CK
P^idélité dans les petites choses.
w^AiNT Kraiirois de Sales dit qu'il en est des grandes !^i vertus et des petites fidcMités comme du sel et du sucre : le sucre a un goût plus ex<|uis, mais il n'est pas d'un si fréquent usage ; au contraire le sel entre dans tous les aliments nécessaires à la vie. Les grandes vertus sont rares; l'occasion n'en vient guère : quand elle se présente, on y est préparé par tout ce qui précède, on s'y excite j)ar la grandeur du sacrifice, on y est soutenu ou par l'éclat de l'action que l'on fait aux veux des autres , ou par la complaisance qu'on a en soi-même dans un eflbrt qu'on trouve extraordinaire. Les petites occasiors sont imprévues, elles reviennent à tout moment , elles nous mettent sans cesse aux prises avec notre orgueil , notre paresse, notre hauteur, notre promptitude et notre chagrin; elles vont à rompre notre volonté en tout et
à ne nous laisser aucune réserve. Si on veut y être fidèle, la nature n'a jamais ie temps de respirer, et il faut (|u'elle meure à toutes ses inclinations. On aimerait cent fois mieux faire à Dieu certains grands sacrifices, quoique violents et douloureux, à condition de se dédommager par la liberté de suivre ses goûts et ses habitudes dans tous les i)clits détails. Ce n'est pourtant que par la fidélité dans les petites choses que la grâce du véritable amour se soutient et se distingue des faveurs passagères de la nature.
Il en est de la piété comme de Téconomie pour les biens temporels : si on n'y prend garde de près, on se ruine j»lus en faux-frais qu'en gros articles de déj)ense. Quiconque sait mettre à profit pour le spilituel comme pour le temporel les petites choses, amasse de grands biens. Tontes les choses qui sont grandes, ne le sont que par l'assemblage des petites qu'on recueille soigneusement. Qui ne laisse rien perdre s'enrichira bientôt. D'aillenrs, considérez que Dieu ne cherche pas tant nos actions cpie le motif d'amour qui les fait faire, et la souplesse qu'il exige de notre Nolonté. I.es hommes ne jugent presque nos actions que par le dehors : Dieu compte pour rien dans nos actions tout ce qui éclate le plus aux
yeuv des hommes. Ce qu'il veut, c'est une intenlion pure, c'est une volonté prête à tout et souple dans ses mains; c'est un sincère détachement de soi-même. Tout cela s'exerce phis fréquemment, avec moins de danger pour l'orgueil , et d'une manière qui nous éprouve plus rigoureusement dans les occasions communes que dans les extraordinaires. Quelquefois même on tient plus à une bagatelle qu'à un grand intérêt; on aura plus de répugnance à s'arracher à un amusement, qu'à faire une aumône d'une trèsgrande somme.
On se trompe d'autant plus aisément sur les petites choses, qu'on les croit plus innocentes, et qu'on s'imagine y être moins attaché. Cependant , quand Dieu nous les ôte , nous pouvons facilement reconnaître , par la douleur de la privation , combien l'attachement et l'usage étaient excessifs et inexcusables. D'ailleurs, si on néglige les petites clioses, on scandalise à toute heure sa famille, son domestique et tout le public. Les hommes ne peuvent s'imaginer que notre piété soit de bonne foi, quand notre conduite parait en détail lâche et irrégulière. Quelle apparence de croire que nous ferions sans hésiter les plus grands sacrifices, pendant que nous suc-
FÉNELOX. 2H1
combons dès qu'il est question des plus petits? Mais ce qu'il y a de plus dangereux, c'est que l'àuie , par la négligence des petites choses, s'accoutume à l'intidélité. Elle contriste le Saint-Esprit, elle se laisse à elle-même , elle compte pour rien de manquer à Dieu. Au contraire, le vrai amour ne voit rien de petit ; tout ce qui peut plaire ou déi)laire à Dieu lui paraît toujours grand, (le n'est pas que le vrai amour jette l'ànie dans la gêne et dans le scrupule, mais c'est qu'il ne met point de bornes à sa fidélité. Il agit simplement avec Dieu; et comme il ne s'embarrasse point des choses que Dieu ne lui demande pas, il ne veut aussi jamais hésiter un seul instant sur celles que Dieu lui demande, soit grandes , soit petites. Ainsi ce n'est point par gêne qu'on devient alors lidèle et exact dans les moindres choses; c'est par un sentiment d'amour , qui est exempt des réflexions et des craintes des àmcs inquiètes et scrupuleuses. On est comme entraîné par l'amour de Dieu : on ne veut faire ((ue ce (pi'on fait, et on ne veut rien de tout ce (ju'on ne fait |)as. En même temps (pie Dieu jaloux [iresse l'âme , la pousse sans relâche sur les moindres détails, et semble lui ôter toute liberté, elle se trouve au large, et elle jouit
