‹ Le DirectoireChapitre 23 sur 31 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

I. — Les républiques vassales du Directoire ne servent qu'à affaiblir la France. Mécontentement des populations. — Nouvelle constitution unitaire imposée à la Hollande. — Nouveau coup d'État dirigé par Daendels et Joubert. — Traité secret. — Fâcheuse situation de la république Batave.

H. — Les Suisses obligés de signer un traité (jui les asservit au Directoire. — Vexations infligées aux petits cantons. — Serment exigé à la constitution nouvelle. — Soulèvement des petits cantons. — Massacre de Stanz. — Exploitation des Suisses constatée par Rapinat et Florent Guyot. — Le Directoire. les Grisons et l'Autriche.

IIL — Constitution imposée à la Liguric. — Justes critiques de Bonaparte. — Bellevilie à Gênes. — Asservissement de cette république. — Belleville lui fait un fructidor. — Il persécute l'archevêque de Gênes.

IV. — Le Directoire et Hambourg. — Espionnage organisé dans cette ville.

Si le Directoire avait été vigoureusement attaqué, après la déclaration de guerre du sultan, par l'Autriche unie à l'Angleterre, à la Russie, à la Turquie et au roi de Naples, il aurait eu beaucoup de peine à lutter contre cette nouvelle coalition. Ses finances étaient ruinées : son armée privée de Bonaparte et de plusieurs excellents généraux était éparpillée depuis Amsterdam jusqu'à Terracine, constamment réduite par la désertion et troublée par l'indiscipline croissante des soldats, l'ambition et l'avidité des généraux. Il ne devait attendre aucun secours des républiques nouvelles par lui créées; elles ne pouvaient lui apporter aucun contingent militaire sérieux et ne servaient qu'à disperser ses troupes. Ilétait obligé, en efTet, d'avoir environ dix mille soldats en Hollande, vingt-cinq mille •n Suisse, près de soixante mille dans la Cisalpine et la république romaine, pour maintenir ces populations prétendue.s affranchies, mais qui étaient toutes prêtes à se soulever contre

leurs soi-disant libérateurs, contre ce Directoire qui leur imposait de si lourdes contributions et des traités si écrasants, contre ses agents et ses généraux qui achevaient de les ruiner par leurs exactions (1). Dans toute république nouvellement créée, le Directoire avait à lutter naturellement contre les partisans des anciens gouvernants, mais il ne pouvait même pas compter sur la minorité révolutionnaire qui l'avait aidé d'abord à envahir le pays sous prétexte de l'affranchir, car cette minorité était elle-même divisée et mécontente. Les modérés relatifs étaient honteux de l'asservissement de leur patrie et des extorsions qu'elle subissait. Les révolutionnaires ardents voulaient tout accaparer : ils se coalisaient avec d'autres violents venus de France, ils suscitaient sans cesse des difficultés de toute sorte aux représentants du Directoire, cherchaient à ourdir des intrigues dangereuses dans l'armée française, et excitaient généraux et soldats à l'insubordination et même à la révolte contre le parti qui dominait alors dans le Directoire et dans les Conseils. Mais la grande masse de la population aspirait à être délivrée du joug des agents et des soldats du Directoire, et si ses adversaires avaient su agir énergiquement et profiter de leurs dispositions, le Directoire aurait subi un immense désastre. Les républiques Batave, Helvétique, Ligurienne, Cisalpine, Romaine opprimées, exploitées, sans gouvernement véritable, ne servaient qu'à affaiblir le Directoire et rendre les Français odieux dans toute l'Europe. La créa- , tion de ces prétendues républiques, entraîna des conséquences très graves, et influa singulièrement sur la politique intérieure et extérieure du Directoire.

Le coup d'État français du 22 floréal fut fatal à la coterie qui dominait en Hollande depuis le coup d'État franco-batave du 2 pluviôse. Le Directoire reconnut bientôt qu'elle était étroitement liée à ces anarchistes qu'il venait d'expulser du Corps législatif, et résolut de chasser du pouvoir ceux qu'il y avait installés avec tant de scandale. On a vu qu'après le coup d'Etat

(1) Dans l'état des armées du i" vendémiaire an VII (22 septembre 1796) Tarmée d'Italie, comprenant celle de Rome figure pour87,89i soldats dont75,10i présents; celle d'IIelvétie pour 20,M0, dont 2I,G«1 présents; celle de Hollande pour 21,44» dont 19,082 présents. (Arcli. Nat., AF' iVx)

LES FRLCTIDORIEN? ET LES RÉPUBLIQUES VASSALES. fil9

du 2 pluviôse il avait exigé que l'on travaillât à une constitution nouvelle. Le 20 ventùse 10 mars) , il annonce qu'on va bientôt discuter le plan nouveau. Lorsque la discussion serait finie, les assemblées primaires devaient être convoquées pour l'accepter quinze jours après sa publication, seulement elles devaient être (art. 7; « préalablement purgées de tous les individus connus pour être ennemis de l'ordre de choses actuel » et le Directoire devait envoyer dans toutes les villes des commissaires qui feraient souscrire aux électeurs la déclai'ation du 22 janvier (1). On veut enlever leur vote comme on a enlevé le vote de l'Assemblée.

Le 15 mars, le projet, préparé sur l'ordre du Directoire, est déclaré conforme aux bases adoptées par les auteurs' du coup d'État. Le préambule ne contient pas, comme celui qui a été rejeté, cette déclaration : « En présence de l'Etre suprême » ; mais ses rédacteurs ont soin de faire observer que cette croyance se trouve établie plus bas dans le dernier article de la déclaration des droits et des devoirs.

La République batave est une et indivisible ; la souveraineté réside dans l'universalité des citoyens bataves : ce sont les formules de la Constitution française. Pour briser l'esprit provincial, on découpe la république en huit départements, mais on fait une double division du territoire, l'une au point de vue de l'administration, l'autre au point de vue de l'exercice des droits de citoyen. Cette dernière comprend trente-deux quartiers, chacun de 60,000 habitants. Chaque quartier est divisé en deux arrondissements, chaque arrondissement en deux districts, chaque district en plusieurs assemblées primaires 1 2).

Pour obtenir l'inscription civique, il faut (art. 15; prêter un long serment par lequel on s'engage à ne jamais voler pour un candidat que l'on croira « partisan du gouvernement stathoudérien, ou du fjouvernement fédératif; » cette seconde exclusion ne figurait point dans le plan de constitution précé-

(1) Delacroix écrit, le 2:2 ventôse, qu'on s'est occupé de ces mesures en faveur de la Constitution, et de quelquen autres de concert avec lui (Arcli. AK' 70).

{i) Cet arrangement a l'avantage de di-truire tout rapport entre les députations et les assemhlées administratives. Les panégyristes de la constitution disent que les députés n'étant pas les dus d'un département, solliciteront moins, et ne se mêleront point de l'adniinistration.

demment rejeté : l'électeur (art. 3(») est tenu de prendre ce double engagement.

En outre (art. !()) la (constitution exclut du vote et des fonctions publiques, jusqu'au l" janvier 1802 : 1" les parents et alliés des émigrés; il ne faut pas oublier que de nombreux Hollandais avaient dû émigrer après le renversement du sta- Ihoudérat, C'est une imitation servile des articles 9 et 10 de la fameuse loi du 19 fructidor; 2° Ceux qui, depuis le 1" janvier 17î)5, ont par des écrits, imprimés ou signés^ des protestations ou actes publics, manifesté leur attachement au gouvernementstathoudérien. (On n'a pas ajouté « et au fédéralisme », pour ne pas faire rejeter la constitution par beaucoup de républicains qui ont conservé un faible pour les libertés provinciales : c'est l'ambassadeur français qui le déclare. ) On voit par ces exclusions combien cette constitution était antilibérale ! Les députés prêteront aussi serment de s'opposer à toute mesure tendant à rétablir le gouvernement stathoudérien ou le fédéralisme. Le mode de votation est assez compliqué.

Le Corps législatif se compose : 1" d'une grande Chambre : le nombre des députés est double de celui des arrondissements (128); 2° d'une Chambre des Anciens : le nombre de ses membres doit être seulement le double de cehii des quartiers (04). Le Corps législatif se renouvelle tous les ans par quart (1).

Le pouvoir exécutif est confié à un Conseil d'État de cinq membres, c'est le Directoire français sous un autre nom (2).

L'article concernant les cultes est copié de la Constitution de l'an III. On ne reconnaît ni vœu religieux ni corporation. Tout signe extérieur du culte est interdit. L'article 283 reproduit également une odieuse disposition de cette constitution (3) : « les partisans du gouvernement stathoudérien émi-

(1) Le traitement annuel de ses membres est de huit cents quintaux de blé; on en déduira quatre pour ciiacjue jour d'absence non justifiée. Kn France, il n'est que de Oi;» quintaux I5-2 livres.

(2) Le mode de nomination n'est plus le même. Chaque Chambre élit un candidat difTérent, les deux noms sont envoyés aux Assemblées de district qui choisissent. Pour la première fois, on fera cinq listes des deux noms sur <iui l'on votera successivement.

V-i) Delacroix a mis en note : » Nous ajoutons cet article, bien que nous n'ayons point des notions assez précises sur les émigrés bataves ».

grés depuis le 1" janvier 1795 sont à jamais bannis du territoire de la république Batave et de ses colonies, et leurs biens sont irrévocablement acquis à la nation. »

Celte constitution était tellement fructidorienne et heurtait si vivement toutes les traditions nationales, que l'Assemblée, quoique fortement épurée, hésitait à l'accepter. Mais Delacroix sut lui imposer la volonté du Directoire et de la coterie militaire (1) : le 17 mars, elle approuva la Constitution. Les directeurs provisoires, Vrede, Finja, Van Langen, Wildrick, Fokker furent confirmés dans leurs fonctions comme s'ils avaient été nommés en vertu de la constitution définitive. Le Gouvernement fit voter sur le nouveau plan, le 23 avril (4 floréal) : toutes ses précautions avaient été bien prises; il y eut 153,913 acceptants et 11,957 refusants (2). A quoi un rejet eût-il servi, puisque les fructidoriens étaient maîtres de la France?

A peine la constitution nouvelle était-elle proclamée , que les auteurs du coup d'État du 22 janvier reconnurent l'absolue nécessité d'un coup d'État complémentaire. Delacroix et les radicaux furent obligés de s'avouer à eux-mêmes, qu'en dépit de la pression gouvernementale, les élections seraient très défavorables aux hommes du 22 janvier. Ils venaient de copier le 18 fructidor; pour assurer le succès de leur coup d'État, ils s'empressèrent de renouveler en Hollande une autre infamie révolutionnaire. Aussitôt après l'acceptation de la constitution, le 4 mai (15 tloréal), l'Assemblée hollandaise esquiva des élections nouvelles en déclarant, comme la Convention fran-

(1) Un partisan de la constitution nouvelle écrivait, le 2G ventôse ( iti mars), à Delacroix, 'pour le féliciter de son succès, une lettre très élogieuse dans laquelle il reconnaissait que jusqu'au dernier moment certains députés s'étaient montrés hostiles à cette Constitution. Ils attribuent leur conversion au discours franc eiprononce que Delacroix avait débité la veille dans une conférence tenue chez le Directoire provisoire : il avait dii menacer les récalcitrants des baïonnettes françaises et d'une forte contribution). L'ambassadeur avait fait aussi chez un député une visite qui avait produit beaucoup d'effet. « Tout jusqu'il ce moment était incertain, un nuage épais enveloppait l'avenir; il y avait même beaucoup à craindre pour une scission dans l'Assemblée : mais d'après ces deux démarches de votre part, tout a ciiangé de face... » Arc!)., AFS, 70.

(2) Sur les 153, 913 acceptants, il faut compter 28, Ifii votants de l'armée et de la Hotte; mais on prétendit que le Directoire avait fait voter dans l'armée beaucoup d'étrangers ; les chitlVes officiels furent très contestés.

çaise ( à l'unanimité ) , qu'elle formerait le Corps législatif nouveau pour les deux tiers; et les députés actuels, avec les suppléants, furent déclarés former ces deux tiers. Des députés manquaient pour atteindre le chiffre légal, ils furent considérés comme le tiers sortant. Tous les députés restant ainsi en fonctions, l'Assemblée se divisa en deux chambres et se déclara immédiatement Corps représentatif du peuple batave (1). Delacroix avait à peu près exigé cette usurpation. Les naïfs qui avaient accepté la constitution parce qu'elle leur promettait une Assemblée nouvelle, furent mystifiés comme l'avaient été les Français et après la Constitution de 93 et après celle de l'an III.

Les radicaux, soutenus par les troupes françaises, imposèrent ainsi leur domination au peuple hollandais. Mais ils la compromirent bientôt par leurs violences et leurs dissensions. En France, tous les révolutionnaires s'étaient coalisés pour faire le 18 fructidor, mais ils s'étaient nécessairement divisés quelques mois après : et les radicaux de Hollande étaient en communauté d'idées avec les vaincus du 22 floréal. Delacroix devint suspect au Directoire; on ne l'accusait pas de trahison, mais il était évidemment devenu la dupe des radicaux qui lui avaient tourné la tête par leurs flatteries. Le Directoire accueillit favorablement les plaintes des mécontents hollandais, et fit surveiller son ambassadeur par l'un des secrétaires de la légation, Cliampigny Aubin, qui avait joué le môme rôle en Espagne auprès de IVrignon, et envoyait secrètement de curieux^ rapports sur Delacroix et sur la république batave. Ainsij le 24 floréal (2) , il adressait à Rewbell un mémoire dé-

(1) Lo 4 mai, Bosch, l'un ilcs meneurs, fait à l'Assemblée un rapport sur deji nombreuses |)ctitions, demandant aux députés de prendre ce parti. Tout le monde savait quels étaient les inspirateurs de ces pétitions. Le Président demande aussitôt à l'Assemblée si, pour dt-jouer les comiylolfi anarchiquex, elle ne juge pas convenable de se transformer en Corps législatif. Les députés manifestent leur approbation par leur silence, lisent les rapi)orts adressés au Directoire. Les Hollandais étaient sans doute honteux du rôle qu'on leur faisait jouer et prévoyaient que ce second coup d'Klat ne serait pas le dernier, mais ilss'attendaicnt à l'intervention de Delacroix et des baïonnettes fran(,'aiscs. Le Président déclare alors l'Assemblée dissoute, puis la proclame Corps représentatif <lu peuple batave. (Arch., Al"i, 70).

(2) € Ce mémoire, dit-il, est l'ouvrage de plusieurs gens sensés, et d'un repu-

LES FRUCTIDORIEXS ET LES RÉriBLIQUES VASSALES. G23

taillé sur la triste situation de la Hollande. Le Directoire batave et Delacroix sont dupés par des intrigants (i). La constitution a été acceptée, on le répète avec un air triomphant, mais le peuple hollandais aurait par lassitude accepté n'importe quoi. Il faudrait faire aimer cette constitution et personne n'a la moindre confiance dans ceux qui gouvernent, et l'on porte contre eux les accusations les plus graves (2).

Les triomphateurs du 22 janvier avaient commis une grande faute en laissant complètement de cùté le général Daendels, qui avait si bien contribué au succès de cette journée en faisant arrêter, de concert avec son amiJoubert, les députés suspects.

blicanisnie à toute épreuve, qui out coucouru à la révolution du 3 pluviôse (22 janvier), qui sont connus de Laréveilière Lépeaux et probahlenient de vous ». D'après ce mémoire, les intrigants dominent romplétoment depuis le 2:2 janvier; des i)amphlétaires sont devenus tout puissants; des commissaires cliargcsd'é- ])urer les fonctions judiciaires et administratives ont chassé tous les citoyens probes et estimables et les ont lemplaccs par des individus de l'immoralité la plus reconnue, et parfois se sont nommes eux-mêmes. On a fait à la cour de justice d'Amsterdam des nominations scandaleuses : elles ont excité une telle réprobation que le Directoire batave a envoyé deux de ses membres demander à des hommes d'une probité reconnue de vouloir bien faire partie de cette cour. Et Delacroix les a accompagnés 1 La municipalité d'Amsterdam commet des actes arbitraires et illégaux et les maintient avec insolence contre le gouvernement. L'Assemblée, qui renferme beaucoup d'hommes ineptes, a cédé à une inspiration étrangère : la révolution du 22 janvier, qui paraissait un grand bienfait, va devenir un fléau. Le pays subit une sorte de terreur; si cet état du choses continue, il sera abandonné et par les capitalistes et par les capitaux. (Arch. AF3, 70).

(1) Ducange est maintenant logé chez Delacroix; les gens sensés disent • que sa maison est souillée par la présence de ce Ducange ». Champigny assure que s'il l'attaquait trop vivement. Delacroix le croirait jaloux de son confident. Arch., ibid.

(2) • Savez-vous les propos qu'occasionne ici tout ce qui se passe : on regarde les intrigants qui entourent le Directoire balave et le ministre de France, comme des intrigants payés par l'étranger. On répand qu'ils sont chèrement salariés par l'or de l'Angleterre. On va plus loin! Onxoupronne violemment quelques membres (lu Directoire batave et le ministre de France de partager avec leurs intrigants les guinées de Londres ; on porte la portion du citoyen Delacroix à 130,000 florins ». Le bon apôtre parle souvent dans sa lettre de la grande honnêteté du ministre! Dans le mémoire déjà cité, on accuse Ducange et deux unitaires hollandais (lui avaient été envoyés à Paris, d'avoir demandé ."iOOjOOO florins pour des membres du gouvernement français dont ils prétendaient avoir acheté l'adhésion au coup d'Ktat. Ducange provoque toutes les mesures anarchiques et commande au Directoire batave et à l'Assemblée, au nom du ministre de France. Champigny Aubin insiste vivement pour que cette correspondance soit cachée à Delacroix, et indi(|ue des précautions très minutieuses pour la lui dissimuler. Arch., ibid.

G2i LE DIRECTOIRE.

Furieux de n'avoir pas reçu sa part de bulin, le général se complaisait à critiquer amèrement le nouveau gouvernement. L'n jour qu'il se trouvait à diner chez Delacroix avec le fameux Ducange, il soutint que la situation de la république batave était déplorable; la discussion s'échauffa. Tout à coup il apostropha Ducange : « Voilà l'homme qui trompe le Directoire batave et le ministre de la France : il a conseillé et dicté le décret du 4 mai qui est un acte d'usurpation ! » Delacroix intervint avec colère; Daendels maintint ses accusations; Delacroix, tout à fait exaspéré, le menaça du Directoire batave et sortit immédiatement pour lui dénoncer Daendels. Champigny Aubin déclare raconter ainsi cette scène d'après Ducange, qui lui en fit presque aussitôt après le récit, tout en déclamant avec fureur contre Daendels. Il assurait que le Directoire allait le faire arrêter, ainsi que les ministres de la guerre et de la marine, « deux coquins comme Daendels », disait-il. Champigny, ne voyant point Delacroix revenir, suppose qu'il est allé s'entendre avec Joubertetva chez le général : celui-ci lui dit en gémissant que tout va mal, que le Directoire batave et Delacroix sont dupes de Ducange, et que l'arrestation de Daendels et des deux ministres qui jouissent de l'estime et de la confiance des bons citoyens entraînerait les conséquences les plus fâcheuses. Champigny s'empresse de prévenir secrètement Talleyrand et Rewbell de ce grave événement, en insinuant que Delacroix ne se pressera sans doute pas de les en informer. Il les avertit que les vrais républicains de Hollande sont entre deux écueils : « l'anarchie et la dilapidation, d'un côté, qui semblent s'organiser journellement d'après le choix des individus que le gouvernement batave trompé met à chaque instant en place... ; le fédéralisme et la réaction de l'autre... « Il est indispensable d'éclairer Delacroix sur la véritable situation de la république batave.

Delacroix et les Directeurs bataves donnèrent l'ordre d'arrêter Daendels, mais le général avait déjà disparu. Il courut à Paris s'expliquer lui-même avec les Directeurs français : il était vivement soutenu auprès d'eux par Joubert, par Champigny Aubin, et par la majorité des révolutionnaires hollandais. Le 29 floréal (18 mai), Delacroix envoya au Directoire fran-

LES FRUCTTDOHIENS ET LES RÉPLBLIQl'ES VASSALES. 625

çais un récit de sa querelle avec Daendels; il concorde avec celui de Champigny Aubin {{). Le gouvernement batave, qui avait essayé inutilement de faire arrêter Daendels, désirait, disait-il, savoir ce que faisait à Paris ce général parti sans passeport. Il l'accusait d'être l'instrument d'une intrigue qui voulait le renverser, et réclamait son arrestation (2).

