‹ Le DirectoireChapitre 7 sur 31 · LE 1)1HE(,T0I1{K · texte numérisé non relu

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la marine des lettre? remplies d'injures contre les proscrits, pour leur demander les autorisations nécessaires. Mais on n'obtenait rien pour les prisonniers. Le i prairial, Bouju écrivait que le directeur de l'entreprise des lits militaires de la Rochelle avait refusé toute fourniture, « sa compagnie étant en avance de plus de quinze cent mille livres, et ne retirant rien y>. De son cùté, le ministre de la marine refusait de se charger des dépenses. Aussi, le 10 prairial, Boichot, commissaire de Rochefort, écrivait que, par suite de tous ces refus, il avait été obligé de garder les prisonniers. Il demandait que les déportés valides fussent embarqués sur-le-champ, les sexagénaires et les infirmes renvoyés dans leurs départements respectifs; autrement « la majeure partie de ces reclus, dans cette saison, serait infailliblement atteinte de maladies aiguës capables de causer leur mort. « Le transfèrement n'était pas possible; on mit les prisonniers sur le vaisseau le Médoc, qui allait partir pour la Guyane. Le commissaire de Rochefort appuya cette mesure, « dans l'intérêt des condamnés qui sont confinés dans une prison étroite, peu sûre et malsaine. «Il résulte d'une liste dressée le 8 germinal an VI, par Boichot, qu'il y avait alors à Rochefort 127 déportables à expédier en Guyane, dont 82 prêtres, 0 femmes et enfants (1) : T.\ étaient bien portants, 48 malades. Le 17 messidor, Bouju écrivit qu'il y avait plus de neuf cents prêtres à l'ilc de Ré et qu'il en arrivait tous les jours. La mortalité était très grande. Le ij août 1798 (18 thermidor) la Vaillante qui était revenue

(1) Kii outre, le commissaire constate fine i)our ne pas retarder remijaniucmcnt, 11 n'a point porté sur la liste a-i dcportables récemment ex|)éiliés du Douljset delà Cote-d'Or ; 47 déportables arrivèrent à KocliefortduS germinal au \"' lloréal. Le mois suivant, le commissaire en recrut 8", dont 8 laïques sculc- II ont; en messidor, il compte .'$!» arrivants, dont 6 laïques. Le 7 thermidor, 438., prisonniers furent enlin transférés à l'ile de Ko. Sur les t(;9 déportés embarqués le ïîi thermidor, I2t> venaient de Kochcfort et 43 de l'ile de Ré, 11 seulement étaient laïques; une Icmme faisait partie du convoi. Le nombre des prisonniers allait toujours en augmentant. A. l'île de Ké, liouju écrivait, le 27 bi-umaire an VU, qu'il ne savait où loteries prêtres, et le 13 nivôse suivant : « Hier, j'avais ."iio prisonniers, non coini)ris les malades; aujourd'hui, il en est arrivé 4(i et demain j'en attends 80 ». Aussi le (> pluviôse, le ministre lui accorde une gratilication demandée de <»()0 francs sur les fonds secrets, à caus(;(le lasur\eillaricc l>articuliére qu'il est obligé d'exercer sur les prisonniers. {Arc/iives Nal., K VU, 7380.)

LA l'ERSKCUTION FliLCTIItdlURNNK. dîl.j

deCayenneet avait échappé à grand'peine aux Anglais, fui de nouveau chargée de déportés pour la Guyane. Elle en portait cinquante et un, cinq de Rochefort et quarante-six de l'ile de Ré, dont vingt-cinq prêtres avec eux, vingt-trois galériens, et deux femmes mariées à deux de ces galériens; le surlendemain de son départ elle fut prise par une frégate anglaise. Le capitaine, sir Edward Pellew, fit monter tous les prisonniers sur le pont, et dit à haute voix : « Que ceux qui sont prêtres se tiennent à droite, que les forçats se rangent à gauche : si un seul ose passer du côté où il ne doit pas être, voici sa place! » et il montra la mer avec un geste significatif. Quand la séparation fut faite, il exprima aux prêtres Tindignation que lui, protestant, éprouvait, en voyant traiter avec une telle indignité et une telle barbarie des ministres de la religion, et leur demanda s'ils avaient à se plaindre des hommes de Téquipage. Bien loin de chercher à se venger des injures qu'ils avaient rerues, ils intercédèrent pour eux. Le capitaine débarqua ensuite les prêtres à Plymouth ; ils se réunirent à leurs nombreux confrères réfugiés en Angleterre. Cet événement ralentit le zèle du Directoire pour la déportation.

