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CHAPITRE V

BONAl'AliTE A RASTADT ET A l'AIUS.

I. — Bonaparte à Rasladt. — Ses violences calculées. — Après avoir assuré la

reddition de Mayence il quitte Rastadt. — De pleins pouvoirs sont exigés et

oljtenus pour les négociations allemandes. M. — Bonaparte accueilli à Paris avec enlliousiasme. — Son attitude lial)ile. —

Emprunt contre l'Angleterre. — Détresse financière. — Bruits de coups d'État.

— Nouvelle |)r()messe d'un milliard aux soldats.

III. — Truguet, ambassadeur en Esi)agne. — Sa i)résom|)tion. — Intrigues pour associer l'Espagne à une expédition contre le Portugal.— Disgrâce de Truguet. — Il est (luestion d'envoyer Pie VI en Espagne.

IV. — I.e Directoire impose une constitution unitaire à la Hollande. — Ensuite il la fruclidorise.

L'Europe entière attendait avec impatience l'ouverture du congrès de Rastadt. Tout le monde était persuadé que le Directoire proQtei^ait des négociations qui allaient avoir lieu !? avec l'Empire, pour revenir sur les concessions qui lui avaient été imposées par Bonaparte (1); et que, de son côté, k l'Autriche regardait cette paix comme une simple trêve. On '4 craignait que ce congrès, au lieu de pacifier l'Europe, n'amenât une nouvelle guerre.

Déjà à la suite des négociations pour la paix, la diète avait en août 179.5 nommé cinq délégués catholiques et cinq protestants : les catholiques étaient les représentants de Mayence, Saxe, Autriche, Bavière, Wurzbourg; lesprotestantsétaientenvoyéspar Brème, Hesse-Darmstadt,Bade,Augsbourg et Francfort. Les séances du congrès devaient avoir lieu au château.

(1) Talleyrand disait dans son inslru(;tion aux [)lcnipotcntiaires du liî brumaire an VI (2 novenibrc I "97) : « Quelques articles renfermés dans le traité secret et qui paraissent trop favorables à l'Autriche, ou i)euvent être facilement écartés, ou leur exécution doit trouver un équivalent. » (Pnllain. Le Ministère de Talleyrand. p. 181).

BONAPAUTK A HASTAUT l'T A l'AlUS. :iOI

L'Autriche envoyait trois plénipotentiaires, le comte de Metternich,père du futurchancelierqui représentait i'Kmperoiir; le comte Lehrbach, député de l'Autriche; le comte Cobenzl, envoyé du roi de Hongrie et de Bohème. La Prusse était représentée par le comte de Goërz, le baron Jacobi Klœst, et le baron Dohm.

Bonaparte avait été nommé par le Directoire premier plénipotentiaire; Treilhard et Bonnier d'Arco lui étaient adjoints. L'auteur du traité de Campo-Formio quitta Milan, le 27 brumaire (47 novembre), s'arrêta une nuit à Turin, en évitant soigneusement d'avoir une entrevue avec le roi qui l'aurait importuné de ses doléances, et traversa le pays de Vaud où il s'appliqua à exciter les esprits contre Berne; puis il s'arrêta à Bàle, où les démocrates s'aplatirent devant lui; il arriva à Rastadt le 5 frimaire (25 novembre). Mais le plénipotentiaire de l'Empereur n'avait pas été aussi pressé, et le congrès ne pouvait être ouvert sans lui ; et Bonaparte qui aurait voulu commencer tout de suite la négociation, et la mener tambour battant, en témoigna le plus vif mécontentement. Il avait déjà pris les manières d'un souverain absolu, et ne pouvait plus admettre qu'il pût être obligé d'attendre quelqu'un. Aussi sans tenir compte des égards extraordinaires que les plénipotentiaires présents lui témoignaient, il prit avec eux l'altitude la plus hautaine, et exhala brutalement sa mauvaise humeur. Il tint des discours fort peu rassurants pour l'intégrité de l'Empire. Il adressa au baron de Stadion, représentant de l'évêque de Wurzbourg, ([ui était veiui lui faire visite, une tirade inconvenante, et en somme assez. imp(tliii(pic, contre les évêques allemands, clients naturels de rAulriche. Il lui dit en style jacobin qu'ils offensaient l'évangile d'après lequel les riches ne doivent pas entrer dans le royaume des cieux, et pérora là-dessus en vrai clubisle qui prend impudemment prétexte de l'évangile pour piller les richesses des autres, et une fois riche par ce pillage, se mo(pie bien de ce (pie dit l'évangile sur les riches et sur leurs devoirs (i). Il débla-

(I) Bonaparte s'expriiiiail alors a\cc la loiinl.' Iivpoiiisi.- r.'\..liili..imaiic, cl ne s'apercevailpas comljien il olail ri.iicuU', loixiuil parlait d.- pau\rct<- ot d'liumilit<i ovanKt'IiqiiPS.

202 LK DllŒCTOlHli,

téra devant d'autres délégués contre la constitution de l'empire et leur donna à entendre qu'il méditait de le bouleverser complètement. Les petits souverains qui se mettaient sous la dépendance de l'Empereur, ou du roi de Prusse, devaient d'après lui, prendre la France pour protectrice. Il entendait qu'on s'inclinât au plus vite devant ses décisions. « Je sais bien, disait-il, qu'on ne peut pas aboutir en vingt-quatre heures, mais dans vingt-quatre jours il faudra que tout soit terminé». 11 s'efforça de terrilier les plénipotentiaires, afin de leur faire accepter bien vite toutes ses propositions. La scène violente, qu'il lit au comte de Fersen pourrait bien avoir été préméditée dans ce but.

Le gouvernement suédois s'était, depuis quelque temps, fort peu préoccupé des affaires de l'Empire, mais lorsque les négociations furent ouvertes à Kasladt il voulut y prendre part à double titre, d'abord parce que le roi de Suéde était membre de l'Empire comme duc de Pomcranie, et il se fit représenter en celte qualité par M. de Bill; ensuite parce que la Suède avait été partie au traité de Westphalie, et il chargea un autre ambassadeur de le représenter dans les discussions auxquelles ce traité pourrait donner lieu. Le comte de Fersen, l'ancien ambassadeur de Suède à Paris, qui s'était rendu célèbre par son dévouement chevaleresque à Marie-Antoinette, avait reçu cette mission; mais elle était en contradiction avec l'article 20 du traité de Gampo-Formio, et l'Autriche ne voulait pas que la Russie s'emparât d'un prétexte de ce genre pour envoyer comme la Suède un ambassadeur au congrès : aussi était-elle prête à seconder les envoyés du Directoire qui voulaient écarter M. de Fersen, l'ambassadeur de Suède, en France, M. de Staël, malgré ses complaisances pour les révolutionnaires, avait été congédié par le Directoire (jui n'avait pas encore accepté son successeur. Fersen vint faire le 28 novembre une visite de cérémonie à Bonaparte; celui-ci lui demanda brusquement qui était ambassadeur de Suède à Paris, et se mita déclamer contre ce gouvernement qui osait envoyer auprès d'un ambassadeur français, soit à Paris soit au congrès, un agent ou ministre dont la personne devait offusquer tout citoyen français. La république, lui dit-il avec colère, ne tolé-

BÛ.NAl'AHTE A HASTADT 1:T A 1-AliIS. HiA

rera jamais que le roi de Suède lui envoie des gens connus par leurs relations avec l'ancienne cour, pour scandali-cr par leur présence les représentants de la plus grande nation de la terre. Naturellement l'entretien finit là (1). Bonaparte avait hâte de faire partir Ferscn, car son nom rappelait des souvenirs qu'il désirait eiTacer, et il savait que ce caractère fier et chevaleresque ne plierait jamais, ni devant le plénipotentiaire des régicides, ni plus tard devant le général ambitieux qui cherchait à relever pour lui le trône de Louis W'I. Il voulait en môme temps se signaler par un cou|) d'éclat, et à peine arrivé, faire le Jupiter tonnant. Mais cette algarade n'eut pas le résultat immédiat qu'il en attendait. Fersen ne prit point la fuite; il resta à Rastadt, et n'épargna point les démarches pour faire reconnaître les prétentions de son gouvernement; et s'il dut y renoncer, ce fut quatre mois après, à cause de l'opposition persistante de l'Autriche.

La Prusse et l'Autriche observaient soigneusement Bonaparte, et se méfiaient l'une de l'autre. Keller, l'ambassadeur prussien à Vienne, cherchait inutilement à connaître les conventions arrêtées entre la France et l'Autriche. Du reste, les gouvernements français et prussien se tenaient aussi sur leurs gardes l'un contre l'autre. Le roi de Prusse avait été très surpris d'apprendre que la paix venait d'être faite au moment même oii le Directoire le pressait vivement de s'allier avec lui contre l'Autriche, et il en avait ressenti quelque mécontentement. Rewbell déclara à Sando/. que la paix de Campo-Formio, était nécessaire, mais qu'il n'i'n était aucunement satisfait, et qu'il dépendait de son gouvernement d'aider le Directoire à conclure un autre traité qui serait avantageux à la Prusse aussi bien qu'à la France. Talleyrand essaya aussi de persuader à Sando/, ([u'il serait très prolilable à la Prusse de se mettre à la remoniui- du Directoire. Une autre fois Rewbell revint sur celte invitation, sou-

U) liuiiaparlc cml ravoir Icirilio. Maljîir loiiU- sa liiicss.^. lniM|ii'il a\ail lait

ànni|)iovislc (les scènes violcnlcs à«cu\ i|iii iMK<uiaieiil av.-r lui. il prenait

, trop aisenunl pour une grande peur la sUipéraclion si nalnrclle .le rrs honmies

j de cour habitués aux lornies «liplomati.im-s. el l<ur pn.|..ii.l.- répuynnmc a lui

' rt^poïKlre sur le même ton.

"lO't LE DIRECTOIUE.

tint que les plcnipolenliaires prussiens devaient au congrès marcher d'accord avec les Français, fit de belles promesses à la Prusse, et même lui offrit Hambourg!

11 semblait peu probable que le roi de Prusse dont la défiance était déjà très excitée, se mît jamais sous la dépendance du Directoire. Sa santé était déjà très ébranlée depuis la dernière campagne de Pologne : il mourut à Potsdam, le 16 novembre 1797 (1). Son fils Frédéric Guillaume III devait suivre absolument la même politique (1).

