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devant les juges et mené au supplice : tout à craindre des voisins, des amis, des proches; le père accuse sa fille, l'époux son épouse, le frère sa sœur. Ainsi le glaive, selon la parole de Jésus-Clirist , divise les familles La persécution un peu ralentie se rallume tantôt par la politicpie des empereurs, tantôt par la rage du peuple capricieux auquel les chrétiens sont livrés. Ainsi , quoique les édits n'ordonnent pas toujours la persécution , elle continue presque toujours par les emportements d'une populace insensée. Etrange eftet d'une injustice aveugle! Souvent une fausse clémence des empereurs défendait de rechercher les chrétiens ; mais elle ne défendait pas de les punir sitôt qu'ils étaient découverts. Quel était donc ce crime qu'on craignait de punir et qu'on n'osait épargner? Ainsi la persécution . comme certains feux mal éteints, se rallumait de moments à autres. C'est ce qui parait par je ne sais combien de familles chrétiennes, où l'on trouve de suite plusieurs générations de martyrs : nouveau genre de noblesse jusqu'alors inconnu au monde ; noblesse acquise par l'opprobre du supplice, aisdont la foi montre le prix, et dont l'Eglise chantera la gloire jus<iu'd la fin des temps. Dans les persécutions rien n'est à couvert. On traîne
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dans l'ampliitliéàtre de vénérables vieillards de près de cent ans, pour être dévorés par les bétes et pour servir de spectacle au peuple. 0 quelle indignité ! Les petits enfants, par leur âge si tendre et si innocent, ne trouvent aucune compassion; les jeunes vierges, même les plus nobles, sont le jouet de la plus cruelle impudence, et on n'épargne pas même les femmes enceintes. Mais est-ce ici une nécessité inévitable qui assujettit le peuple chrétien? Etait-il impossible de se délivrer des tyrans? Il ne fallait qu'un mot pour apaiser les persécuteurs, et pour laire disparaître tous les tourments. Que dis-je? Il ne fallait pas même parler; il suffisait, en se taisant, de donner des livres sacrés ; il suffisait d'ouvrir la main et de laisser tomber un seul grain d'encens dans le feu allumé sur l'autel des faux dieux; il suffisait de donner de l'argent pour avoir un libelle qui servait de décliarge vers les magistrats. Hélas ! à quels lâches artifices n'auriez-vous pas eu recours pour vous garantir du martyre, vous qui cherchez maintenant de honteuses subtilités et de maudits raffinements pour éluder la loi de Dieu , si peu qu'elle vous gêneî Au reste, ne croyez pas qu'on tente les confesseurs par les menaces, sans les tenter aussi
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par les promesses. Les empereurs et ceux qui ont leur autorité font reluire les espérances les plus magnifiques. Pounpioi, disaient- ils d'ordinaire aux accusés, voulez-vous vous perdre? rS'avez-vous point de honte de vivre dans cette vile secte d'hommes désespérés? Adorez les dieux de l'empire, et vous serez cumblés d'honneurs. Que n'auraient-ils point donné ces empereurs, honteux d'être vaincus par rKvangile, pour vaincre certains martyrs célèbres, pour leur faire trahir les mystères qui leur avaient été confiés ! Souvent un martyr était réduit à ne pouvoir mourir ; la mort même , qui aurait fini ses maux , s'enfuyait devant lui ; on mêlait les plaisirs avec les tourments pour amollir ceux qu'on ne pouvait vaincre : les exils , les rudes travaux , les longues prisons. les supplices lents aussi bien que les plus cruels, et dont l'appareil était le plus terrible, étaient employés, il semblait que la rage de l'enfer animât les hommes pour inventer de nouvelles douleurs et des moits inconnues à la nature. Que disiez-vous alors , ù hommes dignes d'être éprouvés comme l'or dans la fournaise ardente; que disiezvous ? Jn fiiiia chrétien; et encore? Je i^ui s chrétien: c'était souvent leur unique réponse. On leur demaii-
daii le nom de leurs pasteurs et des autres fidèles : nous n'avons garde , répondaient-ils, d'accuser ceux «jui servent Dieu. J'entends saint Poiycarpe qui dit aux persécuteurs : pourquoi abandonnerais-je un si bon maître que je sers depuis plus de quatre-vingts ans? J'entends la sentence prononcée à saint Cyprien : Que Cyprien ait la tôle tranchée. Il répond : Dm gratins, et paie le bourreau. Bien plus, je vois de simples femmes , l'une qui emporte son fils mourant pour le mettre avec les autres sur le bûcher, de peur qu'il ne vive et qu'il ne soit privé de la couronne ; l'autre qui court hors de la ville d'Antioche avec ses petits enfants qu'elle mène par la main. Où allezvous, lui dit-on, avec tant de hâte? Je cours, ditelle , vers le faubourg où j'apprends qu'on martyrise les chrétiens , de peur qu'on ne meure pour Jésus - Christ sans moi et sans les miens.
Mais admirez la patience des saints. Ce ne peut pas être la crainte qui les retient : car qui ne craint point la mort est au-dessus de tout, ils ne craignent point de mourir; mais ib craigneni. qu'il ne leur échappe une seule parole d'aigreur ou d'impatience. Vrais disciples d'un maître qui a prié pour ses persécuteurs , jamais ils ne disent un mot qui tende à la
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menace ou à la sédition. « Nous ne vous crnignons point, disait Tertuilien au\ empereurs, et vous n'avez pas sujet de nous craindre ; nous remplissons vos villes el vos provinces, tout, excepté vos temples, où nous ne daiij^nons pas entrer: si nous vous quittions, votre empire serait un désert. » Les léi^ions entières des chrétiens se laissent exterminer sans se plaindre. L'armée de Julien est toute chrétienne , comme il parut après sa mort, lorsque Jovien fut couronné; elle peut tout, mais elle ne sait que soutfrir, et elle obéit à un persécuteur apostat.
