‹ Le disciple aiméChapitre 5 sur 7 · Petit Jacob, Petit Jacob, «nraye · texte numérisé non relu

Petit Jacob, Petit Jacob, «nraye

George ne réplique pâs^ et c'est un, long silence pénible, accoudés tous deux côte à côte. Mais Jean- Baptiste lui touche l'épaule, pour qu'il le regarde bien en face.

— Tu n'as pas un portrait d'elle ?

— Non...

Non : il a pré\ii que Memiinod voudrait le prendre et qu'il n'oserait pas le refuser. Il l'a brûlé... Il reste devant Jean-Baptiste debout, droit, dans l'attitude d'un enfant que son maître interroge, puis, lorsque Merminod s'est de nouveau penché appuyant ses bras croisés au bastingage, il reprend sa place, à côté, et c'est de nouveau le silence.

C'est une volupté pour George, ce silence, tellement il est brisé. Articuler une parole le fatiguerait. Ces courses en la compagnie de Jean-Baptiste l'anéantissent. Ainsi posé, immobile et sommeillant debout, il sent la lourdeur de tous ses membres, comme, éreinté par une marche, on a conscience de sa lassitude en dormant. Quelque chose le serre aux tempes. Quelque chose l'oppresse, et ses nerfs n'ont plus même la force d'être irrités. Seulement un agacement au bout des doigts, sous les ongles...

Aujourd'hui, Genève. Et par les rues de la cité sainte, la Rome^ la Jérusalem nouvelle du calvinisme, le sermon-type où Merminod s'est révélé tout, où il a mis toute sa foi, toute son érudition, traçant à grands traits l'histoire de la Réforme, la tyrannique omnipotence de Jean Calvin, rallumant sur la colline du Champel le bûcher de Michel S'ervet... Les premières paroles à voix sourde, les petites phrases heur-

tées et saccadées, le crescendo, l'éclat de tonnerre de son enthousiasme, dès l'apparition, tout au bout du lac, de la grande ville populacière, commerçante et religieuse, vers qui s'abaissent peu à peu les collines boisées que domine le Mont-Blanc, si reculé, si brumeux qu'il se confond avec les entassements de nuages blanchâtres, en son attitude de montagne rêvée. La ville étagée en amphithéâtre au-dessus des mâts et des cheminées de bateaux, étouffée comme si les maisons mal à l 'aise sur leurs bases trop étroites se grimpaient les unes sur les autres pour conquérir leur place dans une houle et un coudoiement de multitude. La marche à grands pas sur les quais, l'instant de méditation muette sur le pont des Bergiies, devant l'île Rousseau. Puis l'ascension des rues tortueuses, la notice historique au collège qu'a fondé Calvin, la prière dans la lourde cathédrale romane, çà et là défigurée par de maladroits chapiteaux corinthiens; et les trois tombeaux de marbre noir où reposent les Rohan, Jean de Brognier, Agrippa d'Aubigné. La station à la maison de Calvin, et ce grand geste circulaire de Jean-Baptiste au cimetière de Plain-Palais, disant : a C'est là que le Réformateur est enseveli ; mais son humilité a refusé une pierre tumulaire, et nul ne sait où ses os pourrissent, et peut-être qu'en ce moment nous les foulons aux pieds ! »

Puis, leur fatigue s 'abattant, s 'endormant presque sur un banc, dans le jardin du Lac, en face de l'embarcadère où le bateau sous vapeur crache dans la grande pureté de l'atmosphère des bouffées de fumée charbonneuse ; Merminod, la bouche sèche, enroué.

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se résumant déroulant la péroraison de son discours soutenant, avec une dédaigneuse acrimonie, cett thèse : « Même catholique, tu ne dois pas ignore l'histoire de l'Eglise. » Et, se dressant en pied ({ Attends !... » Il court à l'une des librairies du quai achète un petit ^^lain volume noir : Précis de l Réformation, puis, sur la page du titre, inscrit ai crayon une dédicace attendrie et exaltée. Et, debou toujours, retournée vers la ville dont l'ombre s 'al longe maintenant jusqu'au lac, d'un signe muet, i ordonne à George de graver en son cœur le souvent du salutaire p>èlerinage où Jean-Baptiste l'a guid de sa main et l'a soutenu de sa parole.

