‹ Le disciple de FénelonChapitre 4 sur 29 · Ff-NF.I.O · texte numérisé non relu

Ff-NF.I.O

.6 maenifiqup sppctaclc de hi naliiro osl mip preuve d»- l'i'xisk'nre

de Dit'u.

j,î^]OL'TE la nature monlre l'art infini do son autoni

J^$. Qnand jo parle d'un art , je veux dire un assemblage do nioyens ehoisis tout exprès pour parvenir à une fin précise : c'est un ordre, un anangenienl , une industi'ic, un dessein suivi. Le hasard est, tout au contraire, une cause aveugle et nécessaire, qui ne préparc, (pii n'arrange, qui ne choisit rien, et qui n'a ni volonté, ni intelligence. Or, je soutiens (juc l'univers porte le caraclèie d'une cause infiniment |)uissante et industrieuse. Je soutiens (jue le hasard, c'est-à-dire le concours aveugle et fortuit des causes nécessaires et privées de raison , ne peut avoir forme* ce tout. C'est ici qu'il est bon de rappeler les célèbres comparaisons des anciens.

Qui croira que VIliade d'Homère, ce poème si par-

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fait, n'ait jamais été composé par un effort du génie d'un grand poète , et que les caractères de l'alphabet ayant été jetés en confusion , un coup de pur hasard , comme un coup de dés, ait rassemblé toutes les lettres précisément dans l'arrangement nécessaire pour décrire , dans des vers pleins d'harmonie et de variété, tant de grands événements, pour les placer et les lier si bien tous ensemble , pour peindre chaque objet avec tout ce qu'il y a de (ilus gracieux . et de plus noble, de plus touchant; enfin pour faire parler cha(|ue personne selon son caractère , d'une manière si naïve et si passionnée ? Qu'on raisonne et qu'on subtilise tant (ju'on voudra , jamais on ne persuadera à un homme sensé (jue Vlliadr n'ait point d'autre auteur <jue le hasard. Cicéron en disait autant des Annales d'Knnius: et il ajoutait que le hasard ne Icrail jamais un seul vers, bien loin de faire tout un poème. Pourcjuoi donc cet homme sensé croirait-il de l'univers, sans doute encore plus merveilleux (jue VUinde ^ ce que son bon sens ne lui permettra jamais de croire de ce poème?

.Mais |)assons à une autre comi>araison , qui est de saint Grégoire de Nazianze. Si nous entendions dans une chambre, derrière un rideau . un instrument

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doux et liannoiiicux , croirions -nous (\\\q. leliasartl, .•«ians aucune main (riiomine, pourrait avoir l'ormé cet instrument? Dirions-nous que les cordes d'un violon seraient venues d'elles-mêmes se ranger et se tendre sur un bois dont les pièces se seraient collées ensemble pour former une cavité avec des ouvertures régulières? Soutiendrions-nous que l'archet, formé sans art, serait poussé par le vent pour toucher chaque corde si diversement et avec tant de justesse? Quel espiii raisonnable pourrait douter sérieusement si une main d'homme toucherait cet instrument avec tant d'harmonie? Ne s'écrierait-il pas d'abord, sans examen, qu'une main savante le toucherait? Ne nous lassons point de faire sentir la même vérité.

Qui trouverait dans une Ile déserte et inconnue à tous les hommes, une belle statue de maibre , dirait aussitôt : sans doute, il y a eu ici autrefois des hommes; je reconnais la main d'un habile sculpteur; j'admire avec (luelle délicatesse il a su proportionner tous les membres de ce coips, [>our leur donner tant de beauté, de grâce, de majesté, de vie, de tendresse, de mouvement d'action.

Que répondrait cet homme , si (pielqu'un s'avisait de lui dire : non , un sculi)teur ne lit jamais cette

îslatiic; elle est faite, il est vrai, selon le i;oùt le plus exciuis, et dans les règles de la perfection ; mais c'est le hasard tout seul qui Ta faite. Parmi tant de moi'ceau\ de marbre, il y en a eu un qui s'est formé ainsi de lui-même; les pluies et les vents l'ont détaché de la montagne ; un orage très-violent l'a jeté tout droit sur ce piédestal, qui s'était préparé de lui-même dans celte place. C'est un Apollon parfait comme celui du Belvédère; c'est une Vénus ([ui égale celle de Médicis; c'est un Hercule qui ressemble à celui de Farnèse. Vous croiriez, il est vrai, (pie celte ligure marche, qu'elle vit, qu'elle pense, et (pi'elle va parler : mais elle ne doit rien à l'art, et cest un coup aveugle du hasard qui l'a si bien linie et placée.

Si on avait devant les yeux un beau tableau (pii rei)résentàt , par e\enq)lc , le passage de la mer rouge, avec Moïse, à la voix duquel les eaux se fendent et s'élèvent comme des m.urs, pour faire passer les Israélites à pied «ec au travers des abîmes; on venait, d'un coté, cette multitude innombrable de peuples pleins de confiance et de joie, levant les mains au citîl ; de l'autre côté , on apercevrait IMiaraon avec les Kgypliens, [)leins de trouble et d'ctt'roi à la vue des

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vagues qui se rassembleraient pour les engloutir. En vérité, où serait riionimc qui osât dire qu'une servante barbouillant au hasard cette toile avec un balai , les couleurs se seraient rangées d'elles-mêmes pour former ce vif coloris, ces attitudes si variées, ces airs de tète si passionnés, cette belle ordonnance de tigures en si grand nombre sans confusion , ces accommodements de draperies, ces distributions de lumière, cette exacte perspective, enfin tout ce que le plus beau génie d'un peintre peut rassembler?

Encore s'il n'était question que d'un peu d'écume à la bouche d'un cheval, j'avoue, suivant l'histoire qu'on en raconte, et que je suppose sans l'examiner, qu'un couj) de pinceau jeté de dépit par le peintre pourrait, une seule fois dans la suite des siècles, la bien représenter; mais au moins le peintre avait-il déjà choisi, avec dessein, les couleurs les plus propres à représenter cette écume, pour les préparer au bout du pinceau. Ainsi, ce n'est qu'un peu de hasard qui a achevé ce que l'art avait déjà commencé. De plus, cet ouvrage de l'art et du hasard tout ensemble n'était qu'un peu d'écume, objet confus, et propre à faire honneur à un coup de hasard; objet informe , qui ne demande qu'un peu de couleur blanchâtre

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écliappee an pinceau , sans aucune figure précise , ni aucune correction de dessin. Quelle com[)araison de cette écume avec tout un dessin d'histoire suivie, où l'imagination la plus féconde et le génie le plus hardi, étant soutenus par la science des règles, suftisenl à peine pour exécuter ce qui compose un tahlcau excellent?

La terre.

Arkêtons-nois d'abord au grand objet qui attire nos premiers regards, je veux dire la structure générale de l'univers. Jetons les yeux sur cette terre qui nous porte ; regardons cette voûte immense des cieux (jui nous couvre, ces abîmes d'air et d'eau qui nous environnent, et ces astres cpii nous éclairent. Un homme qui vil sans réflexion ne pense qu'aux espaces (|ui sont auprès de lui, ou qui ont quelque rapport à ses besoins : il ne regarde la terre entière que comme le plancher de sa chambre, et le soleil (jui l'édairc pendant le jour, (pie comme la bougie qui réclaire pendant la nuit : ses pensées se renferment dans le lieu étroit (ju'il habite. Au contraire , l'homme accoutumé à faire des réflexions étend ses regards l)lus loin, et considère avec curiosité les abîmes

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Itrcsque infinis dont il est environné de toutes parts. Ln vaste royaume ne lui parait alors qu'un petit coin de terre ; la terre elle-même n'est à ses yeux (lu'uii point dans la masse de l'univers; et il admire de s'y voir placé sans savoir comment il y a été mis.

Qui est-ce (jui a suspendu le globe de la teire, qui est immobile? Qui est-ce qui en a posé les fondements? Rien n'est, ce semble, plus vile qu'elle; les plus malheureux la foulent aux pieds; mais c'est pourtant pour la posséder qu'on donne tous les plus grands trésors. Si elle était plus dure, l'homme ne pourrait en ouvrir le sein pour la cultiver ; si elle était moins dure, elle ne pourrait le poitcr; il enfoncerait partout, comme il enfonce dans le sable ou dans un bourbier. C'est du sein inépuisable de la terre que sort tout ce qu'il y a de plus précieux. Cette masse informe, vile et grossière, prend toutes les formes les plus diverses, et elle seule devient tour-à-tour tous les biens que nous lui demandons : cette boue si sale se transforme en mille beaux objets qui charment les yeux; en une seule année, elle devient branches, boulons, feuilles, fleurs, fruits, semences, pour renouveler ses libéralités en faveur des liommes. IVien ne réi)uise : i)lus on déchire ses

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entrailles, plus elle est libérale. Après tant de siècles, pendant lesquels tout est sorti d'elle, elle n'est point encore usée : elle ne ressent aucune vieillesse ; ses entrailles sont encore pleines des mêmes trésors. .Mille générations ont passé dans son sein ; tout vieillit, excepté elle seule j elle se rajeunit chaque année au printemps. Elle ne manque jamais aux hommes , mais les hommes insensés se manquent à eux-mêmes, en négligeant de la cultiver; c'est par leur paresse et [)ar leurs désordres qu'ils laissent croître les ronces et les épines en la place des vendanges et des moissons : ils se disputent un bien qu'ils laissent perdre. Les conquérants laissent en Triche la terre pour la possession de laciuelle ils ont t'ait périr tant de milliers d'hommes, et ont passé leur vie dans une si terrible agitation. Les hommes ont devant eux des terres immenses qui sont vidis et incultes ; et ils renversent le genre humain pour un coin de cette terre si négligée.

La terre, si elle était bien cultivée, nourrirait cent fois plus d'hommes (|u'elle n'en nouriit; l'inégalité même des terroirs , (|ui parait d'abord un défaut , se tourne en ornement et en utilité. Les montagnes se sont élevées, et les vallons sont descendus en la

place que le Seigneur leur a marquée. Ces diverses terres , suivant les divers aspects du soleil , ont leurs avantages. Dans ces profondes vallées, on voit croître l'herbe fraîche pour nourrir les troupeaux ; au[>rès d'elles s'ouvrent de vastes campagnes, revêtues de riches moissons. Ici des coteaux s'élèvent comme en amphithéâtre, et sont couronnés de vignobles et d'arbres fruitiers; là de hautes montagnes vont porter leur front glacé jusque dans les nues, et les torrents qui en tombent sont les sources des rivières. Les rochers, qui montrent leur cime escarpée, soutiennent la terre des montagnes, comme les os du corps humain en soutiennent les chairs. Cette variété fait le charme des paysages , et en même temps elle satisfait aux divers besoins des peuples.