II faut s'apitroclifi' des ivliqiios des martyrs avec un cœur pur.
QiEvois-je, mes frères? Quelle foule de cliréliens qui approchent du martyr, non pas avec un cœur plein du désir du martyre, mais avec une conscience aussi corrompue que celle des persécuteurs! 0 chrétiens, mes frères, voulez-vous encore affliger cette cendre , qui n'est pas insensible à ce que la foi souffre, et à l'opprobre que vous faites à l'Evangile? N'entendez-vous pas cette voix secrète du martyr, qui vous dit intérieurement : qu'ètes-vous venus faire ici ? Osez-vous apporter une foi vaine et superstitieuse aux pieds de ces ossements Ils sont inanimés, ils n'ont
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aucune vertu pour vous, ils n'ont plus aucun sentiment (jue pour vous abhorrer. Allez , allez loin de ces lieux où la foi seule doit entrer. Si vous cherchez des cendres , honorez celles des grands pécheurs que vous imitez ; honorez ces affreux cadavres que l'ambition, rinipureté, la vengeance et l'avarice ont agités pendant leur vie, et qui sont vos modèles. Allez sur ces corps malheureux dévoués à l'étang de soufre et de feu dont la fumée monte jusqu'aux siècles des siècles ; allez-y recueillir jusqu'aux dernières étincelles d'une rtamme impure dont votre cœur cherche à s'embraser : allez dans cette poussière des tombeaux des pécheurs , où leurs vices , qui ont pénétré jusqu'à la moelle de leurs os, dorment avec eux : mais laissez reposer en paix, parmi les vœux des fidèles et des âmes saintes , les cendres de celui qui n'est mort dans les tourments que pour ne vivre pas comme vous vivez.
0 combien d'hommes s'imaginent , par une erreur grossière, qu'ils sauraient mieux mourir que vivre pour Jésus-Christ ! ils feraient l'un aussi mal que l'autre. Ils sont lâches dans les petites tentations; ils sont mous dans les plaisirs : comment pourraientils être constants et invincibles dans les douleurs?
Ils ne peuvent sacrifier à Dieu un plaisir honteux d'un moment, un vil intérêt qu'ils n'oseraient nommer, une ombre , une fumée de réputation qui s'évanouit; et ils lui donneraient leur sang, leur vie, et tout avec elle? 0 hommes lâches, taisez-vous; la foi ne peut attendre rien de vous. Une froide raillerie vous fait rougir de l'Evangile, et vous seriez victorieux des opprobres et des tourments. Non , non , taisez-vous, encore une fois; la foi ne peut attendre rien de vous qui soit digne d'elle ; vos mœurs et vos sentiments ne promettent que l'apostasie ; et , sans attendre la persécution , ne démentez-vous pas déjà votre foi?
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Le chrélien doit soupirer sans cesse après l'autre vie.
m\jE ceux qui ne connaissent et n'espèrent rien Û au-delà de cette vie misérable y soient attachés, c'est un effet naturel de leur amour-propre. Mais que des chrétiens , à qui Dieu a fait des promesses si grandes et si précieuses pour la vie future, comme parle saint Pierre ; à qui sont ouvertes les voies à une vie nouvelle; mais que des chrétiens, qui doivent regarder ce monde comme un lieu d'exil , de misère et de tentation , manquent de courage pour se détacher des amusements de leur pèlerinage, et pour soupirer après les biens immenses de leur patrie, c'est une bassesse d'âme qui dément et qui déshonore leur foi. Quoi! des hommes destinés à jouir avec Jésus-Christ d'une gloire et d'une félicité éternelles, ne se laisseront jamais toucher à tant de grandeurs qui leur sont préparées ! abrutis , stupides , ensevelis
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dans l'amour des choses sensibles, ils feront leur capital des biens grossiers, fragiles, imaginaires de cette vie, et le paradis ne sera que leur pis aller! Quoi î ce ne sera que dans l'extrémité d'une maladie incurable qu'ils voudront bien accepter, faute de mieux , le royaume du ciel , parce qu'ils sentiront alors que tout ce qui les amusait sur la terre leur échappe pour jamais! Est-ce ainsi donc que nous demandons chaque jour à Dieu , notre Père , l'avènement de son règne, que nous craignons néanmoins et que nous voulons toujours différer? Quelle mauvaise foi ! quelle espèce de division dans notre prière! Est-ce ainsi que nous préférons le ciel à la terre, l'éternité aux choses présentes, Jésus-Christ au monde? Est-ce ainsi que nous l'aimons , ce Sauveur si aimable, nous qui voudrions vivre toujours d'une vie animale et ne le voir jamais? Son royaume , que nous devrions acheter par tant de soupirs, par tant de travaux et par tant de victoires , et que nous n'achèterions jamais trop cher, nous sera-t-il donné à si vil prix? Nous sera-t-il donné pour rien, malgré nous-mêmes? Faudra-t-il qu'il nous force à le recevoir, nous qui craignons d en jouir trop tôt, et qui voudrions n'en jouir jamais, pourvu qu'il nous laissât croupir dans
celte boue dont nous sommes comme ensorcelés? Non, non; ce don céleste serait prodigué et avili, si Dieu l'accordait à des âmes si indignes de le recevoir. Peut-il moins demander de nous, que de vouloir que nous désirions les biens inestimables qu'il nous veut donner; et pouvons-nous les désirer, sans comprendre que c'est la mort, comme dit saint Paul, qui nous revêtira de toutes choses.
De ceux qui se moquent de la piété.