Il y est entré pourtant sans émotion et sans bat tement de cœur, dans la cité sainte, malgré son éner vement adroitement entretenu par l'intelligent apô tre. Nul religieux prestige. Perpétuel oubli de l'his toire sur laquelle il marche, comme dit Merminod (( Historiam calculs. » Une ville à double face, cachan par une devanture de quais et de boulevards riche un sale et montueux dédale de ruelles. Au bord di lac, c'est un interminable étalage de bijouteries : l'o et l'argent des chronomètres suspendus à des cro chets d'acier, parmi les festons des lourdes chaînes et sur des coussins de velours rouge les boîtes chif frées, guillochées, émaillées de bleu, des montres alternant avec l'égrènement des diamants sur le ouates blanches, le bleu variable des turquoises su les velours nacarats, l'azur transparent des saphir assombri sur les fonds d'écrins noirs. Et c'est encore le cuivre mat des microscopes, les jumelles de cha

^rin noir aux tubes d'aluminium, la grande propreté des instruments de précision. Tout cela coupé brusqnement par le store rayé de blanc et gris, par les tables d'un café, occupant la moitié du trottoir, et mettant un affairement de garçons corrects en vestes courtes parmi l'oisiveté des buveurs penchés vers leurs bocks et des fumeurs renversés sur les dossiers ies chaises.

Et déjà au-dessus des brillantes vitrines, le luxe >esse, les étages supérieurs des façades sont de plâtre )u d'une pierre grise et triste. C'est haut et plat. Il y i d'innombrables fenêtres avec des persiennes vertes. Le type de ces lugubres demeures, c'est l'hôtel de la Métropole, une boîte immense, carrée, qui dort derrière les volets clos. En face, sur le quai du Mont- 51anc, le hideux et somptueux monument du duc le Brunswick, avec sa folle superposition de marbres Dlancs et de marbres rou2:es, ses animaux fantastiques ?t ses pre'tentieuses statues, semble l'œuvre d'un oaillier fou. dévoyé vers la grande sculpture, hanté le conceptions apocalyptiques et de délirantes mons- ;ruosités.

Mais ici, c'est encore l'horizon du lac, la joie des ^eux éblouis, le paresseux et voluptueux étirement ies membres dans un bain de soleil : derrière la prenière ranerée des maisons, c'est une fraîcheur de puits ni pied des hautes et sombres masures, dont l'œil, 'aute de reculement, n'atteint que difficilement les :oits. C'est une perpétuelle descente des ruisseaux orrentueux, mais attardés par des barrages d'ordures, ?ur les pavés gras et inégaux. Et le souvenir seul de

l'ascension vers les faubourgs fatigue George, comme si de nouveau, fichant sa canne dans les interstices du vieux pavage, il se perdait avec Jean-Baptiste v parmi les rues compliquées, qui parfois, passant a^^ travers des maisons, font suinter sur les fronts e sueur la pénétrante humidité d'une voûte noire, traversée d'un courant d'air... Oh ! sous ces étroits tunnels, l'étrange voix de Jean-Baptiste !...

Maintenant il se tait, ainsi que George ; et tous les autres voyageurs se taisent, très lassés. Le glissement strident du bateau se perçoit dans le silencieux crépuscule. . .

Et voici qu'une troupe de musiciens italiens, qui se rendent à l'hôtel des Trois Couronnes, à Vevey, — afin de ne pas perdre cette fin de la journée et de récolter, durant le passage, quelques sous, transportent sur le pont leurs violons et leurs guitares, et la grêle ritournelle crépite. Coiffés de feutres poussiéreux, faces terreuses et hâlées, encadrées de cheveux qui bouclent, ils ont un mendiant sourire. Ils pincont gaîment et agilement les cordes... Jammo... George se réveille, George lève la tête... Dieu ! Est-ce que c'est la nuit ? Est-ce que c'est ici la Bodega de José Galino. avec la belle fille brune, et les joyeux enfants ?... Jammo... Est-ce que c'est George lui-même qui a saisi la guitare de l'Espagnole et qui siffle et qui chante dans la salle aux murs blancs égayés de populaires imageries ?