Enfin Coben/.l arriva à Rastadt le 28 novembre au soir, et Bonaparte entra aussitôt en négociation secrète avec lui sur l'exécution du traité de Campo-Formio. Il avait été décidé par le traité additionnel, que la Vénétie ne serait remise aux Autrichiens que lorsque Mayence serait occupée par les Français, et Bonaparte avait profité de ce délai, à la grande indignation des Autrichiens, pour dévaster systématiquement la Vénétie : aussi le gouvernement autrichien était-il aussi désireux que Bonaparte de voir Mayence entre les mains des Français. Il fut donc décidé le 1" décembre entre Bonaparte et Cobenzl, assisté des généraux Mervelt et Latour, qu'avant le 25 décembre toutes les troupes autrichiennes ou à la solde de

(1) Gaillard dans sa corrcspoiidaiire, parle de la maladie du roi et s'exprime sur lui en termes peu (latteurs. Le '* nivôse au IV (:2o décembre 1793) il écrit à Paris: «ce |)rince est livré à un genre dévie qui le conduira nécessairement à une lin prématurée. Plusieurs médecins ne la croyaient pas éloignée de plus de deux années, mais on ne voit aucun symptôme extérieur de dégradation .... tous les dehors continuent d'être ceux d'un Patagon, et ne sauraient se concilier avec une maladie telle que l'hydropisic » D'après Gaillard, s'il ne travaille point, ce n'est pas parce (ju'il est malade, mais parce (ju'il déteste le travail. Il est incapable de résolutions fortes parce qu'il est laildc, bien qu'il ait des accès de violence, parce qu'il ne veut i)as être troublé dans le repos de sa vie intérieure où il s'occupe à régler les (|uerelles entre ses favoris et entre les femmes dont il est entouré. On ne peut lui faire adopter une résolution forte qu'en l'engageant insensiblement et sans lui montrer le bul. îm:m. Ilaugwilz, liiscliofwerder el U. de Zaslrom, son aid(; de (;amp, s'entendent très bien à le mener ainsi. Le fi i)lnviose (t'i. janvier) Gaillard écrit <|ue la sauté du roi est mauvaise, et (|u'il d<'vrait d'après ses médecins se nictlre au régime; son libertina^i' lui nuit. Le 18 prairial (G mai) il écrit qu'il a vu le roi : son ventre énorm(? a presque disparu; une de ses jambes est énormément grosse en bas; le gras est fondu pour se distribuer dans toute la i)artie inférieure. Le 10 frimaire an VI (30 novembre). Gaillard annonce que le nouveau roi lui a lait bon accueil {Arch. nat., kv-i 76;.

BONAl'AHTli A RASTADT KT A l'AHIS. 203

l'Empereur, seraient rentrées dans les Élats héréditaires de l'Autriche, et que le contingent autrichien de l'Emijire se retirerait derrière la Lecli. Avant le :20 décembre les troupes autrichiennes devaient évacuer les places fortes deMannlicitn, Philipsbourg, Ehrenbreitslein, Ulm, Ingolstadt et ^^'ur7.bourg, et n'y rien laisser de ce qui appartenait à l'Empereur en artillerie, en munitions et en vivres. Il ne devait [)lus rester que quinze mille Autrichiens à Mayence et autant de Fran<^^aisenVénétie. Le 8 décembre, l'Empereur devait signifier aux États de l'Empire la retraite de ses troupes et l'évacuation des forteresses, et le 10 lesFrançais pouvaient investir Mayence, en laissant cependant aux Autrichiens toute liberté de communiquer avec le dehors. L'Empereur interviendrait auprès de l'Électeur de Mayence pour le décider à remettre la ville aux Français le 30 décembre : si l'Électeur s'y refusait, les Français auraient le droit d'occuper sa capitale par force. Le 30 décembre, les forteresses de la Vénétie devaient être remises àl'Empereur. La possession de Mayence était ainsi assurée au Directoire, car les Autrichiens en se retirant n'y laisseraient que des contingents de l'Empire, troupes peu nombreuses et de médiocre qualité, et l'Électeur prévenu seulement le 8 de cette convention négociée dans le plus grand secret, ne pourrait évidemment avant le 10, jour de l'investissement par les Français, faire entrer dans Mayence assez de soldats et d'artillerie pour en assurer la défense.

Bonaparte tenait avant tout à faire exécuter le traité de Campo-Formio, en s'assurant la possession immédiate de Mayence; il n'était venu à Rastadt que dans cette intention. Barras venait de lui écrire qu'à l'aris on avait besoin de lui : son parti fut bientôt pris. Tout avait été arrangé avecCobenzl, pendant la journée du l*"' décembre, et il avait été décidé que la convention serait signée le lendemain matin, il vint tout à coup trouver Cobenxl dans la soirée pour lui annoncer (piil était obligé de partir sans délai, et qu'il fallait imnu-diatfm.'ut transcrire le traité nouveau et le signer; et il[iartit pendant la nuit en disant aux pléni[totentiaires autrichiens (ju d rcvu'ndrait bientôt, peut-être dans huit jours. MaisCoben/.l n'en crut rien. Bonaparte avait compris tout de suite, qu'il ne pour-

idB^

20G LE DIRECÏOIIŒ.

rail venir à bout d'enlever la négociation en quelques jours ; et que s'il restait longtemps à Rastadt pour discuter avec les Allemands, son prestige en serait diminué; ses adversaires finiraient par le connaître trop bien, et ne plus s'efTrayer de ses colères feintes, ou réelles. D'ailleurs, il lui faudrait différer l'cxéculion de ses plans, et probablenient perdre le moment favorable à leur réalisation.

Le 0 décembre (19 frimaire) le Directoire donna l'ordre d'occuper Mayence. Le même jour, la députation de l'Empire se réunit, et Lehrbach la prévint que son souverain avait raj)pel('! toutes ses troupes dans ses Etats héréditaires sauf son contingent. Cette déclaration de l'Autriche produisit une vive émotion. Elle fut immédiatement suivie de l'exécution rigoureuse par les Français de la convention qu'ils avaient conclue avec l'Autriche. Le 16 décembre, le général Hatr} cerna complètement Mayence, et le 17 il fît à la ville sommation de se rendre. Le général qui commandait les troupes de l'électeur, déclara que les traités conclus entre la France et l'Autriche ne pouvaient l'obliger à livrer Mayence, mais il ne pouvait opposer aux Français aucune résistance sérieuse. Que devenait donc l'intégrité de l'Empire si solennellement annoncée? Les princes allemands épouvantés supplièrent les envoyés autrichiens ûr leur déclarer franchement les conditions qu'ils avaient acceptées du Directoire, mais Metternich prétendit que les articles secrets du traité de Campo-Formio ne lui avaient pas été révélés, (jobenxl déclara que les affaires de l'Empire ne le concernaient pas, et Lehrbach reprocha aux princes de n'avoir pas soutenu l'Empereur et d'avoir mis ainsi l'Allemagne à la discrétion des Français. Les envoyés du Directoire, Treilhard et Bonnier, n'étaient nullement pressés de révéler les arrangements pris avec l'Autriche, mais ils furent obligés do les laisser deviner. Le 10 décembre, les pouvoirs devaient être échangés : les envoyés français, déclarèrent nettement que l'occupation de Mayence était chose convenue, et que les pouvoirs des députés allemands étaient inadmissibles, parce qu'ils avaient l'intégrité de l'Empire pour condition première, et refusèrent de négocie;r si la diète ne donnait à ses députés des pouvoirs illimités. Le 17 il y eut une séance très vive à la dé-

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pulation allemande, les envoyés de l'Autriche et ceux des petits Etats échangèrent des récriminations amères. Il fallut en référer à la diète de Ratisbonne. L'Électeur de Mayence, menacé par l'armée française, abandonné et par l'Empereur et par les princes, disposait d'un trop petit nombre de troupes pour défendre cette place : il dut se laisser dépouiller. Les Autrichiens abandonnèrent Mayence, et, le .'JO décembre, les Français prirent possession de la citadelle. Ils agirent'en conquérants sur la rive gauche du Rhin. La diète de Ratisbonne, complètement terrorisée, déclara, le 8 janvier, que les pouvoirs de ses députés devaient être illimités, et le il l'Empereur ratifia cette décision. On pouvait donc commencer les négociations.

La Prusse, que le Directoire cherchait à mettre de son cùté, se tenait toujours sur la réserve. Le nouveau roi garda les ministres et les conseillers de son père : comme lui il se méfiait du Directoire (1). 11 était inquiet du sort réservé à l'Empire germanique, mais il entendait bien profiter des événements, car, le 2 décembre, il exprimait à Sandoz son vif désir de connaître l'étendue des sacrifices consentis à Udine, au détriment de l'Empire, de profiter des sécularisations qui seraient faites, et d'en faire profiter les maisons princières qui se trouvaient sous sa dépendance. Quanta Hambourg que les Français lui avaient offerte de nouveau le 30 novembre, il ne l'acceptait pas, du moins pour le moment 2).

Bonaparte, à son retour de Rastadt, eut avec Sandoz un ontretien tout à fait caractéristique. 11 lui fit un éloge pompeux du grand Frédéric, et prétendit qu'il le prenait pour modèle,

(1) Le 36 novembre, il écrit a Sandoz que les Français d.bilenl de l»-ll«'s paroles, mais qu'il faut surtout considérer leurs actes, «ar le langage de Talleyrand et de Ile\\l)ell ;i Paris, est en coniradiclion complète avec les cxplicaUons de leur ambassadeur Gaillard. (Muffcr, Congrcn dr fiastudl. t. I, p. "«•)

(2) Les ministres déclarèrent, le i:i décembre, <|ue la Prusse ne pourrait sVmparerdc Hambourg qu'après une médiatisation générale des villes impériales, et parce (|u'il ne fallait point qu'elle fût prise par un autre Ktat que la Prusse (Huffer, ibid. p. sij. Haïubourf; avait lait sa soumission au Directoire par le traite secret du -24 juin 179«i. • Il est reconnu, disait ce traité, que h» republique frant:aiise pardonne généreusement au sénat de llaini)ours les torts dont il b'est rendu coupable en ne reconnaissant pas le caractère public de son envoyé; si elle diffère d'iusisler sur cette reconnaissance jus(|n':i la pacilicalion complète du

et comme général et comme philosophe. Sandoz essaya d'obtenir de lui ((uelqiios éclaircissements sur ce qui s'était passé à Udiue; mais Bonaparte tout en se montrant fort aimable, ne révéla aucun des articles secrets : il soutint seulement qu'ils étaient tout à fait à l'avantage de la Prusse. Le Directoire suivait la même tactique que Bonaparte. Talleyrand écrivait à Treilhard le 17 nivôse an VI (6 janvier 1798) de ne fournir à la légation prussienne aucune des explications qu'elle désirait (1), et renouvelait formellement cette défense le 3 février suivant, <