Il n'y a point de terroir si ingrat qui n'ait quehiue propriété. Non-seulement les terres noires et fertiles , mais encore les argileuses et les graveleuses récompensent l'homme de ses peines : les marais desséchés deviennent fertiles; les sables ne couvrent d'ordinaire que la surface de la terre; et, quand le laboureur a la patience d'enfoncer, il trouve un terroir neuf, qui se fertilise à mesure qu'on le remue et (pi'on rexi)Ose aux rayons du soleil. 11 n'y a presque point de terre

entièrement ingrate , si l'homme ne se lasse point de la remuer pour l'exposer au soleil , et s'il ne lui demande que ce (ju'elle est propre à porter. Au milieu des pierres et des rochers on trouve d'excellents pâturages ; il y a , dans leurs cavités , des veines cjue les rayons du soleil pénètrent, et qui fournissent aux plantes, pour nourrir les troupeaux, des sucs très-savoureux. I.cs côtes même qui paraissent les plus stériles et les plus sauvages offrent souvent des fruits délicieux, ou des remèdes très-salutaires, qui manquent dans les plus fertiles pays.

D'ailleurs, c'est par un effet de la Providence divine que nulle terre ne porte tout ce qui sert à la vie humaine; car le besoin invite les hommes au commerce, pour se donner mutuellement ce i\u\ leur mancpie , et ce besoin est le lien naturel de la société entre les nations : autrement tous les peuples du monde seraient réduits à une seule sorte d'habits et d'aliments; rien ne les inviterait à se connaître et à s'entrevoir.

Tout ce (jue la terre i)roduit, se corronq^ant , rentre dans son sein, et devient le germe dune nouvelle fécondité. Ainsi elle reprend tout ce cpielle a donné, pour le rendre encore; ainsi la corruption des plantes,

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et les excréments des animaux qu'elle nourrit, la nourrissent elle-même et perpétuent sa fertilité. Ainsi plus elle donne, plus elle reprend ; et elle ne s'épuise jamais, pourvu qu'on sache, dans la culture, lui rendre ce qu'elle a donné. Tout soit de son sein ; tout y rentre, et rien ne s'y perd ; toutes les :semences qui y retournent se multiplient. Confiez à la terre des grains de l)lé, en se pourrissant ils germent, et cette mère féconde vous rend avec usure plus d'épis qu'elle n'a reçu de grains. Creusez dans ses entrailles, vous y trouverez la pierre et le marbre pour les plus superbes édifices. Mais qui est-ce qui a renfermé tant de trésors dans son sein , à condition qu'ils se reproduisent sans cesse? Voyez tant de métaux précieux et utiles, tant de minéraux destinés à la commodité de 1 homme.

Los plantes.

Admirez les plantes qui naissent de la terre : elles fournissent des aliments aux sains, et des remèdes aux malades. Leurs espèces et leurs vertus .sont innombrables : elles ornent la terre, elles donnent de la verdure , des fleurs odoriférantes et des fruits délicieux. Voyez- vous ces vastes forêts qui paraissent

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aussi anciennes que le monde? Ces arbres s'enfoncent dans la terre par leurs racines, comme leurs branches s'tMcvent vers le ciel ; leurs racines les défendent contre les vents, et vont chercher, comme i)ar de ledits tuyaux souterrains, tous les sucs destinés à la nourriture de leur tige; la tige elle-même se revêt d'une dure écorce , qui met le bois tendre à l'abri des injures de l'air; les branches distribuent en divers canaux la sève (juc les racines avaient réunie dans le tronc. Kn été , ces rameaux nous protègent de leur ond)re contre les rayons du soleil; en hiver, ils nourrissent la flamme qui conserve en nous la chaleur naturelle. F.eur bois ncst pas seulement utile pour le feu; c'est une matière douce, quoique solide et (hu'able, à laquelle la main de l'homme donne sans peine toutes les formes ({u'il lui plaît, pour les plus grands ouvrages de l'architecture et de la navigation. De plus, les arbres fruitiers, en penchant leurs rameaux vers la terre, semblent offiir leurs fruits à l'homme. Les arbres et les plantes, en laissant tomber leurs fruits ou leurs graines, se préparent autour d'eux une nombreuse postérité. La plus faible plante, le moindre légume, contient en petit volume, dans une graine, le germe de tout ce qui se déploie dans

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ks plus hautes plantes et dans les plus grands arbres. La terre, (pii ne clianpje jamais, fait tous ces changements dans son sein.

L'eau.

Regardons maintenant ce qu'on appelle l'eau : c'est un corps liquide, clair et tiansparent. D'un côté il coule, il cchapi)e, il s'enfuit; de l'autre il prend toutes les formes des corps qui l'environnent , n'en ayant aucune par lui-même. Si l'eau était un peu plus raréfiée , elle deviendrait une espèce d'air; toute la face de la terre serait sèche et stérile ; il n'y aurait que des animaux volatiles; nulle espèce d'animal ne pourrait nager , nul poisson ne pourrait vivre ; il n'y aurait aucun commerce par la navigation. Quelle main industrieuse a su épaissir l'eau en subtilisant l'air, et distinguer si bien ces deux espèces de corps tluides?

Si l'eau était un [)cu plus raréiiéc , elle ne pourrait plus soutenir ces prodigieux édilices flottants, qu'on nomme vaisseaux; les corps les moins pesants s'enfonceraient d'abord dans l'eau. Qui est-ce qui a pris le soin de choisir une si juste configuration de parties et un degré si précis de mouvement , pour rendre

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leau si iluiclc, si insinuante, si propre à écliai»per , si incapable de toute consistance , et néanmoins si forte pour porter, et si impétueuse pour entraîner les plus pesantes niasses? Elle est docile; l'homme la mène, comme un cavalier mène un cluival sur la pointe des rênes; il la distribue comme il lui |)lait; il rélève sur les montagnes escarpées , et se sert de son poids même pour lui faire faire des chutes, qui la font remonter autant qu'elle est descendue. Mais l'homme, qui mène les eaux avec tant d'empire, est à son tour mené par elles. L'eau est une des plus grandes forces mouvantes que l'homme sache employer, pour suppléer à ce qui lui manque, dans les arts les plus nécessaires, par la petitesse et |>ar la faiblesse de son corps.

Mais ces eau\ qui , nonobstant leur fluidité , sont des masses si pesantes , ne laissent pas de s'élever au-dessus de nos tètes, et d'y demeurer longtenq)s suspendues. Voyez-vous ces nuages qui volent comme sur les ailes des vents? S'ils tombaient tout-à-coup par de grosses colonnes d'eaux , rapides comme des torrents, ils submergeraient et détruiraient tout dans l'end roif de leur chute, et le reste des terres demeurerait aride. Quelle main les tient dans ces réservoirs

si

suspendus , et ne leur permet de tomber que goulie à goutte^ comme si on les distillait par un arrosoir? D'où vient qu'en certains pays chauds, où il ne pleut presque jamais, les rosées de la nuit sont si abondantes qu'elles suppléent au défaut de la pluie: et qu'en d'autres pays, tel que les bords du Nil et du Gange, l'inondation régulière des fleuves en certaines saisons pourvoit, à point nommé, aux besoins des peuples pour arroser les terres? Peui-on imaginer des mesures mieux prises pour rendre tous les pays fertiles ?

Ainsi l'eau désaltère non-seulement les hommes, mais encore les campagnes arides; et Celui qui nous a donné ce corps tluide l'a distribué avec soin sur la terre, comme les canaux d'un jardin. Les eaux tombent des hautes montagnes où leurs réservoirs sont placés; elles s'assemblent en gros ruisseaux dans les vallées : les rivières serpentent dans les vastes campagnes })Our les mieux arroser; elles vont enfin se précipiter dans la mer , pour en faire le centre du commerce à toutes les nations. Cet océan, qui semble mis au milieu des terres pour en faire une éternelle séparation, est au contraire le rendez-vous de tous les peuples, qui ne pourraient aller par terre d'un

rÉNELOx. 27

Ijout du monde à l'autre (lu'avec des fatigues , dos longueurs et des dangers incroyables. C'est par te cliemin sans traces , au travers des abîmes , que l'ancien monde donne la main au nouveau , et que le nouveau prête à l'ancien tant de commodités et de richesses. F.es eaux distribuées avec tant d'art font une circulation dans la terre, comme le sang circule dans le corps humain. Mais, outre cette circulation perpétuelle de l'eau , il y a encore le flux et le reflux de la mer. Ne cherchons point les causes de cet effet mystérieux. Ce qui est certain, c'est que la mer vous porte et vous reporte précisément aux mômes lieux à certaines heures. Qui est-ce qui la fait se retirer et puis revenir sur ses pas avec tant de régularité? In i)eu plus ou un peu moins de mouvement dans cette masse fluide déconcerterait toute la nature : un peu plus de mouvement dans les eaux qui remontent, inonderait des royaumes entiers. Qui est-ce qui a su prendre des mesures si justes dans des corps immenses? Qui est-ce (\\ù a su éviter le trop et le troi) peu? Quel doigt a marqué à la mer, sur son rivage , la l)orne innnobile qu'elle doit respecter dans la suite de tous les siècles, en lui disant ; là vous viendiez briser l'orgueil de vos vagues?

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Mais ces eaux si coulantes deviennent tout-à-coup, pendant Tliivcr, dures comme des roclicis; les sommets des hautes montagnes ont même en tout temps des glaces et des neiges, qui sont les sources des rivières, et qui , abreuvant les pâturages, les rendent plus fertiles. Ici les eaux sont douces pour désaltérer l'homme; là elles ont un sel qui assaisonne et rend incorruptibles nos aliments. Enfin, si je lève la tête, j'aperçois dans les nuées qui volent au-dessus de nous , des espèces de mers suspendues pour tempérer l'air, pour arrêter les rayons enflammés du soleil, et pour arroser la terre quand elle est trop sèche. Quelle main a pu suspendre sur nos têtes ces grands réservoirs d'eaux ? Quelle main prend soin de ne les laisser jamais tomber que par des pluies modérées ?

I/air.