Le 21 mai f'2 prairial), le Directoire batave envoya à la première Chambre un message très violent sur la conspiration de Daendels; mais celui-ci avait gagné sa cause auprès'des Directeurs français, qui étaient décidés, depuis leur coup d'État de floréal, à traiter les Jacobins hollandais comme leurs frères et amis de France : Delacroix sur l'ordre du Directoire renvoya Ducange. Néanmoins les ennemis de Daendels se permirent des fanfaronnades très maladroites. Le 14 prairial (2 juin), Champigny Aubin écrit à Paris que le Directoire batave s'obstine dans ses mesure? ultra révolutionnaires. Les directeurs Vrède et Finja ont déclaré qu'ils se feraient hacher en pièces plutôt que de céder aux observations du gouvernement français. Le Directoire batave, sans l'autorisation de Joubert, a augmenté les troupes bataves à La Haye; il a donné des commandements à des officiers qui lui sont dévoués. Le Directoire français prit très mal ces velléités de résistance; surdes injonctions venues de Paris, le Directoire batave révoqua les ordres qu'il avait donnés contre Daendels, et déclara que sa conduite serait examinée parles tribunaux compétents.

Daendels revint alors à La Haye ; les mécontents lui firent un véritable triomphe et Joubert qui avait reçu des instructions de Paris lui donna une garde d'honneur française. Trois des cinq Directeurs bataves voulaient résister aux injonctions du Directoire français et faire arrêter ce général. Daendels et ses amis

(1^ Trois jours apn-s, Buys, ministre de I.t République batave à Paris, signale au ministre de la police le gênerai Daendels. qui a abandonne son poste sans permission de son gouvernement, sans remettre ses papiers à l'officier qui commandait sous lui. Il est dénoncé à un tribunal criminel dont l'avocat fiscal a requis décret de prise de corps contre lui. Aussi Buys demande instamment au ministre de la police de lui accorder l'extradition de Daendels, de le mettre en arrestation à Paris même, et de l'envoyer en Hollande sous bonne escorte. Une parle nullement du premier ordre d'arrestation; il semble (|ue le général se ^oii enfui à Paris sans motif connu I

li) Il reconnaît avoir piévcuu le Directoire batave des propos de Daendels.

les accusèrent alors de vouloir le faire fusiller (i) ; et, d'accord avec Joubert, Ghampigny Aubin, et cinq ministres, ils organisèrent, le M juin (23 prairial), un coup d'Etat contre les hommes du A mai. Us avaient été prévenus que le Directoire venait de signer le rappel de Delacroix. Le 12 juin au matin„ les ministres se constituèrent en gouvernement intermédiaire, et le premier acte de ce nouveau gouvernement fut la nomination de Daendels comme commandant en chef de l'armée batave, avec pleins pouvoirs pour veiller à la sûreté publique. Daendels, escorté d'une troupe de soldats, envahit l'hôtel du Directoire l'épée à la main et déclara aux Directeurs radicaux qu'il les mettait en arrestation (2). Vrède et Finja sautèrent par la fenêtre ; leur collègue Van Langen fut saisi par les soldats ; Delacroix, qui ne connaissait pas encore son rappel, menaçait Daendels de le faire fusiller ! Les deux autres directeurs donnèrent leur démission. Le Corps législatif fut investi par un second détachement; plusieurs radicaux protestèrent, mais on se saisit d'eux, et on les envoya dans la même prison, où les députés victimes du 22 janvier étaient encore détenus par leur ordre. Le même jour, les cinq ministres qui avaient pris le pouvoir adressèrent au peuple batave une proclamation dans laquelle ils firent une très longue énumération des crimes des vaincus (3);

(1) I,e Directoire français fit ensuite insérer dans le Conservateur, son journal officieux, un récit arrangé du nouveau coup d'État. On raconte que trois Directeurs hataves voulaient faire arrêter Daendels, les ministres, des députes, et faire fusiller plusieurs d'entre eux dans les vingt-quatre heures par une commis, sion extraordinaire. L'accusation de vouloir arrêter Daendels est plausible, mais (!es Directeurs n'étaient pas assez fous pour attirer sur eux une vengeance terrible en faisant fusiller le gênêial ou quelques uns do ses amis. On affirme impudemment que Joubert a refusé de s'associer à ce coup d'État, qui a été fait exclusivement [)ar les Hollandais.

(2)Cliampigny Aubin donne sur cette scène tragi-comique des détails assez curieux. Delacroix, qui avait fait arrêter tant de gens le 22 janvier, fut pris un momentpour l'undes Directeurset empoigné par les grenadiers de Daendels. Lettre du 22 prairial. Arcli. \¥-^, 70.

(.'{) Les grands principes delà révolution, disait-elle, ont triomphé par la journée du 22 janvier; aussi fut-elle bénie malgré son irrégularité. Bientôt on vit que cette révolution ne prolitait pas au peuple, mais à une faction qui l'exploitait indignement. « llsavaient lini |)ar llatter toutes les erreurs populaires pours'en faire un appui et élever un trône à la plus hideuse tyrannie, à l'anarchie... nos tyrans réunissaient l'insolente férocité du duc d'Albe à la sombre dissimulation de Philippe II... tout pour eux était devenu crime ». Tout a été mis au pil-

l'insurrection était devenue le plus saintdesdevoirs! Ils avaient donc constitué sous le nom de Directoire intermédiaire un gouvernement provisoire chargé de mettre en activité la constitution batave jusqu'à l'installation du Corps législatif constitutionnel, qui devait procéder régulièrement à l'élection d'un Directoire.

Le lendemain, les cinq ministres convoquèrent un Corps législatif intermédiaire choisi parmi leurs partisans; vingt députés assistaient à cette première séance. Spoors, ministre de la Marine, la présidait. Il déclara que cette réunion de républicains éprouvés devait s'occuper des affaires urgentes, jusqu'à ce que le Corps législatif fût réuni constitutionnellement. Tous les députés affirmèrent qu'ils agiraient conformément à la Constitution. Le décret qui restreignait arbitrairement le droit des électeurs fut rapporté le jour même. L'Assemblée reçut bientôt d'asseznombreusfs adhésions de députés, et, le 21 juin, elle comptait quarante-cinq membres. Elle nomma une commission chargée -de reviser les décrets inconstitutionnels de l'Assemblée précédente; l'amiral de Winter et Schimmelpenninck furent envoyés à Paris comme ministres plénipotentiaires.

Le Directoire expédia bien vite un courrier à Delacroix pour le sommer de revenir sans délai (1). Cet ambassadeur avait absolument joué le rôle d'un Géronte. Champignv Aubin avait derrière son dos travaillé à démolir son coup d'État du 22 janvier dont il était encore tout gonflé. Il ne lui restait plus qu'à déguerpir bien vite, déconfit et berné! Champigny Aubin fut immédiatement nommé chargé d'affaires en Suisse, et la place de Delacroix fut donnée à Roberjot, qui avait été nommé récemment troisième négociateur à Rastadt; mais la disgrâce du chargé d'affaires en Suisse n'avait été que momentanée : Roberjot fut maintenu àson poste, et Champigny Aubin, au moment de partir, reçut l'ordre de rester encore quelque temps en Hollande : sa présence était très utile à La Haye.

lage, les honnêtes gens ont été cliassôs dos emplois qui ont été ronOés à des hommes niéprisahlcs. Us leur reprochent aussi l'attentat du 4 mai. Journal des débats et décrets, messidor an VI. p. 8!>.

(\) Il écrivit, le 2" prairial, à.Iouberlet à Cliampisjny Aubin de convoquer les assemblées primaires, et de ne rien négliger pour que les élus fussent des républicains fermes ctamisde la lUpublique Française. (Arch. Nat., AF^, registre 18).

Le 2i prairial (12 juin), aussitôt après le coup d'Etat, la république Batave s'engagea par un traité secret à entretenir en Hollande vingt cinq mille soldats français au maximum. Pour faciliter le recrutement, elle paiera annuellement douze cents mille francs par portions égales de mois en mois. Elle continuait à être chargée de la solde ainsi que de l'équipement, habillement, casernement, logement, entretien de ces troupes tant en santé qu'en maladie. Elle doit fournir de l'eau-de-vie et du genièvre aux troupes stationnées en Hollande et autres endroits marécageux; donner le logement en nature ou en argent aux officiers de tout grade. 11 sera nommé trois inspecteurs français pour les fournitures de l'armée : le gouvernement batave donnera à chacun d'eux douze mille francs de traitement et des rations de fourrage. Dans certains cas , les trois quarts des troupes françaises pourront être transportés en Allemagne ou dans les îles Britanniques^ sans que ces conventions soient modifiées, mais la France promet au Trésor batave une subvention sur les contributions levées en pays ennemi. Les troupes françaises et bataves seront comme auparavant sous le commandement d'un général français envoyé par le Directoire. A égalité de grade les officiers français auront le commandement (1).

La grande majorité des Hollandais accueillit avec faveur le nouveau gouvernement qui l'avait débarrassée du joug des radicaux. Daendels jouit pendant quelques jours d'une immense popularité. Le gouvernement intermédiaire répara en partie certaines iniquités commises par les radicaux et fît des réformes utiles, mais, comme tous les gouvernements issus de la révolution, il avait constamment peur d'être accusé de faire de la réaction, et pour éviter ce terrible reproche il ne prenait souvent que des demi-mesures. D'ailleurs il était sous la dépendance du Directoire de Paris, et les demandes d'argent recommençaient.

Le 1^ messidor (1" juillet), Champigny Aubin invitait Gogel, l'un des Directeurs intermédiaires, qui était chargé des finances, à payer les dépenses des transports rassemblés à Mid-

(l)Arcli. Nat., AF'i, registre i».

LES FRLCTIDORIENS ET LES HÉPLBLIOLES VASSALES. 629

delbourg et à Flessingue pour la fameuse descente en Angleterre. Gogel lui exposa l'élat désastreux des finances balaves. Les revenus ne moulaient alors tout au plus qu'à trente et un ou trente-deux millions de florins, dont vingt étaient absorbés par la dette publique, et les onze autres suffisaient à peine pour entretenir l'armée française avec la marine et l'armée bataves; il était donc absolument nécessaire d'établir des impùts nouveaux; mais le pays était ruiné, caria navigation, la pêclie étaient arrêtées , et de plus les corsaires français rendaient impossible tout commerce avec les neutres. Les révolutionnaires français, en forçant la Hollande à se mettre à leur suite, l'avaient entraînée dans uneguerre ruineuse; en outre, par leurs procédés arbitraires, ils avaient achevé de tarir toutes les sourcesde lafortune publique (1). Et cependantils reprochaient à la Hollande de ne pas leur fournir assez d'argent. Aussi le Directoire français soutint mollement ce nouveau gouvernement. Celui-ci voulait remettre en liberté les députés arrêtés après le coup d'État du 22 janvier. En effet, depuis le récent coup d'État du 12 juin, à la suite duquel ils avaient vu arriver dans leur prison ceux-là mêmes qui les avaient fait arrêter, leur détention n'avait plus aucune raison d'être. Mais le Directoire français trouvait celte mesure beaucoup trop réactionnaire, et Champigny Aubin adressa au gouvernement batave « une note vigoureuse » et empêcha son exécution complète. Il fut entendu, le 27 messidor f 15 juillet), que les plus marquants des détenus du 22 janvier et de ceux du 12 juin seraient maintenus en arrestation jusqu'à l'entière organisation du Corps législatif et du nouveau Directoire d'après la Constitution (2).

Il) Ainsile-Xipluvirtsean VI, presque aussitôt après le coup d'État du 2-2 janvier, Meyer, ministre batave à Paris, se plaint vivement du bureau de douane que le Directoire vient d'iniposerà Flessiuyue, qui est pourtant port commun auxdeux nations en toute franchise, d'après l'article 14 du traité du 1(> mai 17!»j. Il est composé d'un receveur et de trente-trois préposés, qui touchent des droits concurremment avec les employés balaves et emploient les procédts les plus violents; les plus riches rnsoiiants s'enfuient; le tarif d'un llorin jiar tonneau sur les caboteurs bataves ruinera celte précieuse navigation. Il se plaint aussi de la rapacité des corsaires français, qui vont enlever les vaisseaux dans les ports bataves. (Arch. Nat., AFi 70;.

(2) Le Directoire français ne pouvait oublier qu'il avait fait faire le coup d'État du 22 janvier. (On ne rendit point la liberté à quatre détenus du 22 jan\ier et .i

(i;{() LE DIRECTOIRE.

Les radicaux , voyant que le gouvernement nouveau était faiblement soutenu par le Directoire français, reprirent courage; le :2 thermidor, Ghampigny annonçait qu'ils se remuaient beaucoup à Amsterdam et à Rotterdam ; il est extrêmement préoccupé de la composition du Directoire futur, car il serait très difficile de trouver des hommes honorables et dévoués à la fois à la république batave et à la république française : ces hautes fonctions ne sont nullement convoitées. Tout en convenant de l'impérieuse nécessité qui a fait les journées du 3 pluviôse et du 24 prairial, on ne veut plus qu'un homme avec deux compagnies de grenadiers puisse dissoudre en dix minutes un Corps législatif et un Directoire tout entiers : on ne veut pas non plus que le régime militaire puisse balancer le régime constitutionnel. Voilà les principales causes qui rendent difficile la composition du Directoire (lettre du 10 thermidor [2S juillet] (1). Cet aveu est précieux : ce faiseur de coups d'État est obligé de reconnaître qu'avec ce procédé si simple et si séduisant pour les révolutionnaires on ne résout définitivement aucune difficulté, mais qu'en revanche on écœure et dégoûte des affaires publiques ceux dont le concours serait le plus nécessaire. Il est évident que, depuis ces trois coups d'Etat, accomplis en cinq mois^ aucun homme avisé (et les Hollandais le sont généralement), ne veut accepter de fonctions publiques, pour être bientôt après empoigné par des soldats et jeté en prison. En outre, les nouveaux Directeurs se trouveront dans la dure nécessité de demander de forts impôts à un pays déjà écrasé; Iel3 thermidor, le ministre des Finances présentait aux députés un budget lamentable. Il fallait combler un arriéré de quatorze millions de florins par an, et pour y arriver il était nécessaire de lever sur la fortune générale une contribution de trente pour cent, payable en neuf mois. Le service annuel, d'après les déclarations du ministre, était avant la révolution de dix-sept millions de florins; depuis il s'est élevé à quarante, et l'on se

quatre détenus du 12 juin. On retint, en outre, pour délits particuliers, l'ex-directeur Van Langen, arrêté le 12 juin, et six ou sept autres individus. Les huit anciens députés détenus furent autorisés à rester en arrestation (-liez eux avec une sentinelle à leur charge (Arch., ihid.). (1) Arch. Nat., AF-', 70.

plaignait toujours des corsaires français qui portaient le dernier coup au commerce maritime delà Hollande (1).

Le système radical unitaire fut simplement adouci par le troisième coup d'État; les radicaux violents furent écartés du pouvoir, mais on ne rendit aux Hollandais aucune liberté provinciale. Aussi leur déception fut grande; ils subirent néanmoins ce nouveau gouvernement; le 31 juillet (13 thermidor), le Corps législatif fut installé, les deux Chambres autorisèrent le Directoire intermédiaire à continuer ses fonctions jusqu'à l'élection régulière d'un Directoire définitif. Quelques jours après, on assista à un grand scandale. Le Directoire intermédiaire annonça que le ministre de la Justice avait fait des recherches sur la manière dont les ex-Directeurs Van Langen et Finja avaient employé 150,000 florins qui leur avaient été confiés pour les dépenses de l'État, et qu'il résultait de ces recherches que Van Langen avait employé à son usage la plus grande partie de ces fonds; il demanda en conséquence que Van Langen fût traduit au tribunal criminel. Son collègue était également accusé. Aussitôt les radicaux suscitèrent une émeute très grave à Amsterdam : des ouvriers envahirent l'hôtel de ville pendant que la municipalité y siégait; la garde nationale resta dans l'inertie la plus complète; l'émeute fut domptée par les troupes françaises (2).

Le 10 août (23 thermidor), on proclama les cinq nouveaux Directeurs. L'un d'eux, Hettena de Leuwarden, était catho-

(1) Le 2 fructidor, Champigny Aul)in écrivait qu'on se plaignait toujours des corsaires, et non sans quelque raison : « l'on ne peut disconvenir (|u'il est dur I)our le gouvernement et pour le commerce bataves de voir cinq ou six craquelins, la plupart sans canons, s'établir à l'embouciiure des rivières, n'étant pas en état de naviguer en liante mer, visiter et prendre la majeure partie des bàtimentsneutres, même des bâtiments hollandais naviguant sous pavillon étranger elles prendre sous les plus légers prétextes ». Il faut, dit-il se méfier de l'avidité, des armateurs en course qui assiègent les bureaux, obtiennent des arrêtés fulminants contre le gouvernement batave et Unissent ainsi par exaspérer etruiner des alliés lidéles. Arcli., ibid.

(2) « Deux des principaux séditieux, écrit Champigny le -24 thermidor, ont été exposés sur l'écliafaud et ensuite fouettés... ' Un agent français, Fonseberte,annoncequ'ils ontétéen outre marqués. Champigny déclare <jue lesvraia coupables ne sont pas connus. Un autre secrétaire de la légation française, Pichon, écrit (|ue, sans les troupes françaises, il y aurait eu un véritable désastre à Amsterdam. Arch., ibid.

632 LE DIHEGTOIRE.

liqiie; il refusa et établit qu'il n'était pas dans les conditions requises parla Constitution; deux autres, Van Hasselt, d'Amsterdam, et Hoedt, de Groningue, voulurent refuser aussi, mais on les contraignit à accepter. On eut beaucoup de peine à remplacer Hettena; on nomma à sa place, quelque temps après, Van Hoof détenu du 22 janvier, qui était catholique comme lui. On tenait beaucoup à avoir un catholique au Directoire pour se concilier ses coreligionnaires, qui avaient été tenus si longtemps dans un état d'infériorité politique, mais qui avaient profilé à ce point de vue des constitutions nouvelles. Les cinq Directeurs intermédiaires, qui étaient ministres avant le coup d'État du 12 juin, redevinrent ministres provisoirement. Ils firent déclarer qu'ils avaient, ainsi que Daendels, bien mérité de la patrie. Les députés arrêtés le 12 juin, qui n'avaient pas encore été relâchés, furent mis en liberté. Aucun des cinq nouveaux Directeurs n'avait tenu une place importante, ni dans Fun, ni dans l'autre parti. Tout le monde était découragé. Les Hollandais se plaignaient d'être ruinés par la France, qui les accusait néanmoins de ne rien faire pour elle, et les traitait avec le plus grand dédain. Aussi le président de la seconde Chambre, Delew, dans un dîner donné par Champigny Aubin, se rendit l'interprète du sentiment général de la nation, en portant ce curieux toast « à la proportion entre le protecteur et le protégé ». Aussi fut-il très applaudi par tous les Hollandais qui étaient présents (1). Asservis aux caprices d'un gouvernement étranger dont ils connaissaient parfaitement la vénalité (2), ces prétendus protégés de la France trouvaient pour la plupart qu'il valait mieux rester complètement en dehors des affaires de leur pays, puisqu'ils ne pouvaient être en réalité que les fonctionnaires bien peu stables du Directoire français.

(1) r.cltrc de Pichon, 23 Uiermidor. Arcli., AKS, "0.

(-2) « C'est Paris qu'on li\e, écrit Piclion dans sa lettre du 23 thermidor, et non La Haye; les meneurs du parti mécnnleiit disent liautcment qu'avec deux cent mille llorins Lien placés, on culbutera les gouvernants actuels ». Pichon annonce qu'on refuse les places, l.a dépulation entière d'Aiiisterdam pour la législation n'a pas accepté. « Van llooft (qu'on voulait nommer Directeur) est venu en poste d'Amsterdam pour déclarer qu'il se ferait plutôt déporter que d'accepter cette place... » Arch., ihid.

LES FRUCTIDORIE.NS ET LES RÉI'UBLIQL'ES VASSALES, 633

La république helvétique, depuis l'entrée des troupes françaises, était de fait sous la dépendance la plus étroite du Directoire de Paris, et ce gouvernement tenait à lui faire reconnaître celte dépendance par un traité d'alliance offensive et défensive qui devait assimiler complètement la Suisse aux prétendues républiques créées en Italie. La majorité- du Directoire helvétique fit quelques eflPorts pour échapper à cet asservissement, et proposa une neutralité armée, à la grande indignation de Rapinat. Pendant des siècles, l'ancienne Suisse avait su faire respecter sa neutralité pure et simple parla France et par les autres puissances La Suisse démocratisée, régénérée, eut beau rabattre beaucoup de l'ancienne fierté helvétique, le Directoire de Paris lui signifia qu'elle s'abusait sur sa situation actuelle, et devait se trouver trop honorée de se proclamer devant l'Europe son humble vassale. Ochs et Oberlin étaient pour l'alliance offensive, et Rapinat rappelait soigneusement au Directoire, que si Dolder son protégé avait été maintenu, le Directoire français aurait eu la majorité dans le Directoire helvétique. Tous les efforts des Suisses pour sauvegarder un peu l'indépendance de leur patrie furent inutiles. Le 24 thermidor, Talleyrand , qui s'était montré assez favorable à la Suisse, déclara qu'elle devait se soumettre. L'Helvélie, disait-il à ses envoyés, doit décider si elle sera autrichienne ou française? La politique de Rewbelll'avait emporté. Treilhard somma les envoyés suisses de signer bien vite, en déclarant que par suite du congrès de Rastadt ils étaient liés à la France (1). Le 2 fructidor (19 août) le traité fut signé.

