‹ Le DirectoireChapitre 2 sur 31 · CHAPITRE H · texte numérisé non relu

CHAPITRE H

I. — Thu^ut abandonné par l'Angleterre, se décide à négocier avec Bonaparte. — Ses instructions. — Il sacrifie les intérêts de l'empire d'Allemagne. — Négociation d'Udine. — Lenteurs. — Bonaparte et Thugut jouent tous deux la comédie au sujet de Venise.

II. — Bonai)arte trompe la République démocratique de Venise. — 11 occupe les îles Ioniennes. — Les Autrichiens envaliissenl l'Istrie et laDalmatie.

III. — Exigences nouvelles des l'ructidoriens. — Déception de Bonaparte. — Il offre encore sa démission. ^ Coben/el envoyé à Udine. — Ses conférences avec Bonaparte. — Kui)ture des conférences de Lille. — Dernières itropositions de Cobenzel.

l\ . — Les iles Ioniennes. — Les Directeurs se soumettent encore aux volontés de Bonaparte. — Ses dernières exigences. — La Valteline. — Conclusion du traité de Campo-Formio.

Pendant que le Directoire préparait son coup d'État, Bonaparte maudissait les lenteurs systématiques de Thugut. 11 écrivit au Directoire, le 17 juillet', que Baptiste ne revenait pas; que depuis près d'un mois les plénipulcntiaires autrichiens n'avaient reçu aucune réponse du cabinet de Vienne; qu'évidemment l'Empereur comptait profiter des cliangemcnls politiques qui pouvaient avoir lieu en France (1). Presque

(1) Le -2 thermidor (-20 juillet) Clarkc écrivait à liona|iarle. . Il nie parait certain «pie .M. Thugut ne veut pas la i>al\, et cela par pure complaisaïuv pour l'Angleterre qui sans doute sait reconnaître les services qu'il lui rend, d'une manière qui convient à ce ministre. » Il croit avoir convaincu de sa mauvaise loi M. de Callo qui|a tenu à i)artir pour Vienne. .Mais ce plcni|iotentiaire avait alors le plus grand besoin do se concilier Bonaparte, dans l'intérêt de son gouxerncment. En effet. Clarke, dans une lettre iireccdente du -2il messidor (Il juillet) rendait compte des motifs du départ de M. de Gallo. Il a re, ii hier de Naples,

42 LE IHRECTOIRE.

aussilùt Baptiste arriva; mais au lieu des pouvoirs tant attendus il rapporta des réclamations très vives du cabinet de Vienne. Le 18 juillet les plénipotentiaires eurent une conl'érence à Udine : les envoyés de l'Autriche se plaignirent amèrement de l'extension que Bonaparte donnait aux. préliminaires en Italie, et de la manière dont il avait traité et Venise, et (jiénes, et le duc de Modène, ainsi que de l'occupation des fiefs impériaux; ils demandèrent qu'on fit droit à leurs griefs et que les préliminaires fassent strictement observés. Ils répondirent aussi à la note française du 21 juin, d'après laquelle la paix devait être conclue avant le 18 juillet. Suivant le cabinet de Vienne, le délai de trois mois, mentionné dans l'arlicle 4 des préliminaires, ne devait pas courir du jour de leur signature, mais du jour de la réunion du Congrès. D'ailleurs, ajoutait-il, le temps aurait manqué, pour réunir ce congrès et conclure un traité de paix dans les trois mois, et il l'établissait assez bien. Bonaparte entra aussitôt dans une grande colère, prétendit que l'Autriche voulait recommencer la guerre, et le 23 juillet il préparait une lettre à l'Empereur dans le style révolutionnaire solennel; le 28 il envoya des notes très vives contre l'Autriche.

Thugut, après avoir reçu de Bonaparte la note si acerbe du 21 juin, avait tenté de déterminer le cabinet anglais à marcher de concert avec l'Autriche, mais lord Grenville adressa à Stahrenberg, le 22 juillet, une lettre dans laquelle il disait qu'il était maintenant trop tard pour que l'Angleterre attendît un congrès; il se plaignit assez amèrement de rinsulîisance des communications qui lui avaient été faites touchant les prélimi-

(lil-il. " des pleins iiduvoirs pour Iraiter de récliansc des i>ossessions du roi dans la nier Médilorraniicc, ninsi que de ses droitu et prrten lions sur l'ëlal de l'J-y/lise, contre une ou plusieurs îles vénitiennes de la mer Adriatique . M. de <;alio i)orle à l'imiicratrice des lettres de sa mère, où clic l'engage à déterminer {'Knipereur à conclure promptcinenl avec la République îrançaise : les sentiments de la cour de Naples ne sont jias c([uivoqucs. .l'ai vu une lettre de <le M. Actonà M. deGallo, dans la((uelle il exprime son étonnement et son mécontentement sur la lenteur de la cour de Vienne. M. de Gallo a voulu remettre lui-même ces lettres pour appuyer l'effet qu'il en espère sur les déterminations <lc Sa .Majesté impériale ... S'il rencontre Haptiste en route, et s'il est porteur d'in.siructions insuKIsantcs, (jallo continuera jusqu'à Vienne. Il le rencontra en route, mais il n'avait pas les faincnv pmivoirs (Arcli. AI''3, iiît.)

TRAITÉ ItE CAMI'O-lOltMH». i.S

naires et le congrès, et soutint que l'Angleterre était parfaitement autorisée à négocier de son côté une paix séparée. ?i toutefois le Directoire voulait la tromper, elle pourrait rétablir l'ancienne entente avec l'Autriche.

Thugut, bien que complètement abandonné par l'Angleterre, adressa le 31 juillet à Talleyrand une note très importante, dans laquelle il exaltait les sentiments pacifiques de l'Empereur, et déclarait qu'il tenait fermement à un congrès : le refus d'exécution de l'article 4 des préliminaires par les plénipotentiaires avait retardé la négociation. L'Empereur, par esprit de conciliation, va donner tous les pouvoirs nécessaires : si les conférences d'Udine n'aboutissent pas, on tiendra un congrès à Berne; seulement l'Angleterre ayant entrepris une négociation séparée. l'Empereur ne peut plus réclamer (jue pour la Russie seule le droit de participer au congrès. Mais Cobenzel, arrivé de Saint-Pétersbourg quelques jours après annonça à Thugut que l'Empereur Paul ne tenait nullement au congrès, et qu'il ne fallait pas compter sur lui pour lutter contre Bonaparte, et Thugut abandonné à la fois par la Russie et par l'Angleterre, dut reconnaître la nécessité de traiter avec le Directoire à Udine, et de restreindre le congrès aux affaires de l'Empire.

Bien que Gobenzel fût alors à Vienne, il chargea encore de (lallo et Mervelt de suivre les négociations, et leur adjoignit Degelmann. Ils reçurent le 12 août des instructions assez larges. Ils devaient insister sur la stricte exécution des pn-liminaires, réclamer pour Venise le rétablissement de son ancienne constitution ou tout au moins une nouvelle capable d'assurer son indépendance à l'égard du Directoire, et demander les légations. Si les Français refusaient, comme c'était à prévoir, l'Empereur pourrait abandonner à la Cisalpine une partie du territoire de Brescia, pourvu qu'on lui accordât la ville de A^enise, Bologne et Ferrare, et que le duc de Modèno obtînt la Itomagne. Les envoyés autrichiens n'avaient |)oinl à s occuper des affaires de l'Allemagne; car lu paix devait être <-onclue à Udine avec le roi de Bohème et de Hongrie.

Thugut soutient alors que la reconnaissance (l<>s frontières constitutionnellesde la France par rarlicl(> »i (lo< pn-hminaires,

ne peut engager l'Empire : le sort de tous les pays quien font partie ne peut être décidé que par le congrès. Mais après avoir posé hardiment ce principe, il lesacriQe par des moyens détournés. Si le Directoire accorde desarrangements satisfaisants en Italie, l'Empereur consente lui abandonner par un article secret [^iège, Stavelot, Malmédy, Logne, et si les hostilités sont reprises parce que l'Empire aura refusé de céder ces territoires, l'Empereur s'engagera à lui refuser son contingent. Comme ri']mpire ne pouvait continuer la guerre, sans l'Autriche, en réalité l'Empereur cédait ces pays au Directoire; mais Thugut va encore plus loin! Tout en déclarant qu'il espère bien que les Français tiendront compte de l'article o des préliminaires, s'ils demandent plus que Liège, Stavelot, Malmédy, Logne, et si la guerre recommence, pour bien prouver qu'il désire la paix, il déclare que dans ce cas l'Autriche ne fournira à l'Empire que son simple contingent. Il est recommandé aux envoyés de ne faire cette proposition qu'à la dernière extrémité pour assurer à leur souverain des avantages en Italie. Ainsi donc Thugut abandonnait complètement l'empire d'Allemagne, et ne se préoccupait plus que des intérêts particuliers de l'Autriche.

Gallo arriva avec ces instructions le 17 août à Udine, ou Mervelt et Glarke l'attendaient {l). Degelmann les rejoignit deux jours après. Bonaparte vint seulement le 27 s'installer à Passeriano, maison de campagne du doge Manin qu'il venait de détrôner. Le 29 il fut décidé que les conférences se tiendraient alternativement à Passeriano et à Udine. La première eut lieu le 31 août chez de Gallo. Bonaparte s'emporta violemment contre la réserve faite par les plénipotentiaires autrichiens en faveur du congrès de Berne, et soutint que les négociations d'Udine n'étaient qu'un jeu. On discuta inutilement pendant cinq heures, et celte conférence ne servit qu'à faire l'échange des pouvoirs. Une seconde eut lieu le lendemain à Passeriano ;

(I) Le 28 tlicrinklor (18 anùl) clarkc provient Konapaiio. que Mervelt lui a coniniMiiiqué un ordre du jour de BcrUiier avec une circulaire au\ généraux Iranrais commandant la Terre ferme, concernant la levée des balaillons vénitiens, et qu'il regarde cette mesure comme une violation de la paix. II lui a déclaré que s'il n'avait pas voulu i)ousser la conciliation jusqu'à ses dernières limites, il serait déj.i parti, mais qu'il a envoyé un courrier à l'Empereur. (Arch. AF3 M.)

TRAITE DE CAMl'O-FORMIO. 45

(iii discuta de nouveau sur ]a fameuse réserve ; les envoyés lrant;ais menacèrent de rompre la négocialiou ; mais ils se calmèrent, et l'on décida que la réserve et la protestation figureraient également au protocole, et qu'on trancherait la question lorsque la discussion serait plus avancée. Bonaparte réclama Mayence, contesta à l'Autriche le droit d'occuper les bouches 'le Callaro et fit encore des menaces de guerre, afin d'intimider les plénipotentiaires autrichiens 1).

A l'ouverture de la troisième conférence du 3 septembre les Autrichiens demandèrent la suspension et la suppression des changements apportés à l'ancien ordre de choses dans la partie de Terre ferme vénitienne qui devait appartenir à l'Empereur, d'après le texte des préliminaires (2 . Cette demande était extrêmement grave : son examen fut différé; les plénipotentiaires français répondirent qu'ils se concerteraient pour traiter cette question. Ils déclarèrent ensuite que les retards apportés à la conclusion de la paix, étaient très préjudiciables à la France et déclarèrent qu'ils ne se regardaient engagés par les préliminaires que jusqu'au 10 vendémiaire (l" octobre) (3). Les Autrichiens protestèrent formellement contre cette prétention, et soutinrent leur interprétation de l'article 4 sur le point de départ du délai.

Le lendemain 4 septembre, 18 fructidor, la négociation fît enfin quelques progrès; il fut décidé que les articles préliminaires de Léoben serviraient de base à la paix définitive; les

(1) U écrivait en effet à Talleyrand le 3 septembre que l'Empereur et sou peuple voulaient la pais; que Tliugut r-e la voulait |)as sans oser vouloir la guerre, et qu'il fallait leur montrer la guerre à tous comme la tète dé Méduse.

(-2) Arcli. AF3, 59. S» séance.

(3) . La République française a sacriGé tous les avantages qu'elle pouvait retirer de sa position lors des préliminaires de Léoben, à la considération de voir promptement lapais sépa/reavec Sa Majesté rKmpereur et Roi, la metire à même de tourner ses forces contre ses autres ennemis a(in de liàter également le moment d'une paix prompte et séparée avec eux. • En <-onséqucnce si tout nest pas termine le 10 vendémiaire « les plénipotentiaires français ne sont plus autorisés à négocier sur la base des préliminaires, mais simplement sur la base de la position respective des deux puissances. . Il fut repondu que Sa Majesté impériale, « ne juge jjointles motifs qui peuvent a\«)ir porte la France à se rapprocher de l'Autriche, qu'elle de son coté s'est trouvée déterminée uni. quement par la considiralion du bonheur de ses peuples, et quelle persiste dans son interprétation de l'article 4. (Arch. uat. AF3, 59.)

trois premiers furent adoptés, sauf une nouvelle rédaction <i comme la nature du contenu de l'article i (sur le futur congrès de Berne) ne comporte pas son exécution, on a passé à l'article 5 » portant qu'un congrès aurait lieu dans lequel serait discutée la paix avec toute l'Allemagne sur la base de l'intégrité de l'I-^mpire. Les Français demandèrent que ce congrès eût lieu à Rasladt, conformément à la convention de Montebello du 24 mai précédent, et qu'il se réunît aussitôt après la paix; les Autrichiens répondirent qu'ils étaient à Udine pour conclure une paix distincte et qu'ils ne pouvaient traiter cette question.

Bonaparte était fort irrité de voir la négociation marcher aussi lentement. Il ne dissimulait point sa mauvaise humeur; et les envoj^és autrichiens écrivaient qu'il voyait dans toutes leurs paroles une offense personnelle. Le 5 septembre il s'éleva avec colère contre leur prétention de réclamer la Vénétie et les Légations en échange de toute cession sur les bords du Rhin, et leur déclara qu'il pourrait être à Vienne dans quinze jours. Il fit ostensiblement des préparatifs belliqueux dans un but d'intimidation, et lança deux jours après, un ordre du jour prescrivant à ses divisions de se préparer à se mettre en marche pour le 2.3 septembre. A la cinquième conférence qui eut lieu le fi septembre (20 fructidor) on discuta l'article (^ qui cédait la Belgique, et il fallut aborder alors la fameuse question des limites constitutionnelles. Les Français demandèrent que cet article fût développé de manière à comprendre tous les pays que la république s'était annexés par des lois , c'est-à-dire Mayence,Worms(l ), beaucoup do pays allemands : Porentruy, Montbéliard, réunis à la France, les uns par la convention en 1793, les autres par des lois plus récentes; les plénipotentiaires autrichiens répondirent que la reconnaissance des limites de la république française « n'a pu et ne peut se rapporter qu'aux Pays-Bas cédés par Sa Majesté à la

(1) D'aiirès le di-cict du .iO mars ITfKi « rciulu snr le va-u de la convention Uliéno-germaniquc séante à Mayence, et portant réunion de toutes les villes représentées par celte convention » ce qui comprenait Spire, et la partie de l'évéclié située sur la rivegauclic du Rliin. Uai)peler ainsi cette convention, c'était provoquer l'Autriciic et les princes de l'Empire.

TRAITE l>E CAMPO-FORMIM.

France. L'Empereur n'a pu statuer que sur son propre bien, cette reconnaissance des limites constitutionnelles de la France ne peut s'appliquer qu'à la seule Belgique, et non aux limites Liénérales de la France : s'il en eût été ainsi, elle aurait dû s"étendre à ses limites du côté de l'Espagne, de la Savoie et de Nice. » Cette prétention était d'ailleurs en contradiction avec la reconnaissance de l'intégrité de l'Empire. On discuta sans aboutir, pendant les conférences des 6 et 7 septembre.

A la septième qui eut lieu le 9 septembre (23 fructidor) on ne put s'entendre davantage sur les arrangements à prendre en Italie. D'après Bonaparte et Clarke, lorsqu'il serait question dans le traité définitif, de l'Istrie et de la Dalmatie, attribuées à l'Empereur par le premier des articles secrets, il faudrait spécifier « que les îles de l'Adriatique n'en font point partie, quoique l'Empereur s'en soit mis en possession » ; les bouches de Gattaro appartenaient à l'Albanie, et ils refusaient de croire, bien que le bruit en courût, que l'Empereur s'en fût mis en possession! Les Autrichiens répondirent que les dépendances d'un pays sont toujours sous-entendues, lorsqu'on statue sur ce pays, qu'ils devaient regarder ces îles comme comprises dans les préliminaires avec les provinces cédées dont elles ont toujours fait partie. Ensuite ils récriminèrent tout naturellement contre l'occupation par les Français de Venise et de ses îles. Cette discussion est fort intéressante : d'après le compte rendu français, les envoyés autrichiens ont dit :

« Que d'après l'époque à laquelle les préliminaires ont été h -nés, il ne pouvait être question dans cet article que de la République de Venise, telle qu'elle a existé le 18 avril 1797 (29 germinal an \;. date des préliminaires de Lcobcn. Les plénipotentiaires se trouvent dans le cas de réclamer la stricte exécution de ce qui a été fait au sujet des trois légations, et par conséquent le rétablissement de 1 ancien gouvernement, ou pour le moins linstilution d'un gouvernement tel, que Venise, au sens bien clair et non éqiuvoque des pn-liminaires, puisse posséder les trois légations, de hi mnw monwrr dont l'ancienne république a possédé les provinces de Terrr ferme par

le passé. » , \- •

« Que le rétablissement de l'ancien gouvernomoul de Nenise, ou la détermination du nouveau régime de la U>'pi'''l"l"e. "« saurait

avoir lieu qu'avec le concours et rintervention de Sa Majesté, qui par la position géographique de ses Etats, est trop intéressée à ce que la sûreté et la tranquillité de ses propres provinces ne soient compromises par le système du gouvernement à introduire à Venise; qu'au surplus il ne sérail pas diflicile de concerter plus particulièrement entre des commissaires des deux puissances, les formes principales du nouveau régime rapprochées autant que possible de celles du gouvernement passé, sans qu'il fût absolument nécessaire de revenir aux inquisiteurs d'État, ni à quelques autres institutions anciennes dont l'abus peut avoir excité prélérablement les plaintes du public. »

« Les plénipotentiaires Français ont répondu qu'ils ne pouvaient en aucune manière s'écarter du texte des préliminaires, dans lesquels il n'est question d'aucune forme de gouvernement à donner à Venise; qu'ils le pouvaient d'autant moins que son nouveau gouvernement était légitime, puisqu'il avait été formé en conséquence de la volonté du peuple; qu'il était légitime, parce que le grand conseil en abdiquant, lui avait transmis tous les droits ([u'il pouvait avoir lui-même. Ils ont ajouté qu'il est contraire aux principes que professe la République française de contribuer en aucune façon à gêner l'action de la volonti'' d'un peuple, qui est indépendant depuis plusieurs siècles, pendant les lesquels il a changé souvent de gouverne- Micnt sans que ces changements aient jamais altéré son indépendance. »> (Arch. nat. AF^ 59.)

