands mesiires proportionnées
-20 LE DIHECTOIUE.
an VI (27 septembre), les rapports de ses agents, affecte nalurcllemcnt de croire à la conspiration, mais il ne croit pas qu'elle s'étendît aussi loin qu'on le prétend. « Cette marche générale et simultanée des émigrés prouve évidemment qu'ils venaient moins coopérer à la conlre-révolulion, qu'en recueillir les fruits et se placer sans efï'orts dans un ordre de choses où seseraientàlafoissatisfaits l'orgueil et lavengeance de ces implacables ennemis du gouvernement républicain. » En réalité, Talleyrand déclare que tous ces prêtres et ces émigrés, ne conspiraient pas, mais venaient jouir en France du bénéfice des nouveaux actes du Corps législatif. C'est dans le Corps législatif que, fidèle au mot d'ordre donné par le Directoire, ce complice des triumvirs voit la conspiration; elle est, suivant lui, suffisamment étal)lie par l'abrogation des l(»is de persécution.
Les rapports de Sotin et de son collègue de l'intérieur insistent beaucoup sur des attaques de diligences et de voilures de poste, attribuées aux contre-révolutionnaires; sur certains meurtres, également attribués aux passions politiques, et veulent y trouver les indices de la grande conspiration. Des événements de ce genre avaient lieu depuis thermidor, et le 18 fructidor n'y mettra pas un terme. De même aussi on a coupé des arbres de liberté dans beaucoup de localités, ce qu'on faisait même en pleine Terreur! 11 y a beau("oup de déserteurs ; lorsqu'ils sont poursuivis, ils s'organisent en bandes : encore le complot royaliste! La vente des presbytères, faite en dépit d'une loi formelle, a vivement irrité les populations et causé des troubles : le complot! On veut absolument sonner les cloches: le complot! On a fait des processions : le complot (1)! Des prêtres constitutionnels se rétractent : encore le complot! Des prêtres catholiques arrêtés, ont été fréquemment arrachés aux gendarmes par les populations; on ne veut pas avouer que c'est une conséquence forcée delà persécution religieuse.
;iii\ circonslances, que vous pf>urrcz cs|iôrcr (Miliii l(! luaintion de la U'an<|uillitc iiiU'iieurc. » (Arcli. nal. AK 44.)
(1) JiDnl Terrible, a.'J messidor an V. « Le général Nouvion transmet un mandement du ci-devant évèque de Bàle; il ]>révient que ce défiartement est fanatisé à un tel i)oiiit, que la force armée a été obligée de i)rendrc les armes pour dissiper une procession. » (Arcliiv. nat. AK3 44.)
LE 18 FHLCTIDOR. Jl
On raconte aussi comme preuve de complot des histoires niaises il;. On accuse avec fracas certains magistrats, certains directeurs de jurys, de partialité, de prévention au sujet d'affaires qui demanderaient à être étudiées soigneusement, et non d'après des rapports de jacobins ('2); l'exercice le plus élémentaire de la liberté religieuse est regardé comme un acte séditieux^ se rattachant naturellement à la grande conspiration. En revanche, les autorités locales font les aveux les moins rassurants pour le Directoire; elles reconnaissent que partout on réclame la liberté religieuse, et se plaignent que les prêtres exercent une grande induence dans beaucoup de départements; elles reconnaissent que le royalisme fait aussi de grands progrès! Partout les émigrés rentrent aisément, et obtiennent des certificats de résidence : il est bien évident que la masse de la population les favorise, bien loin d'avoir peur eux les mêmes sentiments de haine que les politiciens révolutionnaires, et ceux qui spéculent sur les confiscations, le ministre de l'intérieur avoue, qu'après les recherches les plus minutieuses, il n'a trouvé aucun fait positif sur la conspiration.
Uamel, ministre des finances, constate que les impôts rentrent mal, que les adjudicataires de biens nationaux font des difficultés pour payer leurs prix.
Tout cela prouve le complot!
Schérer, ministre de la guerre, annonce qu'il va prouver le complot : des documents qu'il envoie établissent seuleincnh|u'on
(I) Alpes marilimes. « Le gciu';ral Oarnior, commandant du département, étrit le -21 thermidor an V. que des personnes font conslruiro par un tourneur de la ville de Nice, des espèces de pions d'échecs représentant la lljiure de Louis XVi. .
(-2) Le i'i vendémiaire, le Directoire mécontent du résultat de ses recherches <le preuves, demanda qu'on lui dénomàt les juges de paix et ilin-ctenrs de jurys d'accusation qui étaient accuses d'avoir persécute les répuhlicains. Lamiuechts lui envoya un travail intitulé : t Tahleau des crimes préparatoires de lacoutrerévolutiou commis avant le 18 fructidor an V ». • Il en résultera sans doute iKtur tous, <lisait-il, la conviction que le courage des patriotes a pu seul arrêter la marche de la royauté qui, avant cette époque, avançait à grands pas a travers le sang républicain ruisselant de toute part. • Il envoie un petit nomlirc ilo dénonciations nullement établies contre des magistrats, et les mêle à de» recils de rixes et d'actes de violence. Il rapporte qu'à Aulun, le premier jiuir • omplémcntairc, les officiers inunici|>aiix iiouvellemenl installés voulurent pr» miilgucr solennellement la loi du 1!» fiucli.lor, mais (pi'ils en furent empêches par un attroupement de femmes furieuses.
ù volé pendant Tan V beaucoup de poudre et de munitions à Marseille, Auxonne, la Fère, etc.; le ministre prouve seulement, si ces vols ont été réellement commis, l'incurie des commandants et le désordre de son administration qui laisse des subalternes voler des provisions importantes de poudre et de cartouches; mais il ne révèle nullement l'existence d'un grand complot royaliste. Il est évident que tous ces ministres qui ont coopéré à ce coup d'État, effectué sous prétexte d'une conspiralion royaliste, ne peuvent pas dire que cette conspiration a été inventée. Ils s'adressent, pour avoir de prétendues preuves, à des subalternes qui sont bien forcés de dire aussi qu'il y avait conspiration; mais malgré leur bonne volonté, ils sont impuissants à fournir des preuves qui n'existent pas. Aussi le Directoire, malgré son impudence ordinaire, jugea avec raison que cette enquête n'était pas bonne à publier.