La Suisse devait aider la France dans toutes ses guerres :

(I) Laharpe se montra d'abord très liostile à cette alliance offensive, qu'on exigeait impérieusement, sans daigner dire en (luoi cette offensive consistait, n lit valoir que le gouvernement nouveau étant combattu à la fois par les anciens gouvernants, et leurs clients, par une partie du clergé protestant et du clergé catholique, par tous les privilégies, par les montagnards, ne pouvait s'engager ainsi. D'ailleurs il ne pourrait exécuter ce traite; n'ayant plus ni argent, ni magasins, ni arsenaux, car tout a été enlevé par les harpies envoyées de France; il n'a aucune force militaire ■ notre pauvreté ne nous permet même pas d'avoir une garde de deux cents honunes • (l'ingaud, corrcs|)ondance de Laharpe avec Jean Dcbry, p. 1:2).

(»3i LE DIRECTOIRE.

cependant, elle ne serait pas tenue d'envoyer ses troupes outremer. La France reconnaissait son indépendance et l'unité de son gouvernement, et lui promettait son secours pour repousser toutes les tentatives de l'oligarchie contre sa constitution actuelle. Kn réalité, les révolutionnaires se faisaient garantir par l'étranger leur maintien au pouvoir; si leurs adversaires politiques les battaient très légalement aux élections, le Directoire prenait l'engagement de fruclidoriser ou de floréaliser ces insolents; mais sous prétexte de déjouer les complots de l'oligarchie, il allait prendre par ce traité le droit d'intervenir continuellement dans les affaires de la nouvelle république (1). Il promettait de rendre à la Suisse l'artillerie qu'il lui avait enlevée. On devait procéder à une nouvelle rectification de frontières qui donnerait à la France tout ce qui faisait partie de l'évôché de Bâle, et de la principauté de Porentruy (art. 1). Deux routes militaires et commerciales étaient accordées au Directoire pour assurer ses communications avec l'Allemagne méridionale et l'Italie; les frais devaient retomber sur les Suisses (art. 5). Mais des articles secrets leur promettaient leFrickthal, et les bons offices du Directoire pour l'annexion des Grisons et du Vorarlberg. La république helvétique (art. 0) renonce à toutes ses créances contre la France; elle recevra en échange la restitution des titres de divers cantons contre des puissances étrangères, qui sont tombés entre les mains du Directoire : il promet même d'appuyer ses réclamations. Pour Berne, on se conformera à l'arrangement du 8 floréal dernier. yXprès les ratifications, le Directoire diminuera ses troupes jusqu'à ce qu'elles soient rentrées dans les trois mois suivants. Cette disposition très importante ne fut guère exécutée (2).

(1) .lenner chercha vainement à écarter celte disposition qui rappelait tristement la fameuse garantie de la constitution polonaise donnée i)ar la Russie. Mais Oclis en était convenu avec le Directoire de Paris. Aussi Talleyrand réi)ondit aux envoyés Suisses que cet article n'avait pas été préparé à Paris mais à Arau. (Huiïer, t. I, p. ;i5>9.)

(•i) Uajjinatcomhattit vivement cette clause. Les Suisses demandèrent en vain l'évacuation de leur territoire. Par l'article 7 du traité, le Directoire s'était charge de fournir à leur pa\s tous les sels dont il avait hesoin, et celui-ci devait en («rendre au moins 250,000 quintaux |)ar an, et renonçait à certaines créances contre la France. Cette disposition excita un Suisse un vif niécontentcnient; on

Le pays était mécontent, les partisans de l'ancien système, traités en vaincus, avaient subides pertes considérables. Les partisans d'une réforme dans le sens populaire se trouvaient dépassés complètement : ils subissaient en outre de nombreuses humiliations, et se voyaient imputer par les classes inférieures la misère générale, l'abaissement de la Suisse, et les excès des troupes françaises. Tous les hommes soucieux de la dignité et de l'indépendance de leur patrie, qu'ils fussent bourgeois ou bergers, catholiques ou protestants, prêtres, moines ou pasteurs calvinistes, étaient inquiets et humiliés d'être asservis à ce gouvernement de parti qu'un Rapinat faisait tourner à son caprice (1).

La discorde régnait dans ce Directoire et ce Corps législatif. Les Conseils s'occupèrent très soigneusement de voter des traitements pour les fonctionnaires, leurs créatures (:2i. La Suisse régénérée se trouva ainsi payer en traitements une somme triple de celle qu'elle payait au temps de l'oligarchie; et ses trésors avaient été pillés : aussi les Suisses, gens pratiques, furent-

se plaignit de payer le quintal au Directoire quatorze livres dix sous, au lieu ilc le payer sept livres dix sous à la Bavière, dont il fallut résilier le bail.

Les pensions de retraite devaient être payées aux ofliciers suisses, « qui auront rempli les conditions exigées par les lois de la république française ».

(1) Le 19 thermidor, le célèbre Lavater, pasteur à Zurich, adressait un mémoire au Directoire. C'est une injustice (riante, disait-il, de traiter nos ci-devant prétendus aristocrates comme patriciens oligarques, ayant possédé exclusivement le gouvernement, et de les frapper sous ce prétexte, tandis que tous les citoyens de la \ille étaient habiles au gouvernement. • Il est de plus notoire que le citoyen Kapiuat empiète journellement sur les droits et privilèges d"un peuple appelé libre, et (ju'aux sages remontrances \erbales contre la spoliation du Trésor, il menace de l^aïonnettes; il est notoire que toutes les plaintes du Directoire d'Arau au sujet de ses usurpations et d'autres, ont été jus(iu'à présent infructueuses; il est notoire qu'on n'agit pas avec nous

comme avec un peuple libre, mais comme avec un peuple subjugue nous

ne sommes point devenus libres mais esclaves >. La Suisse est écrasée par les contributions, les logements de troupes et une foule d'abus criants. (Arch. A F 33— 81.)

(2) Au Grand Conseil, les révolutionnaires violents voulaient faire supprimer toutes les dîmes et redevances féodales sans indemnité; cette mesure aurait fait subir aux finances une perle énorme et nécessite la création de nouveaux impôts; mais il fut décidé que ces droits seraient rachetés. Ces violents firent voter par le Grand Conseil, (pi'une indemnité en argent, prise sur la fortune des anciens gouvernants, serait accordée à tous les démociales poursuivis depuis la révolution, en proportion des souIVrance* qu'ils auraient éprouvées : mais le Sénat, à la salisfactiou générale, repoussa cette résolution.

ils tous très mcconlenls. Les pelils cantons surtout, où tous les hommes adultes, d'après l'ancienne constitution, se réunissaient pour nommer des gens de leur pays aux emplois non rétribués pour la plupart, étaient exaspérés. Leurs droits politiques étaient réduits à nommer des électeurs de second degré, qui envoyaient à Àrau quelques députés qu'on n'écoutait pas : et celle constitution qui leur avait été imposée, Rapinat l'avait odieusement violée à leur égard en faisant le 15 floréal des petits cantons un soûl, sous le nom de Waldstetten, et réduisant de quarante-huit à douze le nombre de leurs députés, alin d'annihiler leur influence dans le Corps législatif. Glaris et Appenzell avaient été aussi réunis à d'autres pays, dans le but d'amoindrir leur dépulation : et le Directoire envoyait aux montagnards pour les administrer des fonctionnaires étrangers à leur pays, à leurs habitudes, le plus souvent protestants, et les traitant avec cette arrogance et cet impertinent dédain que le petit bourgeois révolutionnaire, ou simplemenl libéral, se plaît d'ordinaire à étaler dans ses rapports avec les paysans conservateurs et reUgieux. Le Directoire helvétique se sentant encore plus détesté, depuis son épuration, résolut de contraindre, à l'aide des baïonnettes françaises, tous les Suisses à lui donner une preuve éclatante de soumission, et à s'aplatir d'autant plus devant la constitution qu'elle venait d'être fructidorisée. 11 lit décréter tout à coup (21) juillet) que les habitants de toute la Suisse prêteraient serment à la liberté et à l'égalité, sous peine de la privation des droits civils.

Les petits cantons qui avaient déjà tant soulTert de la révolution virent dans cette demande de serment à une constitution déjà frelatée avec scandale, non seulement une humilialion nouvelle, mais un attentat à leur foi patriotique, et a leur fui religieuse. Les couvents qu'ils vénéraient avaient été pressurés et pillés; mais ce n'était pas assez, les ordres religieux, si populaires parmi eux, étaient voués à la desiruction; car le Corps législatif venait de leur interdire d'admettre des novices (2 thermidor). On voulait imposer aux Suisses le calendrier républicain si ridiculement impie; ils avaient donc tout lieu de craindre qu'on ne voulût bientôt, comme en France, leur imposer l'abandon du dimanche et l'adoption de la décade. Le 15

LES FRUCTIDORIENS ET LES RÉI'UBLIOLES VASSALES. 637

thermidor, on avait volé une loi sur les mariages mixtes qui alarmait leurs consciences. Les révolutionnaires , à l'occasion du serment parlaient de l'Etre suprême et non de Dieu. En outre, sa prestation était singulièrement réglementée. Au lieu de fixer un jour pour toutes les communes, à l'exemple des révolutionnaires français, on avait décidé que le serment serait prêté successivement par tous les cantons, en commençant parles plus révolutionnaires et en finissant trois semaines après par les petits cantons, qu'on espérait sans doute ainsi intimider (Ij. Évidemment le Directoire helvétique, bien que soutenu par une puissante armée étrangère, avait peu de confiance dans le peuple suisse. On forma un camp d'au moins huit mille français sous Berne. Le 9 août, le Directoire invita le Corps législatif à prendre les mesures les plus promptes pour l'organisation de la force armée « vu la situation intérieure et extérieure de la république », et pourtant aucun ennemi ne se montrait. On annonçait soigneusement de grands mouvements de troupes françaises.

Le 18 août (1" fructidor), il y eut un soulèvement à Schwytz contre le serment. Le peuple déclara qu'il le refuserait comme contraire à sa religion et à la capitulation qui lui avait été accordée précédemment. Comme ce serment, quoique demandé dans de mauvaises intentions^ n'exigeait formellement aucune action contraire à la religion, l'évéque de Constance avait déclaré qu'on était libre de le prêter, mais beaucoup de prêtres, autant par sentiment patriotique, que par sentiment religieux, le repoussèrent hautement, et le peuple témoigna un vif mécontentement aux religieux qui autorisaient sa prestation. Le peuple d'Uri jeta en prison le préfet et le sous-préfet et, le 19 août, la Landsgemeiyide {assemblée générale) rétablit l'ancien gouvernement. Schwytz, Uri, Unterwalden étaient en feu. L'insurrection fut facilement étouffée dans le canton deZug, à cause de la situation de ce pays. Des communes de Lucerne

(i) Le serment devait être prêté du o au 12 août, par Lcniaii, Argovie, Bàlc, Schaffouse; du 12 au 19, par Berne, Solcure, Friljourf;, Zurich; du lit au 20, |)ar Thurgovii', Oberland , I-ucernc, Valais, Badcii ; du an au 27, par Sentis Api)cn/.eil, les petits cantons ou Waldstotten,liellinzona. Lugano. Clia<|ue canton douteux devait être ainsi soigneusement surveillé pendant son vote, et les troupes étaient là toutes prêtes à fondre sur lui.

et de Soleure ayant protesté, furent aussitôt investies et occupées. Il y eut aussi des mouvements dans l'Appenzell et le Rheinthal. Le 26 août, des députés de Schwylz revinrent avec une lettre de Schauenbourg, qui leur garantissait sur son honneur le respect de la capitulation et leur faisait de belles protestations. Les magistrats de Schwylz, redoutant cette fois un massacre, se laissèrent à peu près convaincre et il fut décidé qu'on se bornerait à défendre le canton. Uri fît de même, et Unterwalden se trouva ainsi isolé. Ses députés avaient été reçus à Arauavec beaucoup de hauteur : on leur avait répondu qu'il n'y avait pas à tenir compte de la capitulation invoquée par eux, qu'ils n'avaientqu'àprêterserment, se soumettre àtoul ce qu'on exigerait, et livrer neuf de leurs soi-disant chefs, s'ils ne voulaient s'exposer à une vengeance terrible. Ces menaces furent accueillies avec indignation par le canton; chacun prit les armes, et s'écria qu'il valait mieux mourir que supporter un pareil joug.

Les troupes françaises vinrent bientôt attaquer les montagnards. Le 3 septembre, des barques chargées de soldats traversèrent le lac des quatre cantons et tentèrent de débarquer sur le territoire d'Unterwalden, mais elles furent repoussées par le feu des Suisses. Pendant plusieurs jours, les troupes du Directoire de Paris firent encore des tentatives infructueuses d'invasion. Elles essayèrent, sans succès, de pénétrer dans le canton par les défilés d'Alpnacht et beaucoup de soldats furent tués par les tirailleurs suisses.

Mais cette lutte désespérée ne pouvait se prolonger indéfiniment. Les Français avaient déjà une grande supériorité numérique au début des hostilités, et ils recevaient continuellement d'importants renforts. Cependant 17,000 soldats exercés eurent beaucoup de peine à venir à bout de 2,000 paysans. Le peuple de Schwytz était honteux de son inaction. Deux cents jeunes Schwylzois, malgré les autorités, s'échappèrent avec la grande bannière pour voler au secours de leurs frères. Mais le 9, le canton d'Unterwalden fut attaqué sur six points et du côté du lac et par les montagnes. On envoya contre lui un premier corps de troupes transporté par une trentaine de bateaux au moins; les montagnards s'opposèrent

énergiquement à leur débarquement, et plusieurs bateaux furent coulés. Mais une autre colonne, qui avait passé par le Brunig, non sans éprouver une vive résistance et un feu très meurtrier des chasseurs schwytzois, vint prendre à dos les défenseurs du lac. Les Unterwaldais coupés, cernés de tous côtés, firent des prodiges de valeur; leurs auxiliaires schwytzois parvinrent à se faire jour et à rentrer dans leur canton. Les montagnards réduits à douze cents firent une défense désespérée. Près de deux cents femmes armées de fourches et de massues se firent tuer avec eux. Les troupes débarquées incendièrent Buoch, Beggenrieds et Stanz, chef-lieu du canton. Il y eut dans cette dernière ville un massacre épouvantable : des habitants, réfugiés dans l'église, furent tués sans pitié et le prêtre qui célébrait le saint sacrifice fut égorgé avec eux (1). Les femmes étaient violées dans les rues, les vieillards égorgés, des enfants à la mamelle tués dans les bras de leurs mères ou jetés dans les flammes. Le 10, une attaque fut tentée contre des Unterwaldais retirés dans les montagnes, mais ils la repoussèrent (2). Tout le canton fut saccagé, près de six cents maisons isolées furent brûlées; pendant deux jours, les soldats commirent les mêmes atrocités qui avaient valu une si horrible célébrité aux colonnes infernales lancées sur la Vendée. Les Suisses avaient été tout à fait traités en frères! (3)

(1) On a dit pour atténuer l'horreur de ce massacre, que des Suisses avaient fait feu pendant qu'on parlementait, et que les soldats exaspérés avaient ainsi vengé cette violation des règles de la guerre. Mais on a dit absolument la même chose pour expliquer le massacre qui eut lieu à Sion en Valais quelques mois auparavant! On répète si souvent cette excuse pour justifier les excès des troupes républicaines qu'on peut la tenir pour suspecte. D'ailleurs, dans une guerre semblable, suffit-il (|ue d'un coin du cliam]) de bataille un officier quelconque crie, au milieu du tumulte « rendez-vous » à ceux qui sont devant lui pour que le feu cesse immédiatement et partout; et l'on savait qu'il ne fallait pas mettre bas les armes trop vile sur de semblables invitations (|ui pouvaient être déniées ou désavouées ensuite : on se souvenait de Quiberon!

(2) Arcll. AF 3, 84.

(3) Le 19 brumaire an VU, Uai)inat dénonçait avec fureur au Directoire un livre qui relatait ces atrocités, et le 24, dans un mémoire adressé à ce même Directoire, il les avouait formellement : « le peuple catholique des petits cantons est extrêmement fanatisé, et si l'armée française y a porté le feu et le sang, c'est aux prêtres que les malheureux iiabitanls doivent attribuer leur désastre. On aurait pu, à mon avis, les combattre et les réduire, mais incendier leurs habitations, sous les cendres desquelles nombre d'enfants et de misera-

tJ40 LE DIRECTOIRE.

Une partie de la populalion du Nidwald avait été égorgée, le pays était complètement saccagé, il ne restait plus que des décombres. Les Suisses révolutionnaires ressentirent une honte secrète en voyant ce valeureux canton offert en holocauste à cette constitution déjà falsifiée qui les contraignait à s'aplatir devant le pacha d'un Barras et d'un Rewbell. Ils étaient bien loin les vieux souvenirs de l'Indépendance helvétique! Schauenbourg Guessler était maître de la Suisse, et ses soldats vainqueurs venaient de faire un feu de joie avec la chapelle de Winkelried ! Et les Conseils de la Suisse régénérée déclaraient que Schauenbourg et son armée avaient bien mérité de la patrie 1 Mais Français et Suisses eurent honte d'une pareille victoire et essayèrent d'en adoucir les tristes conséquences, Schauenbourg, au nom de son armée, refusa une gratification de 60,000 francs qui lui était offerte sur la contribution, et demanda que cette somme fûf. employée à secourir les malheureux Unterwaldais.

L'armée française avait subi encore des pertes très importantes;par compensation, elle occupanon seulement Unterwalden, mais Schwytz et Uri, bien qu'ils fussent restés dans l'inaction. Klle pouvait ainsi passer dans la Cisalpine par le Saint-Gothard, menacer les Grisons, et les prendre à revers : c'était pour elle un résultat très important (I). Le mois suivant, le canton montagnard de Claris, mi-catholique et mi-protestant, qui jusqu'alors avait échappé à l'occupation française, fut envahi par les soldats de Schauenbourg, et son petit trésor lui fut naturellement enlevé. Le gouvernement fructidorien et

bles vieillards ont été ensevelis, ces horreurs ne sauraient recevoir mon assentiment... Il est cruel, lorsque le soldat est animr par la lureur (sic), aussi la faute de ces maux provient-elle de la conduite perfide que ses habitants ont tenue à l'égard de nos défenseurs dont il y en a eu de mutilés ». (Arch. AF 3, 84.) Les Suisses ont répondu que ces mutilations avaient été commises sur des gens qui violaient les femmes, et jetaient les vieillards et les enfants dans le feu... Quant au rôle du clergé dans cette lutte désespérée, il est impossible de soutenir qu'il ait été prépondérant. Le haut clergé avait permis le serment. Certains prêtres comme le fameux capucin Paul Kieger prêchèrent la guerre sainte, mais le mouvement était tout à fait populaire, et ces prêtres ne firent guère que s'y associer.

(1) Il est très permis de supposer qiieltapinat et les agents français poussèrent le gouvernement helvéti(iue à exiger ce serment odieux dans l'espoir de susciter des troubles qui leur fourniraient un prétexte d'occuper ce passage.

bientôt fructidorisé de l'Helvétie pouvait se fixer à Lucerne en toute sécurité.

Les gens du Directoire n'avaient pas fait saccager Unterwalden pour le Directoire helvétique, mais dans l'intérêt de leur domination : ils le lui firent durement sentir. Bien que le traité d'alliance offensive et déTensive leur fût très favorable , ils l'élargissaient à leur fantaisie. Le 13 octobre 1798 (22 vendémiaire an VII), le Directoire helvétique, par l'organe de Laharpe son président, protestait contre une infraction flagrante à l'article 4 de ce traité; il assignait deux routes militaires aux troupes françaises, et l'on voulait faire passer en Italie par une troisième route, sept demi-brigades ou régiments, avec quatorze compagnies d'artillerie : « l'annonce de ce passage répand l'alarme dans le pays, il nous parvient des plaintes si amères sur les malheurs qui marquent constamment ces passages » que le Directoire est réduit à protester énergiquement; car les habitants qui sont eux-mêmes dans la misère doivent nourrir la majeure partie des soldats, et ils reporteront leur mécontentement sur le Directoire helvétique. Le Directoire français lui fit, le 8 brumaire, une réponse évasive, mais en réalité maintint sa prétention de faire passer ses troupes par toute voie qui lui conviendrait (1).