28i2 FÉNELOX,
d'une piofonde paix en lui , oh ! (}irclle est heureuse ! Au reste, les personnes qui ont naturellement moins d'exactitude sont celles qui doivent se faire une loi plus inviolable sur les petites choses. On est tenté de les mépriser; on a l'habitude de les compter pour rien; on n'en considère point assez la conséquence; on ne se représente point assez le progrès insensible que font les passions ; on oublie même les expériences les plus funestes qu'on en a faites; on aime mieux se promettie de soi une fermeté imaginaire, et se lier à son courage, tant de fois trompeur, (juc de s'assujettir à une fidélité continuelle (Test un rien, dit-on. Oui, c'est un rien , mais un rieu qui est tout pour vous ; un rien (jue vous aimez jusqu'à le refuser à Dieu ; un rien <jue vous méprise/ en parole pour avoii' un prétexte de le refuser; mais dans le fond cest un rien que vous réservez contre Dieu , et qui vous perdra, (le n'est point élévation d'esprit que de mépriser les petites choses , c'est au contraire par des vues trop bornées qu'on regarde comme petit ce qui a des conséquences si étendues. Plus on a de peine à se précautionner sur les petites choses, plus il faut y craindre la négligence, se défier de soi-même, et poser des barrières invincibles entre soi
FÉNELON. ÎIS7>
et le relàclicnient : ()(i' spentil modica , paulatini dccidcf. Knlin jugez-vous par vous-même. Vous accomnioderiez-vous d'un ami qui vous devrait tout , et qui. voulant bien par devoir vous servir dans ces occasions rares (ju'on nomme grandes , ne voudrait s'assujettir à avoir pour vous ni complaisance ni égard dans le commerce de la vie ? >e craignez point cette attention continuelle aux petites choses. D'abord il faut du courage ; mais c'est une j)énitencc que vous méritez , dont vous avez besoin, (jui fera votre paix et votre sûreté; hors de là, rien (lue trouble et rechute.
Conformité à la voloulé tie Dieu.
PoiK la conformité à la volonté de Dieu vous trouverez divers chapitres de Vf mit al ion de ./csua- Christ , qui sont merveilleux; la lecture de saint François de Sales vous nourrira aussi de cette manne. Toute la vertu consiste essentiellement dans la bonne volonté, r/est ce (jue Jésus-Christ nous fait entendre en disant : Lr roijaump de Dieu est au -dedans de vous, il n'est point question de savoir beaucoui), d'avoir de grands talents, ni même de faire de grandes actions: il ne faut qu'avoir un cœur et vouloir le bien, [.es œuvres extérieures sont les fruits et les suites inséparables
28i FÉNELON.
auxquels on reconnaît la vraie piété; mais la vraie piété, la source de ces œuvres, est toute au fond du cœur.
Il y a certaines vertus qui sont pour certaines conditions , et non pour d'autres. Les unes sont convenables en un temps, et les autres dans un autre; mais la bonne volonté est de tous temps et de tous lieux. Vouloir tout ce que Dieu veut, le vouloir toujours, pour tout et sans réserve, voilà ce royaume de Dieu qui est tout intérieur. C'est par là que son rèynr arrico , puisque sa volonté s'accomplit sur la terre comme dans le ciel , et que nous ne voulons plus que ce que sa volonté souveraine imprime dans la nôtre. Heureux les pauvres d'esprit ! Heureux ceux qui se dépouillent de tout, et même de leur propre volonté, pour n'être plus à eux-mêmes !
Mais comment est-ce que notre volonté devient bonne ? En se conformant sans réserve à celle de Dieu : on veut tout ce qu'il veut, on ne veut rien de tout ce qu'il ne veut pas; on attache sa volonté faible à la volonté toute-puissante qui fait tout. Par là il ne peut plus rien arriver que ce que Dieu veut; on est parfaitenient satisfait quand sa volonté s'accomplit , et l'on trouve dans le bon plaisir de Dieu une source
FÉXELOX. 285
inépuisable de paix et de consolation. La vie entière est un commencement de la paix des bienheureux , qui disent éternellement : Amen ! Amen !