Les dictateurs fructidoriens s'empressèrent d'expulser les modérés de toutes les places électives et de les remplacer par leurs créatures. On a déjà vu qu'ils avaient fait immédiatement une grande fournée de juges au tribunal de cassation et au tribunal civil de Paris. Déjà pour faciliter l'exécution de leur coup d'Etat, ils avaient destitué un assez grand nombre d'administrateurs départementaux et municipaux. La loi du 19 fructidor expulsait de leurs places une grande partie de ces fonctionnaires : le Directoire eut soin de se débarrasser de tous les modérés que cette loi n'atteignait pas. Le :20
(I) Schcrer pri'-tend (ju'oii a volé relie aniuie à Marseille li:i~ livres de poiiili'e; â Entrcvau\ 1300, au fort de la Victoire um, au fort lîarbe :2300, à Nantes 000; à Auxonne 10,18o carlouclies. à Roi fort .'iriOO, an |)olyf,'one de la Fère l-2,0tt0, en ontr(î ciiKi pièces de canons avaient étc volées a Maestricht et à Anvers; l'agent municipal de Foix avait arrêté soixante-dix fusils (lloréal, prairial), et les villes de Meau\,Melun, Orléans a vaicntrefusculc rendre des canons (juileur(Uaie'nl conlics. Jl se [(eut que la poudre et les cartouches n'aient pas été volées par des eml>loyés infidèles et qu'il y ail eu simplement des livraisons (lu'on aurait néglisé (le mentionner: il est aussi fort |)ossil)le ((u'on ait c()m|)té à dessein comme li\rces à certaines places des ((uantités tle [)ou(lre et de cartouches qui n'y avaient jamais été envoyées. Les faiseurs de trijjotagcs étaient nonibrcux, et puissants dans l'administration de l'armée.
LE 18 FRICTIDOIÎ. 23
fructidor il destitua définitivement les administrateurs do la Seine qu'il avait déjà suspendus le 18. 11 s'empressa d'appliquer la loi du 10 fructidor aux nombreuses administrations qu'elle frappait; mais il en destitua beaucoup d'autres, et avec elle les municipalités de nombreuses villes 1 ;. Il va sans dire que beaucoup de fonctionnaires, à la nomination du Directoire, furent également destitués, et que le Directoire fructidorien s'étudia à placer les anciens conventionnels (-2i. Il donna
(1) Le ùi fructidor arrêté destituant les administrateurs et le commissaire de l'Hérault ainsi (fue les administrateurs de Saùne-et-Loire. Le ij, c'est le tour de ceux de l'Ardéclie, du Nord, de Vaucluse et des membres restants de l'administration des Cotcs-du-Nord. Le Directoire destitue aussi l'administration du Doubs comme protégeant les prêtres, et avec elle l'administration muni(-il)ale de Besançon. Le -2', destitution des administrateurs du Mont-Blanc et de l'Ain, des administrateurs municipaux de Chartres, d'Angoulrme 'deux exceptés) de (;uinganip et de Clermont-Ferrand ; le i" complémentaire, c'est le tour des administrations centrales du Haut-I'.hin, du Bas-Rliin cl de la Lozère, des municipalités d'Autun, de Pamicrs. d'Aucli. de Cherbourg, d'Orbec; le 3, destitution des administrations centrales de l'Escaut, du l*as-de-Calais. de la Dylc, des municipalités d'Arras et de Suissuns; le i, des administrations centrales du Gard et du Jura, des municipalités de charenton. Nice. Lons-lc-Saulnier, les Andclys, Condrieu; le 'i, des municipalités de Fontainebleau et de Strasbourg. Le -2 vendémiaire de celle de Montauban (cette ville fut mise le 16 en étal de siège); le 3, des administrations centrales du Calvados, et de la Charente-Inférieure, des municipalités de Bruxelles, Dinan, Montpellier, Béziers. Bagmds: le 4, on réorganise les municipalités de Lyon, de Valognes, d'Évreux: le 8. destitution des administrations centrales de l'Avevron, de la Mayenne et de la Haute-Marne, des municipalités de Kodez, villefranche (Khone), Namur, Ungrcs: le «3, de l'administration de Seine-et-Marne, des municipalili-s de Séez et de Port-Bricuc; le -21 et le -23, des administrations des Basses-Alpes, du Loiret <;her, des municipalités de Blois et de Saintes, plus celles d'Armeniières et de Roubais pour protection aux prêtres; le -27, destitution des (|uatre adminislniteurs d'Eure-et-Loir non frappés par la loi: de quatre administrateurs de l'Isère et trois de l'Aube, des municipalités de Pontarlier, Louvicrs, Saint-I*"! de Léon; le 2 brumaire, de l'administration de la Mcurthe et de la nuinicipalinde Nancy pour trop de mollesse à l'éganl des prêtres et des émigrés; le t. brumaire, de trois atlministrateurs des Anh-nnes pour les mêmes motifs; le «. des municipalités de Monibrison. Nogcnt-sur-P.-iuc. Gien. Dieppe, Yvetot. M.miargis; le Vi. des cin(i administrateurs de Forets et de trois du Finistère; le «. <les administrateurs de la Marne, sauf un. le 21. de trois administrateurs de Maine-et-Loire pour faiblesse à l'égard des prêtres. Le T frimaire de Iroi.s administrateurs de l'Aude; le 11 des administrations centrales du Moni Terrible et de l'Ain (Arcli. nat. AF3 r. 8 et <t.l On trouve en outre une foule de destitutions isolées de [.résidents et de inenibres de petites administrations et de commissaires du Directoire.
(2) On a déjà vu qu'il en avait phic au tribunal de cassali.m. Le «i vendémiaire, il nomme membres de la régie de l'enregistrement, .i la place de deuv
24 LE DIIŒCTOIRE.
naturellement des emplois à beaucoup de terroristes comme après vendémiaire. La Révellière reconnaît qu'on plaça de nouveau un ti-ès grand nombre d'anarchistes, « hommes de sanget de pillage, » dit-il. Ils persécutèrent sans doute avec le plus grand acharnement les prêtres et les modérés de toute espèce, mais ils se retournèrent bien vite contre le Directoire pour ramener le régime de 93. Seul Barras exerçait quelque influence sur eux. En pluviôse an YI, le ministre de l'Intérieur disait, dans une circulaire aux commissaires près les administrations de départements, que déjà plus de douze cents commissaires auprès des administrations départementales et municipales avaient été renouvelés. Il les avait pourtant nommés tous ! mais il fallait en destituer encore bien plus « régénérer complètement cette classe essentielle d'hommes publics (1 ) ». Il fit naturellement beaucoup de gracieusetés aux généraux qui avaient favorisé son coup d'État (2). Sans doute il trompa les espérances ambitieuses d'Augereau et de Masséna, et malgré ses promesses, il ne leur laissa pas prendre les places de ces Directeurs qu'ils avaient si bien expulsés; mais il leur donna bientôt de
louctionnaircs destitués, Houricr Éloi cl Quiiieltc, anciens conventionnels régicides.
(1) Dcbats ri d/'crels. i)luviôse VI. p. .SSI. D'après le titre VU de ia Constitution, il n'y avait qu'une aduiinistratlou municipale par canton, mais chaque ville au-dessus de cinq mille âmes en avait une; il devait y en avoir trois au moins dans les communes au-dessus de cent mille âmes. Il y avait environ dans toute la France six mille commissaires du Directoire : on voit combien il avait épuré ses propres choix. Chaque département doit envoyer un tableau des commissaires avec colonnes d'observations, et donner sur eux des notes tous les mois.