La Suisse était donc bien asservie et bien plumée à la fois : sa fructidorisalion était complète, grâce surtout à Rapinat. On avait employé la violence avec succès; il fallait désormais user d'hypocrisie, montrer quelques égards à ceux qu'on avait dépouillés : l'agent qui venait de saisir leurs

(1) Arch. Nat., AF3. 68. id. 19. Laliarpo se plaignit vivement à .lean Debry, le 20 octobre, que le "Directoire français n'eut pas demandé officiellement ce passage au Dirocloire lielvétique : « une pareille demande eût été jifiur notre nation la preuve matérielle de son indépendance ». Mais deux jours avant l'arrivée des troupes, ce passage a été annoncé à un officier suisse par un simple commissaire des guerres « et avec un ton impertinent qui appnrticnl à cette classe ■. Ce procédé a produit en Suisse une impression désastreuse; on prend maintenant les directeurs pour les valets des directeurs de Paris. Laharpe se plainten outre de« cette race infernaledes commissaires dos guerres etdesfournisseurs, car ils laissent mourir de faim les soldats français qui pillent les malheureux Suisses » ; il déclare qu'il faut • punir vos fournisseurs coupables de négligence et faire une hécatomlip de ces horribles commissaires, couverts des malédictions de tous les peuples qu'ils ont travailles!, l'ingand. ('.orres|)ondance de Laharpe avec Jean Debry, p. "28 à 30.

6i*2 LE DIRECTOIRE.

caisses et de vider leurs poches, ne pouvait jouer un pareil nMe avec succès. Perrochel, précédemment secrétaire d'ambassade à Madrid, fut nommé ambassadeur en Suisse. Rapinat comprit aussitôt, que son gouvernement ne conserverait pas un commissaire investi de pouvoirs exceptionnels, à côté d'un ambassadeur en litre. Le 27 vendémiaire an VII, il écrivit au Directoire qu'il entrevoyait avec plaisir le terme de sa mission; qu'il regrettait d'avoir encouru la désapprobation lors de son coup d'État, mais qu'en agissant ainsi il avait rendu service et à l'Helvétie et à la France.

(( Je ne parlerai pas, citoyens Directeurs, de la pureté avec laquelle j'ai géré les intérêts pécuniaires do la République, je n'ai fait que remplir mon devoir. Cela m'a valu des tracasseries de toute espèce, et cela devait être ainsi : je ne vous demande qu'une grâce, citoyens Directeurs, c'est de me permettre de retourner sur-le-champ dans mes foyers. Le rétablissement de ma santé altérée par des travaux et des dégoûts excessifs semble l'exiger impérieusement ». (Arch, Nat., AF'', 84.)

Mais comme il pouvait seul terminer plusieurs affaires importantes et embrouillées, il resta encore assez longtemps en Suisse, même après l'arrivée de Perrochel qui avait tout intérêt à le laisser liquider cette situation. Du reste, le Directoire avait hautement approuvé sa conduite (1).

Les cantons suisses avaient fait à l'armée des fournitures de toute espèce pour des sommes importantes sur des ordres donnés par des généraux et commissaires de passage qui, très souvent, n'observaient pas les formalités exigées par les règlements. A la grande indignation des autorités suisses, llapinat se montra extraordinairement méticuleux sur ces formalités, et refusa souvent d'accepter des bons qu'il disait être irréguliers. Il prétendait qu'il était impossible de distinguer les bons vrais des faux, et proposait des transactions très onéreuses. Les Suisses virent dans ces refus un acte de rapine

(1) • Encore que toutes les mesures (|ue vous avez cru devoir prendre n'aient pas été ai)prouvces par le Directoire, il n'en a pas moins toujours été convaincu de la loyauté de vos vues, et il voua donne avec plaisir un U-moignage de satisfaction sur l'ensemble de votre conduite pendant votre mission.. » Arch. AF^, registre 10. (Lettre du .3 brumaire an VII.)

abominable, et jetèrent les hauts cris. Le 29 vendémiaire (20 octobre), il écrivait au Directoire qu'il serait peut-être opportun d'adopter le plan proposé par l'ordonnateur Rouhière, de demander encore deux millions aux cantons avec tous leurs magasins et leurs grains, et de les tenir quittes de toutes contributions. On évitait ainsi toute vérification et les Suisses étaient tondus, encore un peu plus! Le Directoire demanda au ministre des Finances un rapport sur cette proposition.

Rapinat proposa aux chambres administratives des cantons de régler leurs fournitures d'après le système de Rouhière. Berne accepta : les autres cantons refusèrent. Le mécontentement était très grand, et le Directoire helvétique , sous l'impulsion de Laharpe montrait parfois un peu d'indépendance. Ainsi le 31 octobre (10 brumaire) il déclara que la Suisse était menacée de disette, qu'elle avait assez fourni de vivres, et que d'ailleurs, d'après le traité, la France devait entretenir son armée. En conséquence, il interdit aux chambres administratives de laisser prendre dans les magasins nationaux aucune quantité de grains sans sa permission. Rapinat écrivait alors au Directoire que tout allait mal en Suisse, qu'on n'y avait ni vivres ni argent; il fut encore bien plus furieux quand le Directoire helvétique dispensa Lucerne de rien payer sur sa contribution jusqu'à ce que le Directoire de France eût fait connaître ses intentions formelles (1). Aussi Rapinat écrivit que les besoins des troupes étaient extrêmes et qu'il priait le Directoire de lui donner des instructions définitives : 1" sur ce qu'il fallait réclamer de la contribution; 2" sur le règlement des bons de fournitures; 3° sur les moyens d'assurer et les subsistances et la solde de l'armée, et de procurer des souliers aux soldats dont le dénuement est absolu dans cette saison rigoureuse.

Rapinat envoya au Directoire un état des contributions et fournitures recueillies en Suisse jusqu'au 26 brumaire an Vil (16 novembre 1798). Le détail en est assez curieux. Ainsi Berne, taxée d'abord à 6 millions par Lecarlier et dont la contribution a été réduite à 4 millions, a pa3'^é à compte 1,399,999

(1) Le Directoire refusa loute décharge aux Lucernois.

livres 0 sols. Klle avait présenté des bordereaux de fournitures pour l'armée s'élevant à 2,354.12'J livres 9 sols 8 deniers; mais pour '.):Î6,000 livres de fournitures refusées, il y a eu transaction et un arrangement particulier avec les trois cantons détachés de Bernr» qui avaient fait ces fournitures : Borne paiera encore 400,000 livres; elle en a versé 100,000.

Zurich taxé à 3 millions a versé 449,447 livres 6 sols, et fait des fournitures pour 1,039,198 livres 5 sols 3 deniers; il lui reste donc à payer, 1,511,354 livres 8 sols 9 deniers.

Le Valais a soldé sa contribution de 400,000 livres, il a donné en plus 122,600 livres de fournitures.

Fribourg taxé à 2 millions a versé 303,911 livres et présente des bordereaux pour 1,133,139 livres.

Soleure sur 2 millions a payé .505, -î 42 livres : et fourni pour 480,444 livres.

Lucerne sur 2 millions a payé 552,888 livres et 479,578 livres en fournitures.

On voit que ces deux derniers cantons doivent encore à peu près la moitié de leur contribution.

L'abbaye de Wettingen taxée à 100,000 livres a fourni pour 00,000; celle d'Engelberg a payé 40,000 livres sur 00,000; celle de Mury a soldé complètement sa taxe de 60,000 livres en fournitures.

Il resterait encore dû 4,762,919 livres 13 sols 4 deniers, sur les contributions, si la totalité des bordereaux de fournitures était admise en paiement.

Rapinat envoie aussi le compte général des recettes et dépenses, des trésors el contributions, depuis l'entrée de l'armée (15 ventôse an Vl.) Lo trésor de Berne est porté pour 6,412,988 livres 10 sols, celui de Zurich pour 829,456 livres en espèces, sauf vérification, mais on en a pris sur lui 200,000 pour le nouveau Directoire helvétique; en outre, 1 ,068,474 livres de créances sur l'étranger ont été envoyées à Paris, et ne figurent dans ce compte que pour mémoire.

Soleure, d'après un procès-verbal du 2 floréal, avait520, 782 livres en espèces, plus 844,321 en papiers sur la France, et d'autres pays, expédiés à Paris et comptés pour mémoire.

Lucerne, d'après un procès-verbal du 18 prairial (c'est bien

LE> FRL'CTJDOlilENS ET LES HÉPUBLIOl'ES VASSALES. 645

tard!), avait 289,919 livres 17 sols 6 deniers en espèces. On a pris pour 13,848 livres d'argenterie à l'abbaye de Saint-Urbain ; 25,080 livres en contrats sur des particuliers du canton ont été laissées à la chambre administrative.

Fribourg, d'après procès-verbal du 11 floréal, avait 283,297 livres en espèces : on a envoyé à Paris 1 ,090,967 livres en papiers.

On a donc, d'après ce compte, trouvé dans les trésors divers 8,142,991 livres 13 sols.

La contribution Lecarlier a donné jusqu'ici 3,744,000 livres 3 sols 4 deniers en espèces.

Rapinat fournit aussi un compte de recettes extraordinaires, s'élevant à 1,620,321 livres. Les arsenaux ont été dévalisés, on a vendu comme vieux fers, et à vil prix, une foule d'objets intéressants au point de vue de l'art et de l'histoire, mais qui rappelaient aux Suisses des souvenirs patriotiques (1). On a renouvelé autant que possible dans ce pays les scènes de v-andahsme qui avaient eu lieu en France pendant la Terreur. D'après vérification faite le 23 fructidor par l'ordonnateur, « les matières d'or et d'argent qui se sont trouvées exister dans la maison de la Monnaie de Berne ont été portées, suivant l'estimation définitive faite par le commissaire du gouvernement et le directeur de la Monnaie de Berne, à la somme de 1,388,102 livres 2 sols 6 deniers ». C'est un excédant sur les estimations précédentes (2).

Vient ensuite le compte des dépenses: il mentionne l'envoi de 3 millions pour l'armée d'Angleterre, et les 400,000 francs de dépenses secrètes attribuées à chacun des généraux en chef. Brune et Schauenbourg. On a expédié aussi à la trésorerie de Paris 433,917 livres sur la [contribution, et payé des fournisseurs (3). On a donné 350,000 livres au Directoire

(1) Ainsi nous trouvons, 20,7.';o livres produit de la vente d'objets hors de ser- )vVe trouvés à l'arsenal de Berne, en outre 3908 livres provenant de vieux fers ilr l'arsenal de Fril)ourg (Arcli. Nat., AF' 84).

r2) Il est bon de noter qu'on a singulièrement procode i)our ces estimations, et qu'on a relevé après un certain temps des erreurs, est-ce à raison ou à tort? Dans le temps qui s'est écoulé entre roc(U|)ation des villes et la confection des l)rocès-verbaux, les trésors ont pu recevoir des visites qui les ont diminués.

(3) Le citoyen Hanet, entrepreneur général de l'Iiabillement de l'armée, reçoit.

(iiO LE DIRECTOIRE.

helvétique. Il reste au dépôt de la Monnaie de Berne, le 27 brumaire an VII, 318, "iTG livres 11 sols 9 deniers. Rapinat a soin de dire qu'il pourra faire, lors de la prochaine vérification, une estimation plus juste des espèces.

Ainsi donc, d'après les évaluations des révolutionnaires, les Suisses, au 27 brumaire an VII (17 novembre 1798), ont déjà perdu depuis le 15 ventôse an VI (o mars précédent) :

1° 8,142,991 livres 13 sols en espèces de leurs trésors particuliers.

2" 3,009,9(52 livres en titres envoyés à Paris de Zuriché Soleure et Fribourg.

3° 3,77i,700 livres en espèces sur la contribution Lecarlier.

4" 5,()09,372 livres en fournitures.

5" 1,000^321 livres de recettes extraordinaires et de matières d'or et d'argent (1).

En tout près de vingt-deux millions/ et l'on réclame encore au minimum quatre millions sept cent soixante-deux mille livres sur la contribution.

Et il ne s'agit ici que de la spoliation officielle, nous ne comptons pas ce qui a été livré aussitôt après l'entrée des troupes, ce qui a été détourné, ou extorqué par de nombreux pillards, investis de fonctions officielles, tout ce qui a été consommé et gaspillé par l'armée française établie en Suisse, et par les troupes nombreuses qui, à chaque instant, traversaient ce malheureux pays pour se rendre en Italie; et ces soldats français se montraient fort indisciplinés et se révoltaient parfois contre les autorités françaises ; le 11 vendémiaire an A^II, deux bataillons dirigés sur l'armée d'Italie refusèrent

(lu 7 lloréal au Vi messidor, en sept fois, 1,799,738 livres payées avec un peu d'or liiietdes marcs d'argent tantôt estimes à 48 livres le marc, tantôt à 50 l'un, tantôt à 40. Ensuite on lui a livré quantité de vieilles pièces d'argent du trésor de Berne i)our les négocier et se payer : à la suite de cette opération un peu louche, il aurait rerais 400,000 livres; il en a reçu ainsi plus de 1,200,000. Son compte total monte à .V*0l,17-2 livres dont 2,097,76.ï livres pour l'Iiabillement, le reste pour les subsistances; il va recevoir encore 180,000 livres d'ordonnances.

(1) Dans un ra])port du G Tlicrmidoran VII (2i juillet), Ramel fournit un nouveau compte donné par Rapinat, le 7 messidor, sejit mois après, les fournitures pour l'armi-e y sont évaluées, G,j>3;i,000 livres; on n'a perçu depuis sur la contribution que .^i32,987 livres. (Arch. Nat., kV-^ 81.)

ouvertement à Berne de marcher, en réclamant avec violence leur solde, des souliers et des vêtements, et il fallut un grand déploiement de forces pour en venir à bout (1).

Le peuple Suisse payait cher la prétendue liberté que le Directoire lui avait apportée. Au moins la majorité du pays était-elle un peu satisfaite d'avoir une constitution unitaire calquée sur celle de l'an 111, et comme elle modifiée de temps en temps par un coup d'État? Deux témoins nullement suspects et fort intéressés au contraire à trouver que tout marche admirablement vont nous éclairer : ce sont' Florent Guyot, résident français chez les Grisons, et le fameux Rapinat lui même!

Le 3 frimaire an VII (23 novembre 1798) Rapinat communiquait à Perrochel, comme document confidentiel, un mémoire qu'il venait de terminer (le 24 brumaire) sur l'état de la Suisse, et les conséquences de la révolution qu'elle venait de subir. Perrochel l'envoya ensuite au Directoire. Presqu'au même moment, le 28 brumaire, Florent Guyot, envoyait aussi au Directoire de Paris un mémoire intitulé : « Coup dœil sur la situation de l'Helvétie »>. Ces deux révolutionnaires ardents, et dépourvus de scrupule, sont parfaitement d'accord pour constater la banqueroute de la révolution fructidorienne en Suisse.

Rapinat divise les Suisses en cinq catégories : 1" les familles et les adhérents décidés des anciens gouvernants. Ceux-là seraient toujours hostiles à une révolution qui les froisse dans leur vanité et dans leurs intérêts (2). Par peur ou par calcul,

(1) Rapinat envoya, le 13 vendémiaire an VH, au Directoire, le récit de cette sédition; il pri'tend que la solde des révoltés venait d'être |)ayée, ((u'on leur délivra aussitôt six cents paires de souliers, mais qu'ils en vendirent une partie aux habitants de Berne qui leur fournirent du vin. Au moment du départ, ils refusèrent de marcher en réclamant encore des culottes et des chemises; on lit venir des troupes, qui étaient a Sokure. on braqua six canons contre eux , et ils se résignèrent à marcher et à quitter Berne. Si leurs plaintes étaient fondées Tadministration était bien repréhensible; si elles ne l'étaient pas, comme Rapinat l'assure, il faut reconnaître que l'armée était tout à fait gangrenée. (Arch. AF3 84.)

(2) Lesoligarques, dit Rapinat, voudraient retrouver les pensions (|uela France leur avait accordées pour leurs services militaires; mais la République exige qu'ils renvoient leurs cordons, croix, et brevets (comme certains ont fait sous la Terreur |)our la croix de Saint-Louis), et ils déclarent ne pas vouloir se déshonorer. Rapinat s'indigne contre un pareil inci\isnic.'

648 LE DIHECTOIRE.

ils peuvent la louer devant les révolutionnaires et les soldats français logés chez eux; mais devant ses ennemis ils la dénigrent avec bonheur. Quelques-uns d'entre eux se sont glissés dans le Corps législatif et les administrations. Les tribunaux ne sont guère composés que des anciens gouvernants ou de leurs adhérents : et il déblatère vivement contre eux; il impute aussi aux oligarques la lenteur du paiement de la contribution. Les négociants, les marchands, malgré les avantages que la révolution leur procure, tranchent du ci-devant : il faut s'en méder. Les ouvriers achalandés, sont restés, suivant Rapinat, les bas valets des oligarques,

La seconde catégorie comprend les intrigants et les hommes nouveaux qui aspirent à tous les emplois dans l'ordre de choses, s'y croient un droit exclusif et n'ont adopté la révolution que pour en tirer profit (1). Le peuple des villes, et celui des campagnes forment la troisième et la quatrième catégorie. « Le peuple des villes telles que Berne, Lucerne, Zurich, Soleure, Fribourg n'est pas remuant, mais il n'est point pour les Français, lesquels il voudrait voir bien loin. Malgré les avantages que la révolution lui donne, il ne l'aime pas, surtout parce qu'elle a été faite par les Français. Le peuple catholique excité par ses prêtres est le plus hostile. »

I' Le peuple protestant plus fin, plus instruit, et je puis le dire, imbu d'une poitique qui approche de la ruse , sait mieux se contenir quoiqu'il y ait parmi ses ministres autant de fanatiques que parmi les autres... »

Lorsqu'on organisa les assemblées primaires, les ministres calvinistes vinrent protester devant Rapinat contre leur exclusion. Ils firent valoir pour être admis au vote, qu'ils n'étaient pas assujettis au célibat, qu'ils étaient pères de famille, et n'obéissaient pas à un prince étranger comme les catholiques (; dont le culte était en quelque sorte en opposition avec les lois civiles... Ils se souvenaient très bien que ces arguments avaient été invoqués, avec succès à la tribune, devant

(\) A ce sujet, ii duclamc Ijcaucoup contre les Vaudois, comme Mangourit; il Icb accuse d'avoir pille daus le Valais.

la Législative et la Convention, pour placer les prêtres catholiques dans une situation inférieure à celle des ministres des autres cultes. Mais l'antichristianisme s'était démasqué depuis ce temps-là!

« Jeleur répondis, écrit Rapinat, que des prêtres étaient des prêtres dans tous les cultes, que tous étaient animés d'un esprit de domination qui les portait à s'identifier avec leur culte même, que l'égoisme était leur partage, et que, par suite de leurs opinions, ils ne tendaient qu'à asservir tous ceux qui se livreraient aveuglément à ciix; que si, en France, on avait pris le sage parti de les exclure des assemblées primaires et électorales, il y aurait eu peut-être moins de troubles et de discordes (1) ».

Alors un des ministres délégués vers le commissaire français parut tout à fait blessé, et dit avec quelque chaleur qu'il ne répondait pas du mécontentement du peuple. Rapinat les congédia avec aigreur en leur disant qu'ils étaient tous comme les prêtres catholiques de France, « qu'il n'y avait nulle différence à faire entre eux ». Il prétend que depuis celte discussion, ils n'ont jamais cessé de le combattre.

Le peuple des villes contient de nombreux adhérents des oligarques : ouvriers, artisans attachés à ces familles dont ils attendent leur subsistance.

« Le peuple des campagnes est le plus exaspéré contre la révolution, les contrées catholiques sont fanatisées, et les cantons protestants voudraient revoir leurs baillifs en fonctions. 11 leur en coûtait à la vérité, disent-ils, de supporter les vexations de ces petits tyranneaux, mais ils aiment encore mieux payer que de voir les Français inonder leurs demeures. Ils redoutent surtout la réquisition à l'égard de leur jeunesse... »

Le Directoire cherchait alors à se procurer en Suisse de la chair à canon. Il exigeait une levée de 18,000 hommes, aussi les autorités et le peuple étaient en émoi.

Rapinat déblatère beaucoup contre les prêtres et les religieux qui s'attachent à combattre les mesures révolutionnaires.

(1) Les prtHres catlioliqucs claieiil c\clus des asscnihlées primairos à l'ausc du serment : la déclaiiialioii de rtapiiiat s'appli»|ii<' donc aux seuls eouslilutionnels si privilégiés par la révolution.