Presque en même temps, le 9 août 1708, la Bayonnaise partait conduisant en Guyane cent huit prêtres et onze laïques. La traversée dura cinquante-quatre jours; les prisonniers étaient peut-être plus entassés encore que ceux de la Décade, et l'on était au plus fort de l'été (1 :. Sept prêtres moururent suffoqués pendant le voyage, ainsi qu'un déporté laïque. Presque tous les prisonniers étaient malades, lorsque la Bayonnaise mouilla le 29 septembre dans la rade de Cayenne, mais Jeannet ne voulut pas les laisser descendre. Leur sup[)licc fut encore prolongé, et la corvette resta quatorze jours en rade sous le soleil brûlant. On les embarqua ensuite sur un petit vaisseau pour les mener à Gpnamana ; mais les mesures avaient été si mal prises, que cette traversée, ordinairement de quinze à vingt heures, dura sept jours, et les vivres manquèrent. On les réunit ensuite aux déportés de Conamana, mais cette éternelle

I) M n'y avait que f|iialre-vinsts hamacs pour les ceiil ilix-iieul ilrpoili-s, Irenle-neuf élaieul obligés de coucher sur le plancher nu.

li)(1 LR nTHKirroiisK.

Iravcrsce les avait tellement exténués, que dans le courant d'un mois il en mourut trente.

A t^onamana les (lé|)()rtés étaient trop ouvertement condamnés à une mort irés prochaine : mais comme le même Sdrl attendait leurs surveillants, les fonctionnaires, les soldats de la garnison, l'administration s'inquiéta de leurs protestations. Trois jours après l'arrivée des proscrits de la Décade, trois fonctionnaires élevés vinrent inspecter ce poste; ils ne purent cacher leur stupéfaction en voyant l'horrible misère causée par une négligence et une impéritie inexcusables. Leur rapport constata que le 5 brumaire an A'II « sur 82 déportés déposés au poste à la lin de thermidor, il y en avait 2() morts de maladies putrides, 50 à l'hospice, et aucun des autres bien portant ». 11 déclara que cette mortalité était causée par l'eau très bourbeuse. « ei même vilriolique », des miasmes putrides et les vidanges de l'hospice qui séjournent dans les marais, et ne peuvent être desséchés. Bientôt, à la saison des pluies, le poste deviendra un marais, les communications seront très difficiles, et on sera exposé à manquer de vivres. L'olTicicr, les soldats, les employés, sont dans le plus triste état. « Il n'y a que d(! la viande salée, aucun fruit, et pas même un citron pour corriger la mauvaise (lualilé de l'eau ». Le rapporteur Desvieux pensait (jue le poste devait être transféré a Sinamary, mais Jeannet ne se pressa point de l'évacuer; un mois après, N; connnandant lui écrivit que tout le monde, soldats et déportés y était malade et sans médicaments; les malades ne sont pas soignés : « il est des jours où il en meurt trois ou quatre (1) )>. Enlin, le 21) brumaire an VII, grâce à l'arrivée de Burnel qui remplaçait Jeannet (lî) novembre 171)8), les déportés furent transférés à Sinamary. Ces malheureux se traînaient à peine et n'avaient pas la force de porter leur pauvre paquet. Quelques-uns tombèrent de faiblesse. « Des sauvages, témoins de ces affreuses misères, dit Barbé Marbois, maudirent les hommes civilisés qui se plaisaient à tourmenter aussi cruellemont d'autres hommes >>.

A Sinamary, les malheureux déportés, exténués pour laplti-

tj P.Ar;t!i;-M.vi!nois. Journal d'un di'porlr.

LA l'ERSKiUTlON l'nnniDOHlF.N.NE. 107

part, tombèrent malades en aussi grand nombre qu'à Conamana. Un rapport du commandant, du 2 nivùse an VII, montre toute l'horreur de leur situation :

« L'hôpital est dans l'état le plus déplorable, la malpropreté et le défaut de surveillance ont cause la mort de plusieurs déportés. Quelques malades sont tombés de leur hamac pendant la nuit sans qu'aucun inilrmier les relevât: on en a trouvé de morts ainsi par terre. In d'eux a été étouffé, les cordes de son hamac ayant cassé du côté de la tête, et les pieds étant restés suspendus.

c< Les effets des morts ont été enlevés de la manière la plus scandaleuse. On a vu ceux qui les enterraient leur casser les jambes, leur marcher et peser sur le ventre, pour faire entrer bien vile leur cadavre dans une fosse trop étroite et trop courte. Ils commettaient promptement ces horreurs, pour aussitôt courir à la dépouille des expirants. Les infirmiers insultaient les malades et les accablaient d'expressions infâmes, ignominieuses, cruelles, au moment de leur agonie. » (Barbé-Marbois, Journal d'un (lépo7'té.)

Le garde-magasin n'avait pas donné de vivres pour b's arrivants de Conamana : « 11 a fallu les coucher sur la terre, et les malades ont été dévorés des vers avant d'expirer », dit le rapport. Barbé-Marbois, témoin oculaire de toutes ces horreurs, a bien raison de s'écrier que « les inventeurs des soupapes de la Loire n'avaient pas été plus inhumains que les exécuteurs de la déportation en Guyane. » Il vit passer devant sa case jusqu'à trois convois en un même jour!

