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CHAPITRE XIII

CONQUKTE DR l'ÉGYPTE.

I. — Desseins de Bonaparte sur l'Égyple.— Les envoyés français en Turquie.— Quels motifs ont poussé Bonaparte et le Directoire à faire l'expédition d'Egypte.

II. - néjiart de Bona|)artc. — H s'empare de Malle par trahison.

III. — Prise d'Alexandrie. — Resi>eit all'ecté de Bonaparte pour 1 islamisme. — Marche sur le Caire. — Bataille des Pyramides. —Occupation du Caire.

IV. — Désastre d'Aboukir. — Ronajiarle et son armée emprisonnés en ICgypte. — Déclaration de guerre de la Tuniuie. — Insurrection des Maltais. — Blocus de Malte i)ar les alliés.

V. — J.e Czar cherche inutilement à établir une entente entre la Prusse et l'Autriche. — Il promet un cor|>s de secours à l'Aulriche. — En France, loi sur la conscription militaire. — Le Directoire éprouve de graves échecs en voulant secourir les Irlandais unis.

Le 10 août 171)7, Bonaparte écrivait au Directoire. « Les îles de Corfon, de Zante, de Céphalonie, sont plus intéressantes pour nous que toute l'Italie ensemble. Je crois que si nous étions obligés d'opter, il vaudrait mieux restituer l'Italie à THnipercur et garder les quatre îles qui sont une source de richesse et de prospérité pour notre commerce. L'Empire des Turcs s'écroule tous les jours : la possession de ces îles nous mettra à même de le soutenir autant que cela sera possible ou d'en prendre notre part ». Il déclarait aussi que si la France voulait abaisser l'Angleterre, elle devait s'emparer de l'Egypte. C'était, en peu de mots, exposer un système politique qui pouvait bouleverser le monde. La conquête de l'Egypte était depuis quelque temps le but vers lequel Bonaparte dirigeait tous ses efforts : c'était en vue de cette expédition qu'il s'était emparé de la flotte et des arsenaux de Venise.

Mais pour posséder l'Egypte, il fallait envahir Iraîtreuse-

ment une contrée appartenant à un empire avec lequel on était en paix ; et depuis longtemps on faisait à ce même empire de belles promesses et des propositions d'alliance. Mais de telles considérations n'arrêtaient jamais ni Bonaparte, ni le Directoire. D'ailleurs les révolutionnaires, tout en cherchant à entraîner la Turquie dans des guerres contre l'Autriche et la Russie, et à la faire travailler au rétablissement de la Pologne, avaient déjà offert à d'autres puissances de s'indemniser de leurs pertes, en la démembrant, et ils espéraient que-le sultan accepterait pacifiquement la conquête de l'Egypte par l'armée de Bonaparte. Nous croyons utile d'indiquer ici très brièvement les rapports qui avaient existé entre la Turquie et les révolutionnaires jusqu'à l'expédition de Bonaparte.

Sémonville (1) fut envoyé à Constantinople, à la place de M. de Ghoiseul-GoufTier, ambassadeur de Louis XVI. Le gouvernement turc faisait des difficultés pour recevoir ce ministre. Lebrun, pour les lever, envoya à Constantinople un certain Descorches (2), ci-devant marquis de Sainte-Croix, agent

(1) Le 11 mai 1793, le Conseil exécutif provisoire lève la suspension prononcoc contre Sémonville et accepte sa justification. On l'avait inculpé au sujet (l'un passage d'une lettre de Talon à Louis XVI, (|ui ligure dans les pièces relatives au procès du roi. (.\rcli. Nat., AF^^, ~:>.)

(2) Descorches avait reçu une mission révolutionnaire en Pologne; à son retour en novembre i~'.H, il fut envoyé à Constantinople pour révolutionner le Levant, faire partir M. de Clioiseul-Goullier, déterminer la Porte à accepter Sémonville et à conclure une alliance avec la République. Descorclics pénétra en Turquie |)ar Raguse, sous le nom de Bernard, commerçant : la Porte ne le reconnut point; elle autorisa seulement les négociants français de Constantinople à nommer deux députés qui traiteraient les affaires de commerce avec le Reis F.ffendi. Il prétend, dans un rapport (4 pluviôse an lY), avoir obtenu que Sémonville serait reçu à Conslanlinople, mais sans caractère pul)lic. On lui accorda de s'établir au palais do l'ambassade; ou était, assure-t-il, sur le point de le reconnaître publi(|uemcnt, lors(|u'on api)rit que Verninac allait le remplacer. Cet agent se vante beaucoup et déblatère avec violence contre Sémonville « conseiller au ci-devant parlement de Paris, constamment l'espion et agent secret dans la compagnie de la reine et des ministres..., depuis l'immortel 14 juillet 178!t la corde principale des menées de Monlmorin, toujours en liaison avec la cour, tandis {|n'il faisait le patriote à l'assemblée des électeurs do Paris. ■ Il attribue son rappel aux Intrigues de Sémonville, et d('clare avec beaucoup d'aplomb que c'est une mesure désastreuse (lettre du 3 lloréal).

Le ministre Desforgucs envoya aussi à Constantinople, en pluviôse an II, un autre agent, Dubois Tliainville, chargé de surveiller Descorches. Verninac lui confia ensuite des missions à Smyrnc et en Egypte; il écrivait, le 12 fructidor an IV, à l'ambassadeur, (|ue certains Français du Levant étalaient très impru-

révolutionnaire vantartl et turbulent. Sémonville ne put se rendre en Turquie, cl Descorches exerça en fait les fonctions d'anibassadeui-jiisciu'ù, l'arrivée de Verninac, nommé à la place de Sémonville. Yerninac essaya inutilement de déterminer la Porte à contracter une alliance étroite avec la République. Il parla beaucoup du rétablissement de la Pologne, en laissant voir que son gouvernement croyait pouvoir peut-être décider la Prusse à y travailler (1).

Le ri nivôse an IV, Pichegru fut nommé ambassadeur auprès de la Porte Ottomane, mais il préféra rester en France, et le général Annibal Aubert du Bayet, ancien député à la Législative, fut envoyé à Conslantinople (2), Ce n'était point un produit des clubs, mais il semble, comme beaucoup derévolutionnaires modérés, avoir essayé quelquefois de se le faire pardonner par ses déclamations et son zèle bru3'ant. Il aurait voulu se rendre à Conslantinople par mer, malgré les Anglais, rejoindre les deux frégates, la Diane et VAlceste aux Dardanelles, et entrer dans le port de Conslantinople « avec un appareil digne

demment leur jacobinisme. Au Caire ils avaient pris les armes, s'étaient rassomljlcs pour faire l'exercice, et avaient déclaré contre-révolutionnaires les Fran(.'ais qui ne suivaient pas leur exemple. Ils avaient même essayé d'élever au Caire un temple de la Raison, mais le gouvernement local avait fini par interdire leurs parades jacobines. (Arcli. Nat., AF^' 75.)

(1) Vcrninac rend compte dans sa correspondance de plusieurs entretiens qu'il eut sur les alTaires de l'Kurope avec le ReisEITendi. Il semble en résulter que l'anibassadeur se montra très verbeux, et que le Turc se tint constamment sur la réserve. Il lui ravi de sa première conférence; aussi, le 25 vendémiaire an IV, écrivait-il :« .le croyais rcellenienl ne plus converser avec un Turc! • D'autant mieux que ce Turc lui avait demande de luii)rocurerdes vins choisis: mais bien qu'il lui en eut aussitôt envoyé une caisse, le Reis continua toujours à le faire ])arler sans jamais prendre aucun engagement.

Yerninac avait loiigtemi)s différé son audience publi(|ue du sultan parce qu'il attendait toujours les |)résents qui lui étaient destinés. Au bout de dix mois d'attente, il apprit qu'ils avaient été arrêtes à Râle, puis réexpédiés à Paris. Il annonçait, le i" ventôse an IV, qu'il allait enlin prendre le parti de recevoir son audi(!nce publique sans offrir les présents d'usage. Heun^useraent il avait à sa disposition quelques objets précieux, laissés sur récépissé par Descorclies pour être offerts au drogninn du Keis Kllciidi, et à qiiel(|ues autres personnes. (Arcli., Nat., ibid.)

(2) L'arrêté du 13 ventôse accorde à Aubert du Rayet 150,000 francs de traiteineril. Il lui donne pour secrétaires, Cara Saiut-Cyr avec 7,0()0 fraucs de traitement; Chénier (0,000) ; Perrocliel, ex-capitaine au nrdragons ('»,0(X»). Cliénicr fut rr>v<)(|ué peu de lcm|)S ajjrés.

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de la nation française (i) » ; mais la mer n'était pas libre, et le fastueux ambassadeur, au lieu de faire une entrée triomphale à Gonstantinople, aurait été très probablement capturé et expédié à Londres comme prisonnier. Le Directoire ne voulut pas risquer de le faire prendre avec le vaisseau de guerre qui l'aurait porté, et lui enjoignit, le 9 messidor (27 juin), de se rendre prudemment à son poste par Venise et l'Albanie. Le chemin était long et difficile : il s'arrêta un peu à Venise, puis conféra avec le pacha de Bosnie, et arriva seulement à Gonstantinople, le 11 vendémiaire an V ('2 octobre 1796). Il prétendit avoir reçu des honneurs extraordinaires en traversant les provinces turques, mais son prédécesseur Verninac, avant de lui laisser la place, écrivit au Directoire (18 vendémiairei, qu'il avait demandé inutilement à la Porte de faire une entrée solennelle à Gonstantinople; et, dans son dépit, il s'était décidé à prendre nuitamment possession de son poste. Aubert du Bayet s'empressa de prévenir le Directoire quil manquait d'argent, et qu'il fallait absolument lui envoyer des étoffes, des bijoux, des armes, pour faire à une foule de gens les cadeaux d'usage (2).

Le nouvel ambassadeur espérait donner aux Turcs une haute idée du gouvernement qu'il représentait, en menant le même train que les ambassadeurs de l'ancien régime, et surtout en prenant un ton révolutionnairement tranchant et despotique. Verninac, un peu avant son départ, avait obtenu de la Porte qu'elle envoyât à Paris un ambassadeur, Ali Effendi; mais il lui avait demandé inutilement l'expulsion de Ghalgrin, ex-

(1) Lettre du 23 messidor. Aubert du Bayet était alors à Toulon où il attendait les ordres du Directoire. Il écrivit le même jour à Lagarde, secrétaire du Directoire, qu'il regrettait amèrement que le gouvernement ne se fût i)as décidé à braver les Anglais et à l'envoyer hardiment par mer. (Arcli. Xat., AF-', ".■>.)

(-2) Il se plaint de n'avoir trouvé de fonds, ni |)our dé])cnses ordinaires, ni I)our dépenses extraordinaires. A'erninac avait reçu une avance de cent mille francs, mais elle était épuisée : un arrêté du Directoire, du 5 messidor, constate (|u'Aul)crt du Uayct avait reçu i.iHi francs pour faire des cadeaux à la Porte Ottomane, mais celte somme était évidemment insuflisante. Du reste. les agents (lil)l()matiques et les consuls du Levant étaient aussi exactement payés que les fonctionnaires de l'intérieur et ils étaient souvent obligés, dans l'intérêt des nationaux, de faire des avances considérables dont le remboursement se faisait longtemps attendre.

consul de France, qui se disait ministre plénipotentiaire de Louis XVIll, et comme tel, portait ouvertement la cocarde blanche et se faisait précéder d'un laquais. Verninac prétendait qu'il ne pouvait invoquer sérieusement la qualité d'Anglais, et que la Porte devait suivre l'exemple des gouvernemenls (jui avaient expulsé les émigrés, et surtout de Venise qui venait d'éloigner Louis XVIII de Vérone. Il écrivait à Paris, le 1" fructidor an IV, que si Clialgrin restait à Conslantinople, il faudrait en conclure que la Turquie ne désirait pas sincèrement l'alliance de la France.

Aubert du Bayet voulut en arrivant se signaler par une action d'éclat et terrifier à la fois et Chalgrin et la Porte. Avant d'avoir obtenu son audience solennelle, il réclama impérieusement l'expulsion du rebelle (Chalgrin, et l'interdiction formelle de porter à Gonstantinople, soit la cocarde blanche, soit des (leurs de lis, soit la croix de Saint-Louis. Il fit déclarer verbalement au drogman delà Porte qu'un homme comme lui, qui avait combattu en soldat les ennemis de la patrie, ne pouvait souffrir que l'un d'eux prît à Gonstantinople le titre de ministre d'un soi-disant roi de France; et si prompte justice ne lui était faite, il courrait sus à Chalgrin et le tuerait dans quelque rue de Péra. Cette terrible menace ne paraît pas avoir profondément ému ni la Porte, ni Chalgrin; et Aubert du Bayet qui croyait naïvement exciter l'admiration des Turcs par ses airs matamores, fut bientôt considéré à Gonstantinople comme une tête fêlée. On lui répondit simplement, au bout d'un certain temps, que la Porte avait notifié à Chalgrin et ses prétentions et ses menaces, dont Chalgrin paraît avoir attendu très tranquillement la réalisation, car, le G pluviôse, le fougueux Aubert du Bayet écrit que l'ambassadeur de Venise vient de donner une fête diplomatique aux ministres de Russie, d'Autriche et d'Alle-

(I) Après le tlo|)nrt rie M. de Choiseul-Goullier, Chalgrin ne voulut, pas conlior les rran(;ais non révoluUonnaircs aux ininislres étrangers et se déclara le cliaryi; d'airaircs du régent de France. Capitaine à la suite du régim<Mit d'Alsace, il se montrait partout en unirornic et en cocarde blanche; secrétaire des coniniandenienls du comte d'Artois, il faisait jiorler la livrée du prince à son domestique et se promenait ainsi hardiment dans Péra avec deux pistolets iliargés qui sortaient à moilii; de ses i)oches pour se défendre contre les bandits révolutionnaires (|u'il bravait ouvericment.

magne, et qu'il a invité Chalgrin avec eux. Aussi lui a-t-il témoigné vivement son indignation, et l'ambassadeur de Venise lui a dit qu'il ne « connaissait pas Chalgrin ». Impossible de se moquer davantage du pauvre Aubert du Bayet! Cependant la Porte fléchit comme tant d'autres Etats, interdit aux émigrés de porter leurs décorations, et consentit à éloigner Chalgrin; mais elle mit fort peu de zèle à le faire partir, car il attendit quelques semaines et motiva hautement son départ pour la Russie sur un congé qu'il avait reçu, afin de se rendre auprès de son roi (1).