Quels discours viennent chaque jour frapper mes oreilles et déchirer mon cœur ? J'entends, j'entends qu'on se moque de la piété ! dans un royaume où le prince veut faire régner Jésus-Christ, la vérité souffre encore violence. Les faibles rougissent de l'Evangile, comme du temps du paganisme. On insulte aux âmes touchées , et on leur demande , comme à David : où est votre Dieu ?
Qui êtes-vous , ô hommes profanes qui riez ainsi , lorsque vous voyez un pécheur renouvelé en Jésus - Christ, qui va contre le torrent de toutes ses passions? Quoi donc ! vous ne sauriez souffrir qu'on se déclare hautement pour le Dieu qui nous a créés ! Selon vous , c'est une faiblesse que de craindre sa
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justice éternelle et toute-puissante^ et que de n'être pas ingrat à ses bontés. Selon vous, c'est une folie que de vivre selon la foi, dans l'espérance d'une vie clernellenient bienheureuse. Qui étesvous donc, ô hommes qui vous jouez ainsi de la religion , aussi bien que des hommes qui la veulent suivre? Étesvous d'une autre religion ? N'en croyez-vous aucune? Allez donc hors de nos églises, loin de nos mystères, vivre sans espérance, sans Sauveur, sans Dieu. Allez où votre désespoir impie et brutal vous va précipiter. Mais, hélas! qui pourrait le croire? Vous êtes clircliens , et vous avez promis de renoncer au monde et à ses pompes, de porter la croix avec Jésus-Christ, cl de mépriser tout ce qui se voit , pour aspirer à ce qu'on ne voit pas. Encore une fois, vous l'avez promis, vous n'oseriez nier votre promesse, vous n'oseriez renoncer au salut; vous tremblez, quand la mort prochaine vous montre l'abime qui s'ouvre à vos pieds. Malheureux ! insensés ! vous voulez qu'on vous croie sages, et vous traitez de fous ceux qui, espérant des biens auxcpiels vous ne prétendez pas renoncer, travaillent à s'en rendre dignes ! 0 renversement du sens humain ! ô folie monstrueuse î 6 démons, vous les possédez : ce n'est pas eux cpii
parlent; et, quand ils ne songent qu'à rire, c'est vous qui blasphémez en eux.
Contre riiypocrisic et la dissimulation.
Le temps démasque les hypocrites, et ils se démentent toujours par quelque côté. Ils ne sont hypocrites que pour jouir du fruit de leur hypocrisie ; ou leur vie est molle et amusée, ou leur conduite est intéressée et ambitieuse. On les voit se ménager, flatter, faire divers personnages. La sincère vertu est simple, unie, sans empressement, sans mystère; elle ne se hausse ni se baisse; elle n'est jalouse ni de réputation ni de succès. Elle fait le moins mal qu'elle peut; elle se laisse juger, et se tait; elle est contente de peu; elle n'a ni cabale, ni dessein, ni prétention. Prenez-la, laissez-la, elle est toujours la môme. L'hypocrisie peut imiter tout cela, mais très-grossièiemcnt. Quand on s'y trompe, c'est ou défaut d'attention , ou défaut d'expérience de la véritable vertu. Des gens qui ne se connaissent point en diamants, ou qui ne les regardent pas d'assez près, peuvent en prendre de faux, comme s'ils étaient lins; mais il est pourtant vrai qu'il y en a de fins, et qu'il n'est point impossible de les discerner. Ce
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qui est vrai, c'est que, pour se confier aux gens qui paraissent vertueux , il faut avoir reconnu en eux une conduite simple, solide , constante et éprouvée dans les dangers , éloignée de toute affectation , mais ferme et vigoureuse dans l'essentiel
La principale prudence consiste à parler peu , à se défier bien plus de soi que des autres, mais point à faire des discours faux et des personnages brouillons. La droiture de conduite et la réputation universelle de probité attirent plus de contiance et d'estime, et par conséquent à la longue plus d'avantages, même temporels, que les voies détournées. Combien cette probité judicieuse distingue-t-clle une personne , ne la rend-elle pas propre aux plus grandes choses !
Quand on ne veut que ce qu'on doit vouloir, on le désire ouvertement, et on le cherche par des voies droites avec modération. Qu'y a-t-il de plus doux et de plus commode que d'être sincère, toujours tranquille, d'accord avec soi-même, n'ayant rien à craindre, ni à inventer? Au lieu qu'une personne dissimulée est toujours dans l'agitation , dans les remords, dans le danger, dans la déplorable nécessité de couvrir une finesse par cent autres.
Avec toutes ces inquétudes honteuses , les esprits artificieux n'évitent jamais l'inconvénient qu'ils fuient : tôt ou tard ils passent pour ce qu'ils sont. Si le monde est leur dupe pour quelque action détachée, il ne l'est pas sur le gros de leur vie, on les devine toujours par quelque endroit : souvent même ils sont dupes de ceux qu'ils veulent tromper; car on fait semblant de se laisser éblouir par eux , et ils se croient estimés , quoiqu'on les méprise. Mais au moins ils ne se garantissent pas des soupçons : et qu'y a-t-il de plus contraire aux avantages qu'un amour-propre sage doit chercher , que de se voir toujours suspect ?
De la simplicité , du bon esprit et de !a réserve dans les jugements.
La simplicité est une droiture de l'àme qui retranche tout retour inutile sur elle-même et sur ses actions. Elle est différente delà sincérité. La sincérité est une vertu au-dessous de la simplicité ! On voit beaucoup de gens qui sont sincères sans être simples : ils ne disent rien qu'ils ne croient vrai; ils ne veulent passer que pour ce qu'ils sont; mais ils craignent sans cesse de passer pour ce qu'ils ne sont
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pas; ils sont toujours à s'ctudier eux-mêmes,^ compasscr toutes leurs paroles et toutes leurs pensées , et à repasser tout ce qu'ils ont fait dans la crainte d'avoir trop fait ou trop dit. Ces gens-là sont sincères; mais ils ne sont pas simples : ils ne sont point à leur aise avec eux : on n'y trouve rien d'aisé, rien de libre, rien d'ingénu, licn de naturel; on aimerait mieux des gens moins réguliers et plus imparfaits , qui fussent moins composés. Voilà le goût des hommes , et celui de Dieu est de même : il veut des âmes qui ne soient point occupées d'elles, et comme toujours au miroir pour se composer.