LE DIRhXTOIItE. — T. III. 37

<i Ces prêtres et ces calotins sont, parvenus à faire rejeter la résolution, qui déclarait les biens du clergé des deux cultes biens nationauv : quoique les protestants soient quant à leur culte immédiatement sous la coupe des autorités civiles qui salarient les ministres, ils n'ont pas vu avec déplaisir que le projet de nationaliser les biens ne soit pas p.assé, parce qu'ils craignaient que l'État nes'etnjmre aussi des fonds dotaux destinés à l'entretien de leurs ministres, en les vendant, et en employant le produit à des besoins publics. »

On a décidé, par compensation, que les couvents ne pourraient plus admettre de novices, llapinat est tout étonné que les protestants Suisses, gens prévoyants, ne s'empressent pas, comme les révolutionnaires modérés de France, d'adopter toute mesure dirigée contre les catholiques, sans même se demander si elle ne pourrait pas être aisément retournée contre eux.

« Le peuple protestant des mêmes cantons (montagnards) (I) pour ne pas être si exalté n'en est pas moins fanatisé pour cela. Son fanatisme a une autre cause c'est sa prétendue démocratie qu'il a de commun avec les habitants catholiques. Celte démocratie est vraiment un monstre en politique, puisque ces États gouvernés par cette même démocratie possédaient des seigneuries, des sujets (2), et dès lors l'idée de ne plus être seigneurs, la certitude de ne plus s'assembler tumultuairement armés de haches et d'instruments meurtriers lors des élections mercenaires de ses i)ré[)0sés, toutes ces privations sont envisagées conmie des calamités publi(|ues par ce même peuple. »

Enfin llapinat arrive à la cinquième catégorie qui se compose (les patriotes, vX il l'ait un aveu significatif : « les palrioles vrais, probes bien prononces sont en très petit nombre dans la Suisse »; au sénat il s'en trouve quelques-uns. Mais les députés du Grand Conseil sont la plupart égarés par « les meneurs, les parleurs, les Vaudois. » Il est toujours irrité contre les directeurs vaudois, Gleyre, et Laharpe. Les sénateurs de certains

(1) Uapinal veut jiarler des caillons catholiques et du massacre d'Unterwalden. Nous avons cite ce passage plus haut.

(-2) l.a démocratie du Directoire procéde-t-elle autrement? Ce mot n'est pas dit dans le traité, mais la Suisse actuelle n'est-elle pas bien plus sa sujette, que icrlains bailliages ainsi qualifiés n'étaient sujets de l'ancienne Suisse? Est ce que le joug du commissaire llapinat n'est pas ceni lois i)lus dur, plus humiliant, t-l i>lus onéreux que celui des anciens baillils?

LES FRUCTIDORIENS ET LES RÉPUBLIOLES VASSALES. Oo 1

cantons seraient pour la plupart d'excellents patriotes, s'ils ne se laissaient influencer par les religieux (J).

Deux vrais républicains patriotes font partie du Directoire, u les autres ne sont pas aristocrates, mais ils ne sont pas aussi prononcés » ; les cinq ministres lui sont (2j tous suspects pour différents motifs. « Parmi les préfets nationaux, iln'y en a pas six qui soient véritablement amis de la révolution, et les chambres administratives sont pour la plupart composées d'individus dévoués aux anciens gouvernants ».

Rapinat incline maintenant à prêcher une modération relative. 11 voit que les révolutionnaires suisses sont pour la pluparts déçus, humiliés, considérés comme des traîtres par une partie de leurs compatriotes et il croit prudent de ne pas les pousser à bout. Maintenant que les trésors sont enlevés et le peuple largement tondu, il trouve qu'il faut se donner à bon compte des airs de générosité, et diminuer une contribution dont la partie impayée peut élre regardée comme tout à fait irrecouvrable (3). Il faut que la France se fasse aimer des Suisses : ceux-ci s'imaginent qu'elle se fait un jeu de violer les traités, et les discours des militaires les confirment dans cette opinion (4). Il finit en énumérant les résultats avantageux pour la France de l'occupation de la Suisse. Non seulement elle a abattu les oligarques, ses ennemis, elle a transformé ce pays « en école de principes républicains », mais elle y a gagné

(I) Surtout lorsqu'il t-tail (jueslion de régler les impùls, et clo IchkIut aux biens du clergé dont plusieurs étaient fermiers.

{■2) a L'un est unnégociantdont laconduite est sujette à la hausse et à la baisse, et les deux suivants sont cx-precepteurs et ex-secrétaires de ci-devant cours d'Europe avec une i)ension. Cependant il n'y a rien à reprocher directement à deux de ces trois derniers, que d'être trop portés pour les Vaudois leurs coml)atriotes; il faut savoir les manier pour ol)tenir la majorité •.

(3) Sans (h)ute les oligarques en sont la cause : « mais je sais aussi que sur cent oligar(|ues il y en a à peine dix qiû sont ce qu'on ai)pelle très aisés; les autres ne vivaient que du revenu de leurs bailliages et de leurs emplois, et je me suis également convaincu que si on exigeait la totalité de la contribution, à Soleure par exemple, où elle ne porte que sur vingt-deux ou vingt-trois familles, des femmes, des veuves et des enfants seraient réduits à la plus affreuse misère ».

(4) Un oflicier français se tniuvanl à diner chez un Suisse n'a-t-il pas dit : « Les Français vous quitteront ijuand vous n'aurez plus un sol en caisse, ni un forain de blé dans vos greniers ». (In l'itioverilus!) Rapinat est dans une jjrande lureur contre cet officier trop franc dont il n'a pu découvrir le nom.

de nouvelles routes militaires vers les Etats de la maison d'Autriche, en Allemagne et en Italie; préparé pour les guerres futures, le secour.s du contingent suisse, nourri pendant dix mois une armée assez considérable, enfin elle y gagne « d'avoir pu employer plusieurs millions trouvés en Suisse à des expéditions et entreprises étrangères à la Suisse ».

Florent Guyot entre moins dans les détails, mais il expose plus nettement les résultats généraux de l'intervention française en Helvétie et de l'établissement d'une constitution unitaire dans ce pays.

Il existe, d'après lui, en Suisse, un parti opposé à la révolution, et les ministres des deux cultes doivent être classés parmi les plus hostiles. En outre, beaucoup d'hommes montrent de l'apathie et de l'indifférence pour la révolution et le gouvernement unitaire qu'elle a fondé; l'on reconnaît maintenant parmi eux une partie de ces patriotes qui ont aidé à la révolution, et appelé à leur aide les Français pour la faire. Ces hommes désiraient alors se venger de l'orgueil de l'oligarchie, et lui faire expier ses dédains : ils voulaient l'égalité, mais ils tenaient au système fédératif, parce que treize, ou peut-être dix-huit petites républiques, devaient fournir à bien plus d'ambitieux les moyens de jouer un rôle important, qu'une seule république avec un gouvernement centralisé; et tous les hommes de la classe aisée prétendaient devenir des personnages politiques. Aussi la déception a été grande pour eux! Ceci explique pourquoi sur cent hommes qui commencent une révolution , dix à peine, suivant Guyot, persévèrent dans ses principes,'et les autres s'arrêtent, et désavouent les conséquences nécessaires des princi{)es qu'ils ont eux-mêmes propagés.

Ceux qui ont obtenu des résultats avantageux, c'est-à-dire des places, sont satisfaits, les autres se plaignent. Ils ne se rallieront pas à l'oligarchie, mais ils vantent beaucoup au peuple le système fédératif. Dans les villes, surtout dans les villes marchandes, on est opposé à tout changement.

Florent Guyot fait aussi des aveux très graves. Le peuple suisse est mécontent, car la révolution lui a fait éprouver des perles très sensibles. Auparavant, il était très libre, exempt de toutes contributions et charges publiques et jouissait d'un

LES FRl-CTIDORIENS ET LES RÉrUBLIQUES VASSALES. 053

véritable bien-être. Maintenant tout est change ; il subit de lourdes charges et , comme la constitution lui donne un mode de liberté plus abstrait, il est tenté de se croire en servitude. L'obligation de loger les troupes françaises l'exaspère, et ce n'est pas étonnant, car trente mille Français sont répartis en Suisse, et trente mille autres l'ont traversée sur tous les points dans les deux derniers mois. Il déclare ensuite très nettement que les Suisses ont encore d'autres motifs très sérieux de mécontentement contre les Français.

« Je mets en première ligne la dureté , le despotisme , le mépris que la nation suisse a éprouvés dans les premiers mois de sa révolution ; elle a été traitée , il faut le dire, comme un peuple conquis et vil qui change seulement de maître, au lieu de l'être comme un peuple libre qui est forcé par de puissantes considérations politiques à changer la forme de son gouvernement. Il serait trop long de rapporter les actes d'oppression et de mépris qui ont été commis à son égard...

« Si le gouvernement veut prendre une idée du despotisme et du dédain avec lequel les Suisses ont été traités, qu'il se fasse rendre compte et des actes publics et de la correspondance insultante d'une foule de ses agents avec les autorités supérieures et secondaires : il sera indigné du ton dur et méprisant de ces actes, et de cette correspondance que V orgueilleux et despote Louis XIV n aurait pas eu l'impudeur de prendre à l'égard des syndics des plus petits villages » ^1).

Les Suisses ont beaucoup de fierté et d'énergie; ils sont encore plus irrités de ces insolences que de toutes leurs pertes d'argent. Le sentiment national est très vif chez eux. Il a vu à Lucerne des membres des Conseils qui avaient les larmes aux yeux en apprenant l'écrasement des petits cantons par les Français. Leur seule consolation, disaient-ils, était de penser que leurs compatriotes avaient succombé devant la première nation du monde, animée par l'amour de la liberté. Leur situation dépendante leur commantlait ce langage, mais leur haine secrète pour le Directoire de Paris n'en devait être que plus forte !

(1) Kapiiort (lu is bniinairc an VU. (Kvvh. Nal., Al' a, 83.)

6o i LE DIRECTOIRE.

Florent Giiyot se plaint vivement des gaspillages, des vexations des agents français. Il défend Schauenbourg; le mal était déjà fait en partie lorsqu'il a été nommé commandant et il n'a pas pu empêcher les autres excès. 11 maintient la discipline, et gémit le premier des abus commis par les administrations militaires. Hapinat a montré de la probité et du patriotisme, mais il a fortement mécontenté les Suisses par son Ion dur et tranchant, et cent fois plus encore par sa confiance iluns un homme « qui est l'objet de l'exécration publique », c'est l'ordonnateur Rouhicre. Chacun en Suisse le maudit. Tout cela a été très exploité par les aristocrates.

Ainsi donc, les agents du Directoire tombent admirablement d'accord pour lui déclarer en confidence que citadins, paysans et montagnards, protestants et catholiques, moines et prédicants, tous les Suisses enfin sont mécontents du gouvernement qu'il leur a imposé. Les révolutionnaires euxmêmes, à l'exception de ceux-là seuls qu'on traite en France de ventrvs, de pourris, n'ont accepté que par intimidation et surprise cette constitution calqu(''C sur celle de l'an III et antipatliique à toutes les traditions nationales. Ils sont honteux, humiliés, d'avoir été ainsi joués, d'avoir montré une aussi absnrde crédulité dans les déclamations des fructidoriens sur la démocratie et la liberté, déclamations pourtant bien usées, et contredites par leurs actes, et d'avoir mis leur patrie sous la dê[)endance d'aventuriers, sans foi ni loi qui, après avoir épuisé la leur, se sont jetés sur l'Italie et la Suisse pour les piller.

Il est certain que si l'Autriche avait attaqué vigoureusement l'armée du Directoire en Suisse, au premier avantage qu'elle aurait remporté la très grande majorité de la population se serait rangée de son côté; il lui aurait môme suffi, pour rallier àelle les novateurs désillusionnés, d'annoncercertaines concessions à leurs idées qui n'auraient altéré en i-icn la souveraineté cantonale et les vieilles traditions. Le Directoire en envahissant la Suisse l'avait condamnée à devenir le théâtre de la prochaine guerre. 11 était absolument nécessaire aux coalisés de l.inccr sur cette contrée des forces importantes, de fournir des secours aux Suisses mécontents; mais le différend entre l'An-

LES FIU'CTTDOIUENS ET LES KÉI'UBLIOIES VASSALES. (iSo

glelerre et l'Autriche an sujet des subsides, empêchait ces deux puissances de profiter de l'irritation des Suisses. Les fugitifs, dirigés par le vieil avoyer Steiger, Wyss, l'abbé de Saint-Gall, suppliaientdepuis longtemps l'Autriche devenir au secours de leur patrie, ou tout au moins d'empêcher le Directoire d'occuper les Ligues desGrisons dont la position stratégique était si importante , et c'était bien pour ce motif qu'il voulait se rendre maître de ce pays, en l'annexant à sa répubhque helvétique.

La vieille république des Grisons, alliée des Suisses, était une démocratie confédérée, formée par trois ligues : 1° 'celle de la Cadée, 2" la ligue Grise, a° celle des droitures; et elle se subdivisait en un grand nombre de petites démocraties indépendantes pour leur régime intérieur. Coire, au milieu de la Cadée, formait un petit État à part avec son Grand Conseil et son Sénat, et son évêque était prince de l'Empire (1 ). La population des Ligues s'élevait à plus de cent mille habitants dont les deux tiers étaient calvinistes. On n'y payait pas d'impôts, les fonctions n'y étaient guère rétribuées, et leurs seuls revenus venaient du produit des amendes, des fermes, des péages, des pays soumis, laValteline, Bormio, Chiavenna que Bonaparte leur avait enlevés. Il avait ainsi privé les ligues de leurs revenus et comme elles n'avaient de grains que pour la moitié de l'année et liraient le reste de la Lombardie, elles se trouvaient ainsi sous la dépendance de la Cisalpine qui était maîtresse de les affamer.

Depuis 1790, il s'était formé dans les Grisons un parti démocratique, hostile aux anciennes institutions, aux vieilles familles aristocratiques, et surtout à la puissante maison de Salis qui exerçait dans cette contrée une immense influence. La perte des pays sujets avait consterné les habitants desGrisons : les démocrates l'imputèrent aux gouvernants, qui n'avaient pas voulu faire de concessions, ni accepter la création d'une nouvelle ligue, et le parti qualifié aristocratique fut renversé violemment du pouvoir; les démocrates établirent

(1) Chaque Ligue avalisa diète parliculiérocl son cliof cl ses masislrats; tous los ans, il y avait une diôto générale. Les propositions d'intérêt général ne devenaient lois qu'après avoir été sanclionnces par la majorité des communes. La justice était rendue d'une manière extrêmement simple.

6o6 LE DIRECTOIRE.

d'ahorrl une assemblée dite ries communes, remplacée bientôt par un comité qui chercha inutilement à obtenir du Directoire la restitution de la Valteline (1).

l-'iorent Guyot, résident du Directoire dans ce pays, poursuivait activement la réunion des Ligues à l'IIelvélie. Il désirait qu'elle fût demandée ouvertement par les Ligues ellesmêmes et que le Directoire ne parût point dans cette affaire ; mais les démocrates eux-mêmes étaient arrêtés par la crainte d'être assujettis comme les Suisses, à payer de lourdes contriliuti(ms et à défrayer constamment des détachements de l'armée française (2). Cependant Guyot prétendait que la réunion serait votée à la presque unanimité : de concert avec le nouveau gouvervement helvétique, il adressait aux communes des Grisons tantôt des menaces, tantôt de belles promesses pour les déterminer. Mais les habitants voyaient avec indignation les Suisses asservis et exploités par le Directoire et comprenaient bien d'ailleurs que la Valteline était perdue pour eux : aussi la réunion fut-elle repoussée le 29 juillet 1798 à une forte majorité. Guyot en fut désespéré; il attribua cet échec à l'influence autrichienne et prétendit que si l'on avait envoyé des troupes françaises sur les frontières au moment du vote, comme il l'avait demandé au général Schauenbourg, plus de vingt communes auraient tenu compte de cet avertissement, et voté la réunion au lieu de la rejeter (3). Mais on avait craint de déterminer l'Autriche à intervenir.

Le rejet de la réunion produisit une vive émotion dans la petite république : le parti soi-disant patriote était complètement battu! Les révolutionnaires furent remplacés au pouvoir par le parti national conservateur qui était bien forcé, pour résister au Directoire, de s'appuyer sur les Autrichiens. Guyot

(1) Hacher écrit, le 3 ventôse an VI (21 février), (|iie le |)cuplc grisnn craint à la lois d'être réuni à l'Autriche ou à la Cisalpine : « les patriotes les ])lus prononcés et les plus estimal)lcs, dit-il, sont 1res hostiles à la Cisalpines. Les Ligues expulsèrent les émigrés et les prêtres déportés, et s'aplatirent inutilement devant le Directoire pour que la Valteline leur fut rendue. Arch. Al" 3, 83.

(2) Lettre du 23 prairial (11 juin). Arch., ibid.

(3) (juyot espère <|ue les communes auront plus tard ■ autant d'empressement pour se réunir qu'elles paraissent aujourd'hui montrer d'aversion ». Lettres des 2 thermidor et 3 fructidor. Arch. AF 3, 83.

annonça, le 10 vendémiaire, qu'il allait refuser de reconnaître les nouveaux gouvernants, mais qu'il attendrait Teffet produit par le voisinage des troupes françaises (1). Il comptait aussi intimider les communes par son refus de reconnaissance, qu'il ferait imprimer et distribuer. Les autorités nouvelles n'en furent que plus déterminées à écouter les conseils du baron de Kronthal, chargé d'affaires de l'Autriche. Guyot renouvela à l'égard du gouvernement nouveau les procédés jacobins, elles provocations de Mengaud aux cantons Suisses; il lui déclara fièrement qu'il ne pouvait le reconnaître avant qu'il n'eût désavoué les outrages faits aux Français, puni les coupables, rétabli la liberté des opinions et des suffrages et fait cesser la proscription des patriotes qualifiés Français ou amis des Français. Ce gouvernement se montra conciliant, mais on vit bien vite qu'il n'était nullement disposé à s'aplatir devant Guyot : l'exemple des Suisses a instruit les gens des Grisons et le massacre de Stanz les a fortement irrités contre tous les révolutionnaires français ou suisses : le comité militaire avait armé le pays ; il disposait de quatorze mille hommes, suivant Guyot, de six mille seulement d'après d'autres rapports. Les révolutionnaires suscitèrent des troubles dans les communes de Mayenfeld et de Maluns, le comité les fit occuper et désarmer, et les soi-disant patriotes s'enfuirent en Suisse. Guyot envoya, le iO vendémiaire, au gouvernement, une sommation par laquelle il exigeait le réarmement des communes qui avaient été désarmées, la mise en liberté des révolutionnaires arrêtés, et lui imposait en outre de laisser rentrer les fugitifs sans les inquiéter, et de faire cesser les « imprécations >) contre le nom français. Le comité ne perdit point patience devant cette intervention scandaleuse dans les affaires intérieures de la république, et lui fit une réponse à la fois digne et conciliante. Guyot se rendit au sein du comité militaire, lui infligea un grand discours sur la pacification, et lui ofirit son

(1) Schaiicnhourg avait liésilê à intervenir parce qu'il craignait (|u'on ne s'en plaignit au congres de Uasladl. Le 27 thermidor, il écrit. i f!u>ot (in'il va envoyer deux denii-hrigadcs à Sargans, sur la l'rnntière des Grisons.

(•î) Le 17 vendémiaire, il ecri\ail qu'il allait menacer le gonvcrncnient de s'en aller, bien qu'il n'eut cto personnellement exposé à aucune insulte. Si ce gouvernement le sui<pliait de rester, il comptait lui imposer ses conditions.

concours, mais le conseil, qui se méfiait de lui avec beaucoup de raison, accueillit froidement ses déclamations. Aussi le 'iL'-l, (luyot se retira a Hagatz en lui lançant des menaces furieuses. Tout le monde s'attendait à voir les troupes françaises envahir les Grisons; etThugut avait déclaré à l'ambassadeur d'Angleterre à Vienne que ce serait le signal de la guerre. On envoya de Paris à Schauenbourg l'ordre d'entrer dans les Grisons en même temps que les Autrichiens, mais dans la nuit (lu IS au 10 octobre [Tl au 28 vendémiaire) dix bataillons autrichiens entrèrent sur le territoire de la république : le bruit avait couru que les Français marchaient sur Dissentis. Tout le inonde crui à la guerre, mais le Directoire voyant que l'Empereur ne se laissait pas intimider, trouva que ce n'était pas encore le moment de recommencer la lutte avec l'Autriche, surtout pour un pareil motif, et ordonna à Schauenbourg ue rester tran(|uille. Rapinat lui envoyait alors (29 vendémiaire) une note très curieuse sur les Grisons, dans laquelle il déclarait que « le coup était manqué, et que la réunion serait désormais bien difficile à obtenir au moyen d'un vote, car les communes se sont prononcées en grande majorité pour l'ancienne forme de gouvernement ». Nul raisonnement ne peut déterminer les Grisons à la changer, il est impossible de leur présenter une liberté et une égalité plus étendues que celles dont ils jouissent dans ce moment (I).