La France jouissait depuis des siècles de grands privilèges en Orient, et ses nationaux y vivaient, sous la protection de leurs consuls et de l'ambassadeur, dans une situation toute particulière; mais depuis le commencement de la révolution, la discorde régnait dans ces petits groupes de Français, et il s'était formé un parti jacobin qui voulait tout bouleverser dans le Levant. Certains consuls avaient dû entrer en lutte avec eux, et ils avaient encouru la disgrâce du gouvernement révolutionnaire. Des intrigants, des clubistes affamés de places, avaient été expédiés comme consuls en Orient {"Ij, malgré leur profonde ignorance, et de ses mœurs, et de ses usages, et des intérêts qu'ils étaient chargés de défendre ; ils troublaient encore davantage ces sortes de petites colonies françaises, envoyaient àl'ambassade et au ministère desrapportsabsurdes, souvent calomnieux, et déconsidéraient la France aux yeux des Orientaux. L'ambassadeur français à Gonstantinople avait une foule de droits spéciaux à faire valoir, et la révolution les avait singulièrement ébranlés, soit par ses principes, soit par ses actes. Les communications étaient alors très longues

(1) Le clicvalicr de Bulel, ancien consiilà Alexandrie, rélusié à Gonstantinople depuis 1703, lui sueeéda comme agent de Louis XVIIL

(2) Ainsi le 6 octobre l"!i.{. le Conseil exécutif nomme vice-consul à Candie, un de ces commissaires ((ul opinimaient et i)illaient les Belges, • considérant » «lue, par l'un de ses derniers arrêtés, il a pris l'engagement d'employer tous les citoyens commissaires envoyés dans la Belgifiuc ». Par la même raison, le terroriste Chépy. l'im des lionnnes (]ui avaient fait le plus exécrer la Krance par les Belges, fut nommé vice-consul à Khodes, d'où il lança d'odieuses dénonciations contre la marine française, (|u'il accusait d'inaction et de làcluîtê. Yerninac écrit, le !«' fiuctidor an IV, (|ue ces dénonciations « ne prouvent «juc sa méchanceté, son inconsideration cl sa sotlisc ». (Arrh. Nat., AI' ••, ""i).

LK mKicc.Toini;. — t. m. :13

en temps de paix, et la guerre les rendait encore plus rares : il aurait fallu, pour rétablir l'influence séculaire de la France, envoyer en Turquie un ambassadeur, à la fois habile et énergique, et très bien préparé à cette mission. Le Directoire, qui avait des visées encore plus hautes, désirait armer la Turquie contre la coalition, et même la faire intervenir en faveur de la Pologne, n'avait su trouver, pour occuper un poste aussi difficile, que l'honnête, mais très insuffisant Aubert du Bayet; et il ne lui envoyait même pas d'argent! Aussi le malheureux ambassadeur ne cesse de crier misère dans sa correspondance. Déjà le 24 frimaire, il se déclare absolument obéré et implore l'assistance du ministre. Il reçut son audience solennelle le 28 nivôse seulement (1), et les dépenses nécessitées par cette réception le contraignirent bientôt à faire un emprunt de 30,000 piastres, en donnant des bijoux pour garantie (lettre du 17 ventôse). Il déclare qu'il faut faire une quantité de cadeaux (hachis), pour chaque affaire, et qu'il a besoin de beaucoup d'argent (2).

Il essaya de reprendre les négociations inutilement entamées par Verninac et de déterminer la Porte à intervenir en faveur de la France, ou tout au moins à offrir sa médiation, mais déjà en ventôse on voit par sa correspondance qu'il est assez désillusionné. Le 20 brumaire an VI, il écrit encore (|u'il a espéré aboutir, mais que la nouvelle du traité de Campo- Formio a arrêlé la négociation.

La colonie française de Gonstantinople lui donna, s'il faut l'en croire, beaucoup de désagréments. Le 4 brumaire, très peu de temps après son arrivée, il écrit <* qu'il se conduira avec les prêtres d'une manière tellement circonspecte et tolérante, qua le peuple sera pour lui ». Ceci démontre un certain bon

(1) Pour s'êli'c, parnîl-il. ninntrc'; U-op exigeant sur le cérémonial]; ses prétentions servirent uniiiuemenl à le faire attendre ])lus longtemps que les autres ambassadeurs.

(2) Dubois Thainville ccrivaiti le 3 iloréai, (|ue les prêtres et les moines étaient fort hostiles à la révolution dans le Levant. Us avaient ciianlc des mcss(!s de requiem i)our le rejjos de IViiMe du martyr Capel! Leur influence est grande en Syrie : là il les accuse de pros('rire la cocarde nationale ; et ils nont pas prête serment et ils ijardcnl leurs biens! !! Le 18 pluvi(')se an V, Kewbell décida (|ue cette dénonciation serait envoyée à Aubert du Bayet. (Arcli. Nat., AF3 75.)

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sens : nous le voyons cependant, quelques jours plus tard, demander qu'on retire de l'église des Lazaristes de Galata, qui venait d'être restituée à la France, des religieux, qu'il accusait d'avoir émigré. Rewbell l'excitait à vexer les communautés religieuses. Pas plus que ses prédécesseurs, Aubert du Bayet ne semble avoir réussi à rétablir un peu d'ordre dans nos petites colonies commerciales du Levant. On écrivait à son ministre, qu'il ne montrait ni réflexion ni bon sens, et n'était nullement considéré à Constantino'ple. Il est permis de croire , d'après sa correspondance , qu'il était assez vantard, peu perspicace, et croyait à tort produire une grande impression sur les Turcs et sur le corps diplomatique en faisant du tapage. Il paraît que le Reis Effendi tirait très bien parti des indiscrétions qui lui échappaient dans ses moments de colère. Il mourut à Constantinople, le 17 décembre 1797. Un arrêté du Directoire du 6 ventùse (24 février) rappelle Gara Saint- Gyr, son premier secrétaire, et désigne l'interprète Rufm comme chargé d'affaires jusqu'à l'arrivée du nouvel ambassadeur (L .

Après l'occupation des lies Ioniennes, on avait ordonné aux agents français, qui se trouvaient dans ces lies, d'entretenir des dations politiques en Grèce et en Albanie, et de battre en brèîhe la domination turque. Le lecteur sait déjà que très peu e temps avant l'expédition d'Egypte, Talleyrand déclarait à ernadotte dans ses instructions que la chute de l'Empire turc paraissait certaine, et que laFrance était bien décidée à en profiter et à réclamer sa part. Il était probable, disait Talleyrand, que la Russie et l'Autriche voulaient toujours se partager la

I Turquie. Bernadolte devait donc surveiller avec soin toutes les relations entre Vienne et Saint-Pétersbourg. On devine aisément (jue Talleyrand, d'accord avec Bonaparte, désirait rendre l'Autriche favorable à l'occupation de l'Egypte par les (1) Le traitement d'AuLert du Ba>et doit être payé à sa veuve jusqu'au i" ventùse, pour l'indemniser des frais de représentation, et elle conservera ce qui a été donné à l'ambassadeur pour ses frais de retour. Les plaintes si fréquentes d'Auliert du Bayet devaient être fondées. En effet, Cara Saint-Cyr, qui resta encore (juehiuc temps à Constanlinople, écrivait, le C lloréal, que la légation française manquait complélement d'argent, et que sa détresse bien connue la rabaissait au\ yeux du public.

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Français, en lui offrant plusieurs provinces de la Turquie; il espérait aussi une insurrection en l'ologne, et comptait déterminer l'Autriche à suivre la politique du Directoire en se faisant indemniser et récompenser aux dépens de la Turquie. Comme la république de Venise, l'Kmpire turc devait être sacrifiéauxcombinaisorispolitiquesdeBonaparte. Le malencontreux drapeau de Bernadotte avait empêché toutes ces négociations. Néanmoins on espérait que la Turquie ne ferait point la guerre au Directoire à cause de l'invasion de l'Egypte. Cette contrée, lui disait-on, était en fait sous la domination des beys; le sultan n'avait sur elle qu'une suzeraineté purement nominale. En réalité, la France ne lui enlevait rien, en s'emparant de l'Egypte pour venger les injures que les beys lui avaient faites, l'allé aurait d'ailleurs le plus grand respect pour la religion musulmane, et pour les propriétés des Turcs. On comptait envoyer Talleyrand à Constantinople pour faire accepter par le sultan ce singulier raisonnement.

Il y avait tout lieu de croire que l'expédition d'Egypte deviendrait populaire. Elle flattait l'imagination des uns, la cupidité des autres. Le Directoire, toujours ruiné, annonçait depuis longtemps que la conquête de l'Angleterre allait rendre riches, et la république et les républicains; mais il pouvait désormais avouer sans inconvénient que ce projet était abandonné; car tout le monde regardait la conquête de l'Egypte comme bien plus facile, et tout aussi lucrative. D'après les récits de certains voyageurs et agents français, surtout d'après ceux du consul Magallon, le public regardait l'Egypte comme la clef des trésors de l'Inde, comme un véritable pays de Cocagne, et en même temps la conquête la plus aisée à faire. Depuis plusieurs années, les révoluti(mnaires envoyaient des agents, des espions déguisés, en Egypte, dans les Échelles du Levant, et même jusqu'en Perse (1), pour susciter des troubles

(I) Ainsi Verninac, amijassadcur à Constantinople, est en conespondanoe avec deux agents, Jirugncr et Olivier, envoyés en Perse pour exciter ce pays contre la Ilussie et lui prêcher l'alliance turque. U leur écrit, les20nivùse an IV (10 janvier 1700) : Ils sont alors sur la frontière. Verninac, promet de continuer leur traitement sur le i)ied de 1:2,000 francs, jusqu'à ce qu'il ait reçu de nouveaux ordres du gouvernement. Us doivent observer la conduite de Rousseau, consul à Bagdad. Ces deux agents se font passer pour des voyageurs naluralisles. Le 7 llo-

dont ils profiteraient. On parlait beaucoup de l'Orient. Il n'est donc point étonnant que le public ait accueilli avec une vive satisfaction la nouvelle que l'expédition mystérieuse dont on parlait avec tant d'affectation était dirigée contre l'Egypte.

Quel but se proposaient Bonaparte et le Directoire en se jetant à l'improviste sur cette contrée? Voulaient-ils la conserver, pour en faire une colonie qui assurerait la domination delà France sur la Méditerranée, et provoquer les autres puissances au partage de la Turquie? Ou bien l'Egypte une fois conquise, comptaient-ils se servir de cette forte position militaire pour négocier avec les ennemis et leur faire acheter chèrement la paix moyennant l'abandon de cette contrée. Dans ce dernier cas on aurait pu également mettre la Turquie en demeure de s'inféoder au Directoire, en lui offrant la restitution de l'Egypte, ou bien tirer parti de cette conquête pour se faire donner par les Anglais le Gap de Bonne-Kspérance et d'autres colonies. Ni le Directoire, ni Bonaparte, n'avait de plan bien arrêté : Ils étaient seulement, par des motifs très personnels tombés d'accord pour faire cette expédition. Le Directoire était enchanté d'être débarrassé pendant quelque temps, d'un personnage aussi gênant que Bonaparte, et avec lui de nombreux généraux, dont il craignait beaucoup la turbulence s'il était obligé de les laisser dans l'inaction, et qu'il était fort satisfait d'employer au loin, puisqu'il fallait renoncer à la fameuse descente en Angleterre. Quant à Bonaparte, il voulait absolument frapper les esprits par des actions extraordinaires (1), et cette expédition favorisait singulièrement son ambition, car elle lui permettait d'augmenter encore son prestige par la conquête de la terre des Pharaons, et en même temps elle le désintéressait complètement aux yeux de tous de la politique du Directoire. « Il n'y a rien à faire avec ces gens-

réal suivant, il leur envoie encore des instructions avec de l'argent et des présenls à distribuer. (Arch.Nat., AF^', 7r>.)

(1) Ronaparte en revenant d'Italie avait excite- au plus haut degré la curiosité et l'entliousiasme des Parisiens, mais il lui fallait occuper les esprits par quelquechose de nouveau. Sandoz écrivait, le 18 février 1708, (jue son séjourprolongé à Paris lui était nuisible. On ne parle plus ))eaucoui) de lui, à peine au théâtre on fait altenlion à lui! Les Parisiens toujours légers, disent « que fait-il ici? pourquoi ne descend-il pas en Angleterre? » (Huffer. t.I, p. ,"^71).

là », disait-il à Marmont. Pendanl son absence, ils feraient, sans aucun doute, beaucoup de sottises et il comptait bien revenir pour jouer le rôle de sauveur. Il avait calculé que l'Egypte serait conquise très rapidement, et comme il était persuadé que le régime dictatorial, malgré tous ses coups d'Etat, ne pourrait se soutenir longtemps, il n'avait nullement l'intention de rester longtemps en Egypte pour y consolider la domination française; il comptait revenir en France, au mois d'octobre, quelques mois à peine après son départ. Les préparatifs de l'expédition furent menés avec beaucoup de rapidité. Bonaparte les dirigea en maître absolu avec sa prévoyance et son habileté merveilleuses, et le Directoire lui accorda tout ce qu'il voulut en hommes, en argent et matériel. Le général en chef choisit les généraux et les troupes qui lui convinrent; il fit venir de Boulogne des brigades destinées d'abord à l'armée d'Angleterre, d'autres de la Suisse pour les embarquer à Toulon ; les troupes de l'armée d'Italie furent dirigées vers le port de Gènes : la division Desaix quitta lîome pour s'embarquer à Civita-Vecchia, de nombreux bâliments destinés à transporter les troupes étaient réunis dans tous ces ports. Une flotte de vaisseaux de guerre devait partir de Toulon, sous le commandement de l'amiral Brueys. On a dit et répété que l'expédition d'Egypte avait élé entreprise avec une témérité extraordinaire; on a exalté le génie de Bonaparte pour avoir fait passer sa nouvelle Armada au milieu des Hottes ennemies ; tel historien a dit que la Méditerranée était couverte de flottes anglaises. Il y a là beaucoup d'exagération. On sait que lors de l'alliance entre la France et l'Kspagne, l'Angleterre avait retiré tous ses vaisseaux de la Méditerranée (1). Depuis, elle avait laissé la marine française s'emparer très tranquillement de Corfou et des îles Ioniennes. La flotte anglaise de l'amiral Jervis tenait bloquée dans Cadix la flotte espagnole, précédemment battue au cap Saint- Vincent, et ne faisait aucune incursion dans la Méditerranée;

(1) F.a nolte protégeait les côtes anglaises et iiiaiulaiscs et inquiétait les i)orts français. Le 20 mai (1"'" prairial), elle déharcjua trois ou quatre mille lioninies pour s'emparer d'Oslenfle, mais cette expédition l'ut complètement défaite, et les troupes du Directoire firent quinze cents prisonniers. «

CONQUÊTE DE l'ÉGYPTE. 583

et la veille du départ de son Armada, Bonaparte croyait encore que cette mer était complètement libre de tout vaisseau ennemi; et pendant la plus grande partie du trajet, il doutait fortement qu'il fût exposé à rencontrer les Anglais.

