DEUXIÈME PARTIE
Nice. — Dans la nuit sans lune, sur le quai noir où courent à ras de terre des lanterne balancées par d'invisibles bommes, où sous les fanaux s'illuminent, passent brusquement les coiffes blancbes d€S cbefs de trains, parmi la foule qu'alourdit et courbe le poids des sacs de voyage et qui piétine vers les guichets étroits, deux bras vigoureux ont saisi George par derrière. C'est papa. Et machinalement, l'enfant qui ferme les yeux pour ne plus voir dans l'ombre ces éblouissants zigzags de5 lumières, se laisse emporter entre les omnibus d'hôtels rangés côt-e à côte, veris un grand break où crient des voix jeimes :
George... Tu e? fatigué P... Tu ne m'as pas embrassé... Et bébé... Et moi... Et maman...
Puis, le grelot des chevaux dans le silence ; et dans les ténèbres, les immobiles réverbères, les lanternes de voitures qui glissent ; un grand bruit des roues sur les pavés ; sur le macadam, des roulements assourdis ; des maisons toutes noires du haut en bas, et d'autres oh il y a une fenêtre seule éclairée, et d'autres oii la même fenêtre à chaque étage met une lueur pâle de veilleuse ; de hauts hôtels, et des petites maisons au fond d'un trou de jardin où des feuilles d'arbres bruissent et s'agitent dans du noir.
Puis les palmiers de la promenade des Anglais, qui se dressent fins et secs dans la nuit ; et la mer, devinée à un sentiment de vide sous le grand ciel étendu plein d'étoiles, à un piquant parfum de sel volatilisé dans l'air léger et plus frais.
La route monte. Le pas des chevaux se ralentit. Les grelots sonnent maintenant d'un tintement cadencé de métronome. Le gazouillis de nid, dans la voiture, s'est tu. Nulle affectueuse ou joyeuse parole ne s'adresse plus à George, dont l'ahurissement ne répond rien, et s'est endormi tout serré contre sa mère.
Puis, c'est, dans l'antichambre de la villa, de nouveaux baisers coupés de bâillements, un attendrissement las, une joie ensommeillée. Et tous,, des bougeoirs à la main, se regardent, n'osant se quitter si tôt. Et la montée, à la file, lorsque M. Moore, de sa voix toujours calme, a dit : « Il faut que vous dortniez, Géorgie... Vous devez être si fatigué... »
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De la chambre où il s'étonne de ne pas être enfermé, George entend la voix de son frère Charles, qfui vainement veut rire et causer. George répond des mois, sans bien comprendre. Qui donc, à côté, se déshabille ? St^mati, n'est-ce pas ? Et de l'autre côté encore ? Sandozet P... C'est singulier que Jean-Baptiste, ce soir, ne soit pas venu. Et George, couché, se force, par habitude, à ne pas dormir, pour l'attendre; car bien qu'il soit en retard il va venir, sans doute...
George se lève, et va, pieds nus, à la fenêtre. C'est en bas un fouillis de longues, minces, aiguës feuilles d'arbres exotiques. Et George se recouche. C'est tout autour des souffles calmes, réguliers. Dans une grande paix de santé la maison Moore s'endort, et des palmiers souples l'éventent lentement...
— Géorgie...
Il faut assurément que ce soit un rêve : car jamais une voix douce ne l'appelle ainsi à son réveil, avec affection. Ou bien c'était rêvé, toutes ces choses en Suisse, sur le lac, avec Jean-Baptiste : oui, car rien n'est changé et George maintenant reconnaît la chambre, et le lit comme avant son départ, et maman, avec, sur ses genoux, le petit Maurice qu'il a vu à peine et tout nouveau-né. Maurice, en ses linges blancs et ses broderies, est sur les genoux de M" Moore comme une tache de lait ; et vers ce visage aux lèvres gourmandes, au menton extrêmement fin, aux yeux d'une naïveté malicieuse interrogeant le vide, au front large où les cheveux légers sont comme un reflet d'incolore et impalpable lumière, elle penche
sa forte tète de matrone casquée de cheveux châtains, visage si étonnamment semblable à celui de George, d'autres cheveux tirés en dents sur le front, son mais plus plein, au dessin plus dur et toutefois délicat, ayant conservé une jolie grâce des lèvres, une alerte palpitation des narines, et, en compensation du menton un peu fort, des oreilles minces et allongées. Et elle est trè-s vigoureuse, mais en ce moment fatiguée, ses perçants yeux noirs cernés d'insomnies : car elle a, tout un mois, chaque nuit, lutté contre la mort, disputé à la mort ce petit Maurice, aujourd'hui réjouissant de bonne santé, ayant toutefois empreinte en le regard cette instinctive peur, cette inquiétude des nouveau-nés qui ont failli tout de suite disparaître et se sont cramponnés.
M" Moore raconte à George les anxieux silences autour du berceau, et le visage vieillot du bébé, sa lividité moribonde éclairée d'une veilleuse, et les poignants vagissements arrachés à sa rage de vivre, et elle-même penchée, consultant sous le drap et sous la chemisette si le cœur a cessé de battre. Et elle dit aussi toutes les petites choses de la maison, un rhume de Charles, une chute de Victor, des jouets cessés, des arbres qu'on a changés de place dans le jardin, et quel jour ils ont quitté l'appartement de la place Masséna pour s'installer en leur villa. Déjà, la veille au soir, elle lui contait c-es choses, mais il ne répondait point, n'entendait point...
— Qu'avais-tu donc, mon Géorgie .*
— Oh 1 rien...
D'un vaste geste d'effroi, George écarte la vision
que par ces paroles elle évoque : réreintement tout moral, l'abrutissement du voyage après la suprême scène sur l'embarcadère de Lausanne, après Merminod fou, brutal, criant : « Tu ne partiras pas... Je ne veux pas que tu partes. . . »
Il est parti, cependant, et ce cauchemar s'est évanoui. Tout cela n'est plus. Et il doit y avoir très longtemps que ces choses se sont passées. Il a depuis roulé de si longues heures en chemin de fer et dormi une si longue, si longue nuit ! Maintenant les voix autour de George sont caressantes.
— Géorgie...
C'est Victor, les cheveux coupés court, en grand garçon, mais s'ondulant encore en frisures enfantines; un peu furet avec son menton fin et allongé comme celui du petit qui s'est endormi vautré en une ivresse de lait, faisant peut-être un rêve de lait parmi la blancheur des vêtements matelassés qui l'engoncent. Comme Maurice occupe tous les genoux de sa mère, Victor s'est assis à côté, par terre, appuyant sur M" Moore sa tête inclinée.
— Géorgie...
C'est Charles qui s'assied au chevet du lit oii le paresseux George s'étire. Et c'est un étonnement pour George de voir comme son cadet est fort et poussé, tandis que lui-même s'est pitoyablement amaigri en allongeant. Le voici homme tout à fait, et c'est un bizarre contraste entre cette virilité du corps et la fantaisie de son habillement de bébé. Il est costumé en marin, culottes courtes, veste flottante à grand col; point de chemise : un jersey rayé de bleu et blanc,
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un grand chapeau de paille très en arrière. Et des cheveux embroussaillés qui surchargeant le sommet de sa tête rapetissent et affinent infiniment son visage. C'est à s'y méprendre George; mais George sans une imperfection, George rêvé ; une de ces merveilleuses beautés qu'épure raristocratie d'innombrables générations, et qu'un sang britannique, circulant à fleur de peau, rose du rose des perles qui sont paiement colorées. Imaginez le plus adorable bébé que vous voyez, en les jardins publics, perdu sous des cheveux blonds, et grandissez-le, fortifiez-le jusqu'à l'homme, mais qu'il ne perde nulle de ses délicatesses, ni la bouche en fraîche pulpe, ni la transparence des palpitantes narines, ni une certaine gracilité longue du cou. Tel Charles ; et ce qui le faisait plus homme encore, des yeux qui connaissaient la femme déjà, une sensualité des lèvres dont la moue gourmande, malgré sa toute-jeunesse, n'avait point d'appétence que pour les friandises qui irritent le désir des enfants.
Et M. Moore qui est entré sans bruit, tout jeune d'aspect avec ses fines moustaches incolores et ses yeux très xiis, semble le frère aîné des enfants. Lui est plus froid, peu parleur : mais signifiant mille choses d'un sourire ou d'une humidité des yeux.
Ils prirent le premier déjeuner au pied du grand palmier. Ils avaient descendu l'escalier tout contre les uns les autres, les trois grands fils serrés autour de la mère qui portait le quatrième fils.
Dressé plus haut que la terrasse du toit, le grand
palmier coupait en deux la façade de la maison toute blanche, large, un peu basse et ramassée, ornée de moulures horizontales, dans toute la longueur, répétées sur l'avancée du pavillon central. Il y avait un grand calme dans la symétrie des lignes, la régularité des fenêtres et l'égal écartement des colonnes du portique, toutes pareilles. Les ombres étaient nettes, d'un noir fin et pur d'encre de chine ; et la maison apparaissait toute blanche, derrière les solides verdures, découpée sur le ciel d'un bleu uni, très éclairé. Derrière les jalousies, la blancheur des rideaux, l'ombre rafraîchie des pièces bien closes se devinait. Toute la maison était en pierre blanche, et la grille basse qui unissait les colonnes du portique, seule faite de barreaux de fer, était couverte d'un enduit blanc.
Et cette grande façade, d'un éclat poli de marbre, était comme un gigantesque miroir que frappaient en plein les rayons du soleil, rejaillissant en un ruissellement diffus d'éblouissante lumière. Mais ce n'était plus la factice et torride chaleur d'Ouchy ou de Vevey, l'intolérable lumière, brûlante aux yeux, que réverbère le Léman, ainsi qu'une surface unie de zinc ou de plomb. Il y avait en cette chaleur et cet ensoleillement de l'atmosphère quelque chose d'habituel et de naturel qui ne choquait pas. L'air respiré était très chaud, mais non brûlé, et n'étouffait point la poitrine. I^s muscles bien à l'aise se détendaient et les jointures jouaient mieux. On prévoyait, dès le matin, comme on glisserait doucement au nécessaire sommeil de la sieste, et qu'on ne serait pas écrasé, comme aux stations d'automne du lac de Genève, par une
énervante et injustifiable chaleur de midi. C'était une très égayante sensation pour les yeux, cette verdure sombre et ces feuillages, saupoudrés peut-être d'ime fine poussière grise quand le mistral souffle, mais propre et comme vernissée les jours de beau temps ; ce bleu lavé du ciel, ou de l'or semblait délayé, surtout cette immaculée blancheur de tout ce qui était pierre. Puis c'était une invitation aux indolentes poses et aux sommeils en plein air, cette inclination vers vous des palmes qui vous éventaient. Et il était impossible que toute maladie ne cédât pas bien vite à cet exemple et à cette contagion de santé.
Tel que ces jeunes gens qui s'alanguissaient sous un ciel trop souvent brouillé de brumes et hachuré de pluies, qu'un inexplicable spleen ronge plus sûrement et plus douloureusement qu'un cancer, et que ranime la tiédeur communicative et maternelle du midi, le perpétuel bleu, George était venu à Nice grand, mince, se soutenant à peine, avec une lassitude de la tête que supportait souvent l'index de sa main droite, et avec du mysticisme morbide dans les yeux. Il reprit, à peine changé d'air. Ce fut une miraculeuse et rapide cure. Il n'eut plus ce terrifié regard d'un homme qui serait libre subitement après un an d'in-pace. Et il se trouva qu'il savait encore vivre une %ae végétative de raffiné paresseux, une vie active de libre sauvage.
Les journées étaient parfaitement coiupées pour une remuante oisiveté. Dès le matin, de grandes promenades. Nice, les environs, Monaco, c'était à cette époque la vraie campagne, sans plus les filw de toi-
tures sur la promenade des Anglais, et dans la poussière et le soleil le papillotage des toilettes claires. Fort peu d'étrangers. Et pourquoi, en vérité ? Ce n'était pas un été lourd, africain, mais toujours le printemps. Hiver tiède, été frais. Mais les joueurs de Monte-Carlo et les étrangers de la saison ignorent le charme du juillet et de l'août, et Nice, plus fleurie qu'en avril, reste libre et tranquille pour les Niçois enracinés.
George, toujours, se promenait seul avec Charles. « Cours, amuse-toi, » disait M" Moore, et fort surpris que sa mère, qui si rarement le possédait, ne l 'accaparât point, touché de cet amour paisible et sans nul égoïsme, George s'attendrissait, adorait sa mère bien plus. Il voulait très souvent rester, tenait sa main et frôlait cette main de sa joue avec de ielines câlineries. Mais elle, toujours : « x\muse-toi ». Et ils partaient, George et Charles, tous deux semblables de visage et de costume, et de taille, comme deux jumeaux.
Et c'était toujours des sentiers étroits sur les hauteurs, se glissant sous de basses et épaisses verdures, comme les humides chemins couverts de la Normandie, se chauffant, un bout de temps, au soleil filtré par une trouée des branches ; des chemins où dansaient sur l'herbe et sur le sable les ombres des feuilles et de pâles ronds de soleil ruisselant comme une poignée monnayée d'étoiles. Et c'était la même vue toujours, chaque fois que l'horizon se démasquait; une baie gracieusement arrondie, les blanches maisons parmi les floraisons et les verdures de sombre
vert, une mer unie avec des barques aux voiles blanches et de grands navires qui paraissaient tout petits.
Parfois, George imaginait que cet Océan, c'était le Léman si chaudement azuré. Mais non, le Léman c'est une mer fausse, dont l'immensité est étouffée entre des montagnes, et la chère Méditerranée, George la sentait librement étendue jusqu'à la courbure de l'horizon.
George aimait la mer bleue, assombrie souvent jusqu'au violet, striée de rougeurs, crêpelée et p>ailletée d'or, profondément transparente comme une lumière que l'on toucherait. Et c'était une passion qui le faisait se jeter sur elle, en elle, l'étreindre entre ses bras comme quelque chose de féminin. Dès le premier jour il prit possession de la mer, plongea, les yeux ouverts, dans cet éblouissement mouvant et glauque, nagea très loin, si loin que, se retournant, il n'apercevait plus la plage, cachée par une grande ondulation de nappe. Et alors il se rappela ses belles hardiesses de nageur, à Ouchy, et les cris de Jean-Baptiste sur la rive, et il eut une grande sensation de calme en entendant que personne ne l'appelait. Seul Charles, infatigable, nageait près de lui ; et certes George n'aurait pas besoin de remjx>igner, de le traîner comme Merminod noyé vers la rive, évanoui, secoué de hoquets... La mer était une plate solitude bleue. Il n'y avait pas une voile. Il n'y avait pas, comme sur le lac, la tache blanche des cygnes. Et George, délivré de la fraternité fausse de cet étranger, de ce Vaudois, regardait son frère véritable avec beaucoup de grande amitié.
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— C'est toi qui es grandi, c'est toi qui es beau garçon ! disait-il, le regardant essayer ses muscles d'athlète, l'admirant sans jalousie, un peu humilié cependant de ses bras, à lui, tout émaciés, de sa poitrine où les côtes se comptaient, de son ascétique pauvreté de chair.
Mais un grand plaisir nouveau, ce fut de sentir tous les jours ses muscles se fortifier et se bomber, tendant la peau. Il se tâtait le biceps, s'exerçait à soulever chaque matin un poids plus lourd, par un effort qui le faisait rougir comme une réprimande de Merminod. Il contemplait sa poitrine où les os s'effaçaient.
— Je n'ai plus de salières ! vois donc, Charles..., criait-il un matin en riant, une main à chaque épaule, essayant de retrouver la fossette qu'une belle poussée de chair avait comblée.
Et il fut repris d'un grand amour de la mer qu'il avait négligée le-s premiers temps, honteux de se dresser si maigre et enlaidi, nu dans le soleil. Maintenant, il se déshabillait avec un orgueil naïf de beau garçon, derrière les roches, et tout de suite il se précipitait dans l'eau, barbotant, ne nageant pas, faisant le chien, aspirant et soufflant de l'eau, filant vers le bord d'une seule brassée prolongée, se se€Ouant, et se couchant sur le galet ; se séchant au soleil, sans réussir à hâler sa peau blanche ; ringt fois se baignant et puis se recouchant sur le rivage, à la renverse, fixant le lumineux ciel sans être ébloui.
Après le repas de midi, tous restaient au salon, les Persiennes bien closes ; et c'était d'abord dans cette ombre, où leurs yeux habitués se distinguaient, une agitation de leurs vêtements blancs, autour de la table où était servi le café. Maman était la première assise avec bébé sur ses genoux, et George qui lui apportait sa t^sse, se posait sur le tapis près d'elle, appuyant à sa main pendante ses cheveux encore mouillés. Près de la fenêtre, le veston de flanelle de M. Moore était d'une blancheur plus jaune que le coutil des enfants. On ne voyait aucun objet ; mais si... : dans un vase in^^sible, une touffe de gardénias dont les neigeuses fleurs étoilaient seules l'obscurité, les feuillages étaient mêlés à la nuit. Et peu à peu les rires s'éteignaient. Les voix devenaient graves, plus lentes. Les souffles légers de Maurice et de^ Victor, les premiers endormis, se répondaient. Et puis c'était le silence, et tous étendus sur les divans, sur les canapés, et savourant le sommeil frais avec une vague conscience de l'éclatant soleil extérieur qui brûlait et illuminait les murs.
Comme ils s'étaient endormis, un à un, ils se réveillaient. Et c'était un nouveau matin. Délicieuse, pour ces gens charmés de viATe, était la sieste, qui allongeait la semaine en dédoublant les journées, et les faisait, chacune, courtes à vivre comme des jours heureux.
George et Charles couraient vers la mèr, tout de suite nus et mouillés. Ou c'était des promenades à cheval, et le retour dans la fraîcheur du crépuscule. Ce froid subit, à l'heure où le soleil se couche, la
forte poitrine de George le supportait sans danger. Et il pouvait s'asseoir au bord de la mer, à l'heure où le soleil s'éteignant subitement, il nv avait plus dans l'air un frémisem^nt doré ; où le ciel, très bas, tout près de l'horizon, se barre de rouge, ou bien se floconne de nuages légers, roses, et se fondant peu à peu depuis les teintes du saphir mourant, pâle, jusqu'à l'azur en deuil des plus sombres saphirs. Et c'est alors qu'il se pique d'étoiles.
A l'heure de la pleine nuit, c'était dans la grande pureté, une telle profusion d'étoiles, qu'on eût dit que la voie lactée débordait et prenait possession de tout le ciel. Et George se promenait encore, longtemps, jusqu'à minuit.
Cependant, les premiers soirs, il se pressa de rentrer, car sa plus grande joie, durant des jours, fut de se coucher dans le lit où il avait dormi toute son enfance, et où il pouvait rêver que Lausanne et Merminod étaient des rêves.
D'abord, il essaya d'y goûter aux lectures défendues. Il reprit le Paul de Kock abandonné, qu'il feuilletait en croquant des bonbons. Mais la lecture, main- Jenant qu'il n'était plus surveillé, l'ennuyait.
Puis il s 'l' perçut que le vrai plaisir, c'était, en ce lit, de redevenir tout à fait enfant. Il y restait longtemps éveillé, gardant la bougie allumée, parlant à Charles à travers la cloison, l'écoutant se déshabiller et s'endormir, tendant l'oreille aux froissements d'étoffes et de linges, éprouvant une très douce joie à se dire : (( C'est maman, qui est là, c'est Charles... »
Lui-même soufflait la bougie. Et il écoutait tou-
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jours la maison Moore s'endormir, avec une respiration régulière de paisible santé, dans l'atmosphère embaumée de nocturnes parfums, parmi les ombres fines des longues et aiguës feuilles d'arbres exotiques, tandis que le grand bouquet de palmes planté devant le portique, lentement l'éventait.
Sur le quai des Phocé«as, près du bureau des Postes, Charles Moore^ assis sur un banc, vient d'ouvrir une lettre de femme ; et George la lit pardessus son épaule, riant des tendresses mal orthographiées de cette grisette quelconque, que la précoce mais extrême jeunesse de Charlie a allumée.
Tout à coup « Gare !... Papa... »
Et M. More passe tranquillement devant eux sans les voir, tandis que Charles glisse le papier dans sa poitrine, par l'ouverture de son jersey, comme dana une boîte aux lettres.
Mais George, à la main une enveloppe qu'on vient de lui remettre, et qu'il n'a pas décachetée, semble plus embarrassé que son frère, la dissimulant, les deux mains dans ses poches.
— Toi aussi, Géorgie !.. Et tu ne m'as rien dit I... Raconte moi...
— Je t'en prie, assez...
C'est qu'il a, sur le papier vergé, mince, à deux sous le cahier, reconnu l'écriture laide et soignée de Jean-Baptiste, et Jean-Baptiste a dit : « Que personne ne voie mes lettres... Enferme-toi pour les lire. »
Le voilà dans sa chambre, enfermé. De l'enveloppe tombe une rognure de papier rose, moitié imprimée, moitié écrite à la main, et, sur une demi-feuille mal déchirée, deux mots : a Je t'envoie un mandat de vingt francs, à valoir sur l'argent que tu m'as remis. B ends-moi compte exactement de l'emploi que tu en auras fait... »
Et derrière, en post-scriptum, un « Je t'embrasse » jeté en grosses lettres, à la hâte, pareil aux grands baisers qu'il donnait à George, lorsque, l'ayant quitté froidement, il recourait à lui, nerveusement l'étreignait, et repartait à grands pas.