Les plénipotentiaires français se conformèrent à ces instructions. A Berlin on fut très mécontent. Cependant le Directoire avait communiqué les articles secrets de Gampo-Formio à Sandoz, sauf celui qui interdisait à la Prusse tout agrandissement; mais était bien décidé à n'en pas tenir compte, s'il y trouvait ; quelciue profit. Le gouvernement Prussien devina que cette communication était incomplète et montra encore plus de dé- ^ fiance (2). Bonaparte arriva à Paris le 15 frimaire an VI (5 dé- a cembre 1707). Le général qui avait remporté tant de victoires ; célèbres, le pacificateur de Gampo-Formio, reçut l'accueil le ;J plus enthousiaste, et en affectant habilement une grande simpli- . cité de langage, et de costume, en parlant peu, et questionnant beaucoup avec un ton d'autorité, comme un souverain, il pro-

ronlincnt, c'est dans l'intérôl du commerce do Uaml)Ourg qui serait menace par les États voisins. » Mais il raiiti)ayer gcnéreusemenl cette concession : le gouvernement et le commerce de Hambourg prendront cinq millions de rescriptions l)ataves (très dépréciées), puis, contre valeur à un mois, deux millions de lettres de change acceptées au plus à trois mois (cette dernière opération oITrc dcsris(iues). Le Directoire communiquera avec le sénat par le résident IVançais d'Altona, et pourra en recevoir des réponses qui ne seront pas transci'ites sur les registres publies. (Declercq, TraiW's, t. I, p. 27"). Reinliard était alors l'envoyé du Directoire à Kamhourg et dans les villes hanséaticpies. Le " frimaire an IV (-28 novembre 17!)a). il avait écrit, à Paris, qu'il atteiulait la remise de ses lettres de créance, et que sa situation était très délicate; il reconnaissait (|ue le sénat (levait de grands ménagenients à TF-mpirc. Il se lit remettre ensuite par les autorités locales des listes d'émigrés et organisa l'espionnage (Arch., AF-' :;ii.)0n voit (|ue le Directoire ne tenait aucun compte des complaisances de la ville de Hambourg et ne demandait pas mieux que de la livrer à la Prusse.

(1) ■ Rappelez-lui que la communication des articles secrets d'un traité n'est jamais qu'une indiscrétion méditée, une jneuve incomplète de confiance souvent un piège. » PallaJn, Le Minùtére de Talleyrand, p. 100.

(-2) IIufTer, ibid, p. 80 et suiv.

uo.napaktl: a hastadt et a i-akis. 209

duisit personnellement sur tous ceux qui l'approchèrent la plus profonde impression.

Le 20 frimaire, le Directoire célébra une fête triomphale à l'occasion de la remise du traité de Campo-Formio conclu par son général sans lui et malgré lui. Bonaparte en fut naturellement le héros. Talleyrand, qui était bien décidé à suivre sa fortune et à mériter sa faveur, adressa au Directoire un discours très habile dans lequel il soutint que « cette ombrageuse inquiétude qui dans une république naissante s'alarme de tout ce qui semble porter une atteinte quelconque à 1 égagalité )> n'était pas à craindre pour Bonaparte, qu'en voyant sa simplicité, son amour pour les sciences abstraites, pour « ce sublime Ossian », loin de redouter « ce qu'on voudrait appeler son ambition, il nous faudra peut-être le solliciter un jour pour l'arracher aux douceurs de sa studieuse retraite (1) ». Bonaparte débita ensuite au Directoire, en lui remettant le traité, un discours très concis, dans lequel il exalta la Constitution de l'an III, et loua le Directoire qui, suivant lui, l'avait soutenue, mais il finit en déclarant, que « lorsque le bonheur du peuple français sera assis sur de meilleures lois organiques, l'Europe entière deviendra libre ». In cauda venenum! C'était rappeler durement aux fruclidoriens que tout n'était pas pour le mieux dans le pays qu'ils gouvernaient dcspotiquement, et l'on pouvait dès lors pressentir que le général en prendrait à son aise avec la Constitution de l'an III, bien qu'il alVoclàt de la porter aux nues. Barras, président du Directoire, lui répondit longuement et avec emphase, il l'accabla des louanges les plus plates, puis fit un éloge furieux du 18 fructidor, et déclama en énergumène contre l'Angleterre qu'il accusa

(1) Talleyrand en hahilc llatteur, alToctait de prendre au sérieux la niodeslio du général qui avait parlé avec tant de sinrérilé de reprendre le si>c de Cincinnatus. Mais ceu\ (jui se menaient le plus de lui louaient lirnyannnent son désintéressement. Thiers a très bien earactérisé eelte situation. • Tout le monde, disait et répétait que le jeune général était sans amhilion, tant un avait peur qu'il en eût. »

210 LE DllîECTOlHK.

des crimes de la Terreur ( l). Tous les personnages importants de la république s'empressèrent d'offrir des fêtes au triomphateur de l'Italie. Bonaparte accueillit leurs hommages, leurs flatteries excessives avec beaucoup de calme, en homme qui se sentant appelé à gouverner prochainement la France, étudie dès maintenant les caractères, et se rend compte de de l'état du pays dans les moindres détails. Tout en parlant et agissant avec la plus grande simplicité, il écrasait de sa supériorité et les Directeurs et leurs ministres, et donnaitainsi à tous la conviction profonde qu'il n'était pas seulement un grand homme de guerre, mais un homme politique auprès duquel tous les gens au pouvoir n'étaient que des pygmées. Naturellement les Directeurs ne pouvaient voir, sans jalousie et sans appréhension, cette admiration universelle qui aurait été si dangereuse pour des gouvernants bien plus capables, et bien plus estimés, mais ils étaient forcés de n'en rien laisser paraître et d'aflicher une admiration et une confiance sans limites. On a déjà vu combien depuis le 18 fructidor les rapports étaient tendus entre Bonaparte et les Directeurs. Ces derniers redoutaient de plus en plus son ambition, et Bonaparte avait toujours pour eux le même mépris. Ses moindres démarches étaient surveillées soigneusement par leurs espions; toutes ses paroles étaient recueillies et commentées par eux, et il craignait sérieusement d'être empoisonnT' par ces Directeurs (2) qui affectaient de le croire rempli de désintéressement. Malgré sa réserve étudiée, il avait bien soin de laisser entrevoir qu'il désapprouvait la conduite tenue par le Directoire depuis le 18 fructidor, et le trouvait trop docile aux injonctions des révoluti(jnnaires violents. Après avoir barré la route à la royauté, il désirait se conci-

(1) Avant le 9 llicrmidor, le iiiinislcro anglais, suivant lui, « dresse les échafauds elles inondede sangfrançais». Les Aiislaisvont accueillir l'armée de Bonaparte avec transport; « ài^eino l'étendard tricolore llottera-t-il sur (-es hords ensanglantés, qu'un cri unanime de l)énédiclions accueillera votre présence, cl ap<;r('evanl l'aurore du bonheur, celte nation généreuse vous accueillera comme des libérateurs qui viennent non [)as pour la combattre et l'asservir, mais pour mettre un terme à ses maux. » {Débals et décrets, frimaire VI, p. 320.)

{■2) Le bruit courait alors que Hoclio avait été empoisonné ; les amis de Bonaparte prétendaient que le Directoire voulait se (bîbarrasscr de lui de la même manière, et lui faisaient prendre certaines précautions.

bONAl'AUTK A IiASTAl»T ET A l'AlilS. :2 1 I

lier les royaiisles. Lorsque le Directoire fit célébrer la léte du 21 janvier (11, il ne voiilut pas y paraître avec l(jus les personnages importants de la république fructiJoricnne, soit en qualité de général, soit en qualité de plénipotentiaire; après beaucoup de sollicitations, il consentit seulement à figurer à cette cérémonie avec l'Institut dont il venait d'élre nommé membre en remplacement de Garnot, et qui devait s'y rendre en corps. Aussi bien des gens le croyaient déjà seul capable de rétablir en France l'ordre et la tranquillité, et désiraient le voir chef du gouvernement à la place de ces Directeurs incajiableset méprisés (^).

Le Directoire l'appelait souvent dans ses conseils pour donner quelque satisfaction à cette ambition, qui l'inquiétait si fort et profiter de ses avis. Il se berçait alors du fol espoir de conquérir l'Angleterre et comptait sur Bonaparte pour détruire l'ennemi le plus dangereux de la républifjue, et apporter aux fructidoriens toutes les richesses de Londres.

Malgré la banqueroute, malgré tous les expédients financiers dont on attendait des prodiges, les services publics les plus indispensables étaient toujours en souflrance, et le Directoire se trouvait absolument sans argent. Aussi le 22 frimaire (12 décembre), il conviait par une curieuse proclamation les citoyens déjà si obérés, à une souscription patriotique pré-

(1) Elle eut lieu dans régliseSaint-Sulpice. Bailleul qui venait d'être nommé président, lit au\ Cinq-Cents un discours Ircnctiquc. Ce jour-là, les Cinq-Cents s'établirent au Palais-Bourbon.

(â) Déjà l'on faisait des démonstrations sii,'iiincalives en sa faveur. I.e commissaire des Vosges, Dieudonné, dénonça, le .3 nivosc, au ministre de la police, un fait assez singulier, et qui montre combien élail déjà grande la popularité du général Bonaparte. Le commissaire de Saint-Die vient de le pn-venir . que dans la nuit du -28 au -i!» de ce mois (frimaire), lia été placarde dans différents lieu\ de ceUc commune des écrits dont voici la teneur : • Vive le roi! Bonaparte, sauve-nous de ces huit cents cotiuins. Vive le roi! Proclamons Bonaparte (|u'il remplace ces huit ceiUs coipiins (|ni mangent noire bien ». . Vous y verrez, écril Dieudonné, que l'on a prolili- d<'S ombres de la nuit p««ur placarder deux écrits tendant au rétablissement de la royauté, l'onr combb- de scélératesse, les infâmes auteurs de ces écrits chcrclwnt u fuirr unilir de l'unibition dans Bonaparte, et voudraieril ternir sa gloire, et inspirer des deliances au gouvernement: Les lâches oul)lient <lonc que ce héros est un de» plus firmes appuis de la rrpublùinc ■. Ces écrits avaient été placardes à dessein la veille de la foire de Saint-Dié. Dieudoiuié écrivit, le -^7 nivOse, (|uil n'a\ait pu découvrir aucun de leurs auteurs. {Archives, V. VII, ".no.)