Oh ! la caresse des mots étrangers n'évoque pas devant ses yeux la Venise du soir, avec des glissements

de formes noires sur les canaux et des fanaux flottants, ni les nuits bleues de Naples où rougeoie l'incendie éternel du Vésuve : non, mais sur la neige de cet hiver, dans les rues désertes de Lausanne, une bande d'écoliers ivres, riant, se culbutant, lançant à pleine voix vers le pâle ciel et les frileuses étoiles de la Suisse, les chansons des mers ensoleillées de l'Italie...

Ses fous compagnons, Jean-Baptiste les a tous éloignés de lui... et voilà qu'il s'en aperçoit seulement, car Merminod n'a pas dit tout à coup : « Tu ne les verras pas » ; il a isolé George insensiblement, à son insu... Chez José Galino..., il n'y peut retourner le soir, puisqu'il a un impitoyable et méfiant geôlier. Mais ime après-midi, il saura, par quelque artifice, assurer sa liberté afin d'y retourner une fois. Car il faut qu'il soit gai, il faut qu'il chante, il faut tout à fait qu'il chante et qu'il fasse une endiablée musique.

Et un jour, il monte, courant presque, la rue Chenneau-de- Bourg, n'osant tourner la tête, tant il a peur de se voir suivi. Voici l'enseigne, au bout de la tringle rouillée, le Cambrinus gras et rose attablé, la pinte débordante de mousse. Derrière les poussiéreuses vitres se devine la salle en longueur o£i la fumée des pipes s'épaissit, la double rangée des tables carrées en chêne massif, les brocs d'étain humides de bière, et la foule des buveurs que le petit homme aux favoris de torero sert gravement. Et seul, José porte sur son visage maigre et jaune un cachet d'exotisme. Autrement c'est la banale brasserie allemande où

dans une ombre mouillée de caveau, dans la nauséabonde odeur des vieilles pipes, se dégustent les boissons froides et alourdissantes, les bières brunes qui épaississent la langue.

Mais George entre, avec une désinvolture d'habitué.

— Un malaga, en haut, José.

José s'étonne : — Senor Moore ?

— Chut... Maria ?

— Là-haut...

Elle est assise, sur une chaise de paille, oisive. Et la mère aux cheveux blancs est accroupie dans un coin. Toutes deux saluent George Moore d'un signe de tête, avec une tranquillité d'indolentes femmes que rien ne surprend.

Sur le mur blanc sale, les courses de taureaux et les combats de coqs sont, à la clarté du soleil, pauvres de couleur et ridicules de dessin. La misère de cette pièce splendide sous la lumire sourde et chaude des fumeuses lampes, est, au jour, toute blafarde. La banderille piquée dans le plâtre par sa pointe de fer, est déteinte, passée ; le sang qui a jailli sur la soie n'est plus qu'une brune et méconnaissable éclaboussure. Le Christ peint en couleur de chair, le Christ aux blessures rouges, se raccroche à la croix de bois noir, avec une contorsion presque grotesque. Et parmi toutes ces ruines, Maria-Concepcion s'abandonne, fatiguée déjà, les traits marqués, le front gâté de rides, en la vieillesse précoce des filles de pays chauds.

Et puis^ le banc où Stephen Ellis, Nicolas de Giurgevo, Sandozet, Stamati et les autres s'asseyaient serrés, attentifs aux chansons et aux danses de Maria ci*

aux sifflements de George, le banc est vide. Et c'est la grande tristesse de cette salle nue, ce meuble unique, qui est presque inutile, et qui n'attend personne.

George boit lentement, à petits coups, sans soif, son siropeux malaga. Et il ne dit pas à Maria-Concepcion : a Chantez... voulez-vous P » Il ne touche pas non plus à la guitare qui est pendue à un clou. Mais après sa pièce de monnaie jetée sur la table boiteuse, et le même silencieux salut qu'en entrant, il sort désolé.

Et dans la rue Chenneau-de- Bourg, au milieu de la pente raide, subitement il s'arrête...

C'est que le souvenir d'un mot maintes fois répété de Jean-Baptiste lui revient et le frappe :

(( Je n'aime pas à te voir gai... »

Cet été, an€ chaleur lourde descendait sur le lac, qui, pénétré pourtant de soleil jusqu'aux plus intimes profondeurs, restait, en son immobilité, froid, au contact de l'atmosphère torréfiée...