Tout Targent de George, Merminod l'avait pris, et il le lui rendait ainsi par louis et par francs, un louis au maximum chaque semaine. Encore faisait-il attendre le paiement, afin que George lui écrivît, et du moins fût contraint de penser à lui, quand l'argent manquerait.
Ce fut, quinze jours, leur seule correspondance, des demandes d'argent, comme à un père serré, des mandats-poste accompagnés d'une phrase dure.
Puis subitement, George fut consterné : c'était comme une arrivée de Merminod à Nice. Lettres et télégrammes pleuvaient, Merminod était là, dans le salon, pendant la sieste, puis sous le grand palmier,
puis, à l'heure du lever et du coucher, dans la chambre de George, n Je voudrais trop t'embrasser, te serrer dans mes bras, mon chéri. Mais c'est impossible, écrivait-il... Dans deux mois... » Et George sentait sur son front le baiser, sentait, autour de sa taille, l'enlacement que Merminod lui écrivait. Il touchait les doigts de Merminod en touchant le papier et l'enveloppe.
Et muet, passif comme à Lausanne, il subit les lettres sans y répondre.
Mais Jean-Baptiste le persécuta de son désespoir. « Je ne puis te dire quel dimanche j'ai passé ! Pourquoi rien de toi ? Es-tu fâché ? Si tu ne veux plus m 'écrire, aie assez de pitié pour le dire franchement et tout de suite, que je ne languisse pas ainsi dans l'attente. Oh ! tu n'as pas de cœur. Tu as oublié la promesse solennelle que tu m'as faite : une lettre au moins par semaine. Oh ! si tu savais combien je suis navré, tu ne serais pas si léger I... C'est un devoir pour toi de m 'écrire maintenant que tu le sais. Si tu ne le fais pas, tu n'as ni cœur ni conscience...
)) Ce matin, je ne tenais plus en place. J'ai télégraphié. Ce soir j'ai reçu ta lettre. Elle m'est, à la vérité, tombée des mains : elle est si peu affectueuse, si glacée ! Une lettre qui ne dit rien, qui laisse toutes mes questions sans réponses. Oh ! oui, la précédente y répondâit ; mais je ne l'ai pas reçue. Sans aucunement suspecter ta véracité, je ne puis m 'empêcher d'être étonné que tes lettres se perdent et jamais les miennes. Les postes suisses sont parfaitement organisées. Je veux savoir, vérifier. J'irai demain à la poste. Je
remuerai ciel et terre pour retrouver cette prétendue lettre... Tu aimes vraiment de bien singulière façon : ^ tu ne trouves pas de quoi remplir quatre pages. En- | fin ! ta lettre m'a au moins montré que tu ne m'oublies pas tout à fait. J'avais t^nt prié Dieu que j'étais sûr qu'il m'exaucerait. »
Et la lettre restait ouverte sur la table de George qui la relisait vingt fois, tremblant devant le papier où des larmes écrasaient l'encre, comme devant Merminod pleurant et irrité. Et il promettait à cette lettre ouverte — de nouveau subjugué, très humble — il promettait qu'il aurait de la bonne volonté, qu'il ferait son possible. Il se torturait l'imagination pour noircir plusieurs feuillets, se gênait le cœur pour être tendre. Mais Merminod, toujours : <( Ce n'est pas cela... ce n'est pas cela... »
« Oh 1 je te vois d'ici, tout penaud, je t'entends : » Mais Jean-Baptiste, je me sul« donné bien du mal » pour te satisfaire. Si tu n'es pas content, je n'y )) puis rien. » Ce n'est pas cela. Mon cœur ne peut absolument pas se contenter de ces lettres froides et méfiantes. Aujourd'hui^ tu m'as bien raconté ta journée tout entière, mais comme au premier camarade venu. Et moi, tu m'aimes pourtant plus qu'un frère, n'est-ce pas, Géorgie P Tu es encore un peu jeune pour prendre le style froid et raide de la correspondance. A quoi cela me sert-il d'avoir un ami si enfant, s'il est sec comme un homme fait ? »
Et George trouvait un cri si \Tai de découragement et de suppliant ennui que Jean-Baptiste était remué... « C'est mieux, beaucoup mieux... »
Alors il corrigeait ses lettres, les critiquait et les jugeait comme des devoirs d'élève, notant les progrès, s 'exaspérant des fautes d'orthographe, des répétitions de mots, de l'écriture négligée, lui donnant des conseils de pion sur la manière de composer :
« Quand on a la mémoire courte, on écrit chaque soir sur une feuille de papier (au haut de laquelle on met ces mots : lettre à un tel, etc.), les différents sujets qui devront être trait e's. On les reprend un par un sans les brouiller, et la lettre est claire, intéressante. Toi, tu rêves, tu bâilles : a Je ne suis encore qu'à la seconde page et je dois en écrire quatre au moins. » Vite, une petite phrase banale... Mais je t'ai assez chicané. J'ai relu trois fois ta dernière lettre, qui m'a plu davantage. J'ai bon espoir. Tu arriveras à m 'écrire comme je l'entends. Je suis un peu fou, is it not ? ))
Fou ? oui, de cette folie qui enfante les miracles, car en concentrant les forces disséminées de l'esprit sur une idée unique elle les décuple, et^ comme la perte d'un sens excite les autres sens jusqu'à l'hyperacuité, en ravissant aux autres idées toute lumière elle éclaire l'idée fixe prodigieusement. Fou, certes : les fous seuls ont cette logique mécanique, cette marche réglée d'automates vers un but. « Ma mission envers toi..., » le mot revenait maintenant dans les lettres, d'abord uniquement tendres, ou tendrement désespérées. Et Merminod, éternellement, recommençait sa tâche ingrate, essayant de ressaisir George, à distance, et lui expédiant par bribes l'Evangile sous en\ eloppe.
D'abord, tout le détail des journées de George, ses travaux, il les connut, et ses plus secrètes actions ; l'interrogeant parfois, pour le prendre en flagrant délit de mensonge ; mais n'ayant plus besoin de l'interroger pour savoir, comme s'il avait ime police à ses ordres. Et George ne comprit jamais quel espion le filait ainsi, un ami de Jean-Baptiste, sans doute. Mais Merminod ne haïssait point le mystère et le mélodrame : « Ne cherche pas à savoir qui t'a vu... Plus tard .. Peut-être, je te le dirai... »
Et il le harcelait d'irritantes questions... « Tu ne m'avais pas parlé de cette promenade à Monte-Carlo, l'autre jeudi, ni du déjeuner à la Réserve, mardi... Tu as écrit à Gutenheim. et je l'ai su par lui. Il t'a répondu le lendemain, et tu m'as laissé ignorer ce qu'il te disait. Oh ! je prie Dieu chaque jour qu'il me donne une pleine confiance en toi. Mais comment ne te soupçonnerais-je pas à tout instant, puisque tu me caches des choses, sans cesse ? »
Et des ordres brefs : a J'approuve tes leçons de mathématiques. Mais prends-les seul désormais. Qu'est-ce que ce nouvel ami de Nice, dont tu me parles, et qui travaille avec toi ?... » Il s'attachait aux plus mesquins détails : « Tiens-tu ta promesse de prendre le café sans sucre ? Ces douceurs sont inutiles... Je suis fâché que tu aies toujours mauvais goût et que tu m'écrives des lettres sur un affreux papier moyen âge. Ne t'ai-je pas dit vingt fois qtie les gens comme il faut ne se font pas remarquer ? Rappelletoi de même mes instructions, si tu commandes des vêtements à Nice. C'est un sujet sur lequel je ne badi-
nerai pas .. Tu me feras le plaisir de ne plus te lever à onze heures... Voici qui est violent : le soir même du jour oii tu m'écrivais une lettre affectueuse (jeudi dernier). |>rotestant que tu t'ennuyais de moi, que tu ne bougeais pas, tu es allé à un banquet, une espèce de noce d'étudiants. Or, à l'heure où tu m'écrivais, tu savais d'avance où tu passerais la soirée. Mais je pardonne le mensonge. Ce qui surtout me chagrine, c'est que tu n'es pas resté à ta place. Tu t'es mis en avant, et je déteste cela. Tu as joué du piano et chanté. Comment n'as-tu pas assez de bon sens, à défaut de tact, pour comprendre que le seul moyen de n'être pas ridicule, c'est de se tenir dans son coin,^ Fais valoir les talents que Dieu t'a donnés, mais souviens-toi qu'il y a des bornes à tout... George, tu ne seras pas du tout fâché que je t'aie dit cela, tu n'auras pas, en lisant cette page, le sentiment que je t'ennuie, tu songeras au contraire que je t'aime de tout mon cœur, mon bien-aimé... »
Et voici tout à coup, à propos d'une fête, le saint nom de Dieu qui se glisse de nouveau dans les lettres. Voici, sur la feuille encadrée de noir d'un papier de deuil, ces phrases : a Ah ! mon George chéri, il m'est doux de songer que nous nous approcherons ensemble, par la pensée du moins, pour recevoir la communion ! Notre religion est différente dans la forme ; mais dans le fond elle est la même. C'est toujours la foi en Jésus-Christ mort pour nos offenses et ressuscité pour notre justification... J'ai, à cette occasion, un tout particulier remords de mes impatiences, de mes susceptibilités, de mon égoïsme. L'autre soir,
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ne dormant point, je repensais à la colère dont je fus transporté, le jour de ton départ. Mais je sais que ton bon cœur m'a depuis longtemps pardonné. Fais plus, mon chéri, rends le bien pour le mal, obéis-moi, écoute mes paroles, lorsque je te parle de Dieu. ))
Bien rarement il se montra ainsi toléraiLt et affable. Car ce fut tout aussitôt, à propos de cette communion même, une curieuse inquisition : a Tu t'es confessé : tu ne m'as pas dit si tu avais beaucoup de péchés sur la conscience, et lesquels. Le prêtre t'a-t-îl imposé une pénitence ? Laquelle ?... »
Et puis, ce n'est pas à cette table qu'il fallait communier, mais à celle du temple où plusieurs personnes, debout, se passent les pains sur des assiettes d'argenterie, où le calice de vermeil circule, touché par plusieurs lèvres. Et Merminod. lourdement spirituel, attaque le mystère de l'Eucharistie, ajoutant, par prudence : a Xe montre point ma lettre. Garde ceci pour toi seul, réfléchis à ceci dans le silence de ton cœur, en te souvenant que si les hommes n'y peuvent lire, Dieu y lira un jour, pour juger son contenu. »
Mais une autre fois, plus hardi : « Propose ces objections à ton confesseur, à ta mère. Discute avec eux : tu verras la faiblesse de leurs réponses, et tu les confondras, ô mon enfant si jeune, comme Christ confondit les docteurs dans le Temple...
)) Et tu te sou\'iendras à ce propos que Marie étant apparue au seuil, Christ lui dit : Femme, qu'y a-t-il de commun entre vous et moi .*... Je ne t'explique
pas cette parole aujourd'hui, car tu ne la comprendrais pas encore. Mais je t'ordonne de la graver dans ta mémoire, afin qu'elle te survienne en temps opportun, et quelle t'illumine comme une ligne écrite en lettres de feu. »
La correspondance devint alors une bizarre polémique. George recevait deux, trois fois par semaine, des épîtres de quatorze ou quinze pages, syllogistiques et exaltées, avec des cris d'amour et des éjaculations dévotes, mêlant au style prudhommesque de la prédication la sèche précision d'un dictionnaire de géographie, lorsque Jean-Baptiste hasardait une description de paysage : car il ne renonçait pas à informer George de ses faits et gestes, exactement. Il lui racontait des promenades et des pique-niques. Mais Dieu surgissait au coin des phrases, au tournant des périodes, comme ce^ calvaires qui vous surprennent à un carrefour. Dieu tombait là, à l 'improviste, ou amené par de très naïves transitions : « Il a plu deux heures, mais la Providence a voulu nous sourire et nous a envoyé un magnifique arc-en-ciel. »
Et les plus insignifiants propos s 'achevant en une citation des livres saints. Partout, ajoutées aux plus plates phrases, des queues de phrases de l'Evangile, comme certains fanatiques de l'Angleterre, au temps de Cromwell. allongeaient leur nom d'un verset.
Il ne fallait point que George s'avisât de se désintéresser, de répondre aux objections mollement ou d'accepter tout passivement. Sans quoi : « Tu aurais pu et dû me parler beaucoup plus longuement sur le sujet religieux, et j'espère que ta pro-
chaîne lettre ne l'effleurera pas seulement, mais y pénétrera. »
Et dans la vie de George comme dans les lettres de Jean-Baptiste, Dieu devint inévitable. L'idée de Dieu le releva couché sur la plage, le secoua faisant la planche sur la calme mer, le harcela tout le long de la promenade des Anglais^ et sur les hauteurs,derrière Nice, où il s'attardait en la contemplation des gracieuses baies, et depuis Cimiez jusqu'à la Réserve, et depuis le quai du Paillon jusqu'à Monte-Carlo. Il abandonna Charles, dont le bavardage troublait ses réflexions. Il erra seul, faisant des gestes, répondant tout haut à un invisible interlocuteur, à quelque acharné ennemi. Jamais esprit exalté, affolé par une maladive inspiration, possédé par l'idée fixe d'une oeuvre conçue ne fut plus inattentif aux choses d'alentour, par les rivages et par les campagnes.
C'est qu'il fallait, pour demain, imaginer, composer une lettre à Jean-Baptiste ; avoir des choses à lui dire, des réponses et des questions ; et avoir compris parfaitement cette inintelligible proposition, à la ligne 6 page 12 de sa dernière lettre ; et posséder bien toutes les choses qu'il avait écrites, ou s'attendre à un grognon reproche de ce genre : « Tu me demandes des nouvelles de ma sœur. Je t'en ai donné hier. Tu me lis avec attention. Je te fais mes compliments. »
C'était toujours cette grande pureté du ciel, cette paix de la mer aplanie, qu'arrondissait la courbe paresseuse de la baie des Anges. Mais George n'aimait déjà plus la meT, fut-elle bleue, translucide, fût-elle
assombrie jusqu'au violet et striée de rougeurs. Il n'y plongeait plus les yeux ouverts, il ne s'allongeait plus à la surface, en l'immobilité d'un c-adavre flottant. Et il ne nageait non plus très loin, si loin que, se retournant^ il n'aperçût point la plage, cachée par une ondulation de nappe. Car il n'avait plus de plaisir à se déshabiller dans le soleil, revenant à la maigreur des premiers jours.
C'était toujours, après midi, l'assoupissement de tous dans le salon bien clos, et le soir, sous le coup d'éventail lent des palmiers, le sain et paisible sommeil de la mai.son Moore. Mais George ne restait plus une heure à la fenêtre, fouillant du regard, dans la nuit, parmi le fm entrelacement des minces et longues feuilles ; ou ne restait plus une heure éveillé, en ?on lit d'enfant, écoutant se déshabiller son frère Charles ou respirer sa mère endormie, paisiblement. De nouveau malade, énené, décidément dépaysé en cette demeure de santé vigoureuse, il se fatiguait même de cette \ie un. peu vide, de cette tranquillité environnante dont le contraste irritait sa fièvre.
Et pourtant, à mesure que le jour du départ pour Lausanne approchait, la terreur de revoir Merminod, la volonté de rester là s'affirmait, mais tout bas, comme si Merminod, caché derrière une porte, avait pu l'entendre.
Maintenant, les lettres qui venaient de Suisse étaient fanatiques, folles, triomphantes. Jean-Baptiste chantait sa victoire sur un tel ton d 'alléluia que George se entait plus inexorablement écrasé. L'écriture seule de Merminod lui faisait peur. Il y avait de l'hystérie
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jusque dans le tremblotement des caractères. George les lisait de loin, comme on ne s'approche pas d'un malade dont l'inconnu, ténébreux mal pourrait être cont-agieux. Et pourt-ant, elles le fascinaient, ces lettres...
Mon Dieu !... que voulait donc dire Jean-Baptiste par cette équivoque parole : « Tu n'es pas assez k moi. Un jour viendra peut-être où tu seras à moi tout à fait. Je prie Dieu chaque matin et chaque soir que ce jour vienne »... ?
N'ét-ait-elle point, cette domination, assez complète et surnaturelle !
Oh !... Jean-Baptiste s'expliqua enfin... Enfin George comprit pourcfaoi cette troublante parole toujours répétée, pourquoi, dès les premiers jours, cette citation de la bizarre injure que jeta Christ à sa mère dans le Temple : « Femme, qu'y a-t-il de commun entre vous et moi P... ))
Car, le voici, sur le banc du quai des Phocéens, près du bureau de poste, où toutes les lettres de Jean- Baptiste lui sont adressées poste restante, le voici, anéanti, s 'essuyant le front d'un geste effaré de peur et d'indécision, lisant, à la dernière page d'une lettre où Merminod s'est livré tout entier, brutal et tendre, avec ses besoins de baisers et de coups, sa puérilité déclamatoire et son éloquence grandiose :
(( Viens à Dieu. Viens à moi. Embrasse la. vraie religion que je t'ai prêchée. Quitte, s'il le faut, ton père et ta mère, et s'ils te laissent sans ressources, je te fournirai de l'argent. »
LE DISCIPLE AJME 193
Et comme si Merminod était là, prêt à l'enkveT, tirant sur sa main inerte, George s'affale ; pleurant à grands sanglots, comme s'ils étaient morts pour lui, M. Moore, maman, Charlie, Vicky et le petit Maurice, si joyeusement épanoui dans le sourire de son inespérée et miraculeuse santé.
ni
Dans la chambre de M" Moore où pourtant les tentures de velours traînantes, lourdement affaissées, étaient d'un bleu si pâle, déteint, avec, aux cassures, comme des reflets de lune, le berceau de Maurice mettait un bleu glacé de soie plus faible encore, amorti par le transparent de guipures et de mousselines, se confondant presque avec les pelucheuses couvertures blanches, avec la blancheur de la courtepointe de laine tricotée, enrubannée.
Et autour de l'enfant à j>eine visible parmi ces étoffes, M" Moore allait, venait, jetait des coups d'œil sur son sommeil, à la dérobée, joyeusement émue de le voir si bien, mais tenue éveillée fort tard par des inquiétudes mal précisées au sujet de George.
M. Moore aussi restait sur un fauteuil, le journal ayant glissé à terre, et ne se pressait point de se coucher. Car la chaleur invitait à dormir, mais non dans
un lit. Puis une analogue inquiétude le tenait rêveur, la tête renversée.
M" Moore ouvrit toute grande la fenêtre entr'ouverte, et se penchant pour ramener à elle les persiennes, eut tout à coup la moitié de son corps vivement cendrée par la lune. Comme, restant ainsi, elle attirait par sa lumière et son immobilité l'attention de M. More, a J'entends George dans le jardin, » fitelle, très agitée.
Et dans la silencieuse nuit claire râla un appel désespéré : « Maman !... Maman ...» un cri étouffé, retenu, comme si George se fût contracté pour l'étrangler dans sa gorge, et n'eût pas réussi à l'étrangler.
Elle appela doucement : « Géorgie... »
Puis, l'enfant ne répondant point : « Je vous ai entendu... Que faites- vous là ? Qu'est-ce que vous avez ? »
— Mais rien...
Et George, se voyant découvert, se montra. Il tourna le tronc du palmier et parut dans le rayonnement de la lune, se retenant d'une main à l'arbre dont il effilochait l'écorce, embarrassé.
— Rien, maman, je vous assure... J'avais trop chaud dans ma chambre... Je suis descendu... Je me promène, vous voyez...
Mais elle est déjà près de lui, prend sa main.
— Je vous en supplie, dites-moi, vous êtes malade, mon chéri ? Si vous saviez combien de peine vous me faites depuis quelques jours... Voyons... Vous ennuyez-vous près de nous ?... Avez-vous un chagrin ?... Vous êtes tout fiévreux...
Mais lui : « Je n'ai rien. »
Et tout de suit^, la voyant incrédule et qui reste ià, muette, dans l'espérance d'une moins dérisoire réponse, il forge quelque invraisemblable mensonge. Et elle, tout étonnée, remarque comme son fils, de si j droite et si franche nature, parle hypocritement, sour- | noisement, la regarde de côté pour voir si elle se laisse leurrer par ce conte. Mais feignant de le toujours croire, elle lui souhaite une bonne nuit, d'une voix tranquille et qui affecte l'enjouement.
Elle s'éloigne ajoutant : « Restez dehors tant q\i'il vous plaira, Géorgie. Vous êtes libre. »
Alors, déchiré, comme si ce départ de sa mère c'était la fin de tout, le définitif abandon, George l'appela, courut... « Maman, restez... Maman... Oh ! j'ai peur !... »
— Géorgie... Voyons... Je sens bien que vous avez quelque chose... Je veux savoir...
— Maman, j'ai tant de chagrin. Il ne faut pas m'en vouloir... C'est de partir... pour Lausanne...
Et il se serra contre \P Moore, sanglotant. Puis quand il fut bien caché dans elle, la bouche tout près de son oreille, sûr qu'à trois pas de là, on n'entendait point ses paroles, il murmura, timidement :
— Si vous saviez pourquoi j'ai peur de partir !...
— Qu'est-ce ?... Géorgie... voyons... balbutia-t-elle plus frappée, plus inquiète.
Et elle lui enjoignit de parler. Elle avait besoin de savoir vraiment. Car si M. Moore, si elle-même pouvait quelque chose...
— Oh I rien... je vous en prie. Je vous dirai ; mai»
ce sera un secret que vous garderez, maman. Oh ! il ne faut, pas qu'on sache que je vous ai dit... mon Dieu ! je serais trop malheureux... Oh ! je serais trop malheureux^ maman !...