Les Génois, en acceptant le fatal traité du >') juin 1707, pouvaient encore espérer dans l'avenir. Après le coup d' filât du 18 fructidor, ils durent s'attendre à être exploités et opprimés. Faipoult écrivait, le 3 brumaire an VI (24 octobre 1797) : « Le sort de Gênes est décidé par le traité de paix ; mais s'il y avait à réunir Gênes à quelque chose, la majorité serait pour la

(1) Arch. AK ',84. Uapinal croit (juVin ne pourra plus rien obtenir d'eux que parla peur. H parle d'introduire |)ar surprise trois ou quatre mille Français dans leur pays (il n'avait |)as encore appris l'entrée des Autrichiens). On est ainsi i-diiic sur la valeur du vole d'anncxiiui que .Masscna obtiendra des Grisons quelques mois plus laid.

France. Peu de Génois aiment la Cisalpine ». Ils n'aimaient pas davantage le Piémont (1). Enûn un projet de constitution fut rédigé et soumis à Bonaparte. Le 21 brumaire, celui-ci envoya de Milan, au gouvernement provisoire ligurien, son opinion sur ce projet, et lui fit avec beaucoup de hauteur des recommandations très sages : cinq Directeurs, trente membres du Conseil des Anciens, soixante du Conseil des Jeunes doivent suffire, il ne faut pas multiplier les fonctions.

« Plusieurs questions particulières sont également intéressantes ce n'est pas assez de ne rien faire contre la religion, il faut encore ne donner aucun sujet d'inquiétude aux consciences les plus timorées, ni aucune arme aux hommes mal intentionnés... Pourquoi le peuple ligurien est-il si changé? A ces premiers élans de fraternité et d'enthousiasme ont succédé la crainte et la terreur. Les prêtres s'étaient les premiers ralliés autour de l'arbre de la liberté. Les premiers ils vous avaient dit que la morale de l'Évangile est toute démocratique; mais des hommes payés par vos ennemis, dans les révolutions de tous les pays, auxiliaires immédiats de la tyrannie, ont profité des écarts, même des crimes de quelques prêtres, pour écrire contre la religion, et les prêtres se sont éloignés '^ »,

11 fallait se sentir bien fort pour parler ainsi en pleine Terreur fructidorienne, au moment où le Directoire expédiait les prêtres par centaines à la guillotine sèche!

Il constate ensuite qu'on a agi envers les nobles avec la môme injustice et la même maladresse.

(I) Arcli., AF.3, 65. Dans cette lettre, Kaipoiilt donne son avis sur la situation des divers États de l'Ualie. La France aura une tache 1res difficile en Cisalpine : - à la mort du Pa|)e, un changenienl à Rome est inévitable. Mais Rome peut difflcilenient paraître tout à coup propre à la liberté. On peut lui donner pour |)assage un prince qui ne soit pas prêtre. On peut songer au duc de l'arme, aujourd'hui si mal posé entre la Ligurie et la Cisalpine ».

(-2) Journal des Débals et Dccrels. frimaire an VI, p. G7. Pendant l'iiisurreclion de septembre, l'archevêque de Gènes avait supplié les paysans insurgés de déposer les armes; des malintentionnés, leur disait- il, • vous auront peut-être fait croire qu'on voulait vous enlever la religion de vos pères, et vous obliger à sanclioHiier une Conslilulion que vous n'approuveriez pas ». 11 leur déclare que le gouvernement n'a nullement cette intention, qu'il « na d'autre objet que la félicité du peuple, dont il reconnaît la souveraineté (Débals et Décrets, brumaire an VI, p. 350). Bonai>arte écrivit à l'archevêque une lettre très élogieuse, dont le début était assez ridicule. • Citoyen, je reçois à l'instant votre lettre i)astoralc. J'ai cru rcconnaitre un des douze apôtres... > Ibid., p. 311».

ëJH) LR DIRECTOIRE.

« Exclure tous les nobles des fonctions publiques est une injustice révoltante... Une partie de la noblesse a été la première à donner réveil au peuple et à proclamer les droits de l'homme.

« L'on a profité dos écarts, des préjugés, de la tyrannie passée de quelques nobles; l'on a proscrit en masse, et le nombre de vos ennemis s'est accru.

« Quand dans un Ëtat (surtout dans un petit) Ton s'accoutume à condamner sans entendre, à applaudir d'autant plus à un discours qu'il est furieux; quand l'on appelle vertus l'exagération el la fureur, et crime la modération, cet Etat-là est bien près de sa ruine ».

Ouelle sanglante satire du régime fruclidorien! Il va sans dire que les agents du Directoire ne permirent pas aux Liguriens de suivre ces excellents conseils.

Faipoult écrivait, le 3 frimaire, qu'il croyait pouvoir répondre de la tranquille acceptation de la nouvelle constitution. « Des républicains exagérés, qui voulaient l'exclusion des nobles de toutes les places, voteront pour le projet. Les prêtres y adhéreront aussi, soit pour imiter l'archevêque de Gênes, soit parce que le projet maintient la religion catholique. » En attendant, il impose au gouvernement génois toutes sortes de charges (1).

On fil voler enfin sur le projet de constitution , qui fut accepté, en présence des baïonnettes françaises, à une forte majorité. Le nouveau gouvernement fut organisé. Le 11) janvier 1798 (30 nivôse an VI), les conseils nouvellement élus et le pouvoir exécutif envoyèrent de plates adresses de remerciement au Directoire français. Le Directoire ligurien fut composé de Louis Corvetto, président, Augustin Maglione, Nicolas Liltardi, Ambroise Molfino cl Paul Costa.

Les révolutionnaires français ont imposé aux Génois une révolution, el ensuite une constitution calquée sur la leur. Ils

(i) Le -20 frimaire, KaipouU annonce que ce gouvernement a consenti, bien à contre-cœur, à ce que la iS» demi-l)rigadc d'inlanlcrie soit provisoirement soldée, nourrie et entretenue sur ses fonds. Faipoult reconnaît que ses finances sont en très mauvais état, et qu'il est fondé à se plaindre : « la hauteur des noires (des soldats), habitués à la supériorité dont on jouit en pays conquis, a fait (|uel«|uelbis des mécontents; le nombre de nos i)artisans, au lieu d'augnit:nlcr, ne pourrait être que diminué par la considération des déiienses qu'occasionneraient des troupes étrangères ».

LES FRUCTlDORItNS ET LES RÉPUBLIQUES VASSALES. 66^

se regardent comme les mailres, et de leur gouvernement, et de tous leurs biens; mais ils vont de temps en temps se heurter à des difficultés assez sérieuses, car ils ont compté sans le caractère génois. Le gouvernement nouveau sera sans doute assez plat devant eux; néanmoins il ne les laissera pas volontiers enlever aux malheureux Génois leurs derniers écus. Les révolutionnaires français en sont scandalisés, car ils ont compté que ces gouvernants, créés par eux, s'empresseront de satisfaire, aux dépens des Liguriens, leur despotisnje et leur cupidité, sans être gênés par aucun sentiment de patriotisme, par aucun respect humain. Ils sont très disposés à les traiter en valets. On assiste à un spectacle assez plaisant. Les nouveaux gouvernants luttent tout doucement, avec la célèbre habileté génoise, contre des demandes exorbitantes qui ruineraient leur pays et pourraient bien les exposer eux-mêmes à des vengeances terribles ; et le Directoire et sa bande déclament contre leur lenteur calculée et leur perfidie, tout comme ils déclamaient contre l'oligarchie qu'ils ont renversée pour les mettre à sa place; il semble que rien n'est changé, qu'il n'y a pas eu de révolution, et que cette oligarchie tant détestée règne toujours à Gênes. Et l'on en ^ iendra bienlùt à recommencer le coup d'État de Fructidor contre le nouveau gouvernement ligurien.

Les révolutionnaires voudraient piller les biens du clergé et le persécuter. Les nouveaux gouvernants savent que de tels excès pourraient de nouveau soulever le peuple, et causer de grands malheurs dont la responsabilité leur serait un jour imputée; aussi cherchent-ils à éluder les plus grandes exigences de la prétrophobie française par des retards et des fins de non recevoir, et les fructidoriens furieux déclament contre leur bigotisme de la façon la plus comique.

Faipoult, nommé commissaire auprès de la nouvelle République romaine, fut remplacé par Sotin, ce même jacobin grossier et brutal, qui avait été, en qualité de ministre de la police, un des agents les plus actifs du coup d'fitat de Fructidor. Faipoult avait été relativement modéré dans les affaires religieuses (1); maintenant que la Constitution est établie, que le

1) Faipoult avait essaye de faire en Liguiic une levée de malclols ; lo Dircc-

(55^ LK DIKECTOIKE.'

peuple est censé l'avoir acceptée, les fructidoriens ne veulent plus se gêner, mais persécuter comme en France. Le 10 prairial (4 juin 1798), Solin annonce que le Directoire ligurien a pris un arrêté pour renfermer les processions dans les églises. C'est toujours par là que les persécutions révolutionnaires ont commencé de tout temps et en tout pays. Le Directoire a résisté, et lui a fait de vives remontrances; on voit que cet arrêté lui a été imposé : Sotin reconnaît que le mécontentement sera très grand; mais, après tout, les Français n'en seront pas plus haïs, car ils ont déjà pour ennemis tous ceux que cet arrêté irrite, et il fait cette réflexion caractéristique : « L'arrêté du moins aura ce bon effet qu'il compromettra le Directoire (ligurien) vis-à-vis des fanatiques. Les Directeurs sont assurément de braves gens, mais les contre-révolutionnaires ne les haïssent pas assez (1) »

On a déjà vu que Solin excita vivement les révolutionnaires liguriens à envahir le Piémont, et leur fit déclarer la guerre à Charles-Emmanuel. Mais le Directoire ne voulut pas détrôner immédiatement le roi de Sardaigne, et Sotin, qui avait commis des excès de xèle, fut envoyé comme consul à Charlestown (^6 prairial). Le Directoire supprima le poste d'ambassadeur près la République ligurienne, et décida que Belleville, consul général à Gènes, serait en même temps chargé d'affaires près la nouvelle République.

Belleville travailla aussi activement que Sotin à pressurer les (lénois et à persécuter le catholicisme. Du reste, les Conseils et le Directoire de la Ligurie étaient en guerre ouverte, et cette République était déjà devenue une véritable pétaudière, comme la Cisalpine, comme la République romaine, lia guerre commencée contre la Sardaigne, et brusquement arrêtée par le Directoire français, avait surexcité les passions révolution-

toirn, depuis lonslcnips, désirait incorporer les marins génois dans sa IloUe, mais celte tentative éclioua misérablement. Il raconta (28 pluviôse) qu'on avait eu besoin absolument de quatre cents matelots; ([u'à force de gratifications, de mois payés d'avance, on était parvenu à enrôler cent vingt Génois, qui bientôt avaient tous déserté. Les matelots italiens refusaient énergiquement «rentrer au service de la France, dans la crainte d'être maltraités et conduits sur l'Océan.

(I) Arcli., AF 3, Oo.

naires. Le ;26 thermidor (13 août), Belleville écrit à Paris que le Directoire ligurien s'attend à être mis en accusation par le corps législatif. Deux Directeurs voulaient se retirer; à force d'instances, il les a déterminés à rester. 11 fait l'éloge des Directeurs, tout en regrettant qu'ils n'aient ni expérience ni fermeté. Dans les Conseils, on crie à la trahison; on a nommé une commission pour rechercher les coupables d'une grande conspiralion, où des généraux, des ministres sont impliqués; et la France voit le nombre de ses partisans diminuer. « Nous avions peu d'amis en Italie; ceux qui l'étaient de nos principes n'ont pas eu toujours à se louer de nos administrations ».

Pour intimider à la fois les révolutionnaires indisciplinés et les gens qui s'opposent aux dilapidations françaises et à la persécution religieuse, Belleville l'ait un coup d'État. Le 14 fructidor (31 août 1798), d'accord avec le général Brune, il arrache leurs démission? à dix députés des Soixante et à cinq des Anciens, parce qu'ils soutiennent, d'après lui, le parti des nobles et des prêtres (1). Il écrit à Paris, le 17 fructidor, qu'il a expédié les uns en Toscane et interné les autres dans des communes de Ligurie où ils seront surveillés avec soin. Quelques personnages dangereux ont été éloignés de Gênes ou envoyés à Milan, et des mesures de sûreté générale ont été prises. Il voudrait faire main basse sur les biens du clergé; mais, même après ce coup d'État, il croit encore que ni les Directeurs ni les Conseils n'oseront prendre une pareille détermination. 11 serait bon aussi que l'archevêque de (îênes, imbécile et fanatique, fût changé. Mais on ne peut en ce genre rien attendre des Directeurs qui chaque jour interrompent les discussions les plus sérieuses, aux heures oit la cloche les avertit de réciter leurs prières » [Ainsi souligné] r2).

On voit comme l'archevêque est récompensé par les révolutionnaires de sa modération. Kt ils iront jusqu'au bout. Belle-

(!) Les Conseils allaicul demander le rappel de liellcvillc. U le déclare dans un rapport du 26 fruclidor. Juste au même moment, Trou\c faisait son coup d'Étal dans la Cisalpine; peu après, Brune, le m vendémiaire, puis Ri\aud, le 20 frimaire an VII, en lirent suceessivement deux autres.

(2) Est-ce une bourde que Uelleville envoie aux prêtrophohes de Paris, ou bien ne se serait-il pas laissé sottement mystilier par ces malins génois.' .Vrch. Nat., AK 3, 03.

(i(i'( LE DIRECTOIRE.

ville continue à représenter lef; Directeurs liguriens comme tics bigots. Dans sa lettre du !*"■ jour complémentaire (17 septembre 1798), il déclare que ce Directoire, quoique composé de très bons citoyens, est despotisé par les moines. Ses membres soumettent à dos théologiens toutes les dispositions nouvelles qu'on veut leur faire décréter, et naturellement les rejettent. Belleville veut qu'on prenne une partie des biens du clergé, et qu'on adoucisse le peuple par des proclamations respectueuses pour la religion, dans lesquelles on lui présenterait cette confiscation comme le seul moyen d'éviter de lourds impôts. L'archevêque est très opposé à ses projets; aussi voudrait-il le contraindre, comme un député, à donner sa démission, et le remplacer par un complaisant. Les curés sont aussi très hostiles; il voudrait les traiter comme l'archevêque, mais il dissimule avec le clergé jusqu'à ce qu'il connaisse les intentions de son gouvernement. « S'il en reçoit des ordres assez précis pour l'autoriser ù faire le bien, en dépit de tous les théologiens qui dirigent les consciences des Directeurs liguriens, il pourrait en engager quelques-uns à s'occuper du salut de leurs âmes, en laissant à des républicains moins timides le soin de sauver l'État ». Il vient de faire un coup d'État en leur faveur, et il est tout prêt à en faire bien vite un second contre eux. Il s'y prépare même. Le 3 vendémiaire an VH, il écrit (|u'il va envoyer des notes sur tous les Directeurs et le personnel de la République ligurienne. Le 17, il annonce qu'il n'a pas réussi ù obtenir la démission de certains membres des Conseils; il déplore la tiédeur avec laquelle les Directeurs acceptent ses propositions antireligieuses (1). Hier soir encore il a insisté auprès d'eux, déclaré qu'il fallait exiger la démission de l'archevêque, qui continue de correspondre avec le pape. Ils ont accepté, mais avec une mollesse qui fait douter du succès de toutes ces mesures. « Enfin, si la loi préparée contre les moines et les prêtres ne passe pas, si le Directoire continue à rester dans celte pernicieuse inaction , le chargé d'affaires proposera au général en chef de permettre aux trois

(I) On ;i, dit Bcllcvillc, assigné depuis deux mois un local au Directoire, mais n'y va pas, parce qu'il y a là des moines à déplacer. Arch., ibid.

Direcleurs Liltardi, Molfino et Maglione de se retirer (1) ».

La loi de confiscation des biens des maisons religieuses fut adf»ptée à une voix de majorité, et encore les religieux mendiants étaient épargnés. Bclleville fut très mécontent, et déclara que cette loi serait éludée très facilement; d'ailleurs la confiscation des biens du clergé séculier était retardée, et le Directoire s'obstinait à ne pas exiler l'archevêque. Quel était donc son crime? Belleville lui reprochait amèrement d'envoyer des courriers à la Chartreuse de Florence, où Pie VI était détenu; il trouvait que le pouvoir spirituel du pape avait disparu avec son pouvoir temporel. Dans sa lettre du l'"'" brumaire, il dit qu'il a essayé de déterminer le Directoire à faire un pont d'or à l'archevêque pour le décider à donner sa démission. Comme son patron, cet agent de Barras ne croit qu'aux pots de vin!

Tout en persécutant, il doit tondre les malheureux Génois; mais l'avidilé de son gouvernement est telle, qu'il se voit obligé de lui rappeler qu'ils sont presque ruinés, et qu'il faut les ménager un peu. Amelot, commissaire général de l'armée d'Italie, voulait absolument imposer à Gênes un emprunt de 800, 000 franc s. Belleville proposa d'aft"ecter les biens nationaux liguriens à sa garantie, et d'en stipuler le remboursement, soit en numéraire, soit en grains qui seraient extraits de la Cisalpine. Le Directoire ligurien accepta cet emprunt, mais le Corps législatif fit des difficultés (2). 11 finit néanmoins par

(I) Arcli., AF5, 6ti.

(-2) Belleville eiivoja, le G frimaire an VII (:î(> novembre 171)8), desoliscrvalions sur ce projet d'emprunt. H caractérise parfaitement dans cette lettre la dépendance de la Liguric à l'égard du Directoire :

• 1-e consul général ne se dissiinulc pas que la commission qui lui a été donnée relathemenl à cet emprunt ne lui a pas de agréable, parce (|ue, d'une part, la forme adoptée par le citoyen Amelot alla(|uait dans son indépendance et ses propriétés un État allié, ct(|ue, de l'autre, il souiïrc d'avoir continuellement à demander des secours à ceux qui n'ont point de ressources jiour euxmêmes, qui sont d'ailleurs mcconlenti, et qui ont des /-aisons de l'êlrc. Us se plaignent de ce que les dc'penses militaires que nous causons vont toujours en croissant, sans (|ue le Directoire liguiien en soit prévenu; de ce qu'on n'a même pas demandé son consentement pour disposer du conuiiandcment des troupes liguriennes... •. On a agi envers lui dans celle affaire de la manière la plus blessante. L'ordonnateur en chef a décidé de même ipie tous les officiers français <|ui seront envoyés ou (|ui passeront en Ligurie, recevront leur solde, leurs Irnilemcnts de lahlc, leurs frais de bureau, leurs rations, etc., aux frais de la République liijurienne. Ces dépenses réunies forment une somme con-

céder; mais l'cmpriinl ne fuf. pas souscrit volontairement, et il fallut voter une autre loi autorisant le Directoire à prélever une sorte de contribution, ce qui produisit un fort mauvais effet. Du reste, la situation delà République ligurienne devient tous les jours plus difTicile. Belleville déplore que la loi relative aux biens des religieux soit exécutée mollement.

Le !'"■ nivôse an VII (21 décembre 1798), dans un mémoire assez complet sur la situation de la Ligurie, il constate qu'on n'ose pas encore s'emparer des biens du clergé séculier, et se plaint que les prêtres reprennent leur audace. On emploie pourtant des procédés fructidoriens : « Une cinquantaine d'individus ont été arrêtés et renfermés dans les forts de Savone et de Gavi. Deux cent cinquante ont été exilés pour six mois delà Ligurie. L'archevêque a été transféré à Novi, avec défense de s'occuper des affaires de son diocèse » (1); on le traite comme le pape ! Belleville reconnaît que la situation est détestable, le pays épuisé, le mécontentement général. « Les cinq sixièmes de la population n'aiment point le système républicain, et maudissent la révolution. I^es cinq sixièmes des gouvernants et des administrateurs sont dans le même cas; l'autre sixième offre peu d'hommes à talent... ». Impossible d'être plus net!

Beaucoupdc patriotes sont dangereux. 11 a des Conseils une médiocre opinion; quant aux Directeurs, « il y en a trois que leur faiblesse, leur attachement aux principes religieux et aux prêtres, leur défaut d'expérience et de lumières, rendent dangereux, quoiqu'ils soient d'ailleurs d'une moralité sans reproches : ce sont les citoyens liittardi, Maglione et Molflno. Si le Gouvernement français consent à faire un traité de commerce avec la Ligurie, il doit y mettre pour condition que ces

sidéralilc. Le Directoire, (lui n'a élé ni ronsullc ni pr(;\eiui, s'adresse au chargé d'affaires, ()ui, n'ayant pt-iiit été prévenu lui-inénie, ne sait que répondre.... En outre, certains Fran(;ais, qui sont déjà à la çliargc de nos alliés, se conduisent mal chez eux. Si les ollicicrs de i'étal-major et de l'administration étaient comme le soldat, contents de ce que la loi leur accorde, si au milieu des pays libres cl amis, ils ne se croyaient pas toujours en pays conquis, la sûreté des troupes, la gloire; nationale et la cause de In liherté y gagneraient également... » Arc h., XVK mi.