212 LC DIHF.nTOTItK.

tendue lihre, pour une dépense absolument nécessaire, pour la réparation des grandes routes qui étaient dans un état pitoyable (1).

Mais une souscription ayant un tel but ne pouvait produire qu'une somme de médiocre importance; et il aurait été assez difficile de ne pas l'employer publiquement comme on l'avait promis; et ce n'était pas Tafiaire du Directoire qui avait en réalité, besoin de manger encore le produit d'un emprunt. Le l" Nivôse (21 décembre), il envoya aux Cinq Cents un message par lequel il leur annonçait que le commerce de Paris l'invitait à ouvrir un emprunt dont le produit assurerait l'exécution des mesures adoptées pour efïectuer une descente en Angleterre (2). Les compères du Directoire à la suite d'une longue et emphatique adresse où Bonaparte était porté aux nues, proposaient d'hypothéquer un emprunt de quarante millions sur un impôt indirect qui durerait jusqu'à l'époque du remboursement « les primes ajoutait le Directoire, pour-

(1) [)e|)uis (juel((ii('s années, la crise de \a. suerrc, lanl d'aulre-i circonslancrs. <lil-il, ont al)Srtrl)(!les fonds qui leur étaient destinés, de sorte que • la[)lii))artdes routes sont en ljeaucnu|) de points dégradées ou impraticables, et que les voyageurs, les courriers, les diligences éprouvent les plus grandes peines à passer en plusieurs endroits et sont même obliges de suspendre leur marche ; la stagnation du commerce en est la suite malheureuse • et le mal est si grand qu'il faut absolument faire un grand effort. « Détruire les chemins d'un empire étendu, c'est couper les veines d'Hercule, c'est presque en cet état qu'on a réduit la France, mais l'Hercule français va déployer ses bras nerveux ». {Drbats et décrets, frimaire VI, ]). 37.'{.) Le Directoire proi)ose donc à tous les citoyens de souscrire à volonté dans ce but. On tiendra un registre exact du nom des souscriptcurset du montant de leurs offrandes, non pas pour pouvoir distinguer les bons citoyens des mauvais, etceux qui sacrilientleur bien piivé au bien public, «de ces vils égoïstes, le Directoire ne croit i)as « qu'il se trouve un seul citoyen insensible à la voix du patriotisme, ce doute serait un outrage. » On agit ainsi « pour la régularité de la com|)tabilité » et en outre on promet exemption du droit de jiasse à ceux qui auront fait une souscription importante. On voit néanmoins que la menace est à ])eine voilée et qu'il faudra si l'on ne veut être traité en suspect souscrire génc-reusemenl sans se demander, si cette foiscnlin, l'argent destiné à celte dépense si nécessaire, ne sera plus détourné de sa destination.

{•2) Kulcliiron ain(' au nom de la députatlon déclara qu'on devaitcroire au succès de cctem[iruntà cause de « la valeur sublime et presque fabuleuse de ce jeune héros qui en deux années de triomphes non interrompus a rempli l'univers entier du bruit de sa renommée, dont les vieillards admirent la |)rudence, dont les itliilosoplies admirent la sagesse, dont le nom cnlin est inséparable de la victoire, et rappelle l'idée de toutes les vertus qui jjeuvent embellir lu f/loire elle-même, . (Débats et décrets, nivôse an VI, p. 13).

BONAI'AHTE A HASTADT ET A l'AlUS. 213

ront être hypothéquées sur le succès, delà grande opération que le Directoire jjrépare. »

Le 9 Monnot lut le rapport de la commission qui avait examiné ce projet : il déclara que tout justement la France se trouvait dans les circonstances « où l'on peut et môme où l'on doit emprunter. » On décida qu'il serait ouvert un emprunt de quatre -vingt millions divisé en quatre-vingt mille effets au porteur de cent livres chacun et pouvant être divisés en deux : il y aura chaque année un tirage de primes ; les emprunteurs pourront payer la moitié en tiers consolidé et le surplus en numéraire savoir un quart comptant, et les trois autres quarts en billets à un, deux et trois mois. Le capital serait remboursé par la voie du sort, un dixième chaque année. L'emprunt était garanti par le produit des postes qui devait être affermées, mais comme ce produit était déjà affecté aux dépenses publiques, il faudrait le remplacer par un autre impùt. « Le fonds des primes, établi par l'article 3 sera le quart des sommes qui reviendront à la république, soit en contributions ou en prises par suite de ses victoires sur le continent d'Angleterre, sans néanmoins que ce quart puisse excéder dix millions en totalité. » C'était un peu trop vendre la peau de l'ours avant del'avoir mis par terre! Kn outre, sur la proposition de Lamarque, il fut décidé, qu'on ouvrirait des registres civiques aux administrations centrales, aux municipalités, dans les salles décadaires, aux autels de la patrie « dans les temples de chaque culte religieux », etc., etc., pour recevoir les dons patriotiques et les soumissions des citoyens qui voudraient contribuer aux frais de la descente en .\nglelerre.

On fit aussitôt beaucoup de mise en scène : même avant If vote des Anciens, on annonçait pompeusement des dons patriotiques à l'ouverture des séances des Cinq Cents, mais on ne recueillait en réalité que fort peu de chose. Le 1(» nivôse, Lebrun présenta aux Anciens un rapport sur le projet d'emprunt. 11 affecta de prendre au sérieux la demande de ces négociants que le Directoire avait poussés en avant, il répéta comme c'était la mode, que cet emprunt devait servir à alVranchir l'Angleterre, et essaya, avec peu de conviction, de prouver qu'il serait avantageux aux prêteurs: il linil par une pas-

214 LK DlHECTOIin:.

torale sur l'union touchante qui devait exister un jour entre la France et l'Angleterre régénérée (1).

Crétet fit des observations très sages sur le danger des emprunts, mais il annonça qu'il voterait celui-là parce qu'il devait mettre fin à la guerre; et l'emprunt contre l'Angleterre fut accepté. On a vu que le Directoire avait demandé d'abord quarante millions, et qu'on avait porté l'emprunt nominalement à quatre-vingt millions, mais il ne faut pas oublier que la moitié était payai)le en tiers consolidé qu'on acceptait au pair, et Lebrun fit observer très justement qu'on était censé ^erser sur chaque obligation cinq cents livres en tiers consolidé qui n'en valait pas deux cents {"2) ; et comme ce tiers pouvait baisser bien davantage, l'emprunt entièrement couvert ne devait pas dépasser beaucoup le chiiïre dont il avait été question d'abord. On espérait se procurer dix millions de numéraire immédiatement, et trente autres dans trois mois : c'était beaucoup demander à un pays aussi accablé; et cet emprunt décrété par un Ëtat qui venait de faire une banqueroute aussi énorme, ne présentait aucun attrait aux prêteurs, car il ne leur donnait pas un intérêt bien avantageux pour l'époque (3 1, môme en supposant qu'ils seraient payés plus exactement que les rentiers.

Lebrun présenta ensuite un rapport sur la seconde résolution qui ordonnait de placer des registres de souscription jusque dans les églises. II en signala très vivement les inconvénients : elle devait donner lieu à un honteux espionnage : dans les administrations, dans les régies, cette contribution prétendue volontaire deviendrait forcée. Il rappela que l'assemblée constituante avait ouvert un registre de dons patriotiques au temps d'un enthousiasme exalté, et que ces dons

(1) • Scipion et ses inviiiciljlos guerriers, » dil, l.cbruii dnivenl clicrclier en Angleterre une faetion ennemie surfout cet hnniine « ne avec la haine du nom français nourri des projets de notre destruction, qui comme un autre Aniiibal jura dans les mains de son père de nous poursuivre et de nous exlerniiner. » Dr'/iits et décrets, Nivôse VI, |>. 2(i!)-2"3.

(■i) Kn ce moment une inscription de cent francs en tiers consolide in valait 17 an cours : elle monta un moment jusipi'à 22 pour redescendre à 1!» à la lin di' i)luviôse, à 18 en ventôse. Elle valait un peu plus de l.'J en floréal.

Ci) l\ pouvait rapporter près de neuf pour cent, et les capitalistes trouvaient alors des placements plus lucratifs.

IJOiNAl'AKTK A KASTADT ET A l'AlîIS. 2lo

faits avec beaucoup d'ostentalinn avaient rapporté seulonicnl une valeur nominale (1), de quatre à cinq millions. Il montra que cette « collecte sans règle ni dignité » n'aboutirait (|u';i un résultat pitoyable, et que le gouvernement anglais se montrait bien plus habile. Le Conseil des Anciens n'augurait rien de bon de cet emprunt, et ne l'avait voté que par l'aiblesse, aussi prit-il sa revanche en rejetant à l'unanimité la résolution accessoire proposée par Lamarcjue.

Le Directoire lanea aussitôt (17 nivôse) une proclamation très ridicule pour demander des souscriptions à l'empruut et inviter les Français à aiïranchir ainsi les Anglais f[ui srraitMit fort allégés « après l'infaillible succès des armes de la Kéi)ublique ». Déjà le 12 nivôse (1" janvier I798i, il avait ordonné une perquisition générale ayant pour but de saisir toutes les marchandises anglaises. Le 2t> nivôse 18 janvier , il lit voter une loi portant que tout bâtiment trouvé en mer, chargé en tout ou en partie de marchandises provenant de l'Angleterre ou de ses possessions, ne serait pas regardé comme neutre, mais comme ennemi, et déclaré de bonne prise, sans s'inquiéter de la nationalité du propriétaire de la cargaison. L'entrée des ports français était interdite, sauf nécessité de relâche, et dès que cette nécessité aurait cessé, à tout navire étranger qui dans le cours de la traversée aurait touché à un port anglais. On avait déclamé avec fureur contre l'Angleterre qui saisissait les marchandises ennemies sur les navires neutres, et l'on interdisait tout commerce avec elle sous peine de |)erdre et la cargaison et le navire! Dans le rapport présenté aux Cinq-t]ents, Yillers osa dire que cette loi n'excilerait pniul leur mécontentement (2).

Rien ne fut négligé pour chauffer le zèle des Français (.'{',

(1) « Je (lis une valeur iioininalr, car avoc les \ali'iirs n'i'llcs lif,MHaictil ili-solfraudes imaginaires. I,c (lehileur donnait la eliarf^e (|iril n'avait phis, la maison, la renie (jui apparlenaieiil à ses < iraiieiers on à ses enriinls, ji- créancier son lilro contre un débiteur en laillito. • Drlmlx <•! drcrfls, nivôse, VI. |i. iNO.