L'expédition d'Egypte fut tenue très secrète." Cependant lorsqu'on vit faire de grands préparatifs dans les ports de la Méditerranée, les uns en conclurent que le Directoire allait attaquer Naples ou la Sicile, les autres qu'il voulait faire une descente en Albanie ou en Epire ; mais le but véritable de l'expédition ne fut point deviné par ceux qui avaient le plus d'intérêt à entraver sa marche. Le 23 germinal (12 avril), le Directoire donna secrètement à Bonaparte les pouvoirs les plus étendus. L'armée d'Orient qui venait d'être formée, avec sa flotte et les trois nouveaux départements des îles Ioniennes, étaient sous les ordres de Bonaparte qui, pour punir les beys des Mameluks de leur alliance avec l'Angleterre et du tort qu'ils avaient fait au commerce français, devait s'emparer de l'Egypte. Il devait aussi détruire le commerce anglais en Orient, aussi loin que possible, surtout dans la mer Rouge, et par le percement de l'isthme de Suez offrir au commerce une nouvelle route vers les Indes. Il était en outre chargé de s'emparer de l'île de Malte. Bonaparte et le Directoire avaient-ils l'intention de réaliser ce plan gigantesque ? Il est très permis d'en douter. Bonaparte a trop clairement montré qu'il n'entendait point s'enfermer en Egypte. Il écrivait même du Caire, h son frère Joseph, au mois de juillet suivant, de lui acheter une maison de campagne en Bourgogne pour y passer l'hiver.

Au moment de partir pour Toulon, il apprit l'émeute de Vienne, et le brusque départ de Bernadotle. Cet événement imprévu pouvait bouleverser tous ses plans. Son vif désir de partir pour l'Egypte, lui fit envisager froidement la situation et donner au Directoire de sages conseils (jui heureusement furent écoulés. Après avoir accepté d'aller négocier à Ra-

stadt avec le plénipotentiaire autrichien, il refuse de s'y rendre sous un prétexte peu sérieux, etl'on apprend tout à coup qu'il est déjà en route pour Toulon. On a fait bien des suppositions à propos de ce départ précipité, on a même soutenu que le Directoire, irrité des menées de Bonaparte, l'avait contraint à quitter la France (1). Toujours est-il que, dans la nuit du 3 au i mai, il quitta Paris. Le 9, il arriva à Toulon. Mais il y fut retenu quelques jours par les vents contraires, et ne put partir que le 19, après avoir été prévenu la veille qu'on avait vu des vaisseaux anglais du côté de Minorque. Il rallia, sans rencontrer aucun ennemi, le convoi qui ramenait de Gênes la division de Baraguey-d'Hilliers, puis un autre portant la division Vaubois prise à Ajaccio , et non loin de Malte celui qui amenait la division Desaix embarquée à Civila-Vecchia. Il avait en tout quinze vaisseaux de ligne, quatorze frégates, soixante-douze petits bâtiments et plus de quatre cents transports. Malheureusement il y avait dans cette flotte beaucoup de vieux vaisseaux réparés à la hâte, et les équipages étaient inexpérimentés, parfois môme très mal composés.

Les Anglais qui, depuis deux ans, avaient évacué la Méditerranée puis défendu leurs propres côtes, crurent d'abord que les armements de Toulon menaçaient la Sicile, peut-être l'Albanie et ils se demandèrent ensuite s'ils ne devaient pas être employés contre le Portugal que le Directoire ne cessait de menacer d'une invasion. Le 3 avril, lord Grenville demanda à l'empereur Paul I" le secours de la marine russe.

Paul L'", le 22 avril, réponditfavorablement àlademande du cabinet britannicjue, et lui promit le secours de dix vaisseaux et de cinq frégates pour protéger les côtes de la (îrande-Breiagne. Les Anglais pourraient donc bientôt augmenter leurs forces dans la Méditerranée.

Aussitôt que l'afTaire de Bernadotte à Vienne lui fut connue, le cabinet britannique, persuadé que la guerre allait être reprise entre la France et l'Autriche, décida que des vaisseaux anglais seraient envoyés dans la Méditerranée; et le 2 mai lord Saint-Vincent, qui, jusqu'alors, s'était contenté de bloquer

(1) Mrmoircs de Miol, de Mathieu Dumas.

CONQUÊTE DE L ÉGYl'TE. 585

à Cadix la flotte espagnole, ordonna au fameux Nelson de partir avec trois vaisseaux de ligne et quelques frégates pour surveiller l'expédition qui devait sortir de Toulon. Nelson était arrivé le 17 à peu de distance de Toulon, et il aurait certainement rencontré la flotte française, si une tempête n'eût éclaté. Il ne disposait pas d'un assez grand nombre de vaisseaux pour lutter avec succès contre toute la flotte de Brueys, mais il aurait pu lui faire beaucoup de mal, si celte tempête ne l'avait protégée. Elle le rejeta sur la côte de Sardaigne , son vaisseau amiral subit des avaries très fortes, et Nelson dut perdre plusieurs jours pour les réparer. Pendant ce temps-là, la flotte française se dirigeait tranquillement vers Malte et, lorsque Nelson revint sur Toulon, il fut obligé de reconnaître qu'elle lui avait échappé : il ne put découvrir la direction qu'elle avait prise, et se dirigea vers Naples. Bonaparte put ainsi exécuter ses projets sur Malte. Mais les Anglais étaient décidés à le poursuivre avec plus d'acharnement que jamais. Avant de débarquer en Egypte, Bonaparte était décidé à s'emparer de l'île de Malte ; une attaque sérieuse lui aurait fait perdre un temps précieux et compromis son expédition, mais il intriguait depuis longtemps avec des traîtres qui devaient lui livrer cette place. Il avait toujours considéré Malte comme un poste indispensable pour assurer à la France la [domination de la Méditerranée ; sa correspondance le prouve. Le 6 vendémiaire an VI (27 septembre 1 797), le Directoire l'avait autorisé à s'emparer de cette île. L'Ordre de Malte n'était sans doute plus aussi florissant qu'il avait été, des abus s'y étaient introduits, mais ses spoliateurs et même des historiens qui auraient dû être plus impartiaux, se sont plu à exagérer sa décadence. Les chevaliers de Malte continuaient toujours à faire de larges aumônes et à protéger les chrétiens contre les corsaires barbaresques : en faisant la guerre aux infidèles [dans le Levant, ils les obligeaient à se servir pour leur commerce d'équipages chrétiens, et les populations chrétiennes en tiraient grand profit. Malheureusement certains chevaliers et même quelques ecclésiastiques de l'Ordre avaient été envahis par les idées philosophiques et révolutionnaires. Comme l'Ordre était menacé dans son existence, privé de ses biens par les

:)8(1 LE niRECTOIRE.

révolutionnaires dans un grand nombre de pays (l), ils craignaient de vivre désormais dans la pauvreté, peut-être dans la persécution, et préféraient s'allier sans vergogne aux ennemis de leur corporation, et tirer parti individuellement de sa destruction.

Le Consul français, Caruson, entretenait des intelligences avec ces ciievaliers. Pourtant les vaisseaux français avaient toujours été très bien accueillis à Malte et l'Ordre s'était montré très conciliant avec le Directoire. Ainsi le grand-maître intervint officieusement pour déterminer le chevalier de Caumont, chargé d'affaires du temps de Louis XVI, à restituer, après bien des instances, les archives elles papiers de la chancellerie à l'agent du Directoire (2). Caruson fît retirer de sa porte les armes royales; et avec l'autorisation du grand-maitre arbora la cocarde tricolore et la fit porter par les quelques Français qui habitaient Malte (lettre du 21 thermidor). Il annonçait même, le 28 vendémiaire an V, que le pape avait écrit à l'Ordre pour lai demander de le secourir contre les Français, et qu'il avait éprouvé un refus (3). Le 13 floréal an V, il annon-

(1) L'impératrice Catlierine, désircusede s'assurer un poste aussi iruporlanldans la Méditerranée, avait promis sa protection à l'Ordre de Malte dépouille de ses biens par les révolutionnaires. Son fils Paul 1"='' s'enthousiasma singulièrement pour cet ordre : par un traitédui-15 janvier 179(), il lui assura de grands avantages pécuniaires moyennant l'élahlissement d'un grand prieuré de Russie. D'après les pièces secrètes jointes au traité, il aurait même voulu quoique non catholique, être élu grand Prieur. On tourna la dilficulté en le nommant protecteur. On songea à établir une langue du noid, dans laquelle on admetrait même des noliles non catholiques. Il fallait prévoir des dinicultés de la part du Saint- Siège, mais les négociateurs espéraient son assentiment, et paraissaient d'ailleurs s'en préoccu|)er assez peu. Ravis d'avoir la protection d'un prince aussi puissant et atissi généreux, ils semblaient oublier complètement le caractère catholique de leur ordre. Même en les jugeant uniquement au point de vue mondain, on ne peut s'empêcher de les trouver bien crédules.

{•2) Arch. Nat., AF3 73. Le 4 jjluviôse an V, Caruson annonce que des chevaliers français se sont rendus en France sur le vaisseau le Sainl-Zacharic, munis de cerlilicats de résidence qu'il n'a pas cru devoir refuser. Il est écrit sur cet extrait : « Il faut faire un rapport .sur Caruson qu'il sera bon de révo(iuer, car il aurait dû consulter avant que d'accorder ces certiûcats ». Note envoyée au ministre des relations extérieures, 1."; germinal an V, Rewbell. » Copie a été envoyée au ministre de la police générale. Durand Maillane, dans une consultation du 2(ï thermidor an V, établit que les chevaliers de Malte ne pouvaient être inscrits sur la liste des émigrés.

(.1) Arch., ibid.

CONQLKTE DE l'ÉGYPTE. o87

(•ait encore que le grand-maître l'avait autorisé à mettre les armoiries de la République au dedans de sa porte comme les consuls des autres nations. Le Directoire ne pouvait donc reprocher à l'Ordre de Malte de n'avoir pas voulu le reconnaître, et d'avoir fait contre lui le moindre acte d'hostilité. Il n'avait pas pris à l'égard des révolutionnaires une attitude chevaleresque, bien au contraire !

Mais le Directoire et Bonaparte avaient besoin de l'île de Malte, comme ils avaient eu besoin de Venise. L'Otdre qui la gardait était appauvri par les confiscations, ses forces militaires amoindries, il renfermait dans son sein quelques traîtres dangereux; on peut dire néanmoins que la mort de son grand -maître Emmanuel de Rohan, survenue le 13 juillet 1797, fut la principale cause de sa perte. S'il était resté un an de plus à la tête de l'Ordre, sa direction énergique, sa perspicacité, son courage personnel, auraient déjoué les projets des révolutionnaires, et Bonaparte obligé de ne plus compter sur la trahison, n'aurait probablement pas tenté un coup de main chanceux. Il eut pour successeur le comte Ferdinand de Hompesch, bailli de Brandebourg. Avant lui, aucun Allemand n'était parvenu à la grande maîtrise ; les chevaliers le choisirent paj'ce qu'ils espéraient que l'Empereur protégerait particulièrement un grand-maître allemand. Il n'en fut rien; et l'ordre dut bientôt reconnaître qu'il lui aurait été impossible de faire un plus mauvais choix. Hompesch a été fortement accusé d'avoir commis une ignoble trahison (1) ; en tout cas, il est certain qu'il fît preuve de sottise, d'incapacité, et même de lâcheté.

A la fin de 1797, Bonaparte envoya à Malte le secrétaire Poussielgue et plusieurs autres agents, qui se mirent en relation avec certains chevaliers et quelques habitants de Malte. On voit, par sa correspondance, que les commandeurs Bosredon de Ransijat, directeur des finances, Fay, directeur des forlifi-

(I) Hompescli était un homme d'une grande famille, doué de qualités extérieures; il avait une belle et noble figure; il plaisait beaucoup ;» cause de son :i(Tal»ilité, et on ne l'avait pas regardé jusqu'alors comme un incapable. On (lit pourtant que les traitres travaillèrent activement à le faire nommer, parce qu'ils comptaient sur sa crédulité et sa mollesse.

r;8S LE niiiECTOiHi!:.

cations, Touzard, ingéniour, chef de l'artillerie, lui donnaient dcp renseignements complets sur la place. Amati, ambassadeur d'l']s|)agne, était aussi du complot, ainsi que le commandeur de Dolomieu et un chevalier de Barras, cousin du directeur. Poussielgue vint trouver le bailli de la Tour du Pin, lui proposa de servir "les projets du Directoire, el lui fit en son nom de belles promesses; le bailli indigné le dénonça à Hompesch el réclama son arrestation immédiate, mais le grandmaître prétendit qu'il ne fallait pas mécontenter le Directoire; et au lieu d'arrêter Poussielgue, il lui permit de séjourner à Malle et le laissa conspirer avec la plus complète liberté. Hompesch reçut encore bien d'autres avertissements. Ainsi MM. de Truchess el do Bray, envoyés par l'Ordre au congrès deRastadl, lui avaient formellement annoncé que les Français allaient attaquer Malle. Le bailli de Schonaului écrivit aussi de Rasladt, qu'il avait été prévenu de celte attaque, grâce à l'indiscrétion d'un secrétaire de Treilhard, el il déclarait à Hompesch qu'il se déshonorerait, s'il ne soutenait pas un siège d'au moins trois mois. Le grand-maître fui averliégalement par Lomellini, receveur de l'Ordre à Gênes, et par le chevalier de Clermont Montoison (|ui lui remit sa lettre. Mais par sottise ou poltronnerie, peut-être par un vil calcul, il ne tint aucun compte de tous ces avis. Kl pourtant l'amiral Brueys avail déjà paru devant Malle, le 3 mars précédent, avec quelques bâtiments de guerre, et sous prétexte de prendre de l'eau il avail examiné toute la côte à son aise, et était revenu à Toulon; mais Hompesch ne s'en inquiéta nullement.