Après avoir considéré les eaux, appliquons-nous à examiner d'autres masses encore plus étendues. Voyez-vous ce qu'on nomme l'air ? (l'est un corps si pur, si subtil et si transparent, que les rayons des astres, situés dans une distance presque infinie de nous, le percent tout entier sans peine et en un seul instant, pour venir éclairer nos yeux. In peu moins

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de subtilité dans ce corps fluide nous aurait dérobe le jour, on ne nous aurait laissé tout au plus qu'une lumière sombre et confuse , comme quand Tair est plein de brouillards épais. Nous vivons plongés dans des abîmes d'air , comme les poissons dans des abîmes d'eau. De même que l'eau, si elle se subtilisait, deviendrait une espèce d'air qui ferait mourir les poissons; l'air, de son côté, nous ôterait la respiration , s'il devenait plus épais et plus humide : alors nous nous noierions dans les flots de cet air épaissi, comme un animal terrestre se noie dans la mer. Qui est-ce qui a purifié avec tant de justesse cet air (jue nous respirons ? S'il était plus épais , il nous suffoquerait; comme s'il était plus subtil , il n'aurait pas cette douceur qui fait une nourriture continuelle (lu dedans de l'homme : nous éprouverions partout ce que l'on éprouve sur le sommet des montagnes les plus hautes . où la subtilité de l'air ne fournit rien d'assez humide et d'assez nourrissant pour les poun)ons.

Mais ciuelle puissance invisible excite et apaise si soudainement les tenq)êtes de ce grand corps fluide ? Celles de la mer n'en sont ([ue les suites. De quel trésor sont tirés les vents qui purifient l'air, ([ui

allicdisscnt les saisons brûlantes . qui tempèrent la rigueur des hivers, et (|ui cliangent en un instant la face du ciel ? Sur les ailes de ces vents volent les nuées, d'un bout de l'horizon à l'autre. On sait que certains vents régnent en certaines mers dans des saisons précises : ils durent un temps réglé ; et il leur en succède d'autres, comme tout exprès, pour rcndie les navigations commodes et régulières. Pouivu (pie les hommes soient patients et aussi ponctuels que les vents, ils feront sans peine les [)lus longues navigations.

Le feu.

VovEz-voLS ce feu qui paraît allumé dans les astres , et qui répand partout la lumière ? Voyez-vous cette flamme que certaines montagnes vomissent , et que la terre nourrit de soufre dans ses entrailles ? Ce même feu demeure paisiblement caché dans les veines des cailloux, et il y attend à éclater jusqu'à ce que le choc d'un autre corps l'excite , pour ébranler les villes et les montagnes. L'homme a su l'allumer et l'attacher à tous ses usages, pour plier les plus durs métaux , et pour nourrir avec du bois, jusque dans les climats les plus glacés, une flamme qui lui

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tienne lieu de soleil , quanti le soleil s'éloigne de lui. Celte flamme se {glisse subtilement dans toutes les semences; elle est comme l'àme de tout ce qui vit; elle consume tout ce qui est impur , et renouvelle ce qu'elle a purifié, f.e feu prête sa force aux hommes trop faibles ; il enlève tout-à-coup les édifices et les rochers. Mais veut-on le borner à un usage plus modéré , il réchauffe l'homme , et il cuit ses aliments. Les anciens admirant le feu, ont cru que c'était un trésor céleste que l'homme avait dérobé aux dieux.

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'oiy-'

Le ciel.

^^,L est temps de lever nos yeux vers le ciel. Quelle M puissance a construit au-dessus de nos têtes une si vaste et si superbe voûte ? Quelle étonnante variété d'admirables objets ! c'est pour nous donner un beau spectacle , (pi'une main toute-puissante a mis devant nos yeux de si grands et de si éclatants objets. C'est pour nous faire admirer le ciel , dit Cicéron , que Dieu a fait l'homme autrement que le reste des animaux, il est droit, il lève la tétc, pour être occupé de ce qui est au-dessus de lui. Tantôt nous voyons un azur sombre, où les feux les plus purs étincellent ; tantôt nous voyons dans un ciel tempéré les plus douces couleurs , avec les nuances que la peinture ne peut imiter, tantôt nous voyons des nuages de toutes les ligures et de toutes les couleurs les plus vives, qui changent à chaque moment cette décoration par les plus beaux accidents de lumière.

Fi-XELOX. ."5

Le soleil.

Î.A .succession régulière des jours et îles nuits, que fait-elle entendre? I-e soleil ne manque jamais, de- |)uis tant de siècles, îi servir les hommes, qui ne peuvent se passer de lui. L'aurore, depuis des milliers d'années, n"a pas mancpië une seule lois d'annoncer le jour : elle le connuence à point nommé au moment ei au lieu réi^lé. Le soleil, dit l'Lcriture , sait où il doit se coucher chacjue jour, l^ar là il éciaiie lour-àtour les deux cotés du monde et visite tous ceux auxquels il doit ses rayons. Le jour est le temps de la société et du travail ; la nuit, enveloppant de ses o\u~ lu'cs la terre, finit tour-à-lour toutes les fatigues et adoucit toutes les peines : elle suspend, elle calme tout; elle répand le silence et le sommeil; en déhissant les corps, elle renouvelle les esprits. Dienlùt le jour vient, pour rappeler riîomme au travail, et p.our ranimer toute la natuie.

Mais outre ce cours si constant qui fornie les jours

et les nuits, le soleil nous en monlie un autre , par

le(|uel il s'approche pendant six mois d'un pôle, et

au bout de six mois revient avec la même diligence

sur ses pas, pour visiter l'autre. Ce bel ordre fait

Oi 1 TM-ION.

(jn'iin seul soleil suftit à toute la terre. S'il était plus içrand, dans la même dislance , il embraserait tout le monde, la terre s'en irait en poudre; si, dans la même distance, il était moins ^rand , la terre serait toute glacée et inhabitable; si, dans la même grandeur, il était plus éloigné de nous , nous ne pourrions subsister dans le globe terrestre , faute de chaleur. Quel compas, dont le tour embrasse le ciel et la terre, a pris des mesures si justes? Cet astre ne fait pas moins de bien à la partie dont il s'éloigne pour la tempérer , qu'à celle dont il s'approche pour la favoriser de ses rayons. Ses regards bienfaisants fertilisent tout ce qu'il voit. Ce changement fait celui des saisons, dont la variété est si agréable, f.e printemps fait taire les vents glacés ^ montre les fleurs et promet les fruits. I.'été donne les riches moissons. L'automne répand les fruits promis par le printemps ; et l'hiver , qui est une espèce de nuit où l'homme se délasse , ne concentre tous les trésors de la terre qu'afin que le printemps suivant les déploie avec toutes les grâces de la nouveauté. Ainsi la nature diversement parée donne tour-à-tour tant de beaux spectacles, quelle ne laisse jamais à l'homme le temps de se dégoûter de ce qu'il possède.

IK.NKI.ON. 5o

Mais comment est-ce (juc le cours du soleil peut ôtre si régulier? 11 parait ((ue cet asti'c n'est (|u'un glol)e (le flamme très-subtile, et par conséquent très-fluide. Qui est-ce qui lient celle flamme, si mobile et si iml)étueuse , dans les bornes précises d'un globe parfait ? Quelle main conduit cette flamme dans un chemin si droit, sans (lu'elle s'échappe jamais d'aucun cùi('? Cette flamme ne tient à rien, et il n'y a aucun corps qui put ni la guider, ni la tenir assujettie. Elle consumerait bientôt tout coips ([ui la tiendrait renfermée dans son enceinte. Où va-t-elle? Qui lui a appris à tourner sans cesse et si régulièrement dans les espaces où rien ne la gêne? Xe circule-t-elle pas autour (le nous, tout exprès pour nous servir? Que si cette flamme ne tourne pas , et si au contraire c'est nous qui tournons autour d'elle, je demande d'où vient (pie ce globe, d'une matière si subtile, ne s'échappe jamais d'aucun C(')té , dans ces esp'accs immenses qui l'environnent, et où tous les corps (pii sont fluides semblent devoir cédci* à l'impétuosité de cette flamme? Knfin je demande d'uù vient (pie le •ilobe de la terre, (pii est si dur, tourne si r('gulièrt'ment autour de cet astre, dans des espaces où nul corps solide ne le tient assujetti , pour régler son

o() ii";.m:l(i.n.

cours? Qu'on clicrclic tant (|u'oii voudia, dans la pljysiqne , les raisons les plus inj^dnicuses pour cx])li(jii('r ce fait : toutes ces raisons , supposé même qu'elles soient vraies, se tourneront en preuves de la Divinité! IMus le ressort qui conduit la machine de l'univers est juste, simple , constant , assuré et lécond en effets utiles, plus il tant qu'une main très-puissante et trèsindustrieuse ait su choisir ce ressort, le plus parfait de tous.

Dos astirs.

Mais regardons encore une fois ces voûtes immenses où brillent les astres et qui couvrent nos tètes. Si ce sont des voûtes solides, qui en est rarcliitecte? Qui est-ce qui a attaché tant de ijrands corps lumineux à certains endroits de ces voûtes autour de nous? Si , au contraire , les cieux ne sont que des espaces immenses remplis de corps lluides, comme Tairqui nous environne, d"où vient (jue tant de corps solides y flottent sans s'enfoncei' jamais , et sans se rapprocher jamais les uns des autres? Depuis tant de siècles que nous avons des ohservat'ons astronomiques , on est encore à découvrir le moindre dérangement dans les cieux. \ n corps fluide donnc~t-il un arrangement si

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constant et si irgulier aux corps solides (jui nagent circulairemcnt dans son enceinte ?

Mais (luc signifie celle niullilude presque innombiable d'étoiles? f.a profusion avec laquelle la main de Dieu les a rq)anducs sur son ouvrage , fait voir (ju'elles ne coûtent rien à sa puissance. Il en a semé lescieux, comme un jM-ince magnifique répand l'argent à pleines mains , ou comme il met des pierreries sur un habit. Que qucl<prun dise, tant qu'il lui plaira, (jue ce sont autant de mondes semblables à la terre (|uc nous habitons; je le sup[)Ose j)0ur un moment. Combien doit être puissant et sage Celui qui fait des mondes aussi innombrables (pie les grains de sable qui couvrent le rivage des mers, et qui conduit sans peine , pendant tant de siècles, tous ces mondes errants, comme un berger condiiil un Iroupeau î Si, au contraire, ce sont seulement des flambeaux allumés , pour luire à nos yeux dans ce petit globe ({u'oii nomme la terre , cpielle puissance, (jne rien ne lasse, cl à <pii I ien m- coûte ! Quelle profusion . pour donner à l'homme, dans ce petit coin de l'univers, un spectacle si e.onnant ! Mais parmi ces astres , j'aperçois la lune , (pii semble partager avec le soleil le soin de nous éclairer. Klle se montre à point nommé , avec

7)8 ii:.m;i,o.\.

toutes les étoiles, (|uaiul le soleil est oblige d'aller ramener le jour dans l'autre hémisphère. Ainsi la nuit n)ême , malgré ses ténèbres, a une lumière, sombre à la vérité, mais douce et utile. Cette lumière est empruntée du soleil, quoif|ue absent. Ainsi tout est ménagé dans l'univers avec un si bel art , qu'un globe voisin de la terre , et aussi ténébreux (lu'clle par luimême , sert néanmoins à lui renvoyer par réflexion les rayons (fu'il reçoit du soleil , et que le soleil éclaire par la lune les peuples qui ne peuvent le voir, pcn=3 dant qu'il doit en écbiirer d'autres.