Les prêtres qui n'avaient pu trouver place dans des cases, étaient logés dans deux grandes halles appelées carbets, ayant chacune 120 pieds de long sur 21 de large. Les quatre murs étaient faits avec des claies, et portaient un toit de feuillage insuffisant à garantir contre la pluie, mais quiservait de repaire à des milliers d'insectes incommodes. Les prêtres n'avaient à boire qu'une eau vaseuse ; leur.s aliments étaient de la cassave, du poisson salé, et gâté en grande partie, de la morue de deux ans. Les grands j(jurs, ils avaient de la viande salée qui leur coûtait 15 à 20 sous la livre. On ne pouvait se procurer aucun fruit dans cet affreux pays, l'our avoir des légumes, il fallait les semer et les cultiver soi-même. Bientôt les habitations irnsère et Tout-;/ -manque acquirent une effroyable ce-

'jl)8 LE DlîiECTOTHE.

lébrilé. Les déportés traînaient une existence horrible; ils avaient fort peu de livres; aucune occupation intelligente ne leur était possible : il leur fallait d'ailleurs passer une grande partie de la journée à faire leur pauvre ménage, porter l'eau et le bois, soigner les malades, raccommoder leurs habits et leurs chaussures, constamment détériorés par les insectes et les poux de bois. Ils récitaient l'office en commun à des heures réglées, mais ils ne pouvaient célébrer la messe qu'en cachette, avant le lever du soleil.

Après la Bayonnaise aucun autre vaisseau ne conduisit de déportés en Guyane '<: le Directoire avait trop peur qu'ils ne fussent délivrés par les Anglais comme ceux de la Vaillante. il est certain que si la mer avait été libre, il aurait envoyé des milliers de prêtres mourir en (iuyane comme c'était son intention en faisant voter l'article 2i de la loi du 19 fructidor.

La déportation des prêtres à Conamana eut lieu sur les ordres formels du Directoire (1). Les déportés de la Décade y arrivèrent après un long séjour à Cayenne où ils s'étaient reposés des fatigues de la traversée: ils étaient dans les meilleures conditions pour supporter l'épreuve du climat; mais ils n'avaient que de misérables huttes, manquaient d'eau potable, et ne recevaient que de détestables aliments : aussi la maladie fît tout de suite parmi eux d'effroyables ravages. Mais il est certain, que si les déportés avaient été mieux installés et mieux nourris, beaucoup d'entre eux n'en auraient pas moins été enlevés par les fièvres. On ne pouvait sans crime envoyer des hommes dans un lieu pareil; quand bien même on aurait pris en leur faveur certaines précautions qui furent absolument négligées.

Quant aux déportés de la Bayonnaise, à qui l'on n'avait pas permis de se reposer à terre, bien qu'ils fussent exténués

{^) Jeannftt n'avait pas voulu d'ahord v clal)lir des déportés à cause de l'insalubrité de ce lieu. Le Directoire lui envoya l'ordre i)ar la Décade, et enjoignit à son successeur Burncl de maintenir des déportes à Conamana. .leannet lui éciivait le 3 messidor (-21 juin i7<»8): «le blanc qui travaille le moins et qui se soigne le plus dégénère sensiblement sous la zone torride. Celui qui brave le soleil, i/ui ose y travailler comme- en, Europe jKiie de sa trie son ignorance et son courage ».

LA l'EliSEClîTloN FHUr.TIIx lUIl'NM':. Ill'.l

par une traversée très pénible, on les envoya sciemment à une mort certaine.

Et pendant que la guillotine sèche fonctionnait si bien, le Directoire cherchait à tromper les Parisiens ignorants et indolents en mettant dans le Moniteur (14 décembre 17118, 2\ frimaire an VII ) : « C'est dans les lieux les plus sains et les pins fertiles que les déportés ont été placés; ils habitent près la rivière de Conamana ». Puis on célébrait le bonheur d''habitcr un tel pays « où abondaient la volaille, le gibier, le poisson ». U semblait que ce fût un paradis terrestre!

Quel(|ues jours après, le Directoire déjà bien informé, recevait par ]à Bayonnaise qui arrivait do Cayenne, une lettre de son agent Burnel convenant que le lieu de déportation avait été déplorablement choisi, et en outre le rapport si grave de Desvieux, avec une statistique exacte des déportés qui étaient déjà morts, et de ceux qui étaient malades au moment du départ de la Bayonnaise. Il était bien éclairé et sur Conamana, et sur Sinamary. Mais il ne modifia aucunement la déportalion des ecclésiastiques, son arrêté du :2H nivôse an VII \\ 7 janvier 1799) ne garde « provisoirement jusqu'à ce qu'il en soit autrement ordonné » à l'île d'Oléron, que des déportés politiques, laïques, frappés par les lois des 19 et 2-> fructidor an V.

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