Le 0 juin, quatre-vingts bâtiments français étaient devant Malte. Les chevaliers fidèles, et la plupart des habitants de l'île, manifestèrent la plus vive inquiétude. Hompesch seul affectait de ne rien craindre. Dolomieu, l'alfidé du Directoire, avait écrit à son complice Ransijat, d'afiirmer au grand maître (|uc la llolte française n'avait aucune mauvaise intention contre Malle, lieaucoup de choses nécessaires à la défense avaient été négligées systématiquement. Le 9, toute la flotte était arrivée; elle occupait, dil-on, sept lieues d'étendue. Bonaparte, comm(! l'avait fait Brueys, envoya un aide de camp demander au grand-mailrc l'autorisatiun de prendre de l'eau : il avait

COiNOUKTE DE l'ÉGYPTE. 580

ordonné à ses officiers, pour le cas on celle aulorisation serait accordée, de se jeter sur les forlifîcalions aussilot après le débarquement, et de s'en emparer par surprise. Le grand-maitre invoqua un article de la paix d'Ulrecht qui interdisait à l'ordre de recevoir dans ses ports plus de quatre vaisseaux de guerre armés. Il avait déjà fait, trois mois auparavant, la même réponse à Brueys qui n'avait nullement prolesté. Bonaparte fit aussitôt déclarer au grand-maître qu'à cause de ce refus il devait traiter l'ordre en ennemi (1). Le Conseil lui écrivit une lettre pour lui rappeler qu'il était tenu d'observer les traités, et qu'il avait toujours été en paix avec le Directoire. Bonaparte ne pouvait rien répondre, il ne faisait pas la guerre, mais une expédition de pirate.

Il y avait alors dans Malte trois cent vingt-deux chevaliers, près de trois mille hommes de troupes régulières et environ douze cents miliciens mal exercés. Hompesch avait eu soin d'envoyer les dignitaires les plus fidèles à l'Ordre dans des postes éloignés, et de confier à des affidés de Bonaparte les postes les plus iuiportants. Ilansijal, aidé par Doublet, secrétaire du grand-maître, qui était depuis longtemps gagné à Bonaparte, et par le chef de l'artillerie son complice, arrangea tout pour assurer le succès des envahisseurs : les défenseurs de Malle ne recevaient ni vivres ni munitions. Les troupes de Bonaparte débarquèrent sur sept points à la fois; elles occupèrent aussitôt les petites îles de Gozzo et de Comino. Le bailli de Loras, qui commandait la défense, eut peut-être tort de vouloir défendre toutes les côtes de l'île de Malte, et de ne pas se réfugier immédiatement dans la cité Valette, où il aurait tenu tête aux envahisseurs pendant des mois; les Français s'emparèrent de cette suite de fortifications défendues par des forces insuffisantes et arrivèrent devant la Yalelte, la capitale. La situation était tellement forte, qu'un grand-maître énergique aurait pu tenir longtemps et forcer Bonaparte à se retirer

(I) lîonaparlt' déclara racétieuscmciit iiiic HoniiiPsch avait vink; un dos premiers devoirs do S(ni ordre qui était riiospitalilo. 1,'liospilalilo pour une IloUe do <|uatrc cents hàtiiuents et une annoc de trente; mille hommes!... Uonaparte avait, comme les révolutionnaires, l'Iiahitudo do lancer de mauvaises plaisan- Icries au faible, qu'il dépouillait plus encore par perfidie que par force.

:i'JO LE DIRECTOIRE.

pour éviter les Anglais. Mais Hompesch restait enfermé dans son palais et n'avait gaitle de se montrer. Les chevaliers fidèles étaient désespérés. Ransijat déclara en public qu'il ne voulait pas combattre les Français; et le grand-maître fut obligé de l'envoyer en prison pour le sauver de la colère des chevaliers et des Maltais. Quelques habitants avaient élé gagnés par les révolutionnaires, mais la grande majorité leur était hostile : les Maltais, exaspérés, s'agitaient, poussaient des cris de fureur contrôles traîtres et massacraient des chevaliers fidèles que les agents secrets des envahisseurs leur dénonçaient perfidement comme vendus à Bonaparte, Ils tuèrent aussi plusieurs révolutionnaires. Hompesch perdit alors tout à fait la tête (c'est la version de ceux qui lui sont le plus favorables), et voulut capituler à tout prix. Kn vain, le bailli de Loras le supplia de se réfugier avec les troupes fidèles dans les forts, où il pourrait encore tenir assez longtemps pour attendre le secours de la flotte anglaise : « Si l'on ne prend pas ce parti, lui dit-il carrément, il n'y aura pas d'abîme assez profondpourcachernotrehontew.Cefutbieninulile; Hompesch, dans un simulacre de conseil, auquel n'assistaient pas des dignitaires dont il craignait la fermeté, décida qu'on traiterait avec Bonaparte. Le 11 juin, au matin, il donna l'ordre de ne plus tirer et envoya à Bonaparte une ambassade composée de deux chevaliers, de quatre notables Maltais, de l'ambassadeur de Naples, Frisani, et du secrétaire Doublet : elle était conduite par Ransijat qu'il avait tiré de prison pour régler cette honteuse capitulation. Bonaparte les reçut à bord du vaisseau VOrient, et les traita avec beaucoup de hauteur : « Malheur aux vaincus, leur dit-il, voilà mon principe ». Malte elles îles voisines furent cédées au Directoire. Les chevaliers français eurent le droit de rentrer en France avec une maigre pension de sept cents francs par an. Bonaparte n'en voulait d'abord donner que six cents, il accorda sur la demande de Ransijat cette légère augmentation. La pension devait être de mille francs pour les sexagénaires. La résidence des Français à Malte serait regardée comme une résidence en France. Les chevaliers originaires des républiques Cisalpine, Romaine, Ligurienne et Helvétique devaient être traités comme les Fran-

CO.NQUKTE LIE l'ÉGYI'TE. o9I

<;ais. Quant à Hr)mpesch, on peut dire que Bonaparte proclama officiellement >a trahison en lui donnant une récompense magnifique. La République devait, au congrès de Rastadt, user de son influence pour lui procurer en Allemagne une principauté égale à celle qu'il venait de perdre; et, en attendant, elle lui accordait une pension annuelle de trois cent mille francs, et six cent mille francs de suite, comme indemnité de son mobilier 1). Hompesch, pour excuser ce traité si honteux ne savait que répéter : « Il n'y a rien à 'faire, tout est perdu. » Il n'est pas étonnant que le bailli de la Tour du Pin lui ait répondu avec indignation : « C'est maintenant , Monseigneur, que tout est perdu, et surtout l'honneur (2) ».

La ville fut rendue dans la journée du i2. Le 13, au matin, Bonaparte y fit son entrée : il trouva quinze cents pièces de canon, trente-cinq mille fusils, douze cents barils de poudre, une infinité d'armes de toute espèce, et de grandes richesses. Il y avait dans File une telle provision de grains qu'elle devait nourrir toute la population pendant six mois, et permettre à la garnison de soutenir un siège de deux ans. Hompesch fut traité comme il le méritait. Bonaparte ne s'inquiéta point de lui; il vint humblement trouver son vainqueur, qui le congédia bien vite, après lui avoir compté son argent dont il retint la moitié pour ses dettes. Il lui fut enjoint de quitter Malte. Certains chevaliers suivirent l'expédition d'Egypte comme volontaires, les autres furent expulsés de l'Ile. Malgré la capitulation, on s'obstina à traiter en émigrés les chevaliers qui voulurent rentrer en France, et leur pension ne fut pas payée. Quant à Hompesch, il dut partir de Malte avant Bonaparte, et se réfugier à Trieste. Il fut bientôt accusé formellement de trahison par le grand-prieuré de Russie. Il prétendait toujours

(1) On a (lit pour excuser un peu Hompesch que Douhlot, nansijat, et les agents de Bonaparte l'avaient persuade que l'Ordre de Malte ne serait soutenu ni par Naples ni par l'Autriche, et que sa perle étant certaine, il valait mieux abandonner .^Iaite et ses iles et accepter en Allemagne une principauté où il pourrait reconstituer l'ordre. Il aurait d'autant mieux accepté cette proposition, qu'il y trouvait son avantage personnel ; mais il n'aurait jias vendu l'ordre de propos délibéré.

(•î) Les dernicra jours de l'Ordrede Malle, parle C" de la Tour du Pin la Charce. r.evue de la Révolution, I. V, p. 307.

.'■)!(:2 LK DIUKCTOTHR.

rester grand-maître de l'Ordre, mais l'Empereur lui déclara qu'il ne le soutiendrait pas contre les chevaliers et il donna sa démission le 7 juillet 171)9. Il vint ensuite en France pour essayer de se faire payer sa pension de trois cent mille francs, mais on n'écouta point ses demandes (1). Traqué par ses créanciers, méprisé de tous, il mourut dans la misère.

Bonaparte resta cinq jours à Malte pour organiser une administration nouvelle. Les biens ecclésiastiques furent confisqués en grande partie, tous les prêtres qui n'étaient pas originaires de l'île exilés', les appellations au métropolitain et au pape interdites. Les chevaliers traîtres furent récompensés; Ransijat devint président de la municipalité nouvelle, d'autres re(;urent des places ou de l'argent. Bonaparte quitta Malte le 11) : les chevaliers, sauf quelques vieillards, reçurent l'ordre de partir dans deux ou trois jours. Les révolutionnaires français prirent plaisir à briser et saccager les trophées, les armoiries de l'Ordre, à brûler ses bannières, à piller et détruire une foule d'objets précieux qui rappelaient les temps glorieux de l'Ordre : ils ne tardèrent point à exaspérer les Maltais.

La flotte française se dirigea vers l'île de Candie ; là elle apprit par un navire de commerce qu'une flotte anglaise parcourait la Méditerranée, et, le 25 juin, cette nouvelle fut confirmée par un vaisseau français qui revenait des cotes de Naples (2). Bonaparte, le 10 messidor (28 juin), adressa une proclamation à ses soldats pour leur apprendre officiellement (jue l'Lgypte était le but de l'expédition : il leur faudrait, disait-il, faire de grands efforts, mais ils devaient compter sur la victoire; il les exhorta à, ne pas offenser les préjugés religieux des habitants; il leur rappelait les égards

(l)Oii a dil pourtaiil ([ii'il avait re<ii un secours du quinze mille francs.

(2) « n fallait, (lit Thiers (l. X, p. X) avoir l'audace de Hoiiaparte pour oser perdre queUpies jours à Malle « ayant les Anglais à sa poursuite ». C'était sans iloute lieaueoup risquer, mais il ne croyait pas que les Anglais fussent en force à sa poursuite, il espérait même qu'ils étaient restés en face de Cadix.

CONQUÊTE DE LKGYPTE. 393

qu'ils avaient témoignés aux évêques en Italie et leur enjoignait de traiter de même les imans et les nnuftis. Il menaça de peines sévères ceux qui ne respecteraient pas la discipline, et commettraient des actes de violence ou de pillage. Comme la flotte marchait lentement, Bonaparte envoya en avant la frégale la Junon, pour prendre des informations à Alexandrie et lui amener le consul de France.

Par un bonheur extraordinaire, l'expédition française devait toujours échapper à Nelson. L'amirauté anglaise avait décidé que la flotte de Cadix serait renforcée de huit vaisseaux de ligne et de deux brûlots, et que lord Saint-Vincent confierait à Nelson onze de ses meilleurs vaisseaux en le chargeant de surveiller la Méditerranée. Elle ne connaissait pas encore le véritable but de l'expédition de Toulon. Cet important commandement était donné à Nelson de préférence à deux contre-amiraux plus anciens. Il arriva d'abord avec cette flotte puissante dans le voisinage de Toulon, ne découvrit rien, puis se dirigea vers la Corse, puis vers Naples. Le gouvernement napolitain, avait été averti que l'expédition n'était pas dirigée contre lui : craignant d'irriter le Directoire, il ne lit pas bon accueil aux Anglais. Nelson apprit un peu plus tard à Messine que Bonaparte s'était emparé de Malte, et était ensuite parti au loin. 11 comprit alors que les Français voulaient faire une descente en Egypte. Il se mit à la poursuite de leur flotte, passa près d'elle pendant la nuit sans l'apercevoir, la dépassa et arriva à Alexandrie le :28 juin; mais à son grand étonnement il n'y trouva aucun vaisseau français et ne put obtenir aucun renseignement. Il partit aussitôt dans la direction de la Syrie. « J'irai jusqu'aux antipodes, disait-il, pour découvrir ces ennemis du genre humain ». S'il avait attendu deux jours, il les aurait rencontrés.

Le 30 juin, Bonaparte apprit par la Junon, revenue d'Alexandrie, que Nelson avait apparu devant cette ville avec une flotte redoutable et qu'il était à la recherche de l'expédition. La mer n'était donc plus libre : il n'y avait pas un instant à perdre. La flotte française arriva le 13 messidor (l'"'" juillet) près d'.Vlexandrie. La mer était très mauvaise : Btmaparle lit débarquer ses troupes non sans beaucoup de diflicullé, à

o94 LE DIRECTOIRE.

l'anse du marabout. Les Français arrivèrent le lendemain matin aux portes d'Alexandrie. Cette ville n'était défendue que par une vieille muraille flanquée de quelques tours; ils l'escaladèrent aussitôt. Kléber, qui commandait l'assaut, fut blessé d'une balle au front; mais les Arabes et les Turcs, qui essayèrent de défendre la ville, furent bientôt défaits et les babitanls se soumirent. Bonaparte avait tout sujet de craindre d'être attaqué à l'improviste par la flotte anglaise : il résolut de marcher sur le Caire, espérant devenii" maître de ''Egypte par la conquête de la capitale des Mamelucks. Il adressa, le i2 juillet, aux Égyptiens une longue proclamation en arabe, pour les soulever contre la tyrannie des Mamelucks. Il eut soin d'exciter leur convoitise pour les richesses de leurs oppresseurs, et de leur annoncer qu'il leur apportait la liberté. Il leur déclara qu'il professait ainsi cpie sa nation, le plus grand respect pour Dieu, son prophèle et le Coran. « Nous autres Français, leur dit-il, nous sommes de vrais musulmans. N'est-ce pas nous qui avons détruit le Pape qui disait qu'il fallait faire la guerre aux musulmans. N'estce pas nous qui avons détruit les chevaliers de Malte, parce que ces insensés croyaient ipie Dieu voulait qu'ils fissent la guerre aux musulmans (1) ». il adressa les plus terribles menaces à ceux qui prendraient parti pour les Mamelucks; « tous les villages qui prendraient les armes contre l'armée seront brûlés », et cette disposition fut impitoyablement exécutée; et l'on mit beaucoup moins de zèle à appliquer celles qui menaçaient les pillards d'un châtiment terrible. On a beaucoup vanté les proclamations d'Egypte, où le style oriental paraissait aux Français heureusement imité, mais elles étaient destinées à faire plus d'impression sur eux que

(1) Les Oriontiuix n'ctaiciit |)as assez sots pour avaler do ]>ar.eilles hourdes. Us coni[)renaient très l)ien que les Français (|ui envahissaient leur pays n'avaient pas détruit le pape, et Tordre de Malte, pour leur faire plaisir, à eux, mais i>our faire du butin et s'emparer de leurs territoires; et toutes ces hypocrites paroles ne les empêchaient pas de; craindre le même sort. Pour mieux les convaincre que les révolutionnaires étaient dignes d'être musulmans, l'>ona[)artc aurait dû ajouter qu'ils avaient assez coupé de têtes de prêtres et <le chrétiens pour rendre les Mamelucks jaloux, et que dans ce moment même ils déportaient en niasse les prêtres soumis au Pape, dans des pays empestés.