— Mais parlez donc, parlez, cria-t-elle impatiente, épouvantée de cette chose inconnue, et elle se pencha vers lui pour entendre le nom qu'il n'osait prononcer tout haut, même dans la solitude du parc et dans le silence de la nuit.
Merminod P... Elle le connaissait de réputation : bon élève, fils modèle, une liaison excellente pour George.
Mais George plus hardi, puisque le nom était lâché maintenant, et qu'il n'y avait pas à reculer : « Je ne peux plus retourner à Lausanne, à cause de lui. » Et il dit cela les yeux baissés, d'une voix sourde et craintive, mais volontaire.
— Mon Dieu I Géorgie, vous êtes fou, dit M" Moore, tombant assise sur une chaise longue d'osier, au milieu de la pelouse.
Mais lui, décidé enfin à parler : a Oh î si vous saviez, mère, si vous saviez !... » Et il la prit par la main, la tira :
« Venez... J'ai toutes ses lettres, dans ma chambre... Venez... »
Et dès les premières marches de l'escalier qu'il montait plus vite qu'elle, s'arrêtant. se retournant, ce fut, dans une soudaine explosion de colère, un récit confus et bafouillé. Florence Welti et l'espionnage de Jean-Baptiste, et la chambre oij il l'avait fait enfermer, M. Liardet aveugle ou complaisant, les ser-
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mons de Genève et du Rigi^ les confessions dans le grand fauteuil Voltaire, les scènes et les crises nerveuses et les grand baisers, M" Moore en arrivant à la chambre de George, avait tout entendu, et ne savait rien, ahurie, stupéfaite. Et George s'interrom pait pour hâter sa marche un peu lasse : (( Venez A-çnez... »
— Lisez...
D'une boîte de bois sculpté — ces choses qu'on vend dans les chalets suisses — un cadeau de Merminod, George tira le monceau de lettres et jeta sur la table, pêle-mêle, tout. Cela fît un grand tas de feuillets iblanches, les unes bordées de minces filets noirs *»t plusieurs d'un large cadre de deuil. Très régulièrement y couraient des lignes où pas im caractère ne dépassait les autres, des caractères soigneusement mais mal formés, et donnant un peu du nez en avant. Il y avait des encres bleues d'hôtel, séchées en épaisseur, une encre v-iolette pâle, comme anémique. Et une lettre écrite par Jean-Baptiste à son bureau était toute rouge, éclatant parmi les autres. Des dépêches bleues s'écrasaient sous le paquet de lettres lourdes, ou s'ouvraient toutes grandes au sommet, prêtes à s'envoler, battant des ailes.
M" Moore prit la lettre rouge qui lui tirait l'œil. Mais George^ une dernière fois peureux, indécis, la saisit, refusa de la lâcher. Il la savait par coeur, celleci : une lettre d'injures à propos d'une Vierge sur émail, dans un cadre à fermoir, que sa mère lui avait donnée et qu'il refusait de laisser briser par Merminod.
LE DISCIPLE AJMÉ 199
— J© VOUS en prie, maman, ne lisez pas... Si Jean- Baptiste savait... Il ma tant défendu...
— Il vous a défendu... Il vous a défendu... Je vous défends de lui obéir, moi. Laissez-moi c^tte lettre, Géorgie... Je le veux, vous entendez ?...
Et George, à reculons, se retire jusqu'à son lit, y reste adossé, regarde fixement, dans une immobilité de stupide frayeur, sa mère qui lit la lettre toute tremblante en sa main, puis s'installe, s'assied, fouille au hasard dans les papiers disséminés parmi la table. ... « Je suis torturé, me demandant ce qui t 'arrive... Et vois-tu P on n'a jamais trop de gens qui vous aiment, et plus on sait se faire aimer et plus on aime, plus on est heureux... Je suis ton maître grondeur... J'espère que tu t'ennuies. Je n'aime pas que tu sois avec ton frère trop souvent... » Non, *elle ne comprend pas, décidément. Cela danse devant ses yeux. Elle ne peut plus lire. Elle s'arrête, se retourne vers George, et d'un geste : u Qu'est-ce que cela veut dire... P » Mais lui^ d'un geste, répond: « Continuez. » Et elle en prend une autre, au hasard, très lourde. C'est de l'amour, cette fois, de la passion malade, de la passion d'hôpital. Et ce bizarre langage la surprend, puis l'indigne. Elle est debout au milieu de la chambre, jalouse, colère, et les feuillets de la lettre tombée se sont éparpillés sur le tapis.
— Vous êtes fou... Comïnent, c'est à cause de ce toqué P... Je n'ai jamais, de toute ma vie^ vu votre père si triste et si anxieux. Nous parlons de vous toute la journée, toute la nuit. Papa ne dort plus, tellement vous le tourmentez... Vrai, j'ai toujours su
qu'il vous aimait. Mais je n'ai jamais rêvé qu'il pût vous aimer autant... De quoi donc vous inquiétezvous P... Est-C€ que notre affection ne vous suffit plus?
Mais George se renverse sur le lit. ne pouvant se reculer davantage, et crie, suppliant : « Maman ! Maman ! je vous en prie... Oh !... vous tne parlez comme Jean-Baptiste 1... »
En sa défiance de tout ombrageux et jaloux amour, il ne veut plus que sa mère sache, qu'elle lise. Il défend les lettres, de son bras étendu, debout devant la table. (( Laissez-moi tout seul ! Laissez-moi tout seul î... »
Elle, tout de suite apaisée : « Mon enfant chéri..., voyons... Ne vous agitez pas ainsi. Ayez la volonté d'être calme... Par pitié, ne vous rendez pas malade, sans quoi papa sera malade. Et moi, vous savez comme je me fais facilement du mauvais sang. Et vous savez que si je suis malade, Bébé le sera aussi... »
Elle a ramassé les pages tombées à terre, les a rejetées sur le fouillis étalé des lettres et des télégrammes, s'est de nouveau assise à la table, et lit, retenant George contre elle de son bras droit serré autour de son cou. Et George cache sa tête dans les plis du peignoir, avec une confusion, une honte de la voir pénétrer ce singulier secret.
Elle comprend, à cette heure. Elle suit pas à pas le merv^eilleux travail souterrain de Merminod depuis les prudences de la première lettre jusqu'aux folles témérités de la lettre finale : « Viens à Dieu. Viens à moi. Quitte, s'il le faut, ton père et ta mère. » Et
frappée, comme George, d'une instinctive peur, elle serre contre elle, plus fort, l'enfant que cet inconnu a la prétention de lui prendre, au nom du Dieu qui disait à sa mère : « Qu'y a-t-il de commun entre vous et moi ? ))
— Il faut que votre père voie, qu'il juge...
M. Moore, tranquillement, monte, et du premier coup tire à lui une dépêche : u Pas de lettre pour ma naissance. Que signifie ? J'attends télégramme ce soir et lettre demain. Embrasse. »
Toujours calme : « Expliquez-moi, Géorgie... »
Et George, pour la vingtième fois, raconte. Mais comme il se sent très fort entre sa mère si caressante et son père si grave, si posé, c'est un récit de franchise et de colère, sa \-irilite qui se révolte, les poings fermés, la haine accumulée et mûrie durant des mois, qui crève comme un abcès.
Avec cette fureur aux cris rauques, aux chaudes larmes de rage, contraste l'inaltérable flegme de M. Moore qui réconforte son enfant.
— Il faut, George, que vous soyez déli\Té de cette tyrannie... Il faut que vous soyez votre propre maître, et l'esclave de personne... Il faut que vous commenciez à être un homme, et à jouir de l'amitié d'hommes et de jeunes gens, comme tout le monde le fait... Je ne veux plus entendre parler de cette amitié qui bave et embrasse...
Et il frappe du plat de la main, à chaque phrase, le misérable fouillis de ces pau^Tes lettres folles. Longtemps sa voix lente parle ainsi, parfois interrompue par la voix aux plus persuasives douceurs de
M" Moore. Et danç la chambre funèbrement éclairée d'une seule et insuffisante bougie, devant la fenêtre toute blafarde et azurée de clarté lunaire, son discours usurpe une religieuse majesté de sermon : mais un sermon d'homme, quelque chose de fort et de sain, avec, pour refrain, ces mots que le père et la mère, bien de leur Amérique^ réj>ètent à tout instant : (( Soyez libre. »
Libre ? mais George tant de fois a voulu l'être, et il n'a jamais pu, jamais. Comme à Florence, durant les chères nuits de l'hiver passé, il explique à son père, avec un irrité désespoir, l'anéantissement incompris de sa force et de sa volonté devant Mermînod; et qu'il déteste ses grands discours de religion, et que ses baisers lui répugnent ; mais qu'une frayeur l'empêche de jeter Jean-Baptiste à la porte, qu'un regard seul de Jean-Baptiste l'agenouillé de nouveau en sa soumission.
— Vous ne le reverrez plus, Géorgie... Jamais, jamais, je vous le promets... Vous êtes trop jeune, mon chéri, pour que je vous expose aux hasards d'une si chanceuse lutte... Et lui est trop fort... Ce fou est en vérité un homme d'une extraordinaire puissance... Vous ne le reverrez plus, George... C'est un grand ennui pour moi, une grande dépense : mais je ne vous laisserai point à Lausanne. . . Oh ! pourquoi ce garçon est-il intervenu dans vos affaires ?... Enfin, n'importe. C'est une décision prise ; vous finirez vos études à Paris... Je vous prie de ne pas oublier que c'est lui qui vous chasse de Lausanne... Oh ! je l'écrirai à sa mère. Je veux que lui aussi le sache.
Et George encx)re : a Je vous en prie, n'écrivez pas, ne l'irritez pas... »
Mais M. Moore, plus sèchement : « Puisque vous ne le reverrez jamais... »
Et tous trois se turent longtemps, ayant une oppression, de très violents battements de coeur. Puis M. Moore, touchant l'épaule de sa femme, demanda l'heure.
— Laissons dormir Géorgie.
— Dormez bien, pauvre cher. Oubliez toutes ces folies.
M" Moore très gaîment caressa son petit George, encore jalouse au fond, mais triomphante en sa jalousie, puisque jamais — M. Moore l'avait promis — George ne reverrait Jean -Baptiste. Et enfin elle se décida à regagner son lit, ayant vu George blotti dans le sien, les yeux à demi fermés, lourds et humides de sommeil, souriant d'un sourire las.
George pourtant n'avait nulle envie de dormir, tout à la joie de sa délivrance, pris d'un grand désir curieux de ce Paris oii il allait prochainement partir, moins effrayé de sa solitude parmi la foule d'une ville inconnue que d'un tête-à-tête avec Merminod.
Maintenant la bougie s'était éteinte et la veilleuse caressait les murs, les rideaux, d'une lueur adoucie par de la diaphane porcelaine et qui ne pénétrait pas les angles et les recoins. Le ciel s'assombrissait, la lune voilée d'un nuage, et les ritres de la fenêtre ne se nacraient plus. Cela ne faisait plus qu'un trou noir. George, plusieurs fois, se retourna dans son lit, puis
fixa la table où le désordre des lettres s amoncelai toujours : un tas de papiers chiffonnés, incolores, dei angles de pages repliés en corne se hérissant. Et des fragments dépareillés avaient roulé, en boulettes tamponnées nerveusement, sur le parquet. Il y avait jusque sur le drap du lit. de ces choses qui venaient d< Merminod.
Alors George se sentit seul avec Jean-Baptiste, loin de son père et de sa mère maintenant endormis. Seul, à la merci de ces lettres qui lui faisaient peur, et qu'il connaissait au point de les reconnaître chacune dans la nuit. Il se blottit plus frileusement sous son drap, et murmura : « Maman ! Maman ! )> Puis attendit, écoutant de toutes ses oreilles le silence. Puis : « Charlie ! »
Et rien ne répondit. Alors un grand cri creva les ténèbres : « Charlie 1... Charlie !... » Et Charles que l'éclat des voix avait tenu éveillé, qui avait tout entendu, debout derrière la porte^ accourut sans lumière, en une longue chemise blanche.
— Emporte les lettres, veux-tu ?... Celle-ci encore, sur mon lit... Et celle-ci par terre.
Charles les prit toutes, d'une brassée, et les jeta dans sa chambre. Mais George le rappela.
— Reste là... Reste avec moi, n'est-ce pas ?
Et Charles s'assit au bord du lit, passa le bras sous le cou de George qui ferma les yeux.
Une dernière fois il sursauta.
— Tu ne liras pas... promets-moi...
Charles promit. Et George, brisé, d'une voix de gros sommeil, répéta : « Reste avec moi... » et tout
à coup tomba endormi, poussant de grands soupirs réguliers.
Mais, lorsqu'il s'éveilla le lendemain très tard, trouvant réunis à son chevet M., M" Moore et Charles, les rayons du soleil déjà haut coulaient du ciel sur les pelouses comme une pluie tiède et dorée. Il courut à la fenêtre, battant des mains, avec cette enfantine et rieuse joie de vivre des convalescents. Et câlinement exigeant comme ceux qui viennent d'être malades, à qui l'on ne saurait rien refuser^ il voulut que tout de suite M. Moore écrivît au père Liardet les résolutions de la nuit. Il ouvrit l'écritoire et prit la plume, la mouilla d'encre lui-même, et se tint debout derrière la chaise de son père, lisant ce qu'il écrivait.
Un grand besoin d'air le chassa dehors avant la lettre finie. Et se rappelant l'inouïe injonction de Merminod : Ne sois pas trop souvent avec ton frère Charles, il se ménagea le plaisir d'une désobéissance, il appela Charles : a Viens, viens... A la mer ! » Et il le fît courir, malgré la chaleur, jusqu'à l'extrémité déserte de la plage où ils se déshabillaient.
La mer, agitée d'une brise, était toute clapotante de petites vagues dont les crêtes s'illuminaient. Jamais il n'y avait eu dans l'eau plus de lumière mobile, et George s'arrêta au bord^ hasardant un pied, comme hésitant à se plonger dans cette fluide clarté qui devait brûler la peau. Puis il avança, à grands pas lents, gêné par l'enveloppement de l'eau comme par une traîne de robe, et ce fut sur ses jambes, jusqu'à
se^ hanches, l'impression d'une lumière fraîche qui montait, tandis que la torride lumière du soleil cal cinait son \-isage^ ses bras et ses épaules nues.
Alors, il s'accroupit, se baignant tout ; s'agenouilla, enfonçant ses doigts entre les galets, et avança ainsi jusqu'à ce que toute sa tête eût disparu.
Il se releva, respira, replongea, se trouvant fort bien, mais ayant encore ses épaules, les dernières plongées, plus échauffées que le reste du corps.
Puis il attendit que Charles l'eût rejoint , et tous deux filèrent en ligne droite, côte à côte, toujours plus loin, s 'arrêtant parfois, se redressant sans rien dire, fixant leurs yeux sur l'horizon, d'un regard prenant possession de la vaste mer, incendiée de soleil.
— Et le Virgile ?
— Même édition^
— Je ferai relier le mien à neuf pour lui... ou j'y mettrai une couverture en papier... La rentrée, c'est toujours ?...
— Le trois ?...
Dans la chambre de George où Merminod l'a prié de monter, M. Liardet s'est assis sur la chaise unique; et Merminod range des livres contre le mur, en des casiers qu'il a cloués lui-même ; puis orne la nudité des papiers aux blanchâtres ramages de gravures et d'une photographie nouvelle de lui.
Les premières fraîches brises ont chassé d'Evian, des stations françaises, toute une foule qui s'est réfugiée au soleil de Vevey et d'Ouchy, ouvrant tout à coup les î>ersiennes vertes des hôtels et des villas, faisant par les rivages et sur le lac un bruit de casino, après
le morne silence de l'insoutenable été. Des maillots] rayés et des bérets de canotiers piquent encore le lacj de joyeux points de couleurs et y mettent une animation de régates avec des volettements de guidons rou-' ges, des ruissellements en perles de rames soulevées, des grands coups d'ailes blancs de voiles, le tout parfois se troublant derrière le rideau pointillé d'une ondée rapide, tremblotant et se fondant sous une pluie. Et c'est comme un nouveau mars, moitié pluie fine, moitié soleil tiède, avec une grande mobilité des nuages, emplissant tout le ciel de gris, puis se déchirant pour la subite et passagère vision d'un fond bleu.
De la fenêtre de George cela se voit de haut et de loin, dans un fouillis des couleurs et un af finement du dessin réduit. Et Merminod interrompt plusieurs fois son travail de menuiserie et de déménagement, pour s'amuser de cette vue que George, dans huit jours, contemplera ; interrogeant aussi M. Liardet sur les progrès de son ami ; l'entretenant à cœur ouvert — lui seul — de son incomparable passion et sans cette pudeur de ceux qui aiment beaucoup...
Lorsque est apportée la lettre de M. Moore au vieux professeur, qu'on a vainement cherché longtemps, dans son cabinet de travail, dans le salon... Et il la lit posément, avec une attention lente de presbyte, avec cette indifférence des vieillards qui laisse son visage impassible et sans un étonnement, malgré l'inintelligible violence de cette lettre et l'inattendu de la résolution prise.
Mais la gaîté de Jean-Baptiste, changeante comme
l'atmosphère, souriant et se voilant avec le soleil sous un nuage, reste inaltérable aujourd'hui en l'éclaircie prolongée du ciel. Et c'est avec un entrain bon enfant, un entrain à la George Moore, qu'il forge de chimériques projets d'avenir, sans remarquer l'effarement navré du vieux Liardet. Il parle de l'avenir avec l'assurance des entêtés dont toutes les volontés s'accomplissent, et il met George près de lui, l'an prochain, toutes les années suivantes.
— Vous savez que son père l'emmène en Amérique?
— Il ne partira pas.
Non certes. L'Amérique ! Un exil pour George. Sa patrie, c'est Nice ou Lausanne, puisque Merminod y doit vivre. « Mon Dieu sera son Dieu, mon pays sera son pays, » l'autoritaire parodie ainsi la belle parole de la Bible, se flattant d'ébahir le vieux débonnaire, fier d'afficher le cynisme de sa toute-puissance.
— Vous ne savez pas que George est ma chose. D'un mot je pouvais le retenir ici. Je l'ai rendu aux siens, qui me le rendront quand je l'appellerai.
Mais le père Liardet effrayé de sa fièvre, des taches rouges sur ses joues : « Ne vous illusionnez pas trop, Jean-Baptiste... Les lettres de M. Moore... »
— Il vous écrit... Que dit-il P
Et une grande anxiété subite pâlit Jean-Baptiste. Ou bien est-ce, par contre-coup, l'effet de ce nuage violacé qui s'est élargi sur le ciel, tachant l'horizon d'une lividité rouge d'incendie qui s'éteint ?
— Ne vous tourmentez pas, mon Dieu î... gémît le vieillard, avec une peur de voir Merminod tomber là, terrassé par une crise nerveuse, sans qu'il puisse de
ses faibles bras le soulever et le porter sur son lit. Et il se dédit, maladroitement se coupe. Puis, avec la désespérée témérité des timides qui s 'étant avancés trop loin se jettent en avant tête baissée, fermant les yeux : « Cette lettre... tout à l'heure... »
— C'est de lui 1 cria Jean-Baptiste, montrez-lamoi...
— Mon enfant...
— Montrez-la-moi...
Et frappant du pied, tendant sa main qu'un tremblement de tous les nerfs secouait, il exigea la lettre. Comme le vieux la tendait^ la retirait, «hésitant, il saisit le papier froissé, lut dans un éblouissement.
« Je reprends mon fils.. . mon fils ne peut plus vivre à Lausanne... m
C'était la première phrase. Un flot de sang Ini jaillit au cerveau, bouillonnant à ses oreilles comme l'eau aux oreilles d'un plongeur. Et il répéta cette phrase tout haut, trois fois, avec un furieux : « Pourquoi P... Expliquez-moi donc... »
La pluie tombait large, lourde, lente, dans un rougeoiment de tout le ciel, et le lac^ soudain désert, la faisait rejaillir en gouttelettes divisées, comme im toit de zinc. Merminod s'approcha de la fenêtre machinalement, comme pour voir plus clair. Même, il l'omTit, reçut la pluie chaude sur ses doigts, laissa mouiller le papier qui se teignit du bleu pâle de l'encre délayée, et lut, lut avec des cris de rage, sourd aux supplications de Liardet « Vous vous faites mal... Vous vous tuez... »
... (( Misérable esclavage... Détestable et répugnante
tyrannie... Amitié qui bave et qui embrasse... » Car M. Moore àvait écrit son mot de colère et de nausée, slobbering and kissing love. Et rien de la prédication religieuse, ri^n de la conversion tentée — ce fut la plus sensible blessure à son orgueil — rien (ju'une indignation d'bomme libre contre l'intrus qui avait annihilé la volonté de son enfant, rien qu'un dégoût d'homme sain pour les caresses de cette amitié qui se flattait d'être si pure et d'une spirituelle essence !