11 faut être comme si on lisait dans un livre la volonté de Dieu à toutes les heures du jour, pour l'accomplir sans trouble , ni inquiétude. Un bon domestique suit son maître à droite , à gauche , vite et lentement; il descend, il monte; il sort, il rentre : tout lui est indilïérent, pourvu qu'il obéisse. C'est ainsi (juc nous devons être sans cesse dans la main de Dieu. Il n'y a (pic la volonté propre qui est raidc , embarrassée et dans le découragement. C'est elle (pii manque de temps [)Our tout, et qui ne s'en laisse pas pour le principal , en le laissant absorber par les minuties. Il suflit de préférer ce
qui est préférable, de commencer par là, de ne s'amuser point , de ne traîner pas dans l'action , de prendre chaque chose par le gros, de trancher nettement, et d'aimer mieux que le total aille imparfaitement , que de le laisser en arrière par la vaine espérance de le faire aller plus régulièrement.
En toutes choses jugez le moins que vous pourrez. C'est une voie bien simple que de retrancher toute décision qui ne nous est pas nécessaire. Ce n'est pas une irrésolution ; c'est une défiance simple et un détachement pratique de notre propre sens , qui s'étend à tout, même aux choses les plus communes. Alors on croit ce qu'il faut croire , et on agit selon le besoin , avec une détermination simple et sans confiance en soi par réflexion. Hors du besoin on ne juge point , et on laisse passer devant ses yeux toutes les apparences et les raisons de croire ; mais on est si vide de soi et de son propre sens , qu'on est toujours prêt à recevoir d'autrui , à croire qu'on se trompe , et à revenir sur ses pas en petit enfant que sa mère ramène par la main. C'est ce vide de l'esprit et cette docilité d'enfant que je vous souhaite. Elle mettra la paix dans votre cœur, et entre vous et votre prochain.
La dissipation ouvre le cœur aux attaques de l'ennemi do notre
salut.
Que vois-je , que vois-je de tous côtés , mes frères , sinon des chrétiens aliénés de la voie de Dieu? L'Esprit de prière n'est plus sur la terre. Où est-ce que nous le trouverons? Sera-ce dans ces hommes si pleins d'eux-mêmes et du monde, qu'ils sont toujours vides de Dieu ? Quel est donc le grand péché qui est la source de tous les autres , et qui couvre la face de la terre d'un déluge de maux? Vous me direz, c'est l'impureté , c'est l'avarice , c'est l'ambition. Non , non , M. F. , c'est la dissipation seule qui produit ces crimes et tous les autres. 11 n'y a plus d'hommes sur la terre qui pense, retiré en lui-même au fond de son cœur. Non, non, il n'y en a plus. Tous pensent selon que la vanité égare leurs pensées ; tous pensent hors d'euxmêmes , et le plus loin d'eux qu'il leur est possible. Quelques-uns s'appliquent à régler leurs mœurs; mais c'est commencer l'ouvrage par le dehors ; mais c'est couper les branches du vice, et laisser la tige qui repousse toujours. Voulez-vous couper la racine? Rentrez au-dcdans de vous-mêmes , réglez vos pensées et vos attèctions , bientôt vos mœurs se régleront
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comme d'elles-mêmes. Attaquez cette dissipation , qui ne saurait être innocente , puisqu'elle ouvre votre cœur, comme une place démantelée, à toutes les attaques de l'ennemi. Ne me dites pas : je récite des prières. Est-ce le sacrifice de votre cœur, ou celui de vos lèvres que Dieu demande? 0 Juifs, qui portez indignement le nom de chrétiens ! si la prière inférieure ne se joint aux paroles que vous prononcez , votre prière est superstitieuse, et vous n'êtes point adorateurs en esprit et en vérité. Vous ne priez pas, mais vous récitez des prières, comme dit saint Augustin : voulez-vous que Dieu vous écoute , si vous ne vous écoutez pas vous-mêmes ?
De l'amilié ; comment on doit reprendre les défauts de ses amis.
Il faut choisir les vrais amis avec de grandes précautions, et par conséquent se borner à un fort petit nombre. Point d'ami intime qui ne craigne Dieu , et que les pures maximes de religion ne gouvernent en tout; autrement il vous perdra, quelque bonté de cœur qu'il ait. Choisissez, autant que vous pouvez, vos amis dans un âge un peu au-dessus du vôtre : vous en mûrirez plus promptement. A l'égard des vrais et intimes amis , un cœur ouvert ; rien pour eux
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(le secret que le secret d'aiitrui , excepté dans les choses où vous pourriez craindre qu'ils ne fussent préoccupes.
Soyez chaud, désintéressé, fidèle, effectif, constant dans lamilié; mais jamais aveugle sur les défauts et sur les divers degrés du mérite de vos amis : qu'ils vous trouvent au besoin , et que leurs malheurs ne vous refroidissent jamais.