CONQUÊTE DE l'ÉGVPTE. 595

sur les Égypliens. Ces sophismes, ces vagues promesses de liberté ne pouvaient avoir de succès que dans les pays de l'Europe entamés déjà par la révolution.

Bonaparte en déclamant ainsi espérait faire accepter un changement de maîtres comme une délivrance, par les populations très diverses que les Mamelucks avaient dominées jusqu'alors. Les Cophtes, anciens habitants de l'Egypte, subissaient depuis des siècles un joug très dur; certains d'entre eux s'étaient mis au service des maîtres du pays pour le recouvrement des impôts, et prenaient leurrevanche en les volant; mais cette population n'était nullement disposée à se soulever. Les Arabes, descendants des envahisseurs de l'Egypte, étaient beaucoup plus nombreux; on comptait parmi eux un certain nombre de marchands et de propriétaires : les fellahs cultivaient la terre et menaient la plus misérable existence. Les Arabes- Bédouins vivaient dans une indépendance sauvage. Tous ces Arabes, marchands, cultivateurs ou nomades, avaient fréquemment à se plaindre des maîtres actuels du pays, mais ils n'étaient nullement disposés à en accepter d'autres de mœurs si différentes, et ils se méfiaient de leurs protestations bruyantes de respect pour le mahométisme. Les Turcs, en petit nombre, étaientgroupésautour du pacha envoyé par la Porte, et avaient aussi peu d'influence que lui dans le pays. L'Egypte appartenaiten faitaux Mamelucks. Ils avaient formé jadis une garde à cheval composée d'esclaves achetés surtout en Circassie, et cette milice était devenue maîtresse de l'Egypte. Les Mamelucks avaient pour chef dix-huit beys, et chaque bey était maître absolu dans sa province, et commandait à quelques centaines de Mamelucks qui lui étaient étroitement liés. Chaque Mameluck avait deux fellahs à son service. Ce corps ne se recrutait que parmi des jeunes esclaves achetés au loin. Deux beysdominaientalors les Mamelucks, c'étaient Mourad, guerrier intrépide, et Ibrahim, politique habile et astucieux. On ne peut dire au juste quel était le nombre des Mamelucks : les uns l'ont estimé à huit mille, d'autres à douze mille. C'étaient des cavaliers admirablement montés, pleins de vigueur et de courage; mais l'armée française était également composée d'excellents soldats, et elle avait en outre sur les Mamelucks la supério-

r;i)() LE DIRECTOIRE.

rite du nombre et de la tactique. Bonaparte écrivit au pacha d'Kgyptequ'ildevait voirson arrivéeavecplaisir, puisqu'il allait le débarrasser de la tyrannie des beysqui le tenaient au Caire sans aucune autorité. Il laissa trois mille Français à Alexandrie, sous le commandement de Kléber, et, le 18 messidor (6 juillet), se dirigea sur le Caire par le désert de Damanhour, qui était le chemin le plus direct. 11 fit en même temps remonter le Nil parune flottille.

Les soldats, à qui l'on avait fait de si merveilleux récils sur rOriont, furent cruellement désillusionnés, lorsqu'il leur fallut marcher plusieurs jours dans le sable, sous un soleil brûlant, sans ombre, sans eau, car les Arabes qui les harcelaient sans cesse, avaient détruit tous les puits. Ils tombèrent bientôt dans le découragement le plus profond (1). Lorsqu'ils arrivèrent enfin sur les bords du Nil, ils poussèrent des cris de joie, mais ils furent encore bien désappointés devant l'aspect misérable des villages. Le blé ne manquait pas, mais ils n'en étaient pas moins privés de pain, parce qu'ils n'avaient ni moulins ni fours. Ils mangeaient des pigeons, des légumes, et se rafraicliissaient avec d'excellents melons d'eau ; mais ils n'avaient d'autre boisson que l'eau du Nil , et elle leur donna des maladies. Ils disaient qu'on leur avait débité des contes sur les merveilles de l'Orient, et déblatéraient contre les savants qui suivaient l'expédition, parce qu'ils avaient, disaient-ils, trompé leur général sur l'Egypte. Les Mamelucks parurent pour la [»remière fois le 10 juillet, mais il n'y eut ce jour-là qu'une simple escarmouche. Le 2o messidor (13 juillet), la flottille qui remontait le Nil fut vivement attaquée par les chebecs des Egyptiens ; l'armée arriva à son aide. Mourad, avec ses Mamelucks, vint alors livrer bataille aux Français. Bonaparte divisa son armée en cinq carrés au milieu desquels étaient l'état-major et les bagages; les canons étaient placés aux angles. Les Mamelucks les chargèrent de tous côtés avec fureur, mais il leur fut impossible de les entamer. Mourad dut se retirer après avoir perdu deux cents hommes. L'armée française remonta

(1) « nonnparte vit les braves I.annes et Mural, cux-mômcs, saisir leurs chapeaux, les jeter sur le sable et les l'oulcr aux |)ie(ls ». (Tliiers, Révolution panraise, t. X, p. 30.)

CONQUÊTE DE l'ÉGYPTE. 597

le Nil; le 3 thermidor (21 juillet , elle arrivait au village d'Kmbabeh, àcinq lieues du Caire. Mourad l'attendait là pour arrêter sa marche; il avait rallié tous ses Mumelucks, et amené avec eux les Spahis, les janissaires du pacha qui n'avait point tenu compte des belles paroles de Bonaparte. Le Caire est sur la rive droite du Nil; Mourad s'était établi sur la rive gauche. Le village dEmbabeh était protégé par une fortification grossière, un boyau garni de canons qui ne pouvaient être déplacés. Ce mauvais retranchement était défendu par de p a u^'res troupes. Mourad y avait placé un petit nombre de janissaires du pacha, et les nombreux fellahs, valets de ses Mamelucks. Ces derniers s'étendaient sur la plaine à droite du camp, entre le Nil et les grandes pyramides. Bonaparte résolut de les battre d'abord, puis d'enlever le camp après leur défaite. Il divisa son armée en carrés et marcha sur l'ennemi. Mourad et ses Mamelucks chargèrent avec beaucoup de vigueur le carré de Desaix, puis celui de Régnier, mais ils furent toujours repoussés. La division Dugua les assaillit alors par derrière et les mit complètement en déroute. Les deux divisions Bon et Menou marchèrent sur Embabeh, s'en emparèrent, et firent un grand carnage de ses défenseurs. Les Mamelucks, qui tentèrent de s'y réfugier, furent repoussés avec de grandes pertes et beaucoup d'entre eux jetés dans le Nil. Près de deux mille Egyptiens furent tués! Les pertes des Français ne s'élevèrent qu'aune centaine d'hommes tués ou blessés. Les soldats firent un grand butin sur le champ de bataille, car les Mamelucks avaient des armes très belles, de riches vêtements, et des bourses pleines d'or. Beaucoup d'entre eux avaient été noyés dans le Nil. Certains soldats, pendant plusieurs jours, se mirent à pêcher leurs cadavres pour les dépouiller.

L'armée française entra deux jours après dans le Caire : elle y éprouva encore des déceptions, car cette ville, sauf le quartier des Mamelucks, se composait d'une immense quantité de huttes de terre, entassées dans des ruelles étroites, et ne répondait en rien aux splendides descriptions qu'on lui avait faites de l'Orient. Les Français croyaient d'abord y trouver une multitude de jouissances, mais ils continuèrent à subir des privalions pénibles; et comme ils n'avaient aucune communication

avec la France, l'ennui îes envahit bien vite, depuis les généraux jusqu'aux simples soldats. Bonaparte fit en peu de temps de prodigieux efforts pour organiser le pays, s'assurer les services des Cophtes, persuader aux musulmans que leur religion serait respectée et honorée, intimider l'immense population du Caire, et empêcher les incursions des Bédouins. Il envoya Dcsaix à la poursuite de Mourad, qui s'était réfugié dans la haute Egypte. Ibrahim, après avoir battu en retraite du côté de la Syrie, avait rassemblé des troupes, et était revenu assez audacieusement attaquer les nouveaux maîtres de l'Egypte. Bonaparte envoya d'abord Régnier contre lui, puis rejoignit l'expédition quelques jours après : il fit reculer Ibrahim jusqu'à Salhehey, ville sur la frontière d'Egypte, et le repoussa dans le désert de Syrie. La conquête de l'Egypte paraissait complète, mais Bonaparte, en revenant au Caire, apprit que sa flotte avait été détruite le 5 août par les Anglais.

Nelson, arrivé d'abord à Alexandrie avant la flotte française, s'était dirigé vers la Syrie dans l'espoir de la rencontrer, puis avait longé les côtes de l'Asie Mineure, s'était dirigé vers la Grèce, et ne pouvant apprendre nulle part où ét;iit la flotte qu'il poursuivait, il avait abordé en Sicile. A Syracuse, les autorités napolitaines redoutant toujours la colère du Directoire, ne voulaient pas lui permettre de se ravitailler : il y parvint cependant (1), car les populations accueillaient très bien les Anglais.

Il repartit dans la direction de la Morée, et apprit par des vaisseaux marchands qu'on avait vu un mois auparavant la

(1) Dans deux di-i)('clies liu 1" Ihcimitlor ('t août), Laclu-ze, alors charge d'aflaires du Dirccloirc à Naplcs, se plaint que Nelson ait ctc bien accueilli à Syracuse. Il reconnaît q ue le roi de Na|)les lui a fait déclarer (jue le gouverneur d(! Syracuse n'avait pu empcclier Nelson d'entrer dans le port, mais il alîectc de n(.' point croire à cette iirotestation. Il prétend (pie l'article 8 du traité de i)aix interdisant de recevoir à la fois dans les ports jdus de (juatre vaisseaux ennemis, \eul dire (pic le roi de Naples ne peut recevoiràla fois (|ualre vaisseaux, dans tous les |)orts de son royaume, cl non dans tel on tel port, comme son ministre l'entend {Revue de la licvolution, t. 10, p. Vi, 2" partie).

CONQUÊTE DE LÉGYI'T£. 599

flotle française près de Candie. Évidemment l'Egypte était le but de l'expédition; les Français avaient dû y débarquer, mais il était fort possible que leur flotte eût cherché un abri plus sûr que le port d'Alexandrie; peut-être même était-elle bien près de Toulon. Nelson se dirigea au plus vite vers Alexandrie. Il était dans une cruelle anxiété : la poursuite obstinée à laquelle il se livrait depuis si longtemps serait peut-être inutile la gloire, qu'il avait rêvée lui échappait 1 Malheureusement pour la France, ceux qui dirigeaient l'ex'pédition avaient un peu manqué de prudence, et la flotte tout entière était encore près d'Alexandrie, dans la rade d'Aboukir. Nelson, transporté de joie, ordonna de l'attaquer immédiatement : « Demain à pareille heure, dit-il à ses officiers, j'aurai conquis la pairie ou un tombeau à Westminster ».

En quittant Alexandrie, Bonaparte avait prescrit à Brueys de faire entrer sa flotte dans le port ; si les eaux étaient trop basses pour qu'elle pût y pénétrer, Brueys devait la conduire le plus tôt possible à Corfou, en laissant seulement à Alexandrie les bâtiments légers, deux vaisseaux de ligne d'un faible tirant et quatre frégates. Brueys fît faire des sondages; on trouva que l'eau à l'entrée du port était trop basse pour les vaisseaux les plus iinportants. Il craignait d'ailleurs, s'il réussissait à faire entrer tous ses bâtiments dans le vieux port, d'y être bloqué par quelques vaisseaux anglais. Il établit donc sa flotte près d'Aboukir, le long de la cùle, sur une longue ligne protégée à une extrémité par le fort d'Aboukir et à l'autre par une batterie. Il ne put se décider à partir pour Corfou, et abandonner ainsi l'armée avant de savoir ce qu'elle était devenue : car les Arabes interceptaient alors les communications; d'ailleurs les provisions lui faisaient défaut. L'expédition était partie de Toulon avec deux mois de vivres, elle n'en avait recueilli à Malte qu'une petite quantité et il avait fallu en fournir à l'armée de terre. Les environs d'Alexandrie étaient absolument stériles, et l'on avait une peine extrême à s'y procurer quelques approvisionnements. Brueys apprit seulement le 28 juillet la prise du Caire (1) ; il reçut le lendemain

(1) Depuis le 8, il n'avait pas rei-u de nouvelles de Bonaparte.

un convoi de vivres que Bonaparte lui avait envoyé de Cîizey. 11 trouva sans doute qu'il n'était pas suffisamment approvisionné, et Nelson le surprit le 1'"' août devant Aboukir.