— A vous, maintenant... A vous, dit Jean-Baptiste avec un rire, lisant les reproches au vieux professeur qui avait emprisonné George, n'accordant la clef de sa chambre qu'à Merminod. Et il lut tout haut, plus lentement, avec d'ironiques intonations, jusqu'au point final, la lettre qui s'achevait comme elle avait débuté : a Je reprends mon fils. »
Brusquement, sans une larme, sans un mot, il monta sur un escabeau, arracha les dessins et la photographie qu'il avait cloués au mur, fit un paquet des livres qu'il avait apportés, et se retira, son chapeau (le paille à la main. La pluie frappait sur son crâne, à lourdes gouttes espacées, comme à coups de marteau. Et il tenait le chapeau de sa main droite, tonjours, port lit f>arfois cette main à son visage, du geste qui lui avait brisé le nez. Le paquet des livres pesait sur son bras gauche replié, le point calé à sa hanche. Dans les rues en pente l'eau coulait en bouillonnants ruisseaux^ rebondissant sur les inégalités du pavé. Et il marchait à grands pas réguliers, seul au înilieu de la chaussée, faisant retentir les pierres sous la claque humide de ses souliers tout trempés de
l'orage. D'un mouvement mécanique et violent il ouvrit, referma la porte, puis tout à coup assourdit ses pas, monta l'escalier quatre à quatre pour ne rencontrer personne, entra dans sa chambre et s'enferma vivement. Et enfin se jeta sur son lit, se roula, pleurant à flots, avec des râles et des vagissements.
Oh ! à cette heure, plus une imprécation de colère ni un haut le corps d'orgueil, plus rien qu'une désolation toute fondue en larmes, zézayant un langage d'enfant, geignant de longs soupirs. Et Merminod, les ongles dans le traversin, Merminod aplati, vautré sur le ventre dans le désordre des draps et des couverture^i, crie d'une voix qu'il étouffe, la bouche collée au matelas : « Maman... Maman... » comme George, l'autre nuit dans le jardin de la villa... (( Maman... Maman... George ne reviendra plus. »
Et puis il s'allongea sur le dos, les mains croisées comme pour une prière. Et il pleurait toujours, poussant ses larmes, secouant son cœur comme pour le vider. Puis il s'expliqua, d'une voix entrecoupée, combien cela était horrible de ne plus posséder George : et il en serait ainsi, toujours, maintenant ; et surtout le coup était plus violent, reçu à l'instant oij la joie de revoir son bien-aimé avant huit jours le rendait absolument fou. Il s'expliquait ces choses si longuement, revenant toujours sur les détails de sa douleur comme s'il avait craint de ne pas suffisamment souffrir, que ces paroles à lui-même durèrent toute une heure, interrompues très souvent du monotone refrain : George ne viendra plus, et du cri de ceux qui sont tout à fait brisés : Maman... Maman...
Lorsque ses larmes furent épuisées, il éprouva, en sa silencieuse lassitude, une telle jouissance qu'il se trouva presque heureux. Ses nerfs étaient détendus. La fraîcheur d'avoir pleuré avait éteint sa fièvre. Il se leva, fit quelques pas, et remarqua quil n'aurait jamais cru possible de pleurer autant, puis s'inquiéta de comprendre pourquoi ses larmes s'étaient ainsi hrusquement arrêtées. Alors il se raisonna. Le principal, c'est qu'il était soulagé. Il fallait se surveiller maintenant, ne pas s'abandonner. Il se prépara un verre d'eau de fleur d'oranger et le but à petits coups, heureux de perdre le goût de sel que les larmes lui avaient mis dans la gorge.
Moelleusement assis dans son bon fauteuil, prenant, reposant le verre à tout instant, respirant d'une bruyante et régulière respiration d'homme endormi, examinant avec une curiosité tous les objets sur les panneaux, sur les tables, comme s'il les voyait pour la première fois, il s'aperçut tout à coup qu'il était inoccupé, et qu'il s'ennuyait. Il prit dans la bibliothèque formée de planches attachées ensemble par des cordes et mobiles contre la muraille, un volume, et essaya de lire. Mais plusieurs fois il le laissa retomber sur ses genoux, se surprit à regarder encore dans le vide. Il contraignit son attention, lut syllabe par syllabe. Mais alors il vit surgir, entre les mots imprimés fin. des mots de la grande écriture de M. Moore, et il lui sembla relire toute cette fatale lettre qui s'était empreinte dans sa mémoire avec jusqu'aux particularités des caractères, jusqu'à la place des virgules et des points. Il jeta le li\Te avec colère, se radoucit d'un
mot: « Voyons... Voyons..., » but dune gorgée, et de nouveau marcha, s'assit au bord du lit, vint à la fenêtre, se mit à genoux dans le fauteuil.
Devant Merminod agenouillé était justement pendu le portrait de George, comme une de ces images de sainteté qu'il détestait, et il resta en cette posture d'adoration, les deux mains posées sur le dossier du fauteuil, la tête renversée, la ioue tppa>ée à sa main, contemplant le portrait d'en bas. Puis il le décrocha, se renversa dans le fauteuil, serrant le c^dre contre lui, le baisa de baisers furieux, répétant avec des éclats de rire : « Slobbering and kissing love... Slobbering and kissing love... » Alors ce fut une nouvelle indignation contre Moore, contre le portrait qu'il invectiva : a J'en mourrai... Tu me feras mo'.:rlr... » Et des injures folles : « Misérable... misérable... » Puis un grand attendrissement qui le tint là, inou, incapable d'une parole et d'un mouvement, laissant couler des larmes tout le long de ses joues, sans même un hoquet ou un sanglot.
— Je t'adore pourtant... Je ne peux pas m 'empêcher... Et gardant sur ses genoux le portrait, il prit à roté de lui un grand carton, au dos de toile noire, aux plats de papier moucheté noir et vert, otj il rangeait les lettres de George. Il les reprit et les relut une à une, s 'interrompant parfois pour sourire au portrait, pleurant toujours une interminable pluie de larmes.
Lorsque la clarté se fît dans cette espèce de brouillard humide oii trempait la vague de ses idées, il s'aperçut tout à coup qu'il était de nouveau soulagé.
très doucement las, qu'il ne pleurait plus, et qu'il ne faisait plus attention aux choses qu'il lisait. Il se leva, remit les papiers en ordre, et renoua, avec beaucoup de peine, les cordons du carton trop plein qui bombait, et qu'il fut forcé de serrer entre ses genoux. Puis il rangea soigneusement la chambre, fit disparaître toutes les traces de sa passagère folie, tira le lit de fer au milieu, le retapa et le reborda.
Et il se trouva qu'il n'avait plus rien à faire jusqu'au dîner.
Il s'approcha de la fenêtre. Le ciel était gris, léger, tout uni, sans une forme curieuse de nuage ou un vol d'oiseau pour tirer son attention. Et pourtant il fixa son regard sur cet espace de couleur neutre sans accidents et sans nuances, se plaisant à mirer son désespoir lavé de larmes dans ce ciel lavé de pluie, resté gris et terne comme lui après l'orage, dans un calme triste...
Et il lui semblait, malgré l'ennui de cette oisiveté abêtie et de cette contemplation du vide, que les heures passaient très vite ; ayant une appréhension étranglée du repas, où il faudrait paraître devant sa mère, souriant, sans une rougeur de larmes aux paupières, lui annoncer surtout la nouvelle, prononcer ce noïn de George qui maintenant le suffoquait, subir des questions peut-être, et donner des détails.
Quand il s'assit en face de madame Merminod, ce soir-là par hasard très gaie, très causeuse, il essaya de la mettre au courant, d'un mot. Mais rien ne sortit de sa bouche sèche, de ses dents serrées. Enfin : (( Vous savez, ma mère, Georg« ne reviendra pas à
Lausanne cette année. » Et ses yeux brillants, ses narines dilatées, ses lèvres pincées disaient si clairement à la mère de ne pas répondre, qu'elle fit: « Ah! » seulement, et longtemps se tut.
La sentante bernoise, dont les chaînettes d'argent cliquetaient dans le silence morne de la salle à manger, servit deux plats qu'elle remporta presque aussitôt, le fils ni la mère n'y touchaiLt.
Madame Merminod levait de temps à autre les yeux sur Jean-Baptistp, épouvantée de ses joues creuses, de la rougeur qui tachait en plaques ses pommettes saillantes, n'osant lui demander s'il souffrait, dans sa crainte d'une colère subite, d'une explosion de sa douleur comprimée. Mais quand il se leva, se soutenant d'une main à la table, de l'autre jetant, par un geste convulsif, sa serviette qu'il n'avait pas pliée, elle se leva, raide comme lui.
— Tu n'es pas bien, mon enfant...
— Non. . un peu de fiè\Te...
Et très vite : « Bonsoir... bonsoir... »
Il fut au lit tout de suite, tellement abruti de douleur et aveuglé de larmes qu'il ne se rendait pas compte lui-même s'il était éveillé, ou s'il dormait avec des visions et des cauchemars.
L'image qui le plus impitoyablement le hantait quand il lui semblait ouvrir les yeux, c'était une grande forme maigre, noire, toute droite dans la clarté pâle de la veilleuse. Et il demandait en son délire : « Qui est là ? »
— Moi, mon enfant...
Sa mère !.. L'an dernier, lorsqu'il était couché avec
cette même fièvre, ce même étouffement pesant sur la poitrine, c'est George qui le soir s'asseyait sur cette chaise, et qu'il regardait sans parler, dans la presque nuit de la chambre éclairée d'une veilleuse. Et Jean- Baptiste s'irrita qu'une autre personne que George pût rester à son chevet. Maintenant que George n'était plus là, qu'il ne reviendrait plus jamais, il fallait le laisser seul, toujours. Et il posa ses lèvres sur son traversin pour sauvagement murmurer, mais sans que la mère, jalouse peut-être, pût l'entendre : — Je n'aime que lui... Je n'aime que lui..
Le jour même où il sortait du lit, tout changé, avec sa barbe qui avait poussé dru, envahissant le visage, n'y laissant visible que le feu des pommettes, l'égarement des yeux et la cassure du nez, l'oncle Auguste, le meilleur médecin de Lausanne, l'envoya à la villa des Goetschel, tout emmailloté de châles et de couvertures.
Une villa si tièdement sise, jaillissant si blanche sous le soleil, des treilles qui enveloppaient ses portiques et ses terrasses, qu'on l'avait appelée d'un nom de Provence, un nom où dans le pétillement des syllabes vibraient toutes les sonorités du midi clair : Lou Souleillade. l'Ensoleillée.
La maison, bâtie sur un plateau boisé, s'adossait à une colline artificielle, un ancien tumulus, disait-on, qui se dressait, chauve et géométrique de forme, au sommet du coteau ; enveloppé à la base de vignes et d'arbres, regardant très loin, par-dessus le mou-
tonnement des verdures, une grande étendue de lac et un grand horizon de ciel.
C'est là que le phtisique venait se réchauffer, plusieurs heures par jour, faire une cure de soleil...
Il y montait dès le matin, à pas de vieillard, voûté comme sous le poids d'une croix. Il appelait cela monter à son calvaire. Et il s'y asseyait tout seul sur la terre battue, brûlante, arrondissant le dos sous l'ondée vivifiante des chauds rayons.
S'étirer ou se peletonner dans son bain de lumière, se renverser, les yeux fixés sur le bleu du ciel, ou se coucher à plat ventre appuyant son front sur ses deux poings fermés, avec un triste chantonnement continu, quand une toux ne le déchirait pas, c'était le seul plaisir de ses longues solitudes.
Il ne voulait voir ni Marguerite qui ne le secouait plus, du reste, de son indifférente torpeur, ni les Goetschel qui s'étaient retirés à Vevey, laissant toute la maison pour sa mère et pour lui.
Il n'acceptait même la visite de sa mère qu'à heure fixe, quand l'oncle Auguste venait l'ausculter.
Puis il demeurait seul, sur son calvaire. Et comme tout travail lui était interdit, il repassait, ruminait sa douleur, sans trêve.
Oh ! comme il regrettait sa fièvre et son délire, la somnolence perpétuelle qui fait les journée-s pareilles à des nuits où l'on dort mal, mais où l'on dort, les rêves qui du moins lui environnaient sa douleur d'un brouillard autorisant le doute et l'espérance I Maintenant c'était la certitude fixée, sans illusion possible, et la certitude brutale d'une inéluctable fatalité contre
LE DISCIPLE A-IMÉ -19
laquelle son orgueilleuse volonté ne pouvait rien. Ignorant où on lui cachait George, il le sentait perdu à jamais, perdu comme s'il était mort, avec de plus l'irritante assurance d'être assez fort pour le rappeler et le reprendre, s'il avait pu lui faire entendre sa voix. C'était fini. Et il restait stupide, en la contemplation morne de son désespoir, sous le coup violent du Consiimmatum est, dans l'attitude dun sage de l'Inde qui a fait vœu d'abrutissement et d'immobilité.
Certes, il avait pré\^ des traverses à son amitié. L'idée que George s'embarquerait pour l'Amérique l'avait tenu éveillé des nuits, aveo la vision d'un branle-bas de départ, d'un m.ouvement d'hommes sur le pont d'un navire où George lui faisait adieu d'un grand geste. Et il avait rêvé son désespoir tombé à la renverse, criant avec des larmes sur les quais d'un port inconnu. Mais c'était plus atroce et plus cuisant cette fois que toutes les douleurs imaginées jadis: ce n'était plus se séparer à jamais, c'était n'exister plus l'un pour l'autre. Ce n'était plus l'avenir seulement refusé à son amitié avide, c'était le passé même effacé d'un trait de plume^ lavé d'un crachat de M. Moore avec un haut-le-corps dégoûté.
— Et moi qui pleurais tant quand il me quittait pour deux mois !...
Mais c'était un temps béni^ un temps de joie et de paradis, celui des séparations passagères où l'obsession de Merminod obtenait au moins une lettre chaque semaine : une lettre d'enfant, mal tournée, mal écrite, froide, mais une lettre de George, apportant sa poignée de main dans l'envelopp* av»c la tract de
ses doigts sur le papier, apportant sa présence avec ce parfum de ichiterose qu'il affectionnait, dont Jean- Baptiste lui avait reproché tant de fois la pénétrante et efféminée délicatesse. Et s'il écrivait peu, Merminod, lui, pouvait écrire : de longues lettres où il s épanchait plus hardiment qu'en ses discours, qu'il lisait tout haut en les écrivant, et qui lui donnaient ainsi l'illusion que George était là. qu'il lui parlait. r.eorge répliquait si peu dans leurs entretiens, que le silence qui répondait à ses lettres déclamées ne tuait pas l'hallucination de posséder George assis là. Maintenant, ni lettres reçues, ni lettres écrites. Où était George ? Où était George ? Et jamais Jean-Baptiste n'avait si clairement compris que son bien-aimé ne l'aimait pas : car ce n'était pas pour obéir à son père qu'il se taisait ainsi. Haine ou crainte, il ne voulait plus écrire le nom de Merminod sur une enveloppe, voir sur une enveloppe reçue le timbre de Suisse et l'encre violette, pâle, de Merminod.
C'était fini... Il y a des époques de mollesse et de paresseux découragement dans la vie, où cette phrase banale (( c'est fini » semble la formule dernière qui s'applique à tout ; et à certaines époques de l'année, dans le détraquement des saisons, cette formule vide trouve un étrange écho par la nature, où toutes les choses aussi paraissent arrivées ensemble à leur aboutisement et à leur mort. C'était fini, cette passion de George Moore qui l'avait soutenu par la fièvre, et qui l'abandonnait usé, achevant de déchirer ses poumons à grandes quintes de toux. Finie avec son apostolat, sa vie désorbitée, sans but et sans ambition comme
sans amour, finie avec l'automne, dans le frisson des matins et des soirs trop frais, dans l'humidité mortelle des grandes pluies, dans le grand deuil du ciel sali de nuages.
Calfeutré dans la maison, Jean-Baptiste ne se traînait plus à son calvaire qu'à midi, s'asseyait vêtu lourdem.ent, regardait d'un œil triste le soleil inutile et glacé, et parfois se sauvait sous un orage, sous un coup de vent subit, sifflant la mort. Mais quand l'atmosphère se refroidissait lentement, le ciel restant d'une sérénité pâle, il oubliait l'heure, s'attardait imprudemment en son immobilité d'homme engourdi par la torpeur du froid, et qui n'a plus l'énergie de se lever, de fuir ^^te.
Un jour, son oncle et sa mère le trouvèrent ainsi, absorbé au point qu'il se laissa ausculter sans mot dire, avec un regard absent de somnambule, un regard perdu dans le ciel.
Et le ciel était uni comme une nappe, sans couleur, axer un trou à l'Occident, que bourrait comme un chiffonnement de velours gris aux cassures luisantes, où se reposait un soleil tout rond, un soleil sans rayonnement, un soleil d'or mat.
Madame Merminod se tenait à droite, au sommet du tumulus, noire, avec c^tte apparence de gigantesque grandeur que prennent dans le crépuscule les objets détachés du fond de ciel, sur une crête nue ; et l'oncle Auguste, l'oreille appliquée à la poitrine de
Jean-Baptiste se relevait vivement ; d'une voix un peu émue :
« Ne reste pas ici... Voici l'hiver... Cest le Midi qu'il te faut... C'est Cannes ou Nice... »
Nice ? Quel cri rauque : (( Jamais ! » Nice ! — Car Jean-Baptiste n'a entendu que le dernier mot — Et c'est une suite de phrases sèches, brèves, toussotantes: « Voir les Moore... La maison de George... Nice sans Oeorge... Jamais... »
Mais quand sa mère lui répliqua : a Cannes, si tu veux. »
— Non, non... Nice... Je veux Nice.
Et toute surprise de cette fantaisie de malade, elle l'interroge d'un regard.
— J'irai à Nice... Je veux partir demain, tout de suite...
Il a réfléchi. Si George y était encore ? S'il pouvait du moins obtenir son adresse à Paris ?... Oh ! la providence de Dieu est merveilleuse qui s'est servie de sa maladie pour le rapprocher de George Moore, qui a fait de la maladie de son pauvre corps, un moyen de Siîlut pour l'âme de son adoré !
Et il reste seul, fort en son esj>érance et en son ambition nouvelle, Jetant sur la campagne tout autoi des regards de défi et d'ironique superbe, méprisant? d'un geste de sa main tendue et d'un haussement de ses épaules cette Suisse où il n'a pas su attacher et retenir George, lançant plus loin ses regards, derrière les montagnes, vers le Midi où il va reconquérir sa santé et son ami.
on 1 >urfl mt?
— Je savais bien... Quand je veux quelque chose... Quand je veux bien fort quelque chose...
Mais une brise souffla, plus fraîche, et le chassa vers la maison, frissonnant, toussant, tandis que le soleil, comme pris de froid lui aussi, s'emmitouflait tout à coup dans les velours gris des nuages.
Debout, à côté de la t^ble poussée dans une embrasure de la fenêtre, et où il a jeté sur Tassiette, sur le ravier des hors-d'œuvre, sa serviette déjà dépliée, chiffonnée, Merminod, en attendant le dîner, appuie son front à la vitre, et voit remuer dehors la grande foule dans une agitation de carnaval nocturne illuminé de lanternes. Et cette joie de Nice qui va dîner en habit noir et en robe de soirée, mettant dans les rues, sous l'éclairage des réverbères et des devantures, une folie de bal en plein air, avec un luxe de gardénias aux boutonnières et aux corsages, ce bariolage de la foule où l'incertain climat d'une station d'hiver fait passer des complets clairs attardés à côté des fourrures en avance, cette roulante et piaffante cohue des équipages où des fouets se hérissent innombrables et droits comme des mâts de navires en un port de mer — toute cette fête enfin de l'hiver et du soir lui rap-
pelle par contraste l'intime fête qu'il célébra l'an dernier, à cette même date^ dans le provincial silence de Lausanne, dans la familiale tranquillité de la maison Merminod : la naissance de George. C'est ce jour d'étourdissant bonheur et de délirante amitié, jour de deuil cette année puisqu'il n'a pas embrassé George ce matin, puisqu'il a dû garder en poche, faute d'adresse, la grande lettre passionnée qu'il lui avait écrite à tout hasard, c'est ce jour-là qu'il a choisi pour arriver dans la ville où George a vécu son enfance, où tous les pavés et tous les trottoirs parleront de lui...
Non... Et c'est une surprise pour Jean-Baptiste. Dépaysé en cette ville nouvelle, il n'y sent pas l'absence, le manque de George. La pensée de George n'est pas obsédante ici comme à Lausanne : c'est qu'ici, Jean-Baptiste ne l'a pas poursuivi par les rues et par les campagnes, qu'il n'a pas de serrement de cœur de revoir seul des objets vus ensemble, que ces maisons et ces places, pour la première fois aperçues dans le crépuscule, restent muettes, sans suggestion de souvenirs et sans puissance révélatrice
Et il va tristement se rasseoir, seul, perdu et abîmé dans l'embrasure de la haute baie encadrée d'un arc aux moulures d'or que deux gigantesques piliers surchargés d'or soutiennent, seul devant la gaîté de la nappe damassée, des vulgaires mais luxueuses argenteries, des verreries fines irisées d'un reflet de gaz, quand le distrait regard d'un passant planté un instant sur le trottoir devant la fenêtre le relève tout pâle, lui colle de nouveau le front à la vitre. George ? Non,
mais son frère Charles. Du premier coup d'œil, Merminod l'a reconnu, d'après ses portraits. Et il va courir... Il se retient de la main à l'espagnolette de la fenêtre. Le temps de gagner la porte, Charles Moore aura disparu. Alors il le suit des yeux, guette le chemin qu'il va prendre, et rassuré par sa démarche flâneuse qui lui permettra de le facilement rejoindre. Charles s'arrête aux boutiques, sans regarder rien, une main libre^ de l'autre agitant sa caniie. Il dévisage les passants, insouciant, un air de se moquer de tout... Mais où va-t-il P.... La première rue à gauche. Il hérite. Il se décide. Il a tourné. Merminod traverse la grande salle en courant, le vestibule, fait halte un mom.ent sur la place, comprime sa poitrine qui halette douloureusement, court, l'aperçoit, le rejoint, s'arrête... Qu'a-t-il à lui dire?... Comment lui expliquer P... Ah ! n'importe. Il lui touche l'épaule et Charles se retourne avec sa mine de blague, sa mine d'envoyer coucher les gens. Et Merminod est tout timide, tout bête... a Ah ! pardon... j'avais cru... » Charles lui fait un grand salut et s'éloigne en riant... Eh bien ! Est-ce qu'il va le laisser partir ainsi ?... Il court encore ; d'une main posée sur l'épaule de Charles, vigoureusement, le cloue là, immobile...