(-2) l.c 23 fructidor, il décerne à Bernadotte, bien qu'il n'ait pas directement coopéré au coup d'État, un sabre de prix avec le ceinturon, et une paire de pistolets de Versailles; et le 2 vendémiaire, il lui donne encore quatre chevaux de prix avec leurs harnais. (Arch. AF3 v. iH'. Le 27 il lui est alloué aussi ;i70!» livres, afin de couvrir les Irais du voyage, qu'il a l'ait de l'armée d'Italie avec ses officiers i)our présenter des drapeaux. Le a-" complémentaire, on donne un sabre et des pistolets au général Cliérin. Iternadottc demanda au Directoire le commandement des îles de France et de la Réunion et de l'iiide française, ou bien celui des lies Ioniennes <|ui venaient d'être réunies à la France. Le Directoire lui répondit (séance du 28 frimaire) (|u'on le destinait à commander une division de 1 armée d'Angleterre; toutefois si pour quel(|ues raisons particulières il préféraitle commandement d'lllia(|uc,de Corcyre.de lamer Lgéc, il le lui donnerait avec plaisir. (Arch. AF '. v. !t.) Bernadotte devait être alors mécontent du Directoire.
LE 18 1 RLCTIDOH. -r;
grands commandements militaires; les Iructidoriens cherchèrent immédiatement à se venger des militaires qui ne les avaient pas suffisamment secondés. Plusieurs généraux de division et de brigade, parmi lesquels se trouvait Souham, qui ne passait pas pourtant pour royaliste, furent mis à la rél'urme. En revanche, les généraux jacobins Puget Barbanlane, Lapoype, Chateauneuf Randon, furent remis en activité et envoyés à l'armée du Rhin et Moselle.
Les triumvirs s'étaient toujours méfiés de Moreau , et ils l'avaient rappelé à Paris le 16 fructidor, à la veille du coup d'État. Le 24 fructidor le Directoire envoya aux Cinq-Cents une lettre de Moreau à Barthélémy datée du 19, et qui était naturellement tombée entre les mains des prescripteurs de Barthélémy. Moreau, dans cette lettre, rappelle au malheureux directeur qu'il a saisi lors du passage du Rhin, un fourgon du général Klinglin contenant deux ou trois cents lettres de sa correspondance, dont beaucoup étaient en chiffres; elles ont été écrites par des Français correspondant sous des noms de fantaisie, avec Klinglin, Condé. AVickliam, d'Knghien, etc. l . « J'étais décidé, dit Moreau, à ne donner aucune publicité à cette correspondance, puisque la paix étant présumable, il n'y avait plus de danger pour la Républicjue, d'autant que tout cela ne serait prouvé que contre peu de monde, puisque personne n'est nommé. » Cette explication de -on silence parait bien s'adresser à d'autres qu'à Barthélémy; mais elle ne pouvait satisfaire les fructidoriens, car ils désiraient ardemment s'emparer des correspondances même les moins intéressantes, pour donner aux yeux des naïfs quelque vraisemblance à leurs grands récits de complots et de conspirations, et trouver un prétexte d'exercer en France des persécutions contre les parents et les amis de ceux qui étaient plus ou moins clairement désignés dans ces lettres. Moreau déclare que voyant en France, à la lùte des partis, un lionime 1res compromis dans celte correspondance, bien qu'il ail él.- « assez prudent pour ne rien écrire « , il croit de son devoir de dénoncer la trahison de Pichegru. son ancien ami. « Les preu-
(1) Dvbntsrt D'CicU, fructiilor V, S' iiailio, i>. t'.:..
ves en sont pins claires que le jour, mais je doute qu'elles puissent être judiciaires (l). » Il prie donc simplement Barthélémy « de vouloir bien l'éclairer de son avis sur une affaire aussi épineuse » ; le secret est entre lui et les généraux Desaix et Régnier, un aide-de-camp qu'il ne nomme pas « et un officier chargé de la partie secrète de l'armée » qu'il s'abstient également de nommer.
Cette lettre devait nécessairement paraître trop habile, aux vainqueurs comme aux vaincus de fructidor. Elle eât datée du 19. La nouvelle du succès du coup d'Etat et de l'arrestation de Barthélémy n'était pas encore arrivée à Strasbourg; mais Moreau avait d'excellentes raisons de supposer qu'à Paris, on était alors en pleine crise; et il se savait soupçonné par les triumvirs. Admettons qu'il n'avait pas reçu encore sa lettre de rappel du 16. S'il était sincère, s'il était réellement convaincu que Pichegru conspirait, son devoir était de le déclarer au ministre de la guerre, son supérieur direct, ou au Directoire luimême, en s'adressant à son président La Ilévellière, et il n'aurait pas dû attendre jusqu'au 19 fructidor (2). Il demande au contraire une consultation sur la conduite qu'il doit tenir à un directeur bien connu pour sympathiser avec Pichegru, et que les révolutionnaires accusent publicfuement d'être son allié politique. En écrivant ainsi à Barthélémy, lorsque la crise paraît toucher à son dénouement, il semble vouloir se rendre nécessaire au parti modéré et se faire payer par lui sc»n silence et son adhésion. Mais on peut aussi le soupçonner d'avoir voulu, en prévision du coup de force des triumvirs, se mettre à couvert par cette dénonciation qui sera certaineuT^nt trouvée dans les papiers de Barthélémy, et de s'être dit qu'on lui pardonnerait d'avoir tant tardé à la faire (3) , puisqu'elle airiverait très op-
(1) c'est tout à fait le systome IViictidoi-icii !
(-2) Sa lettre du 1!) serait-elle antidatée?
{'■i) Dans une lettre éciite à Bonaparte lors de son lanicu\ procès, le 17 ventôse an XU, Moreau, alors détenu au Temple, dit qu'il était d'abord convenu avec le général Desaix, de ne i)oint jiarler de cette correspondance; mais lors(|u'on pressentit les cvcucments du 18 Iructidor, « dcu\ officiers qui avaient connaissance de cette correspondance, m'engagèrent à en donner connaissance au gouvernement et me firent entendre qu'elle commençait à devenir publicjue, et qu'à Stiasbourg on s'api)rétail à en instruire le Directoire. »
LE IS FRLCTIUOR.
portunément pour aider les triumvirs à justifier leur coup d'Ëtat et leurs proscriptions.
Le 24 fructidor, lorsque le coup d'État était connu ainsi que la déportation de Pichegru, Moreau écrivit au Directoire qu'il avait reçu seulement « le 22, très tard, et à dix lieues de Strasbourg », son ordre de revenir à Paris. Or, cet ordre était du 16, il aurait donc fallu tout au moins cinq jours et demi pour le lui faire parvenir : c'est bien peu probable (2). Il écrivit aussi qu'il avait eu besoin de quelques heures pour préparer son départ, « assurer la tranquillité de l'armée, et faire arrêter quelques hommes compromis dans une correspondance intéressante que je vous remettrai moi-même. » Maintenant il accable Pichegru. « On me croyait l'ami de Pichegru et dès longtemps je ne l'estime plus. » H envoie la proclamation insolente qu'il vient d'adresser à larmée de Rhin-et-Moselle au sujet de la trahison de Pichegru, et prétend qu'elle a déjà eu l'effet « de convertir beaucoup d'incrédules ». Il se vante dans celte proclamation d'avoir dénoncé la conspiration de Pichegru à un membre du Directoire, mais il a naturellement grand soin de ne pas le nommer (2} et de laisser croire qu'il a prévenu un des triumvirs. Malgré tout cet étalage de zèle, il resta suspect au Directoire qui le tint longtemps à l'écart.