(2) Il déclama avec violence contre les Klats-Hnis : suivant lui. le Directoire ctail autorise à croire (|iie leurs hàlimenls • sont îles Anglais déi;uiscs •.

(3) l.es journaux annoncèrent (|ue le II nivôse Talleyrand donnerail 'in «rand souper, suivi d'un^nuid bal, à nonaparle et a son épouse: il y avnil. d'après eux, près de quatre cents invités. I.a circulaire d'invilalion conlienl celle phrase :

Ainsi l'adminislration centrale de la Seine fit une proclamation furibonde déclarant guerre à mort au gouvernement anglais, et l'accusant de toutes sortes de crimes, notamment de soudoyer ces bandes de brigands et de chauffeurs dont la France était alors infestée. On fit des parades prétendues patrioti(pics (1). Ce fut à qui débiterait le plus d'invectives contre l'Angleterre, et inventerait des moyens merveilleux de faire traverser la Manche par l'armée française (2). Malgré tout ce tapage, on ne souscrivait guère, et le Directoire imposait secrètement à ses employés déjà si peu payés, de participer à celte contribution prétendue libre (3). A la séance du l\ ventôse on

« Vous jugerez convcnal)lc, j'en suis sur, de vous inicrdire tout liabilleuieiU provenant des manulactures anglaises ». (Drhalsel drcrels, nivôse VI, p. 15!)). Malgré le rejet (le la résolnlion volée sur la demande de liamarque, le ministre des finances, jiar une circulaire du i" pluviôse, ordonna aux adminislialions d'ouvi'ir des registres de souscription chez le i)résident de cliaciue administration ninniciiiale, d'y appeler les citoyens solennellement. 11 faut, dit-il, (pie cette souscrl|)lion « ait pour ainsi dire ra])pareil des leles nationales •. {IhicL, i>luvi('ise, p. 15!».)

(1) Le L'i pluviDsc on lit une démonstration grotcs(|ue en faveur de l'emprunt et contre l'Angleterre. Le cortège était composé de plus de douze cents fonctionnaires, dit le compte rendu officiel qui en fait l'amusante énumératioii ; « les conunissions de hienfaisance, et la commission des hospices civils annoni'aient que c'est l'humanité outragée (|ui déclare la guerre au gouvcunemenl anglais ». — « ... la présence des notaires, dépositaires de la foi publique, accusait le cabinet de Londres d'avoir viole tous les traités. » Tout dans le même style. {Arch. F I C. -2',).

{-2) L'un proposait de la passer en ballon ; un autre avec des patins élastiques ; un autre prétendait avoir inventé des bateaux qui passeraient sous l'eau, et permettraient ainsi à l'armée d'aborder sans être vue, etc., etc. On parla aussi de faire trente radeaux portant dix mille hommes chacun, artillerie et cavalerie, avec des fourneaux pour rougir les boulets et les envoyer aux vaisseaux anglais qu'ils rencontreraient; ils déi)ar(|ueraient les troupes au moyen de ponts-levis attachés à chacun d'eux.

(3) Le 12 germinal, le Directoire écrit au ministre des finances (|u'il n(;doulc pas que les cnii)loyés par zèle patriotique ne souscrivent à l'emprunt. Il lui a du reste envoyé déjà une note iiortant qu'il espérait voir chaque employé prendre une demi-action par cinq mille francs de traitement, et que ceux dont les traitements seraient inférieurs à c(!tte somme se réuniraient pour prendre une ileini-action. On |)rétcnd (luc certains sont dans l'impossibilité de souscrire ; il faut envoyer au Directoire des tal)leau\ des employés: 1" de ceux (|ui ont souscrit avec l'indication et de leur souscription et de leur traitement; 2" de ceux (|iij n'ont pas souscrit, ave(' leurs motifs; el le Directoire n'acceptera pas des raisons banales (;omme la rareté du numéraire, etc. ; • ce sont des motifs parti- I uliers, des motifs individuels en (]uel(|ue sorte, que vous y devez seuls consigner ». On voit que c'est i)0ur les employés une véritable taxe. (Arcli. AK^ r. ISO.) On imposait aussi de force les fonctionnaires dej)rovince. Ainsi un arrêté

BO.NAPAUTE A HASÏAbT ET A TAHIS. 217

annonça, d'après la trésorerie, que les dons palriuti(|iies n'a- , vaient monté qu'à 65,000 francs. Certains députés protestèrent; on soutint qu'il y en avait eu pour :>OU,000 francs. Mais après tant de bruit, c'eût été encore un résultat misérable!

Le Directoire comptait sans doute se servir des produits des -duscriplions pour les dépenses courantes, car dans un message du ï pluviôse (23 janvier) par lequel il transmettait aux Cinq- Cents le tableau général des contributions au 1" vendémiaire an VI, il annonçait que beaucoup de recettes faisaient défaut et pressait les Cinq-Cents de voter certaines lois qui devaient, disait-il, lui procurer des ressources. En réalité, il adressait au Corps législatif épuré, les mêmes reproches de lenteur et de négligence qu'à l'ancienne majorité fructidorisée; et ces déi pûtes fructidoriens qui avaient si bruyamment accusé les mof dérés de ne pas vouloir fournir au Directoire les ressources nécessaires, hésitaient maintenant devant la responsabilité de voter des impotsnouveaux. Le25 germinal, le Directoire envoya un message très pressant pour leur rappeler qu'il avait déjà, par deux messages successifs, attiré l'attention du Conseil sur la nécessité de compléter le fonds de 010 millions reconnu nécessaire par les lois des 9 vendémiaire et 21) frimaire. Comme l'argent faisait toujours défaut, il demanda au Cor[ts législatif d'autoriser la trésorerie à disposer de soixante millions en rescriptions à payer sur la moitié des contributions directes qui rentreraient dans les départements. Par un second message, il annonçait que la ville de Paris était dans la détresse la plus complète, et que toutes les parties du service dont elle était chargée allaient manquer faute des lois annoncées. Le Corps législatif était alors très occupé à réformer les (dections de l'an VI; il accorda sans discussion les soixante millions de rescriptions.

(le l'adininislration de Seiiie-et-Oise du 21 floréal exigeait (rciiv ime coilsaliini. Le 7 prairial, les juges de Versailles i>rnleslèrent; ils navaieiit (|ue I.Siio fnun-s de Irailemcnt, el on les taxait à ISO mi>ili('<>ii numcrairi'. iiioilii- en tiers emisolidc. Le 11 messidor, le ministre de l'intérieur leur répondit par une l.-llreasscie verte . : On avait, disait-il, demande celte eotisation aux exp<-dilionnaires les moins salariés. I.e triliunal de Seine-et-Oisc apprendra .sans doute a\ee .piel (|uc peine qu'il est le seul dont les reilamations se soient Ikiil entendri'. • Areh. F, I. c S. Ce n'est pas étonnanl : lont le monde avait peur:

m: iditKciniiu;.

Kt

Le Directoire demandait sans cesse de l'argent aux Conseils pour faire niarclier les services publics : il en obtenait, et cependant le même désarroi continuait partout. Ni les juges, ni les gendarmes ne recevaient leurs traitements; l'audace des malfaiteurs était plus forte que jamais : des bandes de brigands coinmettaienl impunément les plus grandscrimes,et leDirecloire ne cessait de répéter qu'ils étaient soudoyés par l'Angleterre. A Paris même, dans la rue Richelieu, le 2(\ nivôse, quarante soldats environ envahirent la maison de Garchy, glacier alors à la mode : c'était l'heure de la sortie du théâtre, et il y avait chez lui beaucoup de monde; les bandits se ruèrent, le sabre à la main, sur les consommateurs et en dévalisèrent [)lusieurs, brisèrent les meubles^ les lustres de Garchy, firent main basse sur l'argenterie. Un pareil attentat, dans un endroit de Paris aussi fréiiuentê, causa la plus vive émotion. Les Cinq-Cents envoyèrent aussitôt un message au Directoire qui joua à propos de cette affaire un rôle assez étrange.

Les fructidoriens avaient conquis le pouvoir par un coup d'État militaire, aussi craignaienl-ils beaucoup l'armée. Ils voyaient bien que certains révolutionnaires cherchaient à * flatter et les généraux et les soldats pour les fructidoriser à leur tour. Aussi retardaient-ils le plus possible la conclusion de la paix générale, car la guerre leur était nécessaire pour beaucoup déraisons; et d'ailleurs ils se demandaient avec effroi, ce qu'ils pourraient faire alors de tous ces ofliciers et soldats licenciés. Ne pouvant leur donner de l'argent, ils leur firent de belles promesses.

Depuis longtemps on parlait du milliard promis aux défenseurs de la patrie : ils résolurent de le promettre plus solennellement que jamais. Le 28 frimaire (18 écembre), Jourdan, au nom d'une commission, présenta un rapport dans lequel il constatait que le mode de répartition de ce fameux milliard n'avait jamais été présenté en dépit de deux lois formelles, et qu'il ne s'agissait pas d'un milliard en biens-fonds à livrer en nature, comme on le croyait dans l'armée et dans le peuple (ce milliard onnepouvaitledonner),mais «d'un milliard à conserver pour servir d'hypothèque à l'acquittement des pensions et récompenses ». (Mais on ne pouvait pas plus le

BONAPARTE A HASTADT ET A l'AlilS. il 9

1 iinserver que le distribuer. Il reconnut qu'il ne fallait pas 1 songer à donner un morceau de terre à chaque soldat, pour I en faire un petit (ancinnalus à la paix, car beaucoup de dt}- I fenseurs de la patrie ne sauraient qu'en faire, le vendraient et en dissiperaient le produit pour tomber à la charge de la nation. Le projet fut voté le 4 pluviôse par les Cinq-Cents. Il portait que le milliard serait acquitté par voie de rente tontine viagère, à raison du nombre des années de service et sans distinction de grade. La part de ceux qui viendraient à décéder I accroîtrait tous les ans celle des survivants, jusqu'au maximum de la rente qui était de quinze cents francs. Cette pension incessible, insaisissable, serait acquittée à compter du premier jour de la paix générale. Klle pouvait être cumulée avec d'autres pensions, mais lorsque le titulaire avait en outre une pension au-dessous de 1500 francs, il cessait d'avoir droit à l'accroissemement dès que les deux sommes réunies atteignaient le maximum de loOO francs. Aux .\nciens. le général Marbot fit un long rapport sur cette résolution ( 1 . Il prouva par d'excellentes raisons, qu'il valait bien mieux donner une rente aux soldats; mais comme tous les députés, il se garda bien de donner la raison décisive, et d'avouer que lous les biens nationaux avaient été gaspillés, et que du reste un n'aurait jamais assez d'argent pour acquitter cette rente. Aussi eut-il soin de prêcher longuement l'économie et l'ordre dans les finances pour arriver à l'exécution d'un i)aroil engagement, Décomberousse proposa de décréter que la moitié de la pension serait réversible sur la veuve du soldat. Legrand lui objecta qu'il ferait ainsi revivre une caste nobiliaire et créerait un privilôi:e {-l;. La résolution fut convertie