Les vaisseaux français étaient rangés en ligne le long de la côte. Brueys ne croyait pas qu'ils fussent jamais exposés aune attaque du côté de la terre. Mais Nelson ordonna aune partie de son escadre de se jeter dans le passage étroit qui séparait la flotte française de la côte, et de la mettre ainsi entre deux feux. Le vaisseau anglais le Culloden, en abordant ce passage, échoua contre un récif, dont il ne put se dégager que le lendemain ; mais les bâtiments qui le suivaient exécutèrent avec succès cette manœuvre hardie, et bientôt une grande partie de la flotte française fut attaquée des deux côtés. Ce danger avait été si peu prévu, qu'il fallut à la hâte mettre en état les batteries des vaisseaux français tournées vers le rivage, lorsque le combat était déjà commencé ; et la discipline était si mal observée dans la flotte, qu'une pa^^tie des équipages se trouvait à terre (1). L'escadre anglaise avait attaqué à six heuics du soir; pendant la nuit, au milieu du combat, on conduisit de force aux vaisseaux plusieurs centaines de matelots qui se trouvaient dans Alexandrie ou sur la côte. Les Français résistèrent avec beaucoup d'énergie; mais bientôt plusieurs de leursvaisseaux furcntdémontés, d'autres pris. L'amiral Brueys fut tué par un boulet de canon^ Nelson blessé à la figure. Le vaisseau amiral français VOrient, de cent vingt canons, prit feu et sauta vers dix heures du soir. Le combat continua toute la nuit avec acharnement. Le lendemain matin, la flotte française était à peu près détruite : deux vaisseaux de ligne, deux bâtiments inférieurs étaient brûlés, une frégate coulée, neuf vaisseaux et deux frégates pris. L'amiral Villeneuve réussit à s'échapper avec deux vaisseaux et deux frégates de l'aile droite, qui n'avait pas été prise entre deux feux. Les Anglais avaient J été tellement maltraités, qu'ils ne songèrent pas à le pour- ' suivre.

Ce désastre anéantissait complètement tous les plans que

(1) Brueys écrivait ànon;ii)arle, le 1.1 juillet, (lu'on sonihlait avoir fait un choix Unis l'année de mer pour lui donner ce «lu'ily avait de plus mauvais.

CONQUÊTE DE l'ÉGYPTE. 601

Bonaparle avait formés. Celle vaillanle armée, dont le débarquement avait été favorisé par un bonheur si extraordinaire, se trouvait emprisonnée dans sa conquête. Les communications par mer entre la France et l'Egypte ne se trouvaient plus assurées; le but politique de l'expédition était complèlement manqué. Le 30 juillet, Bonaparte écrivait encore à Brueys de se rendre dans la rade d'Alexandrie le plus vite possible, et de repartir pour Corfou, dès qu'il aurait réuni assez de vivres : « 11 faut, lui disait-il, jusqu'à ce que nos affaires soient décidées, que vous occupiez une position qui puisse en imposer à la Porte ». Le désastre d'Âboukir avait rendu ce plan absolument irréalisable. Le Directoire n'ayant plus de flotte dans la Méditerranée, ne pouvait désormais ni proposer le partage de la Turquie àl'Autriche pour lui faire accepter le bouleversement de l'Italie, de l'Allemagne et de la Suisse, ni forcer le sultan à accepter le fait accompli de la conquête de l'Egypte, en se contentant d'explications dérisoires. Il était évident, au contraire, que le sultar allait se joindre bien vite aux ennemis de la France. Quant à Bonaparte, ses plans d'ambition personnelle paraissaient également anéantis. Après de brillantes victoires , il se trouvait emprisonné avec son armée ; et tout était perdu si ses soldats cédaient au découragement. Il sut dissimuler les sentiments qui l'oppressaient, et montra la plus grande fermeté d'àme. Il chercha adroitement à atténuer l'importance de cette défaite, et à présenter un nouveau but à l'activité des siens. Il écrivit à Kléber, le 22 août : « Ceci nous obligera à faire de plus grandes choses que nous n'en voulions faire ». Il déclara à ses officiers que désormais l'armée devait se suffire à elle-même, qu'il fallait avant tout la préserver du découragement; on pourrait ensuite se servir des navires que l'Egypte possédait encore pour faire une attaque contre les possessions anglaises et démembrer la Turquie. Puis revenant à son rêve de renouveler l'expédition d'Alexandre : «Nous sommes peut-être, disait-il, destinés à transformer l'Orient». Il envoya Desaix combattre Mourad Bey dans la haute Egypte. Sonlieutenantremporta àSédiman, surlesMamelucks, une sanglante victoire, le 10 vendémiaire an VII (7 octobre 1798); puis après une suite de petits combats, il conquit l'Egypte jus-

qu'aux cataracies. Bonaparte déploya la plus grande activité pour soumettre complètement et organiser l'Egypte; mais malgré tousses efTv)rts, malgré son affectation souvent ridicule de respect pour le culte musulman, il ne réussit point à vaincre la répulsion des populations pour une domination étrangère. Nulle part ses soldats n'étaient en sûreté; il lui fallut souvent recourir à des mesures de rigueur, à des exécutions terribles, sans pouvoir jamais assurer complètement la sécurité de son armée.

Après la défaite d'Aboukir, les plus optimistes devaient s'attendre à voir la Turquie déclarer la guerre au Directoire. « Talleyrand est-il à Constantinople? » demandait Bonaparte, le 19 août. C'était un peu naïf, de la part d'un homme qui avait déjà étudié son caractère. Ce rusé diplomate devait venir à Constantinople, pour convaincre le sultan qu'on lui avait rendu service en lui prenant l'Egypte ; mais il n'était nullement pressé de partir. 11 avait, avant le départ de l'expédition, averti du son véritable but le drogman Rufîn qui faisait l'intérim de l'ambassade de Constantinople, en le chargeant de rassurer le Divan sur les intentions du Directoire, et d'obtenir que les Français des Echelles du Levant ne fussent pas victimes de la fureur des Turcs, lorsque l'invasion de l'Egypte serait connue. Rufîn eut deux conférences avec le Reis EfFendi, mais ne parvint pas à lui en imposer. Talleyrand n'entendait nullement s'exposer à être enfermé dans le château des Sept- Tours (l); il ne voulait risquer une pareille négociation qu'à bord d'un vaisseau de guerre, escorté d'une flotte imposante. Lorsqu'il vit que les Turcs n'étaient nullement disposés à se laisser enguirlander, il se garda bien de venir à Constantinople et fit nommer, le 16 fructidor (2 septembre), Descorches ambassadeur en Turquie. Mais le 26, il reçut de Rufin une dépêche l'avertissant que les Turcs étaient très irrités de la perte de l'Egypte et qu une rupture était inévitable. Dès qu'il avait été informé du débarquement de l'armée française en

(I) I.e m llieimidor {;i août), Talleyrand ('ci'it à Rufin : « Ne craignez pas les Sepl-Tours. Outre que la Porte ne parait plus capable d'un tel acte, vous devez vous rassurer en considérant (lu'elle a ici un otage qu'elle ne voudrait sans doute pas compromettre «.Mais ilaimcniieux laisserd'autres en courir le risque.

COxNQUÉTE DE L EGYPTE. 803

Egypte, le ministre turc était venu trouver Rufin, et lui avait signifié de ne pas sortir de l'ambassade. Bientôt il lui fut enjoint de retirer les attributs démocratiques et l'effigie de la Liberté qui étaient à sa porte. L'émotion était très vive à Constantinople et dans les Échelles du Levant : les Français porteurs de la cocarde tricolore étaient insultés. Les Anglais et les Russes promettaient leur appui au sultan. Le 23 août, la flotte russe quittaitSébastopol : elle était composée de six vaisseaux de ligne et sept frégates, et portait quinze cents hommes de troupes de débarquement. Le sultan proclama la guerre sainte le l*""" septembre (Ij, et, le 2, Rulin fut enfermé au château des Sept-Tours; de nombreux Français furent arrêtés et emprisonnés dans le palais de l'ambassade. Le 3, la flotte russe, commandée par l'amiral Uschakoff, qui avait été pour les Turcs un terrible adversaire, dans la guerre de 1789, arriva à Budjukdéré, et fut saluée par les acclamations enthousiastes des Turcs, qui cette fois ne voyaient plus dans les Russes des ennemis, mais des protecteurs. L'escadre russe, renforcée par une escadre turque, devait attaquer les îles Ioniennes; mais comme les Turcs n'étaient pas prêts, l'expédition ne partit que le 1*"' octobre, Gerigo, Zante Céphalonie, Sainte-Maure, peu fortifiées et défendues par de faibles garnisons, furent facilement occupées. Les coalisés vinrent bloquer Corfou, le 4 novembre, mais le général Chabot se défendit énergiquement, et la place ne capitula qu'après un siège de trois mois (2i. Un détachement français de quelques centaines d'hommes avait été cerné à Nicopolis par les troupes du pacha de Janina, et les

(1) Cette déclaration de guerre ne fut connue en France que le mois suivant. Talleyrand, bien que la rupture fut déjà presque certaine, voulut à tout hasard, donner des instructions à Descorclies. Il devait déclarer d'abord que l'Egypte serait gardée parle Directoire tantque durerait la guerre avec les Anglais; puis suivant la tournure que prendrait cette négociation, il pourrait proposera la Porte de laisser l'Egypte au Directoire avec tous ses revenus, en conservant sur elle une suzeraineté absolument fictive; ou bien, si celte offre n'était pas acceptée, comme on devait s y attendre, il offrirait de réchanger contre les iles Ioniennes. Le Directoire cro>aitqueIa Porte convtitait ces îles pour être débarrassée de la propagande révolutionnaire que les agents français faisaient en Grèce et en Albanie. Mais quelques jours après, on apprit la déclaration de guerre avec certitude, et il fallut renoncer à envoyer Descorclies en Turquie.

(2) Les habitants de Corfou. comme les Maltais, prirent parti pour les assiégeants.

()0i LE DIHECTOIRE,

prisonniers avaient clé traités avec beaucoup de barbarie. Bonaparte avait établi dans l'ile de Malle une commission de gouvernement avec injonction de se rapprocher le plus possible des loiw françaises sans ofTenser les préjugés des habitants, et avec elle des municipalités, un tribunal, des juges de paix, une commission des domaines nationaux. Chaque ordre religieux était réduit à un seul couvent, et ses revenus devaient être employés à la subsistance des religieux et au soutien des pauvres. Regnauld de Saint-Jean-d'Angély avait été nommé commissaire du'gouvernement. S'il faut en croire le général Vaubois, commandant de Malte (1), il annula aussitôt la commission de gouvernement et s'empara de toutes les attributions civiles. Il n'était pas facile d'administrer cette nouvelle conquête; Bonaparte avait laissé fort peu d'argent. « Il n'y avait, dit Regnauld, rien dans les caisses de l'ancien gouvernement vidées dans celles du payeur Estève avant le départ de l'escadre ». Et il fallait acquitter des dépenses urgentes ('2), Bonaparte avait permis de vendre jusqu'à six cent mille francs de domaines nationaux; mais les habitants ne voulaient pas en acheter, et les négociants français auraient voulu obtenir ces biens à vil prix. Regnauld se plaignit immédiatement du dénuement des hôpitaux, et de la rareté des vivres, car la cour de Naples fermait aux Maltais les ports de la Sicile. Comme il voulait agir en proconsul, il se brouilla bientôt avec Vaubois. Il fît enlever l'argenterie de la cathédrale. Vaubois assure que ce fut malgré lui (3). Il y eut entre eux une scène très violente au sujet de la vente des biens nationaux (4). L'occupation frauçaise, l'hostilité des Siciliens, avaient causé rapidement une grande misère (5), -diverses mesures, décrétées par Regnauld, sa

(!) Le 2()l)rumaiie an IX (11 noveiiil)ie 1800), Vaubois envoya au iircmier Consul un i< .loiirnal du siège el du blocus de Malte ».

(-2) Leltre du 3 thermidor (Arcli. Nal., AK3, 73).

(3) D'après Vaubois, cette mesure iinpoliliiiuc fut la cause de l'insurrection, mais on prit pour prétexte que l'argerU manquait pour la solde, et le général déclara que s'il avait formellement refusé d'y souscrire, on eût exploiter perfidement sa résistance pour lui faire pcîrdre la confiance du soldat. (Arcli., ibid.)

(i) La Commission, suivant Vaubois, duts'inclineidevant Regnauld après quelque résistant^e; « il eu fut outré au point de se livrer à des propos, à des menaces même dont le ridicule seul pouvait ('galer l'impudence ». {Ibid.)

(:>) Kegnaud écrit déjà le 9 fructidor qu'on man(|ue de vin; il n'y a plus de

CONQUÊTE DE l'ÉGVI'TE. 605

dureté, sa hauteur, son esprit de persécution achevèrent d'exaspérer les Maltais. Dansce pays, les prêtres étaient très influents, et il semblait faire tout son possible pour les réduire au désespoir. « A force, dit Vaubois, de répéter qu'on n'aurait jamais de repos, qu'on ne les eût déportés, qu'on ne les fusillât, ils sentirent qu'il n'y avait plus rien à ménager ». Aussi le 9 fructidor (26août),Regnauld annonce quelques mouvements populaires à cause des suppressions de couvents : il reconnaît que l'évéque contribua à les calmer par un mandement. Regnauld avoue déjà, le 12 fructidor, que la situation est très difficile, car les caisses ont été vidées; et à cause delà guerre, les impôts et les droits sont d'un mince produit; « les églises n'ontplusd'argenterie, oatrèspeu»(l).Lebléseulestabondant, à cause des immenses provisions qui avaient été faites; « si le pays n'est pas secouru sous peu, il ne lui restera que du pain, de l'eau et des armes ». Sur ces entrefaites, la nouvelle du désastre d'Aboukir arrive à Malte (2). On continuait à fermer les couvents. Le 16 frucLidor (2 septembre), le peuple s'attroupe dans la cité vieille, en criant qu'il veut défendre la maison de Dieu, et empêcher qu'on ne prenne l'argenterie des églises. L'agent du Directoire se sauve, la petite garnison est massacrée; partout on s'insurge. L'aqueduc qui conduit l'eau à la ville est coupé. Vaubois fait fermer les portes, rassemble la garde nationale et la fait aussitôt cerner et désarmer par ses soldats. On venait malheureusement de réarmer des milices locales dans la ville et dans les campagnes. Une proclamation ordonne à tous les habitants de remettre leurs armes, sous peine d'être fusillés (3). Les insurgés sont défaits, et, le 18, les

communicalions avecJa Sicile. I.e 1-2 (29 août), il aiiiinnce qu'on s'approvisionne seulement par Tripoli et Tunis.