La gaîté de George est morte. Et alors, il n'est plus George. Car sa gaîté, c'était lui. Il avait le cœur gai, souriait à tous, n'éprouvait en présence des inconnus aucune timidité, aucun embarras, mais, comme très heureux de vous voir, vous secouait tout de suite la main affectueusement, gaîment. Ses amitiés étaient faites de gaîté franche, glissant au courant de son entraînante gaîté, les plus indifférents conservaient de son visage épanoui un souvenir qui les ramenait à sa compagnie, et ce besoin de toujours revoir le jeune et joyeux garçon qui dissipait toute tristesse, peu à peu se métamorphosait en des amitiés d'insé-

parables. Il s'instruisait gaîment et, bien que naturellement paresseux, ne rechignait jamais contre le travail. Et matériellement aussi, il était gai. Sa puberté ne fut pas une crise de douloureux efforts, de voluptueux et mélancoliques énervements, mais un développement conscient et satisfait. Sa belle santé, c'était ]a gaîté de son corps.

Elle est morte, la gaîté de George. Merminod lui a trop dit : u N'aie pas cette aisance effrontée avec les étrangers. » Il n'ose plus tendre la main^ et reste compassé, niais ; nul ne le distingue plus en son insignifiance. Tout travail l'endort. Il ne se secoue que par un remords, n'apprend que par résignation. Et aussi sa beauté d'enfant s'attriste. Sa tête s'allonge et se rétrécit. Les oreilles s'écartent. Les yeux se rapetissent et se ternissent : on ne voit plus jusqu'au fond. Il adopte une disgracieuse coiffure — la raie au milieu, les cheveux retombant sur le front — qui vaguement le fait ressembler à Hélène Merminod. Ses vêtements de grossière cheviotte, choisis par Jean- Baptiste, ne s'appliquent plus à la SA'eltesse cambrée du corps, n'obéissent plus à la souplesse des mouvements. Et vous diriez à le voir si timidement marcher qu'il ne sait pas marcher, qu'il a peur de quelque réprimande, qu'il se surveille constamment.

Certes, eût-il été le fils d'un ministre^ eût-il vécu toute sa jeunesse parmi des hommes en perpétuelle redingote longue fermée jusqu'au col, en perpétuel chapeau haute forme, il ne se fût pas avancé d'une démarche plus pastorale et plus discrète. Merminod, dont les ordres étaient ponctuellement exécutés, se

heurtait, quand il voulait lui inculquer des sentiments d'amitié ou de foi, à une irrémédiable indifférence. Ses efforts désespérés se brisaient contre l'animal abrutissement, dont il était l'ouvrier d'ailleurs : car s'il avait réduit c^ fort tempérament, c'est par la puissante et empoisonnée influence de l'ennui, ingurgité à haute dose, ou plutôt sans dosage.

Qu'il lui débitât ses tirades, sur une montagne de pâturages, dans une riche vallée verte, sur une route exposée au soleil sans abri ; ou qu'il sollicitât d'amicales confidences, de longs épanchements, des serrements de main ; ou qu'il lui jetât les bras à l'entour du cou, toujours Merminod l'ennuyait.

Et l'ennui agissait sur George à la manière d'un stupéfiant. Rarement la gaîté de George s'était communiquée à Jean-Baptiste. Toujours l'ennui de Jean- Baptiste avait reflué sur George, l'avait noyé. George était anéanti. L'ennui de Merminod l'éteignait.

Certes Jean-Baptiste lui avait ôté toute confiance en lui-même ; il l'avait persuadé de son étourderie, à force d'injurier son étourderie ; il l'avait convaincu que sa tête était vide, qu'il ne pouvait aller seul, sans guide, dans la vie, avec cette pauvre tête et cette inintelligence irréfléchie. Et il l'avait préparé ainsi au respect d'un ami plus mûr, à l'obéissance absolue, sans réplique. Mais le philtre qui magiquement soumit George en la puissance de Jean-Baptiste, c'est l'ennui. L'ennui, comme un narcotique, prostrait George aux pieds de Merminod, comme endormi.

Et Jean-Baptiste abusait du poison lent. Jaloux avant tout d'autorité, il s'enorgueillissait de facile-

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ment manier cet insensible automate^ ne réfléchissait point que jamais il n'obtiendrait de lui que des mouvements non voulus et de mécaniques manifestations.