(1) n déclara que • rentrés dans leurs foyers les vétérans de la révolution ai>prendronl à leurs concitoyens qu'ils n'ont pas verse leur sans pendant huit années pour se donner un niaitrc ; et si jamais sclexait un aml.itieuv . vous les Ncrrie/ aecourir pour le plonger «lans le ncant. In simple itpp.l au\ liommes

liliresleur lerait reprendre les armes, et l'I une roura^euv qui frapin-rait a

.elte triljuue rnppelUrait litivuir tic Cnflm»^ faisant Korlir (Us hnminr.'t du sein d>' la terre. • On le vit bien au is hruniaire. Alors Marliot lui-meuic»«- résigna à servir un maître. {Dvhats t-t dicnUs, venl«ise VI. p. i.t.)

(i) Cette demande si simple siandalisa les futurs noi.les de llouaparte. U Conseil accorda l'impression du discours île l)ecoml>erousse, qui était Ires

:2:20 le DiUKtnumi-:.

en loi le 1'" ventôse an VI (29 février 1798). Tous les gens sensés savaient qu'elle n'engageait à rien, et qu'on aurait pu, sans plus de danger, voler deux milliards au lieu d'un (1).

Tout le monde comprenait que le 18 fructidor, bien qu'il eût complètement réussi, ne doterait pas la France d'un gouvernement définitif, et qu'elle ne pouvait rester longtemps condamnée à la domination d'un Barras, d'un Rewbell, d'un Merlin! Ceux-là mêmes qui ne s'occupaient de politique qu'à leur corps défendant, s'en rendaient parfaitement compte. On voyait les deux partis révolutionnaires qui s'étaient coalisés pour faire le coup d'État, se disputer de nouveau le pouvoir avec acharnement. On était fort inquiet des élections prochaines. Et les naïfs et les politiciens se demandaient avec curiosité ce que Bonaparte allait faire au milieu de tout ce gâchis. Chacun interprétait sa réserve suivant ses désirs; on lui prétait avec la même vraisemblance les projets les plus opposés : on parlait beaucoup de coups d'Etat à faire par les Conseils, ou par une partie des Conseils, ou par Bonaparte. Aussi l'opinion politique fut-elle à la fois très émue et très in- - Iriguée par la publication dans le Rédacteur, journal du Directoire, de deux lettres qui parlaient d'un coup d'État. La première datée du 28 nivôse, adressée de Chalon-sur-Saône . aux Directeurs, les prévenait que le député Dujardin était venu dans cette ville et avait répandu le bruit que la faction actuellement prédominante « avait dessein de réduire la représentation .y

i'kiy;ieiix pour rarmi-c, mais ordonna d'en retrancher sa proposition en laveur (les veuves des soldais (Dchafs et décrets, p. 27.)

(1) Si le fameux milliard avait dû tHre distribué en biens-fonds à tous les ayants-droit, on n'aurait pu donner à chacun qu'un tout petit coinde terre d'un revenu bien insuffisant. Supposons le i)artage entre cinq cent mille individus, il aurait donné en moyenne un lot de terre de deu\ mille francs pouvant en temps ordinaire rapporter (iO ou 70 tout au i>lus; mais l'agriculture avait énormément perdu. Les i>lus anciens auraient eu à peine 200 francs i)ar an. De même on ne pouvait donner (ju'une rente très faible. Prenons vingt-cinq millions pour le revenu d'un milliard en biens-fonds. Cela ferait en moyenne cimjuante francs de pension 1 un ])cu |>lus de cent pour ceux qui seraient au service depuis l7!(-2. Doublons cette somme en supposant (|U(>par impossible les terres ont été bien vendues : ce sera encore très insuflisanl. L'exécution de celle lidicule promesse était donc imi)Ossiblc. Aussi pour ne [)as forcer le gros i)ublic à s'en apercevoir, on eut soin de ne pas dire à (|uels chiflres les pensions, suivant l'ancienneté de service, seraient lixées, ni en ipielle monnaie elles seraient acquittées.

BONAPAllTF. A HASTADT ET A PARIS. ^21

nationale à cent membres sous le nom de Sénat français, à l.t tête duquel il n y aurait qu'un seul chef »: que du reste les membres du Directoire étaient tellement divisés entre eux « que pas un n'était d'accord avec un autre ». On accusait Dujardin de faire de la propagande au profit des vaincus de fructidor. Le Rédacteur donnait en outre une curieuse lettre anonyme de Strasbourg du 1 pluviôse; « le péril pour Bonaparte et Rewbell. disait cette lettre, est des plus grands; on a préparé de fausses pièces de conviction contre eux d'attenter à la liberté de la France ». De faux témoins étaient chargés de déposer qu'ils avaient organisé un complot pour s'emparer seuls du gouvernement et (comme Baboîuf faire périr les membres du Directoire et des Conseils qui pourraient s'opposer à leurs projets. « On a arrangé toute une correspondance semblable à celle du portefeuille de d'Antraignes h, dans laquelle ces deux magistrats sont évidemment inculpés. Les coups doivent être portés dans le courant de pluviôse et même dans la quinzaine. On a fait intercepter ici et dans d'autres endroits des lettres à leur adresse. La personne qui donne cet avis a vu de ses yeux les pièces fabriquées dans le cabinet d'un des chefs de ce complot ». Les meneurs sont des agents d'Augereau. L'un d'eux doit partir avec toutes ces pièces lorsqu'elles seront réunies, ce qui ne doit pas tarder; les généraux Isar et Gross sont du complot, ils intriguent auprès des soldats, et les préparent à cet événement. 11 ne parait pas que des députés du Bas-Rhin soient mêlés à cette conspiration sauf Bentabole. A la séance du 9 pluviôse, Garnier de Saintes parla aux Cinq-Cents de la lettre qui concernait Dujardin. mais ne dit mot de la seconde, ni de Bonaparte ni de Rewbell, ce qui fut très remarqué, et se contenta do blâmer la conduite de Dujardin et de demander que tous les

(1) Débats et décrets, pluviôse an VT. p. nO. Onnc manqua point de rch'vcr rolle asserlion d'autantpJusi-tonnantcque \e Rédoclniriomml osscnlielle.iienl fruclidorien, paraissait avouer ainsi que les prétendues pièces prouvant la eonspiration du 18 fructidor, avaient alisoluiiient la nn-mc valeur que celles .le la conspiration dont on accusait Bonaparte et Kewhell : et cette dernière conspiration, il la proclamait fausse. Il semblait donc reconnaître que les pie.es dont on s'était servi pour proscrire et envoyer tant de gens â la ijuillotine sécli.' avaient et.- fabriquées ou tout au moins faisiOees.

^22 LK DIlŒC.TOIIiK.

congés donnés aux députés fussent annulés jusqu'aux élections. Bailleul cria que tous ces bruits étaient le résultat d'un système affreux adopté par les royalistes qui avaient, suivant lui, réussi à convaincre certains républicains que le 18 fructidor avait été fait non dans l'intérêt de la république, mais pour établir la dictature d'un parti, un sénat, une présidence à vie; ces révolutionnaires crédules abandonnent les patriotes et vont voter avec les royalistes pour les contre-révolutionnaires. Personne ne demanda la parole et l'on annula les congés comme Garnier l'avait demandé. A la séance du 14, Bentabole déclara ne rien comprendre à la lettre de Strasbourg, protesta énergiquement contre l'accusation qu'elle contenait, et contre l'impression de cette pièce qui lui paraissait tout à fait inconcevable, et personne ne souffla mot. Le public remarqua avec étonnemcnt que, dans ces deux séances, les orateurs révolutionnaires, ordinairement si prodigues de déclamations, sur les complots et les conspirations, avaient ♦ gardé le silence le plus absolu, comme s'ils avaient craint, en '" insistant sur ces étranges accusations publiées par le Directoire lui-môme, de démasquer maladroitement quelque manœuvre, ou de tomber dans quelque traquenard. Chacun se demandait, en eflet, pourquoi le Directoire avait tenté d'accréditer ces bruits de coup d'État en publiant ces lettres dans son journal, et quel résultat il en avait attendu? On savait bien qu'il ne pouvait être question d'un complot royaliste, évidemment la partie se jouait secrètement entre Bonaparte et un groupe de fructidoriens. On recueillit avec plus d'avidité encore, s'il (Hait possible, les moindres paroles du général.

En effet. Bonaparte étudiait avec la plus grande attention, et la situation des partis, et la situation politique, militaire, morale de la France. 11 avait soutenu les fructidoriens avec la ferme intention de les supplanter : probablement il ne? trouvait pas encore que le moment fût arrivé, mais il voulait

(I) l'C 10 pluviôse, Dujar(Iiii,tl<! retour à Paris, vint |)rotcster à l;i tril)uiie rontre les accusations dont il avait été l'objet : il n'avait rien dit du tout à Clialon et l'on avait écrit au Directoire les faux bruits qui circulaient dans celte ville. Mais |)ourquoi le Directoirt; s'était-il eni|)rcssé de leur donner une telle iiid)lieité?

BONAPARTE A HASTAIiT KT A l'AlUS. ±i:\

("'tre prêt à tout événement, et surveillait de très près les intrigues qui se nouaient autour de lui. pour empêcher d'aboutir celles qui lui auraient été défavorables. Mathieu Dumas assure, dans ses Mémoires, qu'il eut alors la pensée de prendre la dictature, et examina soigneusement et les chances du succès et les obstacles qu'il devait rencontrer. Desaix, qui était du complot, aurait affirmé que tout était prêt, mais Bonaparte ne trouva point le succès assez certain et' préféra attendre. 11 pouvait alors renverser le Directoire, mais ensuite il aurait établi moins aisément sa d()mination que dix-huit mois plus tard, lorsque tous les partis révolutionnaires avaient également exaspéré le pays par leurs fautes.