La réponse de Bonaparte est d'une effronterie remarquable; mais cette fois il n'a montré aucune habileté. Il niait les faits les plus éclatants; il eût pu tout aussi bien déclarer qu'il n'avait pas mitraillé les Parisiens en vendémiaire an IV. Il protestait de la légitimité du gouvernement qu'il avait fabriqué, et cette légitimité il la lui allait dénier audacieusement pour mieux l'exploiter. Il cul l'impudence de soutenir qu'il n'était pour rien dans les événements de A^enise, et prétendit qu'un délégué de la nouvelle république devait être admis aux conférences. Cette prétention souleva chez les envoyés de l'Autriche une vive indignation. Il est certain que des deux côtés on jouait la comédie. Les Autrichiens, résignés à accepter Venise de Bonaparte comme une compensation très insuffisante aux sacrifices f|u'ils allaient être obligés de faire, savaient parfaitement qu'ils ne seraient pas pris au mot; et Bo-

TRAITE DE CAMPO-FOn.MIO. \[)

naparte, bien qu'il affectât un ton très menaçant trouvait ii part lui, la saison trop avancée pour recommencer la guerre, et ne feignait de prendre au sérieux cette république prétendue démocratique que pour tourmenter l'Autriche, en lui faisant craindre un voisinage dangereux, et la décider ainsi à accepter, au lieu de la limite convenue dans les préliminaires, celle de l'Adige avec Venise et le Dogado. Il avait depuis longtemps prononcé l'arrêt de mort de la République de Venise. Le peu scrupuleux Thugut était résigné à l'accepter, à la fin, en compensation de la Belgique et de la Lonibai-die; mais ils n'osaient ni l'un ni l'autre, avouer publiquement que ce honteux marché allait être conclu; et Bonaparte croyait que les convenances républicaines lui imposaient de soutenir olFiciellement cette nouvelle république démocratique, tout en se préparant à l'étrangler traîtreusement.

Il nous faut maintenant revenir un peu en arrière pour exposer la triste situation de Venise.

Nous avons montré précédemment que Bonaparte en faisant établira Venise par Villetardunesimple municipalité provisoire sans aucun lien avec le gouvernement qui s'étaitreliré le 12mai. avait un double but. Il voulait d'abord faire signer un traité qui lui livrerait Venise et sa marine, et dont il refuserait plus tard d'exécuter les conditions en l'arguant de nullité; ensuite, il comptait isoler Venise de la Terre ferme qui ne voudrait point se laisser gouverner par ce Conseil municipal, et qui serait du reste stimulée par ses agents à ne pas le reconnaître. Il n'entendait point laisser à la nouvelle République Vénitienne la moindre chance de vivre.

Aussitôt après la conclusion du traité, le naïf Lallemcnt (]ui avait rêvé une république vénitienne vraiment démocratisée, constate avec regret lettre du io prairial que les réquisitions et les vexations militaires continuent sur la Terre ferme. La municipalité n'a pas la confiance publique; on lui fait faire tous les jours de fausses démarrbes qui retardent la réunion des autres villes. Lallement se plaint que Villetard ne daigne plus

correspondre avec lui,quelefameux Haller agisse seul, elexige desYénitiens des sommes énormes. Ne leur demande-l-onpas vingt mille habillements ctcinqniillions avec menace d'exécution militaire, et Baraguey d'IIilliers appuie avec ses soldats les menaces d'IIaller (lettre du ±1). L'arsenala été dépouillé en exécution deTarticle secret ; les Vénitiens protestent. Lallement déclare qu'ilest resté étrangeràcet acte : il se plaintauxagents du général, mais ceux-ci lui répondentqu'ils exécutent simplement des ordres formels, On a assailli pendant la nuit la maison du duc de Modène par ordre d'Haller et on l'a contraint à livrer 190,000 sequins. Aillaud,qui est pourtant plus révolutionnaire que Lallement, trouve pour les mêmes motifs que les choses ne vont pas bien (1). Il se plaint aussi des exactions de l'armée. Le traité de paix signé à Milan le 27 floréal avait, suivant lui, mis les Vénitiens dans la joie, parce qu'ils comptaient être seulement obligés de payer les impositions stipulées dans ce traité; mais le régime militaire les écrase, on ne sait quand tous ces abus s'arrêteront, et les mécontents sont nombreux- Bonaparte travaillait à la fois à détacher de Venise les provinces de la Terre ferme pour les livrer- à l'Autriche, et à lui enlever les possessions que le traité de Léoben lui avait laissées afin de réaliser ses projets sur l'Orient. Le 26 mai, à Montebello, il proposait déjà au marquis de Gallo, envoyé de l'Empereur, de livrer Venise à l'Autriche, pourvu que Corfou fût laissé au Directoire, et le même jour il écrivait à la municipalité de Venise. « Je ferai tout ce qui sera en mon pouvoir pour vous donner des preuves du désir que j'ai de voir se consolider votre liberté, et de voir la misérable Italie se placer enfin avec gloire, /«ôre et indépendante des étrangers, sur la scène du monde... » et il lui proposait de réunir sa flotte à la flotte française pour protéger les iles Ioniennes. Le général Gentili, com.mandant de l'expédition, devait s'emparer comme allié, et avec toutes sortes de protestations d'amitié, des vaisseaux

(1) Lettre dnû-l prairial extrait. « Lcx-Juc de Jlodcne est ciicoro ici : on lui a enlevé cette nuit, i)ar l'ordre du général Karaguey d'Hilliers, cinq caisses cou- Icnanl deux millions deux cent mille livres en or. Cette somme a été déposée clicz l'agent du payeur général de l'armée qui se trouve logé chez le citoyen I>allcment. Dés que le chargé d'affaires de l'Empereur a été informé de cet événement, il a dépêché un courrier à Vienne. » — Arcli. Nat. AF' iiO.

TRAITÉ DE CAMPO-FOHMIO. ol

et de toutes les possessions vénitiennes. La municipalité fut complètement dupe, et Venise démocratisée fournit môme six mille sequins pour les frais de cette expédition qui était destinée à la dépouiller. Bonaparte, pour s'emparer plus aisément de sa marine, lui fit croire que les troupes françaises maintiendraient ces îles sous sa suprématie et peut-être rétabliraient son autorité sur la Dalmalie. Il ne parlait que de la nécessité de marcher de concert, et de l'intérêt de Venise. Perré, chef de division de l'armée navale, fut envoyé par Bonaparte à Venise avec dix-sept officiers de marine ; ses instructions différaient beaucoup de celles qui avaient été données à Lallement. Celuici dut néanmoins le présenter aux gouvernants nouveaux; alors Baraguey débita un discours emmiellé pour assurer la municipalité de l'amitié du Directoire ; il appela la république de Venise une république sœur, et invita les Vénitiens à redoubler d'efforts pour mettre leur marine dans un état florissant. La municipalité écrivit àVideman, gouverneur de Corfou, que pour établir le nouveau gouvernement dans cette île, elle y enverrait deux commissaires et six mille hommes, et elle ne lui dit point s'ils étaient Vénitiens ou Français (1). Le 28 juin la flotte arriva à Corfou et Videman fut très surpris en voyant que des troupes françaises allaient occuper l'île ; mais il n'avait pas eu le temps de préparer la moindre résistance : Corfou et les îles Ioniennes furent occupées : les Français y prirent tout ce qu'ils trouvèrent à leur convenance (2), et Gentili fit aux populations de belles proclamations avec des phrases sur la splendeur de la Grèce. Elles se laissèrent complètement séduire au premier moment : efles ne s'attendaient guère à voir les îles Ioniennes former bientôt un département fran- <;ais !

La municipalité de Venise, aussitôt après la ratification du traité, se crut suffisamment autorisée à nommer San Fermo son

(1) n parait que Perré ne devait ouvrir ses iustrurlions iiu'à Venise. Elles lui enjoignaient de s'emparer de Corfou, et de tous les bàtimeiils armes t|ul s'y trouvaient, et de détruire à Venise tout ee qu'on ue pourrait pas transportera Toulon : d'après Lallement, il aurait <lé surpris cl méiontent du r.'.le qu'on lui faisait jouer.

(-2) Genlili s'empara à Corfou de quatre vaisseaux, trois grosses frégates, eint| plus i)ctites, trenlo-huii galiotes, eauonniéres et baniues.

b^l LE DIRECTOIHE.

niinislre à Paris : elle croyait naturellement que ce personnage qui avait rendu beaucoup de services au gouvernement français, délendrait efficacement ses intérêts. Mais elle avait bien tort de s'imaginer que le Directoire et ses agents le prendraient au sérieux. Du reste, ce nouveau gouvernement se divisa bien vite en deux partis; mais Baraguey d'Hilliers exerçait une dictature véritable, tout en s'entourant d'un grand faste. Bonaparte vivement sollicité par la municipalité de se rendre à Venise, répondit que le nombre et la gravité de ses occupations, ne le lui permettaient pas, mais qu'il lui enverrait sa femme comme témoiguage vivant de son affection. Joséphine se rendit donc à Venise : elle y fut reçue avec une pompe insensée ; par ordre du général, le canon fut tiré à son arrivée, les municipaux et les hauts fonctionnaires vinrent la complimenter ; on donna en son honneur des festins, des bals, avec illumination sur le grand canal; on l'accabla d'hommages, de flatteries et aussi de présents (1). Elle resta quatre jours à Venise : elle avait reçu avec son amabilité habituelle les hommages qui lui avaient été prodigués, et s'était montrée très satisfaite de cette splendide réception ; aussi les Vénitiens toujours prompts à espérer, se crurent-ils un instant sauvés; mais ils furent bien vite détrompés. La malheureuse municipalité voyait avec terreur, que toutes les belles promesses de Bonaparte restaient sans effet, et que le territoire de l'ancienne république était déjà démembré. D'un coté les villes de la Terre ferme se séparaient de Venise, et de l'autre cùté les troupes autrichiennes s'emparaient de ristrie etdela Dalmatie. Le 29 prairial (17 juin) Lallement écrit que la municipalité lui a annoncé l'occupation de ristrie, et lui a communiqué un manifeste de l'Empereur du 10 juin, parlant de ses droits anciens el incontestables. de la nécessité de préserver l'Istrie de l'esprit de désorganisation qui existe dans tous les États vénitiens, et maintenir la tranriuiUité. Le pauvre Lallement est toujours dans l'ignorance des dispositions les plus importantes des préliminaires deLéoben. Venise, dit-il, est dans la consternation; elle

(1) Botta {t. III. p. S") sans aUiriiicr le fait, rapporte le hriiit qu'elle avait rerii parmi ses cadeaux un collier de perles tire tout exprès du trésor de saint Marc et destiné à un usage religieux.

ÏRAITK DE CAMI'O-FORMIO. 53

voit sa puissance maritime anéantie, carTIstrie est la pépinière de ses matelots et le magasin de ses bois de constructionspersonne n'y comprend rien. Il n"a garde de deviner la vérité; au contraire, il dit naïvement que son devoir l'oblige à signaler le danger de donner à l'Empereur des compensations aux dépens de Venise, de faire de l'Autriche un État maritime, et il adresse au Directoire, sans s'en douter, une vive critique des préliminaires de Léoben et de la politique de Bonaparte qui doit aboutir au traité de Campo-Formio. Il parle ensuite de l'Italie et s'élève avec vigueur contre le projet « monstrueux )) et très dangereux pour la France d'en faire une seule république.

« On dit à toute l'Europe que la Romagne, la Lonibardie, les États de Venise sont libres, mais à l'exception de quelques tètes exaltées aucun de ces peuples ne sait encore ce que c'est que la liberté. On les a traités en pays conquis, on leur a enlevé tout ce qu'ils avaient d'effets précieux, on les a chargés de contributions au delà de leurs forces, on leur a donné des magistrats qu'ils méprisent^ et auxquels ils obéissent par crainte. U n'y a plus de riches, la classe laborieuse n'a plus de travail, et la misère est le fruit de la liberté qu'on leur a rendue\ Atissi les Italiens regrettent le joug de leurs anciens mai/res, nous détestent et chercheront à se venger dès qu'ils le pourront des maux réels que nous leur faisons souffrir. D'un autre côté si on tente de réunir les Lombards aux Vénitiens, aux Piémontais, les Napolitains aux Humains, on verra se renouveler sur le champ, ces guerres d'ambition et de parti qui ont si loni,'temps désolé cette belle contrée ■■ Arch. .\F^ S9).

Ilien ne mérite mieux d'attirer l'attenlion que ce tableau de l'Italie en 1797 fait par un révolutionnaire convaincu, et nullement suspect de partialité pour les anciens gouvernements de l'Italie, mais qui voit les choses de près.

La Dalmatie avait été cédée à l'Empereur avec l'Istrif par les préliminaires; aussi Villetard lui-même qui ne connaît pas encore toute la vérité, annonce avec beaucoup de surprise le i messidor (20 juin), que les Autrichiens après s'être emparés de ristrie envahissent la Dalmatie; il trouve l'occupation de cette province par leurs troupes très dangereuse pour la République française, et pour la Porte ottomane. Les Véni-

O't LE DIRECTOIRE.

liens, dit-il, sont dans la stupeur : ils craignent que roceiipation de l'islrie et de la Dalmalie ne soit concertée avec la France. Pauvres gens! Enfin ils commencent à comprendre.

La municipalité protesta bien inutilement le 6 messidor contre l'invasion de l'Istric et de la Dalmatie. Les Autrii^Jiiens avançaient toujours; le 1.'3 (1 juillet), ils étaient à Zara. Les Dalniatcs avaient appris avec une vive indignation le renversement du gouvernement vénitien : les soldats de leur pays renvoyés chez eux après avoir été presque chassés de Venise, sur la demande des Français, en récompense de leur fidélité, les excitaient contre les nouveaux maîtres de Venise. Le consul de France à Sébénico fut assassiné dans sa maison avec sa lemme par une insurrection anti-française. A Spalatro un homme riche et estimé fut égorgé avec sa famille et ses domestiques comme partisan des Français (1). Tous ceux qui étaient simplement soupçonnés d'être amis des révolutionnaires, couraient alors les plus grands dangers.

Pendant que les Autrichiens s'emparaient de l'Istrie et de la Dalmatie, par suite de leurs arrangements avec Bonaparte, les municipalités démocratiques de la Terre ferme, sous l'influence du même Bonaparte, se montraient de plus en plus hostiles à l'idée de former une république démocratique avec Venise régénérée. A'ictor à Padc»ue invitait la municipalité à abattre les emblèmes de saint Marc, et à se méfier des projets aristocratiques de la ville de Venise. Partout on détruisait le fameux lion. Les démocrates de Venise, pour se concilier leurs frères de la Terre ferme, commirent une bassesse inutile en déclarant qu'il serait remplacé par d'autres armes. Les municipalités refusaient de laisser partir des subsistances pour Venise ; les Padouans voulurent même la priver des eaux douces de leur territoire, comme s'ils avaient été avec elle en guerre déclarée (2). D'un autre côté, la navigation avec l'Istrie et la Dalmatie, d'où Venise lirait le sel et la viande, était interrompue, et la malheureuse ville était presque affamée. Mais la Terre ferme accablée d'impôts et de réquisitions et mise au

(\) -20 messidor, leUrc de liruôrc, fhargo d'affaires à Raguse. (Arcli., tind.). (•i; uotta, t. ni, p. ;;g.

TRAITÉ DE CAMI'O-FURMIO. 5')

pillage n'était guère plus heui-euse. Ses prétendus libérateurs, malgré leurs belles promesses de respecter la religion, venaient enlever les vases sacrés de ses églises.

Beaucoup de patriciens avaient accédé à la réforme de la Constitution de Venise, parce que Bonaparte leur avait l'ait espérer qu'à ce prix la République conserverait son territoire : mais ils étaient alors cruellement désillusionnés. Le 20 messidor (8 juillet) (1), Lallement écrit que le voile dont se couvrent toute?, les opérations relatives à Venise s épaissit de plus enplus... les Autrichiens ont été renforcés : ils se fortifient. « Nos troupes en général sont mécontentes, et se plaignent du dénuement où on les laisse; la plupart des soldats sont tout nus; les généraux sont divisés, les officiers murmurent. » Lallement ne comprend toujours rien à la conduite du général on chef qui a promis aux envoyés vénitiens, de réunir à leur territoire, le Ferrarais et la Romagne, et peut-être Ancône, et qui vient d'annexer le Ferrarais et la Romagne à la Cisalpine.