Hoche venait d'être investi du commandement en chef des armées de Rhin-et-Moselle et Sambre-et-Meuse réunies, lorsqu'il mourut à Wetzlar le 3* jour complémentaire (19 septembre 1191 , à l'âge de trente ans, épuisé parle? fatigues de la guerre, les émotions de la politique, et l'abus des plaisirs (3). Depuis
(1) Il est fort possible que soupronnaiit l'ordre ilu Directoire et voulant èlrc à la tête de son armée lorsque le résultat de la rrise serait connu, il se soit arrange de manière à ne recevoir cet ordre (|ue tn-s fard.
(-2) Df-hals et Drcrels. fructidor V, •2'- partie, p. 207.
(3) On trouve dans le registre des séances du Directoire à la date du .v complémentaire (17 septembre), cette mention : • l.e ministre de la guerre dépose sur le bureau une copie certiliée d'une lettre du général Hoche, et <laiis laquelle il est gravement inculpé. Le Directoire croit devoir demander au général Hoche, s'il avoue cette lettre, et lui faire des observations sur quelques principes qu'elle renferme, et lui écrit en conséquence. . (Arch. AF'f. v. 8.; Le texte des deux lettres n'est pas dans le procés-verbal. llnclie. était déjà mort quand le Directoire prit cette décision.
Le Hi nivtise an V (11 janvier 17!i7), le Directoire, poia- exprimer sa satisfaction des services importants île Hoche, a\ait chargé le ministre de l'Intérieur île
llH LE DIRECTOIRE.
deux mois il vivait dans une excitation continuelle, et la journée du 18 fructidor avait dû l'impressionner très vivement : elle llattait sans doute ses passions politiques, mais elle avait été précédée pour lui d'une cruelle déception: tout le mérite de ce coup d'Etat, au point de vue militaire, revenait à Bonaparte et à Augereau ; Hoche était resté à l'arrière plan, et il devait craindre d'être supplanté par ces généraux dans la faveur des révolutionnaires. Le Directoire fit célébrer très pompeusement une fête en son honneur (1), pour dédommager Augereau de ses déceptions, il lui donna le 2 vendémiaire le commandement des deux armées de Rhin-et-Moselle et Sambre-el-Meuse.
11 était impossible que le général Clarke, l'ami, le protégé de ('arnot, représentât le gouvernement fructidorien dans ses négociations avec l'Autriche. Rappelé, par un arrêté du 18 fructidor, il allait être exposé au ressentiment et à la colère de ces généraux signalés par lui au Directoire, de concert avec Bonaparte comme incapables ou pillards, et qui avaient appelé de tous leurs vœux le coup d'Etat de fructidor, pour sauver leur situation. Augereau qui se croyait au pinacle, et qui savait très bien que (Clarke avait parlé de ses malversations dans ses notes au Directoire, le dénonça publiquement par une lettre-circulaire aux généraux de l'armée, comme leur diffamateur auprès du gouvernement. (Clarke répondit, par un lettre digne et habile à l'arrêté du Directoire (jui le rappelait (-2 vendémiaire) et riposta courageusement à la circulaire d'Augereau par une autre circulaire qu'il adressa de Passe-
fournir à tous les besoins du citoyen I-ouis Hoclicsoii père. I,e l!> v(;ntose suivant (9 mars) il est décidé que le ministre de la guerre lui paiera <;0(» livres sur ses fonds; et le !» prairial (28 avril) il lui paiera encore -lOO livres ,Arch. AF3, v. S et ■20-i).
D'après La Révellii're, on (it courir le bruit (|ue Hoche avait (Hé empoisonné par (les femmes de distinction; ce crime a él('; impute :'i Scliérer. ba Uévelliére diiclare cette accusation absurde. On a parb; de Bonaparte. « Orgueilleux comme Satan, dit-il, Bonaparte devait l'envier. » Il le (U'clarc capable de tout, mais veut bien reconnaître qu'il n'existe aucune preuve (;ontre lui...
(I) Le 10 vend(!miairc : la loi ordonnait (jue la mi-.mc fête serait célébrée le 30 dans les camps et dans chaque commune princii)ale de; clia(|uc canton. A Paris, la cérémonie eut lieu au cliam])-dc-Mars, l'eflisie de Hoche fut promenée (levant le Directoire; elle était placée sur un brancard avec un trophée et ses insignes de g(;néral en chef; le tout porté, dit le programme, par quatre anciens militaires.
LE 18 rRlCTIIiuK. 29
riano (le o vendémiaire) aux généraux de division de l'armée d'Italie. Elle est ainsi conçue :
« Citoyen général, j'ai appris par le général en chef Bonaparte ([ue le général Augereau, commandant de la il" division militaire, avaitécritune circulaire aux généraux de division de l'armée d'Italie, annonçant en termes peu mesures quil avait connaissance d'une lettre écrite par moi dans laquelle je disais que les généraux de l'armée d'Italie étaient un amas de brigands. Les fonctions importantes confiées en ce moment par le gouvernement au général Augereau, m'interdisent de repousser d"une manière plus énergique, cette stuplde calomnie. Je me borne à déclarer formellement que le fait que m'impute le général Augereau est faux.
« Le général en chef Bonaparte connaît ma conduite et mes démarches depuis que je suis en Italie; et ce que vous pouvez avoir appris, citoyen général, de mon caractère et de mes principes républicains, me dispense d'insister davantage sur l'objet de la présente. Salut et fraternité. »
Le général insinue avec discrétion, mais très clairement, que toutes les notes adressées par lui au Directoire, ont été faites de concert avec Bonaparte, maintenant plus puissant que jamais. Les généraux durent comprendre la portée de cet avertissement. Le même jour il envoya au Directoire la copie de cette lettre :
" C'est au Directoire seul, que j'ai, en conformité des ordres qu'il m'avait donnés lors de mon départ de Paris, transmis quelques renseignements sur les généraux de larmée d'Italie. Il les a approuvés et a même fait l'éloge de l'impartialité qui les caractérisait. C'est à lui à prononcer sur les inculpations que me fait le général Augereau, à en juger les motifs, et sur quoi elles sont fondées. C'est au Directoire d'apprécier ce qu'il peut y avoir d'inconvenant et de peu généreux à exciter l'animadveision de toute un(^ armée contre moi, dans les circonstances où je me trouve, en risquant en même temjis peutêtre de compromettre ainsi mon existence.
«.l'ai pu blesser quelques intérêts individuels, mais ma conclu ile envers la république, et envers le Directoire, est pure. J'ai donc le droit de demander au gouvernement appui et soutien, et je n'hésite pas à le faire. >. f Arch. nat. AF'. ili2.)
Augereau, traité de calomniateur stupide, empocha l'aiïront
.'iO LE DIRECTOIRE.