En attendant, il était censé tout préparer jiour envahir l'Angleterre, et implanter dans ce pays la république fruclidorienne. Les mêmes révolutionnaires qui, en 1792, parlaient de s'allier bientôt à la Convention nationale de la Grande-Bretagne, se berçaient du fol espoir de s'emparer des richesses de Londres, comme de celles de Milan et de Rome , et d'y établir une république semblable à celle dont ils avaient gratifié la Cisalpine. Mais il était trop évident qu'il faudrait beaucoup de temps et d'argent pour préparer cette expédition, et le Directoire avait besoin de faire la guerre, pour occuper les esprits en France et ne pas laisser ses troupes dans une inaction très dangereuse, à un double point de vue, car elle achèverait de le ruiner, et permettrait au parti anarohique de les gagner en exploitant contre lui la misère dans laquelle il serait forcé de les laisser. H avait besoin de faire des guerres faciles et lucratives pour subvenir à l'entretien de ses soldats et à ses dépenses nécessaires. Il se mit donc à pressurer ses alliés, à jeter ses armées sur les Étals faibles et à faire résolument le métier de pirate. Le 11 janvier {"l'i nivôse), il lançait une expédition sur Rome, le 27 une autre sur la Suisse: le 2 pluviôse (21 janvier), il faisait un coup d'Ktat dans la république batave pour mieux l'exploiter; en même ti'm|»s, il pressurait la Cisalpine tout en l'asservissanf, et pré|tarait une expédition contre le Portugal.

i.i: iniii'C.roiHK.

iir.

Le Directoire, devenu maître absolu de la France, grâce à l'armée, devait naturellement se montrer plus exigeant que jamais à l'égard de ses alliés. Aussi la nouvelle du coup d'Etat de fructidor causa la plus vive émotion à Madrid. Le Jacobinisme triompliait définitivement en France et il allait commander en maître à l'Fspagne. Néanmoins le Prince de la Paix afïecta de se montrer très satisfait du 18 fructidor (1). Il semblait arrivé au faîte des honneurs, il venait d'épouser une princesse de la famille roj'ale! et cependant sa situation était menacée; Pérignon qui le croyait indispensable au Directoire, l'avait soutenu vivement auprès de ses souverains (2). Mais Pérignon, qui était fort mal vu des fructidoriens, fut rappelé, et remplacé par l'amiral Truguet, révolutionnaire violent et matamore, avec l'intrigant Perrochel pour secrétaire; et Champigny-Aiibin fut envoyé en Hollande. Le Directoire, qui venait de rompre avec le Portugal, voulait à toute force envahir C(ï royaume pour y chercher des millions, et comptait bien contraindre l'Fspagne à lui livrer ses dernières ressources pour l'aider dans cette entreprise.

Truguet, nommé ambassadeur le 2>'J brumaire (\',i novembre), ne prit possession de son poste que dans le courant de pluviôse. Le 2i (12 février 1798), il rend compte au Directoire de sa réception à Madrid : il a vu le Prince de la Paix le 18, et l'a trouvé dans des dispositions peu favorables, parce que le Di-

(1) Il s'empressa, dos qu'il en eut connaissance, de in'olesler contre corlainos assertions du prétendu révélateur Duverne de Presle.

(2) Cliainpigny-Auhin écrit le .')0 fructidor que la cour d'Espagne a gémi en ai)prenant le coup d'Ktat. Klle était d'accord avec les conspirateurs; le fait est, suivant lui, prouvé par le crédit du duc d'Havre qui a toujours ses entrées au palais; dans une autre lettre, il insinue (|u'elle a fourni des fonds à ces conspirateurs. Le H vendémiaire suivant, il é(;rit que Pérignon d'accord avec f!odoï, a eu une entrevue secrète d'une demi-heure avec le roi et la reine. Il leur a dit qu'il voyait avec peine qu'on voulait retirer le ministère au Prince; ■ que le salut de ce royaume dépendait de la conservation de ce ministre; que la prospérité de l'Espagne et de la rèpul)li(|uc française en dépendaient également ; il a dit enfin que le vn-u du Directoire était que le Prince de la Pai\ fut conservé dans sa place. » La reine n'a cessé de garder le silence; le roi a I)aru céder. Arrh., AF't, «3.

liONAl'AliïK A liASTADT ET A PARIS. OO;;

rectoire a refusé d'accepter Cabarrus comme aiiil)assafleur à Paris : du reste, il a été très aimable pour lui. Le :2.'{, Trujjjiiet est présenté au roi et il lui déhile un long et insolent discours contre les Anglais, les émigrés, les prêtres, les traîtres frappés par le 18 fructidor, et exalte les proscripteurs. Le pauvre roi exprime son désir d'entretenir de bonnes relations avec la République. Truguet, comme presque tous les ambassadeurs du Directoire, a pour sj'stème de parler aux princes alliés, sur un ton méprisant et tyrannique, d'exploiter leurs peuples, de s'immiscer dans leurs affaires les plus intimes, et do spéculer lâchement sur leur dépendance pour leur faire subir personnellement d'indignes avanies. Mais avec toutes ces qualités fructidoriennes, il est tellement vain et maladroit qu'il encourra bientôt la disgrâce du Directoire. Naturellement il veut faire une guerre active aux Anglais, mais il entend utiliser contre eux la marine espagnole, et il est désolé que la i flotte de l'amiral Mazareddo soit sortie de Cadix, car il ne la croit pas en état de tenir la mer. C'est suivant lui un coup désespéré de l'Espagne pour rendre la liberté à son commerce anéanti et obtenir la circulation de matières dont il lui est impossible de se passer (1). Voilà ce que lui vaut l'alliance du Directoire. Du reste, l'escadre rentra prudemment sept „ jours après. Truguet parla aussitôt du Pape à (iodoï :

« J'ai cru entrevoir que, quelque détermination que lo {j^oiivcnicnement français prenne contre la cour de Rome, celle de Madrid n'y apportera qu'un intérêt très secondaire sous le rapport dos préjugés religieux; qu'elle n'opposera même à la juste vcngoance du Iteiq)lefVanrais, aucune espèce de réclamation, |tourvu qu'iui ne lui donne aucune inquiétude au sujet des États du duc de l»armc. [Axh. I nat., AV\ {)2).

A peine arrivé, Truguet s'applique ii faire sentir au n.i .l'Hs-

ij pagne qu'il est le vassal d'un Barras et d'un Ucwhell. Ces rois

de France lui ont demandé de ne pas laisser porl.u- dans ses

(I) n altril)UO coUc ])récipitalinn aii\ niclamalions «los .Minimoivanl'; rniiu's par li> l.locus et qui venloiU al)si.luinent <|u'oii li- (divo, «-l aux iiislaïues «los oMiciors (Inmariiu'.telleiiienl (Uitragés, insullcs parles .■OMiin.Mxanls .le Caclix. ijuilsonl supplié legouvernemenl de les cnvnycr au cninhat. (Arch. AF», («•)

États les décorations de l'ancienne monarchie. Truguet insiste vivement sur cette exigence. Godoï désire qu'une autre cour donne l'exemple, et ne désespère pas de faire prononcer par le roi cette interdiction ; seulement il lui sera très difficile d'obtenir de lui qu'il donne l'exemple et renonce à les porter. Truguet tourmente encore le ministre an sujet des émigrés, Godoï, sans les défendre en aucune façon, cherche à esquiver ses demandes (1). 11 se déclare prêt, si le Directoire l'exige, à faire avec lui la guerre au Portugal, mais il aimerait mieux traiter, et Truguet est de cet avis, car il pense que l'Angleterre, maîtresse de la mer, si le Portugal était envahi par les armées françaises et espagnoles combinées, s'empresserait d'enlever toutes les richesses de Lisbonne, et le but de l'expédition serait ainsi manqué. En outre, l'Angleterre ne manquerait pas d'occuper le Brési-lau nom de la reine de Portugal, comme elle a occupé des colonies hollandaises au nom du Stathouder. Le G pluviôse (25 janvier), le Directoire avait supprimé le commandement en chef de la grande armée du Rliin, et envoyé Augereau à Perpignan pour y prendre le commandement d'un corps d'armée qui devait traverser l'Espagne afin d'attaquer le Portugal : aussi la terreur était grande à la cour de Madrid, car cette armée prétendue alliée la menaçait autant et [)]us que celle de Lisbonne i'2,). Godoï fut i)ien obligé de protester : d'ailleurs si le Directoire devenait maître absolu de l'Espagne, il devait s'attendre à être brisé comme un instrument inutile. Non content de parler en maître à la cour, de violer l'étiquette de la manière la plus révolutionnaire, le vaniteux Truguet (3) se dit ([u'il était bien inutile de ménager Godoï, par la

(1) Il (Icmaiule que le Directoire lui iiuliiiuc un lieu oii il puisse les déposer sans blesser les lois de riiuinanité et de la loyauté. Truguet en prend acie.

(-2) Dix ans plus tard, les Bourbons (rKs|)agne furent renversés par Napoléon, à l'oceasion d'une expédition contre le Portugal.

(3) Truguet, dit La Uevcllière dans ses M('nioires, lome U, ]>. 2r;3, « se conduisit l'ollemenl ». Il jugea inutile de ménager Godoï et crut réussir « en h; supplantant dans les bonnes grâces de la reine, en taisant de la di|)loniatie de ruelle. II voulut proliter de l'ascendant irrésistible qu'il se croyait sur toutes les femmes, i)Our subjuguer cette princesse, l'honorer de ses faveurs, la diriger à son gré, et par elle diriger et le Conseil et la cour comme il l'entendrait. Ainsi au lieu de montrer la gravité convenable à tout agent dii)loniatique, et parti(;ulicment à un agent républicain, il se conduisit connue un lai ». (leci rapjielle la fable do VAnt^ et le petit Chien.