Le mouvement des astres, dira-t-on , est léglé par des lois immuables. Je suppose le fait; mais c'est ce Fait môme qui prouve ce que je veux établir. Qui estce qui a donné à toute la riatuie des lois tout ensemble si constantes et si salutaires, des lois si simples , qu'on est tenté de croire (qu'elles s'établissent d'elles-mêmes, et si fécondes en efléts utiles, ({u'on ne [>eut s'em[)écher d'y reconnaître nu art merveilleux ? D'où nous vient la conduite de cette machine universelle, ({ui travaille sans cesse pour nous, sans que nous, y pensions? A (|ui attribuerons-nous lasseniblage de tant de ressorts si profonds et si bien concertés , et de tant de corps grands et petits , visi-

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l)les et invisibles, qui conspirent également ponr nous servir? Le moindre atome de cette machine, qui >iendrait à se déranger , démonterait toute la nature. Les ressorts d'une montre ne sont point liés avec tant d'industrie et de justesse. Quoi est donc ce dessein si étendu, si suivi, si beau, si bienfaisant? La nécessité de ces lois, loin de m'cmpecher d'en chercher l'auteur, ne tait ({n'augmenter ma curiosité et mon admiration. 11 fallait (m'une main également industrieuse et puissante mit dans son ouvrage un ordre également simple et fécond, constant et utile. Je ne crains donc pas de dire avec l'Ecriture, que chaque étoile se hâte d'aller où le Seigneur l'envoie : et (lue quand il parle, elles lépondent avec trenjblement : nous voici.

Adiniiabk' sliiicUirc du corps (h- riioiiiiiie.

^L y a une portion de matière que je nomme mon E corps, parce que ses mouvements dépendent de mon soûl vouloir, au lieu (pie nul autre corps ne dépend de ma volonté. Cette poi'tion de matière me paraît façonnée exprès pour toutes les fonctions auxquelles elle sert. Je vois un corps fait avec symétrie : il est posé sur deux cuisses et sur deux jambes égales et ])icn proportionnées. Veux-je demeurer debout et imiiiubile, mes cuisses et mes jambes sont droites et fci'mes , comme des colonnes qui portent tout cet édifice. Au contraire, veux-je marcher, ces deux grandes colonnes se trouvent brisées par des jointures : pendant que Tune demeure appuyée pour me soutenir, l'autre s'avance pour me porter vers les objets dont je veux m'approclier. Mais ce corps, en se penchant , sait se planter en sorte qu'il garde un

1 KM.I.ON. iï

partait e([iiilibrc pour iic tomber pas. Le corps, proportionne à ces deux soutiens , est tortillé par des côtes l>ien rangées en demi-cercle, qui viennent se joindre par devant. Klles sortent toutes de l'épine du dos, qui est formée de vertèbres , c'est-à-dire de petits ossements très-durs , eniboités les uns dans les autres , en sorte que le dos est tout ensemble très-droit et très-t'eiine , quand il me plaît, et très-flexible pour se courber et pour se pencher , dès que j'en ai besoin. Les côtes servent à renfermer et à tenir en sûreté les principaux oigancs , (jui sont comme le centre de la vie, et dont la délicatesse est extrême : elles laissent néanmoins enti'clles un intc)valle,à l'endroit [>récis où j'en ai besoin, pour faciliter l'élargissement ou le resserrement de toutes ces parties internes , par rapport à la respiration et aux autres opérations vitales. Mon Cd'ur est comme la source d'où part avec im|iétuosité le sang, (pii va. par des rameaux innond)rables , arroser et nourrir les chairs de tous les membres, de même (jue les rivières vont arroser et fertiliser toutes les campagnes. Ce sang , cpii se ralentit dans sa course, revient des extrémités du corps au centre , pour s'y lallumer et [toui- y reprendre de nouveaux esprits. Les poumons sont des soufflets (pii

'ri lÉ.NhLO.N.

lonl la lespiialioii. L'estomac est un icsoivoir (|ui revoit tous les aliments : il a des sucs tout propres pour les dissoudre, et pour les convertir en une espèce de lait ({ui devient ensuite du sang. Le {gosier, (juand il est bien forme , est le [)lus parfait de tous les instruments de musique. Tout est meivcillcux. dans le corps humain ; jusqu'aux organes mêmes des fonctions les plus viles et les i)lus abjectes, (ju'on ne nomme pas. Il n'y a dans tout ce cori)s aucun ressort interne (pii ne surpasse toute l'industrie des mécaniques. Vers le Jiaut de ce corps, pendent deux bras qui sont brisés par des jointures , en sorte (ju'ils se meuvent presque en tout sens. Ils sont terminés par deux mains, qui s'allongent et qui se replient par les ailicles des doigts, armés d'ongles. Que pouiiait-on jamais inventer de [)lus propre à saisir , à repousser, à porter, à traîner, à séparer les corps voisins, à démêler les choses entrelacées, à faire les ouvrages les [)lus rudes ou les plus délicats ?

Au-dessus de ce corps .s'élève le (;oi. , (jui .se dresse ou qui se penche , qui se tourne à droite ou à gauche, selon les besoins, et qui porte la tête , siège des principales sensations. Le derrière de la tête est couvert de cheveux qui l'ornent et qui le fortifient. Le devant

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est le visage, où les deux yeux , ei;au\ et plaees avee symétrie, semblent allumés d'une llannue céleste. Le nez sert à relever le visage, et il est en même temps l'organe de l'odorat. Les oreilles sont aux deux eûtes. pour entendre à droite et à gauche. Ces sensations principales sont doubles , non-seulement pour ks rendre plus promptes et plus lacilcs des deux côtes, mais encore pour préparer une lessouree dans les accidents où l'un des deux organes serait blessé. La bouche est , par les lèvres, un grand ornement du visage. Quaiid elle s'ouvre, elle montre un double rang de dents , destinées à briser les aliments . et à en préparer la digestion. La langue, souple et humide, va toucher le palais et les dents en tant de manières, (ju'elle articule assez de sous pour en composer tout le langage du genre humain. .Mais je n'ai garde de vouloir remarquer tout l'artiliee de mon corps; je ne fais (jue l'eflleurer. Il est infini. Plus on l'approfondit , l>lus ou y trouve un art qui suii)asse intiniment l'art de tous les hommes.

FÉ.NKLO.N.

Nai'ioté dus autres corps du rwiiivcrs.

^^'i je passe de mon corps aux autres corps qui ^im'environnent , non-seulement j'aperrois un grand nonil>re d'autres corps semblables au mien , mais encore je vois de tous côtés des animaux faits, pour ainsi dire, sur divers patrons. Les uns marclient à quatre pieds, les autres ont des ailes pour voler dans l'air, les auties des nageoires pour nager dans Icau. Les navires que les hommes construisent asec tant d'art, suivant des règles si savantes, ne sont que des copies faites d'après ces oiseaux et ces poissons ([ui voguent dans deux èîèmen's liquides, dont l'un est uu [)cu plus épais que l'autre. De ces animaux , les uns nous servent à poilei' des fardeaux , comme le cheval et le chameau : d'autres servent par leur force , comme les bœufs, à .sup|>lcei' ce qui manque à notre force bornée ; puis ce même animal de-

FÉNtl.OX. 45

vient nolie aliment ; iraiitres, comme les brebis, nous nourrissent de leur lait , et nous vêlent de leur laine. I/liomme sait dominer par force ou par industrie tous les animaux , et les plier à son usage. In vermisseau , une fourmi , un mouclieron , montrent cent fois plus dart (pie l'horloge la plus j)arfaite. La terre cjui nous porte tire de son sein fécond tout ce qu'il faut poui' notre nourrituie ; tout en sort, tout y rentre, tout y renaît chaque année; elle ne s'use jamais : plus vous déchirez ses entiailles, plus elle vous comble de ses largesses, pour vous récompenser de volie travail. Klle se couvre de moissons, elle se pare de verdure, clic nourrit avec riiomme les animaux qui le servent et (pii le nounisscnt.

Les arbres cprelle forme sont de grands boucpiets plantés flans son sein . (pii l'oinent comme les cheveux oi'uent la tète de l'homme. Ces arbres nous donnent leur on)brc pour nous rafraichii' en été, et leur bois poui' nous rccliaulfcr en hiver. Leurs fiuits pendants à leurs rameau\ tombent dans nos mains, dès ({u'ils sont assez mûrs. Les plantes ont une variété inlinic : elles ont toutes un ordre (jui les rend uniformes jusqu'à un certain point; mais, au-delà de ce point, tout est vari(' , il n'y a pas deux feuilles

sur un arbre entièrement semblables. Les fleurs, qui eml)ellissent toute la nature , promettent les fruits; et les fruits, (jui couronnent l'année, répandent l'abondanee immédiatement avant la saison dont la riguetn" suspend le travail. I^es ruisseaux tombent des niontacfnes ; les rivières, après avoir arro.sé les divers pays et facilité le commerce, vont se précipiter dans la mer^ qui , loin de priver les hommes de toute société , est , au contraire , le centie du commerce entre les nations les plus éloignées. Les vents, qui purifient l'air et qui tempèrent les saisons, sont l'àme de la navigation et du commerce des nations entre elles. Si l'air était un peu plus épais . nous ne pourrions le respirer, et nous nous y noierions comme dans la mer : qui est-ce qui a su lui donner ce degré si juste de subtilité ?

Le soleil se lève et se couche pour nous faire le jour et la nuit, rendant qu'il nous laisse dans le repos des ténèbres, il va éclairer un autre monde qui est sous nos pieds ; la terre est un globe suspendu en l'air, et cet astre tourne autoui- d'elle, parce qu'il lui doit ses rayons ; non-seulement il en fait un tour régulier (pii forme les jours et les nuits, mais encore il s'approche et s'éloigne tour-à-tour de

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chafjue pôle : et c'est ce qui t'ait lour-à-loui' . pour chaque moitié du monde, lliiver et l'été. Si le soleil s'approchait uu peu plus de nous, il nous embraserait ; s'il s'en éloi{;nait un peu plus, il nous laisserait glacer, et notre vie serait éteinte. Qui est-ce qui conduit avec tant de justesse ce tïambeau de l'univers , cette flamme subtile et rapide ?

I.a lune, plus voisine de nous, enqu'unle du soleil une lumière douce, (jui tempère les ombres de la nuit , et (|ui nous éclaire (piand nous ne sommes pas libres d'attendre le join-. Oue de conimodiiés préparées à l'homme !