— Vous êtes Charles Moore...
— Tiens... encore ?... Oui.
— George est à Nice P
Et Charles étonné, d'une lente, méfiante voix : « Non... A Paris... Mais... »
Puis soudain ce n'est plus un soupçonneux regard, mais un sourire de moquerie.
— J'y suis... Vous êtes Merminod, Jean -Baptiste.
Mais Merminod lui a saisi le bras, lui fait mal presque, l'emmène très vite, et lui parle d'une voix sourde, essoufflée.
— Je vous en prie... Conduisez-moi chez vous... Puisqu'il n'est pas là...
— Venez donc...
Et Charles le regarde bien en face, avec un petit rire qui siffle entre ses dents, un geste gamin de sa badine levée très haut.
— Venez ... Je rentre dîner.
— A. la villa ?
— Oui.
Ils ne se parlèrent plus. Charles marchait devant, de son pas de flânerie, arrêté à tous les étalages, à tous les rassemblements, comme oublieux de Jean- Baptiste, qui, à chaque station, venait se heurter à lui.
Au bout de la rue. Charles se retourne.
— Vous savez... Sérieusement, George n'est pas à Nice.
Merminod lui fait signe que n'importe, qu'il continue et vite, pour Dieu ! Oh ! Charles s'amuse de son impatience, de la colère rentrée qu'il devine ; et il s'arrête encore à tout prétexte, il s'arrête devant la mer satinée de gris, moirée d'écume blanche, qui se brise à l'horizon contre le mur plâtré du ciel, tout blanc de crépuscule, il s'arrête à la grille de la villa, tenant les barreaux à deux mains, examinant comme
une première fois la grande pelouse et le palmier et l'incomparable corbeille de géraniums blancs.
— Fort coquet, dit-il^ répétant par taquinerie Tune des expressions favorites de George.
Et Merminod le tire, n'y tenant plus : « Nous n'arriverons jamais... »
— C'est ici.
La porte est ouverte ; mais Jean-Baptiste n'ose entrer. Il dit faiblement : « Annoncez-moi... J'attends là. ))
Et Charles tourne la pelouse, entre dans la maison.
C'était l'heure où il n'y a plus d'ombres. La maison était toute plate, grise, sans une lumière aux fenêtres; seulement 1 éclairage de la salle à manger, au rezde-chaussée, à droite^ qui coupait d'un reflet cru l'allée déjà envahie de ténèbres, accusait nettement l'arête des buis régulièrement tondus, détaillait un arbuste aux feuilles noires. Le palmier central de la pelouse ne se détachait pas de la maison. C'était comme un ornement appliqué à la façade, l'occupant toute, la compliquant d'un bizarre entrecroisement de branches et de feuilles. Les taillis faisaient un pâté violacé d'encre, brouillés par la nuit, confondus en une tache unique : et seules les petites feuilles rondes de fusains, les feuilles longues et pointues de lauriers qui dépassaient, se dentelaient sur l'incolore du ciel avec une raideur, un dessin fini de flore décorative.
Merminod attendait, reculé jusqu'au bord du trottoir, avec, en la tête, cette seule pensée, qu'il ne savait pas pourquoi il était venu là, mais qu'un
invincible besoin ou un instinct l'y avait poussé. Du <nng bourdonnait à ses oreilles. Ses regards se perdaient dans l'impénétrable des taillis, fouillaient, cherchaient la trace blanchâtre des allées où George avait dû marcher. Puis, tirés, par instants, vers le trou d'incendie que la salle à manger très éclairée mettait en un coin de cette façade noire, ses yeux ne s'en détachaient plus, s'y aveuglaient. On parlait de lui, là-derrière. Les More devaient être à table déjà : Charles avait marché si lentement ! Il l'oubliait peut-être. Et Jean-Baptitse fut très humilié d'attendre là. près de s'enfuir.
Mais il y eut un mouvement de domestiques et de lumières sous le portique, un rayon qui traversa la pplouse et vint frapper Jean-Baptiste au visage. Deux f'^nêtres s'allumèrent, le salon sans doute. Alors il s'orienta, se rappela les descriptions faites par George, chercha la chambre de George dans la bande longue du second étage que les dernières lueurs du crépusrnle. par-dessus les arbres bas. teignaient comme a 'un- enduit lilas pâle, très léger... Et Cliarle? re revenait pas.
La fenêtre de la chambre inhabitée aujourd'hui, où < m bien-aimé avait dû dormir, était ouverte toute ::rande, comme celle d'un m.ort. Une idée folle lui traversa l'esprit : George était mort, on lui avait menti pour ne pas le tuer avec cette nouvelle. Et d'abord son origneil aima mieux cela. Puis il fut frappé de la tristesse des arbres, de la lividité du ciel presque blanc, comme en deuil d'un enfant, et une frayeur le prit, une frayeur puérile de la solitude
et de l'ombre, qui fît claquer ses dents et perler sur son front une sueur froide. Et Charles, mon Dieu ! Charles qui toujours ne revenait pas...
Quand un pas fît craquer le sable de l'allée, Jean- Baptiste tressaillit comme si quelque terrible apparition allait se dresser devant lui. Mais ce fut la facfi narquoise de Charles. Et il le suivit muet, traversa cette nuit qui lui faisait peur, marcha vers cette lumière qui l'attirait. ,
Oh ! le ton dont Charles annonça : a Monsieur Merminod... » Le saisissement de la chaleur et de la clarté, au sortir de l'ombre et du froid !... Sa peur de tomber évanoui le raidit encore. Il salua machinalement, toucha de-s mains, parla dans un rêve. Et quand il vit clair, il ét^it assis à côté de M" Moore, jouant avec le petit Maurice, disant sa joie de le trouver vigoureux et bien venu, s 'ingéniant à des amabilités, comme si les gens qui étaient là n'avaient pas volé George à Dieu et à lui-même.
Et comme si l'étranger qui était venu s'asseoir à leur foyer avec son habituel sans-gêne, n'avait pas écrit au fils absent : a Tu quitteras pour moi ton père et ta mère, » on le recevait sans rancune, sans em.barras. — L'embarras toutefois de parler français, car Charles, qui seul parlait bien, restait à l'écart, se résenait.
Mais quand on annonça le dîner, Merminod se leva vivement. M" Moore lui dit : « Restez. »
Elle avait pardonné la première, conservant, en sa jalousie, une indulgence pour cet étranger qui aimait son fils comme elle-même, attirée vers lui par la
sympathie d'un sentiment commun. Et elle trouva de gracieuses paroles. C'était la fête de George. La présence d'un si intime ami de son fils la consolerait de ne pas posséder son fils ce jour-là. Lui, fît merci d'un regard lourd de larmes, et lui offrit son bras. Il se pencha vers son oreille, tout ému : « Pourquoi défendez-vous que je le voie ? »
Elle ne sachant que répondre : a Mettez-vous là... C'est la place de George. »
Et ce nom prononcé abolit toute gêne. On parla de George et de lui seul. Ainsi le nouveau venu que tout autre sujet d'entretien eût laissé muet et désintéressé, se trouva, en cette demeure étrangère, aisé; familièrement causeur, comme un fils de la maison. Il restait toutefois les yeux baissés, les traits allongés par une grande mélancolie, mais une mélancolie un peu voulue, théâtrale : même en sa sincère douleur, par ce besoin de charlatanisme qui est en nous tous, il jouait son rôle d'inconsolable ami.
En face de lui, un portrait de George enfant, encastré, au lieu d'une glace, dans le cadre de bois noir d'une très haute cheminée, fixait la tristesse de ses regards. C'était une merveilleuse toile, que le génie d'un peintre américain, exercé à l'imitation des préraphaélites, avait embrumée, avec de nacrés et métalliques reflets adoucis sous des vapeurs. Et pourtant les détails étaient étudiés curieusement. La fidélité à tout peindre était réaliste ; mais cela se perdait dans un vague. La perfection un peu dure du trait précis s'atténuait sous la trahison des couleurs fondues ; et tandis que le dessin s'astreignait à une scrupuleuse
exactitude, les tons semblaient appareillés, sans souci du vTai, par une recherche d'harmonies plutôt rationnelles qu'empiriques, plutôt voulues que senties.
En la particulière e'motion actuelle de son coeur, Jean-Baptiste goûtait un particulier plaisir à contempler ce portrait, qui n'était point George, mais l'Idée de George. C'était son rêve condensé en im brouillard, et apparaissant non plus à son cerveau endormi, mais à ses sens éveillés, sous une forme de vision...
... L'Amérique... Oh ! pourquoi Charles a-t-il méchamment prononcé ce mot qui fait tressaillir Jean- Baptiste et le tire de l'alanguissement d'un songe P Voilà un instant qu'il entendait toutes les voix murmurer à son oreille comme très lointaines, et qu'il était absent. Mais le mot malencontreux a été prononcé plus haut, plus près. L'Amérique î... Et crispant sur la nappe sa main maigre, il faut absolument que Merminod réponde : a George n'ira jamais... »
— L'an prochain, réplique M. Moore avec une autorité calme.
Et Merminod d'une voix de sarcasme et d'ironie : (( Vous croyez ? »
Ce n'est plus le détraqué, qui tout à l'heure, à la grille, avait peur de la n,uit, qui hésitait à la porte du salon comme un enfant, les genoux fléchissant d'émotion. Il s'est redressé, il a reerimbé comme sous un coup de fouet, et M" Moore, désillusionnée tout à coup, comprend qu'elle le surprend maintenant dans la sincérité de son égoïste et despotique nature, l'auteur des lettres lues dans une nuit d'angoisse et de
colère, celui qui a le premier blessé d'une jalousie, attristé d'une méfiance son aimante et placide maternité. Elle l'imagine, auprès de^ George, avec cette pâleur tachée de rouge, ce pétillement d'étincelles dans ses yeux noirs, parlant de cette voix sifflante et brève, et elle se recula de lui, comme son fils, avec la même répugnance et la même terreur, dissimulant l'insulte de son involontaire mouvement par un forcé sourire de bonté.
Elle seule a cette bonté de sourire encore. M. Moore a imposé silence à Jean-Baptiste d'un mot sec, le dernier du repas, qui s'achève sans gaîté. C'est une gêne qui pèse sur toutes les têtes, qui les baisse vers les assiettes. C'est une crainte de quelque chose, non d'une im{X)ssible discussion entre ce tout jeune homme et M. Moore, mais d'une indéterminable catastrophe que l'on prévoit pour la fin du repas.
Et tous ont le même frisson d'inquiétude, la même idée que voici l'heure venue de l'accident qu'on redoute, quand Merminod se lève brusquement, le premier. Mais c'est à M" Moore qu'il s'adresse, avec l'émotion de son entrée... : « Voir la chambre de George... Avant de partir... »
— Conduisez-le, Charles.
Charles monte, à grandes enjambées de quatre marches, moins vite pourtant que Jean-Baptiste qui est avant lui sur le palier, ne respirant plus, ne voyant plus. La porte de George est ouverte, et Merminod entre, de biais comme un homme ivre, se raccroche tout ébloui au bois du lit, que ses doigts serrent comme un étau, où ses ongles s'incrustent. Il
a sur la poitrine un étouffement qui remonte jusqu'à sa gorge, jusqu'à ses lèvres. Il serre les dents, convulsivement. Sa tête branle. Il tourne sur lui-même, se trouve adossé au lit qu'il retient maintenant de sfdeux mains.
Et tout à coup un cri rauque lui échappe, un cri qui ouATe sa bouche contractée, qui sort de sa bouche ouverte avec un flot de sang. Et il tombe aux pieds de Charles, il tombe à plat^ les deux bras abandonnés, fouettant l'aîr, puis s'abattant sur le tapis avec un bruit assourdi de claque.
— Maman !... Maman !...
Au cri de Charles, M" Moore se dresse, court, folle,
prise d'une peur de trouver son fils assassiné là-haut par ce misérable qu'elle croit capable de tout.
— Maman ! Il est tombé là...
Et elle se baisse, elle le soulève, l'emporte dans
ses bras, cambre ses reins pour supporter le poids trop lourd, puis pose, ave^ des délicatesses, sur le lit même de son fils, le corps haletant et fiévreux du pauvre fou qui a osé lui disputer ce fils bien-aimé !
— Prévenez votre père, Charles...
Et lorsque Jean-Baptiste revient à lui, l'interroge
sans la reconnaître, de ses grands yeux ouverts, de ses yeux fixes et vides.
— Vous êtes dans son lit. Je veille.
Sèche et austère sous ses voiles noirs, toujours noirs, en son étemel deuil de Christ mort, madame Merminod, trois jours après, tirait la sonnette de la grille.
— Mon fils ?... dit-elle, brève, rude, comme si on lui recelait son enfant. Et elle monta droit à la chambre, lente, raide, sans un mot de merci pour ces inconnus qui avaient recueilli Jean-Baptiste dans un lit, qui l'avaient sauvé des insomnies et des délires à l'hôtel, pour cette créature de pardon et de dévouement qui s'était assise à son chevet, avait élargi l'enveloppement de sa maternité indulgente jusqu'à l'ennemi de sa maternité...
Mon fils... Ce fut son premier mot et pourtant elle ne s'était guère pressée, la dépêche reçue. Elle avait pris le temps, en femme d'ordre, de faire ses malles, de cacher ses meubles sous des housses, d'entourer
de p€au les boutons dorés des portes, de bien clore les volets sur la cour et sur la place Saint-François. Et elle revit Jean-Baptiste sans émotion, sans besoin d'étreinte et de baiser. Elle lui frôla le front du bout des lèvres, comme si elle l'avait quitté la veille et le retrouvait bien portant. Elle prit la brûlante main du malade en sa main sèche et glacée. Jean-Baptiste lui désigna une chaise avec la même indifférence froide, et un solennel respect. — George fût-il entré, il aurait sauté du lit, couru vers George pieds nus sur le parquet, au risque de mourir. — Il dit à sa mère seulement : (( J'ai désiré te voir. J'ai cru que c'était fini. Il paraît maintenant que je suis sauvé. »
Et cela ne pâlit point madame Merminod, ne rida pas d'un frisson le parchemin lisse de son visage. Elle eut seulement un geste de ses doigts levés vers le plafond, qui peut-être signifiait : « Louez Dieu, n Puis tranquillement, elle expliqua ses inquiétudes dans son lourd et flegmatique français de Vaudoise, d'un ton net qui contrastait avec rëtemelle pleurnicherie de ses paroles, étrangement. Elle expliqua surtout le tracas du départ précipité, sa crainte d'avoir oublié des clefs sur les armoires où elle rangeait son linge et ses robes, et elle ajouta, sans un tremblement des lèvres : « J'étais folle de peur et d'anxiété. »
Jean-Baptiste reprit : « Je suis heureux que tu sois venue. Mais je regrette presque qu'on t'ait dérangée. >?
Madam.e Merminod était assise au coin de la cheminée, très loin du lit.
— Alors, tout va bien ?
Jean-Baptiste avait tiré hors du drap tout son buste
long. Il renversait la tête, la nuque appuyée au bois du lit. Il se redressa pour répondre : « Oui. »
— Tu es bien soigné ?
— Très bien...
Et brusquement, comme réveillé, revenant de très loin, il se leva tout à fait sur son séant.
— Mais oui^ très bien. Je dois vraiment de la reconnaissance à ces Moore. M" Moore surtout est bonnô pour moi.
Bonne ! certes ! Après Maurice, qui l'avait fatiguée tant de nuits de ses cris et de ses exigences, de la peur surtout, de la peur constante que les soins ne fussent inutiles et qu'il ne s'éteignît entre ses bras, qui la fatiguait encore en tirant d'elle sa nourriture et sa santé, elle avait veillé Jean-Baptiste toutes les nuits, soumise et patiente à ses caprices, souriant à ses colères^ le soignant comme un nouveau fils à elle, l'appelant George quelquefois par une erreur voulue sans doute, afin de lui faire plaisir.
— Et je suis très bien couché !... Le lit de George est bon^ ajouta-t-il avec un sourire, feignant de plaisanter. Mais le nom seul de George lui mit des larmes dans la voix et sous les paupières, troubla d'une émotion ce sec et maussade entretien. Il parla de nouveau des Moore, avec onction.
— Nous leur devons une reconnaissance infinie... Puis, comme pris d'un remords, se rappelant tout à
coup.
— As-tu vu quelqu'un....^ Il faudrait remercier.
— Cela serait convenable. Je rendrai une visite. Mais tout aussitôt madame Merminod fit ses réser-
ves, et d'une voix où sifflait sa sourde haine entre ks lèvres pincées :
— C'est une dette qu'ils acquittent... A Lausanne, leur fils a trouvé chez nous une table de famille et un foyer.
Jean-Baptiste plaida pour les Moore, faiblement. Oui, à Lausanne, il avait pris George dans sa maison et dans sa chambre, mais parce qu'il l'aimait éperdument, parce qu'il est écrit : Père, mon désir est que là où je suis, ceux que tu m'as donnés y soient aussi avec moi. Lui, s'était introduit ici de force, et le soir même il était tombé, là, sur le parquet, à cette place qu'elle pouvait voir, au pied du lit, crachant le sang, agonisant.
— C'est leur ou\Tage. Qui donc t'a fait du chagrin, t'a rendu malade ? C'est bien le moins qu'ils en pâtissent et qu'ils te soignent^ qu'ils te ramassent et (ju'ils te jettent sur le premier lit venu, quand après avoir supporté tout un soir leurs ironies et leurs dédains, tu as succombé à la fin sous leurs yeux, avec le reproche muet de ta chute et de ton sang.
Elle s'est levée, la main tendue, et elle lui prêche l'ingratitude comme un devoir, en ce style ample et pesant de sermon que lui-même jadis parlait à George sur les montagnes et sur les grandes routes. La vieille qui s'est tue si longtemps, laissant crier haut l'éloquence respectée de son fils, maintenant, au chevet de ce fils dont la poitrine est usée et la bouche silencieuse, reprend la parole : et c'est le même langage violent, amer, la même logique obtuse, entêtée, le même vol haut, lourd.
— On ne pouvait pas t abandonner dehors... Tu étais là par terre et il fallait te poser sur un lit...
Et Jean-Baptiste est convaincu.
— Bien sûr, si l'on avait pu se débarrasser de moi...
Le bienfait des Moore est un grief de plus. Merminod se révolte d'être gisant, sans force, contraint d'accepter leurs services et leurs médicaments. Il voudrait dire : (( Je ne prendrai rien de vou5. )> Une chose le console : c'est qu'ils n'ont droit pour tout cela ni à sa reconnaissance ni à son affection. Il promet à sa mère d'être un ingrat. Il dit : « Jamais pourront-ils, ces gens, me faire oublier le mal qu'ils m'ont fait P ))
Et il éprouve un immédiat besoin de protester contre les prévenances et les attentions ; il rudoie le domestique qui entre, apportant le léger repas que le docteur a permis, le potage et l'oeuf.
— C'est mal cuit... Emportez...
Dans sa naïveté de femme parcimonieuse, madame Merminod demande : « Qu'en va-t-on faire ? » Et Jean-Baptiste, qui n'y regarde pas quand c'est les Moore qni paient : « On va le jeter. )>
— Quel gâchis dans ces maisons riches ! exclame la vieille, \Taie ménagère suisse, proprette et chiche, qui veut bien qu'on dépense pour elle, mais ne se tient pas de critiquer le luxe dont elle profite. Et elle ajoute : « Est-ce que ta maladie leur coûte cher ? »
Avec de l'indignation presque, Jean-Baptiste énumère les frais : toute une compliquée cuisine de potions... — ces médecins français cherchent midi
à quatorze heures ; ce n'est pas oncle Auguste qui le droguerait ainsi — de la glace à demeure sur la tête, pour éviter les congestions... Le domestique rentra. M" Moore faisait demander si madame Merminod comptait prendre ses repas à la maison. « Accepte, » souffla Jean-Baptiste. Mais l'encouragement était inutile. Elle ne se fît pas prier.
— C'est bien le moins..., murmura -t-elle encore entre ses dents.
Et elle fit des remarques aigres, quand on lui dressa une petite table tout près du lit, avec du linge fin, un joli service pour une personne seule :
— On ne manque de rien ici.
Dès le second plat, elle déclara qu'elle avait assez. Elle n'acceptait que l'indispensable, un déjeuner sur le pouce.
Et elle s'installa dans un fauteuil, tira de sa poche l'interminable bande de tapisserie, comprimée en un rouleau, qui ne la quittait jamais
Mais Jean-Baptiste : (( Et ta promenade P Tu vas entraver ta digestion si tu t'assois. »
— Non, je reste... Voilà trois jours que tu t'ennuies ici tout seul.
— Ne te tourmente donc pas. Charles va monter. Il passe toute l'après-midi avec moi.
— Belle compagnie ! A-t-il de la conversation ce gamin ?
— Oh ! je ne lui parle pas. Il me fait la lecture.