Glarke se sentait fort en s'adressant au Directoire, car ces mêmes triumvirs qui venaient de faire le coup d'État de fructidor avaient parfaitement accueilli ses observations sur les généraux de l'armée d'Italie; et Bonaparte paraissait décidé à le soutenir.
Au contraire, Kellerman, qui déplaisait à Bonaparte, fut mis de côté. Le .'30 vendémiaire, un arrêté du Directoire décide qu'il cessera immédiatement de commander la septième division militaire, et qu'il jouira du traitement d'officier réformé de son grade, jusqu'à ce que sa pension ait été liquidée.
Beurnonville tomba complètement en disgrâce, après le IS fructidor. Les triumvirs savaient très bien que s'il y avait eu lutte, il ne se serait pas rangé de leur côté ; et comme son armée n'avait pas envoyé des adresses factieuses, on l'accusait d'avoir entravé le zèle patriotique de ses soldats (1).
Aussitôt après le coup d'État, le Directoire se désigne bruyamment à l'admiration publique, en criant à tue-tête : « Aucune goutte de sang n'a coulé. » Plus tard, lorsqu'ils auront immolé de nombreuses victimes, les fructidoriens répéteront avec leur impudence ordinaire, que le sang n'a pas coulé, qu'il n'y a pas eu de proscription après les déportations décrétées le 19 fructidor, et que certaines exécutions, impossibles à nier, ont eu lieu en vertu de lois antérieures à leur coup d'État. Seulement ils n'ont fait ce coup d'Etat que parce que ces lois de proscription étaient en péril, et ils s'en sont assez vanté. Quant aux lois qui proscrivaient les prêtres, elles avaient été abrogées parle Corps législatif, et ils les ont rétablies ! Ils doivent donc assumer la responsabilité du sang qu'elles ont fait verser depuis fructidor! Mais ils mentaient impudemment en soutenant qu'ils avaient simplement appliqué des lois antérieures ('2), car ces lois, ils les avaient singulièrement
(1) D'autres généraux lurent linioncés. Ainsi Nouvion fut accusé d'être un oiincmi terrible de la république, de protéger les royalistes et les émigrés. Ia- '2-2 liruinaire le Directoire chargea son agent Mengaud de vérifier les accusations, (Archives AF'i, V. 9).
(-2) • Deux prescripteurs célèbres, Lu Révelliére dans ses mémoires, Bailleul .
LE IH FRUCTIDOR. 3i
aggravées en remplaçant par des commissions militaires arbitrairement composées les tribunaux criminels, jugés par eux trop indépendants. Quant aux prêtres il ne faut pas oublier que les fructidoriens avaient complété les anciennes lois déjà si atroces, en décidant qu'en outre, la déportation en Guyane pourrait être prononcée sans jugement contre tous les ecclésiastiques existant alors, et tous ceux qui seraient ordonnédans la suite, sans exception ; et vraiment ces gens-là faisaient preuve de la plus ignoble impudence en disant que le clergé subissait seulement la législation antérieure.
Il y eut seulement en province, à la nouvelle du coup d'État, quelques échauffourées de peu d'importance. Saint-Christol. à la tête de quelques centaines d'hommes armés, s'empara de Pont Saint-Esprit, mais cette troupe fut bientôt dispersée par des forces très supérieures. Du reste, les fructidoriens n'attendirent pas un moment pour remettre en vigueur les procédés les plus révolutionnaires. Ils ne se contentèrent point d'arrêter les députés et les journalistes, mais se mirent aussitôt après le coup d'État à donner la chasse aux suspects. Ainsi le 22 fructidor, le Directoire ordonne l'arrestation de l'émigré Vertami, pour conspiration; le 23 il fait arrêter le chef de brigade, Badonville, Lajolais, sa femme, et la sœur de cette dernière, comme complices de Pichegru; il fait faire une recherche inutile rue du Regard, à l'hôtel de Rohan, au sujet d'une prétendue conspiration, et envoie un commissaire de police arrêter le duc de Montmorency, caché dans le château do Dampierre, mais il venait de s'évader; il fait arrêter vingt royalistes ii Dreux. Solin fait mettre en arrestation provisoire les nombreux émigrés d'Alsace rentrés danslesdélais, et ordonne de déporter ceux qui étaient rentrés après leur expiration. Les fugitifs de Provence sont traqués; les naufragés de Calais sont retertus en prison et de nouveau menacés (1).
.lans un écrit publié en réponse à M'"- de Slaél qui avait lanlivc-nionl liUnné le IS fruclidor, ont eu rimpudence de soutenir cette thèse; beaucoup d'autres uni affecte d'ignorer la Terreur fructidoricnne.
(1) Malgré la décision du Corps législatif, Merlin les avait fait rolenir en prison. l,c i.-ifructldor, llscpteuil)rc, le Directoire adressa auv Cinq-Cents, à leur sujet, un long message rempli d'invectives grossières contre les naufragés, contre les dc|)utcs maintenant déportes qui s'étaient occupés de cette allairc, cl contre • la
',i2 LE DIRECTOIRE.
Le 25 vendémiaire quaranle-deux individus du département d'Iuire-et-Loir, prévenus de conspiration, étaient conduits au Temple (1). Les tartufes qui répétaient avec lantd'afTectation, que le sang n'avait pas coulé, étaient au bout d'un mois inquiets, irrité-;, parce que les commissions militaires instituées à la suite de leur coup d'État, n'avaient encore fait fusiller personne. Le 18 vendémiaire (9 octobre) le Directoire reprochait à Solin sa mollesse, et celui-ci répondait : « Il ne s'est pas écoulé de jour où je n'aie rappelé au bureau central, Tordre d'envoyer à la commission militaire les émigrés arrêtés, avec les pièces qui les concernaient (2). » Et aussitôt le 19 vendémiaire, la commission militaire de Paris organisée depuis le 18 fructidor, condamna à mort le comte de Mesnard arrêté le 5 (26 septembre) : il fut fusillé'dans la plaine de Grenelle. Cette commission immola ensuite Chenu comme émigré, le 27 octobre ((■» brumaire) : et le 'M janvier (12 pluviôse), Trion, chevalier de Malte, qui avait été mêlé aux affaires de Vendée, puis le chevalier de Beuville, émigré rentré, uniquement coupable de n'avoir pas quitté Paris après fructidor. Cette commission prononça pendant tout le Directoire dix condamnations à mort; elle refusa brutalement des défenseurs aux accusés, et fut un véritable peloton d'exécution.
En Provence, la réaction jacobine fut terrible. Les prétendus émigrés, royalistes ou girondins, furent de nouveau traqués avec la plus grande rigueur. 11 ne faut pas oublier que d'après l'article 18 de la loi du 19 fructidor, il n'était pas nécessaire d'être inscrit sur une liste d'émigrés pour être livré aux commissions militaires. Il suffisait d'être accusé d'émigration : et ceux qui ne pouvaient pi-ouver leur non émigration, par une résidence continuelle, sans la moindre interruptidu, parce
piirlialiU; monslrucuse », du tribunal de de cassaUnn. ."Mais après avoir affiriiic <|ue c'olaicnt bien des émign'îS rentrés, qu'il ne fallait pas tenir com[)te de leur naufrage, il proposaiianx (:in<|-Conls de les envoyer en <;uyaiie avec les députi'S dci)ortés, ce <|ui était absolument illogique. Il est vrai qu'il comptait sur les lièvres. {Débals et décrets, fructidor V, û" i)artie, p. 17!».) '■■
(I) Déijals et décrets, brumaire VI, p. 31.