On adore , on loue , on bénit Dieu de tout ; on le voit sans cesse en toutes choses ; et en toutes choses sa main paternelle est l'unique objet dont on est occupé. 11 n'y a plus de maux; car tout, jusques aux maux mêmes les plus terribles, se tourne en bien, comme dit saint Paul, pour ceux qui aiment Dieu. Pent-on appeler maux les peines que Dieu nous envoie pour nous purifier et pour nous rendre dignes de lui ? Ce (|ui nous fait un si grand bien ne peut rire un mal.
Jetons donc tous nos soins dans le sein d'un si bon Père ; laissons-le faire comme il lui plaiia. Conlentons-nous de faire sa volonté en tout , et de mettre la nôtre dans la sienne pour nous en désapproprier. Il n'est pas juste que nous ayons quelque chose à nous , nous (pii ne sommes pas à nous-mêmes, [/esclave n'a rien à soi ; à combien |)lus forte raison la créature. (|ui n'a de son fonds (pie le néant et le péché , Cl en (pii tout est don et pure grâce , ne doit-elle rien avoir ! Dieu ne lui a donné une volonté libre et capable de se posséder elle-même, (|ue pour
l'engager par ce don à se dépouiller plus généreusement. Nous n'avons rien à nous que noire volonté ; tout le reste n'est point à nous. La maladie enlève la santé et la vie; les lichesses nous sont arrachées par la violence ; les talents de l'esprit dépendent de la disposition du corps. L'unique chose qui est véritablement à nous c'est notre volonté. Aussi est-ce elle dont Dieu est jaloux ; car il nous l'a donnée, non afin que nous la gardions, et que nous en demeurions propriétaires, mais afin que nous la lui rendions toute entière telle que nous l'avons reçue, et sans en rien retenir. Quiconque réserve le moindre désir ou la moindre répugnance en propriété, fait un larcin à Dieu contre l'ordre de la création. Tout vient de lui, et tout lui est dû. Voilà le sens profond des paroles de Jésus-Christ prises dans toute leur étendue : Que cc'lui qui veut être mon disciple , se renonce, et qu'il me suive. Il faut suivre pas à pas Jésus-Christ. On ne le suit qu'en se renonçant. Qu'est-ce que se renoncer, sinon abandonner tout droit sur soi sans réserve? Aussi saint Paul nous dit-il : Vous n'êtes plus à vous ; non , il ne nous reste plus rien en nous qui nous appartienne. Malheur à qui se reprend après s'être donné !
rï-Mii.ox. ^H7
Je prie le Dieu des miséricordes et le Dieu de tome eonsolatio» de vous arracher votre propre cœur, et de ne pas vous en laisser la moindre parcelle. Il en coûte beaucoup dans une si douloureuse opération : on a bien de la peine à laisser faire Dieu , et à demeurer sous sa main quand il coupe jusqu'au vif; mais c'est la patience des saints et le sacrifice de la pure foi.
Laissons Dieu faire de nous tout ce qu'il voudra. Jamais aucune résistance volontaire d'un seul moment. Dès (|ue nous apercevons la révolte des sens et de la nature , tournons-nous vers Dieu avec coiiliance , et soyons pour lui contre la nature lâche et rebelle ; livrons-la à resj)rit de Dieu cpii la fora peu il peu mouri)'. Veillons en sa présence contre les moindres fautes pour ne jamais contrister le Saint- Esprit, (pii est jaloux de tout ce qui se passe dans l'intérieur. Profitons des fautes que nous aurons faites par un sentiment lunuble de notre misère, sans découragement et sans lassitude.
Vouloir le servir en un lieu plutôt qu'en un autre, i)ar une telle voie et non parcelle qui y est opposée, c'est vouloii- le servir à notre mofle, et non à la sienne. Mais être également prêt à tout, vouloir tout
288 viiSEios.
et ne vouloir rien, se laisser comme un jouet dans les mains de la Providence, ne mettre j)oint de bornes à cette soumission comme l'empire de Dieu n'en peut souffrir, c'est le servir en se renonçant soi même; c'est le traiter véritablement en Dieu, et nous traiter en créature qui n'est faite que pour lui. Oh ! que nous serions heureux, s'il nous mettait aux plus rudes épreuves pour lui donner la moindre gloire î A quoi sommes-nous bons, si celui qui nous a faits trouve encore quelque résistance ou quelque réserve dans notre cœur qui est son ouvrage ?
Ouvrez donc votre cœur ; mais ouvrez-le sans mesure, afin que Dieu et son amour y entrent sans mesure comme un torrent. Ne craignez rien dans le chemin où vous marchez : Dieu vous mènera comme par la main , pourvu que vous ne doutiez pas, et que vous soyez plus rempli de son amour que de crainte par rapport à vous.