Les avis qu'on donne ne blessent d'ordinaire qu'à cause qu'on les donne comme certainement vrais. Il ne faut ni juger , ni vouloir être cru. Il faut dire ce qu'on pense , non avec autorité , et comptant qu'une personne aura tort si elle ne se laisse corriger, mais simplement pour décharger son cœur , pour n'user point d'une réserve contraire à la simplicité , pour ne manquer pas à une personne qu'on aime , mais sans préférer nos lumières aux siennes, comptant qu'on peut facilement se tromper, et se scandaliser mal à propos, enfin étant aussi content de n'être pas cru, si on dit mal, que d'être cru, si on dit bien. Quand on donne des avis avec ces disiiositions, on les donne doucement , et on les fait aimer. S'ils sont vrais, ils entrent pou-à-pcu dans le cœur de la personne qui en a besoin, et y portent la grâce avec
eux ; s'ils ne sont pas vrais, on se désabuse avec plaisir soi-même, et on reconnaît qu'on avait pris, en tout ou en partie , certaines choses extérieures autrement qu'elles ne doivent être prises.
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Exhortation au duc de Bourgogne k imiter saint Louis.
©^NFANT de saint Louis , imitez votre père , soyez , î^ comme lui, doux, liumain , accessible, affable, compatissant et libéral. Que votre grandeur ne vous empêche jamais de descendre avec bonté jusqu'aux plus petits, pour vous mettre en leur place , et que celte bonté n'affaiblisse jamais ni votre autorité, ni leur respect. Etudiez sans cesse les hommes; apprenez à vous en servir sans vous livrer à eux. Allez chercher le vrai mérite jusqu'au bout du monde : d'ordinaire, il demeure modeste et reculé. La vertu ne perce point la foule; elle n'a ni avidité, ni empressement; elle se laisse oublier. Ne vous laissez point obséder par des esprits flatteurs et insinuants : faites sentir que vous n'aimez ni les louanges, ni les bassesses. Ne montrez de la confiance qu'à ceux qui ont le courage de vous contredire dans le besoin avec res-
pect , et qui aiment mieux votre réputation que votre faveur. La force et la sagesse de saint Louis vous seront données, si vous les demandez en reconnaissant humblement votre faiblesse et votre impuissance. Il est temps que vous montriez au monde une maturité et une vigueur d'esprit proportionnées au besoin présent. Saint Louis , à votre âge , était déjà les délices des bons et la terreur des méchants. Laissez donc tous les amusements de l'âge passé : faites voir que vous pensez et que vous sentez tout ce que vous devez penser et sentir. Il faut que les bons vous aiment, que les méchants vous craignent, et que tous vous estiment. Hàtez-vous de vous corriger , pour travailler utilement à corriger les autres.
La piété n'a rien de faible , ni de triste , ni de gêné : elle élargit le cœur ; elle est simple et aimable ; elle se fait tout à tous pour les gagner tous. Le royaume de Dieu ne consiste point dans une scrupuleuse observation des i)etites formalités ; il consiste pour chacun dans les vertus propres à son état. Un grand prince ne doit point servir Dieu de la môme façon qu'un solitaire ou qu'un simple particulier.
Saint Louis s'est sanctifié en grand roi. Il était in- .Irépide à la guerre , décisif dans les conseils , supé-
rieur aux autres hommes par la noblesse de ses sentiments, sans hauteur, sans présomption, sans dureté. Il suivait en tout les véritables intérêts de sa nation , dont il était autant le père que le roi. Il voyait tout de ses propres yeux dans les affaires principales. Il était appliqué, prévoyant, modéré, droit et ferme dans les négociations, en sorte que les étrangers ne se liaient pas moins à lui que ses propres sujets. Jamais prince ne fut plus sage pour policer les peuples, et pour les rendre tout ensemble bons et heureux. Il aimait avec tendresse et confiance tous ceux qu'il devait aimer; mais il était ferme pour corriger ceux qu'il aimait le plus, quand ils avaient tort. Il était noble et magnifique selon les mœurs de son temps, mais sans faste et sans luxe. Sa dépense, qui était grande, se faisait avec tant d'ordre, qu'elle ne l'empêchait pas de dégager tout son domaine.
Longtemps après sa mort on se souvenait encore avec attendrissement de son règne , comme de celui qui devait servir de modèle aux autres pour tous les siècles à venir. On ne parlait que des poids, des mesures, des monnaies, des coutumes ; des lois, de la police du règne du bon roi saint Louis. On croyait ne pouvoir mieux faire, que de ramener tout à cette
règle. Soyez l'hcrilier de ses vertus avant que de l'être de sa couronne. Invoquez-le avec confiance dans vos besoins. Souvenez-vous que son sang coule dans vos veines , et que l'esprit de foi qui l'a sanctifié doit être la vie de votre cœur. Il vous regarde du haut du ciel , où il prie vour vous , et où il veut que vous régniez un jour en Dieu avec lui. Unissez voire cœur au sien : Conserva^ fili mi, prœcepta patris tui.
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Saint Bernard donne le coup mortel au schisme du xii" siècle.
gs^ANS le douzième siècle de l'Eglise , Dieu iriitë SM contre les liommes avait frappé de sa verge de fer les pasteurs de son peuple; le troupeau languissait loin des pâturages , à la merci des loups dévorants. L'anti-papc Anaclet allume un feu qui court de royaume en royaume, et rien ne peut l'éteindre. Innocent ii , choisi pour ses vertus , succombe , et se sauve à Pise. Les nations flottantes ne savent où est le vrai pasteur. L'Eglise de France , assemblée à Etampcs , ne voit que Bernard qui en puisse décider, et elle attend que Dieu parlera par sa bouche. En effet, éclairé par lui , elle tend les bras et ouvre son sein au vrai pontife fugitif. Aussitôt je vois Bernard ranimer, par la vigueur de ses conseils, le pape et les cardinaux j ramener à l'unité, par ses douces insinuations, le roi d'Angleterre; arrêter, par l'autorité
de sa vertu, l'empereur Clolaire , qui veut profiter du trouble pour renouveler sa prétention des investitures; engager même ce prince à amener Innocent à Rome , pour détrôner le superbe Anaclet; faire tenir un concile à Pise, où tout l'Occident, d'une seule voix, excommunia l'anli-pape ; enfin vaincre la ville de Milan, obstinée dans le schisme , en déployant sur elle par ses miracles toute la vertu du Très-Haut. Ainsi parle, ainsi agit l'homme de Dieu, quand Dieu l'envoie.