(-2) Victor l'ierre. La Terreur sous le Directoire, p. 108.
çi) Il fut arrêté à Passy. U déclara être sorti de Paris avec l'intention de (luittcr la Fiance dans les quinze Jours, suivant la loi, mais n'avoir pu réaliser son Iirojet faute d'argent. {Iljitl., j). MO.)
LE 18 FRUCTIDOR. Xi
qu'ils étaient forcés de se cacher, étaient frappés comme ('-migrés. Or beaucoup de Provençaux avaient été contraints de se cacher pendant la Terreur. Dans les villes et dans les campagnes de la Provence, les bandits terroristes se livraient aux plus odieux excès, et les autorités avaient ordre de les soutenir. Lo général Lannes, qui arrivait d'Italie, disait dans une proclamation : « Royalistes, j'arrive aujourd'hui; demain vous êtes morts! » Il commença par terroriser, mais bientôt cette odieuse besogne lui répugna. Il en fut de même de Bernadotte qui lui succéda et se retira bientôt après. Mais les prescripteurs furent vivement soutenus par le général Pille, devenu commandant de la division militaire, et par le général Chabert, commandant de la place de Marseille; ils établirent un conseil de guerre destiné à condamner les brigands, et à frapper comme brigands, tous ceux qui avaient été en lutte avec les jacobins; ils établirent en même temps une commission militaire, qui devait immoler les émigrés ou prétendus tels. Plus de deux cents malheureux de toute condition furent entassés au fort Saint-Jean et comparurent devant ce conseil et cette commission. On vit alors se reproduire les scènes les plus odieuses de la Terreur. Des jacobins forcenés insultaient les accusés, et leur jetaient des pierres lorsqu'on les menait au tribunal, et lorsqu'on les traînait au supplice : un auditoire hideux accueillait les sentences de mort avec des cris de joie (1). Deux femmes furent mises à mort. L'une d'elles, mère d'émigrés, fut fusillée comme émigrée pour avoir quitté Aubagne, son pays, et s'être réfugiée dans une autre localité de la Provence. Le Directoire finit par s'effrayer de ces exécutions qui rappelaient trop la Terreur. Dans sa séance du 28 germinal, il s'occupa d'une femme qui avait été condamnée à mort par la commission des Bouches-du-Rhône, en vertu de la loi du 19 fructidor, pour n'être pas sortie de France dans la quinzaine; il écrivit au général Dugua qui lui avait annoncé celte condamnation, « que cette fcniine ayant sans doute nié son émigration, on aurait pu trouver matière à renvoyer I ail aire
(I) yiicl(|iies coïKlamncs poiissùrenl le cri de: Vive le r-ii! eu onlon<laiil leur ainH (le mort. In d'eux ditau capitaine rappoileur: « Après ma mort, faites ouvrir mon cadavre, vous y trouverez les llcurs de lis gravées sur mon c<uur. •
devant l'adminislralion dont la décision eût été soumise au Directoire exécutif » ; il ordonna en outre qu'il serait écrit à tous les généraux de division de ne jamais procéder à l'exécution d'une femme, sans que le Directoire eût été prévenu ; « qu'au surplus une femme ne doit pas être fusillée, genre de supplice qui ne doit être employé qu'à l'égard de l'homme; et comme il est possible et même très vraisemblable qu'il y ait eu de la malveillance dans l'affaire dont il s'agit, le Directoire charge le ministre (de la justice) d'écrire au général Dugua de changer celte commission militaire, et de donner des renseignements sur les individus qui la composent (1). »
A Toulon, les jacobins s'empressèrent d'arrêter de nouveau les malheureux accusés d'émigration; des nobles, des ouvriers du port, des marins, des bourgeois, des paysans, des prêtres étaient arrêtés indistinctement, et traînés devant la commission militaire. A la fin de germinal an VI, il y eut une horrible série de fusillades; et cette commission sembla vouloir rivaliser de barbarie avec celles qui l'avaient précédée en Provence pendant la Terreur. Ainsi l'on vit tramer devant elle un vieillard mourant, roulé sur un matelas; il fut interrogé, puis de nouveau traîné dans un tombereau au lieu d'exécution et fusillé sur son matelas. Quelques jours après, Bonaparte arrivait à Toulon pour surveiller les préparatifs de l'expédition d'Egypte. Devant les autorités civiles qui étaient venues le saluer, il blâma très énergiquement les cruautés de la commission; et le 27 floréal (Ki mai), il les flétrit publiquement dans un ordre du jour adressé aux commissions de la S)" division militaire. (Il a été omis dans sa correspondance.)
J'ai appris, citoyens, avec la plus profonde douleur, que des vieillards âgés de soixante-dix ou quatre-vingts ans, de misérables femmes enceintes ou environnées d'enfants en bas âge, avaient été fusillés comme prévenus d'émigration. Les soldats de la liberté sont-ils donc devenus des bourreaux!... La loi du 19 fructidor a été une mesure de salut public; son intention a été d'atteindre les conspirateurs et non de misérables femmes et des vieillards caducs. Je vous exhorte donc, citoyens, toutes les fois que la loi présentera à votre tribunal des
i) Arch. AF;}, registre 11.
\ ieillards de plus de soixante ans, ou des femmes, à déclarer qu'au milieu des combats vous avez respcclc les vieillards et les femmes de vos ennemis. Le militaire qui signe une sentence de mort contre une personne incapable déporter les armes, est un lâche... (1) »
Rien de plus vrai, mais Thomme qui s'était associé au cou|> d'État de fructidor, après en avoir froidement calculé toutes les conséquences, était-il bien en droit, parce qu'il était puissant, d'infliger à ces esclaves des fructidoriens une telle flétrissure et de leur prescrire de corriger, malgré le Directoire, la loi atroce qui, sans lui, n'aurait pu été remise en vigueur? Il faut toutefois reconnaître qu'il ne fit point simplement parade d'humanité, car il usa de son pouvoir pour sauver beaucoup de détenus, en les enrôlant comme marins ou soldats, afin de les emmener avec lui en Egypte. Après son départ, les exécutions recommencèrent. Du 4 brumaire an VI (25 octobre 171)7), au 20 vendémiaire an VII (11 octobre, 1798), cinquante-quatre prétendus émigrés furent fusillés à Toulon (2).
Des commissions furent aussi organisées dans les chefslieux d'autres divisions militaires; elles prononcèrent un certain nombre de condamnations à mort contre des émigrés laïques et aussi contre des prêtres. Nous parlerons de ces derniers en faisant le récit de la persécution religieuse.