(I) Iloaucoup de curé.s furent i)eiscculés.

LKS KKUCTIDORIKNS ET LES HKI'UBLIQLES VASSALKS. <ir»7

trois Directeurs donneront leur démission; on pourra les remplacer par les citoyens Lupi, ministre à Paris, Asseretto, membre du gouvernement provisoire, et Gianneri, du Conseil des Soixante ». En outre, il attaque très vivement le tribunal de cassation et l'accuse de protéger les contre-révolutionnaires, et les assassins des Français et des patriotes.

On voit quelle est la situation de la Ligurie en nivôse an VII. Klle devait toujours s'aggraver jusqu'à la chute du Directoire français. L'occupation du Piémont par les troupes françaises ne rassure aucunement les Génois (1); du reste, toute hypocrisie est jetée de côté par Bclleville.

« Il n'y a plus question de s'adresser au pape pour remplacer l'archevéque : le vieillard va se rendre à Taggia, lieu de sa naissance, et il lui sera sévèrement ordonné de ne s'occuper que de sa santé. Le consul a fait, comme il lui était prescrit, sentir que le Directoire français trouverait de l'inconvenance à reconnaître dans Pie VI une existence politique qu'il a irrévocablement pcnhie, et qii.c les gouvernements amis de la république devaient cesser toute communication avec lui. Il croit bien n'avoir pas persuadé les pieux Hirecteurs, mais il a obtenu la promesse qu'il ne serait plus parlé ni du pape ni de l'archevêque de Gènes (2) ».

Ainsi traiter avec le pape pour remplacer un archevêque, c'e67 lui reconnaître une existence politique. Le pape dépossédé de son pouvoir temporel n'est plus pape et le schisme doit être imposé aux alliés du Directoire. Du moins il n'ajoute pas que la République respecte le pouvoir spirituel (3). Il faut lui en tenir compte !

(1) L'armée de Charles-Emmanuel claul réunie à l'armée française, on voulut envoyer à Cènes une demi-brigade piémonlaisc. Mais les Génois délestaient les l'iéniontais, et cette nouvcUc produisit un Ici émoi que ce projet ("ut abandonné. Lettre de Bellc\illc, venlosc an VII. Arcii., Al-*, Wi.

(-2) Extrait de sa dépéclie du m germinal (S avril 17!);)). Arcli., AF3, m.

(3) Cependant les révolutionnaires recoururent au pape espérant l'abuser el introduire ainsi, par son autorisation surprise, le loup dans la bergerie. Certains ecclésiasliijues jansénistes, adhérents du synode de Pistoie, s'étaient ralliés aux révolutionnaires, el ceux-ci clieichaieni à les récompenser, cl à tyranniser rKglisccn se servant d'eux. .M*'' Lercari, accablé par les persécutions, était tombé dans un abattement profond ; ils en prontèrent pour lui faire accepter comme coadjuteur un janséniste révolutionnaire 1res compromis. Mais l'ie VI, du fond de sa prison, sans s'inquiéter des conséquences de son refus, fit savoir au gouvernement ligurien et à Keinhard (|u'il n'acce|)lerail jamais ce janséniste. Aussi Ueinhard réclama plus vivement ipie jamais sa dcp(n talion en Sardaignc. (Haldassari, i" iiartic, chap. i.)

)i»iS LE DIRECTOIRE.

Hambourg n'élail pas ouvcrlemont une république vassale du Direcloire, mais elle lui était liée par un traité secret (1); elle s'était mise en fait sous sa dépendance, et ses agents intriguaient, parfois même commandaient chez elle, presqu'aussi tranijuillement qu'à La Haye et à Amsterdam. Cette ville libre, à cause de son immense commerce et de sa situation, attirait une foule d'étrangers de toutes les nations : les émigrés s'y étaient réfugiés en grand nombre et l'on comptait : parmi eux beaucoup de personnages importants qui travaillaient très activement pour leur parti , et malgré son désir de plaire au Directoire elle n'osait pas les éloigner à cause de l'Angleterre. Menacée dans son commerce par le Directoire, elle était pourtant obligée d'avoir de grands ménagements pour la Prusse, pour l'Angleterre, pour l'Empire d'Allemagne dont elle faisait partie. Elle cherchait à mériter par des services secrets l'appui du Directoire, et pourtant elle ne pouvait pas ne pas soupçonner tout au moins qu'il proposait à la Prusse, si cette puissance voulait s'inféodera sa politicpie, de s'arrondir aux dépens des petits Etats voisins et de s'annexer la riche cité de Hambourg. Mais les autorités de cette ville libre s'imaginaient être très adroites parce qu'elles lui rendaient en cachette des services contraires à la neutralité qu'elles étaient tenues d'observer. Elles lui fournissaient des listes d'émigrés, l'aidaient à prendre certains renseignements, et à organiser dans leur ville un vaste espionnage qui s'étendait sur toute l'Allemagne. Des agents politiques de toute espèce et de tout pays venaient sans cesse d'Allemagne en Angleterre par Hambourg , et l'on pourrait écrire des volumes sur les intrigues, très diverses, très opposées qui ont été ourdies dans cette ville pendant le Directoire, soit par des royalistes convaincus, soit par des intrigants à double face, des agents provocateurs, des traîtres, qui venaient à Hambourg pour proposer d'odieux marchés. Nous allons essayer simplement de donner une idée de l'espionnage

(I) V. |t. 207, NolC.

établi dans cette ville par le Directoire contre les émigrés, les Anglais et les Allemands, d'après les notes et la correspondance de ses agents à Hambourg.

Il était évident, même aux esprits les plus obtus, que le poste de ministre du Directoire à Hambourg, qui était avant tout une mission de police, ne pouvait être confié comme tant d'autres fondions importantes à un révolutionnaire matamore et faiseur de pbrases. Le Directoire eut la bonne fortune d'avoir à sa disposition un homme très capable de l'occuper : un Allemand qui désirait faire fortune par larévolution, connaissait très bien l'Empire germanique, et ne se laissait pas aisément duper : c'était le Wurtembergeois Reinhard. H montra dans ce poste si difficile alors de ministre près les villes hanséatiques, une habileté qui fut très appréciée et récompensée (1).

On le voit s'occuper, avant tout, d'informer le Directoire des nouvelles qui circulent à Hambourg et dans l'Allemagne du Nord, et surveiller très soigneusement les émigrés. Il fait espionner également les royalistes purs et les constitutionnels. Ainsi le l"'" nivôse an IV (22 décembre 1700), après avoir annoncé que Rivarol, l'abbé Louis, les deux Vergennes sont actuellement à Hambourg, il apprend au Directoire que les émigrés soi-disant constitutionnels ont eu, il y a quelques jours, un grand dîner auquel le bruit général était que La Fayette assisterait (2). Reinhard s'occupait naturellement des personnages importants qui passaient à Hambourg. Le i fructidor (21 août 171)0), il informe le Directoire que Xa jeune d'Orlémis

(1) Uciiiliard (ilail ne en 1761 à Schonidorl (Wurtcinheig). 11 cludia d'alxnd la tlicolosie iirotestanlc, puis vint en France, cl lit l'éducation d'un jeune homme à Bordeaux. Dans cette ville, il se lia avec Ducos et Vergniaud, ((ui ramenèrent à Paris en M'M : H fut altaclié l'année suivante à la légation de Cliauvelin, et se lia à Londres avec Tallcyrand. Il aceompagiia ensuite Mackau à Nai>les, et en fut expulsé avec lui. Le ministre Delorgues le prit alors dans ses Itureaux. Le Comité de salut puhlic l'envoya, \v li messidor an Ml (21 juin i~'X'>), à Hambourg. Ce républicain zélé servit Bonaparte, et devint comte et pair de France. (Krédéric Masson. Le drjjartcmcnl ilcs a/fuirci cl m nacres pvtidanl la révohdion, p. 400.)

{i) « Il paraît certain, ajoute-t-il, ipi'il n'est point encore sorti de prison et qu'il n'en sortira pas de silol; sa le m me a obtenu pour lui un logement plus commode ». Dans cette lettre, il déunnce, avet- des renseignements minulieux et sou signalement, le retour en France d'un ci-devant chanoine de Montpellier émigré, frère d'un ci-devant ministre de la guerre. S'il n'a pas été lusillé, ce n'est certainemcmt point sa faute. (Arch., AK :», .'>!».)

(JTO LE directoire:.

(s/c) lui a écrit, le 15 août deFroderichsladt, afin d'obtenir de lui un passeport pour les Etats-Unis. Il a fait, d'après Reinhard, les déclarations les plus rassurantes : il a écrit qu'il se serait volontiers assujetti aux formalilées imposées aux Français qui résident à l'étranger; mais il est obligé de dissimuler son véritable nom, autrement il porterait de nouveau avec satisfaction la cocarde tricolore qu'il a longtemps portée en France. Bien qu'il ne cherche point à cacher aux agents de la république le lieu de sa résidence, il prie Reinhard de n'en point parler. L'agent du Directoire lui répondit que ce passeport ne lui semblait point nécessaire : il lui donna toutefois une lettre pour le Ministre des Étals-Unis.

Le Directoire tenait beaucoup a être prévenu par avance de de la rentrée des émigrés en France afin de les faire arrêter et fusiller. Malgré toutes ses précautions, ils trouvaient moyen de déjouer sa surveillance, soit avec de faux passeports soit avec des passeports suisses. « 11 est certain, écrit Reinhard. le 1'^'' prairial an IV (20 mai 1790)^ que les émigrés en parlant d'un voyage en France n'y supposent pas plus de difficultés et de dangers que s'il s'agissait d'aller d'Hambourg à yVltona » (ces deux villes se touchent). Le 30 thermidor suivant, Reinhard écrivait que Hambourg devait renfermer dix mille émigrés. C'était très exagéré. Il voulait donner au Directoire une liste complète et établie sur des documents très sûrs. Il écrit à ce sujet, le 5 vendémiaire an V (20 se{)tembre), qu'il est impossible de se fier au registre général (jui existe à la Préture pour connaître les noms des émigrés, car il est tenu avec trop de négligence : il faudra compulser les registres des capitaines des o7 compagnies bourgeoises; ce travail seraencore incomplet, mais Reinhard va insister pour qu'on s'en occupe. Maintenant on croitque 2 à 3,000 émigrés résident à Hambourg et qu'il y en a encore plus dans les cantons circonvoisins, surtout à Alloua.

(I) Ils devaient se faire coniiaitre à Tagenl du Direcloire et porter la cocarde. M;ils à ce sujet, Lagan, consul du Uirecloire dans la Basse-Saxe, t-crivait de Ham- Ixmrg, le 23 Vendémiaire an V, que plusieurs Français inscrits dans le registre d'inimatriiule quittent aussitôt la cDcarde et ne l'arborent (|ue lorsqu'ils se présentent chez lui. Aussi l.agan demande l'autorisation de rayer sans pitié du registre ceux qui se conduisent ainsi. (Arcli.. AF 3, t>9.)

LES FRICTIDORIENS ET LES RÉPUBLIQLES VASSALE?. G7 1

« L'on est disposé, à la chancellerie de Hambourg, de mettre aux passeports telles précautions que nous demanderons » . Mais il est plus sûr de ne point faire dépendre du concours des autorités étrangères le succès des mesures adoptées contre les émigrés. Avec de faux témoins, ajoute-t-il, on délivre à Hambourg et à Altona de faux certificats de résidence, les notaires même produisent de faux témoins, et le Consul ne peut refuser de légaliser les signatures; mais comme l'époque où l'on est sorti de France et l'état qu'on y a eu avant d'en sortir constituent l'émigration, ces fauses pièces ne peuvent être utiles ù ceux qui les exhiberont (1).

llewbell lui écrit, le 25 vendémiaire, de rechercher non seulement les noms des émigrés, mais ceux de tous les Français qui ont passé à Hambourg depuis la révolution. « Avec ladato de leur passage ou résidence », on en trouvera l'indication dans V Intelligent Blatt et dans les registres de police. Reinhard lui répond, le 5il brumaire (11 novembre), qu'il va partager son travail de confection des listes d'émigrés en deux parties : l°il prendra note, d'après Vlnlelligent Blatt, des Français qui ont passé par Hambourg; 2" il fera la liste des émigrés d'après les registres qu'il se procurera pa?" le canal des magistrats de Hambourg môme. Il faudra aussi faire une troisième liste de ceux qui résident aux environs, dans le Holstein et à Altona. 11 a obtenu que les autorités locales prissent des précautions minutieuses pour les passeports. Le 5 frimaire (25 novembre), il annonce une importante nouvelle. Le syndic DooruKin, fonctionnaire très complaisant pour le Directoire, l'a prévenu que le Sénat de Hambourg a consenti à toutes les demandes qu'il avait faites, dans sa note relative aux passeports. Les désignalions seront très précises, et toutes ces mesures seront prises à Brème et à Lubeck comme à Hambourg (2). Il s'est adressé moins ofliciellement aux syndics de ces deux villes pour connaître les émigrés. Le 8 nivôse (28 décembre), il envoie la liste des étrangers qui ont passé par Brème depuis 179i :

(i) Elles peniietlent seulement de renlrcr, mais elles ne gi^nent |ti>int le Directoire pour l'usillciceux qu'il a pu arrêlcr. 1-2) Alors TU'iiiliaitl est au mieiiv avec, les notahililés d'Ilunilxiiii'i;, il vient de uiarieravec la lille d'un liabilanl de celle ville. (Frédéric Masson, 1. c.,|). 431.)

{j~2 LK DiRECTOinE,

il l'a reçue du Sénat de cette ville avec une note (1). Reinhard ourdissait alors une intrigue ayant pour but de déterminer ces trois villes hanséatiques à se mettre sous la protection du Directoire. 11 avait appris avec indignation que le Sénat de Hambourg, craignant sans doute d'être livré à la Prusse, avait pensé à se procurer l'appui de la cour de Vienne. Enfin le 7 phiviùse (^('(janvier 1797), il écrit que la liste des émigrés de Hambourg doit lui être remise dans le jour (2).

Reinhard est aussi 1res occupé à chercher des espions et des traîtres parmi les émigrés et leurs agents. Il en vint plus d'un se présenter à lui. Ainsi, le 8 frimaire, il annonce qu'un jeune homme émigré de Jersey lui a livré les noms de vingtquatre émigrés arrivés d'Angleterre avec lui, et il envoie cette liste au Directoire. Un ancien notaire lui a remis aussi une liste des émigrés d'Altona; il espère, par des services de ce genre, obtenir la permission de rentrer en France. Les révolutionnaires avaient pour système de flatter les traîtres de cette espérance, mais de ne point tenir leur promesse lorsqu'ils en avaient obtenu les renseignements qu'ils cherchaient.

Deux intrigants, V... et A..., qui prétendaient être des agents très actifs de l'Angleterre, des princes et de l'émigration, et connaître tous leurs secrets, vinrent offrir à Reinhard leurs services, et lui proposer de lui livrer des correspondances. Ils se disaient brouillés avec les Anglais, affectaient de les détester profondément, et lui apportaient de nombreux renseignements sur leurs projets. Quelques-uns de ces renseignements n'étaient guère nouveaux, cependant Reinhard jugea opportun d'envoyer au Directoire un long rapport sur les offres de ces deux hommes. V... se disait agent du ministre anglais Wyndliam et du comte d'Artois; il aurait accompagné ce dernier à l'Ile d' Yeu et rempli pour lui des missions importantes : il avait

(I) Ueinliaid riait assez in(|uict au sujet ries émigrés de Brème. Mais le ISgormiiial (7 avril), un agent l'avertit que ces émigrés sont à peu prés au noiuhrede CM) hommes et fenunes, tous dans la misère ou bien prés d'elle. H n'y a i)armi eux aucun personnage important.

(i) l'ourobtenir celle des émigrés de llolslein, il a besoin de Cronvelle, ambassadeur à Copenhague ■ qui dit n'avoir pas à se louer à cet égard de trop de déférence de la part de M. de Bernstoll «.Le Danemark agissait avec beaucouj) plus d'indépendance que la ville libre de Hambourg. (Arch. Nat., AKS, f;9.)

été, disait-il, en dernier lieu chargé de recruter à Hambourg pour les insurgés de l'Ouest et proposait, avec beaucoup d'autres choses, de révéler tous les lieux de débarquement des émigrés, et des agents anglais, de Calais aux Sables d'Olonne. « L'un, dit Reinhard, propose d'aider à rompre complètement toute correspondance de l'Angleterre avec la Bretagne et la Normandie; l'autre de surveiller \\'ickliam et ses agents dans le Midi (1 ». Heinhard, qui est un homme froid et circonspect, se demande quel peut être leur but, car ils ne demandent rien [2). « Y... est un homme atroce, il est certain qu'il est initié dans le mystère d'iniquité du gouvernement anglais ». Reinhard avoue qu'il lui inspire peu de confiance ; en effet, que l'ambassade de lord Malmesbury ait un but pacifique ou non, elle a dû désoler les Bourbons, et un agent du comte d'Artois doit chercher à rompre les négociations et à agir par des hommes indépendants de Pitt et de Wyndham. Peut-être V... ne propose-t-il de livrer ou d'éluigner certains chefs des insurgés de l'Ouest, tous guidés par l'Angleterre, que pour les faire remplacer par d'autres à la dévotion des Bourbons. Reinhard s'explique ainsi qu'il déteste si fort Puisaye. « Je ne trouve pas impossible que cet homme continue à s'en-

(1) A... prétend avoir assisté aux conseils royalistes en vendémiaire, et avoir porté en France l'argent (jul a sauvé la vie au fameux Cormatin, emprisonné à l'Ile Pelée. Il annonce que les Anglais comptent introduire en France des pièces d'or falsiliées, du papier fabriqué : il croit qu'il faut employer contre eux les mêmes manœuvres. « V... et A..., dit Reinhard. proposent leurs services pour fabriquer de faux billets de banque (jui seraient inis dans des porlefeulles qu'on jjerdrait à desstin dans les rues de Londres •. Ils accusent le gouvernement anglais de se défaire secrètement des émigrés devenus gênants, de les faire jeter à la mer pendant une traversée.

{■i) V..., dans un mémoire à Heinhard, qui fut envoyé à Paris, déclare que sa démarche n'est nullement l'effet de la misère ■, qu'il reste toujours • royaliste et Fiamais », mais veut se venger des Anglais qui sont des fourbes, des perlides. Pilt n'a alimenlé la i^uerre civile que pour délruire les Français. (Depuis Quiberon, beaucoup d'émigrés, qui ne songeaient nullement à trahir, partat;eaient cette opinion.) V... prétend avoir des moyens 1res suis d'empêcher la nussitc des projets des .Anglais; il termine ainsi : • Je ne demande rieii pour cet im|iortant service, si ce n'est seulememt les frais de mon voyage ù Paris. s'il est jugf nécessaire. Je ne demande même pas d'élre rave de la liste des iinigrés, et si je suis assez heureux pour préserver ma patrie des maux cruels iliintla menace un ennemi perfide, je denuinderai p<mr toute récompense d'être jeté en Amérique •. (Arch., AF s .'>!».) Celle demande d'être envoyé à Paris pouvait paraître suspecte. Klle est toujours faite par les veiuleurs de secrets.

tendre avec M. Wynilhain . inais cependant il peut (Hre utile (1) ».

Nous n'avons pu découvrir si Reinhard fut autorisé par le Directoire à accepter les offres de V... etde A.. Mais il annont^a bientôt que ce dernier était dénoncé aux autontés de Hambourg, et compromis dans une affaire assez louche. Le 11 pluviôse, Reinhard écrit qu'on a trouvé dans ses papiers la [)reuve qu'il jouait un rôle double et correspondait avec des étrangers, des émigrés, et l'abbé Louis; ce dernier, d'après les agents du Directoire (2), tenait à Hambourg un bureau d'intrigues. Reinhard sut faire relâcher A..., ainsi qu'un autre aventurier compromis dans la même affaire, en leur imposant de s'engager à faire rendre un rubis de valeur que deux autres individus, probablement leurs afîidés, avaient trouvé bon d'emporter avec eux. Bientôt il fut complètement édifié sur le véritable caractère de V... et de A.., qui, tous deux, jouaient double jeu, débitaient quantité de mensonges, mais en réalité savaient beaucoup de choses. Barthélémy lui écrivit que A... était venu le trouver àBùle, et qu'il avait fait chasserde cette ville. (Juant à V..., c'était, paraît-il, un fameux faussaire et escroc; il avait été emprisonné à Londres pour des faux bien constatés, mais il venait d'être relâché, et paraissait jouir, comme espion, d'une grande faveur auprès du gouvernement anglais.