BO.NAl'Airi'E A HASTADT K'I" A l>AKIS. 2^7

raison Ijien simple qu'un homme comme lui Truguet, n'avait qu'à le vouloir, pour remplacer ce freluquet dans la faveur de la reine et exercer ainsi le même pouvoir en Espagne. Il s'engagea dans des intrigues ridicules ; et le Directoire qui se méfiait de Godoï, mais regardait Truguet comme un maladroit et un fat, négociait par-dessus la tète de son ambassadeur par l'intermédiaire d'agents subalternes. Truguet ne pouvait pas ne pas s'en apercevoir : aussi, le 4 ventôse (22 février 1798), il écrivait à Merlin que la reine était très aimable pour lui, se montrait fort satisfait de lui-même, mais se plaignait, à peine arrivé à Madrid, d'être entouré d'intrigues qui diminuaient son importance. Il parlait de rien moins que de régénérer l'Espagne à la façon du Directoire, d'y exercer une influence philosophique, de détruire l'inquisition, de pousser le gouvernement à faire des prêtres des fonctionnaires publics(l). Le 8, il se plaint amèrement de la situation ridicule et pénible à la fois qui lui a été faite. Il est réduit à la nullité la plus complète. Le ministre des relations extérieures Talleyrand, a entamé une intrigue secrète sur les affaires du Portugal et de Parme, et le Prince de la Paix lui a déclaré que son secrétaire Perrochel est chargé de négocier avec le Portugal. On emploie à son insu de vils intrigants; ainsi Godoï lui a dit qu'un certain Ségui, chassé d'Espagne, « sur qui pèse encore, dit-il, un jugement infamant», est chargé d'une mission diplomatique; et Truguet déclare qu'il l'en empêchera, s'il n'a pas des instructions précises approuvées par le Directoire. H tiendra parole, et (iodoï aura le plaisir de voir quatre agents français se contrecarrer mutuellement, patauger l'un après l'autre à travers les toiles d'araignées de leurs concurrents, suer sang et eau, envoyer courriers sur courriers, lollres sur lettres, pour ne faii-c ri(Mi qui vaille.

Le Directoire qui est fatigué de caresser Godoï, et le trouve beaucoup trop Scapin, veut maintenant ruiner sou influence auprès de la reine. Il charge Perrochel d'avoir une entrevue mystérieuse avec elle, de lui faire certaines propositions poli-

(1) C'csl-à-(liro omlioilcr lo pas sur les lovoliilionnaiii^s, cl (■.nw luio cousli tulion civile en attcndanl iiiieu\. (.l;r//., AI-"' (>:<.)

228 LK niHl'CTOlHI".

tiques, et d'essayer de l'intimider. Mais Perrochel, tout en se prêtant aux manœuvres qui lui sont ordonnées, cherche à éclairer le Directoire. Le 1."} ventôse (3 mars), il lui écrit que la reine est prévenue et sur ses gardes, etqu'il n'a pu encore obtenir cette entrevue, dont on semble attendre de si grands résultats. On voit du reste qu'il la trouve très inutile et hésite à s'engager dans cette affaire. C'est Ségui qui lui a apporté les dépêches du Directoire; et avant Ségui, le prince de Carency, dont on a déjà vu les intrigues lors des négociations de Râle, était venu de Paris, lui avait communiqué les intentions du Directoire, en offrant de lui ménager les moyens d'avoir «ne entrevue avec la reine (1). Le Directoire^, suivant Perrochel, a été complètement trompé par des gens qui lui répètent qu'une révolution est possible en Espagne, et qu'il faut effrayer la reine et, à l'insu du Prince de la Paix, l'amener à peser sur le Portugal pour qu'il ferme ses ports à l'Angleterre et paie cinquante millions au Directoire. 11 croit bien difficile de faire payer une telle rançon au Portugal qui est soutenu par les Anglais. Pour éviter l'ennui de la guerre et obtenir de suite des millions, on pourrait tenter de faire croire à la reine que si l'armée française entre en Espagne pour attaquer le Portugal, ime grande conspiration éclatera aussitôt, que de nombreux mécontents dans l'armée espagnole et dans le pays se lèveront et renverseront le trône des Bourbons, et que pour éviter un tel désastre elle doit déterminer le Portugal à céder. Il a chargé Ségui de parler de ce complot au Prince de la Paix, qui aurait été frappé de stupeur en appienant cette nouvelle. Mais Perrochel ne se méfiait pas assez de cet habile comédien. Cependant il s'abslint par prudence de réclamer la fameuse entrevue avec la reine, et le 17 il demandait encore s'il fallait faire cette démarche, déclarant qu'il faudrait en ce cas faire ostensiblement de grands préparatifs de guerre pour intimider la reine.

Mais Carency a parlé de cette intrigue au Prince de la Paix, et celui-ci l'a malicieusement révélée à l'ambassadeur.

(I) Carency lui annonça l'arrhce de Ségui cl la niissioTi dont il était cliargc Perrochel se tint sur ses gardes, mais il dut reconnaître ensuite queue personnage très suspect était parfaitement au fait de l'intrigue.

HONAl'Aini-: A HASTADT ET A l'AHlS. 229

ïruguel est furieux, et cherche par tous les moyens à entraver cette négociation (1 i. Le 16, il envoie à Paris une lettre indignée. A quels hommes ïalleyrand a-t-il recours pour traiter, en dehors de l'ambassadeur? à un Ségui, à un Garency (2). il sjest plaint très vivement au Prince; et celui-ci lui a déclaré qu'il refuserait audience à Ségui « et que des considérations, jjeut être mal entendues, l'empêchaient de prendre à son égard un parti plus sévère >-> , et que le roi, instruit de toutes ces manœuvres, lui avait enjoint de ne traiter qu'avec Truguet! Le bon billet! A la dernière audience du roi, contrairement à un usage immémorial de la cour de Madrid, « je me suis avancé hors du cercle ordinaire, et j'ai entamé avec le roi et

(l)Perrochel rouvrit sa dépêrhe pour annoncer, que son courrier n'irait qu'à petites journées, parce que le prince, sur la demande de Truguet, lui avait refusé un passeport.

(5) Garency, d'après Truguet, aurait promis de faire le traité avec le Portugal par » le prix d'une somme d'argent qu'il a déterminée, et avec laquelle il a répondu de disposera son grc des membres du (fouvernement français •. U paraît, dit toujours Truguet, qu'il est entré dans de tels détails, que le prince a cru un instant à cette histoire. (Ce n'est pas très étonnant! il connaît si bien tout ce monde-là.) Truguet tout à fait exaspéré a demandé l'arrestation de Garency, qui avait déjà quitté l'Espagne; il paraît croire naïvement que le prince l'aurait fait arrOter. Perrochel lui a déclaré nettement qu'il était chargé des affaires concernant le Portugal. « que les discours de Garency n'étaient pas aussi extravagants iju'on l'avait i)résumé d'abord, qu'on voyait bien que cet liomme n'était ])as entièrement étrangeraux secrets du gouvernement, et que lui Perrochel avait besoin de le voir et de se concerter avec lui. ■ (Arch., AF^^, <î3).

Perrociiel avait employé Ségui dans cette tentative de négociation. Celui-ci a raconté ses intrigues dans deux mémoires des 18 ventôse et 10 germinal, adressés au président du Directoire (Arch. ibid.). Chargé, le 20 pluviôse, par le Directoire de dépèches 1res intéressantes pour Perrochel, il n'a pu arriver à Madrid que le !) ventôse. Le 10, Perrochel l'a chargé d'une commission auprès de Godoï a Aranjuez. Il avait prévenu le prince que Ségui était privativcment autorisé à traiter avec lui de la paix avec le Portugal, sans avoir l'air d'être l'organe du Directoire ni de Perrochel. L'entrevue dura trois heures; le prince luiannonca (pi'il en aurait une autre avec Perrochel seul. Le l(i, nouvelle commission, mais le prince n'a pu le recevoir. Perrochel lui a dit que Carencv i|ui était venu de Paris en cheral de poste avait annonce son arri\éc, et (|ue le Prince en avait prévenu Truguet. Celui-ci l'a aussitôt (|ueslionné, Ségui lui a répondu hardiment (|u'il était venu à Madrid pour affaires particulières (c'est un hnirnisseur), et (|u'il n'avait point porte de dépêches à Perrochel, • c'était ce (|ue vous m'aviez nrdoiinê ». De là grande colère de Truguet. qui s'est plaint au prince ; et celui-ci vovant l'intrigue éventée, lui a fait savoir le (• mars (l(î ventôse) qu'il ne pouvait lui donner audience, parce (jnc l'ambassadeur l'avait prie de la lui refuser. Ségui espérait en i-écompensc obtenir une commande de fournitures pour l'escadre espagnole.

230 LK hiRi^r.ToiuE.

la reine une conversation politique ». Il prétend qu'ils ont fort bien pris la chose el que la reine a été très aimable pour lui. On sait à la cour que Truguel est laissé de côté par son propre gouvernement : il veut prouver par un coup d'éclat qu'il est toujours ambassadeur.

Le Directoire avait donc chargé Perrochel de mener en dehors de Truguet une double négociation au sujet du Portugal. Il devait à l'insu du Prince de la Paix avoir une entrevue mystérieuse avec la reine afin de l'intimider, et en même temps il devait agir sur le Prince de la Paix par l'intermédiaire de Ségui. On pourrait croire que la seconde négociation n'avait d'autre but que de détourner l'attention du Prince, pourtant Ségui avait reçu de Perrochel des instructions assez graves. îi devait dire au prince que le Directoire était décidé à faire la guerre au Portugal. Godoï servait d'intermédiaire entre les deux gouvernements; s'il avait des pouvoirs illimités de Lisbonne, il devait envoyer des propositions très avantageuses, car le Directoire n'en voulait pas accepter d'autres. Il faut que le Portugal offre de nombreux avantages, et beaucoup de millions. Le Directoire le prenait de très haut avec Godoï, lui faisait sentir qu'il était personnellement très menacé, et qu'il devait le satisfaire. Il est probable qu'à l'inverse du Directoire, Perrochel fondait plus d'espoir sur cette négociation que sur l'entrevue mystérieuse.

On venait d'apprendre à Madrid l'occupation de Rome par l'armée française, et toutes les classes de la société étaient profondément émues de la captivité du Pape. Truguet écrit, le 17 ventôse, qu'il a craint les effets de cette émotion, et qu'il s'est empressé d'aller trouver le Prince de la Paix. Il lui a adressé des menaces, et lui a fait aussi des phrases sur la magnanimité de la République à l'égard d'un ennemi désarmé. Le Prince lui a dit qu(ï le roi ne ferait aucun éclat, mais il a parlé avec force en faveur de l'ie VI.

« Toutefois, citoyens Directeurs, la sensiMlité du cabinet de Madrid envers le pontife de Rome, ne lui a pas fait perdre de vue ses propres intérêts; le prince a cru l'instant favorable pour me rappeler la demande qu'il a di'jà faite plusieurs fois sur l'agrandissement du duché de Parme. » (Arch., kV"' (;:{.)

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