De même il a divisé la Terre ferme en départements, sans parler de Bergame ni de Crema, ni même de Venise : cependant il fait presser par des commissaires l'exécution du traité avec Venise, bien qu'il iie soit pas ratifié officiellement. Venise a déjà payé un million, elle en payera bientôt un second; les manuscrits, les tableaux sont prêts à être livrés, mais il sera impossible à la municipalité de remettre pour trois millions de matériaux et d'objets destinés à la marine, puisqu'on emploie tout ce dont elle dispose, à construire cinq vaisseaux qui sont encore sur les chantiers. Ainsi donc les articles secrets qui ruinent la malheureuse Venise sont impitoyablement exécutés; mais en revanche, ceux qu'elle pourrai! invoquer en sa faveur seront déclarés sans valeur.

11 importait à Bonaparte que la dislocation de la Ré|.ul>lique de Venise fût irrémédiable, malgré la proclamation de la démocratie. Villetard était chargé de maintenir la républiipie nouvelle dans la plus complète impuissance, et d'empêcher la reconstitution de l'ancien territoire. Dès le \1 mai, d avait

(l)Aicl.. iWrf.On litenmarso ccUc nolo .le neNvl.cn . .Icman.ler .les rciieisnements au général Konaparte. • 13 Uicriniiloran ^.

.-)() LE ninEr.TOiHE.

l'onilé à Venise, en lui donnaiil le nom de société d'in.struclion publique comme à .Milan, une sorte de société des Jacobins oii l'on faisait des motions désorganisatrices et incendiaires. Tout ù coup celte société déclara qu'elle voulait la réunion de Venise a la Cisalpine, cl décida que ce vam serait communiqué à la municipalité comme un v(bu de la nation tout à fait conforme aux inicnlions de Bonaparte. Le 14 messidor (8 juillet) elle le lit porter à la municipalité par une députalion composée do son président et de douze de ses membres; Villetard en faisait i)arlic. I^a municipalité voyant le piège qui lui était tendu, répondit d'aboi'd qu'elle était occupée et ne pouvait recevoir cette députalion. Alors, dit Lallement, « Villetard, s'emporta, invectiva, menaça mcme quelques munici|)aux; et la crainte s'emparant de l'Assemblée municipale, elle rendit peu après le ilécrel de réunion à toutes les villes libres de rilalie ». Ainsi la nouvelle ré[)ublique était anéantie par un nouveau lourdes révolutionnaires! Villetard avait été évidemment l'agent de Bonaparte dans cette aflaire : le général avait Voulu forcer la nmnicipalité à se suicider, en votant cette prétendue réunion qui changeait complètement la situation créée par les articles secrets de Léoben, parce qu'il comptait s'en prévaloir pour empêcher l'établissement de la nouvelle république de Venise. Lallement, en sa qualité de chef de l'ambassade, fil des reproches tardifs à Villetard et lui interdit tout rapport avec la société populaire : celui-ci pari il immédiatement pour Milan en se mo(|uant de lui (1).

La municipalité (pii craignait d'irriter Bonaparte, crut prudent de déclarer cpie son décret de réunion avait été vol»' librement. Le Ki. Villetard vint présenter ce décret au général on chef : il lui répondit onctucusement qu'il n'avait aucun droit d'em|)èclier les Vénitiens d'émettre leur vœu. Il avait donné partout le mot d'ordre à ses agents. Le 18, la municipalité de Vérone déclarait qu'elle n'adhérait pas à la protestation de Venise contre l'occupation de l'Islrie et de la Dalmatie, et (pi'elle protestait contre tout acte qui tendrait à l'unir à un auli'e peuiilo (puj h,- [leupb; (lisalpin. C'était se prononcer

(1/ Aicll. nal. Al-'i 80.

TRAITÉ DE CAMPO-FORMIO. Tj?

énergiquement contre la reconslitution du territoire de l'ancienne république. Bonaparte, en rendant cette reconslitution impossible, voulait contraindre l'Autriche cà accepter Venise pour ne pas la laisser prendre par les révolutionnaires. A Venise, à Vérone, à Vicence, dans toutes les villes on ramassait des signatures en faveur de l'union. Le 23 messidor la municipalité de Venise prétendait qu'en moins de trente heures, elle avait obtenu trente-cinq mille signatures, mais Bonaparte donna à entendre aux démocrates, qu'il ajournerait jusqu'à la conclusion de la paix la réunion de Venise à la Cisalpine. L'Autriche était inquiète de ce projet de réunion ; son but était atteint! La municipalité provisoire continua à traîner sa pénible existence : à l'imitation de la grande république, elle s'était amusée à former un comité de Salut public!

Du reste, le Directoire venait de s'incliner une fois de plus devant Bonaparte, il avait ottîciellement sanctionné le renversement des deux illustres républiques de Venise et de Gênes : Le 23 messidor 13 juillet il lui écrivait) :

Le Directoire exécutif a pensé, citoyen général, qu'il devait aux importants services que vous avez rendus à la républi([ue depuis votre entrée en Italie, de vous en manifester hautement sa satisfaction.

II vous déclare en conséquence qu'il approuve pleinement la conduite politique et militaire que vous y avez tenue, notamment à l'égard de Venise et de Gènes. »

Les Directeurs qui avaient déjà commis tant de mauvaises actions, éprouvèrent le besoin de s'associer à ce double attentat auquel ils étaient restés étrangers. Bonaparte devenait donc maître absolu de Venise. Les efforts de San Fermo pour intéresser le Directoire à son sort ne pouvaient avoir aucun succès. Il demanda cependant au Directoire la rali(îcation tlu traité du 27 floréal, et lit valoir que Venise l'avait déjà exécuté en partie. Deux milUions avaient été déjà versés à l'arniée d'Italie, la municipalité avait en outre fait des fournitures considérables pour l'entretien de cette armée, et dépensé près d'un million pour l'expédition de Corfou : il était impossible que Venise seule, privée de la Terre ferme. |)ùt supporter

riS LE DIRECTOIRE.

d'aussi lourdes charges. II demanda qu'en exécution du traité, la Terre ferme lui fût restituée (1).

Lallement appuya vivement ses réclamations.

« Il annonce idit un rap|)Oi't adressé le 22 thermidor au Directoire par le niinislre des relations extérieures), que le plus grand désordre règne dans les étals véniliens; les agents militaires y commettent tous les genres de dilapidations. Les citoyens Villetard et Lallement s'accusent réciproquement, et dans un rapport particulier j'inviterai le Directoire à prendre une détermination sur ces deux citoyens qui sont tellement divisés, qu'il est dangereux de les laisser plus longtemps ensemble. »

Le rapport rappelle les prétendues perfidies dont Bonaparte avait accusé le Sénat, mais maintenant Venise et son territoire sont à la discrétion du Directoire, et le ministre demande s'il convient de punir ce peuple des fautes d'un gouvernement qui n'existe plus. « Ne l'a-t-onpas réintégré dans sa souveraineté en traitant avec ses magistrats provisoires? » Il conclut en priant le Directoire de statuer sur le degré de confiance et de considération qu'il convient de donner aux demandes faites par la municipalité provisoire. Mais le Directoire avait alors trop besoin de Bonaparte pour prétendre lui imposer une décision favorable à la nouvelle république; et Bonaparte avait son plan bien arrêté.

Thugut était décidé à prendre Venise, mais seulement, s'il ne réussissait pas à faire prévaloir ses propres combinaisons; aussi

[I) n demanda aussi que le Directoire interposât sa médiation entre Venise et la régence d'Alger, et (|uc d'après l'article 0 du traité, les patriciens Giovanelli Kriz/o et Contarini fusst'nl compris dans j'amnistie. « II les considère (dit le ministre fran(>ais), comme les faibles instruments des inquisiteurs et du Sénat. ..

Quant au\ in(|uisilcnrs, Uonaparte, après avoir feint d'abord d'être altéré de leur sang, se contenta de les spolier. Dans un ordre du 13 vendémiaire (i octobre 17!»") il déclare (pi'en considération de leur grand âge il se désiste de toute poursuite à leur égard, a "cr la seule rèHcrve (jue la moitié de leurs biens sera employée à indemniser les patriotes vénitiens des pertes qu'ils ont éprouvées, à la suite de l'insuTreclion du 1:2 mai IT'J" (v. style). {(Jorrespondance, t. ■<., p. 301.)

THAITt: DE CAMl'O-FOHMIO. 59

les conférences n'aboutissaient pas, et la négociation de la paix Ijaraissait complètement eniravée. Mais Bonaparte avait invité adroitement les plénipotentiaires, à échanger leurs idées, en dehors des délibérations officielles, dans des discussions intimes, oh il se montrait avec eux souvent menaçant, parfois aimable, et même caressant; il avait profité avec son habileté ordinaire, de ces entretiens particuliers pour démêler leurs tendances, leurs préoccupations. Gallo avait imprudemment trahi les inquiétudes et les ambitions de la coui- de \aples, ses convoitises pour certaines îles Ioniennes, et Bonaparte avait feint de se montrer favorable à cette cour et exploité habilement la crédulité de Gallo.

La nouvelle du coup d'Etat du 18 fructidor arriva à Passeriano le 11 septembre (1) : les envoyés autrichiens furent attérés. Bonaparte fît aussitôt le Jupiter tonnant, se vanta devant eux de sa participation au coup dÉtat, l'exagéra même, et soutint que le Directoire, maintenant maître absolu de la France, allait imposer toutes ses volontés par force. Du reste, il s'était imaginé que les fruclidoriens s'empresseraient d'agir au dehors avec une grande énergie, et forceraient l'Autriche à accepter toutes ses conditions, et qu'il pourrait ensuite, grâce à eux. réaliser en Orient les gigantesques entreprises qu'il méditait depuis quelque temps. Aussitôt après l'occupaliou des îles ioniennes, il avait envoyé en Grèce des agents chargés de soulever ce pays contre la Turquie, et noué des relations avec les Mainoles, avec les pachas de Bosnie, deJanina, de Scutari. Il avait trop d'esprit politique pour ne pas comprendre la nécessité de terminer la guerre avec l'.^utriche; mais son ardent désir de bouleverser l'Orient lui faisait souhaiter la conclusion immédiate des négociations, avec une impatience nullement dissimulée, et une véritable colère contre ceux qui la retardaient. Il avait décidé l'anéantissement de la malheureuse Venise dans le double but d'accélérer la paix en la livrant à

(I) Talleyrand l'écrit le i-2 frurtidor. • On est sorti un iiistaiii «le la (■.«iislitulion : on y est roiln'; fcsjh'-rc, pour toujours. » Et c'està Riina|t;irtc i|u'il ilcbite de pareilles sornettes! mais il sait que sa lettre no restera pas secrète, aussi ajoute-t-il : . Combien sont coupables ces lnmtmes du nourenn tiers i/ui nousoiit conduits H de si doulouj-eiises extrémités. » Il se croit ohliKC à faire le Tartufe. (Pallain, Le ministère de Talteijrand sous le Directoire, \u IH'.i.)

l'Autriche, et de s'emparer des îles Ioniennes et de ses possessions en Albanie, dont il croyait avoir absolument besoin pour réaliser ses projets en Orient. Le 16 août il écrivait au Directoire que la possession des îles Ioniennes importait plus à la France que celle de l'Italie, à cause de la décadence et de l'écroulement prochain de l'Empire turc, et que bientôt on devra se décider à s'emparer de l'Egypte pour ruiner radicalement l'Angleterre. Le 23 août (6 fructidor), Talleyrand lui écrivait que le Directoire approuvait complètement l'occupation des îles , et reconnaissait qu'il était important « de nous mettre sur un bon pied avec l'Albanie, la Grèce, la Macédoine et autres provinces de l'empire turc d'Europe, et même toutes celles que baigne la Méditerranée, comme notamment l'Egypte qui peut nous devenir un jour d'une grande utilité. » Bonaparte avait donc tout lieu de croire que le Directoire approuverait ses vastes projets sur l'Orient; aussi avait-il fortifié Corfou et Céphalonie, et fait travailler à l'arsenal de Venise avec une telle activité, qu'au 18 fructidor, il avait à sa disposition un assez grand nombre de vaisseaux. Aussi le 13 septembre, écrivait-il à Talleyrand que la république ne devrait jamais à aucun prix, abandonner Corfou et les îles Ioniennes; et qu'il faudrait en outre s'emparer de Malte, afin d'être maître de la Méditerranée; alors huit ou dix vaisseaux de ligne, et vingt-cinq mille hommes, suffiront pour s'emparer de l'Egypte qui d'ailleurs n'appartient pas au Sultan. Le 30 fructidor, il annonçait aux équipages de la flotte la glorieuse révolution du 18 par une proclamation qui débutait par ce grossier mensonge : « camarades, les émigrés ^étaient emparés de la tribune nationale... » Mais il leur disait ensuite qu'après avoir imposé la paix au continent, ils travailleraient ensemble à conquérir la liberté des mers; sans eux il n'était possible de porter la gloire du nom français que dans un petit coin de l'Europe, mais avec eux la gloire de la France remplira les pays les plus lointains.

Bonaparte avait cru qu'aussitôt après l'écrasement des modérés, le Directoire s'empresserait de lui envoyer des hommes et de l'argent pour. son expédition. Cette fois, sa clairvoyance fut en défaut, et il éprouva de vives déceptions. Déjà le 2

septembre, à la veille du coup d'Étal, Barras lui avait écrit que le Directoire voulait sans doute une paix honorable et solide, mais « à aucun prix lindigne projet de Camot que Lavaletle t'a transmis. » Bonaparte lui-même, avait eu quelque peine à se faire pardonner les préliminaires de Léoben. Mais comme ils n'étaient pas strictement observés, comme la situation était complètement changée, Bonaparte aussitôt après avoir reçu la nouvelle du 18 fructidor, écrivait à Talleyrand que tout ce qui se faisait à Udine n'était plus qu'un jeu, que la négociation était en réalité transférée à Paris, et que le Direcloire aurait la paix avant le 1^ octobre s'il se montrait à la fois énergique et modéré : mais celait trop Ini demander ! 11 crut donc se conformer aux intentions du Directoire en réclamant impérieusement les frontières constitutionnelles telles que les révolutionnaires les comprenaient, avec Mantoue en Italie. L'Empereur prendrait alors la Terre ferme jusqu'à l'Adige avec Venise, ou jusqu'à rOglio sans Venise.

Mais les vainqueurs de fructidor étaient enivrés de leur facile victoire. Même la convention de Montebello du 24 mai leur paraissait insuffisante. Aassitûl après le coup d'Elat, le 8 septembre. Barras et Talleyrand notifiaient à Bonaparte la nouvelle politique du Directoire dans une dépêche qui lui arriva seulement le 16. « Les événements du 18 fructidor doivent nécessairement réagir au dehors, ... le ton des négociations doit donc en devenir encore plus élevé Surtout que

la république dTtalie soit bien aÉTermie, et que Mantoue soit à elle, c'est le cri de tous les républicains ; si avec cela nous avons la limite du Rhin et que Venise ne soit pas à f Empereur^ c'est là une paix digne de Bonaparte. » Pour tout le reste, c'est à dire pour tous les arrangements secondaires, on s'en rapportait à lui. Ainsi Bonaparte avait provoqué le coup d'État de fructidor, et s'était activement associé à son exécution afin d'écraser les modérés et d'avoir ainsi le champ libre; et les fructidoriens s'étaient empressés de diminuer sa situation comme générai d'armée et comme négociateur. Voilà ce que lui valait dès le premier jour ce fameux coup d'Elat! Le Directoire , du temps de Camot et de Barthélémy, se bornait à lui exposer timidement ses désirs; mai> mni-f. n-'i" lu- !e cuF'

Cri LE DIRECTOIRE.

est fait, le Directoire épiiré, grâce à lui, de ces affreux nio dérés, change de ton; au lieu de timides conseils il lui intime des ordres formels qui bouleversent tousses plans.

En favorisant le 18 fructidor, Bonaparte avait fait triompher de nouveau en France les passions révolutionnaires de 1793, cette politique de casse-cou, qu'il détestait et méprisait profondément. Le Directoire n'avait pu jusqu'alors se décider à ratifier le traité que Clarke avait négocié en avril avec le roi de Sardaigne, et qui assurait à l'armée l'Italie un renfort de neuf mille hommes. Le 15 septembre Talleyrand annonça à Bonaparte que le Directoire repoussait définitivement ce traité, parce qu'il ne pouvait s'engager à soutenir un roi contre ses sujets (1). Ce refus de ratification fut très désagréable à Boimparte. Ainsi donc, au moment même où il venait d'écraser ses adversaires polilicjues, et croyait avoir écarté de son chemin tous les obstacles, il se voyait entravé dans tous ses plans par ses complices les fructidoriens. Il dissimula d'abord son mécontentement. Le 19 septembre il écrivit au Directoire qu'on pourrait avoir la paix, en obtenant Mantoue, Mayencc, les îles Ioniennes avec la perspective de la limite du Rhin lorsqu'on ferait la paix avec l'Lmpire, mais en cédant à l'Empereur la limite de l'Adige avec Venise. Si on lui refusait Venise, il faudrait recommencer la guerre en octobre, et par conséquent faire de suite les préparatifs nécessaires. L'armée autrichienne, forte de cent mille hommes, était prête, etil exagérait systématiquement sa force! la sienne comptait sur le papier quatre vingt-trois mille hommes, mais il ne disposait réellement que de quarante-cinq mille fantassins et quatre mille cavaliers, car il y avait (juin/e mille soldats dans les hôpitaux, et il fallait déduire encore quinze mille hommes nécessaires pour les garnisons italiennes; en outre, cinq mille hommes avaient été dirigés sur Lyon et Marseille par ordre du Directoire, et il faudrait les lui renvoyer bien vite si on ne voulait pas le laisser écraser par des forces supérieures à la rein Talleyrand avait dit dans son iai)po!t : « l'article du traité auquel le roi de Sai(laii;nc lient le i)lus est celui par lequel la siireté intérieure de son royaume lui est garantie; or nous ne pouvons donner aux rois une garantie contre les i)cuplcs. •

TRAITE DE CAMPO-FORMIO. Cri

prise des hostilités. Il déclarait en outre qu'il était nécessaire de ratifier le traité avec la Sardaigne. Mais si plus lard il devait s'avancer en Styrie, et marcher dans la direction de Vienne, il faudrait qu'on lui envoyât un renfort de seize mille hommes, et que de son cùlé l'armée du Rhin s'avançât résolument 1;. Ainsi donc, Bonaparte déclarait catégoriquement au Directoire qu'au point où en étaient les négociations, si son ultimatum était de ne pas céder Venise, il se mettrait dans la nécessité de soutenir une lutte acharnée.