Hambourg était un lieu de passage pour beaucoup de personnages importants. Le .'{complémentaire an V, Reinhard écrit que le duc de Berry est à Altona et va bientôt se rendre à Mitau; il le fait surveiller par un certain H...., qui assure n'être pas émigré, quoique porté sur la liste et raye provisoirement : cet homme est au-dessus du besoin et réclame sa ra-

(1) « .10 vous ai (lit, c.ilDiicii miiiislrc, que je le croyais uu iiommiî alroco; je le disencorc. Son air froid, le rire iufernal dont il accompagne le récit de choses horribles, la physionomie qu'il prend lorsqu'il ne se croit pas observé, les eniloisqu'ila exercés, tout annonce que c'est un ennem i, mais cet ennemi pourra prendre de très grands services. (Arcli., Al'':i,r>9.)

(2) Un espion de Ueinhard écrit que l'abbé Louis s'entendait avec les Lamelli. Iteaumarchais, d'après lui, mil Ilciniiard et Louis en présence, mais ils manilestiTcnt l'un pour l'autre une grande dcliance, et n'entrèrent point en relations. (Arcli. iOid.)

LKS l'HL'CTIDORIENS ET LES RÉI'UBLIQl'ES VASSALES. 075

diation définitive et Heinhard désire être autorisé à stimuler son zèle en la lui laissant entrevoir (\).

Il parle aussi d'un émigré traître C..., qui lui avait dénoncé A... comme jouant double jeu. Cet homme était en relations avec le baron d'Auerweck, un des agents les plus actifs et les plus dangereux de l'Angleterre, d'après Reinhard. C... proposa de livrer le baron au Directoire en l'attirant perfidement à Paris; mais il désirait s'y rendre avec lui. Voilà quel était son plan. 11 déterminerait Auorweck à faire semblant de trahir l'Angleterre et à proposer ses services au Directoire, afin de se rendre sans obstacle à Paris cl d'y renouer les intrigues anglaises, et G... le ferait ainsi tomber dans le piège. 11 offrait au (îouvernement français de se remettre en ses mains et même de rester en prison jusqu'à ceque Auerweck fût arrêté. Reinhard écrit à I^aris que le Directoire peut 'paraître accepter l'offre de C... et lui donner une espèce de sauvegarde; mais faire aller Auerweck à Paris sans cet homme, serait prendre un part i beaucoup moins sûr; et Reinhard serait exposé à jouer un rcMe double qui ne peut lui convenir. Il est d'avis qu'on permette à C... devenir en Fi-ance pour s'en assurera son arrivée; s'il

(I) Ccl espion l'a prévenu (juc de nombreux émigrés île mar<|ue sfint venus rendre hommage au prince: parmi eux, il a vu le baron de Drelcuil, le duc de Laval-Monlmorency et son lils, le baron d'Escars, le duc de la Vauguyon, Scpleuil, f.oveinor Morris, Crawford, ministre d'Anglelcrre.

Keinliard, lui-même, pendant toutes ses opérations, était espionné par des agents du Directoire (jui envoyaient parfois des dénonciations contre lui.

U s'occupait aussi de l'Aliemagnn. D'après le récit d'un de ses agonis, il écrit (il nivôse an V) (|uc M. d'Haugwil/ est plus antirévolutionnaire «iirantirépublicain; il aurait été dans sa jeunesse porté vers le mysticisme, à cause de son esprit mélancoli(|ue. Maintenant il réorganise la Cranc-niaçonnerie ; une association de nobles, i)rétres et autres rgoisles s'est formée en Allemagne (lour accaparer les sociétés franc-maçonnes; c'est réalisé en Prusse: un édii du roi reconnaît la société franc-ma< onnc comme i)ersonne morale, i>ermel à toute loge d'avoir son sceau particulier, d'acquérir des biens, de paraiirc en justice. M. de Haugwitz en est le protecteur principal. II se rend pompeusement avec son épouse dans les assemblées principales. La franc-maçonnerin est devenue ainsi pour le gouvernement royal une arme défensive, en faveur de la monarchie, offensive contre la république. Il est probable (ju'on cherchera à établir nn-me chose en France cl à y glisser des parents d'émigrés. Heinhard croit néanmoins • que ces sociétés pourraient l)icn par la tendance de l'esprit de corps à rindéi)cndancc et au pouvoir, devenir un jour fatales à leurs protecteurs, au n)oyen surloni des formes mystérieuses dont elles s'onvelopjient» et (ju'on pourrait plus tard en Urcr grand |iarli. (Arch., At S'y.»).

(•76 LE niliKf.TOIRE.

attirait le baron dans le piège, on le mettrait en liberté; s'il ne tenait point parole, on le rléporterait. I^c baron d'AuerwecU serait une bonne capture, car c'est un liomme d'esprit et de talent. Le baron vint voir Reinhard et voulut tâter le terrain (comme C... l'avait annoncé) par quelques insinualions; mais Reinhard esquiva une réponse directe, et le baron, assure-t-il , se retira assez déconcerté. Reinhard écrivit à Delacroix qu'il n'avait pas reparu. Au fond, il ne désirait pas être mêlé directement à ce guet-apens, et se méliait de C... très justement,

Après le 18 fructidor, Reinhard eut à surveiller de nouveaux pn tscrits politiques; ainsi, le :2 Nivôse an VI (:2^ décembre 1797), il mande au Directoire qu'il croit Carnot près d'Altona. Mais il eut bientôt à négocier avec un personnage célèbre par son impudence et son infamie. Montgaillard voulut jouer près de l'ambassadeur du Directoire à Hambourg le même rôle qu'il avait joué l'année précédente auprès de Lallemand à Venise (1). Le 20 nivôse (18 janvier 1798), Reinhard écrit qu'il a eu avec lui « une conférence dont la préface a été une conversion entière à la constitution de l'an III, et le serment d'un attachement profond et inviolable à la République >\ Montgaillard lui déclara qu'il allait dire tout ce qu'il savait, lui dévoiler les complots de Pichegru, et lui révéler que les uiembres du Sénat de Berne et l'avoyer Steiger avaient formé, de concertavec l'Angleterre, le plan de troubler la Franche-Comté, et que des frégates anglaises devaient débarquer des émigrés à Port-Vendres. Il s'engagea à remettre au Directoire tous ses papiers dès qu'il aurait la permission de venir à Paris; « il ne demande, dit Reinhard, pour ses services qu'une dernière place dans un bureau ou la liberté de se retirer dans un pays neutre ». (Lettre du li pluviôse.) Ce désintéressement subit chez un pareil homme n'était guère naturel! Après l'avoir refusé d'abord, il remit des noms d'agents de l'Angleterre et d'émi-

'I) M. l'ingaud dans son ouvraRC si inlcrcssanl •■ Vt\ agcnl .sccrcl... le comte d'Aiilraigues » l'a 1res hicn caractérise (p. dW) « d'Avaray emporté par la jalousie a ai)pclé un jour d'Antraigues • la fcur des drôles ». Cette (lualilication appartient hicn i)lutot à M'intgaillard ; puliliiiucment parlant, d'Antraigucs était un \ivcur, Montgaillard est un |)r(jbtitué ».

grés avec des clefs de chifTres, et révéla des complots. Ileinhard déclare au Directoire qu'il n'a aucune confiance dans son zèle républicain; mais il croit plutôt que ce dénonciateur veut exercer des vengeances particulières contre d'anciens alliés : peut-être même espère-t-il trouver moyen de servir l'Angleterre, de celte façon! Fn autre intrigant, connu de Reinhard, le soupçonne d'être un agent de Carnot. C'était alors la mode d'accuser Carnot de manfpuvres ténébreuses contre la llépublique!

Montgaillard écrivit au Directoire pour protester de la pureté de ses intentions. Elle est prouvée, suivant lui, par ses révélations; mais il est des choses qui ne peuvent être écrites : il en est aussi dont les preuves ont été déposées et qu'il peut seul retirer (ii, ce qui exigera un travail considérable. Il se déclare prêt à prononcer le serment de haine à la royauté, et, pourprouver sa sincérité, il envoie des clefs des chiffres de la fameuse correspondance Klingjin.

Mais Reinhard est envoyé en Toscane et remplacé par le défroqué Roberjot. Montgaillard remet ù ce dernic!- des pièces plus ou moins fabricjuées concernant Tichegru et d'autres fructidorisés, et lui donne en outre quelques renseignements. Mais Roberjot nommé à La Haye |)artit pour Rastadt. Champigny Aubin le remplaça quelque temps à La Haye et négocia aussi avec Montgaillard. Le lo brumaire an VII, il envoya au Directoire une collection de notes sur les personnages marquants de l'émigration et de la coalition, faites par Montgaillard, et qui, somme toute, ne contenaient guère que des commérages, des anecdotes peu authentiques, adroitement arrangées [tour flatter les haines du Directoire, niais peu de révélations nouvelles de quelque importance. Champigny Aubin paraît alors très content du traître; Roberjot lui a dit qu'il avait reçu de Montgaillard des avis utiles, que le Directoire s'en était déclaré satisfait, et avait manifesté l'intention de reconnaître ses services, et il le lui rap[)elle : « je dois ajouter qu'il m'a également fourni des renseignements précieux, et je ne puis m'empêcher de le recommand(T à votre hienveillance ». Mais, très

(I) 11 avait cli'jà jouù ce Unir au\ royalislcs, V. I. U, |i. O-ii, imle i.

078 LE DIRECTOWIE.

peu de temps après, Monlgaillard lui joue ses tours ordinaires. Cliampigny très mécontent s'en plaint au Directoire et soutient que lloberjot a protégé Montgaillard avant lui, et qu'il ne peut, lui, encourir dans cette affaire aucune responsabilité. Mais Roberjot adresse de Rastadt, le 13 nivôse (i2 janvier), à Merlin, une lettre assez émue pour déclarer qu'il n'avait pas protégé Monlgaillard et qu'il s'en était toujours méfié. Chacun maintenant se défend avec énergie d'avoir jamais accueilli un pareil drôle!

« Vous vous rappelez, citoyen. Directeur, (juc le Directoire me permit de commimiquer avec Monlgaillard, qu'on lui promit de le laisser tranquille dans un pays allié à la Hcpublique, s'il remettait lespicles dont il disait être muni. Il m'en donna quelques-unes, mais surtout un mémoire historique; il donna ordre à ses parents de m'en adresser d'autres qui se trouvaient dans un département, dont vous avez rec'u une partie. Il avait choisi la Hollande pour sa retraite!

<< Si Champigny appelle une forte recommandation que de lui parler d'un humme qui peut lui être utile pour les renseignements qu'il ('tait dans le cas de lui procurer, et qui pouvait le mettre au courant des manœuvres de l'abbé de tirades (1) qui était chargé d'agiter la Hollande, je n'ai jdus besoin de m'arrêter à ses expressions. Mais s'il entend par là annoncer au Directoire exécutif que je prends un intérêt très vif à Montgaillard, il no m'a jamais compris ».

<' Veuillez, citoyen Directeur, faire revenir le Itirectoire exécutif de l'impression que la lettre de Champigny lui a faite. Je n'ai vu Montgaillard, je ne l'ai suivi que parce que j'y étais autorisé et parce que je pouvais apprendre de lui une multitude de faits relatifs à la conspiration de IMchegru (•? ), ([u'il me paraissait nécessaire de dévoiler que j'ai transmis dans le temps.

<' J'ai l'ail passer ses pétitions au Directoire exécutif: c'était à lui

(I) Dans ses nulcs sur les oniigrcs cl les personnages du ii^nips, Monlgaillani (lil (|ue l'ahhé de Prailes a beaucoup de connaissances et d'espril. C'est une lole ardcnle, un ennemi de la lévoluUon, animé d'un vif désir de vengeance, el <|ui voudrait, lors du retour de la royauté, des supplices cl des chambres ardentes; • il a les nioL-urs 1res libres et un profond mépris pour les dogmes de la religion dont il est le ministre ». Jacobi ministre de l'russe à Londres paraît avoir un esprit subtil el délie. Il aurait en l'an V. délivré plus de 300 passeports à des émigrés comme sujets prussiens, pour la Suisse, la Hollande el même la France, movcniianl cinq giiinées pièce, el il n'y avait jamais de rat)ais même pour les l>lus recominaiidés. (Arcli. Nat., AK^'TO.)

(-2; Il disait avoir sur elle une cciilainc de lettres iniporlaules.

LKS FRUCTIDOHIENS ET LES RÉPUBLIQUES VASSALES. 679

àjuger si elles pouvaient être obtenues. Vous savez que je n'y ai pas mis un intérêt assez \if pour faire croire que je le recommandais fortement (1). (Arch. Nat., AF^ 44.)

(1) ^lontgaillarcl écrivit de La Haye, le 2> vendémiaire an Vil, à un directeur, pour lui vanter longuement ses services. « Un instant d'erreur, disait-il, m'avait séduit. «Ha voulu l'expier et il énuniére les révélations (ju'il a faites à Lallcment et autres. Il cherche à s'excuser de n'avoir pas remis les papiers qu'il avait si bien promis, et prétend qu'il a failli être victime des poignards royalistes à Venise, qu'il est encore « poursuivi ciiaque jour sur le territoire de la république batavc, ()ar leurs assassins et leurs agents ».

11 lit ensuite l'adhésion la plus complète au gouvernement de Bonaparte et lai proposa des pièces. Le 3 ventôse an H (-2;} février 180'*), il adressait de Toulouse au préfet de police de grandes protestations de zèle pour le gouvernement consulaire qui a bien voulu oublier ses écarts politi(iues, « je le chéris, je verserais mon sang pour le défendre, j'ai donne mes deux enfants à la république, mon fils aine est embarqué à Boulogne. Je viens de lire en frémissant les attentats médités contre le chef auguste de l'État, et je vois, à la tète des coupables, un homme que l'opinion publifiue semblait investir d'une gloire et d'une reconnaissance pour ainsi dire nationales. J'avais su autrefois que cet homme n'avail été étranger à aucune des pratiques adoptées par certains individus frappés le 18 fructidor, que cet homme avait coopéré avec un assentiment complet de toutes ses facultés, quoiqu'il ne rougit pas depuis den dénoncer lui-même le rhef,ie m'étais borné à mépriser dans le silence de mon C(eur un général qui avait tant promis cl souvent beaucoup accordé aux ennemis militaires de la République (ainsi souligné) et qui, dans le sein même de la Képubli(|ue, osait placer sa lenomniée à coté de l'immortcile gloire du premier Consul.

• Dans la plénitude de sa clémence, le premier Consul avait Jeté un voile de grandeur sur cette époque de troubles, nion devoir m'ordonnait de m'exprimer à cet égard vis-à-vis de plusieurs fonctionnaires [tublics, je n'hésitais point à leur faire part de mes doutes sur la fidélité de ce général (ainsi souligné), je puis invoquer et vous offrir sur ce sujet des témoignages authentic|ues ».

• Aujourd'hui je crois de mon devoir, et je m'honore d'offrir au gouvernement dans voire personne, tout ce que les fatales circonstances dans lesquelles je fus [ilacé il y a huit ans me forcèrent à savoir de la conduite des généraux l'icliegru et Moreau. »

Après avoir fait les plus basses protestations de zèle, et entassé dénonciations sur dénonciations, il a l'impudence d'ajouter : » je n'ai jamais, el tic serai Jamais le dénonciateur dr personne •; et, après de nouvelles llagorneries : • si vous jugez, citoyen conseiller d'Etat, (|u'aucunc des cIkiscs relatives aux généraux l'ichegru et Moreau en l'an IV et l'an V, et venues alors à ma connaissance, puisse intéresser le gouvernement, sous le rapport de l'opitiion publique, ou de toute autre matière que je puis connaître et qu'il m'appartient encore moins de juger, veuillez me faire connaitre vos ordres : la loyauté et la fidélité les exécuteront. Si vous désirez que je me rende à Paris, je sacrifierai tout ici pour avoir l'honneur de vous réitérer de vive voix l'expression des sentiments qui remplissent mon cœur; « je m'estimerais heureux s'il pouvait m'étre permis de vous ètr«^ utile, cl je verserais volontiers mon sang, j'ai l'honneur de vous le réi>elcr, pour défendre la gloù'c cl les jouis du (numicr

080 LE DIRECTOIRK.

11 insiste encore sur ce point. On voit qu'il ne se croit pas accusé seulement d'avoir été trop confiant, mais d'avoir sciemment favorisé les fourberies de Montgaillard pour se faire valoir, car il finit sa lettre en disant qu'il peut être trompé par un fripon, mais qu'il ne trompe pas ceux qui lui donnent des preuves d'estime et d'attachement. Après avoir cru acheter à Montgaillard des documents écrasants pour ses adversaires, le Directoire avait dû reconnaître qu'il avait été joué, comme les émigrés l'avaient été avant lui. Du reste, Montgaillard devait commettre encore bien d'autres infamies.

Il y eut un nombre immense de négociations de ce genre dans beaucoup d'autres villes.

Le Directoire a payé beaucoup de traîtres, qui souvent l'ont dupé, mais parfois lui ont fourni des renseignements précieux. Il fut aussi trompé bien souvent par de faux révolutionnaires. Ainsi d'Antraigues était admirablement renseigné sur les actes les plus secrets du Directoire par Vannelet, qui d'abord royaliste zélé, avait feint de se rallier à la révolution. (]et homme, qui paraissait être uniquement occupé d'affaires d'argent, avait été chargé par le Directoire lui-même d'une mission secrète en Prusse; exerçait dans les finances des emplois importants, connaissait personnellement plusieurs Directeurs, ainsi que Talleyrand, correspondait avec Honnie r lors du congrès de Rastadt, et avec les ambassadeurs du Directoire à Berlin et à Madrid. Il était aussi en relations avec

Consul ■. El il insiste encore pour (]u'on acceple (c'esl-à-iiiic (|u'on acliéle) ses papiers el ses délaUons.

Mfireau aéléairétc le 28 pluviôse précédent (15 février). Moiilgaillard a deviné aisément que le premier Consul serait enchanté de publier des papiers quelconques compronu-ttanl son ennemi aux veux des naïfs, et(|u'il ne sera pas ])lus uviseaul que les fructiduriens sur leur \érital)le valeur prohante. Aussi veutil profiler de roccasion pour obtenir la faveur du gouvernemcnl cl lui tirer de l'argent. S'il disait vrai, il serait 1res coupable pour n'avoir pas dénoncé aux fruclidoricns, Moreau avecPichcgrrr. Mais peu lui importe.' 11 pourra sagncr ainsi de l'argent, el il n'a pas de réputation à perdre! .\prés s'être tu si longtemps, il va accuser Moreau; Bonaparte sera très corrtcntde lui jeter celte prétendue révélation à la tête, aussi Montgaillard la lui sert à l'instant; il a un assortinienl de dénonciations, de révélations venaiU toujours corroborer les accusations du plus fort, el il les exhibe au moment le plus favorable à ses intérêts. 11 rappelle, mais avec plus d'esprit, le célèbre calomniateur el faux témoin anglais, Titus Oalcs.

LES FRUCTIDORIEXS ET LES RÉPLBLIOUES VASSALES. 681

des hommes importants de toute espèce, militaires, marins, administrateurs, diplomates, et connaissait ainsi tous les dessous de la politique directoriale. Il savait par Ramel la situation exacte des finances dans tous ses détails. Il eut l'habileté de surprendre les instructions données à Sieyès fl), lorsqu'il partit pour Berlin comme ambassadeur, et comme il était très partisan de l'alliance prussienne, il les fit parvenir à Frédéric-Guillaume III. D'Antraigues qui correspondait avec le roi de Xaples, recevait de Vannelet les informations les plus précises sur les agissements du Directoire en Italie. Cet homme était partout, et à la difTérence de tant d'autres, il n'envoyait que des renseignements exacts.

Les hommes à double face ne se trouvaient pas seulement dans le monde des publicistes, des agents politiques, des diplomates : on verra plus loin qu'il en existait une quantité, à l'intérieur de la France, non seulement parmi les gens qui s'occupaient de politique ou exerçaient des fonctions, mais dans les classes inférieures.

(1) Pingaud, Un ageni secret sous laRrvoluAion et l'Empire, p. 200cl suivantes. Vannelet avait su amasser dans les affaires une grande fortune. Il avait surpris les preuves de la complicité dAzara dans la chute du gouvernement pontiûcal; prévenu le Grand Maître de Malte, quelques semaines d'avance, et averti d'Autraignes qu'un puljliciste strasbourgeois profitait de ses relations avec Cobenzl pour surpren(ire les secrets de la politique impériale. -Nos finances, écritil au commencement de l'an vu, vivent des ossements de la Hollande qui est elle-même ruinée .. Il était iilus antircvolulionnaire que royalisle.

FIN Dl" TROISIÈME VOLUME.

Page 1