George, qui ne comprenait pas, aux instants où par hasard il restait seul, demandait tout haut, le regard fixe : « Qu'est-ce qu'il a donc après moi ?... Qu'est-ce qu'il me veut ?... Pourquoi ne me laisse-t-il pas en repos ? »

Et sur le quai du lac, les bras croisés, les jambes pendantes, il se cuisait au soleil, pleurant d'ennui, parfois.

Et tout à coup, à la porte de la Bodega, les paupières lassées de George se soulevaient. D'un unique, soudain regard, frappé d'une lueur d'éclair, il mesurait l'œuvre accomplie, percevait le progrès, comptait les étapes.

Et durant une grande rêverie, au soleil, sur la berge des bains froids, sa peur de Merminod devenait haineuse, un besoin l'assaillait de vengeance sournoise et de résistance en dessous.

Comme c'était jour de demi>congé, il remonta jusqu'à la maison des Gutenheim, place du Pont, oii chaque mercredi et chaque samedi, ses anciens amis venaient goûter. Tous, autour de la table, crièrent : Géorgie î Géorgie..., ra\is, surpris, car on savait que Jean-Baptiste lui avait défendu de venir et ils observaient la première désobéissance avec une curiosité.

George, parmi les rires, demeurait grave, ému,

essayait en vain de se mettre à l'unisson de la joie bruyante, où sa voix, l'an dernier, eût si bruyamment éclaté. La volonté, formulée en style d'oracle, de Jean- Baptiste, se répétait à son oreille toujours : « Je n'aime pas à te voir gai. » Et morne convive^ devenu le rabatjoie des autres, comme un nouvea.u Merminod, George regrettait déjà l'équipée dangereuse et sans nui charme, lorsque Ton annonça Jean-Baptiste.

Et il éprouva une si saisissante émotion, un si exquis tressaillement de peur, un si raffiné plaisir, quand il s'esquiva par une autre porte, tandis que Merminod entrait par l'autre, qu'il résolut de goûter bien des fois encore cette piquante sensation.

C'est donc, après le sommeil des dernières semaines, mie surexcitation subite de son activité. Une idée fixe le harcèle : tromper Jean-Baptiste. Et il suffit que Jean-Baptiste lui défende une chose pour qu'une concupiscence ardente de la faire l'irrite, le brûle. Il enchevêtre ses mensonges en un système compliqué. Et souvent dans une iATesse d'hypocrisie, il fait à Jean-Baptiste des caresses passionnées ; il est pris d'un grand désir d'aller au temple avec lui, il lui dit : (( Fais-moi connaître Dieu... »

xvu

Jean-Baptiste disait : (( Je pense à ton avenir, sans cesse. J'aimerais que tu fusses fixé sérieusement sur le choix d'une carrière, car tu es à l'âge où Ton doit être décidé... Puis, vois-tu, décide-toi bien ; car il n'y a rien de sot comme les gens qui commencent quelque chose et ne l'achèvent pas, qui sentent, au milieu de la route, qu'ils ne sont pas assez forts pour atteindre le but. ))

Et comme George, au hasard, jetait ce mot : a Ingénieur. »

— Ingénieur ?... Réfléchis bien... Je te crois assez intelligent pour mener à bien ce que tu entreprendras, si toutefois tu veux travailler, Mais, à mon avis, ta n'as pas les idées nettes, la tête carrée d'un mathématicien...

Il ajoutait, dédaigneux :

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— Fais-toi donc architecte, c'est un moyen terme. Tu dessines passablement.

Et avec cette défiance des gens ombrageux qui ont La manie de se croire suspects :

— Je n'ai pas d'intérêt, tu comprends, à ce que tu choisisses une carrière plutôt qu'une autre.

Lui-même venait de prendre une résolution, brusquement. Après de courtes études préparatoires de médecine, il avait renoncé à un métier qui, disait-il, doit vous dessécher complètement le cœur et vous ôter toute compassion. Il était entré dans les bureaux de l'agent de change Welti^ cédant, sans se l'avouer, à ses instincts de Suisse ladre et à une remarquable parcimonie de vieille dévote.

Mais ce fut l'occasion d'une série de discours contre le jeu et les coups de bourse.