Le grand-maître Hompescli, et plusieurs chevaliers exilés de Malte, ont laissé des dettes importantes; on n'en a pu faire encore qu'un état incomplet et il ne peut être payé avec les .'«KJitKM) francs de biens nationaux alfectés par Bonaparte à cette dépense. Regnaud propose d'en retenir le montant sur la pension annuelle de .'HKt,(XM) francs faite à Hompescli.

(1) Cette argenterie fut estimée 34(i,(M)0 francs. (Arcii. Nat., AK3 73.).

(■2) H écrit aussi, le 12, que le vaisseau le GuHhiume-Tcll, commandé parle contre-amiral Villeneuve, et les frégates la Diane et la Justice, échappés au désastre d'Aboukir. sont arrivés la veille, et resteront pour aider à la défense de Malte.

(.■J) Néanmoins Regnauld déclare qu'il faut détruire l'influence des prêtres par l'instruction.

(iO(i LE DIRECTOIRE.

Tram-ais redeviennent maîlrcsde la ville; mais toute la campapagne est soulevée, et la garnison française de trois mille hommes, dont deux, cents canonniers seulement, est bloquée. D'après les autorités militaires, on ne s'attendait pas à cette insurrection : on croyait les Maltais très soumis (1). Mais Regnaud, dans une lettre du 21 fructidor, soutient que ce soulèvement était prévu.

<c Cette espèce de conspiration m'avait été dénoncée pour le lU août et l'on m'avait désigne quelques complices qui ont été arrêtés quelques jours avant elle. J'avais eu par un patriote l'avis détaillé de ce qui est aiTÎvé, au moxjcn d une confidence faite par un moine gui a été fusille. Tout, jusqu'au brisement de l'aqueduc, était annoncé». (Arch. Nat., AF', 73.)

On voit que les autorités menaçaient très sérieusement de fusillade. Évidemment l'exécution de ce moine, dont Regnanld parle avec beaucoup de désinvolture comme d'un incident tout à fait secondaire, a exaspéré les Maltais (2).

Le 17 fructidor (3 septembre), l'escadre portugaise fit à la garnison de Malte une première sommation de se rendre. Vaubois, bien qu'il eût peu de chances d'être secouru, était décidé à faire une résistance énergique. Les Français étaient bloqués dans les villes par les insurgés des campagnes et menacés par les escadres ennemies, mais ce blocus pouvait encore être forcé; aussi quelques jours plus tard^ le 2'^ complémentaire (18 septembrej, Vaubois envoie au Directoire une dépêche dont Regnauld est chargé (3). La révolte continue,

(1) Lettre ilu Conseil de guenc de la division Vaubois au Directoire (:2() fruclidorj. 1-a lutte a été vive, deux elicis de bataillon et deux ofliciers ont été tués. Il est dit dans le livre d'ordre i|ue, le 17 fructidor, un rebelle pris les armes à la main a été fusille siu' la place de Burmcla. ^A^(•h. Nat., At" • 7,'{.)

(i) Il est assez singulier que le conseil militaire n'en parle pas dans sa lettre. Évidemment si le fusille du 17 fiuctidor a\ail ét(^ moine, il n'aurait jias man- <|uc de le constater.

(•'i) Uegnauld désirait beaucoup s'en aller. Le '2^1 fructidor, aussitôt après l'explosion, il ('crif à ïreilliard, (lu'il a d'abord emporte des fonds poui' des o|)Cratioiis commerciales, on l'a fait maigre lui commissaire du Directoire, mais ses dépenses sont bien supérieures à son traitement, et il n'a pu faire les opérations (]u'il avait projetcies. Il désire donc être remplacé et rejoindre sa femme et ses enfants. Vaubois le vit évidemment partir avec salisfaclion : il assure <|uele peuple avait Uegnauld en grande haine. Le commissaire furieux

CO.NQUÊTF DE l'ÉOYI'TE. 607

dit Vaubois, les prêtres fanatisent, la garnison est réduite à se tenir dans la ville; à cause de ses pertes et des malades qui sont dans les hùpitaux, elle ne compte plus que 2,200 combattants, et c'est une poignée d'hommes pour défendre cette immense étendue de remparts. Il se plaint vivement de ne pas recevoir de vivres , ses soldats sont réduits au pain et à l'eau, et sous ce climat brûlant, leur santé s'épuise.

Méchin fut nommé commissaire à la place de Regnauld, mais il ne put se rendre à son poste (1). Il chercha inutilement à envo3"er des provisions aux assiégés. Le 16 vendémiaire an VII (7 octobre), Vaubois écrit qu'il est bloqué depuis quatre décades sans pain, ni viande, ni eau-de-vie. Le marquis de Nizza, contre-amiral portugais, et Sonmaire, commandant de la division anglaise, avec deux chefs des Maltais, lui avaient fait sommation de se rendre avec ses vaisseaux et ceux qui avaient appartenu à l'Ordre de Malte. La garnison française aurait été conduite à Marseille. Le 15 octobre, Nelson parut devant les îles; u se rendit bientôt maître de Gozzo. Le 18, l'amiral portugais fit une nouvelle sommation: Nelson en fit encore une autre le 2."> et promit en outre d'intervenir en fa- , veur des Maltais qui avaient pris parti pour les Français, mais déclara n'offrir cette condition que pour cette fois seulement et si l'on capitulait immédiatement. Cette sommation fut encore repoussée. Il ne restait aux troupes du Directoire que la cité Valette. Doublet, nommé commissaire par Vaubois (2), écrivait, le 8 frimaire, qu'un aviso avait apporté dix barriques d'eau-de-vie, et une lettre du ministre du 13 fructidor. C'était sur six bâtiments envoyés de Toulon le premier qui eût réussi à forcer le blocus. U y eut encore, le 22 nivôse, une émeute qui fut s-uivie de nombreuses exécutions ; aussi (3} Vaubois

contre les insurges ne parlait d'abord que do tout mettre à feu et à sans, puis il fut agité de craintes très vives « sa tète n'> était plus » (Arcli. Nat., AF3, 73).

(1) Vaubois fut rappelé par arrête du 2-i brumaire (IV novembre), mais il ne pouvait (juitler iMallc. ou cherelia inutilement à envoyer dans l'ile Dolmas. puis Dessole, puis Cambray.

(2) ilecrit. le -2.'» vendémiaire an VU, qu'il a été contraintd'occupcr « un poste devenu odieux par la conduite ou la faute de celui (Regnauld) qui venait de le quitter >.

(3) Doublet écrivait, le .'JO pluviôse, que quarante-trois individus avaient été fusillés.

nos LE DIRECTOIRE.

expulsa de la ville des milliers d'habitants. « Je vais encore, écrivit-il au ministre de la guerre, purger de deux manières par le glaive de la loi et par l'expulsion; il est constant que nous n'avons pas ici vingt-cinq habitants portés pour nous ». (1) On parlait beaucoup de complots et aussi de prendre des mesures de rigueur (:2). Le blocus devait durer encore de longs mois.

La cour de Naples, obligée de lutter à la fois contre les exigences ofiicielles du Directoire et contre l'agitation révolutionnaire qu'il entretenait dans tout le royaume, fut transportée de joie en apprenant le désastre d'Aboukir. Nelson arriva à Naples avec son escadre, le 22 septembre, et fut reçu avec un enthousiasme indicible. Il engagea aussitôt la cour de Naples à prendre parti contre le Directoire : la reine y était tout à fait décidée. « C'est bien la fille de Marie-Thérèse, écrivait Nelson (3) ». Mais il n'était pas content des ministres, à l'exception du seul Acton, et disait à la reine que les mesures les plus hardies étaient encore les plus sûres.

Mais l'envahissement de l'Egypte devait décider un prince bien plus puissant que le sultan et le roi de Naples réunis à se joindre aux Anglais contre le Directoire. L'Empereur de Russie était jusqu'alors resté neutre. Ce prince à l'esprit déséquilibré, s'était pourtant attaché depuis son avènement à corriger de nombreux abus et à mettre ses forces militaires sur un bon pied : il disposait alors d'une armée de quatre

(1) Lettre du 20 nivôse an VU {i:> janvier). Vauhois écrit aussi au ministre qu'il a avec lui un frère qui l'aide, et (|ui est inscrit sur la liste des cmigrcs; il demande sa radiation. « Celle fausse émigration a fait vendre tout ce que j'avais ». Il va le prendre i>our aide de camp. « Je réponds de lui; s'il n'élail pas hon ré/mblicain, je le tuerais ». (Arcli. Nat., AF-' 73). Vauhois fut depuis sénateur de l'Empire, ensuite pair de France : lorsqu'on demandait une faveur au Direcloirc, des protestations de ce genre étaient presijue obligatoires.

(-2) Le -m nivôse, un emprunt est impose aux habitants. I.c 2'J, Vauhois déclare à la commission militaire qu'il hésite à jjrendrc une mesure générale contre les prêtres, et lui adresse de sages réllexions, sur le danger d'une jjroscriplion générale, qui exaspérerait les Maltais. (Arch Nat., AF^*, 73).

(3) Huffer, Congrès de Rastadt, t. H, !>. 137.

CONQUÊTE DE l'ÉGYI'TE. 600

cent mille hommes, et d'une flotte de quarante-cinq vaisseaux de ligne sur la Baltique, d'une autre de quinze sur la mer Noire, Aussitôt après son avènement, il refusa de fournir à l'Autriche les secours que Catherine lui avait promis. La cour de Berlin lui communiqua le traité secret du 5 août J79G; mais, contre son attente, ce traité lui déplut, et il se refroidit visiblement à l'égard de la Prusse sans toutefois se tourner vers l'Autriche. Bien qu'il fût mécontent du traité de Campo- Formio, il persista dans sa neutralité. 11 prit cependant à son service le corps d'armée du prince de Condé, licencié par l'Autriche. Louis XVllI, obligé par les Vénitiens de quitter Vérone, s'était réfugié à Blankenbourg, dans le duché de Brunswick, et le Directoire exigeait encore son expulsion : Paul 1" en décembre 1797 lui offrit le château de Mittau en Gourlande, se chargea de ses frais de voyage et lui assura deux cent mille roubles par an. Bien qu'il exprimât hautement son aversion pour les révolutionnaires, il hésitait encore à se déclarer ouvertemeiiL contre eux. Mais le cabinet de Vienne le prévint, au printemps de 1798, qu'ils cherchaient à rétablir la Pologne : il savait déjà qu'à Berlin Gaillard intriguait en faveur des Polonais; il entra dans une grande colère contre les Français et interdit de les laisser pénétrer en Russie. Lorsqu'il apprit que le Directoire faisait à Toulon de grands préparatifs, il craignit que cette expédition ne fût dirigée contre la Crimée, ou bien contre la Turquie qu'il ne voulait pas laisser démembrer par le Directoire; il arma sa flotte de la mer Noire et promit son appui au sultan. On a déjà vu, qu'après l'affaire de Bernadotle, il avait mis une partie de sa flotte à la disposition des Anglais; mais elle ne devait que contribuer au blocus des côtes hollandaises et il n'avait pas encore déclaré formellement la guerre au Directoire.

L'Autriche et la Prusse ayant invoqué sa médiation dans la question des indemnités territoriales, Paul accepta ce rôle avec une vive satisfaction (1), et envoya à Berlin le comte Repnin et le prince Panin : ils devaient conférer avec le prince de Reuss, envoyé de l'.Vutriche, et les ministres prussiens.

I) Sybcl. t. V, |). 3011 cl suiv. Iluiïcr, Congrès de Ra.sladl, t. II, p. 30 el suiv.

(110 LE niUECTOlRIi.

L'affaire de Rernadolte, lïnvasion de la Suisse et surtout celle de Home où les envahisseurs avaient traité les Russes comme les Anglais, excitèrent chez lui une vive indignation; il donna à ses envoyés de nouvelles instructions encore plus hostiles au Directoire, Il invita les deux puissances à montrer beaucoup de désintéressement pour maintenir l'union et leur proposa de former avec l'Angleterre, le Danemark et la Suède, une ligue capable de tenir les révolutionnaires en respect. Dans ses nouvelles instructions à Repnin, il déclarait que si le Directoire menarait les villes hanséatiques ou le nord de l'Allemagne, ou excitait les Polonais à la révolte, ou attaquait l'Autriche, il lui ferait la guerre; et il trouvait que, dans ce cas, la Prusse ne pourrait persister à rester neutre sans être justement soupçonnée de compter sur une part du butin. Les instructions données par le cabinet de Vienne à Reuss reproduisaient à peu près le projet éventuel de traité présenté dans les conférences de Rastadt par Cobenzl. La Prusse et l'Autriche renonceraient également à des indemnités en Allemagne, sinon il faudrait procéder à de nombreuses sécularisations. Les conférences commencèrent le 21 mai. On parut d'abord assez près de s'entendre (1); mais la Russie voulait déterminer la Prusse à intervenir vigoureusement en faveur de l'Allemagne et à signifier au Directoire qu'il devait se contenter de la rive gauche du Rhin et évacuer la rive droite. Les ministres prussiens répondirent qu'ils avaient envoyé des instructions dans ce sens àRasladt; mais ils avaient évidemment peur de se brouiller avec le Directoire. Aussi la conférence du 1 i juin fit voir combien l'Autriche et la Prusse se méfiaient l'une de l'autre. Les ministres prussiens, invités à déclarer que la Prusse soutiendrait l'Allemagne contre les prétentions du Directoire, voulaient esquiver une réponse catégorique, en soutenant que cette question pouvaitêtre traitée seulement après le règlement des indemnités. Ensuite ils demandèrent si l'Autriche, en posant

(\) I.a l'iiisse riiclama le privilège de non appellando pour Anspach et Bairciilli, la reconnaissance de ses possessions en Kranconic, et la cessation de priicrs auxquels clU-s donnaient lieu, et les cinq bailliages de Trêves |)our le statliouder. Les Autrichiens, au sujet de cette dernière demande, répondaient <|u'il fallait traiter de nu-me le duc de Modène. Les réclamations de la Prusse furent acceptées le 9 juin par l'Autriche.