Et toi, fier duc d'Aquitaine, qui soutiens encore de tes puissantes mains le schisme penchant à sa ruine, tu seras toi-même comme un nouveau Saul , abattu et prosterné pour être converti. Tu frémis , tu ne respires contre les saints que sang et que carnage ! En vain tu fuis la conférence de l'homme de Dieu ; en vain tu persécutes les pasteurs , tu tomberas. Arrête ! voici Bernard qui vient à toi avec l'Eucharistie dans ses mains ! Je vois son visage enflammé , j'entends sa voix terrible !... Ecoulons, mes frères, ce qu'il lui dit:
« Toute l'Eglise vous a conjuré, et vous avez rejeté ses larmes. Voici le Fils de la Yiergo, chef de l'Eglise que vous outragez ! Le voici , voire Juge , devant qui tout fléchit le genou, dans le ciel , sur la terre, et jusqu'aux enfers ! Le voici , votre Juge , qui tient votre
àme dans ses mains : le mcprisercz-vous aussi ?» A ce coup foudroyant, le persécuteur tombe aux pieds de Bernard , et l'on ne peut le relever; ce lion rugissant devient un agneau.
Hâtons -nous, mes frères, de suivre notre saint Bernard , comme un éclair , perce de l'Orient jusqu'à l'Occident : le voilà déjà jusqu'aux extrémités de l'Italie. En passant à Rome, il a donne le coup mortel au schisme naissant. Les justes y sont consolés, les égarés reviennent sur leurs pas , l'édifice d'orgueil et de confusion est sape par les fondements. Roger, roi de Sicile, par lequel le schisme respire encore, veut faire conférer , à Salerne, Bernard avec Pierre de Pise , profond jurisconsulte et grand orateur, attaché au parti d'Anaclet. Discours insinuants et persuasifs de la sagesse humaine , vous ne pouvez rien contre la vérité de Dieu. Le prince endurci comme Pharaon , sera vaincu dans une bataille , selon la prédiction de Bernard ; et Pierre de Pise, frappé par la voix de l'homme de Dieu, viendra humble et tremblant ajix pieds du vrai pasteur qu'il a méconnu. C'en est fait , mes frères, c'en est fait, les dernières étincelles d'une llamme qui avait volé dans toute l'Europe, s'éteignent; tout est fait, un seul pasteur,
un seul troupeau ; et Bernard , qui avait travaillé sept ans à la réunion , partit de Rome cinq jours après qu'elle fut consommée , pour rentrer dans la solitude.
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De l'éloquence du nouveau Testament.
^^A. simplicité du style du nouveau Testament est ê^ tout-à-fait du goût antique ; elle est conforme et à Moïse et aux prophètes, dont Jésus-Christ prend assez souvent les expressions. Mais, quoique simple et familier , il est sublime et figuré en bien des endroits. Il serait aisé de montrer en détail, les livres à la main, que nous n'avons point de prédicateur, en notre siècle, qui ait été aussi figuré en ses sermons les plus préparés, que Jésus-Christ l'a été dans ses prédications populaires. Je ne parle point de ses discours rapportés par saint Jean, où tout est presque sensiblement divin ; je parle de ses discours les plus familiers , écrits par les autres évangélistes. Les apôtres ont écrit de môme , avec cette différence, que Jésus- Christ, maître de sa doctrine, la distribue tranquillement : il dit ce qui lui plait,ct il le dit sans aucun
effort. Il parle du royaume et de la gloire célestes, comme de la maison de son Père. Toutes ces grandeurs qui nous étonnent lui sont naturelles; il y est né, et il ne dit que ce qu'il voit, comme il nous l'assure lui-même. Au contraire, les apôtres succombent sous le poids des vérités qui leur sont révélées ; ils ne peuvent exprimer tout ce quils conçoivent : les paroles leur manquent. De là viennent ces transpositions , ces expressions confuses , ces liaisons de discours qui ne peuvent finir. Toute cette irrégularité de style marque , dans saint Paul et dans les autres apôtres, que l'esprit de Dieu entraînait le leur. Mais , nonobstant tous ces petits désordres pour la diction, tout y est noble, vif et touchant. Pour V Apocalypse j, on y trouve la même magnificence et le môme enthousiasme que dans les prophètes. Les expressions sont souvent les mômes, et quelquefois ce rapport fait qu'ils s'aident mutuellement à être entendus. Vous voyez donc que l'éloquence n'appartient pas seulement aux livres de l'ancien Testament, mais qu'elle se trouve aussi dans le nonveau.
Des Pères de l'Eglise et de leur éloquence. C'ÉTAIENT des esprits très-élevés , de grandes âmes
FÉXELON. oGO
pleines de sentiments héroïques , des gens qui avaient une expérience merveilleuse des hommes, qui avaient acquis une grande autorité et une grande facilité de parler. On voit même qu'ils étaient très-polis, c'està-dire parfaitement instruits de toutes les bienséances, soit pour écrire , soit pour parler en public , soit pour converser familièrement, soit pour remplir toutes les fonctions de la vie civile. Sans doute tout cela devait les rendre fort éloquents, et fort propres à gagner les hommes. Aussi trouve-t-on dans leurs écrits une politesse, non-seulement de paroles, mais de sentiments et de mœurs , qu'on ne trouve point dans les écrivains des siècles suivants. Cette politesse qui s'accorde très bien avec la simplicité , et qui les rendait gracieux et insinuants , faisait de grands effets pour la religion. C'est ce qu'on ne saurait trop étudier en eux. Je ne puis me résoudre à finir cet article sans dire un mot de l'éloquence des Pères. Certaines personnes éclairées ne leur font pas une exacte justice. On en juge par quelque métaphore dure de Tertullien, par (piolque période enflée de saint Cyprien , par quelque endroit obscur de saint Ambroise, par quelque antithèse subtile et rimée de saint Augustin, par quelques jeux de mots de saint Pierre Chrysologue.