— J'ai appris avec étonnement, disait-il à George, qu'on a vu ton père au trente et quarante.

Et il ajoutait :

« Lorsque tu retourneras à Nice, si jamais ton père t'autorise à jouer, souviens-toi que moi je te le défends. »

Une troupe d'artistes allemands venait donner à Lausanne des représentations d'opéra.

— Je t'y emmènerai ce soir, disait Jean-Baptiste, si tu as lu et expliqué d'ici là le livret de l'opéra qu'ils joueront.

Et voici George, toute une journée, courbé sur la mystique et abstruse poésie de Lohengrin, incapable d'achever sa tâche avant le soir.

— Nous irons demain, dit Jean-Baptiste. Et il tint bon, malgré les places retenues.

Il s'intéressait beaucoup aux travaux de George et l'encourageait à l'étude des langues.

— Il y a grand plaisir, disait-il, à apprendre un idiome nouveau. C'est le seul moyen d'empêcher qpie l'esprit tourne toujours dans un même cercle de pen-

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Lorsqu'ils avaient à s'écrire, durant les heures de la journée où ils ne se voyaient pas, Jean-Baptiste ordonnait à George de se servir des cartes postales que tout le inonde peut lire.

— Mais, ajoutait-il, tu m'écriras en latin, en grec, en espagnol^ ou en italien, pas en français.

Et c'est en grec surtout que George lui écrivait, pariant cette langue presque couramment : car il passait les soirées, même une partie des nuits, à lire Homère et Platon, sur l'ordre de Jean-Baptiste.

Comme les Goetschel avait emmené à la campagne Hélène et Caroline, lorsque George dînait chez les Merminod, Jean-Baptiste, sa mère et George étaient seuls.

Et Jean-Baptiste n'avait plus besoin d'emmener George dans l'étroite et longue chambre, de l'asseoir sur ses genoux dans le fauteuil Voltaire. Ils demeuraient toute la soirée dans le salon, en présence de madame Merminod, trop respectueuse de son fils pour troubler ses soliloques, et trop discrète pour tendre l'oreille lorsqu'il parlait bas. Elle travaillait, allongeant toujours des bandes de tapisserie dont le canevas trop gros restait Aisible sous les points qui ne se rejoignaient pas, raide, regardant en face dans le vide, sans nul souci de ses doigts qui tiraient l'aiguille mécaniquement.

George, comme elle, regardait en l'air, fixait le Serment du Jeu de Paume dont le papier de plus en plus se piquetait et jaunissait, distrait par le geste similaire de tous ces hommes.

Et parfois, il se rappelait tout à coup sa première visite dans le salon froid et provincial, il se disait : ({ Si nous allions à la messe de minuit, ce soir... Si je voyais Florence Welti, parmi les cierges... »

Et parfois, c'était des retours de tendresse brusques : après le radotage des prédications, les muettes bouderies ou les scènes violentes, un rapide regard de Jean-Baptiste sur le chemin pour voir si personne ne passe, et la marche ralentie par un baiser que George, muet, subit.

Puis, des caprices de malade. Un besoin de taquiner George. Des mots pointus. Des picoteries, et, dès le matin suivant, des lettres d'excuses pleurantes et pantelantes...

(( Oh ! le proverbe dit \Tai, mon George bien-aimé, la nuit porte conseil. Alors qu'on ne dort pas, au milieu de la solitude et du silence, on a le loisir de penser mieux et avec plus de justesse aux choses qui préoccupent. L'idée que je n'ai pas été tel pour toi, mon chéri, que je l'aurais dû, me fait une peine infinie. Et je m'étais juré pourtant^ juré devant Christ,

que j€ triompherais de cette mauvaise manie de taquiner. Pardon ! pardon !...

)) Si je ne m'étais pas humilié devant toi, je n'aurais pu vivre heureux et tranquille le dimanche de demain, le jour du Seigneur où plus qu'en aucun autre on doit plaire au Dieu qui u a donné son fils unique, (( afm que le monde fût sauvé par lui. » J'aurais pensé à toute minute que mon George bien-aimé, qui s'est efforcé d'être aimable et gracieux pour moi, avait encouru, pour une cause bien futile, mon déplaisir et ma mauvaise humeur.