Mais (pie vois-je 1 un nombre prodigieux d'astres brillants (jui sont dans le firmament comme des soleils ! à (juelle distance sont - ils de nous ? Quelle grandeur immense, qui confond l'imagination et qui étonne l'esprit même ! Que devenons - nous à nos propres yeux . vils atomes posés dans je ne sais quel petit coin d«* l'univers . quand nous considérons ces soleils innombrables ?

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Espècrs iniiroiiliralilos des animnnx'.

.^;îèAIS tournons nos roîrards vers les animaux, oncoïc

rrM plus dignes {rarhniralion (|uo les cieux et les a.slres. Il y eu a des esjièces innombrables : les uns n'ont que deux pieds , d'autres en ont quatre, d'autres en ont un très-grand nombre : les uns marelient, les autres rampent, d'autres volent, d'autres nagent; d'autres volent, marchent et nagent tout ensemble. Les ailes des oiseaux et les nageoires des poissons sont comme des rames qui fendent la vague de l'air ou de l'eau , et qui conduisent le corps flottant de l'oiseau ou du poisson, dont la structure est semblable à celle d'un navire. Mais les ailes des oiseaux ont des plumes avec un duvet qui s'enfle à l'air, et qui s'appesantirait dans les eaux. Au contraire, les nageoires des poissons ont des pointes dures et sèches, qui fendent l'eau sans en être imbibées, et qui ne s'appesantissent

Kli.NKI.ON. 49

point (|uantl on les mouille, (ierlains oiseaux (jui nagent, comme les cygnes, élèvent en haut leurs ailes et tout leur j)îumage, <1(! peur de le mouiller, et alin (pi'il leur serve comme de voile. Ils ont l'art de touiller ce plumage du cote du vent , et d'aller comme les vaisseaux , à la bouline, quand le vent ne leur est pas favorable. I.es oiseaux aquatiques, tels (jue les canards, ont aux pattes de grandes peaux qui s'étendent, et ([ui font des ra(iuettes à leurs pieds, pour les empêcher d'enfoncer dans les bords marécageux des rivières.

Parmi ces animaux, les bètes féroces, telles (pie les lions, sont celles (\m ont les muscles les plus gros aux épaules, aux cuisses et aux jambes ; aussi ces animaux sont-ils souples, agiles, nerveux, et prompts à s'élancer. Ixs os de leurs mâchoires sont prodigieux à [)roportion du reste de leur cor[)S. Ils ont d(!s dents et des gritl'es, (jui leur servent d'armes terribles [xuir di-cliirer et pour dc'vorer les autres animaux.

Par la même raison, les oiseaux de proie, comme les aigles, ont un bec et des ongles qui percent ton'. Pes muscles de leurs ailes sont d'une c\.tième grandeur, et d'une chair liis-;lurc. alin (pie leurs ailes

50 FK.NELON.

aient un nioiivcnicnl plus fort et plus inpicle. Aussi ces animaux, (|uoi((ue assez pesants, s'élèvent - ils sans peine jus^iue dans les nue?., d'où ils s'clancent comme la foudre sur toute proie qui peut les nourrir. D'autres animaux ont des cornes : leur plus jurande force est dans les reins et dans le cou. Daulres ne peuvent que ruer ; chaque espèce a ses armes olfensives ou défensives, l.eurs chasses sont des espèces de guerres qu'ils font les uns contre les autres pour les besoins de la vie.

Ils ont aussi leurs règles cl leur police. L'un porte, comme la tortue, sa maison dans laquelle il est né ; l'autre bâtit la sienne , comme l'oiseau, sur les [)Ius liautcs branches des arbres , pour préserver ses petits de l'insulte des animaux qui ne sont point ailés; il pose même son nid dans les feuillages les plus épais, pour le cacher à ses ennemis. In autre, comme le castor , va bàiir jusqu'au fond des eaux d'un étang Tasile qu'il se prépare , et sait élever des digues pour le rendre inaccessible par l'inonciation. Un autre, comme la taupe, nait avec un museau si pointu et si aiguisé , qu'il perce en un moment le terrain le plus dur, pour se faire une retraite souten-ainc. Le renaid sAit creuser un terrier avec deux issues, pour

FÉ.NELOX. 51

n'ctrc point surpris, et pour éluder les piéj^es du cliasseur.

Les animaux reptiles sont d'une autre fabrique; ils se plient, ils se replient ; par les évolutions de leurs muscles, ils gravissent , ils embrassent, ils serrent, ils accrochent les corps qu'ils rencontrent; ils se glissent subtilement partout, l.eurs organes sont l»res(iue indépendants les uns des autres ; aussi viventils encore après qu'on les a coupés.

Les oiseaux, dit Cicéron , qui ont les jambes longues, ont aussi le cou long à proportion, pour pouvoir abaisser leur bec jusqu'à terre et y prendre leurs aliments. Le chameau est de même. L'éléphant dont le cou serait trop i)esant pour sa grosseur, s'il était aussi long ([uc celui du chameau, a été pourvu d'une troni[)e, qui est un tissu de nerfs et de muscles qu'il allonge, qu'il retire , (pi'il replie entons sens, pour saisir les corps, pour les enlever et pour les repousser : aussi les Latins ont-ils appelé cette trompe une main.

Certains animaux paraissent (ails pour riionime. Le chien est né pour le caresser, pour se dresser comme il lui plait, pour lui donner une image agréable de société , damilié . de lidelilé et de tendresse, pour

j;;ardcr tout ce (lu'oii lui confie, pour prendre à lu course beaucoup d'autres bètes avec ardeur, et pour les laisser ensuite à l'homme, sans en rien retenir. Le cheval et les autres animaux semljlables se trouvent sous la main (Je l'homme, pour le soulager dans son travail , et pour se charger de mille fardeaux. Ils sont nés |)Our porter, pour marcher, pour soulager l'homme dans sa faiblesse et pour obéir à tous ses mouvements. Les bœufs ont la force et la patience en partage , pour traîner la charrue et pour labourer. Les vaches donnent des luisseaux de lait. Les moutons ont , dans leur toison, un superflu qui n'est pas pour eux , et (jui se renouvelle pour inviter l'homme à les tondre toutes les années. Les chèvres mêmes fournissent un crin long, qui leur est inutile, et dont l'homme fait des ctoifes pour se couvrir. Les peaux des animaux Cournisscnt à l'homme les plus belles fourrures, dans les pays les plus éloignés du soleil. Ainsi l'Auteur de la nature a vêtu ces bêtes selon leur besoin; et leurs dépouilles servent encore ensuite d'habits aux hommes, pour les réchauffer dans ces climats glacés.

Les animaux qui n'ont presque point de poil, ont une peau très-épaisse et très-dure , comme des écailles : d'autres ont des écailles même , qui se couvrent

li'NELON. OÔ

les unes les autres comme les tuiles d'un toit, et qui s'entr'ouvreiU ou se resserrent , suivant qu'il convient à l'animal de se dilater ou de se resserrer. Ces peauK et ces écailles servent aux besoins des hommes.

Ainsi, dans la nature, non-seulement les plantes, mais encore les animaux , sont faits pour notre usage. Les bètes farouches mêmes s'apprivoisent, ou du moins craignent l'homme. Si tous les pays étaient peuplés et policés comme ils devraient l'clre , il n'y en aurait point où les hèles allacpiasscnt les hommes; on ne trouverait plus d'animaux féroces que dans les forets reculées , et on les léserverait pour exercer la hardiesse , la force et l'adresse du genre humain , par un jeu qui représenterait la guerre , sans qu'on eût jamais besoin de guerre véritable entre les nations.

Mais observez (jne les animaux nuisibles à riiommc sont les moins féconds, et (juc les i)lus utiles sont ceux qui se nmltipliiMit davantage. On tue incomparablement plus de boMifs et de moutons cpi'on ne tue d'ours et de loui)s; il y a néanmoins incomparablement moins d'ours et de Iou[)s (jue de birufs et de moulons sur la tenc. Ilcmarcpie/: encore avec Cicéroji , que les femelles de chaciue espèce ont des mamelles dont le nondjre est propoi-tionné à celui des petits

.'it FÉNELON.

qu'elles portent ordinairement. IMus elles portent de |)etits, plus la nature leur a fouiiii des sources de lait pour les allaiter.

Pendant ([uc les montons font croitre leur laine pomnous, les vers à soie nous Hlent, à l'envi , de riches étoffes , et se consument pour nous les donner. Ils se font de leurs co(iues une espèce de tombeau , où ils se renferment dans leur propre ouvraj,'e , et ils renaissent sous une figure étrangvre , pour se perpétuer.

D'un autre côté les abeilles vont recueillir avec soin le suc des fleurs odoriférantes pour en composer leur miel , et elles le rangent avec un ordre qui nous peut servir de modèle. Beaucoup d'insectes se transforment, tantôt en mouches et tantôt en vers. Si on les trouve inutiles, on doit considérer que ce qui fait j)artie du grand spectacle de la nature , et qui contribue à sa variété , n'est point saiis usage pour les hommes tranquilles et attentifs.

Qu'y a-l-il de plus beau et de plus magnifi(iue que ce grand nombre de républiques d'animaux si bien policées, et dont chaque espèce est d'une construction différente des aulies ? Tout montre combien la façon de l'ouvrier surpasse la vile matière qu'il a mise en œuvre : tout

FI-.NKLO.N. OO

m'ëloiino jusqut's aux moindres moucherons. Si on les trouve incommodes, on doitremar(iuer que l'homme a besoin de quekjues peines mêlées avec ses commodités. Il s'amollirait et il s'ouhlierait lui-même, s'il n'avait rien (jui modérât ses plaisirs, et qui exerçât sa patience.

Iiisliucl ot sagacité des auhiiaux.

Les animaux ont ce (|u'on nomme un instinct, pour s'approcher des objets utiles et pour fuir ceux qui peuvent leur nuire. Ne cherchons point en quoi consiste cet instinct; contentons-nous du simple fait, sans raisonner. I,e petit agneau sent de loin sa mère , et court au-devant délie. Le mouton est saisi d'iiorreur aux approches du loup , et s'enfuit avant que d'avoir pu le discerner. Le chien de chasse est presque infaillible pour dêcouviir par la seule odeur le cliemin du cerf. Il y a dans chaque animal un ressort impétueux qui rassemble tout-à-coup les esprits, (|ui tend tous les nerfs, qui rend toutes les jointures plus souples , (|ui augmente d'une manière incroyable , dans les périls soudains , la force . l'agilité , la vitesse et les ruses, pour fuir Tobjcl (jui le menace de sa perle. H n'est pas (juestion ici de savoir si les bêtes ont de la connaissmce : je ne piétends entrer dans aucune

riiieslioii de pliilosopliie. I.cs mouvements dont je parle sont entièrement indtMibérés , même clans la machine de l'homme. Si un homme (pii danse sur la corde raisonnait sur les règles de l'équilibre , son raisonnement lui ferait perdre l'équilibre qu'il garde merveilleusement sans raisonner, et sa raison ne lui servirait qu'à tomber par terre. Il en est de même des bètes. Dites , si vous voulez, qu'elles raisonnent comme les hommes ; en le disant , vous n'affaiblissez en rien ma preuve. Leur raisonnement ne peut jamais servira expliquer les mouvements que nous admirons le plus en elles Dira-t-on qu'elles savent les plus fines règles de la mécanique, (qu'elles observent avec une justesse si parfaite, quand il est question de courir, de sauter , de nager , de se cacher , de se replier, de dérober leur piste aux chiens, ou de se servir de la |)artie la plus forte de leur corps pour se défendre? l)ira-t-on qu'elles savent naturellement les malhémati(iues , que les hommes ignorent? Osera-t-on dire ([u'elles font avec délibération et avec science tous ces mouvements si impétueux et si justes, que les hommes mêmes font sans étude et sans y penser ? Leur donnera-t-on de la raison dans ces mouvements mêmes, où il est certain que l'homme n'en a pas?