mais il faut avoir égard au goût dépravé des temps où les Pères ont vécu. Le goût commençait à se gâter à Rome, peu de temps après celui d'Auguste. Juvénal a moins de délicatesse qu'Horace ; Sénèque le tragique et Lucain ont une enflure choquante. Rome tombait; les études d'Athènes même étaient déchues , quand saint Basile et saint Grégoire de Nazianze y allèrent. Les raffinements d'esprit y avaient prévalu. Les Pères instruits par les mauvais rhéteurs de leur temps, étaient entraînés dans le préjugé universel ; c'est à quoi les sages mômes ne résistent presque jamais. On ne croyait pas qu'il fût permis de parler d'une façon simple et naturelle. Le monde était, pour la parole, dans l'état où il serait pour les habits, si personne n'osait paraître vctu d'une belle étoffe, sans la charger de la plus épaisse broderie. Suivant cette mode, il ne fallait point parler, il fallait déclamer. Mais, si l'on veut avoir la patience d'examiner les écrits des Pères , on y Verra des choses d'un grand prix. Saint Cyprien a une magnanimité et une véhémence qui ressemble à celle de Démosthène. On trouve dans saint Chrysostôme un jugement exquis, des images nobles, une morale sensible et aimable. Saint Augustin est tout ensemble sublime et populaire ; il remonte aux plus
hauts principes par les tours les plus familiers ; il interroge, il se fait interroger, il répond, c'est une conversation entre lui et son auditeur; les comparaisons viennent à propos dissiper tous les doutes ; nous l'avons vu descendre jusqu'aux dernières grossièretés de la populace , pour la redresser. Saint Bernard a été un prodige dans un siècle barbare : on trouve en lui de la délicatesse , de l'élévation , du tour, (le la tendresse et de la véhémence. On est étonné de tout ce qu'il y a de beau et de grand dans les Pères, quand on connaît les siècles où ils ont écrit.
Pères de l'Eglise latine.
Il y a des choses très-estimables dans Tertullien. La grandeur des sentiments est souvent admirable : d'ailleurs il faut le lire pour certains principes sur la tradition, pour les faits d'histoire^ et pour la discipline de son temps. Mais pour son style , je n'ai garde de le défendre : il a beaucoup de pensées fausses et obscures, beaucoup de métaphores dures et entortillées. Ce qui est mauvais en lui est ce que la plupart des lecteurs y cherchent le plus. 11 faudrait donc bien se garder d'imiter ses pensées et son style ; mais on
devrait tirer de ses ouvrages ses grands sentiments et la connaissance de l'antiquité.
Saint Cijpnen est aussi bien enflé : on ne pouvait guère être autrement dans son siècle et dans son pays. Mais quoique son style et sa diction sentent l'enflure de son temps et la dureté africaine, il a pourtant beaucoup de force et d'éloquence. On voit partout une grande àme, une âme éloquente, qui exprime ses sentiments d'une manière noble et touchante : on y trouve en quelques endroits des ornements aff'ectés , par exemple , dans l'épître à Donat , que saint Augustin cite néanmoins comme une épître pleine d'éloquence. Ce Père dit que Dieu a permis que ces traits d'une éloquence affectée aient échappé à saint Cyprien, pour apprendre à la postérité combien l'exactitude chrétienne a châtié dans tout le reste de ses ouvrages ce qu'il y avait d'ornements superflus dans le style de cet orateur, et qu'elle Ta réduit dans les bornes d'une éloquence plus grave et plus modeste.
Saint Augustin n'a pas été un orateur parfait ; mais cela n'empêche pas qu'il n'ait eu un grand talent pour la persuasion. C'est un homme qui raisonne avec une force singulière, qui est plein d'idées nobles , qui connaît le fond du cœur de riiorame, qui est
poli et attentif à garder, dans tous ses discours , la plus étroite bienséance ; qui s'exprime enfin presque toujours d'une manière tendre, affectueuse et insinuante. Un tel homme ne mérite-t-il pas qu'on lui pardonne le défaut que nous reconnaissons en lui : il corrige le jeu d'esprit , autant qu'il est possible , par la naïveté de ses mouvements et de ses affections. Tous ses ouvrages portent le caractère de l'amour de Dieu ; non-seulement il le sentait , mais il savait merveilleusement exprimer au-dehors les sentiments qu'il en avait. Voilà la tendresse qui fait une partie de l'éloquence.
Saint Jérôme a encore ses défauts pour le style; mais ses expressions sont màlcs et grandes. Il n'est l)as régulier ; mais il est bien plus éloquent que la plupart des gens qui se piquent de l'être.
Saint Ambroise suit aussi quelquefois la mode de son temps : il donne à son discours les ornements (ju'on estimait alors. Peut-être même que ces grands hommes , qui avaient des vues plus hautes que les règles communes de l'éloquence , se conformaient au goût du temps, pour faire écouler avec plus de plaisir la parole de Dieu , et pour insinuer les vérités de la religion. Mais, après tout , ne voyons-nous pas
saint Ambroisc, nonobstant quelques jeux de mots, écrire à Théodose avec une force et une persuasion inimitables?
Saint Léon est enflé, mais il est grand. Saint Gré- (joire, pape, était encore dans un siècle pire ; il a pourtant écrit plusieurs choses avec beaucoup de force et de dignité. Il faut savoir distinguer ce que le malheur du temps a mis dans ces grands hommes y comme dans tous les autres écrivains de leurs siècles d'avec ce que leur génie et leurs sentiments leur fournissaient pour persuader leurs auditeurs.