Les fructidoriens avaient donc établi une nouvelle Terreur; et dès le premier jour ils avaient décrété la guillotine sèche, des tribunaux révolutionnaires et des proscriptions en masse. Et cependant Boulay de la Meurthe, le 3 vendémiaire an VI (24 septembre), invitait les conseils à décider que désormais le 18 fructidor on célébrerait une fête de la modération !!! FA pour bien montrer qu'il s'agissait d'une modération révolutionnaire, il demandait la nomination d'une commission chargée d'examiner « quelle est la manière de régulariser les mesures extraordinaires d'ostracisme que le salut imblic pourrait rendre nécessaires i.'i). » Dans quelques mois, il se servira de cet ostracisme •contre beaucoup de ses complices de fructidor.
(1) Mi-moircs de Bourricûnc, t. U, p. M».
(-2) Victor Pierre, ibid., p. 1^27. ce ciiitTre résulte ilu mémoire présente par les l'ossoyeurs.
(3) Débals et chcrcts, \eiulémiuiie VI, p. 3i.
Nous avons laissé à CaA'enne les seize proscrils de fructidor, .leannet Oudin, cousin de Danton, était alors gouverneur de la Guyane. Au premier moment, il parut disposé à les traiter avec quelque humanité. Ils furent conduits à l'hôpital qui était encore desservi par des religieuses hospitalières de Chartres. Grâce à leurs soins charitables, ils commençaient à respirer après cotte longue et dure traversée; mais dès le lendemain il leur fut enjoint de ne se promener dans la ville qu'à certaines heures, et surveillés par des soldats, et de ne point converser avec les habitants sans une permission spéciale. L'arrêté du Directoire disait qu'ils seraient déportés à Gayenne. Or, Cayenne est une ville dans une situation assez salubre; ils comptaient y trouver des relations de société, peut-être s'y créer des occupations (1). Mais le Directoire qui n'avait jamais entendu les condamner à un simple exil, avait ordonné par des instructions secrètes, de les conduire, trente lieues à l'ouest de Cayenne, sur les bords de la rivière de Conanama, pays complètement inhabité, parce que non seulement les Européens, mais les Indiens eux-mêmes l'avaient trouvé trop insalubre. Cependant les agents du Directoire jugèrent à propos de les envoyer un peu moins loin, à vingt-quatre lieues à l'ouest, à Sinamary, près de la rivière de ce nom, petit bourg complètement ruiné et réduit à l'état de misérable hameau; un poste y était établi, et il était bien plus facile de surveiller les déportés ù Sinamary qu'à Conanama. Le 20 novembre, les proscrits furent embarqués de nouveau et quittèrent Cayenne sans avoir vu d'autres maisons que celle de l'agent et l'hôpital. Sinamary était absolument ruiné; des ronces couvraient les rues, la place publique où poussait une herbe épaisse était devenue un pâturage; il était borné au couchant par la rivière et des trois autres côtés, par des savanes à moitié submergées
(I) Ainsi Tronson avait eu l'inlcntion <ry donner des consultations; Lafon Ladcl)af, d'y ('■tablir une maison de banque. Tronson prolesta par une lettre très «ligne, mais vraiment un peu naïve, contre cette nouvelle mesure de rigueur rjui allait bientôt lui coûter la vie.
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et souvent impraticables. Il n'y avait point de maisons, mais des cases abandonnées pour la plupart. « Le maire, le juge de paix, le garde-magasin et le commandant, dit Barbé-Marbois, avaient tous la fièvre; le médecin lui-même ne pouvait se guérir; des vapeurs malfaisantes s'élevaient des marais voisins. »
Par compensation les déportés jouissaient de la liberté de faire, si leurs forces le leur permettaient, de grandes courses dans ce désert malsain, où la terre était couverte de reptiles et d'insectes dangereux, et l'air rempli de moustiques; ils étaient tenus seulement de se trouver les quintidis et les décadis, de dix heures du matin à onze heures, dans leurs logements respectifs, pour y être visités par le commandant du poste « chargé de transmettre leurs mouvements », dit l'arrêté de Jeannet. Ils habitaient dans des cases en bois et en terre couvertes par un toit revêtu de feuilles sèches; le sol était la terre mal battue. L'agent offrait d'attribuer à chaque déporté, à titre d'usufruit, un arpent de terre à cultiver. Rien de plus ridicule dans un pays, où les propriétés étaient abandonnées à cause de l'insalubrité, où des milliers d'arpents restaient sans culture faute de bras.
Le général de Murinais fut bientôt victime du climat. Le 17 décembre 1797, moins d'un mois après son arrivée, il expirait en disant : « Plutôt mourir sans reproche àSinamary que vivre coupable à Paris. » Il était âgé de soixante-dix ans M).
Barthélémy était tombé malade; il obtint l'autorisation d'être transporté à Cayenne avec son fidèle Letellier. Là il forma un plan d'évasion. Lorsqu'il fut mieux portant il revint à Sinamary où il devait trouver un petit navire américain sur lequel il comptait s'enfuir avec ses amis; mais ce bâtiment fut pris par un corsaire. Le bruit courait que les déportés de Sinamary allaient être transportés avec ceux (pi'on attendait prochainement à Conanama ou à Vincent Pinson, lieux plus insalubres encore que Sinamary. Heureusement les proscrits se procurèrent une pirogue, et le 3 juin 1708, Bar-
(1) n demanda qu'on le transf.-ràl à lliùpilal de Cayenne pour lui d-.nner les soins nécessaires. Collot d'ilerbois malade avait fait la même demande, et on la lui avait accordée immédiatement. Celle de .Murinais resta sans ré|...nse, I/abbé Brottier l'assista dans ses derniers moments.
LE directoire:. — T. m.
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Ihélemy, Letellier, Pi(*liegru, Aubry, de Larue, Dossonvillo, Ramcl et W'illol partirent sur elle dans l'espoir de gagner la côte de la (iuyane hollandaise (1). Leur voyage fut très pénible; les vagues brisèrent leur pirogue, et ils furent jetés sur une plage déserte, à une certaine distance du fort Monte Krick, appartenant aux Hollandais. Après beaucoup de fatigues, ils arrivèrent à ce fort, d'ofi ils se rendirent à Paramaribo, capitale de la colonie : ils y furent parfaitement traités. Jeannet les réclama, mais le gouverneur hollandais déclara ne les connaître c|ue sous les noms de fantaisie indiqués dans les passeports qu'ils s'étaient procurés. Jeannet les réclama une seconde fois, mais il lui fut répondu qu'ils étaient partis, ce (|ui n'était pas exact pour Barthélémy et Letellier. Les fugitifs passèrent à Démérary où Aubry et Willot tombèrent gravement malades. Aubry y mournt. Pichegru, De Larue, Dossonville et Ramel s'embarquèrent pour l'Angleterre où ils arrivèrent le ^2\ septembre 1798, jour anniversaire de leur embarquement à Uochefort. Barthélémy et Letellier, que la maladie avait retenus à Surinam, retrouvèrent Willot à Démérary, et s'embarquèrent avec lui pour l'Angleterre; le courageux Letellier mourut pendant la traversée.