C'est l'instinct, dira-t-on, qui conduit les bêtes. Je le veux , c'est en effet un instinct ; mais cet instinct est une sagacité cl une dextérité admirables , non dans la bote , qm ne raisonne, ni ne peut avoir alors le loisir de raisonner , mais dans la sagesse supérieure qui la conduit. Cet instinct ou cette sagesse qui pense et veille pour la bête , dans les cboscs indélibérées où elle ne pourrait ni veiller, ni penser, quand même elle serait aussi raisonnable que nous, ne peut être que la sagesse de louvrier qui a l'ait celte machine. Qu'on ne parle donc pas d'instinct . ni de nature : ces noms ne sont que de beaux noms dans la bouche de ceux qui les prononcent. H y a , dans ce (ju'ils appellent nature et instinct , un art et une industrie supérieure, dont rinvenlion humaine n'est que l'ombre. Ce qui est indubitable, c'est qu'il y a dans les b(Mes un nombre prodigieux de mouvements entièrement indélibérés, qui sont exécutés selon les plus fines règles de la mécanique. C'est la machine seule qui suit ces règles. Voilà le fait indépendant de toute pliilosophie, et le fait seul décidé. Que penserait-on d'une montre qui fuirait à propos, qui se replierait, se défendrait et échapperait, pour se conserver, quand on voudrait la rompre ? N'admirerait-on pas l'art de l'ouvrier ?

■ oOo-

Em|»iio (le l'ûine sur le corps de l'homme.

^.KMARijiEz que l'empire de mon esi)rit sur mon corps est souverain , et qu'il est néanmoins aveugle. 11 est souverain dans son étendue bornée . puisque ma simple volonté , sans effort et sans préparalion , fait mouvoir lout-à-coup immédiatement tous les meml)res de mon corps, selon les règles de cette machine. Comme l'Ecriture nous représente Dieu , qui dit , après la création de l'univers : que la lumière Soit; et elle fut; de môme la seule parole intérieure de mon àme , sans elï'ort, sans préparation, fait ce ({u'elle dit. Je dis en moi-môme cette parole si intélieurc , si simple et si momentanée : que mon corps se meuve ; et il se meut. A cette simple et intime volonté , toutes les parties de mon corps travaillent déjà , tous les nerfs sont tendus, tous les ressorts se hâtent de concourir ensemble , et toute la machine obéit ,

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rommc si cliaciin de ses organes les plus secrets enhMidait une voix souveraine et toute-puissante. Voilà sans doute la puissance la plus simple et la plus efficace (pTon puisse concevoir. Il n'y en a aucun autre exemple dans tous les êtres que nous connaissons. C'est précisément celle que les hommes persuadés de la Divinité lui attribuent dans tout l'univers. I/attribuerai-je à mon faible esprit, ou i)lutôt à la puissance qu'il a sur mon corps , qui est si différente de lui? Croirai -je que ma volonté a cet empire su- |)réme par son propre fonds, elle qui est si faible et si imparfaite ? Mais d'où vient que , [)armi tant de corps, elle n'a ce pouvoir cpie sur un seul? Nul autre corps ne se remue selon ses désirs. Qui lui a donné sur un seul corps ce qu'elle n'a sur aucun autre ? Osera-t-on encore revenir à nous alléguer le hasard? Cette puissance, qui est si souveraine, est en môme temps aveugle. Le paysan le plus ignorant sait aussi bien mouvoir son corps (pie le [)liiIosophe le mieux iiistniii de l'anatomic. I, esprit du paysan commande ;i SCS nerfs, à ses muscles, à ses tendons, à ses esprits animaux, (pi il ne connaît pas, et dont il n'a jamais ouï parler. Sans pouvoir les distinguer, et sans savoir où ils sont, il les trouve: il s'adresse précisé-

ment à ceux dont il a besoin , et il ne prend point les uns pour les autres.

Un danseur de corde ne fait que vouloir, et à l'instant les esprits coulent avec impétuosité , tantôt dans certains nerfs, et tantôt en d'autres : tous ces nerfs se tendent ou se relâchent à propos. Demandez-lui ce que c'est qu'un nerf: il n'en sait rien; demandezlui quels sont ceux qu'il a mis en mouvement , et par où il a commencé à les ébranler : il ne comprend pas même ce (jue vous voulez lui dire; il ignore profondément ce qu'il a fait dans tous les ressorts intérieurs de sa machine.

Le joueur de luth , qui connaît parfaitement toutes les cordes de son instrument , qui les voit de ses yeux, qui les touche l'une après l'autre de ses doigts, s'y méprend ; mais l'àme , qui gouverne la machine du corps humain, en meut tous les ressorts à propos , sans les voir, sans les discerner, sans en savoir ni la figure, ni la situation, ni la force; et elle ne s'y mécompte poiut. Quel prodige ! mon esprit commande à ce qu'il ne connaît point, et qui est incapable de connaissance; et il est infailliblement obéi. Que d'aveuglement! que de puissance! I/aveuglement est de l'homme; mais la puissance de qui est-elle? A qui

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ratti'ibnerons-nous , si ce n'est à celui (lui voit ce que riiomme ne voit pas. et qui t'ait en lui ce qui le surpasse? Mon âme a beau vouloir remuer les corps (|ui l'environnent . et (pi'cllc connaît très-distinctement, aucun ne se remue; elle n'a aucun pouvoir pour ébranler le moindre atome par sa volonté; il n'y a (pi'unseul corps, que quelque puissance supérieure doit lui avoir rendu propre. A l'égard de ce corps , elle n'a qu'à vouloir, et tous les ressorts de cette machine , «lui lui sont inconnus , se meuvent à propos et de concert pour lui obéir.

L'empire de l'àme sur les organes corporels se montre principalement par rapport aux images tracées dans notre cerveau. Je connais tous les corps de l'univers qui ont frappé mes sens ilepuis un graiîd nombre d'années : j'en ai des images distinctes (pii me les ie|)résentent , en sorte (|ue je crois les voir lors même qu'ils ne sont plus. .Mon cerveau ei>t comme un cabinet de peintures dont tous les tableaux se remueraient et se rangeraient au gré du maître de la maison. Les peintres, par leur art. n'atteignent jamais qu'à une ressemblance im|)arfaite . pour les portraits que j'ai dans la tête, ils sont si fidèles que c'est en les consultant ((ue j'aperçois les défauts de

62 Il'iMI.ON.

ceux des pcinlres . et que je les corrige moi-même. Ces images, plus resseml>lantes que leschefs-d'œuvres de l'art des peintres , se gravent-elles dans ma tête sans aucun art? l^st-ce un livre dont tous les caractères se soient rangés d'eux-mêmes? S'il y a de l'ait il ne vient pas de moi; car je trouve au-dedans de moi ce recueil d'images, sans avoir jamais pensé ni à les graver, ni à les mettre en ordre; mais encore toutes ces images se présentent et se retirent comme il me plaît, sans faire aucune confusion; je les appelle, elles viennent; je les renvoie, elles se renfoncent je ne sais où : elles s'assemblent ou se séparent comme je le veux. Je ne sais ni où elles demeurent , ni ce qu'elles sont : cependant je les trouve toujours prêtes.

Voilà donc deux merveilles également incompréhensibles : l'une, (jue mon cerveau soit une espèce de livre où il y ait un nombre i)resque infini d'images et de caractères, rangés avec un ordre que je nai point fait , et que le hasard n'a pu faire. Je ne lai point fait, car je n'ai jamais eu la moindre pensée ni d'écrire rien dans mon cerveau , ni d'y donner aucun ordre aux images et aux caractères que j'y traçais. La seconde merveille que je trouve dans mou

FÉNELOX. 65

cerveau , c'est de voir que mon esprit lise avec tant de facilité tout ce qu'il lui [)Iait dans ce livre intérieur; il lit des caractères qu'il ne connaît point; tous les caractères se transi)ortent , et puis reprennent leur rang pour m'obéir : j'ai une puissance comme divine sur un ouvrage que je ne connais i>oinl. Qui est-ce qui a uni mon àme à ce corps, et lui a donné tant d'em[)ire sur lui ?

D'où vient <iue des êtres si dissemblables sont si intimement unis ensemble dans l'homme? D'où vient (jue les mouvements du corps donnent si promptenient et si infailliblement certaines pensées à l'àme? Doù vient que les pensées de l'àme donnent si promptement et si infailliblement certains mouvements au corps? D'où vient (jue cette société si ré|;ulière dure soixante-dix. ou quatre-vingts ans sans aucune inierrui)lion? D'où vient que cet assemblage de deux êtres et de deux opérations si diftcrentes fait un composé si juste, que tant de gens sont tentés de croire que c'est un tout simple et indivisible? Quelle main a pu lier ces deux extrémités? Klles ne se sont point liées dclles-mèmes; la matière n'a pu faire un pacte avec l'esprit ; car elle n'a par elle-même ni pensée, ni volonté pour faire des conditions. D'un

ni FÉNEI.ON.

autre côte, l'esprit ne se souvient point d'avoir fait un pacte avec la matière , et il ne pourrait être assujetti à ce pacte, s'il l'avait oublié; s'il avait résolu librement de s'assujettir à la matière, il ne s'y assujettirait que quand il s'en souviendrait, et quand il lui plairait. Cependant il est certain (ju'il dépend malgré lui du corps, et qu'il ne peut s'en délivrer, à moins qu'il ne détruise les organes du corps par une mort violente.