Pères de l'Église grecque.
Dans l'Orient la bonne manière de parler et d'écrire se soutint davantage : la langue grecque s'y conserva presque dans sa pureté. Saint Chrysostôme la parlait fort bien: son style est diffus; mais il ne cherche point de faux ornements ; tout tend à la persuasion; il place chaque chose avec dessein; il connaît bien l'Ecriture sainte et les mœurs des hommes ; il entre dans les cœurs ; il rend les choses sensibles ; il a des pensées hautes et solides , et il n'est pas sans mouvements : dans son tout, on peut dire que c'est un grand orateur.
FÉNELOX. 575
Saint Grégoire de Nazianze est plus concis et plus poétique, mais un peu moins appliqué à la persuasion. Il a néanmoins des endroits fort touchants : par exemple, son adieu à Constantinople, et l'éloge funèbre de saint Basile. Celui-ci est grave, sentencieux, austère même dans la diction; il avait profondément médité tout le détail de l'Evangile; il connaissait à fond les maladies de l'homme , et c'est un grand maître pour le régime des âmes. On ne peut rien voir de plus éloquent que son épître à une vierge qui était tombée; à mon sens, c'est un chef-d'œuvre.
57l3 FÉNELON.
oOo.
Avantages de la docilité de cœur.
^îg^ALOMON criait à Dieu, à la vue du peuple dont il ^î^ était charge : « Votre serviteur est au milieu du peuple que vous avez élu, de ce peuple infini dont on ne peut compter ni concevoir la multitude. Vous donnerez donc à votre serviteur un cœur docile, afin qu'il puisse juger votre peuple. » L'Ecriture ajoute que ce discours plut à Dieu dans la bouche de Salomon : il lui plaira aussi dans la vôtre. Fussiez-vous Salomon le plus sage de tous les hommes , vous auriez besoin de demander à Dieu un cœur docile. Mais, quoi! la docilité n'est-elle pas le partage des inférieurs ? Non ; il faut sans doute être docile pour bien obéir, mais il faut être encore plus docile pour bien commander. La sagesse de l'homme ne se trouve que dans la docilité. Il faut qu'il apprenne sans cesse pour enseigner; non-seulement il doit apprendre de
FÉNELON. oll
Dieu et l'écouter dans le silence intéi'ieur, selon ces paroles : « J'écouterai ce que le Seigneur dira audcdans de moi; » mais encore il doit s'instruire en écoutant les hommes. On ne trouve la vérité qu'en approfondissant avec patience. Malheur au présomptueux qui se tlalte jusqu'à croire qu'il la pénètre d'abord ! II ne faut pas moins se défier de ses propres préjugés que des déguisements de ceux qui nous environnent. Il faut craindre de se tromper, croire facilement qu'on se trompe , et n'avoir jamais de honte d'avouer qu'on a été trompé. L'élévation, loin de garantir de la tromperie , est précisément ce qui y expose le plus : car plus on est élevé , plus on attire les trompeurs en excitant leur avidité, leur ambition et leur flatterie. Mépiiser le conseil d'autrui, c'est porter au-dcdans de soi le plus téméraire de tous les conseils ; ne sentir pas son besoin , c'est être sans ressource. Le sage, au contraire, agrandit sa sagesse de toute celle qu'il recueille en autrui. 11 apprend de tous pour les instruire tous; il se montre suj)éricur à tous et à lui-même par cette simplicité; il irait jusqu'aux extrémités de la terre chercher un ami lidèle et désintéressé qui aurait le courage de lui montrer ses fautes; il n'ignore pas que les infé-
rieurs connaissent mieux le détail que lui, parce qu'ils le voient de plus près , et qu'on le leur déguise moins. Ne décidez donc jamais d'aucun point important sans conseil; plus les affaires sont importantes, I)lus il faut les peser en se confiant à un conseil bien choisi et en se défiant sincèrement de ses propres lumières.
FÉÎSELON. 379
xxxni
Prière d'une âme qui désire se donner à Dieu sans réserve.
r^^ON Dieu , je veux me donner à vous , donnez-m'en ffl^ le courage ; fortifiez ma faible volonté qui soupire après vous. Je vous tends les bras , prenez-moi : si je n'ai pas la force de me donner à vous, attirezmoi par l'odeur de vos parfums ; entraînez-moi après vous par les liens de voire amour; Seigneur, à qui serais-je si je ne suis à vous ? Quel rude esclavage que d'être à soi et à ses passions ! 0 vraie liberté des enfants de Dieu ! on ne vous connaît pas. Heureux qui a découvert où elle est, et qui ne la cherche [)lus où elle n'est pas ! heureux mille fois qui dépend de Dieu en tout pour ne dépendre plus que de lui seul !
Mais d'où vient que l'on craint de rompre ses chaînes ? Les vanités passagères valent-elles mieux que votre éternelle vérité, et que vous-même? Peut-
on craindre de se donner à vous ? 0 folie monstrueuse ! ce serait craindre son bonheur; ce serait craindre de sortir de l'Egypte pour entrer dans la terre promise, ce serait murmurer dans le désert, et se dégoûter de la manne par le souvenir des ognons d'Egypte.
Vous me parlerez, ô mon Dieu ! vous m'instruirez; vous me ferez fuir la vanité et le mensonge; vous me nourrirez de vous; vous retiendrez en moi toute vaine curiosité.
0 misère infinie que votre seule miséricorde peut surpasser! moins j'ai eu de lumières et de courage, I)lus j'ai été digne de votre compassion. 0 Dieu ! je me suis rendu indigne de vous , mais je peux devenir un miracle de votre grâce. Donnez-moi tout ce qui me manque, et il n'y aura rien en moi qui n'exalte vos dons.
Fl N.
PRKFACE. 5