Il faut éviter la prévoyance inquiète de l'avenir.
Les croix que nous nous faisons à nous-mômos, par une prévoyance inquiète de l'avenir , ne sont point des croix qui viennent de Dieu. Nous le tentons par notre fausse sagesse, en voulant prévenir son ordre,
FÉNELON. 3«î)
et en nous etibrçant de suppléer à sa IMovidence par notre providence propre. î.e fruit de notre sagesse est toujours amer ; et [>ieu le permet pour nous canfondrc, quand nous sortons de sa conduite paternelle. I/avenir n'est point encore à nous : peut-être n'y sera-t-il jamais. S'il vient, il viendra peut-être tout autrement que nous ne l'avons prévu. Fermons donc les yeux sur ce que Dieu nous cache , et qu'il lient en réserve dans les trésors de son profond conseil. Adorons sans voir ; taisons - nous ; demeurons en paix.
i.es croix du moment présent apportent toujours leur grâce , et par conséquent leur adoucissement avec elle : on y voit la main de Dieu qui s'y fait sentir. Mais les croix de prévoyance inquiète sont vues audelà de l'ordre de Dieu : on les voit sans grâce pour les supporter; on les voit même par une infidélité qui éloigne la grâce. Ainsi tout y est amer et insu[»portable, tout y est noir, tout y est sans ressource ; et I âme qui a voulu goûter par cuiiosité le fruit défendu , ne trouve plus que mort et révolte sans consolation au-dedans d'elle-même. Voilà ce (juc c'est que de ne se lier pas à Dieu , et que d'oser violer son secret dont il est jaloux. A cliafjue jour, dit .lésus-Christ, suffît
son mal ; le mal de chaque jour devient un bien lorsqu'on laisse faire Dieu.
Qui sommes-nous pour lui dire : par quel motif faites-vous cela? Il est le Seigneur, et cela suffit : il est le Seigneur; qu'il fasse tout ce qui est bon à ses yeux. Qu'il élève ou qu'il abaisse; qu'il frappe ou qu'il console ; qu'il brise ou qu'il guérisse toutes les blessures ; qu'il donne la mort ou la vie , il est toujours le Seigneur : nous ne sommes que l'ouvrage et, par conséquent, que le jouet de ses mains. Qu'im^ porte, pouvu qu'il se glorifie, et que sa volonté s'accomplisse en nous? Sortons de nous-mêmes, plus d'intérêt propre; et la volonté de Dieu, qui se développe à cliaque moment en tout, nous consolera aussi en chaque moment de tout ce que Dieu fera autour de nous , ou en nous , aux dépens de nous-mêmes. Les contradictions des liommes, leur inconstance, leurs injustices mêmes nous paraîtront les effets de la sagesse , de la justice et de la bonté invariable de Dieu ; nous ne verrons plus que Dieu infiniment bon , qui se cache sous les faiblesses des hommes aveugles et corrompus.
FÉNF.LO>-. 201
Amour dp .Ié>iis-r,lirist pour nous; amour qu(.' nous devons avoir pour Jèsn?-r,hri?t.
I^t vous ai ainu' d'un duuiur élcrnrl. Dieu n'a pas at- W tendu que nous fussions quelque cliose pour nous aimer : avant tous les siècles , et avant même que nous eussioQS l'être que nous possédons , il pensait à nous, et il n'y pensait que pour nous faire du bien. Ce (|u'il avait médité dans l'éternité , il l'a exécuté daus le temps. Sa main bienfaisante a répandu sur nous toutes sortes de biens : nos infidélités mêmes , ni nos ingratitudes , prescpie aussi nombreuses que ses faveurs, n'ont [)u encore tarir la source de ses fions , ni arrêter le cours de ses grâces. 0 amour sans commencement qui m'avez aimé durant des siècles infinis, et lors même que je ne pouvais le ressentir, ni le reconnaître î 0 amour sans mesure qui m'avez fait ce ((ue je suis, qui m'avez donné ce que j'ai, et qui m'en promettez encore intinimcnt davantage ! 0
292 FÉNELO.N.
amour sans interruption et sans inconstance, que toutes les eaux amères de mes iniquités n'ont pu éteindre! Ai-je un canir, ù mon Dieu, si je ne suis pas pénétré de reconnaissance et de tendresse pour vous ?