Or, il est certain que cette dépendance est réciproque; rien n'est plus absolu que l'empire de l'esprit sur le corps. L'esprit veut, et tous les membres du corps se remuent à l'instant, comme s'ils étaient entraînés par les plus puissantes machines. D'un autre côté, rien n'est plus manifeste que le pouvoir du corps sur l'esprit : le corps se meut, et à l'instant l'esprit est forcé de penser avec plaisir ou avec douleur à certains objets. Quelle main également puissante sur ces deux natures si diverses a pu leur imposer le joug, et les tenir captives dans une société si exacte et si inviolable?

FÉ>KLO>. 6-5

n»' la nuiinitiuc cl du sommeil.

^^t'Y a-t-il de plus l)cau qu'une machine qui se ^fe répare et se renouvelle sans cesse elle-même? L'animal , borné dans ses forces, s'épuise bientôt par le travail; mais plus il travaille, plus il se sent pressé de se dédommager de son travail par une abondante nourriture. Les aliments lui rendent chaque jour la force qu'il a perdue; il met au-dedans de son cor[)s une substance étrangère, qui devient la sienne par une espèce de métamorphose : d'abord elle est broyée et se change en une espèce de liqueur ; puis elle se purifie, comme si on la passait par un tamis pour en sé|)arer ce cpii est trop grossier; ensuite elle parvient au centre ou foyer des esprits , où elle se subtilise et devient du sang : enfin elle coule et s'insinue par des rameaux innombrables pour arroser tous Us membres; elle se filtre dans les chairs; elle devient

66 ri-..Mi,u->.

chair elIc-inOmc; tt tant tralimeiils , de iigurcs et de couleurs si dillercntes, ne sont plus (juiine même chair. L'aUmcnt, qui clait un coips i-nanime , entretient la vie de l'animal, et de\ient l'animal même; les parties qui le composaient autiefois se sont exhalées par une insensible et continuelle transpiration. Ce qui était, il y a quatre ans, un tel cheval , n'est plus (jue de Pair ou du fumier; ce qui était alors du foin ou de l'avoine est devenu ce mt-me cheval si fier et si vigoureux : du moins il passe pour le même cheval , malgré ce changement insensible de sa substance.

A la nourriture se joint le sommeil. L'animal interrompt non-seulement tous les mou\ements extérieurs, mais encore toutes les principales opérations du dedans qui pourraient agiter et dissiper trop les esprits; il ne lui reste (jue la transpii'ation et la digestion : c'est-à-dire cpie tout mouvement (jui userait ses forces est suspendu, et que tout mouvement propre à les renouveler sexerce seul et libi-ement. Ce repos, (|ui est une espèce d'enchantement, revient toutes les nuits, pendant que les ténèbres empêchent le travail; riui est-ce qui a inventé cette suspension? Qui est-ce qui a si bien choisi les opérations qui

FÉ.NLLON. 67

(Joivont continuer; et (iiii est-ce (^111 a exclu, avec un si juste discernement . toutes celles (jui ont besoin J'èlre inlei rompues? f.e lendemain , toutes les fatigues passées sont comme anéanties; l'animal tiavaille comme s'il n'avait jamais travaille , et il a une vivacité (jui l'invite à un travail nouveau. Par ce renouvellement, les nerfs sont toujours i)leins d'esprits , les chairs sont souples , la peau demeure entière, quoiqu'elle dût ce semble s'user. [>e coips vivant de l'animal use bientôt les corps inanimés, même les plus solides, qui sont autour de lui; et il ne s'use point. i>a peau d'un cheval use plusieurs selles; la chair d'un enfant, (iuoi(iue si tendre et si délicate, use beaucoup d'habits, pendant (pi'ellc se fortifie tous les jours. Si ce renouvellement était parfait, ce serait l'inimortalité et le don d'une jeunesse éternelle ; mais ce renouvellement n'est (ju'imparfait : l'animal perd insensiblement ses forces et vieillit, parce que tout ce qui est créé doit porter la marcpie du néant d'où il est sorti , et aNoir une lin.

<>tS FÉ.NHI.ON.

fleiireuso ràiiic qni découvre Dieu dans les nieiveilles de la nature.

%^ MON Dieu, si tant d'Iioninies ne vous découvrent Bteù point dans ce beau spectacle (lue vous leur donnez de la nature entièje , ce n'est pas que vous soyez loin de nous. Chacun de nous vous touclie comme avec la main; mais les sens et les passions qu'ils excitent emportent toute l'application de l'esprit. Ainsi , Seigneur, votre lumière luit dans les ténèbres, et les ténèbres sont si épaisses qu'elles ne la comprennent pas : vous vous montrez partout, et partout les hommes distraits négligent de vous apercevoir. Toute la nature parle de vous et retentit de votre saint nom ; mais elle parle à des sourds, dont la surdité vient de ce qu'ils s'étourdissent toujours euxmêmes. Vous êtes auprès d'eux et au-dedans d'eux; mais ils sont fugitifs et errants liors d'eux-mêmes. Ils vous trouveraient, ù douce lumière! ô éternelle

lÉ.NKLO.N. (U)

beaulé, toujours ancienne et loujoiiis nouvelle! ô fonlaine des chastes délices! ù vie pure et bienheureuse de tous ceu\ i[\\ï vivent véritablement , s'ils vous cherchaient au-dedans d'eux-mêmes ! mais les impies ne vous perdent qu'en se perdant. Hélas! vos dons, qui leur montrent la main d'où ils viennent, les amusent jusqu'à les empêcher de la voir ; ils vivent de vous, et ils vivent sans penser à vous : ou plutôt ils meurent au[)rès de la vie, faute de s'en nourrir; car (picllc mort n'est-ce point de vous ignorer! Ils s'endorment dans votre sein tendre et paternel; et, pleins des songes trompeurs qui les agitent pendant leur sommeil, ils ne sentent pas la main puissante qui les porte. Si vous étiez un corps stérile, impuissant et inanimé, tel qu'une Heur qui se flétrit, une rivière (p»î coule, une maison (jui va tomber en ruine , un tableau qui n'est (ju'un amas do couleurs pour iiappcr rimagination , ou un métal inutile qui n'a qu'un |)cu déclat. ils vous apercevraient , et vous uthibueraient follement la puissance de leur donnei' ipielcpic plaisir, (juoique en elh t le plaisir ne puisse venir des choses inanimées qui ne l'ont pas , et (pie vous en .sou'z l'unique source. Si vous n'étiez donc qu'un être grossier, fragile et inanimé, qu'une masse

70 FfiMIOX.

sans vertu, qu'une oml)io de l'être, votre nature vaine occuperait leur vanile ; vous seriez un objet proportionné à leurs pensées basses et brutales : mais parce que vous êtes trop au-ckdans d'eux-mêmes, où ils ne rentrent jamais, vous leur êtes un Dieu caché; car ce fond intime d'eux-mêmes est le lieu le plus éloigné de leur vue, dans l'égarement oi\ ils sont. I. 'ombre et la beauté que vous répandez sur la face de vos créatures sont comme un voile qui vous dérobe à leurs yeux malades. Quoi donc? la lumière qui devrait les éclairer les aveugle , et les ravons du soleil même empêchent qu'ils ne raperçoiveni ! enfin, parce (juc vous êtes une vérité trop haute et trop pure pour passer par les sens grossiers; les hommes, rendus semblables aux bêles, ne iieuvent vous concevoir : comme si l'homme ne connaissait pas tous les jours la sagesse et la veitu , dont aucun de ses sens néanmoins ne peut lui rendre témoignage: car elles n'ont ni son , ni couleur, ni odeur, ni goût , ni figure, ni aucune (jualité sensible. Pourquoi donc, o mon Dieu , douter idiitôt de vous que de ces autres choses, trèsréelles et très-manifestes, dont on suppose la vérité certaine dans toutes les affaires les plus sérieuses de la vie , et lesquelles , aussi bien que vous , échap-

FÉNKLON. ' I

pont à nos faibles sons? 0 misère! ù nnit affreuse qui enveloppe les enfants d'Adam! ô monstrueuse stupidité : ù renversement de tout l'homme ! L'homme n'a des yeux que pour voir des ombres, et la vérité lui parait un fantôme : ce (|ui n'est rien est tout pour lui ; ce qui est tout ne lui semble rien. Que vois-je dans toute la nature? Dieu, Dieu partout . et encore Dieu seul. Quand je pense, Seigneur, (}ue tout l'être est en vous, vous épuisez et vous engloutissez, ô abime de vérité, toute ma pensée; je ne sais ce qiîe je deviens : tout ce <{ui n'e^t point vous disparaît , et à j)eine me rcste-t-il de quoi me trouver encore moi-même. Qui ne vous voit i>oint n'a rien vu; qui ne vous goûte |)oint n'a jamais rien senti : il est comme s'il n'était pas. sa vie entière n'est (|u'un songe. Levez-vous, Seigneui'. levez-vous! ((u'à votre nom vos ennemis se fondent comme la cire, et s'évanouissent comme la fumée. Malheur à l'Ame impie , qui. loin de vous, est sans Dieu, sans espérance, sans éternelle consolation! Déjà heureuse celle qui vous cherche, qui soupire et (|ui a soif de vous! M;(is pleinement heureuse celle sur (pii rejaillit la lumière de voire faee . dont votre main a essuyé les larmes, et dont votre amoui- a dc'jà cond)lé les dc'sirs !

Quand sera-ce, Sci|^neur ? ô beau jour sans nuage et sans fin , dont vous serez vous-même le soleil , et où vous coulerez au travers de mon cœur comme un torrent do volupté ! A cette douce espérance mes os tressaillent et s'écrient : Qui est semblable à voust Mon cœur se fond et ma chair tomi>e en défaillance , ô Dieu de mon co'ur^ et mon éternelle portion !

FÉNELO>. 73

De la relijiioii et du oulto extérieur.