Il ne l'avouait point ; son grand désir de chaque jour était d'avoir Charles au pied de son lit, parce que Charles, en la fidélité de sa ressemblance frater-
nelle, lui rappelait tout George, son visage, ses allures, ses mots familiers. Et puis — il l'écrivit à George plus tard — il était satisfait de sentir Charles privé de George comme lui-même.
C'est à quatre heures seulement que madame Merminod demanda la maîtresse de l'hospitalière maison, et elle fit sa visite debout, dans le salon obsrnr dont elle ne laissa pas repousser en son honneur les volets, et tirer les rideaux : une visite, non de remerricments, mais d'excuses, et d'excuses amères, d'une excessive et fausse humilité.
M" Moore^ elle, s'était assise, avec un sans- façon de mère et de nourrice, son enfant sur les genoux, et elle examinait avec une ingénue curiosité, des yeux d'étonnement, cette créature de raideur et de glace, cette charpente vigoureuse, décharnée, ces voiles de crêpe si bizarrement choquants lorsqu'ils ne voilent pas un \nsage marqué des larmes.
Tous les mercis et tous les pardons de cette femme s'aigrissaient en reproches.
— Que de soucis et de tracas pour un étranger, p>our un indifférent !
— .Te n'ai songé qu'aux inquiétudes de la mère abseuv'^... ^i je savais un de mes fils malade, loin de moi...
Afadame Merminod répliqua : a Loin de vous et dans une maison étrangère... »
Elle insista sur le mot blessant, si fort que M" Moore releva l'impertinence, et avec un peu de colère réprimée : « Vous savez bien que Jean-Baptiste n'est pas un étranger pour nous. »
Entre les deux femmes, la pensée de George vient de brusquement surgir, et c'est, en leur antipathie naturelle que chaque parole irrite, que chaque intonation accuse, une telle gêne, qu'elles restent muettes im instant, madame Merminod plus droite, les lèvres plus pincées, M" Moore occupée de l'enfant sur ses genoux, qui lui donne une contenance.
Madame Merminod va pour sortir, puis elle se ravise.
— Je^n-Baptiste peut écrire dans son lit, dit-elle. Il serait heureux de faire savoir à son ami quel accueil inespéré il a reçu chez vous.
Elle attend la réponse. Mais M" Moore, prise de court, se trouble, baisse les yeux vers Maurice, et c'est une victoire qui tire d'un sourire le visage parcheminé, qui met une flamme dans les yeux éteints de madame Merminod.
— Vous permettrez bien qu'il lui fasse une lettre. Je vous la remettrai, vous écrirez l'adresse.
La timidité de la prière est une moquerie de plus, qui fait monter une rougeur aux joues de M" Moore, mais la redresse, belle de mépris et de franchise.
— George ne se cache pas...
Elle dit cela très haut, pour dissimuler le tremblenent de sa voix ; elle jette l'adresse : a Rue Jacob, que Jean-Baptiste écrive lui-même.
Et tout de suite radoucie, d'un ton presque affectueux de tristesse : a Vous m'avez rappelé des choses bien pénibles... »
Mais puisqu'il fallait absolument parler de George, elle en profita, fut nette et ferme :
— Pour des motifs que vous jugez puérils, j'ai cru devoir interdire à mon fils de revoir le vôtre. Je sais les sentiments religieux de Jean-Baptiste, et qu'il n aidera pas Georsre à me désobéir.
Madame Mermuiod s'inclina, sourit.
— Je comprends, dit-elle, que l'amour maternel soit un peu jaloux.
Puis elle se retira précipitamment, monta chez son fils d'un pas alerte, et dès la porte :
— J'ai l'adresse de George.
M" Moore resta immobile, refroidie, puis embrassa Maurice très fort, car c'est une joie d'étreindre les chères personnes quand on quitte les indifférents ou les hostiles ; elle le serra contre elle comme George, la nuit où elle avait lu ]es lettres... Ces lettres !... Des phrases entières lui revenaient indécises et méchantes comme les phrases de cette femme tout à l'heure. Et certes elle aussi les eût écrites, car elle était tout son fils, moins la phtisie héritée du père, qui avait détraqué ses nerfs, exaspéré son intelligence, et passionné son cœur mauvais.
Et toujours enveloppant son bébé, elle lui murmurait à l'oreille qu'elle n'aurait plus que pour lui les sollicitudes et les empressements, qu'elle ne serait plus mère et garde-malade que pour lui, qu'ils s'arrangeraient là-haut, la mère et le fils, à leur guise ; assurément elle les logerait volontiers, confinés en leur chambre, et y mangeant la nourriture qu'elle leur enverrait ; mais elle ne voulait plus entendre
parler de ces gens, qui si obstinément troublaient la paix de sa maison.
Elle fut charmée de se faûre ser>4r elk-|même dans sa chambre, prétextant une migraine, à côté du berceau oîj Maurice bientôt dormit.
Et tout aussitôt elle allait se mettre au lit très lasse, quand une femme de chambre entra, dit : « M. Jean- Baptiste est seul. Il appelle. »
Elle s'empressa de monter. Elle ne put s'empêcher d'être maternelle et douce.
— Vous êtes seul, mon enfant ?
— Oui. Je viens de renvoyer ma mère. Le voyage l'a brisée.
M" Moore sonna, et pour, cette nuit comme les précédentes, le veiller, fît préparer la chaise longue où elle s'installait. On roula le meuble avec précaution, et toutefois Merminod bougonnait encore :
— Moins de bruit... Je veux dormir.
Veille ou sommeil ? Rêve ou rêverie ? M" Moori a les yeux fermés, ne sent plus le contact des objet! sous sa main ; mais des visions claires lui surgissent dans la nuit. Elle voit George tout petit, quand elle montait avec lui le soir et l'aidait à se déshabiller. George est là. tout ensommeillé entre ses genoux, abandonnant ses bras morts, la frôlant de sa tête qui s'incline, et elle lui parle tout bas... Puis, quand il était plus grand et se déshabillait tout seul, mais voulait néanmoins qu'elle restât près de lui, jusqu'à ce qu'il fut pndormi tout à fait. Et elle se penche vers le lit 011 il est perdu, le baise au front, sur les che
veux, ses fins cheveux. Mais un appel la relève tout à coup.
— Oui, mon enfant.
Car c'est George, n'est-ce pas ? Non. Désillusion C'est l'heure où Jean-Baptiste doit prendre une tisane, et n'ayant qu'à étendre la main pour lui-même se servir, il l'éveille comme un domestique que l'on ne ménagerait pas, ajoutant pour remercîment : « Vous alliez encore oublier. »
... Et elle s"esl reposée sur la chaise, a refermé les yeux tout de suite, s'est transportée dans le rêve. Mais c'est un cauchemar maintenant qui lui donne la fièvre et des frissons^ tend vers le lit ses bras, tout son corps impuissant à se remuer. Car elle n'a pas bien compris. Merminod est là. Il a donc, en cette lutte inouïe, triomphé, il a séquestré George elle ne sait où, et il s'est mis à sa place, il a pris sa place jusque dans sa maison et dans son lit...
Et c'est soudain un appel nouveau qui la détrompe, qui fait monter à sa tête brûlante la fraîcheur du réveil. Il faut qu'elle se bouge encore, qu'elle enveloppe d'un bandeau de glace le front de Jean-Baptiste.
Et quand elle se recouche, la glace lui a laissé aux mains une si engourdissante et dominante sensation de froid qu'elle fait un rêve de froid, elle touche à des objets glacés. Elle touche un front mort... Mon Dieu ! c'est George. Il est renversé là sur le lit en désordre. Elle est debout, égarée ; et sur la table où une seule bougie achève' de mourir, c'est le grand paquet des lettres effondrées, un tas de papiers blancs encadrés
de filets noirs, rayés d'une écriture violette et pâle, avec au sommet une dépêche bleue, comme prête à s'envoler, battant des ailes...
Elle se redresse, ouvre tout grands ses yeux qui d'abord ne voient pas. Puis elle distingue un à un dans la chambre où la veilleuse fait au plafond un soleil de faible lumière, tous les objets successivement caressés de grandes clartés ou de grandes ombres suivant les sursauts et les inégalités de la flamme. Elle se tourne vers le lit, et voit Merminod, la tête renversée, livide sous ce reflet de veilleuse, comme un mort. Et d'abord elle est toute joyeuse que ce soit lui et non pas George qu'elle voie couché là. Puis revenue à elle tout à fait, prise de peur, elle s'approche du lit, touche sa main, craignant que le sang ne circule plus. Mais il est bien vivant, certes, car il lui retire cette main brutalement... « C'était bien la peine de me réveiller. »
... Elle aussi cela l'a réveillée pour jusqu'à la fin de la nuit, jusqu'à l'aurore qu'elle voit poindre grise et sans éclat à travers les lames de la persienne. C'est une lutte entre la clarté terne du jour et la lueur bondissante, comme affolée, de la veilleuse. Puis la mèche n'est plus derrière la diaphane porcelaine qu'un point rouge et sans rayonnement, comme un tison éteint, et tout le gris du matin triste entre dans la chambre, se projette sur le visage tourmenté de Merminod, accentuant les bosses, creusant les creux, marquant la cassure du nez.
Et chaque matin, sur son séant, appuyée au dossier
de la chaise longue^ elle contemplait ainsi Jean- Baptiste endormi, avec cet effarement que met dans le regard la fatigue et l'ennui des insomnies répétées. Elle contemplait, avec plus d'étonnement que de colère, l'irritable mourant qui s'était établi chez elle par surprise, se faisait servir par elle, et qu'elle avait l'angélique et raffinée douceur de servir sans une parole de reproche et sans un bâillement. Et elle se mettait l'esprit à la gêne afin de comprendre pourquoi cette affection d'ingratitude, pourquoi cette sottise d'exiger et d'ensuite insulter son dévoûment.
Dix-huit jours il la tortura ainsi.
Madame Merminod ne s'inquiétait pas de son fils. Vraiment, elle pouvait bien rester à Lausanne pour tenir son ménage et soigner son mobilier. Mais c'était un voyage d'agrément pour elle^ et qui ne lui coûtait guère, rien que les nuits à l'hôtel, les nuits qu'elle dormait bien, dans son bon lit pendant que (( l'étrangère » veillait son enfant.
Elle paraissait aux heures des repas, et à quatre heures, car alors elle faisait son courrier, dans la bibliothèque, où elle s'était installée sans permission. Elle ressortait jusqu'au dîner, parcourait la promenade des Anglais, seule. Tous les trois jours elle demandait M" Moore, avec une régularité qui accusait la corvée de cette visite^ et elle restait au salon cinq minutes, exactement, le temps de placer les mots blessants qu'elle avait prémédités, puis s'esquivait sur cette phrase, toujours la même : u Je monte chez mon fils », comme si son fils eût été chez lui.
Puis Jean -Baptiste se leva, et ce fut par toute cette maison tranquille un tapage et un désarroi inaccoutumés. Ce garçon grave se faisant enfant terrible, démolissait des meubles et des vitres, avec un entrain de biise-tout.
Un soir, M. Moore trouva tout un rayon de sa bibliothèque déménagé, plus de cent volumes épars sur les tables, les tapis. Un ami de Merminod était venu le voir — celui peut-être qui avait espionné George durant son séjour à Nice ; et il lui avait montré les beaux livTes, les exemplaires à toute marge, avec des gra\Tires. qu'ils avaient ensuite abandonnés là, large ouverts, exposés à la cuisson du soleil, à la chute des presse -j>apier et des écritoires.
Et ce jour-là. ce jour-là seul, M. Moore hasarda un reproche contre lequel Merminod se révolta furieusement. C'était trop. On eut recours à la complaisance du médecin.
« Dès quil sera transportable, renvoyez-le... »
Lorsque le médecin dit à Jean-Baptiste : a Vous jx)uvez partir », il partit le soir même. Il ne voulait pas rester dans cette maison une minute de trop. Mais il avait fait l'après-midi un nouveau dégât, tout un saccage des fleurs dans les corbeilles et dans la serre, un magnifique bouquet pour sa mère, de géraraniums blancs et de gardénias. Et hardiment il étala cette botte de précieuses fleurs dans la voiture qui les emmena tous deux.
Oh I lorsque M" Moore le vit partir sans une émotion, sans un remercîment sincère, quand elle prit
sa main qui ne serra pas la èienne, mais à peine l'effleura, quand elle vit la mère toute droite derrière son fils, plus grande que lui, qui lui touchait le bras comme pour lui dire : « Souviens-toi de n'être pas trop aimable avec ces gens, » elle eut un grand découragement et un long dégoût d'être bonne. Non qu'elle se fût dévouée pour être payée de reconnaissance. Mais toujours affectueuse, elle avait besoin qu'on l'aimât. Cette injuste haine, c^ette méprisante ingratitude lui répugnait.
Et elle resta longtemps à la grille, suivant des yeux sur la route droite la voiture où la mère et le fils se tenaient rigides, habillés de noir, parmi toute cette neige tombée des fleurs blanches.
Eux n'avaient eu qu'un mot, dès la grille passée : (( Enfin ! » Et après un silence, le fils ajoutait :
— Pars pour Lausanne... Moi je vais à Paris... Je vais voir George. Je vais guérir.
vn
Rue Jacob, George Moore demeurait là, tout en haut d'ue maison de cinq étages, en face de la Charité. Pas un hôtel d'étudiants : une maison de chambres et d'appartements meublés, très convenable, où il y avait même des sénateurs et des députés, familiale presque avec sa large terrasse où l'on eût attendu des apparitions d'enfants derrière les stores de coutil, sous les verdures qui grimpaient après des ficelles tendues. Sur la terrasse ouvraient les trois pièces que George avait louées. Avec son insouciance d'oiseau de passage, sa facilité à partout trouver un chez-soi et s'improviser un foyer, il s'était acclimaté dès la première semaine. Il vivait très en l'air, dehors, couché et levé tard, ne travaillant guère : il n'avait pas le temps, avec tous ces, dîners et ces bals, l'incroyable multiplicité de ses occupations, leçons de chant et de piano, leçons d'armes
et de cheval, et les lettres qu'il écrivait à ses innombrables amis disséminés dans toutes les parties du monde, et les nouveaux amis de Paris qu'il fallait recevoir et visiter.
Ceux-là, George au bout d'un mois ne les comptait déjà plus. Garce n'était pas seulement les anciens Liardet qu'il avait retrouvés en foule échoués à Paris, venus pour un an, deux ans, prendre un diplôme, un parchemin quelconque à rapporter de France dans leurs patries diverses : Charles Bruderli, le cousin de Jean-Baptiste, qui faisait sa médecine et qu'on avait accueilli rue Jacob à bras ouverts, malgré sa fâcheuse parenté ; Sandozet, qui ne faisait rien ; Vergani qui courait les filles de magasin, rôdant le soir à la porte du Printemps ou du Louvre, opérant des levages, tâtant, comme il disait, tantôt des soldes et tantôt des nouveautés. Très parisien d'allure, et puis plaisant à première vue, George avait fait des connaissances dans toutes les classes, à son atelier, et sur le boulevard. Et plusieurs étaient de vraies amitiés, car sérieux de cœur en dépit de sa légèreté, il répugnait aux liaisons de promenades publiques, avec ces personnes que l'on rencontre à heure fixe, aux Champs-Elysées ou au café de la Paix.
Une vraie amitié, l'affection qu'il avait vouée à René Prévost, son ancien à l'atelier, où il venait de commencer des études d'architecture, le premier auquel il eût adressé la parole, malgré la peur que lui faisait sa barbe noire, rare mais bien coupée, sa tête de bédouin décoiffé de son turban ; une amitié de shake-hands, reposante après les caresses et les
baisers de Merminod. Et René aussi était allé à George la main tendue^ tout de suite. Il avait eu devant lui la langTie déliée. Il l'avait pris pour confident. Chaque soir, dans le restaurant à prix fixe où il dînait avec George, étant retenu par un concours dans le quartier des Beaux-Arts, René expliquait au petit nouveau (petit ? trapu et vigoureux, mais l'air si jeune, une têt^ imberbe de quatorze ans) au nouveau, respectueux de ses sept ans de plus, de son autorité d'ancien, et penché vers lui dans une pose d'application humble et de silencieuse timidité, les tourments de sa vie actuelle : une chaîne de quatre ans qu'il brisait, et la maîtresse nouvelle, Blanche Pamard — pour le Gil Blas Blanche de Piolenc, du nom de son village — qui venait l'attendre au coin de la rue dans son coupé ou dans son buggy.
Puis un soir il l'avait emmené au Parc des Princes, dans la petite maison où il voyait sa maîtresse ; et George était revenu souvent par ces grandes avenues désertes et ces petites ruelles sans gaz qui sont comme des coupe-gorge entre les hautes murailles de propriétés surmontées d'une agitation bruissante des épais feuillages qu'on ne voit pas.
Et ce soir c'est Blanche et René qui viennent rue Jacob.
— Encore un étage ?
— Encore deux.
Et quand les crêtes de toits se dessinent aux fenêtres de l'escalier, René dit : « C'est ici. Tourne à sauche. »
A gauche, c'est un bout de corridor un peu sombre, mais où jette une clarté blanche et rose le store chinois que George a collé contre le mur. Et quand René heurte à la porte du pommeau de sa canne, une voix où il y a encore le tremblement du rire que le coup frappé a interrompu, crie : a Entrez », très fort, avec une sonorité, un accent du midi, une intonation qui lui vient de Nice, peut-être.
Blanche tombe sur le canapé, ayant salué d"un signe de tête et d'un a Bonjour, Messieurs » Bruderli et Vergani debout près de la cheminée.
— Mon ami... Je n'en puis plus... souffle-t-elle, un peu affectée, et avec un accent méridional elle aussi, l'accent de Piolenc, qu'elle surs^eillait, mais qui lui revenait aux instants d'inattention ou de lasj^itude.
George était près d'elle, tourné vers elle, assis de biais sur le même canapé, empressé, lui tenant les mains, s'extasiant sur sa toilette, mais elle, vite remise, curieuse, s'amusait du garni, travesti en loûfis d'artiste.
Sur le papier à dix sous, des bandes d'étoffes bleues et rouges, clouées ou chiffonnées, une autre drapée sur la glace dissimulait le cadre dédoré. Partout où le papier de tenture reparaissait, une toile sans cadre clouée là, ou un dessin fixé au moyen de punaises : quelques-uns, de jolies études, d'autres, des pochades obscènes, ainsi Les Etoiles doubles, une parodie très trouvée de Faléro. Ou des photographies de monuments, de fragments d'architecture, de statues. Des moulages en plâtre, dans un fouillis d'atelier. Une
Vénus de Milo très haute sur la cheminée, avec sa photographie derrière, dans l'angle de la glace. Et sur le piano, sur la table centrale, sur la table à écrire, perdus parmi les livres et les lettres, tous les portraits de la famille Moore, dans des cadres, des presse-papier transparents, ou dans une coupe de bois avec les cartes de Aisite ; les innombrables portraits de tous les amis — Merminod certes excepté ; un caniche, et une merveilleuse photographie de tête d'âne, envoyée de Nice, vivante sous le hérissement des poils, la rectitude obstinée des oreilles.
Merminod excepté ! Certes George n'y pense guère. Et dans cet oubli du mauvais rêve, — effacé de son esprit comme un rêve, complètement, — il a retrouvé sa gaîté bon enfant, sa gaîté de Nice, avec de plus, une gaminerie parisienne, une pointe d'esprit parisien.
Sa liberté, il l'a reconquise vite, oh ! bien \dte. Car le voilà contant sur la terrasse à Blanche de Piolenc que décidément il accapare, tandis que René Prévost, Charles Bruderli et Vergani causent plus gravement dans un coin en fumant, contant, avec des demandes de conseils et des appels à son expérience, l'histoire de femme qui remplit sa vie depuis un mois. C'est d'hier qu'il connaît son nom. Il s'est risqué à la suivre du restaurant où elle déjeune tous les matins en face de lui, jusqu'au théâtre de la Tour d'Auvergne. C'est une élève de Talbot, Léonie Dorcey. Et il essaie de faire son portrait, parle de sa mise fort roquette^ de sa poitrine superbe, de sa taille fine, de sa petite tête adorable, cherchant des mots pour préciser, exaspéré de n'en pas trouver qui jettent vivante
et palpable sous les yeux l'image obsédante qu'il a, lui, présente à l'esprit, dont nul détail ne lui échappe: cette sveltesse de tout le corps plus sensible sous le corsage plissé, lâche, que sous un corsage ajusté, cette grâce un peu précieuse, un peu actrice, des mouvements, cette frimousse toute faubourienne sous les petits cheveux frisés envahissant le front, mais la naïveté de ce regard grand ouvert, tout à fait enfant.
Blanche lui dit : u Ecrivez... Envoyez des fleurs... » Il n'osera jamais ! Et pourtant il est pris, pris au point de perdre l'appétit et le som.meil. Il le dit du moins... Il le dit : mais comment le croire, cet être d'étourderie et de gaîté qui achève le récit de ses chagrins de cœur dans un chant, décroche la guitare apportée de Lausanne, et repasse tout son répertoire de la Bodega ?