» Tu sais bien, mon enfant chéri, que je t'adore pourtant et que je suis sincèrement contrit en implorant ton pardon... Ne laisse pas traîner cette lettre. »

Jean-Baptiste, à satiété, mais très finement, analysait à George la psychologie de son amour. Sa passion raisonneuse dissertait ; et puis sa bizarre rancune contre l'ami qui s'était emparé de son cœur si triomphalement, l'invincible dédain de sa précocité pour la jeunesse de cet esprit jeime, se revanchait amèrement...

— Je sais bien que tu ne comprendras pas du tout ce que je te dis. Je commence à croire que tu es trop enfant, trop peu développé, pour répondre à mon incroyable affection . . .

Oui, mais il fallait que George ne sortît pas de son ombre, que Jean-Baptiste fût certain, en allongeant la main, de trouver la main de George. Il l'emmenait au culte, à l'école du dimanche, où dans une salle nue. les fervents jeunes gens de Lausanne instruisent des enfants pauvres. George lui servait comme de

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secrétaire et de sous-maître, l'aidant à porter des livres et faisant répéter des leçons.

Jean-Baptiste avait obtenu de l'agent de change la permission de n'être assidu à son bureau qu'à l'heure où George serait en classe. A cette heure cependant, il oubliait George dans les chiffres.

L'image de George et la pensée de Dieu étant indis-. solublement associées dans son esprit, il rêvait George jusque dans le temple et jetait son nom parmi les paroles de ses prières : les affaires seulement l'abstrayaient. Le financier convaincu faisait taire l'évangéliste et le passionné^ quatre heures par jour.

Et dans ses veilles comme dans ses sommeils, où le cerveau assoupi fonctionnait toujours, trois idées fixes uniquement le travaillaient : l'argent, Dieu, George.

C'était, de jour en jour, une chaleur plus condensée, comme si les chaleurs successives de tous les jours s'additionnaient, et qu'on eût à supporter chaque midi la somme des chaleurs des midis précédents.

L'emiui descendait sur George comme la chaleur sur le lac^ et il subissait ce fardeau, insensible, dans un abrutissement d'eau dormante.

Il ne comptait plus même les jours, oubliait que la date du départ pour Nice approchait, ni joyeux ni triste de partir ; n'écrivant plus aux siens cjue des télégrammes pour s'excuser de ne pas écrire.

Mais Jean-Baptiste n'oubliait pas. Il marquait de croix rouges chaque jour qui passait, tremblait de

colère et d'épouvante, durant ses insomnies, à l'idée de l'inévitable départ.

L'affolement de la dernière semaine fut terrible. George le soir avait souvent le front marbré de baisers, les joues marbrées de gifles. Il ne paraissait plus à la pension : Jean-Baptiste, tout-puissant sur le vieux Liardet, l'avait pris chez lui, couché dans sa chambre, et l'empêchait de dormir, prêchant, priant, pleurant toute la nuit.

Le jour fatal, il accompagna George Moore à la gare. Et lorsque le billet fut pris, les bagages enregistrés, une dépêche envoyée à M. Moore, annonçant l'arrivée de son fils, subitement il se révolta.

— Tu ne partiras pas...

— Pourquoi ?

— Je ne veux pas que tu partes. Envoie une autre dépêche... Tu partiras après-demain... demain, si tu veux, mais aujourd'hui, non, non...

Et George, stupidement arrêté devant cet obstacle imprévu, cherchait des mots pour répondre, balbutiant des : Pourquoi ?... Mais, comment veux-tu ?... Tu n'y songes pas... Et Jean-Baptiste qu'il avait entraîné jusque sur le quai lui tenait solidement les poignets, répétait avec un entêtement de brute : « Tu ne partiras pas... Je te défends... Je te défends... »

— Eh bien ! je reste...

Merminod le lâcha, le regarda, embarrassé de sa Adctoire, se demandant comment il expliquerait la chose aux gens qui ne sauraient pas, saisi tout à coup d'une peur du ridicule.

Alors, sans un mot, il ramassa le sac de voyage qi

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George avait laissé tomber. Il le jeta sur U pagaerell© d'un wagon, toucha froidement la main de G«orge, et, comme le train se mettait en marche, il l'y poussa, murmurant :

— Je vois que tu es obéissant... Tu p«ux partir.

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