^lEi a mis les hommes ensemble dans une société ^^ où ils doivent s'aimer et s'entre-secouiir; comme les enfants d'une même famille qui ont un père commun. Chaque nation n'est qu'une branche de cette famille nombreuse qui est répandue sur la face de toute la terre, l/amour de ce Père commun doit être sensible, manifeste, et inviolablement régnant dans toute cette société de ses enfants bien-aimés. Chacun d'eux ne doit jamais manquer de dire à ceux qui naissent de lui : connaisse/ le Seigneur, qui est votre père. Ces enfants de Dieu doivent publier ses bienfaits. chanter ses louanges, l'annoncer à ceux qui l'ignorent , en rappeler le souvenir à ceux (jui l'oublient. Ils ne sont sur la terre (pie pour connaître sa perleciiou et accomplir sa Nolontc; (pie pour communi(pier les uns aux autres cette science et cet amour

7i FfiNELON.

céleste. Que serait-ce si cette lainille était en société sur tout le reste, sans y être pour le culte d'un si bon père? Il faut donc qu'il y ait entre eux une société de culte de Dieu ; c'est ce qu'on nomme Religion : c'est-à-dire que tous les liomuies doivent s'instruire, s'édifier, s'ainiei- les uns les autres, pour aimer et servir le Père commun. ï.e fond de cette religion ne consiste datis aucune cérémonie extérieure ; car elle consiste toute entière dans rinlelligence du vrai, et dans l'amour du hien souverain; mais ces sentiments intérieurs ne peuvent être sincères, sans être mis comme en société parmi les hommes , par des signes certains et sensibles, il ne suffit pas de connaîtie Dieu ; il faut montrer (ju'on le connaît, et faire en sorte qu'aucun de nos frères n'ait le malheur de l'ignorer, de l'oublier. Ces signes sensibles du culte sont ce qu'on appelle /^6' cérémonies Je la religion. Ces cérémonies ne sont que des marques par lesquelles les hommes sonl convenus de s'édifier mutuellement, et de réveiller les uns dans les autres le souvenir de ce culte qui est au-dedans ; de plus , les hommes, faibles et légers, ojit souvent besoin de ces signes sensibles pour se rappeler eux-mêujes la piésencc de ce Dieu invisible qu'ils doivent aimer. Ces

lignes oiu elc institue.s avec une certaine majesté , afin de représenter mieux la grandeur du Père céleste. La plupart des hommes, dominés par leur ini-ii^ination volage, et entraînés par leurs passions, ont un pressant besoin que la majesté de ces signes, institués pour le commun culte de Dieu, frappe et saisisse leur imagination, afin que toutes leurs [)assions soient ralenties et suspendues. Voilà donc ce qu'on nomme religion, cérémonies sacrées, culte public du Dieu qui nous a créés. Le genre humain ne saurait reconnaître et aimer son Créateur sans montrer ((u'il l'aime, sans vouloir le faire aimer, sans exprimer cet amour avec une magnificence proj)ortionnée à celui qu'il aime , enfin sans s'exciter à l'amour par les signes de l'amour même. Voilà la religion qui est inséparable de la croyance du Créateur.

Donnez-moi une société d'hommes qui se regardent comme n'étant tous ensemble qu'une seule famille dont le père est au ciel; donnez-moi des hommes qui ne vivent que du seul amour de ce père céleste, qm n'aiment ni le prochain , ni eux-mêmes , que pour l'aniour de lui, et «pii ne soient qu'un cœur et mie àuïc. Dans celte divine société, n'esl-il [)as vrai ([ue

la bouclic parlera sans cesse de rabondance du cœur? Ils admireront le Très-Haut, ils aimeront le Très- Bon, ils chanteront ses louanges , ils le béniront pour tous SCS bienfaits ; ils ne se borneront pas à l'aimer, ils l'annonceront à tous les peuples de l'univers; ils >oudront redresser leurs frères, dès qu'ils les verront lentes , par l'orgueil ou par les passions grossières , d'abandonner le Bien-Aimé; gémiront de voir le moindre refroidissement de l'amour; ils passeront au-delà des mers, jusqu'au bout de la terre, pour faire connaître et aimer le Père commun aux peuples égarés qui ont oublié sa grandeur. Qu'appelez-vous un culte extérieur si celui-là n'en est pas un ? Dieu serait alors toutes choses en tous ; il serait le roi , le père, l'ami universel; il serait la loi vivante des cœurs. On ne parlerait que de lui et pour lui; il serait consulté, cru et obéi.

Là corruption du siècle présent est sans mesure.

^^^ES enfants de l'Kglise même dëchiient ses end^ trailles et la couvrent d'opprobres; on est réduit à compter comme des miracles de grâce quelques chrétiens sauvés du déluge de la corruption , et que l'ambition ne rend pas frénétiques. La multitude adore des divinités de chair et de sang, dont elle espère ce (ju'on nomme fortune. L'avarice, qui est une idolâtrie, selon saint Paul, tient le cœur asservi. On n'adore plus, comme saint Chrysostôme le remarque, des idoles d'or et d'argent ; mais l'or et l'argent mêmes sont adorés, et c'est en eux que l'on espère. Bien loin, bien loin de vendre tout, ajoute ce père, comme les premiers chrétiens , on achète sans fin : (|ue dis-je , on achète ? On acquiert aux dépens dautrui., on usurpe par artifice et par autorité. Bien loin de songer de soulager les pauvres , on en fait de

7S l'É.NKLOX.

nouveaux. Des créanciers sans nombre languissent, et sont ruinés faute d'avoir leur bien. Voyez- vous les chrétiens qui se mordent, (jui se déchirent, qui aiguisent leurs langues envenimées , et arment leurs mains pour les tremper dans le sang de leurs frères? Les voyez-vous eux-mêmes rongés par les noires fureurs de l'envie et de la vengeance ? Les voyez-vous noyés sans pudeur dans les sales plaisirs , et abrutis par des passions monstrueuses? Dieu se retire :et, dans sa colère, il les livre aux désirs de leur cœur. Ils croient tout voir, ils croient tout entendre, et ils ne voient ni n'entendent rien. Ils marchent à talons sur le bord de l'abime; l'esprit d'ivresse et de vertige les assoupit; ils mourront sans savoir ce qu'ils sont, ni qui les a faits.

Où est donc, mes frères, ce bienheureux temps des persécutions, où Tertullien disait aux persécuteurs : entrez dans les prisons , et si vous trouvez dans les fers quelqu'un qui soit accusé d'autre crime que de la confession du Seigneur Jésns, assurez-vous qu'il n'est pas chrétien; car le vrai chrétien est celui qui , marchant dans la voie droite de l'Evangile , n'est accusé que pour la Coi. Oserions-nous maintenant faire ce défi aux nations païennes . et nous sur-

FÉNKLON. 79

paîsseiU-elles en crimes? Hélas I les cliretiens sont maintenant accusés de tous les excès; que dis-je, accusés? Ils s'accusent eux-mêmes, ou plutôt ils se vantent de tous les maux. I.cur front ne sait plus lou^'ir : le vice triomphe dans les places publiques , et la vertu lionteusc va se caclier. Ce n'est plus pour éviter les louanges qu'elle se cache , c'est pour se dérober à l'insulte , à la dérision. Les bonnes œuvres sont devenues des œuvres de satan et de ténèbres, et c'est le mal qui cherche la lumière. Je vois un autre vice encore plus affreux que ce vice brutal et impudent : c'est un vice hypocrite, qui veut taire le mal avec règle, et qui prend un air de sagesse, pour autoriser sa folie. Il appelle le mal bien , et le bien mal. Il s'érige en réformateur , et rit de la simplicité des enfants de Dieu. Il ne rejette pas l'Evangile; mais sous prétexte d'éviter le zèle indiscret, il énerve ILvangile et anéantit la croix. Voilà l'iniquité (jui croit sans mesure, et ([ui montera bientôt jusqu'à son comble.

L'orgueil a rompu ses digues et inondé la terre ; toutes les conditions sont confondues; le faste s'appelle politesse; la plus toile vanité une bienséance : les insensés entraînent les sages, et les rendent sem-

blables à eux; la mode, si ruineuse par son inconstance et par ses excès capricieux , est une loi tyrannique à laquelle on sacrifie toutes les autres ; le dernier des devoirs est de payer ses dettes. Les prédicateurs n'osent plus parler pour les pauvres, à la vue d'une foule de créanciers dont les clameurs montent jusqu'au ciel. Ainsi la justice fait taire la charité; mais la justice elle-même n'est plus écoutée. Plutôt que de modérer les dépenses superflues, on refuse cruellement le nécessaire aux créanciers. La simplicité, la modestie, la frugalité, la probité exacte de nos pères, leur ingénuité, leur pudeur, passent pour des vertus rigides et austères d'un temps trop grossier. Sous prétexte de se polir, on s'est amolli pour la volupté, et endurci contre la vertu et contre l'honneur. On invente chaque jour et à l'infini de nouvelles nécessités, pour autoriser les passions les plus odieuses. Ce qui était d'un faste scandaleux dans les conditions les plus élevées, il y a quarante ans, est devenu une bienséance pour les plus médiocres. Détestable raffinement de nos jours î monstre de nos mœurs ! la misère et le luxe augmentent comme de concert ; on est prodigue de son bien , et avide de celui d'autrui. Le premier pas de la fortune est de se

FÉÎ^ELON. 81

ruiner. Qui pourrait supporter les folles hauteurs (|uc l'orgueil atfectc , et les bassesses infâmes que lintérêt fait faire? On ne connaît plus d'autre prudence que la dissimulation , plus de règle des amitiés que l'intérêt, plus de bienfaits qui puissent attacher à une personne, dès qu'on la trouve ou inutile ou ennuyeuse. ï.es hommes, gâtes jusque dans la moelle des os par les ébranlements et les enchantements des plaisirs violents et raflinés, ne trouvent plus qu'une douceur fade dans les consolations d'une vie innocente ; ils tombent dans les langueurs mortelles de l'ennui , dès <pi'ils ne sont plus animés par la fureur de quelque passion. Ksl-ce donc là êlie chrétien? Allons, allons dans d'autres terres, où nous ne soyons plus réduits à voir de tels disciples de Jésus-Christ ! ô Fvangile ! est-ce là ce que vous enseignez ?

Bonhour du clirîMion qui so «lonne à Difu.

Jr. ne vous demande qu'une seule chose, qui est de suivre simplement la pente du fond de votre co^ur pour le bien , comme vous avez suivi autrefois les passions mondaines pour le mal. Toutes les fois que vous voudrez examiner les fondements de la religion,

^i FKNT.I.ON.

VOUS reconnaîli'cz sans peine qu'on n'y peut opposer rien de solide, et que ceux qui la combattent ne le font que pour ne se point assujettir aux règles de la vertu : ainsi ils ne refusent de suivre Dieu que pour se contenter eux-mêmes. De bonne foi, est -il juste d'être si facile pour soi et si retranché contre Dieu ? Faut-il tant de délibérations pour conclure qu'il ne nous a pas faits pour nous, mais pour lui? En le servant , que hasardons-nous ? Nous ferons toutes les mêmes choses lionnôtes et innocentes que nous avons faites jusqu'ici ; nous aurons à peu près les mêmes devoirs à remplir et les mêmes peines à souffrir patiemment; mais nous y ajouterons la consolation infinie d'aimer ce qui est souverainement aimable, de travailler et de souffrir pour plaire au véritable et parfait Ami, qui tient compte des moindres choses , et qui les récompense au centuple dès cette vie par la paix qu'il répand dans le cœur. Enfin nous y ajouterons Patiente d'une vie l)ienheureuse et éternelle, en conq)araison do laquelle celle-ci n'est qu'une mort lente.

Ne raisonnez point, ou croyez votre propre cœur, à qui Dieu, si longtemps oublié, se fait sentir amoureusement malgré tant de longues infidélités ; ou du

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