CONOL'IÎTE DE LÉGYl'TE. 011

le principe de la renonciation réciproque à tout accroissement de territoire, s'engageait par là à ne faire aucune acquisition en Italie et à s'en tenir au traité de Campo-Formio. Or, l'Autriche n'avait jamais cessé de réclamer son agrandissement en Italie, et elle venait de demander à Selz les légations avec la plus grande insistance. Reuss trouva donc cette exigence tout à fait déplacée, et déclara que sa cour ne consentirait jamais à confondre la paix de Campo-Formio avec celle d'Allemagne. Les Prussiens protestèrent. La Prusse, disaient-ils, ne pouvait s'étendre qu'en Allemagne; si elle renonçait à toute acquisition de ce cotéj et si l'Autriche restait libre de s'agrandir en Italie, l'équilibre qu'on voulait maintenir se trouverait rompu. On était donc en présence de prétentions absolument inconcihables. Repnin, qui voulait avant tout déterminer la Prusse à sortir de son inertie, proposa aux ministres prussiens un projet de traité en huit articles, réglant assez heureusement diverses questions secondaires (1 , et décidant que la Prusse et l'Autriche renonceraient à toute indemnité en Allemagne ; que, dans l'intérêt de la sécurité de l'Allemagne, on ferait une déclaration collective au Directoire pour lui faire évacuer la rive droite. En cas de guerre entre la France et l'Autriche, les négociations continueraient à Rastadt; si le Directoire s'y refusait, la Prusse interviendrait pour faire accepter la neutralité de l'Empire; et enfin si le Directoire s'y refusait encore, les deux puissances s'entendraient pour empêcher la ruine complète del'Allemagne. La Prusse trouva ce projet trop favorable à l'Autriche et invita Repnin à le modifier. Elle ne voulait pas se départir de sa neutralité, et soutenait qu'en cas de guerre, elle ne pourrait protéger que l'AUemagne du Nord. Repnin n'obtint pas davantage l'assentiment de l'Autriche : Reuss était tenu par ses instructions d'exiger que la Prusse s'engageât formellement à faire la guerre au Directoire dans certains cas déterminés. Il fallut donc en référer à Vienne, et Thugut déclara, le" juillet, qu'il ne pouvait se contenter de promesses aussi vagues, mais que l'Empereur accepterait volontiers l'arbitrage du Tzar.

(1) Il accordait à la Prusse ses demamles, cl des iudemnitcs au prime d'Orange et au duc de .Modénc.

Paul l", alors enflampé d'un zèle ardent contre les révolutionnaires, était mécontent de l'altitude de la Prusse. Il n'était pas non plus très satisfait de l'Autriche; il la blâmait de repousser les exigences pécuniaires de l'Angleterre au lieu de reprendre les hostilités ; il craignait aussi qu'elle ne laissât le Directoire faire tout ce qu'il voudrait, pourvu qu'il lui accordât un accroissement de territoire en Italie. Il avait donc vu avec beaucoup de méfiance Cobenzl se rendre à Selz pour négocier avec les révolutionnaires. Mais les conférences de Selz n'aboutissant pas, Thugut envoya à Saint-Pétersbourg le prince Ferdinand de Wurtemberg, frère de l'impératrice de Russie, et alors au service de l'Autriche, avec mission de soutenir les intérêts de l'Empereur auprès du Tzar. Le prince arriva le 4 juillet à Saint-Pétersbourg, et trouva le Tzar très irrité de l'insuccès de Repnin. Il était bien difficile de déterminer un monarque d'une humeur aussi fantasque à prendre une résolution définitive : cependant son beau-frère, en piquant adroitement son amour-propre, obtintde lui, le 17 juillet, une promesse écrite;, bien que non signée, de fournir aux Autrichiens un corps auxiliaire de seize mille hommes, et, le 21 juillet, le Tzar décréta de grands préparatifs de guerre. Il ordonna, le 25, àl'amiralUschakoiï de conduire la Hotte de la mer Noire au détroit de Conslantinople, pour aider le sultan à faire la guerre au Directoire.

Paul I" avait exigé. que le prince Ferdinand tînt secret l'engagement qu'il avait pris. Thugul qui n'en était pas encore informé, résolut de faire une dernière tentative pour trouver des alUés, et envoya Cobenzl à Berlin et à Saint-Pétersbourg (i). A Berlin, Cobenzl apporta des propositions à peu près semblables à celle de llepnin (2), mais il constata que la Prusse

(1) Cobeii/I. (|ucl<jiius jour.s après la nipliirc des conloroiucs de Sel/, ccrivait au comte Uieuiclisleiii cii lui annoiiraiit son arrivée à Saiiit-Pétershours : • Nul Irailé ii'empècliera les Français de nous attaciuer. Ils ne sont jjIus arré- ^ les que par la mulliplicilé des buis, et par l'âparpillemcnt des forces qui en j résulte, ainsi que par l'impossibilité de retirer leurs troupes des pays occupés \ sans risquer de voir aussitôt tout leur ouvrage détruit parle mécontentement ; poi)iilaire. Dés qu'ils le pourront, nous sommes surs de voir éclater leur hostilité ». (Syhel, t. V, p. 3-23). U jugeait parlaitement cette situation!

(■2, Nous n'aUendons plus rien de la Prusse, était-il dit dans ses instructions, mais il est bon de ne pas encore le proclamer, de mettre au contraire cette puissance complètement dans son tort par une dernière tentative, et d'augmen •

COXQLKTE DE LKGYI'TE. 013

tae voulait pas s'engager à faire dans certains cas la guerre au Directoire, et partit pour Saint-Pétersbourg. II y apprit avec une vive satisfaction que le prince Ferdinand avait obtenu un secours de seize mille hommes qui étaient déjà en marche, et que leCzar en donnerait encore soixante mille, si l'Angleterre accordait des subsides, mais elle refusait d'en fournir tant que l'Autriche n'aurait pas ratifié le traité de 1797, et ïhugut s'y opposait énergiquement au grand déplaisir du Czar, et ne voulait pas entamer la lutte avant que les coalisés n'eussent reçu la subvention de l'Angleterre, autrement, la guerre une fois commencée, elle exploiterait leur besoin d'argent pour les mener à sa guise. Le Czar désirait ardemment faire la guerre à l'instant même, mais Thugut ne trouvait pas l'Autriche suffisamment prête : il craignait d'ailleurs l'esprit dominateur de l'Angleterre et du Czar. La coalition nouvelle ne devait être définitivement formée que plus lard et dans un moment moins favorable à l'attaque.

11 était évideut, à la lin de l'an VI, f|ue le Directoire tout en épuisant ses ressources, avait lassé la patience de l'Europe, et que la guerre pouvait recommencer d'un moment à l'autre. On sentit en France le besoin de renforcer l'armée affaiblie par les désertions nombreuses, et d'assurer son recrutement régulier. Déjà le G ventùse {U février 17U8i les Cinq-Cents avaient discuté un projet de recrutement présenté par Jourdan ; il était basé sur le service obligatoire de tous les Français, dès qu'ils auraient atteint l'àgede dix-huit ans jusqu'à l'accomplissement de leur vingt et unième année en temps de paix, de leur vingtquatrième en temps de guerre. Il créait ainsi une armée de cent mille hommes auxiliaires formée par la voie du sort; le tirage aurait lieu par cantons (1). Diverses objections furent faites à ce projet. D'ailleurs on hésitait beaucoup à déclarer ainsi le service obligatoire en principe, et l'on était alors assez rassuré sur les dispositions des puissances. Le projet fut donc

1er tonire elle la colère de la Russie. (Syhel, t. V, p. 331. v. aussi Huiïer. l. Il, p. 4o et suiv.) Coben/I devait proposer d'indemniser les princes de la rive gauche avec de l'argent.

(1) Dvbatset Dccrcts, ventôse, VI, j). loo. Aucune puissance de l'Europe, disait Jourdan, n'osera allaijuer votre ainke recrutée par la conscription. En effet. « quel est le monar/jui- qui osera vous imiter .' »

LE DIRECTOllin:. — T. III. 35

0 1 i LE DIRECTOIRE.

lais^sô (le côté pendant quelque temps, mais on s'inquiéta de l'allitude nouvelle de rAutriche et de la Russie, et le 2 thermidor (20 juillet) Jourdan présenta au nom de la commission militaire un nouveau projet, reproduisant le principe sur lequel le premier était basé, mais l'appliquant d'une manière un peu diiïérente.

La discussion ne porta que sur des dispositions secondaires. Les Cinq-Cents votèrent ce projet le 4 fructidor, et les Anciens l'acceptèrent sans discussion aucune le lU(o septembre). Cette loi pose en principe que : « Tout Français est soldat et se doit à la défense de la patrie. )> Lorsqu'elle est déclarée en danger, tous les Français sont appelés à la défendre, suivant le mode déterminé par la loi. Hors de ce cas de danger, l'armée de terre se forme par des enrôlements volontaires et par la conscription militaire; une loi lixe, suivant les besoins de l'armée, le nombre de conscrits qui doivent servir. La conscription comprend tous les Français, 'depuis l'âge de vingt ans accomplis jusqu'à celui de vingt-cinq ans révolus. Ils sont divisés en cinq classes, comprenant chacune les conscrits de la même année. Les conscrits mariés avant le 23 nivôse précédent sont exemptés. Cette disposition devait faire commettre un grand nombre de faux. D'après la loi qui fixe le nombre des appelés, les moins âgés dans chaque classe sont toujours convoqués les premiers. Des peines très graves sont édictées contre les insoumis. Le Directoire s'empressa de demander, le 2 vendémiaire (23 septembre), que le Corps législatif mita sa disposition deux cent mille hommes pour faire cesser, disait-il, l'indécision des puissances, et les forcer à déclarer si elles acceptaient la paix que la France leur offrait. Le Directoire se décernait à lui-même les plus grands éloges pour sa modération et sa bonne foi. 11 demandait aussi 125 millions pour équiper les conscrits. Ses demandes furent votées avec enthousiasme (1).

Le Directoire et Bonaparte, en décidant l'expédition d'É-

(1) Le Uirccloire déclarait dans son message qu'il était trop pressé par le temps 2 pour former des tableaux d'après la loi nouvelle, et demandait qu'on prît cette ^^ fois les deu\ cent mille hommes sur les cini] classes. Jourdau fit observer qu'il était bien plus sim]de, et plus conforme à la loi, d'ordonner le dé|)arl de la classe la plus jeune tout entière (|ui comprendrait au moins deux cent mille hommes. Cette proposition fut volée.

gyple, n'avaient point renoncé à une descente en Irlande. Ils pensaient qu'elle serait beaucoup plus facile à effectuer lorsque les forces maritimes des Anglais seraient en grande partie dans la Méditerranée. En Irlande, les milices orangistes et les bandes catholiques se faisaient une guerre acharnée, et les rigueurs des Orangistes et du gouvernement anglais n'avaient servi qu'à augmenter le nombre des mécontents dirigés par des sociétés secrètes dont les afliliés s'intitulaient Irlandais unis. Un soulèvement général avait été fix'é par le comité directeur pour le 23 mai 1798. Mais le plan d'insurrection fut découvert, plusieurs membres du Comité furent arrêtés, et le gouvernement anglais ordonna un désarmement général. Les Irlandais poussés à bout, se révoltèrent, remportèrent quelques avantages sur certains points, mais ils furent bientôt écrasés, et les vainqueurs les traitèrent avec une horrible cruauté. Le vice-roi d'Irlande, lord Cornwallis, en était lui-même indigné, mais il ne pouvait arrêter ces vengeances atroces. Le Directoire et Bonaparte avaient été en relations avec les membres du comité irlandais, les avaient excités à la révolte et leur avaient promis des secours. Mais le Directoire pris au dépourvu par la rébellion irlandaise, au lieu de faire une grande expédition, résolut d'envoyer des vaisseaux porter de temps en temps aux insurgés des secours d'hommes et de munitions. Une petite expédition de trois frégates portant un millier d'hommes commandés par le général Humbert, partit de la Rochelle et aborda le '1-2 août en Irlande à la baie de Killala, mais les Français ne furent accueillis que par un petit corps d'Irlandais : l'insurrection était presque étouffée. Humbert fut bientôt enveloppé par les troupes de lord Cornwallis et obligé de se rendre. Le Directoire avait encore organisé à Brest une autre expédition plus importante, avec un vaisseau de ligne et huit frégates portant deux mille cinq cents hommes de débarquement sous les ordres de l'amiral Bompart. Elle parvint à forcer le blocus de l'escadre anglaise, et arriva près de la côte de l'Irlande; mais l'amiral Warren, avec une escadre plus forte, l'attaqua, le 11 octobre, et la prit presque tout entière, sauf deux frégates. Deux autres frégates du Texel, qui devaient aussi porter des secours aux

niO LE DIREGÏOIHE.

Irlandais, lurenl capturées peu après. La flotte de l'Océan avait donc subi de très grandes perles (1), et les Anglais n'ayant plus rien a craindre de la marine du Directoire, pouvaient porter presque toutes leurs forces dans la Méditerranée. Aussi, le 10 novembre 1798, Nelson, qui venait de s'emparer de Gozzo, forçait Mahon à capituler. Les Anglais déjà accueillis en Sicile, s'installèrent dans Minorque, et acquirent ainsi pour leur flotte une station très importante; bientôt ils furent accueillis en Sardaigne comme en Sicile, et devinrent complètement maîtres de la Méditerranée.

(I) Les trois frégates de la lloclielle qui étaient reparlies pour l'Irlande, parvinrent avec beaucoup de peine à échapper aux Anglais, ainsi qu'une frégate de Dunkerque. Le Directoire renonça à envoyer en Irlande un convoi important qu'il avait prépare à Brest. (V. Boulay de la Meurthe, le Directoire cl l'Exjirdilioti d'Eijijplc, p. M.) 11 fallut abandonner un nouveau plan d'invasion. Le 14 Vendémiaire an Vil (5 octobre 1798) le Directoire avait décidé qu'une expédition secrrte sortirait de Brest sous le commandement de Kilmaine. Elle serait composée de six vaisseaux de ligne, trois frégates, deux bâtiments légers : on embarquerait une demi-brigade de ligne, deux bataillons légers, avec trois cents cliasseursà cheval, et cent canonniers d'artillerie légère, douze pièces diverses d'artillerie avec leurs trains, des munitions, (piinze mille fusils, quinze cent mille cartouc'lies, six mille uniformes. On envoyait de suite sept cent mille francs au ministre de la marine. Le -2,';, le Directoire remet à Kilmaine une première somme de deux cent mille francs. L'adjudant général Rivaud sera chef d'élat-major, le général Lespinassc commandant en chef de rarlilleric, Dubreton commissaire ordonnateur en chef. Les généraux de brigade Ilatry, Leclerc, Cratien, Key sont attachés à l'expédition ipii fut portée à "J.ODO soldats. (Arch AF ■' r. i'.K) On trouve dans les étals de Vendémiaire an VII pour l'Irlande, 3,080 hommes présents.

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