Mais lesfructidoriens tout glorieux d'avoir fait envahir nuitamment le Corps législatif par Augereau, et expédié ensuite à la Rochelle un certain nombre de députés dans des cages de fer, s'imaginaient naïvement que par ces grands exploits, ils avaient changé leur situation vis-à-vis des puissances étrangères, et que le 18 fructidor produirait à leur protit dans toute l'Europe le même sentiment de terreur et de découragement qu'en France : ils croyaient même que l'orgueilleux Bonaparte, se sentant beaucoup moins nécessaire, allait devenir, bon gré mal gré, l'agent docile de tous leurs projets. Ils lui déclarèrent donc qu'il ne devait pas compter sur le contingent du Piémont, et qu'on pourrait 'tout au plus lui envoyer fleux à trois mille cavaliers de renfort, mais pas de chevaux ; ils lui enjoignirent de refuser absolument la cession de Venise, delà Terre ferme et du Frioul, et de n'accorder à 1" Empereur que la Dalmatie et l'istrie, en exigeant de lui l'évacuation de Raguse. Le 15 septembre ^29 fructidor) Talleyrand lui écrivit que tel serait l'ultimatum du Directoire si Bonaparte était en mesure d'iuiposerces conditions. Il «se trouve aujourd'hui, disaitil. dans une situation à proposer une paix basée non sur des l^réli minair es précipitamment conclus, mais sur les convenances naturelles et sur les limites permanentes des deux puissances. » Bonaparte entra naturellement dans une grande fureur, en

(1) Talleyrand. le 8 septembre, avait domaiulo à Bonaparte dans une lellro cnnlldentielle sil lui serait asrcal)le qu'on lui envoyât Sieycs tjui avait toujours parmi les revoluUonnaircs la réputation dun grand polili»iuo. Iiunapartc rc|>ondit à Talleyrand. dans une lettre très curieuse, qu'il rerovrait Siey.s avecl>eaucoup de plaisir, et lui exposa conlidentiellcinent le système de politique et d'organisation du gouvernement qu'il devait <l<u\ ans plus tard réaliser par la Constitution <le l'an VMI.

Oi LE DIRECTOIRE.

voyant traiter son œuvre de prédilection avec cet impertinent dédain, par des hommes qui sans lui n'auraient pu se maintenir au pouvoir. Il eut en même temps bien d'autres sujets de mécontentement. Un aide de camp d'Augereau lui apporta une lettre dans laquelle son général blâmait le long silence de Bonaparte, et déclarait peu patriotique l'attitude de son aide de camp Lavalette. Cette lettre était accompagnée d'une circulaire sur le 18 fructidor adressée aux généraux de division, et d'une dépêche aux trésoriers de l'armée, qui toutes deux auraient dû être remises d'abord au général en chef. Bonaparte, déjà furieux de voir le Directoire renverser tout son système de négociations; et lui imposer ainsi sans renforts une guerre prochaine, s'empressa de profiter de ce manque d'égards pour faire un éclat. Le '2o septembre il envoya sa démission. Toujours comédien, il avait déjà écrit le '21 avec affectation, qu'il ne pouvait cumuler un si grand nombre de fonctions, que le Directoire devrait désigner un plénipotentiaire pour les négociations, et charger une commission d'organiser la république italienne, pour qu'il fût libre de se renfermer dans le commandement de son armée. Cette fois il annonce qu'il veut se retirer définitivement. Après tout ce qui vient de se passer il se déclare persuadé « que le gouvernement veut agir env^ers moi à peu près comme envers Pichegru après vendémiaire... Aucune puissance sur la terre ne sera capable de me faire continuer de servir après cette marque horrible d'ingratitude du gouvernement à laquelle j'étais bien loin de m'attendre... » Sa santé réclame impérieusement le repos, et son âme éprouve le besoin ((. de se retremper dans la masse des citoyens. » Il écrivait en même temps à Talleyrand une lettre dans laquelle il stigmatisait impitoyablement, les inepties commises par le Directoire et sa politique de clubisle. On l'affaiblit de vingt mille hommes, parce que les républicains français ne doivent pas être les alliés d'un roi, et dans ce moment même ils proposent une alliance au roi de Prusse (1).

it) Sandoz, ministre de Prusse i\ Paris, renilait compte à sa cour, le 12 scptemhrc, (les communications singulières <|uc ilewbell venait de lui faire. A l'entendre, l'Autriche avait été sur le point de traiter avec le Directoire à des conditions magnifiques. Ainsi l'Istrie, laDalmalie, la Bavière et Salzboury; luiaurajent

Si l'on veut révolutionner le Piémont, il n'y a rien de mieux ù faire que de mêler nos troupes avec les siennes. « C'est un géant qui embrasse un pygmée, le serre dans ses bras, et Tétouffe sans qu'il puisse être accusé de crime! C'est le résultat de la différence extrême de leur organisation. » Qu'on ne s'abuse pas sur le compte des soi-disant patriotes italiens ; si les Français se retiraient, ils seraient bien vite égorgés par le peuple. Bottot, secrétaire de Barras, était venu apporter au général en chef les ordres du Directoire. Bonaparte irrité, le traita comme le laquais d'un maître qu'il méprisait profondément, et se plaignit hautement de l'ingratitude du Directoire en public, devant Bottot et les envoyés de l'Autriche.

Mais pendant ce temps-là, Bonaparte qui comptait bien suila platitude des Direcleurs, continuait à négocier comme s'il était maître de la France. Thugut ayant appris qu'à la qua-

étL- livrées grâce à l'appui des traîtres Barlliélemy etCariiot qui coniniunit(uaicnt secrètement avec Vienne par rintcrniétliaire de Clarke: seulement les preuves l'Crites font défaut; le Directoire devenu très fort désire abaisser complètement la maison d'Autriche: que la Prusse qui a le même intérêt, s'unisse étroitement à lui pour faire de l'Autriche un État de troisième ordre, l.a Revellièi'e et Talleyraud lui tinrent ensuite le même langage. Ce dernier désirait que la Prusse aidât le Directoire à s'écarter dans son intérêt des préliminaires par les négociations d'idine, et dans ce but il linvilait à faire une démoiislration militaire sur la frontière de Bohême, afin de mettre l'Empereur, Thugut. et leurs plénipotentiaires à la raison. Talleyrand écrivit le i"> septembre à Uonaparle qu'on poursuit ■ avec chaleur » la négociation d'un traité d'alliance oflVnsive et défensive avec la Prusse. Le 24 septembre. Gaillard. ami)assadcur du Directoire à Berlin, remit une note déclarant t|ue le Directoire était maintenant on étal de faire beaucoup pour ses alliés et promettant à la Prusse des sécularisations, et une indemnité |)Our le prince d'Orange si elle voulait conclure une alliance offensive et défensive. Mais le roi se mclia de toutes ces belles promesses et écrivit à Sandoz qu'il avait relevé de nombreuses contradictions dans les assertions du Directoire, et savait très bien qu'en dépit de toutes ces assurances, Bonaparte offrait à la cour de Vienne la Bavière et des agrandissements on Allemagne, et qu'il ne voulait point s'associer aux entreprises du Directoire. El le 2!i septembre, il fut répondu très catégoriquement à Gaillard que le roi refusait ses propositions. L'ambassadeur français reviiitmanmoins àla charge, et donna àentendreque son gouvernement seraitextrêmementchoqué de ce refus. Mais le 2 octobre le roi déclara à Sandoz qu'il ne voulait pas d'alliance avec le Directoire, car il le soupçonnait de vouloir brouiller les cartes, et l'engager dans des difficultés afin de le mettre sous sa dépendance. Le 3 octobre Haugwii/. sur l'ordre du roi, réitéra son refusa t:aillard avec beaucoup de lermoto. (llulTor. Oslreiclt und Preussen, p. Al-l et suiv.) Sandoz écrivit le 8 octobre que Tallevrand avait été très péniblement affecté de ce refus auquel il no sallendail pas • J'ai, lui dit-il. la plus forte répugnance à apprendre cette nou^elle au Diavloire, sachant combien il en sera affecté et mécontent. ■

Irième séance, les plénipolenliaires français avaient montré (lu mécontentement de ce qu'on ne s'était pas occupé de la paix avec l'Empire, s'était dit que dans un congrès où la Russie et d'autres puissances étrangères seraient convoquées, on pourrait l'aider à lutter avec plus de succès contre les prétentions françaises : il avait donc nommé par avance des plénipotentiaires pour ce congrès. Mais Bonaparte devina aussitôt que Thugut, en faisant convoquer un congrès avant la concluT sion de la paix séparée avec l'Autriche, voulait prolonger indéfiniment la négociation : il se fâcha tout rouge, et déclara à Gallo avec beaucoup de hauteur qu'il devait se souvenir que la paix de Léobea avait été accordée au vaincu par le vainqueur. Thugut voyant qu'une rupture était imminente et qu'il ne serait soutenu ni par l'Angleterre ni par la Russie, renonça <à ce projet et prit le parti d'envoyer à Udine le premier des diplomates autrichiens, le comte de Cobenzl, qu'on jugeait alors seul capable de mener à bien cette périlleuse négociation (1). L'Empereur écrivit de sa main à Bonaparte pour lui annoncer l'arrivée de son nouvel envoyé et prolester de son désir sincère de voir conclure un traité de paix (2). -

Cobenzel arriva à Udine le '20 septembre. Bonaparte vint le voir le lendemain matin avec une brillante escorte. Cobenzel lui remit la lettre de l'Empereur. Ils eurent ensuite un entretien tout à fait caractéristique. Bonaparte se plaignit des retards systématiques de l'Autriche. Cobenzel soutint habilement que l'Empereur n'avait rien à se reprocher; ils furent bientôt obligés de traiter la question de Venise. Bonaparte ne voulait pas qu'elle fût résolue par un congrès : il continua à soutenir que la révolution de Venise n'était nullement son œuvre, mais celle de Venise elle-même. Cobenzel refusa de prendre au sérieux cette étrange prétention, et répondit avec une certaine ironie qu'il était absolument inadmissible que dans un pays occupé par les troupes du général Bonaparte, il

(1) Le comt(; Cobcn/el, âpté alors de <|uarante-lrois ans, avait été très jeune, chargé de missions diiilomaliqucs importantes; en 1777 il avait été envoyé à Berlin auprès du Grand Frédéric; nommé en 1780 ambassadeur à St-Pétersliourg où il avait tout à fait conquis la faveur de l'impératrice Catlicrine. C'était un diplomate de i)renucr ordre (Iluiïer \. cit. p. .'(81).

(-2, Il écrivit à Bonaparte que la pai\ dépendait absolument de lui (ibid. 383).

TRAIÏli DE CAMPO-FOHMIo. 07

fût possible de faire qiielTjue chose contre sa volonté. Bonaparte s'obstina à soutenir que la révolution de Venise ne préjudicierait en rien à l'exécution des préliminaires et proposa de nouveau d'appeler aux conférences un envoyé de la nouvelle république, mais il savait très bien que celte proposition serait refusée. Cobenzel lui répondit que la A'enise dont il s'agissait dans les préliminaires, était l'ancienne Venise, avec son ancienne constitution.

« Mais que ferons-nous, dit Bonaparte, si vous refusez de négocier avec un envoyé vénitien? w « Nous négocierons avec vous, » répondit tranquillement Cobenzel. C'était en effet bien plus simple! « Vous avez, dit Cobenzel à Bonaparte, promis une compensation, vous l'avez rendue nécessaire, vous la tenez en votre possession, vous devez donc livrer ce que vous avez promis (1). »

Bonaparte déclara ensuite que l'Empereur ne pourrait jamais prendre possession des États vénitiens avant que les Français fussent maîtres de Mayence, et réclama les frontières constitutionnelles de larépublicjue d'après l'interprétation française de l'article 6 des préliminaires. La discussion devint alors très orageuse. Bona|)arte entra dans une grande colère, accusa les Âutricîiiens de duplicité, et prétendit qu'on lui faisait perdre inutilement son temps à lui qui se regardait comme l'égal de tous les rois. Cobenzel se contint, mais sut lui tenir tête avec beaucoup plus de fermeté que Mervelt et Gallo. Bonaparte lui déclara que si l'on continuait ainsi, la négot iation ne serait pas longue et qu'on aurait bientôt la guerre. Cobenzel lui répondit avec fermeté et courtoisie, que l'Empereur ne craignait point la guerre, et qu'il resterait du moins à son plénipotentiaire la satisfaction d'avoir pu connaître, grâce à celte négociation, un homme aussi illustre (2). Après celte conversation animée, les plénipotentiaires tinrent une conférence officielle. Clarke ayant été rappelé comme suspect, Bonaparte représentait seul le Directoire.

Au début de la séance les Autrichiens demandi'iil une t-xpli-

(I) Aussi Uonaparte écrivit à Tailcyraiiil (inc Cdhcii/.-! ne lui s<'inlp|iiit |>as irOs liahilué à discuter. Le trait est clianiiant soiw ^a pliuue: (i) lluffor, ibid.., p. 388.

(IS LE DIIŒCTOIRE.

cation catégorique sur le sens de la déclaration portée au protocole du 3 septembre, d'après laquelle, passé le l'^'" octobre, les préliminaires ne pourraient servir de base au traité futur. Ils ne peuvent, disent-ils, admettre l'annulation d'un acte auquel personne n'a contrevenu, et aussi obligatoire que le serait le traité définitif. Il n'y a aucun motif de faire dépendre l'ouverture du congrès de Rasladt qui concerne l'Empire, du progrès des négociations d'Udine. L'acte provisoire de Montebello signé sub sperati n'ayant pas été ratifié ne peut être invoqué. Bonaparte le prend de moins haut qu'à la conférence du 18 et déclare qu'il se réserve de répondre à la première séance (1 ). Après la conférence, Bonaparte eut un long entretien avec les plénipotenliuires, lit cette fois l'aimable avec eux (i2), et tenta avec peu de succès de les faire parler. Le lendemain !28 septembre (7 vendémiaire), il leur donna connaissance du décret du Directoire du 18 fructidor qui rappelait Clarke et le chargeait de continuer la négociation. Il leur présenta ensuite deux notes en réponse aux ouvertures que Cobenzel avait faites la veille.

Dans la première il affirme que l'empereur a été trop vite en déclarant que le Congrès serait tenu à Rastadt; il aurait dû s'entendre préalablement avec la France. Bonaparte proteste donc contre cette convocation, en déclarant (|ue la République a toujours demandé le Congrès, mais après la conclusion d'une paix séparée. Dans la seconde note, il renouvelle ses plaintes contre la lenteur du cabinet de Vienne : il constate qu'on ne s'entend pas « sur la valeur et la signification des articles les plus essentiels des préliminaires de Léohen » et pas davantage sur la nature de la paix à. conclure, lîln effet, les préliminaires étaient fondés sur la renonciation de l'Autriche à la coalition. Cependant le cabinet de Vienne a paru dans les négociations subséquentes ne pas pouvoir oublier la cause de ses anciens alliés. « S'il a fallu six mois pour

(1) ArrI). nat. A F. .'{, V,'.).

(2) Coljcnzl raconlc que Bonaparte leur rop(Ha plusieurs fois « Mais dcljouliiiiricz-vous. » Il lui répondit que c'était à lui à se déboutonner et écarter les obstacles qui cnipécliaicnt la conclusion de la paix, puls()u'il les connaissait parfaitement. Bonaparte continua à soutenir que l'Autriclic avait tort de tant se préoccuper de la révolution vénitienne.

TRAITÉ DE CAMI'O-KÛRMIO. 09

C(»nvaincre Sa Majeslé IKnipereur que sa paix devait cire isolée il en faudra sans doute six autres pour s'accorder sur l'interprétation des préliminaires. >> La France a subi de grandes déceptions; au bout de six nnois les préliminaires offrent plus de dilOcultés qu'au premier jour. D'après le cabinet de Vienne, ils contiennent des articles contradictoires et d'autres qui ne sont plus applicables dans l'État actuel de l'Kurope; alors le Directoire a donné un délai d'un mois pour statuer sur les préliminaires tels qu'ils sont, ou entamer une négociation nouvelle, sur la position et la convenance des deux Etats? Les plénipotentiaires autrichiens demandent sur ce point une explication : c'est à eux à la donner! A'eulenl-ils pour base les préliminaires? ou, « comme le pourrait donner à penser la contexture totalement différente des pouvoirs donnés à M. Cobenzel, » la convenance des deux États. Dans le premier cas Bonaparte demande qu'en exécution de l'article 5 secret, les plénipotentiaires autrichiens nomment dans la journée le plénipotentiaire (jui s'entendra avec le plénipotentiaire français, et celui de Venise, pour les arrangements à prendre avec la République de Venise. Cette mesure est essentielle. Il demande qu'on discute' ensuite l'article G, « car l'interprétation qui lui est donnée par les plénipotentiaires de Sa Majesté l'Empereur est évidemment une ironie, » et il déclare (jue dans les trois jours qui vont s'écouler jusqu'au 1'''' octobre on aura amplement le temps de tout discuter.