Tout à coup : a Et la roulette ? » La guitare est oubliée sur le canapé, la table débarrassée de tout le bric-à-brac de papiers, de pipes et de cigarettes qui l'encombrent, le tapis vert déroulé ; voici les râteaux et les billes. Et tous vivement s'approchent, avec déjà une ardeur au jeu, une fièvre. Mais Blanche réclame le café turc que George a prom'is de lui confectionner lui-même ; et c'est une longue opération qui retarde la partie, une mesure scrupuleuse des doses de sucre, d'eau et de café, le liquide écrémé tout aussitôt, a le Kaïmak », dit George, puis la petite bouillotte présentée trois fois à la flamme de l'esprit-de-vin. Et pendant qu'il remplit les coquetiers de porcelaine au croissant d'or, ses quatre convives grignotent sur la
terrasse, en buvant de grandes gorgées d'eau, une confiture toute cristallisée de sucre, parfumée de rose, que Stamati lui a envoyée de Grèce.
... Oui, le souvenir de Jean-Baptiste est bien oblitéré, car jamais, au temps de son esclavage, George n'eût pris la banque avec de tels rires sonores et de tels éclats de voix. Peut-être se fût-il ménagé le plaisir de jouer en secret, mais avec, en les oreilles, le tintement prolongé de cette phrase qu'avait un jour jetée Jean-Baptiste : « Lorsque tu retourneras à Nice, si ton père t'autorise à jouer, souviens-toi que moi je te le défends. » Et si à cette heure quelque sérieuse pensée efface le sourire sur ses lèvres toujours prêtes à la gaîté, tire ses yeux un peu bridés, toujours humides des larmes du rire, vers le parasol japonais appliqué au plafond pour en cacher la laide rosace, donne à c« visage de grand enfant une contraction d'inhabituelle et presque comique gravité, c'est l'étonnement d'être poursuivi par l'image de cette petite qui déjeune en face de lui, poursuivi — lui toujours à l'idée présente — jusque dans l 'appassionnement d'un jeu, avec la hantise d'un béguin naissant.
Seul, à ces instants de rêverie passagère, Vergani est plus silencieux que George, fatigué, abruti par la grande noce de la journée, « une nouveauté » cette fois Et la femme s'était fait prier deux heures, dans une guinguette de banlieue. Vergani, dès en entrant, avait raconté la chose, avec des détails, montré l'interminable note des consommations dont les soucoupe-s s'étaient, durant ces deux heures, rangées sur la table de bois du restaurant. Puis il s'était abattu
dans un fauteuil, sommeillant parfois. Maintenant, il jouait machinalement, toujours le même coup, f^eux francs à cheval sur les deux dernières douzaines, et il jouait avec une veine d'endormi, ramassant ses vingt sous à chaque tour de roulette.
Charle-s Bruderli, lui, combinait des coups, hasardait son argent ave€ des prudences et des habiletés suisses, excité par le désir du gain ; parlant haut, avec son besoin de bruit, ne craignant plus de crier, maintenant qu'il s'était apprivroisé auprès de Blanche : car d'abord il s'était écarté d'elle, — toujours son instinctive crainte de la femme, comme à Lausanne, grandie encore par l'embarras d'une enfance niaisement prolongée, et contre laquelle réclamaient toutes les puissances inutilisées de son vigoureux corps.
Mais Blanche de Piolenc surtout était tapageuse, tout à son aise parmi ces garçons, garçonnière ellemême, se levant pour des charges et des gamineries, brouillant les mises sur le tapis vert, au grand désespoir de Bruderli, pour le plaisir d'entendre Vergani muraiurer dans un grognement : « Mes deux francs... les deux dernières douzaines... à cheval... Vous savez..., )) coupant la parole à George quand il annonçait le numéro sorti^ pour une question ou une plaisanterie sur Léonie Dorcey.
Donc, c'était un grand désordre : jetons et pièces blanches en tas ; la bille ayant sauté, roulé par terre, perdue ; demandes de monnaie pour régler les comptes de la banque ; additions compliquées ; lassitude enfin du jeu, qui avait écarté un peu toutes les chaises de la table, et les balançait renversées, lorsque l'un
258 LE DISCIPLE AIxME
des garçons de l'hôtel apporta sur un plateau l'assiette de petits fours, la théière vide et une bouillotte d'eau. Alors George ramassa tout le fouillis de la table dans le tapis pris aux quatre angles, et abandonna le paquet dans un coin.
— Je rangerai demain, dit -il.
Blanche de Piolenc dit : « Je fais la cuisine. » Et elle prit cinq pincées de thé, une par personne, et les jeta dans la théière, les mouilla de quelques gouttes d'eau bouillante, et après quelques minutes, les échauda. Comme elle versait lentement, reculant son visage des brûlures de la vapeur, la main enveloppée d'une serviette, on frappa de nouveau. Une dépêche : « Arrive ce soir. Embrasse. ') Tout de suite George comprit. « Embrasse », ce mot-là, c'était la signature : Merminod venait à Paris. Une telle rougeur monta à ses joues, un tel tremblement agita entre ses doigts la mince feuille de papier bleu, que Blanche posa la bouillotte sur le plateau, demanda : « Qu'y a-t-il ? »
— Rien, rien, répondit George, le regard perdu. Et René Prévost insista : <( Quelqu'un de malade
chez toi P... ))
Mais George remit la dépêche à Charles Bruderli. Charles fit : a Aïe », en riant — un rire qui rassura tout le monde ; et ensuite George circula, l'assiette des gâteaux à la main. En passant devant le cousin de Jean-Baptiste, il lui souffla : « Partez... Emmène Vergani... » Bruderli se leva brusquement. Mais Vergani n'était pas pressé, se trouvant bien, paresseux pour se lever. René, sans bien comprendre, fit signe à Blanche
LE DISCIPLE .UMÉ 259
de remettre son chapeau. Ce fut une très longue toilette, que n'égayèrent point les amabilités et les flatteries de George, frappé comme d'une chute de pierre sur le crâne, muet, n'ayant plus qu'une pensée au milieu du bruit de marteaux qui roulait dans la tête : seront-ils partis quand il arrivera ?
Quand il arriva, ils étaient sur l'escalier, tous, riant, mais à rires étouffés à cause de l'heure tardive et de la maison qui dormait, quelquefois laissant échapper une parole plus forte, un rire plus aigu, Blanche surtout, que René interrompait d'un « Chut, tais-toi donc )). George, sur le palier, tenait haut un bougeoir de porcelaine ; soulagé maintenant, heureux de les \^ir partir, tranquille, malgré la grande appréhension de l'entrevue qui certainement aurait lieu ce soir, car, arrivât-il au milieu de la nuit, Merminod viendrait.
Son pas lourd et pénible fit crier l'escalier de bois, et ce fut un coup au cœur de George, qui dit soudain : « Adieu, adieu^ » voulut se retirer, mais ne put abandonner ses invités dans la nuit de l'escalier où' le gaz était éteint. Et Merminod sortit de cette nuit, entra dans le cercle de lumière que la bougie de George projetait, passa au travers du joyeux groupe, sans un coup de chapeau pour la femme, sans un signe pour son cousin, monta jusqu'à George, dit sèchement : « Bonsoir. »
Un dernier bonsoir partit d'en bas. Bruderli les entraînait tous les trois dans la rue : « Venez donc... Venez donc... » Et George en rentrant dans sa cham-
bre devant Menninod, entendit monter par la fenêtre restée grande ouverte les pas de Bmderli et de Vergani sur le trottoir désert de la rue Jacob, et sur le pavé inégal, cahotant de la chaussée, le roulement du coupé, qui tourna rue des Saints-Pères à angle droit, se tut subitement.
Merminod était tombé sur un canapé, soufflait bruyamment. George écoutait ce souffle, hébété.
— Ah î c'est toi... c'est toi.... dit-il, pour dire quelque parole. La lampe charbonnait, emplissait la pièce d'une puanteur d'huile et de mèche brûlée. Il n'y avait plus que deux bougies, tout au fond des bougeoirs : dehors, toujours l'ombre chinoise des toits et des cheminées.
— C'est toi répéta-t-il... Et il se recula jusqu'à la fenêtre où le suivit, le fixa le regard de Jean-Baptiste, hideux de souffrance et de fureur. George sortit même sur la terrasse, vit la masse noire, haute et lourde de la Charité. C'est là que Merminod aurait dû être, à cette heure, la camisole de force aux bras et aux épaules, couché sur le lit de femmes hystériques.
Mais Jean-Baptiste, subitement, se leva ; d'une voix de râle :
— Je vais te donner le fouet.
C'était si sinistrement comique, ce ^moribond haletant qui allait donner le fouet à ce grand beau et fort garçon en manches de chemise, dont le biceps saillait sous la toile fine, que George rit encore. Il rit très fort, comme les enfants qui chantent pour se donner du courage dans la nuit. Et puis il se rappelait
LE DISCIPLE A.IME
une scène identique. Sur un chemin, derrière Lausanne, un matin, Mertninod l'avait jeté dans l'herbe. (( Mets-toi là que je te fouette... » Et quand il l'avait vu à terre, il l'avait relevé en pleurant, l'avait embrassé longuement... a Pardon... Pardon... »
Mais ce soir il s'avança, si pâle de haine, si jaune de bile, que George lut clairement dans ses yeux la résolution de le frapper, de marquer ses cinq doigts sur la peau de son visage. Et il étreignit le f>oignet maigre, il saisit la main levée, lui fit battre l'air comme un membre mort. Mais Merminod : a Lâche moi ! » Et cela fut crié avec tant d'autorité que George en effet le lâcha, resta là devant lui terrifié, soufflant comme Jean-Baptiste à grand bruit de sa gorge qu'une soif brûlait.
Alors Merminod entra dans la chambre à coucher, prit une sendette, la tordit comme une corde, la m.ouilla, revint, et dès la porte, la jeta à la tête de George, à toute volée.
La gifle fut pour la porte en face, pour une académ.ie au fusain collée là, une femme nue dont le corps fut cinglé en travers avec une pluie de gouttes sur le papier gris, sur le chambranle de la porte, jusque sur le plafond.
Posément, Merminod se baissa pour ramasser la serviette, mais George l'empoigna aux épaules, le jeta sur le canapé comme quelque chose de mou et sans résistance, posa le genou sur sa pau\Te poitrine.
— C'est fini... C'est fini... Je ne veux plus que tu me battes...
Et la peur que Merminod ne se relevât, ne le sou-
mît d'un regard ou d'un mot à ses Nnolence^ et à ses coups, tint George longtemps ainsi, le genou appuyé sur un bouton de la jaquette qui le blessait. les mains crispées sur la pe^u brûlante de Jean- Baptiste, bossuée du gonflement des veines où le sang ne circulait plus.
Quand il sentit sa colère tombée, il lui diP-
— Tu vois que je suis le plus fort... Maintenant tu vas me laisser tranquille, tu entends. Promets moi... promet s -moi...
Mais Merminod : h Tu me fais mal... Tu me fais mal... Oh ! j'ai mal... » Ce fut le gémissement d'un enfant qu'on violente et qu'on brise^ et George le lâcha ; frissonnant, avec un remords de crime, une peur d'entendre encore ce cri de déchirement et de douleur physique, brute.
Jean-Baptiste se redressa très lentement, arrangea les poignets et le col de sa chemise, remit son chapeau, ouvrit la porte.
— Eclaire-moi.
Et George, de nouveau penché sur la rampe de l'escalier, l 'éclaira, jusqu'au signal parti d'en bas. monté d'étage en étage : « C'est bien... merci... Bonsoir... » Et il rentra, fit disparaître les débris de la soirée, les vestiges de la lutte : jetons, gâteaux, un verre brisé, la serviette mouillée, le dessin perdu, lamentablement gondolé contre le mur. Il resta sur le canapé, sans songer à son lit, la tête chaude sous le grand souffle glacial de la fenêtre ouverte, figé dans son accablement comme les toits et les cheminées, de l'autre côté de la rue...
Mais voici qu'une voix très douce l'appelle : « Géorgie... Géorgie... » Et quelqu'un a gratté à la porte...
— Oh ! Géorgie !... Je ne puis pas aller dormir ainsi... Je ne dormirais pas... Je veux te demander pardon à genoux... Je veux te jurer que je ne lèverai plus la main sur toi... J'étais fou. vois-tu P... J'étais malade de ne t 'avoir vu de si longs mois... Je t'expliquerai... Je ne peux pas te dire toutes les choses à travers la porte... Ouvre-moi, Géorgie, ne me force pas à crier plus pour réveiller les gens...
Et George, sans bouger : u Tourne le bouton... Je ne suis pas enfermé. »
Il entend sans tressaillir le pêne grincer, la porte qui s'ouvre, et c'est tout à coup sur son front un grand baiser, des larmes chaudes qui mouillent ses joues et ses cheveux, des mains serrées entre les doigts osseux de Jean-Baptiste, qui lui font entrer ses bagues dans la chair.
Il coucha près de George, sur le canapé du salon, et, les portes ouvertes, il lui parla toute la nuit.
vm
Et ce fut dans Paris, où ils vécurent isolés, le recommencement du dernier été à Lausanne.
Pourtant, dès le premier matin, avec l'aurore qui lui apparut sur le paysage de mer des toits bleuissants et rougeoyants, coupés de grandes ombres noires, il avait senti entrer dans sa chambre, pénétrer jusqu'à son lit, un grand soulagement tiède. Il avait dit à Merminod : « C'est fini... je ne veux plus que tu me battes... je suis plus fort que toi..., » et il jouissait plus fièrement de cette indépendance reconquise dans une lutte que de la liberté de fuite et d'exil qu'il avait tout l'hiver joyeusement fêtée.
Il reprit l'offensive, tout de suite.
— Tu sais... j'ai bien voulu cette nuit... maïs tu no demeureras pas ici. Mon j>ère le défend.
Merminod répondit : « Bien sûr, » très simplement, sans aigreur et sans ironie.
Il était entré dans la chambre de George, tout ébouriffé. Il se servit de ses peignes et de ses brosses : car il avait la veille au soir, oublié, abandonné tous ses bagages à la gare de Lyon. Et George, affectant de le traiter sans gêne, de lui répondre à peine, restait couché, renversé, une cigarette aux lèvres, lisant dans le nuage de la fumée un roman qu'il tenait en l'air, loin de se* yeux, les deux bras tendus.
Mais lorsque Jean-Baptiste dit : « Je suis prêt, » et que George machinalement se tourna vers lui, d'étonnement, le livre lui tomba des mains. Ce visage aux traits rudes ét.ait labouré, couturé par les traces de larmes comme par des cicatrices. Le nez semblait dévié davantage, transparent comme de la cire et pincé aux ailes. Les yeux étaient morts dans une grande cernure d'un noir verdâtre, comme décomposé. Toutes ses colères de Nice lui avaient laissé leur blêmissement, et les lèvres, presque, étaient plus pâles que la tache de feu qui surmontait le creux de ses joues résorbées dans la bouche.
Cette nuit, dans l'aveuglement de sa frayeur et de sa rage, George l'avait si peu vu qu'il n'avait pas même remarqué sa barbe poussée, le grand deuil que sa barbe noire mettait autour de son visage livide. Il eut, dans l'apaisement de la matinée, un attendrissement qui lui fit maladroitement dire : « Comme tu es changé ! »
— Oiii... Je n'en ai plus pour longtemps, répondit Merminod, avec la résignation affectée, le rire sonnant faux des phtisiques au dernier période.
Et ces idées de mort remuèrent profondément le
266 LE DISCIPLE AINTÉ
cœur de George, si enfant qu'il ne songeait guère à ces choses, ou même les comprenait mal. Il eut une grande pitié, une grande peur surtout d'être tourmenté par des remords plus tard, si Jean-Baptiste lui mourait sous les yeux dans une crise. Le cri de la veille au soir (( Tu me fais mal..., » lui revint tout à coup, et il résolut d'être soumis ou de faire semblant, (( tant que cela durerait. »
— Et puis, Jean-Baptiste n'en avait pas pour longtemps...
George fît ingénument cet égoïste calcul.
C'est pourquoi, dès ce matin-là, il se montra soumis à toutes les violences et à toutes les tendresses, obéît sans réplique, aima sans dégoût.
Dévouement inutile. Merminod ne s'abusait pas.
— Tu mens, tu mens..., disait-il de .sa voix blanche que secouait un tremblement sénile, un-e toux de colère, quand George à ses adorations gesticulantes répondait avec une triste et docile affection : « Je t'aime tant, Jean-Baptiste.
— Tu mens... »
Devinait-il à sa belle santé que n'altérait plus tnaintenant la peur obsédante, dévorante, des scènes et des coups, à son teint fleuri et jeune que ne surplombait point la stupéfaction du mysticisme imposé, que George n'était plus subjugué, possédé comme autrefois ? Ou bien était-ce la surnaturelle clairvoyance des moribonds, que nul adroit mensonge ne peut tromper ?
N'importe : George Moore jouait son rôle avec une obstination douce de garde-malade, un entêtennent
digne de Merminod lui-même. Et lorsque vingt fois Jean-Baptiste lui demandait : « M'aimes-tu ? y> — comme Christ découragé, désabusé, faisait cette question à Pierre la veille de sa mise en croix — vingt fois lui répliquait du même démenti, George avec la grande tristesse de Pierre, à chaque fois lui répondait : (( Tu sais bien que je t'aime. »
— Je sais que non...
Et il fallait certe à George un courage au-dessus des forces de sa jeunesse, au-dessus des forces humaines, pour supporter l'incohérent despotisme où le soumettait cet être haï qui ne le tenait plus par la peur et par l'abrutissement, mais par la pitié. Car Jean-Baptiste, la tête perdue, incapable de jugement et de conduite, en cette idée fixe qu'il allait mourir, qu'il n'avait plus à lui que peu de temps, prêchait, embrassait, battait à tort et à travers. Dans sa fièvre permanente il vivait plus vite, comme si les battements multiplités de son cœur et de son pouls eussent multiplié les minutes dans les heures, et les heures dans les journées. Il prenait sur ses nuits, contraignait George à partager ses insomnies, ne couchant plus dans la chambre voisine, mais restant avec lui le soir très tard, le tirant dès l'aube de son sommeil lourd et lassé.
C'était d'inimaginables caprices, des ordres burlesques : (( Tu ne fumeras plus cette semaine... », parce qu'il avait trouvé le paquet de cigarettes entamé le matin, presque achevé le soir. Et chaque jour : a As-tu fumé aujourd'hui ? » George lui répondait : « Non, » en plein visage, lui soufflant son haleine qu'il parfu-
mait df menthe et d'anis pour détruire l'odeur du tabac...
(( Tu n'iras pas au théâtre le dimanche... » Et George restait auprès de lui toute la longue soirée, occupé à des lectures pieuses.
— Tu viendras demain à l'Oratoire avec moi... Cela fut dit Tun des premiers samedis du carême.
Merminod s'était donné jusqu'à Pâques pour convertir George à la vraie religion, priant Dieu qu'il fît durer jusque-là sa misérable vie.
George refusa nettement, pris ce jour-là d'une fantaisie de résistance, fut inébranlable, malgré le saccage de porcelaine-s que fit Jean-Baptiste dans sa cham.bre, brisant deux vases de maj clique qu'il lui avait autrefois envoyés d'Interlaken. lui jetant à la tête ses photographies dans les cadres.
Le lendemain, il reçut la lettre prévue, excuses, larmes et baisers. Mais Merminod arriva derrière le facteur, et son premier mot : a Viendras-tu ? »
— Ouï...
George le suivit, sans bien savoir, se demandant parmi le trouble fébrile de sa pensée, qu'accompagnait bien le mouvement de balançoire du pont des Arts, le grondement subit, en coup de tonnerre, des voitures et des omnibus au débouché de la rue de Rivoli, si sa pitié n'était pas lâche, si son devoir aujourd'hui n'était pas de fuir à toutes jambes, de se perdre parmi ces fiacres rangés à la portée du Louvre, de se réfugier dans le magasin, de s'égarer dans les rayons... .Si Jean-Baptiste en mourait ?... — Cas de
légitime défense, puisque hier, Jean-Baptist'e avait failli le tuer.
Et George brusquement lui disait : « Je n'irai pas... Je n'irai pas..., » d'ailleurs continuait son chemin tx^ujours, honteux, à part lui, de son irrésolution.
Merminod le tirait sans répondre, le menait jusqu'à la porte latérale, et là seulement, au pied du perron : « Entre... »
— Non ..
— Prends garde.
— Non.
George reçut sa main en plein visage^ sur la bouche et sur le nez, sur ses yeux qui se fermèrent instinctivement. Quand il les rouvrit, Merminod était entré seul dans le temple de Dieu. Lui, avait tourné rue de Rivoli, se trouvait adossé à la grille, la main crispée à l'éventaire d'un marchand de cannes ambulant.
Et cette fois, pas de pardons ni de pleurs : « Le Vendredi Saint tu communieras avec moi... » Il le prévenait un mois d'avance.
Trois sem-aines, tous les deux luttèrent^ inflexibles, lui dans son ordre, George dans son refus d'obéir. Et puis, les derniers jours, George céda.
Ce fut un hosannah, un cri de martyr qui entrevoit le ciel :
— Ah ! mon chéri, mon chéri, cette fois je sens que tu m'aimes véritablement, que tu m'aimes bien fort !
Il le catéchisa vite, brocha la conversion, n'eut qu'à récapituler d'ailleurs les choses qu'il avait dites à Genève et sur le Rigi.
Le vendredi matin, il arriva délirant de joie, si
exalté que Georges eut peur de le tuer sur le coup quand il lui dirait dans le temple : « Je ne communie pas. » Car il avait arrangé de n'affirmer son refus qu'à l'instant oii le pasteur prononcerait les mots consacrés : (( Approchez -vous, mes frères..., » sûr que le respect de la table sainte étoufferait dans la bouche de Jean-Baptiste les insultes, empêcherait les coups, le scandale autre part inévitable.