Très peu de temps après cette évasion, Tronson du Goudray et Bourdon de l'Oise mouraient le même jour 2i2 juin. Tronson avait été soigné avec le plus grand dévouement par l'abbé Brottier (2). Bourdon s'était fort agité de corps et d'esprit : sa situation, au milieu de ses compagnons de déportation, royalistes purs ou constitutionnels, tous d'une éducation supérieure à la sienne, était difficile. « 11 n'était point exclu de notre société, dit Barbé-Marbois, mais il disait qu'on ne l'y
(1) Colle lontativr d'évasion était extréiiiomcnt dangorcuso, mais les proscrits étaient persuadés que bientôt le climat les tuerait tous. « N'importe, disait l'icliegru, mieux vaut (•Ire dévores par les reciuiiis (jue périr ici ; ])Our moi, rien ne me fera elianger de résolution. Je fuirais pluli'il à la nage. «Barbé-Marbois refusa absolument de jjarlir, pour éviter à sa femme et à sa fille la conliscalioM de SCS biens.
(-1) liarbé-Marbois, qui ne l'aimait guère, lui rend le plus complet hommage. " l'.rotlicr unissant la pi(Hc au courage, rendit à Tronson les ofliccsles i)lus dilli( iks. On ne saitpascc que c'est ([ue la profession d'infirmier quand on ne l'a. jamais remplie... Je dois rcconnaitre que pour un semblable dévouement, la charité qu'inspire la religion surpasse l'amitié mémo. »
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tolérait que par commisération. » En effet, on lui savait gré de s'être attiré la haine de ses anciens amis les jacobins; mais à la différence de Rovère, c'était un homme assez grossier, peu instruit, un discoureur fatigant qui ne savaitpas converser: il ne cessait de débiter à ses compagnons de captivité de longues tirades qu'accompagnaient des coups de poing donnés sur la table. Il avait affaibli sa santé en essayant, dans les premiers jours, de cultiver la terre sous ce soleil meurtrier. La frégate la Décade était arrivée le 9 juin, portant 193 déportés, et l'on disait qu'il y avait parmi eux beaucoup de Vendéens. Bourdon, qui avait été commissaire de la Convention en Vendée, fut bouleversé par cette nouvelle. « Le malheureux, dit Barbé-Marbois, fut à son tour frappé de la terreur qu'il avait autrefois inspirée; il mourut de la peur d'être tué (1). » Rien de plus lugubre que sa fin. Barbé-Marbois était auprès du cadavre de son ami Tronson, lorsqu'un passant lui cria : <( Bourdon se meurt, et vous appelle. » Il courut à sa case, mais le proscrit venait d'expirer; un nègre chargé de le garder fouillait dans les poches du mort (:2). Tronson et Bour-
(1) Lois(|u'on faisait allusion aux rigueurs qu'il avait jadis exercées dans ses missions, Bourdon cherchait à s'excuser à cause du l)ut qu'il poursuivait, et vantait sa sensibilité. « J'avais besoin, disait-il, de ton./, mon courage pour supporter la vue des misérables qveje faisais » (Barbé-Marbois, Journal d'un dcporlé). D'autres terroristes ont débité les mêmes discours, mais ils jouaient une indigne comédie. Frappé par la justice divine, Bourdon cherchait à persuader aux autres et surtout à lui-même, qu'il avait toujours été moralement supérieur aux proconsuls, ses anciens collègues.
(2) Cet homme avait été un odieux terroriste, un grand coupable; mais il avait romi)U avec les violents, et donné un exemple qui n'a pres(|ue jamais été suivi, même par des révolutionnaires beaucoup moins conq)romis; à la différence de certains autres, il n'avait j)as attendu pour abandonner le terrorisme, qu'il n'y eût plus de danger à lui tenir tète. Aussi, bien qu'il ne fut devenu ni royaliste, ni chrétien, mais simplement modéiv. ses anciens conqilices lunt-ils poursuivi d'une haine implacable, et envoyé mourir lentement et sûrement en Guyane, abandonné de tous, n'ayant prés de lui qu'un misérable nègre, (jui attendait impatiemment son dernier soupir pour voler sa pauvre Ixmrso. lit Bourdon n'a eu cette lin horrible entre toutes, (jue pour a\oir écoulé la voix (le sa conscience. S'il avait comme tant d'autres emboité le pas derrière les complices du Directoire, s'il avait agioté, proscrit avec eux, puis l'ait vollelace au bon moment, il serait mort, préfet ou receveur général, baron, poutctre comte de l'Kmpire, et certains libéraux auraient trouvé pour li" lerrorist.enrichi cl anobli, grâce au 18 brumaire, des doges qu'ils n'ont eu garde de donner au malheureux déimlé lâchement assassiné pour s'élre repenti de ses erreurs, et pour avoir défendu la \raie liberté.
iO LE DIRECTOIRE.
don furent enterrés en même temps; Brottier, dit Barbé-Marbois, « accomplit sans qu'il y parût, quelques cérémonies religieuses ».
Après la mort de Bourdon, son ancien complice Kovère, qui avait longtemps vécu avec lui, restait absolument isolé. Sa société, paraît-il, n'avait rien de désagréable; cependant les autres déportés le fréquentaient peu, à cause de son passé. Affaibli déjà par la maladie, il ne put supporter cette horrible solitude, et le jour môme de l'enterrement de Bourdon, il vint demander asile à La Villeheurnois. Le malheur commun et la perspective d'une mort prochaine avaient réuni le régicide, l'homme de la glacière d'Avignon, au royaliste ultra, au commissaire de Louis XVill! Cette association ne fut pas de longue durée, La Villeheurnois mourut le 10 thermidor 28 juillet. « Qu'ils triomphent, disait-il dans ses derniers moments, en parlant des directeurs, le sang n'a pas coulé et je meurs. »
Rovère ne lui survécut point longtemps. Sa femme, qui avait fait preuve à son égard du plus grand dévouement, s'était décidée à venir le retrouver en (Juyane, et on lui avait permis de louerunehabitalionprèsde Cayenne. Bien que tourmenté parla fièvre, il voulut s'y rendre par mer, mais il tomba gravement malade pendant le trajet, et fut ramené mourant à Sinamary où il expira le 23 fructidor, 9 septembre. Brottier mourut trois jours a[)rès; la veille de sa mort il disait à Barbé-Marbois :
« Nous recevons la mort de la main des Directeurs; qu'ils jouissent de la vie qu'ils nous ùtent. Ils m'interdisent jusqu'aux secours de la religion : eh bien, la religion elle-même vient à mon secours. Je leur pardonne, et puissent-ils à leur dernier jour ne pas être comme moi privés de la présence et des consolations de leurs familles. »
Très dur à lui-même, et d'un caractère difficile, Brottier avait montré beaucoup de courage et de dévouement à ses compagnons d'exil. Barbé-Marbois et Lafon-Ladebat restaient donc seuls des seize déportés du 19 fructidor. En moins d'une année, huit d'entre eux étaient morts et plusieurs autres auraient probablement succombé, s'ils n'avaient pas réussi à s'évader avant la saison la plus dangereuse.