Si les plénipotentiaires de l'Empereur refusent d'accepter l'une ou l'autre de ces propositions, suivant Bonaparte les préliminaires se trouveront annulés par eux-mêmes, en conséquence du système dilatoire que le cabinet de Vienne jiarail suivre depuis six mois. Tous ces relards pcrmellenl à 1 Autriche de renforcer son armée : ils lui sont utiles poiu- des muliis qu'il énumère longuement, ils sont au contraire nuisibles à la France. Cette négociation aurait dû être terminée en quinze jours, le Directoire est obligé de demander à l'Empereur s'il veut la paix ou la guerre mais il proteste, de son amour pcnir la paix (1\

(I) Arcli. liai., AI-!, :.9.

11 était bien difficile aux Autrichiens de céder à une pareille sommation faite sur un ton aussi impérieux. Mais la négociation fit un pas dans l'entretien que Bonaparte eut ensuite avec Cobenzel. Après le dîner, le plénipotentiaire autrichien lui lit part d'une des raisons pour lesquelles l'Empereur refusait de céder la rive gauche du Rhin : c'était la crainte de voir le roi de Prusse se prévaloir de cette cession pour s'agrandir en Allemagne. Bonaparte dit alors que la France était satisfaite du roi de Prusse, mais que si elle s'entendait avec l'Autriche, elle n'aurait plus aucun motif de lui laisser prendre n'importe quel territoire. Cobenzel lui demanda s'il accepterait un article secret par lequel la France et l'Autriche interdiraient à la Prusse toute acquisition en Allemagne. Bonaparte répondit (ju'il n'y voyait aucun inconvénient si l'on s'entendait sur le reste. Cet échange d'idées devait exercer une grande influence sur la marche de la négociation. Bonaparte prétendait qu'il était disposé à la paix, mais que le Directoire le poussait de plus en plus à tout préparer pour la reprise des hostilités. Cobenzel arriva ensuite à la question de l'Italie, et demanda quel intérêt les Français pouvaient avoir à empêcher l'Autriche de passer le Pu ? « L'intérêt, répondit Bonaparte, de vous empêcher d'être maîtres en Italie. )> Devant l'insistance de Cobenzel, il finit par lui demander ce que l'Autriche désirait avoir en Italie. Il lui fut répondu : « les trois légations ». « Oui, dit Bonaparte, et avec elles Venise, et Mantoue, etBrescial » « Certainement, répondit Cobenzel, et ce serait encore trop peu en raison de ce que nous devons vous abandonner en Allemagne... » «■ Nous sommes loin de compte, s'écria Bonaparte; je serais pendu à Paris si je vous cédais les légations. » « Et moi, dit Cobenzel, je mériterais d'être enfermé dans une forteresse, si je ne refusais pas de céder Mayence ou une parcelle de la rive gauche du Rhin. )> Et cependant ils étaient moins loin de compte que jamais! Si elle n'avait pas eu la certitude que la l*russe n'en pourrait point tirer parti pour s'agrandir, l'yVutriche n'aurait jamais consenti à céder la rive gauche du Ithin : Bonaparte l'avaittrèsbien compris; aussiécrivait-ilàïalleyrandquelecabinet de Vienne céderait la limite du Rhin et Mayence, en échange de Venise et de la limite de l'Adige. Mais dans cette discussion,

TRAITÉ DE CAMI'o-FORMIO. 71

il soutint avec affectation ([ue son gouvernement avait reconnu l'envoyé de la République de Venise , et qu'il était impossible de la livrer à l'Empereur; et il prélendit avoir joué cette comédie avec tant de violence, que son interlocuteur en avait été terrifié. Il annonf;a aussi à Talleyrand qu'il persisterait dans ces exigencesjusqu'à ce qu'il devint nécessaire d'éviter une rupture, mais qu'il ne céderait point Venise avant d'avoir reçu une nouvelle lettre de son gouvernement. Mais il prévoyait bien (jue le Directoire serait obligé de lui donner carte blanche.

A la dixième séance qui eut lieu le 29 septembre (8 vendémiaire les Autrichiens répondirent très catégoriquement aux deux notes de Bonaparte. Les envoyés du Directoire, dirent-ils, avaient demandé la convocation d'un congrès : la convocation faite par l'Empereur prouve son désir d'accélérer la conclusion de la paix. L'article i décide qu'un congrès sera tenu à Berne, cet article est aussi obligatoire que les autres. Si la France avait consenti à son exécution il n'y aurait eu aucun retard; etLEmpereur a montré son désir de conciliation en acceptant de négocier à Udine, malgré cette infraction aux préliminaires. L'article 5 indique nettement l'intégrité de l'Empire comme base de la paix. L'article ('.contient seulement la renonciation à la Belgique. Il n'y a entre eux aucune contradiction. L'empereur ne pouvait reconnaître les limites constitutionnelles de la République qu'au détriment de ses seuls Etats héréditaires (1).

'. L'article 6 secret de lacté préliminaire, est le seul dont l'exécution est devenue impossible par des cliangemenls auxquels Sa Majesté llimpereur n'a point de part. Elle reconnaissait l'ancienne Utpublique de Venise, elle était en relation, et traitait avec elle. 11 n'en est pas de même du iiouvernement iiui s'y est substitué. Sa Majesté est donc en droit d'attendre de ceux qui ont fait ces chani!:ements, des proposiliuns sur les moyens de remédier aux inconvénient? qui en résultent pour les objets de la négociation actuelle. »

.. Quant à l'article C le sens que lui donne l'Autriclie est littéral, motiv^é par la contexture de cet article et conforme à l'intention

(I) . La conua.lidi-.ii nVvislc (|ue dans IV-Moiision peu Icndée. que rcn \oul flnnncr à la signilUation naturelle et srainnialicale des limites décrétées par la Uépulilifiuc Franraise. » (Areli. iial. AF^', "iO.)

72 LE DIHECTOIRE.

qu'on doit supposer que Sa Majesté a dû avoir lors de la sifjjnature des préliminaires. Une interprétation différente porterait peut être le caractère non de l'ironie mais d'une surprise à la bonne foi par l'extension donnée à des termes dont la valeur ne saurail être méconnue. « Les plénipotentiaires de Sa Majesté ne connaissent pas de position où une puissance puisse tout vouloir »

L'Autriche proteste contre le dernier délai fixé au l^'' octobre par Bonaparte. Après cette date, elle regardera toujours les préliminaires comme base de la négociation. L'Empereur réclame leur exécution.

Mais Bonaparte ne paraissait nullement disposé à rabattre de ses exigences : il soutint encore que les préliminaires étaient annulés en fait, puisque chaque gouvernement les interpi^était différemment, et qu'il était impossible de s'entendre. Cobenzel répondit que si les préliminaires devaient être modifiés, c'était à lui d'attendre les propositions françaises : la conférence officielle fut donc levée sans qu'il eût été possible de rien décider sur aucun point.

Cobenzel et Bonaparte eurent ensuite un entretien particulier; ils discutèrent longtemps sur la limite du Rhin, et Cobenzel finit par reconnaître, que l'Autriche pourrait faire des concessions de ce côté si le Directoire ajoutait quelque chose à ses indemnités en Italie. On a dit avec raison que tout le traité de Campo-Formio était dans cette phrase. Bonaparte demanda ce que l'Autriche désirait. Cobenzel réclama Venise, la frontière de l'Adda, les légations et Modène. Bonaparte répondit que le Directoire ne voulait accorder que Tlstrie et la Dalmatie. Néanmoins il fut convenu que Cobenzel présenterait son projet de traité ayant pour base les prétentions de l'Autriche. Le 1"'" octobre il tenta de faire renoncer Bonaparte à son système des frontières naturelles, moyennant un sacrifice en Italie; mais le général lui déclara qu'il ne l'abandonnerait jamais, quand bien même l'Autriche se contenterait de l'Istrie et de la Dalmatie, et renoncerait à la Terre ferme de Venise. Sans la cession de Mayence, la paix ne pcnirrait jamais être conclue.

Cobenzel offrit ensuite de réduire l'armée autrichienne en

TRAITÉ DE CAMl'O-FORMIn. 73

Allemagne à son contingent : le Directoire pourrait ainsi obtenir de force les pa3^s de l'Empire qu'il s'attribuait par une interprétation des préliminaires que l'Autriche n'avait pas admise (1). L'Empire ainsi abandonné serait bien obligé ensuite de les céder. Mais l'Autriche, à cause d'un sacrifice aussi pénible, serait en droit de réclamer des compensations : toutefois il ne faudrait pas les chercher en Allemagne. L'Empire paraît destiné à subir de trop grandes pertes pour qu'il soit permis de songer à le diminuer encore, car il serait alors trop affaibli pour servir d'État intermédiaire entre la France et l'Autriche, qui sont intéressées à chercher des compensations en Italie : elles doivent consister dans l'abandon de la Vénétie jusqu'à l'Adda, de Venise, de Modène et des légations : ces pays qui renferment quatre millions d'habitants seraient à peine une indemnité suffisante pour l'abandon de la Belgique et de la Lombardie, et il faut encore tenir compte de la partie de la Souabe que l'Autriche doit donner au duc de Modène comme dédommagement. Le roi de Prusse ne pourra réaliser aucun agrandissement, la France et l'Autriche s'uniront contre lui s'il réclame autre chose que ses anciennes possessions de la rive gauche du Rhin. Bonaparte demanda ironiquement pourquoi l'Autriche ne demandait pas la Lombardie et toute lltalie. Cobenzel maintint ses prétentions et discuta encore longtemps avec Bonaparte qui finit par lui promettre de prendre son projet en considération. Il n'y eut pas ce jour-là de conférence officielle. En réalité Gobenzel abandonnait et les préliminaires et le principe de l'intégrité de l'empire moyennant des compensations en Italie; et Bonaparte qui tenait avant tout à iMayence (:2) et à la rive gauche, acceptait de traiter; dans ces conditions, la négociation ne devait plus avoir d'autre but que de fixer ces compensations reconnues nécessaires.

Aussi Bonaparte, à la conférence du 3 octobre, déclara (|ue puisqu'on lui accordait Mayence et la rive gauche du Rhin.

(1) Huffer, ibid., \>. 403.

(2) Bonaparte soutint qu'il dcmaudait seulement rexéculion .les préliminaires : • En ce cas, répondit Colienzcl, nous sommes d'accord. Conlirmez ce (jui a été dit clairement sur linlé^ritc de riCmpirc. évacuez jusqu'à TOglio, et je signe aujourd'liui niêiue. (lUifl'er. p. iOi).

il ne réclamait plus la reconnaissance de la nouvelle République de Venise, ni l'admission de son envoyé aux délibérations. C'était une grande difficulté de moins. Cependant il fut impossible de s'entendre immédiatement, car Bonaparte après avoir obtenu la frontière constitutionnelle, déclara qu'elle était absurde, qu'on ne pouvait espérer une paix durable si la France n'avait pas une frontière stratégique bien délimitée, et réclama en conséquence d'importants territoires pour arrondir cette frontière constitutionnelle dans l'intérêt de la paix future. Les pays, qu'il réclamait sous ce prétexte, renfermaient une population évaluée à 300,000 habitants; et ce chiffre était, paraît-il, très inférieur à la réalité.

Le lendemain Cobenzel déclara avec beaucoup de fermeté que sans la frontière de l'Oglio et les trois légations, l'Empereur ne pouvait accepter aucun agrandissement au détriment de l'Empire. Bonaparte entra alors dans une grande colère, et fît une sortie très injurieuse contre le ministère autrichien. Mais voyant que ni Cobenzel ni Gallo ne paraissaient intimidés, il se calma, et leur fît part d'une grande nouvelle diplomatique ; c'était la rupture des conférences de Lille.

Les Directeurs, exaltés par le succès de leur coup d'Etat (1), le prirent de très haut avec l'Angleterre, et ordonnèrent à leurs nouveaux plénipotentiaires de regarder « les pourparlers qui ont eu lieu jusqu'à ce jour, comme non avenus. » Par arrêté du 25 fructidor (11 septembre), il leur fut enjoint de demander à lord Malmesbury s'il avait des pouvoirs suffisants pour restituer à la France et à ses alliés toutes les possessions qui depuis le commencement de la guerre avaient été conquises par les Anglais. Si lord Malmesbury déclarait n'avoir pas les pouvoirs nécessaires, il devait être aussitôt invité à quitter la France dans les vingt-quatre heures, pour demander au cabinet anglais des pouvoirs suffisants. Les choses se passèrent ainsi et la négociation fut rompue : le Directoire pour

(1) Le 2i fructidor (8 sejjtembre) le Diroctuirc rappela les plénipotenliaircs envoyés à Lille avec leurs secrétaires, et chargea Treilhanl et Bonnier de conlinuer la négociation. Les instructions de Talleyrand sont très helliqueuses. • C'est donc dés le premier moment de la victoire remportée par la llcpiiblique dans son propre sein (y était-il dit), i/ùil faut montrer à l'ennemi c.rtrricur que c"est lui (jui a été vaincu... »

TRAITÉ DE CAMI'O-FORMIÛ. 75

justifier son coup d"Ëtat prétendait que les modérés avaient pour système de rendre la paix extérieure impossible; et quelques jours après le 18 fructidor, il rompait volontairement une négociation qui aurait amené la paix avec des conditions très acceptables, et rendait moins forte la situation de ses plénipotentiaires à Udine.

Gobenzel eut soin de ne paraître aucunement troublé de cette nouvelle; du reste cette rupture devait être avantageuse à l'Autriche qui ne serait plus seule à lutter contre le Directoire si la guerre recommençait (1). Il répondit à Bonaparte que cet événement ne pouvait modifier en rien les négociations d'Udine, mais il eut soin d'expédier immédiatement un courrier à Thugut pour lui demander de nouvelles instructions.

Plus Bonaparte désirait la paix, plus il se montrait menaçant, bourru, irascible, et augmentait ses exigences. A la séance du 4 octobre il demanda encore un territoire prés de la Moselle, dont la cession aurait réduit à presque rien l'électorat de Trêves. Les envoyés autrichiens s'effrayaient des conséquences que pourrait entraîner leur promesse de faire obtenir au Directoire les limites constitutionnelles, et réclamaient toujours des compensations. Bonaparte leur faisait valoir l'importance de l'acquisition de A'enise, mais Coben/.el. qui au lieu de la limite de l'Adda, avait simplement demandé celle de rOglio, lui répondit quelle n'équivalait nullement au paj's compris entre l'Oglio et l'Adige, pays cédé d'abord avec ses forteresses à l'Empereur par les préliminaires, et que Bonaparte ne voulait plus lui livrer. Bonaparte déclara qu'il ne pouvait rien accorder de plus en. Italie (2) et qu'il dépassait même les instructions du Directoire (ce qui était vrai), et qu'il fallait en finir. Il parla d'ultimatum, et mena»:a l'Autriche d'une alliance offensive avec la Prusse, bien qu'il sût 1res

(i) Mais lord Grenville, tout en invitant son anihassadeur sir Mf.rion Edcn à s'entendre avec i'Autriche, lui enjoignit de reclanicr u-ès vi\enuMil le paiemoDl des sommes qu'elle devait à lAnsleterro; et rien ne pouvait ôlre plus désagréable au sou\ernement autrichien.

(2) Il parait qu'il leur dnnna à entendre qu'on était en France assez dispose à recommencer la guerre, parce (nion craignait que la rentrée de l'armée u'occasioiinàt des troubles à l'intérieur.

bien que le roi n'était nullement disposé à la conclure (1).

On discuta plusieurs jours avec beaucoup d'acharnement, mais les Autrichiens finissaient toujours par rabattre de leurs prétentions, et Bonaparte élargissait les frontières constitutionnelles. Il accorda pourtant à l'Autriche l'archevêché de Salzbourg et la Bavière jusqu'à l'Inn. Cobenzel, api^ès avoir abandonné la limite del'Adda pour celle de l'Ogiio qui entraînait la possession de Mantoue, proposa la limite de la Ghiese puis celle du Mincio, mais Bonaparte ne voulait lui accorder que celle de l'Adige et lui refusait les légations avec la plus grande énergie. Il prétendait que la guerre allait être reprise et en affectait du regret. Il avait soin de faire des préparatifs ostensibles pour la reprise des hostilités. 11 annonçait qu'il allait être dans la nécessité de faire reconnaître la nouvelle république de Venise, ou de la réunir à la Cisalpine. La municipalité d'Udine fut invitée à envoyer des délégués à Venise, et ils partirent immédiatement; de beaucoup d'autres endroits on envoyait aussi des députés à Venise (2). Le "10 octobre la Terre ferme devait être proclamée en république, et les légations réunies à la Cisalpine.

Aussi Cobenzel très effrayé et voulant tenter un dernier effort pour éviter une rupture, se décida le 7 octobre à faire les dernières concessions qui lui étaient permises par ses instructions, et proposa la cession de toute la rive gauche du Rhin, contre les légations et la frontière du Mincio. Bonaparte resta inébranlable : il ne voulait faire aucun sacrifice en Italie pour une cession de territoire qu'il comptait bien obtenir lorsqu'il négocierait la paix avec l'empire. Cobenzel lui présenta alors ses dernières conditions : l'Empereur re-

(1) Bonaparte ne pouvait le 4 octobre avoir connaissance de son refus qui avait eu lieu le 2, mais il avait trop de perspicacité pour ne pas i)révoir l'insuccès (le cette négociation. Néanmoins il feignit de compter sur elle, car il savait Irés l)ien (|u'une alliance franco prussienne était le cauchemar de Tliugut.