Et pourtant George était tellement excédé, Merminod l'avait tellement jeté hors de lui-même, de sa bonne et douce nature, qu'au risque de le voir tomber sans connaissance, il lui dit dans 1 oreille les mots projetés, il les dit avec une férocité tranquille et dans un sourire épanoui.
Merminod devint livide, articula nettement : « Je le veux. »
— Chut..., et d'un geste vers les voûtes de pierre, George lui rapj>ela le silence et la majesté de ce temple qui lui servait d'asile contre Dieu même.
Jean-Baptiste marcha vers la table, se retourna une dernière fois :
— Va-t'en... c'est fini... Je ne te verrai plus.
Ne plus le voir ? Deux heures après il s'installait dans la chambre de George, sans une parole sur l'incident du matin. Mais c'était fini, en effet. Car George, au mot de Jean-Baptiste qui le chassait du temple, avait couru chez Bruderli, lui avait dicté une lettre à madame Merminod, lettre cruelle et désolée : « Jean- Baptiste se meurt dans l'air malsain de Paris »... Et
le lendemain la dépêche arriva, brève et sans réplique : (( Reviens. »
Il n'y eut ni déchirement, ni lutte. Tout de suite Merminod résolut d'obéir, et s'étonna que cela lui coûtât si peu. Ce fut un grand calme, im immense bien-être. Du reste il aimait mieux ce dénouement : sa mère le rappelait à l'instant précis du découragement et du dégoût final, comme il allait lui-même lâcher tout. Et puis, du moment que George n'était plus à lui tout entier, sans conteste, ami et esclave, il préférait une séparation définitive, avec, pour lui, la mort à bref délai, pour George, la vie abandonnée sans surveillance à vau-l'eau dti péché.
— Je pars ce soir... Es-tu content ?
Certes î... Et pourtant il eut la force d'étouffer sa joie, trouva un mot d'affectueux reproche.
Le soir, Jean-Baptiste ne partit pas : c'était la jour de Pâques, l'anniversaire du jour où il avait vu George pour la première fois.
— Je veux passer cette soirée avec toi, encore... Demain... Je viendrai te prendre... Tu me conduiras à la gare.
Et le lendemain, George dînait très vite, deux heures avant l'heure du train, guettait l'arrivée de Merminod, penché à sa terrasse. Mais il le voyait venir à pied, sans malle, sans les couvertures et les sacs de voyage.
— Je n'ai pas pu... Je n'ai pas pu, balbutia-t-il en entrant.
Et George pensa : il ne partira jamais.
Il fallut une seconde dépêche de sa mère pour le
décider, le mardi. Merminod avait dit : <( Je ne monterai pas. Attends-moi en bas. » Et George était à la {X>rte, impatienté du retard, les jambes inquiètes, quand le fiacre parut^ lent, attelé d'une rosse, conduit par un cocher jeune qui ne connaissait pas Paris, et que la malle, encombrant le siège, gênait.
— Gare de Lyon... Il n'y a que le temps.
George cria cela au cocher, sauta dans la voiture ovi Merminod le reçut dans ses bras.
« Nous n'arriverons pas », c'était son idée fixe, et il se voyait déjà, le train manqué, reconduisant Merminod à l'hôtel, toute cette longue route, avec le désappointement de l'avoir encore sur le dos pour ime journée. Cette peur le tenait silencieux, détourné de Jean-Baptiste, le nez à la portière ; Jean-Baptiste se taisait aussi, pressait la main de George, pleurait et regardait la rue à travers ses larmes.
(( Nous n'arriverons pas ! » George dégagea sa main pour tirer sa montre et mérita un amer reproche de Jean-Baptiste. Puis ce fut jusqu'au bout le silence, et la contemplation stupide de la rue, l'un à gauche, l'autre à droite.
(( Nous n'arriverons pas ! )) Rue de Lyon, George n'y tint plus : il se pencha pour voir les chiffres et les aiguilles sur le cadran transparent de la gare qui jetait une clarté de veilleuse au fond de la nuit. Il respira : Merminod arrivait à l'heure ; mais il n'avait que le temps de prendre son billet, de faire enregistrer son bagage, et de sauter dans le train.
Cela brusqua les adieux. Le temps d'acheter les journaux, la cloche sonnait déjà, la couverture et les
LE DISCIPLE AIBfé 273
sacs furent jetés dans le wagon, la portière fermée par l'employé qui passait, et c'est alors seulement que penché dehors^ Jean-Baptiste saisit George à pleins bras, le serra fort, le retint sous son baiser, le train ébranlé déjà, jusqu'à la sortie du hangar vitré ; puis retomba sur la banqnette, anéanti. Et le tout s'enfonça dans la lueur de plâtre du crépuscule que givrait jusque très loin le rayonnement lunaire des fanaux électriques.
George regardait, immobile, cet évanouissement de Merminod dans la nuit, et depuis longtemps le train avait disparu dans un sifflement et dans une poussière, qu'il regardait encore là-bas, les lignes de fer qui mènent vers la Suisse inexorablement, avec une peur de voir Jean-Baptiste surgir, descendu du wagon au dernier instant.
Mais un nouveau convoi se formait, une foule, de nouveau, envahissait le quai. C'était des embrassements à la porte du buffet, la promenade désœuvréer des gens qui se séparent, l'empressement des stewarts à la porte des sîeepings et des coupés-toilettes. Alors George s'éloigna lentement, traversa la salle d'attente et la salle des pas perdus, puis descendit en courant la pente vers la rue de Lyon, et il s'arrêta, respira.
Oh ! le cri de joie féroce qu'il poussa, jetant haut en l'air son chapeau, le hurrah de triomphe et de révolte ! Et il prit sa course, il courut tout le long de la rue de Lyon. Il traversa comme un fou la place de la Bastille, il courut tout droit, toujours, vers la joie et la liberté du Paris nocturne.
Lorsque Jean-Baptiste, effrayant de lividité dans l'ébouriffement et le débraillé d'une nuit de voyage, colla son front à la vitre empoussiérée de charbon, vit le lac d'azur intense, rétréci par la perspective, allongé comme ime langue entre les deux lèvres de ses rives que le matin faisait poudroyantes d'or pâle, désert à cette heure, sans une tache blanche de voîle, sans im-e vapeur envolée de bateau, il se rappela les retours de George, et comme ces jours-là, il guettait de loin le sillage que traîne derrière lui le lent con^ voi entre la verdure des petits bois et des vignes.
Aujourd'hui à cette même place où il avait pour la première fois repris George Moore presque ivre, la joue toute rougie des baisers de hasard échangés sur la banquette de son compartiment, avec ce même décor de voitures chamarrées d'inscriptions en toutes langues, le même sleeping-car égaré là sur la voie,
muet et nocturne dans le plein jour, sous ses stores baissés, madame Merminod l'attendait, lui, plus grave et plus desséchée que jamais sous ses voiles noirs, toujours noirs, en son étemel deuil de Christ mort.
Elle voulait l'enlever, le conduire en voiture, directement à Lou Sbuleillade, sans lui permettre de traverser Lausanne, où il eût rencontré le funèbre cortège d'Alfred Liardet qui l'a vaut- veille, enfin, avait craché le dernier sang de ses poumons et s'était éteint.
Une volonté de Jean-Baptiste, ces volontés d'agonisants auxquelles on ne résiste point, avait de nouveau exilé les Goetschel à Vevey,
Il s'établit dans leur villa seul avec sa mère, ayant la certitude qu'il mourrait là.
Dès en arrivant, il eut le caprice de monter au tumulus, à son calvaire.
Mais sa mère l'accompagna, lui interdit par sa présence la suggestion des souvenirs, la méditation dans la solitude.
Il ne jeta qu'un regard distrait sur l'horizon étinrelant de soleil, sur le printemps qui faisait les verdures crues, les bleus légers, sur le méridional paysage, l'illusion de Nice qu'il avait devant les yeux.
Le sol du Calvaire se hérissait d'herbes folles, brûlées par le soleil tout le jour, et jaunes comme les lierbes foulées aux pieds des soldats sur les remparts d'une Aalle. Une grande fleur blanche avait poussé là toute droite, se découpait à la crête dans le vide : une graine apportée par le vent sans doute.
Jean-Baptiste rentra dans la maison, attendit un instant d'isolement et de liberté pour recommencer la promenade. Mais sa mère, qui marchait à pas assourdis comme une ombre, le suivait comme une ombre, ne le quittait pas.
Il dut attendre le soir, et qu'elle fût couchée, endormie. Lui, qui ne dormait plus, se leva sans bruit, se vêtit chaudement, s'enroula dans son ulster, et s'étrangla de cache-nez, puis se hasarda dans la nuit sans lune, suivit les allées que violaçait la lumière partout répandue d'un ciel sans clarté, mais très pur.
Et. comme il se glissait ainsi sous les arbres, avec d'instinctives précautions, il se rappela la nuit de neige où il avait épié Georges Moore et Florence Welti sous le hangar, il lui sembla qu'il suivait de nouveau quelqu'un et qu'il allait voir, dans le même paysage de nuit et de sérénité, des embrassements dont il serait jaloux.
Puis il déboucha du bois, monta la colline chauve, s'assit au sommet, le buste droit, les jambes descendues sur la pente, écartées, et il regarda devant lui l'horizon de ciel qui était immense, le trou vide du lac. la silhouette insaisissable des collines et des montagnes, en face. Lausanne était invisible. C'était une mort, dans la nuit, de toutes les choses qui avaient assisté à sa jeunesse et à son amour, et, dans cette nuit, lui-même se sentait mourir.
Un vent frais s'éleva du Léman, monta jusqu'à Jean- Baptiste par bonds, lui fît fermer les yeux, fermer sa bouche avec sa main, se renverser en arrière. Et il lui parut, sous ce souffle de mort, que c'était la fin.
Et soudain, sans qu'il sût bien qui l'avait retourné
ainsi, il se trouva aplati sur le ventre par terre, puis redressé, agenouillé, le visage réchauffé par les larmes qui lui coulaient des yeux, les bras tordus vers le ciel. Et dans cette posture, empli d'un découragement qui lui mettait en la bouche une amertume, un goût de fiel, il racontait à Dieu, dans une prière, le drame de sa mission avortée : Lausanne, le Rigi, Genève, les lettres écrites à Nice, la lutte à voix basse dans l'Oratoire de Paris, le départ en fuite précipitée, pour que la mort eût lieu ici.
Alors, il s'exalta : « Christ ! Christ ! merci...
— 0 Christ ! j'ai compris ta politique. Ta volonté ne fut point que je convertisse cet enfant à la religion où tu m'as fait la grâce de naître. Tu as voulu seulement me punir par la douleur et par la mort d'avoir aimé plus que toi ce misérable enfant de matière et d'humanité, tu as voulu qu'il répondît à mon amour par l'ingratitude et me prouver ainsi que toi seul es digne de mon amour et de la dépense que j'ai faite pour lui de ma vie et de mon sang !... »
Il parlait à voix haute, le visage ruisselant de larmes, magnifique de la beauté des martyrs. Mais, comme il fallait qu'il conservât sur lui, toujours, quelque chose du caractère vulgaire et bourgeois de sa religion, cette tête de voluptueux énervement et de spasmodique douleur s'engonçait dans l'emmitoufîement ridicule des cache-nez et des paletots ; et tandis que tous ses traits convulsés disaient le dégoût d'exister et l'indifférence de mourir, une peur du froid mortel tenait le maigre corps recroque\âllé sous les étoffes en paquet et sous les épais molletons...
— 0 Christ ! vous êtes l'ami qui n'abandonne pas,
qui est partout avec ceux qui l'aiment, duquel on ne se sépare jamais !...
Et plusieurs fois, il répétait cette phrase, analysait et développait son idée. Les absences et les séparations, c'avait été les grands chagrins de sa vie ; s'il avait su se borner à l'amour mystique de Christ, il aurait possédé Tunique aimé toujours, dans son pays et dans les pays étrangers, il aurait ignoré le supplice de^ départs, des semaines tout entières passées sans nouvelles. Car il humanisait à ce point Jésus-Christ de comparer la possession mystique de sa divinité à la possession de l'être qu'il avait aimé comme un Dieu, et il regrettait de ne pas avoir préféré Christ à George, uniquement parce que George l'avait fait souffrir en l'abandonnant et en ne lui écrivant pas.
Et maintenant, il lui restait si peu de jours pour réparer la folie de son inexpérience et de sa jeunesse ! \ "importe : ces jours de grâce, il les emploierait à aimer Dieu seul avec les mêmes élans et la même fièvre, dans une extase continuée jusqu'au dernier soupir.
— Ne soyez plus jaloux, ô mon Dieu !...
Il se révéla tout entier par ce cri naïf, et, comme si Dieu se fût j)enché du ciel vers lui, avec un visage de reproche et de jalousie, il lui expliqua d'une voix balbutiante et enfantine que tout son cœur vidé, lavé, était à lui maintenant.
« A Dieu seul, jusqu'à la mort !... » Et la mort lui apparut toute prochaine, car une montée nouvelle de son pauvre sang vers sa bouche étouffa sa voix dans sa gorge. Il resta prostré, les bras en croix, comme
un blessé en pleine poitrine, qui est couché sur le dos, et qui regarde le ciel.
— A Dieu seul jusqu'à la mort ! répéta-t-ii quand il se releva encore, se traîna sur les genoux, les' yeux hagards. Mais le nom de George lui vint aux lèvres, démentit ses paroles. Le cri : « George !... George !... » monta dans la nuit claire, désespéré comme un Lamma Sabachtani.
Et ce nom adoré toujours, Jean-Baptiste l'avait prononcé si haut qu'il se leva tout debout, écoutant, inquiet, craignant que le sommeil léger de sa mère ne l'eût entendu, que madame Merminod ne vînt à sa recherche dans la nuit, avec des lumières.
C'était, tout autour, le même absolu silence, dans celte noirceur des arbres et de la terre , et cette teinte neutre dti ciel uni.
Alors, Merminod se rassit, se reposa quelques minutes, fixa l'ombre de nouveau.
Et il refît, par pénibles étapes, le court chemin jusqu'à son lit. Il s'anéantit sous les couvertures, s'endormit dans un rêve : toute la vision de sa vie résumée, avec le décor du lac et des campagnes en grandes ondulations de collines, qu'enveloppait peu à peu une nuit violette et très dense.
George est retourné dans le caboulot à prix fixe d'où Merminod l'a tenu écarté tout son séjour, le forçant à déjeuner et à dîner seul avec lui, rue Jacob, dans le salon ou, les beaux jours, sur la terrasse.
Il y est retourné dès le matin suivant, très surpris d'un ressouvenir immédiat de Léonie Dorcey, si longtemps oubliée, dont le nom distinctement perçu, comme prononcé à son oreille par une voix, l'image apparue, jetée soudain devant lui avec im cbarme troublant de rêve et une vision nette de veille, l'a cloué sur le trottoir en plein boulevard, au milieu de sa course folle, le soir du départ de Jean-Baptiste.
C'est fini la tentation d'une soirée à l'Ekien, d'une nuit tout entière passée à l 'Américain. George ren^ tre rue Jacob plus lent, attristé, comme s'il regrettait Merminod qui roule vers là-bas, vers la Suisse...
Viendra-t-elle demain s'asseoir à la table accoutumée ? Reconnaîtra-t-elle son voisin après l'absence longue, inexpliquée ? Par quel signe de timidité muette lui fera-t-il comprendre qu'il n'est revenu que pour elle, pour le recommencement des heures d'admiration silencieuse, un peu niaise ?...
Elle est là... Elle lui parle de ce regard familier, amical et souriant qu'on a pour les personnes rencontrées tous les jours, dont la disparition est à notre cœur maniaque et routinier irritante comme la perte des personnes intimes.
Et George, par-dessus le Figaro déplié tout grand, la guette-, l'observe, rougissant de toute sa peau blanche, malgré le rempart du journal.
Puis il pique d'un cure-dent le papier, la voit mieux, à travers ce trou d'épingle, grignoter à jolies dents de nacre ses trois plats et son dessert.
Chaque jour, c'est la même fixité d'observation derrière le journal troué^ et la toquade qui grandit, le fait soucieux et absorbé, oublieux de rappeler à lui ses amis éloignés tout le carême, de jouir à son aise de la liberté reconquise et de Merminod parti.
Un jour, Bruderli entra, un peu pâle, un peu agité, frissonnant.
Il se pencha sur la table de George, dit « Merminod est mort... »
George faisait des signes. Léonie répondait, l'engageait. — Il se dressa, dit : « Mort... » et le journal glissa sur ses genoux.
— Avant-hier...
Bruderli raconta : Une imprudence... Sorti le soir...
Et, dès le lendemain, la fiè\Te finale, le délire, une agonie de larmes et de désespoir...
— Je suis passé rue Jacob. J'ai pris tes lettres... Et il les lui tendit, une de madame Merminod rétrécie par le cadre noir. C'était le récit navré de la journée suprême.
Bruderli sortit, laissa George seul avec le deuil de la mère, et George déchiffra péniblement l'écriture fine, toute de jambages parallèles ; de lassitude levant les yeux parfois, et toujours, rencontrant le regard obstiné de Léonie qui se promettait toute, prise la première à cet appât d'un corps jeune et d'une chair saine, auquel il dut par la suite de s'attacher tan,t de femmes, sans nulle diplomatie et sans nulle fatuité d'homme à bonnes fortunes.
({ Jean-Baptiste est mort cette nuit, et je vous l'écris à vous d'abord, tout de suite : c'est lui qui me l'a fait promettre une minute avant la fin ; mais le courage qu'il me faut pour remplir la promesse faite au mort, George, vous le comprendrez sûrement. Et pourtant, non, vous n'imaginerez jamais tout ce qui me remonte et me remue au coeur à votre seul nom prononcé. Il vous a tant aimé ! Il a eu tant d'aml)ition pour \'Ous, une passion et une rage de vous voir heureux, honorable, travailleur, et il est mort cette nuit, avec moi seule près de lui, cet ami tendre et dévoué, souvent méconnu, mal jugé, mais dont les erreurs et les fautes, s'il en a commis, ne sont jamais venues que d'aimer trop...
» Mon cher George, j'essaie d'oublier raJtwndon
OÙ VOUS lavez laissé durant sa maladie. Je comprends: vous avez une vie d'amusements et de légèretés, vous êtes heureux et bien portant, vous... J'oublie... Je ne veux penser qu aux chers souvenirs de la grande affection qui vous unissait.
» Je désire rester ave-c vous en rapports et en correspondance d'amitié — encore une volonté de celui qui e5t mort... Je désire vous suivre dans vos succès, comme je le faisais de tout mon cœur pendant la vie de mon bien-aimé Jean -Baptiste... »
— Compte là-dessus, grommela George exaspéré des reproches aigres et des insinuations méchantes, des rancunes et des ironies de cette douleur maternelle.
Et renfermé dans sa colère, il oublia Léonie, qui restait pour lui, son déjeuner fini.
Maintenant, c'était tout le petit trafic de souvenirs — bibelots, bijoux et meubles, qu'on fait autour de la mort : « J'ai réservé pour vous son épingle de cravate et ses boutons de manchettes... » Puis un ordre : (( Brûlez ses lettres », une promesse : « Je brûlerai les vôtres sans les lire. )) Sans les lire ! elle était bien la mère de Jean -Baptiste, celle qui avait écrit et souligné ces trois mots.
Et tout à c-oup, dans une explosion de sa douleur, dans un éclat de sanglots et un débordement de larmes, elle lui écrivait la nuit funèbre, en des pag^ d'une si sauvage éloquence, qu'on eût dit que Merminod lui-même racontait son agonie.
(( George, si vous saviez avec quels cris vers vous il est mort. Si vous saviez dans quel délire de fou je
l'ai trouvé ce matin, la veille, parce qu'il était sorti dans la nuit, pour s'asseoir une dernière fois à l'endroit du parc où il avait le plus souvent pensé à vous !... Dieu ! cette chambre de campagne, aux meubles légers et aux tentures claires, toute calfeutrée et capitonnée malgré le grand soleil ; l'agitation stérile autour du lit ; et ce pauvre corps qui se vide de tout son. sang, qui fond en une heure comme de la cire sous les draps, George, je vois tout cela depuis hier sans un instant de sommeil, sans une minute de répit. George... »
Ah ! George ne la voyait guère la chambre aux odeurs de fièvre, ni le lit où se fondait et s'amaigrissait jusqu'au fantôme le malheureux qui l'avait tant aimé ! Il lisait distraitement un mot, puis un autre, ayant repris son poste d 'observation, caché seulement derrière la lettre comme tout à l'heure derrière le journal déplié. Il comprenait que Léonie était prise, qu'elle l'attendait, et son cœur battait fort, et il souriait de joyeux orgueil au petit papier encadré de noir...
Et Jean-Baptiste est toujours dans son lit, et râle, pâle des mains, pâle du visage, avec les pommettes seules de fièvre toutes rougies. L'ample chemise où il est tout maigre est tachée de rouge, comme s'il avait sué sur le calvaire la sueur sanglante de Jésus-Christ...
Léonie se leva, irritée, impatiente, marcha lentement vers la porte, avec un dernier regard vers George, un regard d'appel ou de reproche.
LE DISCrPLE AIMÉ 285
Alors, chancelant, George se leva, jeta sa monnaie, et suivit la femme.
Et il oublia sur la table la lettre de la mère, la lettre mouillée de larmes ; il oublia parmi les miettes de pain et les taches vineuses de la nappe l'agonie de son ami.
Vevey, août 1883. — Paris, août 1884, octobre 1894.