(-Î) LeH vendémiaire (-2 octobre) lionaparte écrit à Bertiiier qu'il doit charger chaque général divisionnaire de dire aux administrateurs de département, que pour améliorer la situation de leur pays il faudrait envoyer à Venise deux hommes, les plus patriotes, et les i)lus éclairés que possible, pour y tenir, le ao vendémiaire, une assemblée générale, lîerlliier iiréviendra ses généraux» qu'ils ne doivent qu'inspirer cette démarche sam: la caractrriser pur aucun écrit. » (Corrcs[)ondance. t. 3, p. 3<il.)

TRAITÉ DE CAMPÛ-FOHMIO. 77

cevrait, conformément aux préliminaires, le lerriloire Vénitien compris entre l'Oglio, le Pô et la mer Adriatique, avec une partie du Ferrarais limitée par un bras du Pu appelé Pô de Goro. Il renoncerait aux légations et à Venise, mais la nouvelle République ne pourrait jamais être réunie à la Cisalpine. En Allemagne il prendrait Salzbourg avec la partie de la Bavière qui se trouve sur la rive droite de l'Inn avec la place de Wasserbourg. Il donnerait une indemnité au duc de Mo- (lène, et si l'empire refusait de ratifier ces conditions, il ne lui fournirait que son simple contingent. Cobenzel déclara que si ces offres étaient rejetées la guerre deviendrait inévitable. Bonaparte écouta ces propositions avec beaucoup d'attention et protesta de son amour pour la paix. Le Directoire lui avait enjoint le 23, et le 29 septembre d'obtenir la rive gauche du Rhin, mais de ne laisser à l'Autriche en Italie que la Dalmatie et l'Istrie, la ligne de i'Isonzo et de conserveries îles Ioniennes ; il approuvait complètement ses projets sur Malte et repoussait comme ridicules les prétentions de la cour de Naples, Le général était bien décidé à ne pas tenir compte des injonctions du Directoire: il était du reste bien év^ident que si l'on voulait faire une campagne contre Malte et l'Egypte, il ne fallait pas réduire l'Autriche à recommencer la guerre. Il était devenu indispensable d'empêcher l'Kmpereur de s'unir à r.\ngleterre; et pour y arriver, Bonaparte déclara ([u'il lui fallait dans les vingt-quatre heures une réponse qui déciderait de la paix ou de la guerre. Il protesta de son amour pour la paix, mais soutint que le Directoire ne voulait plus prendre les préliminaires pour base, et que jamais il n'avait eu les mains aussi liées que dans ce moment, et il en affecta beaucoup de regret. H examina cependant les propositions de Cobenzl; ne fit aucune objection contre la cession de Sal/.bourget d'une partie de la Bavière, mais adressa de singulières critiques à la partie du projet de Cobenzel qui concernait l'Italie. Il prétondit que la possession de Venise avec la Terre ferme juscju'à l'Adigo serait bien plus avantageuse pour l'Autriche. Venise^ suivant Un, ne pouvait subsister sans le Dogado, sans un territoire qui l.i mît en communication avec Ferrare et les h'gations; d laudrail donc refuser à l'Autriche les emboucliures des fleuves cl

le bord de la mer. Cet arrangement, bien que dépassant un peu les instructions du Directoire, pouvait seul être accepté. Cobenzel déclara qu'il n'y pouvait souscrire, et l'on reconnut des deux côtés que la guerre était inévitable. Cependant Gobenzel proposa encore de se contenter de la limite de la Chièse si Venise et le Dogado étaient laissés à l'Autriche, mais Bonaparte refusa énergiquement. Alors Cobenzl lui déclara, qu'il n'avait pas les pouvoirs nécessaires pour accepter ses conditions, et qu'en tout cas il lui faudrait en demander de plus étendus. Un courrier n'avait besoin que de trois jours pour aller à Vienne; si Bonaparte consentait à attendre huit jours, il pourrait revevoir de l'Empereur une réponse définitive. Bonaparte accepta cette proposition (1). Mais il était impossible à un homme de son caractère d'attendre tranquillement l'expiration de ce délai : il essaya avec succès de l'exploiter pour obtenir encore de nouvelles concessions par obsession, et surtout par intimidation. Il exigea encore un territoire important sur la rive gauche du Rhin; les fortifications d'Ehrenbreitslein, devaient être démolies, et celles de Mayence. conservées.

(jobenzel annonça à Thugut que tous ses eflbrts avaient été inutiles, qu'il fallait maintenant se décider au plus vite entre la limite de l'Adige et la guerre. Bonaparte écrivait le 7 octobre à Talleyrand, que dans trois jours tout serait fini, on aurait la paix ou la guerre ; mais qu'il ferait tout pour la paix car la saison était avancée, et l'on ne pouvait faire de grandes choses. Evidemment Bonaparte aurait été très désappointé si l'Empereur le prenant au mot, avait déclaré la guerre inévitable; mais dans ce cas il serait devenu tout à coup insinuant, et de composition plus facile; et par quelque concession aux dépens de la Cisalpine, il se serait débarrassé d'une guerre qui entravait ses projets d'ambition, et (jui aurait peut-être fourni à ce Directoire qu'il traitait si cavalièrement, l'occasion de se venger de lui par quelque bonne perfidie.

Il montrait du reste pour la politique italienne du Directoire le dédain le plus profond. « Vous connaissez peu ces peuples-ci, écrivit-il à Talleyrand le 6 octobre (2); ils ne méritent pas qu'on

(I) lliiffer, ibifl. p. i-i-2 cl suiv. {•2) Correspondance, t. III, p. ;«;!».

fasse tuer quarante mille Français pour eux... Je vois par vos lettres que vous partez toujours d'une fausse hy[)othèse; vous vous imaginez que la liberté fait faire de grandes choses à un peuple mou, superstitieux, pantalon et lâche. Je n'ai pas dans mon armée, un seul Italien hormis je crois quinzecents polissons ramassés dans les rues des différentes villes d'Italie, qui pillent et ne sont bons à rien. » L'opinion publique à Paris se laisse étrangement abuser lorsqu'un aventurier, ou même un ministre de ces pays vient dire que quatre-vingt mille Italiens sont sous les armes. Il y a seulement quinze cents Cisalpins à l'armée et deux mille à ^lilan pour faire la police. 11 s'étend beaucoup sur l'inaptitude militaire des Italiens; « c'est une nation bien énervée et bien lâche. » Si la guerre recommence, il faudrait avoir pour soi le roi de Sardaigne. « Ce prince avec un de ses bataillons et un de ses escadrons de cavalerie, est plus fort que toute la Cisalpine réunie. » En Italie, l'amour du peuple pour la liberté et l'égalité lui a été de très peu de secours; et il s'élève avec vivacité contre la tendance actuelle à reprendre la politique de 1T93, devenue inapplicable.

Bonaparte, tout en exagérant à plaisir ses inquiétudes et cherchant à intimider les envoyés de l'Autriche, craignait un peu que le Directoire ne fût pris tout à coup de velléités d'indépendance à son égard et ne le mit ainsi dans l'embarras. La seule possibilité d'avoir les mains quelque peu liées dans la négociation, et d'être obligé de le reconnaître sincèrement devant les plénipotentiaires autrichiens, était insupportable à son orgueil. Il envoya donc le 8 octobre à Cobenzel par son secrétaire Perret, une lettre dans laquelle il lui annonçait qu'il ne pouvait conférer avec Callo ce jour là, mais le pressait de conclure immédiatement. Kn relisant 1rs pouvoirs de Cobenzel, il s'était convaincu qu'ils étaient illimités; il ne pouvait donc attendre plus longtemps, les instructions

il) Huffer, ibid., p. 'i-Jit. Celle Icllre est aux anliixes de vienne : «-Ile ne lisiip- |ias dans la Correspondance de Napnléiin.

80 LE DIRKCTOIRE.

récentes du Directoire lui prescrivaient formellement de rompre une négociation qui n'avait duré que trop longtemps. Les menaces de Bonaparte parurent si sérieuses, que Cobenzel écrivit le 10 octobre à Vienne qu'il était honteux de l'avouer, mais que pour éviter une rupture immédiate, il avait consenti à signer, et même à faire quelques concessions en plus.

Voici comment, d'après le récit de Cobenzel les choses, se sont passées. Bonaparte lui avait annoncé la veille que depuis leur dernière entrevue, il avait reçu de Paris deux courriers, lui apportant l'ordre formel de rompre brusquement avec l'Autriche, comme le Directoire venait de rompre à Lille avec l'Angleterre, si elle n'acceptait pas ses conditions que Bonaparte lui-mèmetrouvaitinacceptables. Depuis le i8fructidor,le Directoire ne voulait plus tenir aucun compte despréliminaires, et ne céderenltalie que l'Istrieetla Dalmatie, etpermettait seulement de chercher une compensation en Allemagne. Cobenzel lui répondit qu'après une pareille déclaration la guerre était inévitable, mais que le Directoire mettait tous les torts de son côté, et qu'en violant un engagement solennel comme les préliminaires, il enflammerait d'un nouveau zèle les sujets de l'Empereur; d'ailleurs l'Autriche allait s'unir étroitement à l'Angleterre pour résister à une injuste attaque. Bonaparte affecta de ne pas défendre son gouvernement, et même de le blâmer, C^obenzel se demanda un moment s'il ne lui débitait pas un conte pour enlever la signature du traité, mais il acquit la certitude que les deux courriers étaient réellement arrivés. Ils portaient l'ultimatum du 29 septembre, dont nous avons déjà parlé. Bonaparte avait dit vrai, seulement il jouait la comédie, en disant que la situation était complètement changée, qu'il ne pouvait plus faire aucune concession, car il était bien décidé à ne pas exécuter les ordres qu'il venait de recevoir et à faire subir au Directoire son traité à lui. 11 finit donc par proposer à Cobenzel de signer un protocole sur la paix, de travailler ensuite à la rédaction du traité, et de signer sans attendre aucune réponse : si Cobenzel acceptait, il se chargerait de tout. Dès que la rédaction serait prête, il porterait lui-même le traité du Directoire; car il ne pourrait se faire pardonner une telle désobéissance à des ordres formels, qu'en

lui fournissant personnellement des explications et se servant de toute son influence à Paris. Seulement l'Autriche devait se contenter de la limite de l'Adige, céder la rive gauche du Rhin et faire encore du côté du Pô d'autres concessions auxquelles Cobenzel se refusa énergiquement. Ils reconnurent tous deux que la guerre était inévitable.

Mais ils eurent un nouvel entretien. Bonaparte prétendait que d'un moment à l'autre il pouvait être prévenu que le Directoire s'était entendu avec la Prusse. Après avoir discuté très longtemps, Cobenzel convaincu qu'il était impossible d'obtenir la paix à des conditions moins dures, se dit qu'il pouvait après tout signer un projet de traité, et que l'Empereui-, s'il le trouvait trop désavantageux, aurait toujours le droit de lui refuser son approbation, tandis que si les hostilités recommençaient, elles ne pourraient plus être arrêtées, même par le consentement de l'Empereur aux conditions qui lui avaient été proposées. Ensuite Bonaparte déclara aux envoyés autrichiens qu'il laisserait vingt mille hommes garder la République Cisalpine et les îles Ioniennes. Ils lui objectèrent que cette occupation était incompatible avec l'indépendance qu'on prétendait garantir à cette République. 11 répondit qu'il était le Directoire de cette nouvelle République, et que cet état de choses devait durer jusqu'à ce qu'elle fût assez forte pour se tenir sur ses pieds. Il fit ensuite un nouvel effort pour obtenir toute la rive gauche du Rhin et mettre l'indemnité du duc de Modène à la charge de l'Empire, mais Cobenzel refusa, a moins de compensations nouvelles en Italie.

Le G octobre Bonaparte avait affirmé que les iles appartenant à Venise seraient réunies ù la Cisalpine et que la France ne voulait rien prendre de ce coté. Aussi les envoyés autrichiens furent-ils très étonnés le 0 de l'entendre déclarer qu'elles seraient annexées à la France. Cobenzel lui rap[)ola ses premières déclarations. Bonaparte répondit qu'elles étaient devenues inexécutables, parce que la République Cisalpine ayant perdu l'embouchure du Pu, n'était plus on couununicationavecces îles. Cobenzel lui proposainutilement d'en faire unt;

République indépendante. Les iles Ioniennes, Corfou surtout, étaient indispensables à Bonaparte pour la réalisation de ses

82 LE DIRECTOIllE.

gigantesques projets sur l'Orient, et TallejTand venait de lui enjoindre de les prendre pour la France, et l'on pense bien qu'il était disposé à tenir compte d'une injonction qui lui était aussi agréable. Réclamer les îles Ioniennes, c'était porter involontairement un coup terrible à son ambition, aussi lui futil impossible de se contenir, lorsque Gallo demanda ces îles pour le roi de Naples, et Cobenzel déclara que leur sort lui était indifférent, pourvu qu'elles ne fussent pas livrées à la France. Il entra alors dans une fureur épouvantable, et présenta, pour la faire insérer dans le protocole, une déclaration officielle qui x'endait la guerre absolument inévitable. Le Directoire lui aurait notifié que le délai donné par lui jusqu'au l"' octobre étant expiré, il désavouait les préliminaires, et tout ce qui avait été convenu jusqu'alors, et ne laissait à l'Empereur que ristrie et la Dalmatie. La négociation était donc rompue.

Mais le 5 précédent, Thugut avait écrit à Cobenzel que malgré la rupture des conférences de Lille, l'Empereur désirait vivement faire la paix, parce qu'il ne pouvait compter sur la Russie. D'ailleurs, cette paix, dans les circonstances actuelles, devait être considérée seulement comme une trêve qui permettrait à l'Autriche de prendre pied en Italie, plus aisément et plus vite que si elle avait fait la campagne la plus heureuse; el les négociations pour la paix avec l'Empire fourniraient vingt moyens pour un de rompre cette trêve, si les circonstances devenaient plus favorables. Voilà le véritable motif de l'extrême longanimité des plénipotentiaires autrichiens. Bonaparte les avait parfaitement devinés, et se montrait d'autant plus exigeant; lui aussi considérait cette paix comme une trêve qui lui permettrait de faire son expédition d'Egypte. Des deux côtés on avait besoin d'une suspension d'armes. Cobenzel se crut donc autorisé par les instructions de Thugut, à éviter la guerre eu cédant les îles Ioniennes. Les deux exemplaires du protocole furent aussitôt brûlés et l'dh recommença à négocier. Cobenzel, en échange de cette concession beaucoup plus iniportante pour Bonaparte qu'il ne le croyait, réussit seulement à obtenir la partie de la ijlace forte de Porto-Legnano, qui était située sur la rive droite de l'Adige. Il fut décidé que le lendemain

TRAITK DE CAMPO-KOHMIu. 83

Bonaparte viendrait dîner chez Cobenzel, et qu'un travaillerait à la rédaction des articles (1).

Cobenzel craignait d'avoir outrepasse ses instructions, mais Bonaparte savait très bien qu'il n'avait pas tenu compte de celles du Directoire, qui se montrait de plus en plus irrité contre l'Autriche. Les 2 et 8 vendémiaire (23 et i9 septembre) ce gouvernement avait renouvelé à son général ces ordres qui lui avaient paru déjà si absurdes et si gênants pour ses projets (2). Mais le Directoire n'avait nullement prévu sa lettre du 25, et elle devait jeter les triomphateurs du 18 fructidor dans le désarrroi le plus comique. Ile savaient très bien que Bonaparte , malgré ses phrases fructidoriennes sur la République, professait pour eux le plus profond dédain, et n'avait aidé au coup d'État que dans l'intérêt de sa propre ambition. Pour le moment, ils exerçaient en France une véritable dictature, mais leur situation n'était pas assez assurée pour qu'il leur fût possible de braver la colère d'un homme aussi violent, aussi artificieux, et qui avait à sa disposition tant de moyens de leur nuire. Ils se dirent que ce général, entouré d'un si grand prestige, dénué de tout scrupule et de toute conviction politique, était capable pour se venger, de divulguer bien des secrets qu'il avait su pénétrer, de se mettre à la tête des mécontents, de séduire beaucoup de leurs partisans actuels et de les fructidoriser à leur tour. Gomme tous les tyrans de bas étage, ils étaient prêts à commettre les plus grandes bassesses

(1) Cobenzel écrività rEniiioreur qu'avec un linriimcaussi \wu sincère, etaussi thicaneur que Bonaparte, on ne pouvait encore savoir, même après ce qui s'clait passe, si la négociation ahoutirait (Huffer, p. i.'t!i).

(2) . Quel désastre, ilisaicnt-ils, si l'Autriclie devenait puissance maritime par notre faute! Et que diraient la France et la postérité de nous voir prodiguer à la maison d'Autriche de pareils dédommagcnients pour celte Lomliardie qu'il mudraii mieux cent fois lui rendre i/uc l't. payera repris.. • Ils prcf.'ronl courir les chances de la guerre que changer un mot à leur ultimatum déjà trop lavorable à l'Autriche. I.e Directoire recommandait à Uonaparle « d'activer toutes ses mesures militaires avec l'Autriche envers laquelle il n'y a plus démesures à garder •, et de ne i)as négliger les intelligences ([u'il pouvait a\oir par le moyen de la légion polonaise dans certaines i)arlies île la Hongrie. Il était dans une grande colère. D'après lui, depuis le gênerai jusijirau dernier soldai autrichien, on se disait <|u'à cette dernière épocpie (18 fructidor) les trois directeurs (|u'on désignait sous le nom de triumvirs seraient poignardés (comme nonapartc par les Clichyens) et la royauté proclamée. Alors Coudé était sccrc tcmentcn France près de Lvon (Arcli. AF^ registres !>-18).

84 LE DIKECÏOIHE.

pour apaiset' un ennemi redoutable : ils s'empressèrent donc de s'aplatir devant le terrible général (1). Ils imputèrent sottement à une erreur de copiste les expressions qui l'avaient blessé dans leurs lettres, lui firent les réparations les plus complètes, et lui donnèrent carte blanche. I^es Directeurs prouvèrent une fois de plus que Bonaparte avait parfaitement raison de les traiter comme des laquais (i).

11 n'avail du reste jamais doul('' de leur prompte soumission. Il leur remit le 10 octobre (19 vendémiaire) une lettre dans la(|uelle il traitait avec beaucoup de dédain leur plan de républicaniser l'Italie ['.i), en se déclarant fatigué et i)rêtà se retirer. Le même jour il annonçait à Talleyrand la conclusion prochaine du traité, et lui prouvait qu'il était extrêmement avantageux à la France, car elle gagnait quatre millions de sujets en dehors de la Cisalpine qui en comptait maintenant trois millions cinq cent mille avec les trois cent mille du duché de Modène. Larépubli(pic de Gênes s'agrandissait des fiefs impériaux.

La maison d'Autriche perdait 1,500,000 sujets avec la Lombardie, ;}00,000 avec Modène, "2,500,000 avec laBelgique, en tout quatre millions trois cent mille, et n'en gagnait que dixneuf cent mille par la destruction de la ilépublique de Venise. Bonaparte s'est déterminé ù faire la paix parce que 1° l'année

(I) Syljcl dil li'L's bien : «A pciiio (le Direcloiro) cul-il connaissance de l'attitude prise i)ar Itonaparte, que toute son arrogance l'abandonna, semblable à l'air <|ui sort d'un ballon crevé » T. V, ]). l!2l.

(-2) On lit dans le registre des délibérations secrètes, 13 vendémiaire : « Dépôt d'une lettre du général lîonaparte en date du 4 •vendémiaire écrite dans un -momcnl d'amertume et de soupçons injustes inspirés à ce général sur les sentiments du Directoire à son égard , au sujet d'une lettre du ministre de la guerre, surprise peut-être à ce ministre, etc.. » la réponse (<|ui est du 12) attribue « à des méprises et à des interprétations suggérées peut-être par ceux-là mêmes qui ont empoisonné Hoclie, les cruc^ls soupçons qu'il a conçus... » ■' Cette letlre est digne en tout point de la majesté du gouvernement et du héros à qui elle s'adresse. » Arcli. AF^, r. 20. Quant à la letlre, dont l'aide de camp était porteur, « c'est au moins une erreur de bureau. »

(3) Bottol l'a invité au nom du Directoire à révolutionner l'Italie. Il lui a demandé (très brutalement) s'il s'agissait de toute l'Italie, ou d'une partie du duché de l'arme iiar exemple ((|ue le Directoire ménageait particulièrerrKînt à cause lie ri:s|)agne). Botlot n'a |)n lui réi)ondre rien de précis; il d(!mandaitdes explilatinns claires. Si les Directeurs s'étaient Irouvi's an camp de Bonaparte A la |)lace de Doiiot. ils auraient lait sans doute aussi sotte ligure.

est trop avancée pour une guerre offensive pendant laquelle il faudra passer les Alpes ; 2" à cause de la faiblesse de son armée qui a contre elle maintenant toutes les forces de l'Empereur ; et 3^ de la mort du général Hoche et du mauvais plan de campagne qui a été adopté; 4" parce que les armées du Rhin sont tro|> éloignées des États héréditaires de l'Autriche, et que 5° les Italiens ne lui serviront à rien; G" à cause de la rupture avec l'Angleterre, et 7" de l'impossibilité de se servir des troupes Sardes, puisqu'on n'a pas voulu ratifier le traité conclu avec le roi de Sardaigne, et qu'on s'est mis ainsi dans la nécessité de renforcer de six mille hommes les garnisons du Piémont et de la Lombardie. Il a été déterminé encore : 8'' par le vif désir qu'ont les Français de voir terminer cette guerre ; et ce désir est, suivant lui, partagé par les soldats eux-mêmes. Si on les tenait trop longtemps éloignés de leur patrie, on préparerait peut-être le despotisme militaire : le trait est fort joli, sous la plume de Bonaparte! 9° Il était trop pénible de renoncer à des avantages sûrs et de faire couler le sang français pour des gens peu dignes de la liberté, et qui lui sont peu dévoués, et qui sont animés de la haine la plus vive contre les Français à cause de leur caractère, de leurs habitudes, de leur religion. Il y a en tout trois cents patriotes à Venise; le traité sanvegarde leurs intérêts, ils seront reçus dans la République Cisalpine. La satisfaction de quelques centaines d'hommes ne vaut pas le sacrifice de vingt mille Français (1;. Knfin 10" la guerre avec l'Angleterre ouvre à notre activité un champ bien plus vaste et bien plus beau. Le peuple anglais vaut bien mieux que celui de Venise : son affranchissement (2) assurera pour toujours la liberté et le bonheur de la France. Il termine cette lettre en vantant avec son audace ordinaire la pureté de ses intentions, sa fidélité à suivre les ordres de son gouvernement.

« J'ai mérité, par mes services, l'approbation du gouvernement et (Je la nation; j'ai recules marques réitérées de son estime; il ne me

(1) C'est vrai eu piiiiLiiR', (iiioi(|ue iiiiII.miumiI |ir;iti<|ur, ni piir los nvniulioiinaires, ni par Bonaparte, qui s'apprête à sa( rilier on K^vplc pins do \in,:;t niillifraii(,'ais à son aml>iliou personnelle.

(•i) Veut-il natter la marotte des révolutionnaires.' ou part.iyorail-il leurs sottes illusions sur l'Angleterre !

8(î ' LE DIRECTOIRE.

reste plus qu'à rentrer dans la foule, irprcndre le soc de Cincinnutus (1), et donner lexemple du respect pour les magistrats , et de l'aversion pour le réirime militaire qui a détruit tant de républiques, et pordu plusieurs Ktats.

Impossible de mieux se servir du jargitn faux romain alors à la mode, poiii' se mofjuer de ces Pères de la patrie qu'on nomme Barras, La Révellière, Rewbell, Merlin et François.

H(in;tparle avail raison de regarder déjà, le 10 octobre, ]e tiailé de paix comme conclu; mais il se réservait de profiter des dernières conférences ponr se livrer 'sans contrainte à la violence de son caractère, et extorquer ainsi quelques concessions nouvelles. On devait tenir une conférence le 10 octobre, mais il se déclara tro[» occupé de la rédaction du traité pour pouvoir s'y rendre, et passa cette journée à modifier au profit de ses combinaisons personnelles, les arrangements qu'il venait de faire accepter par l'Autriche. Il était entendu que le lendemain il y aurait une conférence à midi, mais il ne se présenta qu'à huit heures du soir. On eut alors l'explication de ce long retard. Le fougueux général qui voulait tout terminer en un instant, et voyait dans le moindre délai une manœuvre déloyale, avait employé tout ce temps à faire naître des dilTicullés nouvelles, et à préparer des demandes tout à fait inattendues. Il demanda que l'Autriche exclût les Anglais de tous ses ports; que l'ambassadeur du Directoire eût le pas sur les ambassadeurs de toutes les autres puissances, notamment sur l'ambassadeur de Russie. Il prétendait comprendre dans les frontières constitutionnelles delà France, le Frickthal, posses- >ion autrichienne sur la rive gauche du |{hin(i2), dont il n'avait jamais été (jucstion. Il avait éléconvi'iui à fx'oben, que tous les Belges qui \oudraient (juilter leur pairie auraient un délai de trois ans pour vendre leurs biens. Bonaparte voulait enlever ce droit à tous ceux qui avaient été inscrits sur la liste des émigrés: ainsi tous les sujets de l'Empereur qui étaient restés à sfjn service depuis la première occupation de la Belgique, auraient été spoliés de leurs biens. Tout le monde sait comment

(I) Qu'il n'a jamais loiiclié de sa vie. Correspondance, t. 3, p. 37i. <ij Maintenant dépendance du canton suisse d'Arjjovie.

TRAITÉ DE CAMPo-FORMIO. 87

et par qui les inscriptions étaient faites, et que ce syst^-me de constater les prétendues émigrations était une des hontes de ]a Révolution; mais Bonaparte, qui devait un peu plus lard en débarrasser la France, voulait obstinément l'imposer, pour tlatler les passions jacobines et assouvir la cupidité des gouvernants affamés de conliscations , et des agioteurs sur les biens des émigrés (l). Il réclama aussi l'importante forteresse de Castelnovo, assurée à l'Empereur par le traité, et déclara vouloir reculer au bras du Pu appelé Pu de la Maeslra la frontière autrichienne précédemment fixée au bras appelé Pu de Goro.

Il avait aussi employé cette journée du 10 octobre à modifier la situation de la nouvelle République Cisalpine, en lui annexant la Valteline. Ce pays situé au nord-est du lac de Côme, et renfermant environ cent dix mille habitants, était sous la dépendance des trois ligues Grises alliées des Suisses; ce petit peuple avait manifesté l'intention de n'être plus leur sujet, mais leur associé, il entendait former une quatrième ligue : les anciennes étaient opposées à cette prétention, et les révolutionnaires français et milanais ne cessaient d'exciter contre elles les habitants de la Valteline ; et Comeyras, agent fram-ais à Coire, les avait déterminés à demander la médiation de Bonaparte Celui-ci qui convoitait beaucoup le pays, commença par envoyer des troupes sur ses frontières, puis le 10 octobre déclara tout à coup, en qualité d'arbitre, que les Grisons n'ayant point comparu, étaient déchus de leurs droits, et que la Valteline était libre... de se réunir à la Cisalpine. La présence des haïonnelles françaises obligea les habitants de la Valteline à accepter cette liberté ([u'iU n'avaient guère souhaitée. La Cisalpine obtenait donc un accroissement de territoire, et de plus un passage des Alpes enlevé à un petit État indépendant et nmitre, et dont la possession

(I) U prélentlit que la réunion de la Beli;i<|uc à la Fraïuc datait eu réaliié du inomeut où le peuple helge avait librement (l!) sous Duniouricz, exprime sa \olontc (l'être uni à la France. Tout le monde sa>aitce <|ue valait cetlf réunion: 'lu reste la Belgique avait et'- depuis perdue par les lu-volutionnaires, et reprise Iiar une nouvelle eonquéto. Le règlement des droits des lielges doait seulement cire lait par le traité de cession.

H8 LE DIUKCIMHlîi;.

sérail exlrèmcinenl avantageuse à rarmce française en cas de guerre avec rAulriche. Bonaparte, après avoir tant répété qu'il fallait se presser, et qu'à chaque instant il pouvait recevoir des ordres du Directoire qui paralyseraient sa bonne volonté, avait perdu prèsde deux journées îi s'occuper de la Yalteline, dans le but d'enlever par surprise la reconnaissance de son annexion à la ('isalpine, et de la faire insérer dans le traité. Mais dans la conférence du 1 1, il revint tnul à coup avec une ardeur singulière, sur une (pieslion (pii avait déjà été résolue en fait, à l'avantage de la France. On se souvient que Gobenzel avait promis (pie dans le cas peu probable où le Corps germanique, refuserait de faire certaines cessions de territoire, acceptées par ri'^mpereur, et continuerait la guerre, l'Autriche ne lui fournirait que son simple contingent. Cette concession si ini- }jortante devait figurer dans les articles secrets; mais Bonaparte exigea tout à coup que l'Empereur fit publiquement au Directoire la cession olficielle de ces territoires (jui ne lui appartenaient pas. Lal'rance qui était sûre d'obtenir la rive gauclie, n'avait aucun intérêt à exiger cette cession solennelle, et cette demande ne pouvait avoir d'autre but que d'infliger aux yeux de toute l'Eui'ope une hunn'liation éclatante à l'Empereur. Le terrible général était singulièrement surexcité, car il avait passé deux nuits sans dormir pour préparer les demandes qu'il comptait enlever par surprise et inlimidation au dernier moment; il avait montré une animation t-xlraordinaire pendant toute cette conférence, et il s'était encore exalté davantage en buvant un grand nombre de verres de punch.

Lorsque Coben/.el lui refusa la cession officielle de la riv<' gauche du Rhin, ainsi que d'autres demandes moins graves, il parut pris d'un véritable accès de frénésie, s'emporta en propos injurieux, se leva, saisit son chapeau, traversa la salle en chancelant comme un homme ivre, et s'élança dehors après avoir seulement apposé une signature illisible à la déclaration qu'il avait présentée, et sans demander leurs signatures aux envoyés de l'Autriche. Il courut à sa voilure en (triant comme un ériergumène. Cobenzel écrivit, dans une lettre confidentielle, qu'il avait alors l'air d'un homme qui s'est échappé d'une maison de fous, et que ses aides de camp étaient au fonddccft

TRAITÉ DE CAMI'O-FOHMIO. S9

avis (1). On a répété souvent qu'il avait renversé un service fie porcelaine, et que dans sa frénésie, il l'avait foulé aux pieds, et brisé en mille morceaux, en criant avec rage qu'il trai-

(1) Hnffer, |i.44T el suiv. Tait un examen critique très consciencieux des divers rapports qui ont été répandus dans le public sur cette scène étrange, J,o Moniteur du !i novembre parle d'une discussion violente <|ui faillit tout rompre, huit jours avant le traité; Bonaparte aurait dit ((u'il porterait sa réponse à Vienne, mais une correspondance allemande raconte, de Paris le li novembre, que pendant la négociation le refus des Autr, chiens de renoncer à .Mantoue, faillit entraîner une ru])turo. Bonaparte très excité déclara (|ue rèjjee trancherait la (juestion. se leva et prit brusquement son chapeau dont le plumet renversa des porcelaines d'une grande valeur; il lit aux envovcs autrichiens mille excuses, rt leur dit ensuite en riant : • Dans peu de temps nous en briserons bien d'autres. » Il se retira à Passariano. et le lendemain Gallo vint lui annoncer qu'on cédait à ses exigences, et la paix fut signée.

Las Cases, dans le Mémorial de Sainte-Hélène , accentue beaucoup ce récit. Bonaparte en colère, saisit un cai)aret de porcelaine ipie c.obenzel disait avec complaisance être un cadeau de l'impératrice Catherine, le foula aux pieds, et le brisa en mille pièces , en criant qu'il traiterait ainsi la monarchie autrichienne avant trois mois. Cobenzel resta comme pétrifie, mais Gallo lit à Bonaparte tant de courbettes (jue malgré sa colère, il ne put s'empéclicr d'en rire intérieurement. Bonaparte lui-même à Sainte-Hélène, a raconté cette scène avec beaucoupde détails, en prétendant qu'elle avait eu lieu le KJ octobre, mais que le lendemain, le traité avait été signé. D'après ce récit, il a été généralement admis que cet acte violent de Bonaparte avait déterminé la conclusion du traité de Campo-Forinio. 11 faut remarquer d'abord (jue cette scène n'a pu avoir lieu le 10 octobre, car il n'y eut pas alors de conférence, mais le H seulement. On l'a mise au lii, parce qu'il était plus commode pour l'effet théâtral de la placer la veille du traité, et non six jours auparavant. De même aussi Napoléon dans la même intention la représente comme ayant eu lieu au sujet de difficultés qui étaient déjà tranchées. Du reste, des trois personnes qui vivaient alors dans l'intimit»de Bonaparte, son secrétaire Bourrienne, ses aides de camp I.avalette et .Marmont, aucune n'a confirmé l'authciilicité de cette anecdote.

Huffer donne des lettres de Cobenzel, des l'»et lit octobre, qui racontent cette affaire avec d'autres détails. Cobenzel ne parle pas de porcelaines brisées, ni de la fameuse phrase si menaçante. Huffer soutient avec raison (|ue ces lettres contidenlielles, écrites par Cobenzel au moment même, sont bien plus dignes de foi que le récit dramatique, fait vingt ans |)lus tard iiar Napoléon sous l'empire de certaines préoccupations. Il établit parfaitement «pie la fameuse scène n'a pas eu lieu le lo mais le M, puisque depuis le II jusqu'à la signature du traité, Bonaparte et Cobenzel ne se sont plus revus. En résume, il est certain que Bonaparte a fait le li au soir une algarade très violente: A-t il brisé un «al.aret de porcelaines, en proférant des menaces contre l'Aulriche/ Il est impossible de le savoir positivement. Toujours est-il que la portée d.- cet in« idenl a été singulièrement exagérée, puisqu'avaiit lui le traite était véritablcm.-nt .■..nclu et (|u'il n'a entraîné auiune concession importante de la pari de rAulriclie.el Mii'.in a continue pendant six jours à régler îles questions secondaires, l'our rendre vraisemblable le petit roman qu'on a bàli là-dcssns, il a fallu changer . la date de celte altercation. On a cru exalter Bonaparte en lui faisant jouer le

Icrail ainsi l'Aulriche. On a prétendu que cette algarade avait lerrilié les envoyés autrichiens, au point de leur faire signer bien vite le traité de Campo-Forniio. Mais quand bien même cette scène n'aurait pas été singulièrement exagérée, il faudrait reconnaître qu'elle n'a nullement entraîné la conclusion de la paix; car les difficultés les plus graves étaient déjà tranchées le 9 octobre, et Bonaparte malgré ce massacre de porcelaines, n'a pu obtenir la reconnaissance officielle qu'il réclamait. Mais à la suite de la discussion du H octobre, Cobenzel refusa d'avoir désormais aucune conférence avec lui, et ils négocièrent par écrit. Gallo vint le lendemain trouver Bonaparte, et discuta sérieusement avec le terrible général qui ne paraissait plus disposé à tout rompre, et lui remit un projet. Cobenzel l'examina, ne souscrivit pointa toutes ses conditions, et persista à repousser la plupart de celles qui avaient fait difficulté dans la précédente conférence; ainsi pour les dettes de la Belgique il réclama des conditions meilleures, et refusa d'accepter le projet de Bonaparte contre les émigrés belges. 11 accepta cependant, au lieu de la limite du Pu di Goro, celle du Pu délia Maeslra, après s'être assuré qu'elle présentait les mêmes avantages pour la navigation. Il maintint que la partie du traité concernant l'Empire ferait partie des articles secrets, et que l'Empereur n'accorderait que son contingent, si l'Empire refusait la rive gauche du Bhin. En échange du Frickthal, il demanda l'évêché de Passau et se montra assez ferme sur certains articles concernant l'exécution du traité. Le 14 Gallo et Mcrvelt portèrent à Bonaparte cette note. Le général chercha indirectement à rentrer en rapports avec Cobenzel, et lui envoya un de ses aides de camp lui présenter ses compliments de condoléance, au sujet de la mort d'un de ses oncles ([). Du reste il était bien décidé à en finir. Le

rùlc d'un cioquernilaliie . d'un casseur d'assiettes; on a trouvé plaisant de représenter les pl<:ni|)Otenliaires autrichîuiis, comme torriliés, et ayant signé par peur, fc (|ui est démenti par les faits. Quand bien même après cette scène, ils auraient consenti encore à de grands sacrifices, ce f|ui n'a pas eu lieu, il fauilrail en trouver le motif, non dans une pour enfantine, mais dans la lettre de Tliu^Mit, du 7 octobre leur recommandant d'accepter, à tout prix une paix qui no serait en réalité qu'une trêve avantageuse pour l'Autriche. (1) lluffer, i/jid. p. W\.

TKAITK ItE CAMI'O-l'oH.MIi». *)f

malin du 43 octobre, voyant les montagnes couvertes de neige, il avait dit à Bonrrienne que dans un semblable pays il fallait absolument faire la paix. 11 avait quatre-vingt mille hommes dont soixante mille seulement seraient sur le champ de bataille : il était sûr de vaincre; mais il calculait que sa victoire diminuerait son armée de vingt mille hommes tués blessés ou prisonniers , et qu'elle serait alors insuffisante lontre toutes les forces réunies de l'Autriche. L'armée du Rhin ne pourrait au plus tôt arriver à son aide avant un mois: et dans quinze jours tous les chemins, tous les passages seront couverts de neige. Venise ajoutait-il, paiera les frais de la guerre, et la frontière du Rhin : le Directoire et les avocats diront <e qu'il leur plaira.

Cependant il fit encore des difficultés et insista sur la cession officielle de la rive gauche du Rhin. Le lendemain 15, il renvoya le travail de Cobenzel avec ses observations; le i<» octobre Cobenzel reçut une réponse de l'Kmpereur datée du 12 qui l'autorisait à accepter les conditions offertes le 7 (1 . Bonaparte fit encore des difficultés; les prétentions de Cobenzel, disait-il, pouvaient être justes, il ne devait cependant rien faire contre la volonté du Directoire. Mais en apprenant qu'Augereau avait le commandement des deux armées du Rhin, il était entré dans une grande colère contre les gouvernants y-l). Le bruit courait aussi que Bernadotte allait être nommé ministre -de la guerre, et il en était fort mécontent. Ces nouvelles le rendirent bien plus coulant; il rabattit beaucoup de ses exigences sur le premier article concernant la rive gauche du Rhin. La Valteline ne fut pas mentionnée dans la recon-

1) Tliugutlui adressa eu m«'me Icnips uno lettre très curieuse, lluffer. p. Vti el suiv.

(-2) D'après les mémoires <lc I.a Valette. Bonaparte furieux de cette nomination avait dC'clare qu'il fallait immédiatement laire la pai\. U éU»il «lu reste si bien décidé a en finir (|ue sur la nouvelle que le Oirccloire avait enfui latilnle traité avec le roi de Sanlaigne, et ainsi augmenté ses lorces. ce qui l'oLliseait <le se montrer un peu plus exigeant vis-à-vis de l'Autriche, il donna secrètement l'ordre d'interrompre le service des postes, alin d'en être prévenu un peu plus tard, et de pouvoir tout terminer aNant l'arrivée <lu conile de Saint Marsan, envoyé [lar le roi de Sardaigne pour l'evècutiou du traite, et d'un courrier du Dir<>ctoire annonçant un grand renfort, et qui n'arriva qu'après la signature. Bertliier le déclara à Cobenzel.

naissance de la République Cisalpine; il lit des concessions assez importantes sur la Belgique. Il avait demandé à l'Autriche d'exclure de ses ports les vaisseaux anglais, on décida simplement qu'elle ne pourrait admettre plus de six vaisseaux armés dans chacun de ses ports. Mais il refusa d'accorder Passau en échange du Frickthal.

Le traité fut signé le 17 octobre au soir, à Passeriano, mais daté de Gampo-Formio, village situé entre Passeriano et Udine, et qu'on avait déclaré neutre. 11 renferme vingt-cinq articles publics et dix-sept secrets. Les articles publics stipulent la cession de la Belgique (1) et des îles Ioniennes, et de l'Albanie vénitienne à la France ; l'abandon à l'Empereur, de l'Istrie, de la Dalmatie, des iles vénitiennes de l'Adriatique, et de Venise. L'Kmpereur reconnaît la République Cisalpine à laquelle Bergame, Brescia, Modène, les légations sont réunies. Il donnera comme indemnité le Brisgau au duc de Modène. Un congrès sera convoqué dans un mois à Rastadt pour faire la paix avec l'Empire; un traité de commerce sera conclu plus tard. L'Empereur et la république française conserveront dans leurs rapports le même cérémonial et les mêmes règles d'étiquette en usage avant la guerre. Il y aura entre l'Empereur et la République Cisalpine, le même cérémonial qui était en usage entre l'Empereur et la République de Venise.

Les articles secrets bouleversent complètement l'empire germanique. D'après l'article i'"'' : « Sa Majesté l'Empereur et roi de Hongrie et de Bohème consent que les limites de la République française s'étendent jusqu'à la ligne ci-dessous désignée, et s'engage à employer ses bons offices lors de la paix avec l'Empire germanique, pour que la République obtienne cette même ligne ». Elle suit la rive gauche du Rhin, depuis Bàle jusqu'à l'embouchure de la Nette; puis le long de la Nette jusqu'à sa source présBrach, de là une ligne qui s'étend jusqu'à Venloo et passe par Kerpern, Erkelens, Papekermal, etc.; et si

li) Les dettes hypothéquées régulièrement avant la guerre sur le sol des anciens pays autrichiens sont à la charge de la France. L'article 2 porte qu'après l'échange des ratifications on lèvera tout séquestre sur les biens des particuliers et des ètahlissenients publics. Bonaparte avait donc abandonne son absurde et inique prétention quant au\ émigrés belges.

malgré les bons offices de l'Empereur, l'Kmpire ne consent pas àl'acquisition de ces limites, « l'Empereur et Roi s'engage formellement à ne fournir à l'armée de l'Empire que son contingent qui ne pourra être emploijé dans les forteresses... » Ensuite l'Empereur abandonne le comté de Fali^enstein, puis le Frickthal qui sera réuni à l'Helvétic moyennant une compensation proportionnelle en Allemagne à sa convenance. Kn échange, la République française emploiera ses bons offices pour faire céder à l'Empereur l'archevêché de Salzbourg. et une partie de la Bavière à l'est de l'Inn. D'après l'article 7, il est convenu entre la France et l'Autriche que si l'un de ces Etats, lors de la pacification prochaine de l'Empire, obtient un accroissement en Allemagne, l'autre devra obtenir en Allemagne, un équivalent. L'article 8 accorde une indemnité territoriale au ci-devant stathouder de Hollande; elle ne pourra être prise dans le voisinage des possessions autrichiennes ou de la République Batave. L'Empereur s'engage par l'article 1 1 à faire renoncer l'Empire aux fiefs impériaux d'Italie 1 1 1, et à ses droits de suzeraineté sur les pays réunis à la Cisalpine.

L'article 9 est dirigé contre l'ambition de la Prusse; la république n'a point de difficulté à lui restituer ses possessions sur la rive gauche du Rhin : a En conséquence il ne sera ((uestion d'aucune acquisition nouvelle pour le roi de Prusse, ce que les deux puissances contractantes segarantissentmutuellement. « Cependant l'article 10 déclare que si le roi de Prusse cède à la République française et à la République Batave des petites portions de son territoire qui se trouvent sur la rive gauche de la Meuse, et certaines autres possessions, l'Empereur et roi emploiera ses bons offices pour faire agréer ces cessions par l'Empire ; mais l'exécution de cet article ne pourra détruire l'effet de l'article 9.

L'article 12 est le plus grave de tous, car il décrète le bouleversement complet de l'Empire germanique.

f.a llcpubiique et l'Empereur < réuniront leurs hons offices lors do la pacificalion de l'Empire germanique pour que les dillVivuts princes

(I) I/i:mi)eieur « ne s'oppose pas à rusago i|iie la lU'|)iitilit|UL- Iraïu.aise a lail dos licls impciiaux eu faveur de la lltipublique lij,'ouriciiiic. •

^i LE DIRECTOIRE.

€t Klats de cel empire qui se trouveront éprouver quelques pertes de territoire et de droits en conséquence des stipulations du présent traité de paix, ou enfin par suite du traité à conclure avec l'Empire germanique, et particulièrement les électeurs de Mayence, de Trêves, de Cologne, l'électeur palatin de ïiavière, le duc de Wurtemlierg et Teck le margrave de IJaden, le duc de Deux-Ponts, le landgrave de Hesse-Cassel et de Darmstadt, les princes de Nassau Saarbruck, de Salm Kiibourg, Lowenstein, Wertheim et de ^Viedrunkel et le comte de la Leyen obtiennent en Allemagne, des indemnités convenables, qui seront n'ç/lces d'un commun accord avec la République française. »

Vingt jours après les ralificalions, les troupes autrichiennes <'vacueront les forteresses de Mayence, Ehrenbreitstein, etc., et les territoires de l'Empire qui sont cédés au Directoire. D'après le traité patent, l'évacuation devait avoir lieu dans les trente jours. En revanche (article 1 \) les troupes françaises évacueront dans le même délai les pays vénitiens cédés à l'Empereur, notamment les forteresses de Palmanuova, Osoppo, Porto-Legnago et le château de Vérone. Les parties contractantes s'engagent à garder le plus profond secret sur toutes ces conventions. En dehors de ces articles secrets, on signa une convention secrète et additionnelle. Chacun des deux Ëtats contractants devait nommer un général qui se ren- <lrait auprès des plénipotentiaires chargés d'effectuer l'échange •des ratifications, et ferait exécuter aux troupes de sa nation, le mouvement d'évacuation prescrit par le traité. Le Directoire ne devait livrer la Vénétie à l'Autriche, qu'après avoir occupé Mayence (1).

(I) Le Directoire et Bonaparte avaient exige la mise en liberté des prisonniers d'Olniutz. Le \'6 vendémiaire (0 octobre), Rcinliard, agent du Directoire, lui écrit de Hambourg qu'ils viennent d'arriver, et que La Fayette est allé le voir. D'après ïexirait, ils sont sortis depuis quinze jours de prison, «'est seulement à Peterswald, premier village saxon au delà de Dresde, qu'ils ont appris le premier mol des événements <iui se sont passés depuis deux ans et entendu |)our la première fois prononcer le nom de lîonaparte, et parler des préliminaires de Lèobcn et de la République Cisalpine. Depuis quelques mois il était délendu, sous peine de mort, de leur écrire des billets même indifférents. Ce qu'on a dit des atroces traitements qu'ils ont subis dans leur prison est exact; Reinliard assure que le rapport du commandant d'Olmutz est un tissu de mensonges : qucl(|ucs mois aui)aravanl le général Cliateleu leur avait été envoyé pour leur faire signer une longue série de conditions qu'ils refusèrent tous. En arrivant a Hambourg, ils ont trouvé une lettre de M. de Buol

L'Autriche avait fait à Campo-Formio de plus prrands sacrifîcesquà Léoben. Elle s'engageait à livrer la rive gauche du Rhin : elle n'attentait pas seulement à l'intégrité du vieil Empire germanique, elle le détruisait complètement, pour le remplacer, personne ne savait par quoi ! Il était impossible d'indemniser les princes mentionnés dans le traité, sans séculariser des principautés ecclésiastiques, et l'Autriche l'avait formellement reconnu en s'adjugeant à elle-même l'archevêché df^ Salzbourg. Mais les principautés ecclésiastiques étaient une partie essentielle de l'organisation de l'Empire, leur bouleversement entraînait la destruction de l'ancienne Constilution. En outre, elles constituaient toute la force de la maison d'Autriche en Allemagne : l'Empereur, en les sacrifiant, tirait donc sur ses propres troupes, et les livrait à lennemi. Et ce traité créait un état de choses véritablement honteux pour l'Allemagne, car ces remaniements, ces sécularisations, qui devaient naturellement faire naître tant de convoitises, donner lieu à d'odieuses manœuvres, à de honteux marchés, seraient faits d'accord avec le Directoire. Un gouvernement étranger, et quel gouvernement! devait être l'arbitre de ces dangereuses négociations : il allait s'immiscer dans les affaires les plus intimes des maisons princières, des États, des villes de l'Empire,

leur annonçant qu'ils étaient libres sur la réclamation des États-Unis. Ils i)rotestent qu'ils ne veulent devoir leur liberté qu'aux victoires de la France et à son gouvernement. Buol leur impose de ne pas séjourner sur le territoire de l'Empire, mais ils n'ont pas accepté cette condition, ils comptent passer llilvcr dans le Holstcin, et espèrent que le Danemark ne s'y opi)osera pas.

La Fayette, dit toujours Keinhard, a parlé de la Constitution de lan III qu'il juge infiniment supérieure à celle qu'il s'était cru appelé à défendre par son devoir. Il a déclaré qu'il se soumettait à la volonté du peuple, et que personne ne pouvait douter de ses principes républicains. Mais il a posé une question délicate au sujet des événements du 18 fructidor : il a demandé si les formes n'avaient pas été violées. « Elles l'ont été (a répondu Reinhard), mais la République n'a pu être sauvée que de cette manière. • C'est l'éternelle réponse! Elle n'a point paru péremptoire, car « La Fayette a parlé de quelques-uns de ceux que la déportation a frappés, en assurant qu'il les avait connus comme républicains. » En cITet, il devait trouver très singulier qu'on eut diqxirte, pour sauver la République, des hommes comme Carnnt, Bourdon, Rovére, etc. ses proscripteurs de 179-2. En résumé, « le citoyen llcinliard jjréteiid croire que La Fayette et ses amis ont été à leur insu les instruments d'uue faction. • ft'est très joli!) il croit pouvoir en conséquence transmettre au Directoire leur profession de reconnaissance de la Républitiue. • — .Arcli. .\F' :i!).

cl présider lui-même à là reconstitution de l'Allemagne, livrée par son propre chef, à l'insolence et à la cupidité des Iructidoriens [i). Thugut essayait de se consoler, en se disant que (lu moins il avait pris ses précautions pour que la Prusse ne pût rien gagner à ce traité. Il comprenait parfaitement qu'il ruinait l'influence de l'Autriche en Allemagne sans qu'elle obtînt en compensation une influence prédominante en Italie. Aussi déclarait-il que ce traité était honteux et qu'il lui donnait la fièvre (2).

On sait que Bonaparte désirait la paix surtout pour réaliser ses projets personnels. Le lendemain de la signature du traité, en écrivant à Talleyrand, il eut soin de répéter tout ce qu'il avait déjà dit sur la difficulté d'une nouvelle campagne d'hiver; mais pour adoucir le désappointement du Directoire et flatter son anglophobie, il soutint avec afl'ectation qu'il fallait absolument en finir avec l'Autriche pour tourner toutes les forces de la France contre l'Angleterre. Les Autrichiens, suivant lui, sont lourds et avares; il n'y a pas de peuple qui soit moins remuant et moins dangereux pour la politique intérieure du Directoire. Les Anglais, au contraire, sont vifs et actifs; ils vont, si on ne les attaque pas vigoureusement, continuera prendre toutes les colonies, et à empêcher la restauration du commerce et de la marine de la France; il faut que le gouvernement français renverse le gouvernement anglais, ou qu'il s'attende à être renversé par lui.

(1) Il faut cependant reconnaître que rEm[)ercur consentit seulement à sacrilicr l'Empire lorsqu'il se trouva absolument à bout de ressources, et après avoii' été bien peu secondé par les Klals allemands, les i)remicrs intéressés^ qui depuis longtemi)S s'étaient abandonnés euv-ménies.

{•2) ri écrivait le 22 octobre au comte Colloredo : « Ce que j'ai lu des articles me donne la fièvre; mon désespoir est encore augmenté par la joie insensée des Viennois au mot de paix. Nul ne demande si les conditions sont l)onnes ou niau\aises; nul ne s'inquiète de l'Iionncur de la monarchie, ni de ce quî jiourra être advenu d'elle dans dix ans. Tous ne songent qu'à courir à la Redoute et à se régaler. Comment, avec de tels sentiments, résisterait-on à l'énergie d'un Bonaparte.../ » De Sybcl, t. V, p. l.'H.

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