Mais que vois-je? Un Dieu qui se donne lui-même , après même avoir tout donné ; un Dieu qui me vient chercher jusqu'au néant, parce que mon péché m'a fait descendre jusque-là. Un Dieu qui prend la forme d'un esclave pour me délivrer de l'esclavage de mes ennemis; un Dieu qui se fait pauvre pour m'enrichir; un Dieu qui m'appelle et qui court après moi quand je fuis; un Dieu qui expire dans les tourments pour m'arracher des bras de la mort et pour me rendre une vie heureuse : et je ne veux souvent ni de lui , ni de la vie qu'il me présente! Pour qui prendrait-oii un homme qui aimerait un autre homme comme Dieu nous aime? Et de quels anathèmes ne se rend [)as digne , après cela, celui (\m n'aimera pas le Seigneur Jésus.
Qu' ai-je à désirer chois le ciel, et que puis-je aimer sur la terre, si ce n'est vous, ô mon Dieu? Souvent, quand nous disons à Dieu que nous l'aimons de tout notre cœur , c'est un langage , c'est un discours sans réalité : on nous a appris à parler ainsi dès notre
KÉNfLO.N. ^'JÔ
enfance, et nous continuons quand nous sommes grands, sans savoir bien souvent ce que nous disons. Aimer Dieu, c'est n'avoir point d'autre volonté que la sienne , c'est observer fidèlement sa sainte loi , c'est avoir horreur du péché. Aimer Dieu , c'est aimer ce que Jésus-Christ a aimé, la pauvreté, les humiliations, les souffrances; c'est haïr ce que Jésus-Clirist a haï, le monde, la vanité, les passions. Peut-on croire qu'on aime un objet auquel on ne voudrait [»as ressembler? Aimer Dieu, c'est s'entretenir volontiers avec lui , c'est désirer d'aller à lui, c'est soupirer et languir après lui. 0 le faux amour que celui (|ui ne se soucie pas de voir ce qu'il aime !
Le Sauveur est venu apporter un feu divin sur la terre , et son désir est que ce feu brûle et consume luut. Cependant les hommes vivent dans une froideur muricllc. Ils aiment un peu de métal , une maison , uii nom, un litre en Tair, une chimère qu'ils appellent réputation. Ils aiment une conversation , un amusement (pii leur échappe, il n'y a que Dieu pour (|ui il ne leur reste [loint d'amour : tout s'épuise pour les créatures les plus ujéprisables. Ne voudrons-nous jamais goiiler le bonlnuir de l'amour di\in? Jusques à quand préfèrerons-nous daimcr les créatures les plus
i20i fèm:u»n.
empoisonnées? 0 Dieu ! régnez sur nous, malgré nos infidélités! que le feu de votre amour éteigne tout autre feu ! Que pouvons- nous voir d'aimable hors de vous, que nous ne trouvions parfaitement en vous,' qui êtes la source de tout bien? Accordez-nous la grâce de vous aimer, et nous n'aimerons plus que vous, et nous vous aimerons éternellement.
l/aiiU)ur do Dini ai)])ren<J ;» bien souflrir.
Je suis touché de ce que votre malade soutfre; mais je me réjouis de ce qu'elle souffre si bien. Souvenez-vous de ce que dit le chrétien intérieur : « Ceux qui ne veulent point souffrir n'aiment point, car Tamour veut toujours souffrir pour le bien-aimé. » Vous ne vous trompez point, en distinguant la bonne volonté (lu courage. Le courage est une certaine force et une certaine grandeur de sentiment avec laquelle on surmonte tout. Pour les âmes que Dieu veut tenir petites, et à qui il ne veut laisser que le sentiment de leur propre faiblesse, elles font tout ce qu'il faut, sans trouver en elles de quoi le faire, et sans se promettre d'en ven'r à bout. Tout les surmonte selon leur sentiment, et elles surmontent tout par un je ne sais quoi qui est en elles sans qu'elles le sachent,
FÉ.NELOX. ^\)H
qui s'y trouve tout à propos au besoin , comme d'emprunt , et qu'elles ne s'avisent pas mOme île regarder comme leur étant propre. Elles ne pensent point à bien soutirir : mais insensiblement chaque croix se trouve portée jusqu'au bout dans une paix simple et amère où elles n'ont voulu que ce que Dieu voulait. Il n'y a rien d'éclatant, rien de forr, rien de distinct aux yeux d'aiitrui , et encore moins aux yeux de la personne. Si vous lui disiez qu'elle a bien souffert , elle ne le comprendrait pas. Elle ne sait pas elle-même * comment tout cela s'est passé. A peine trouve-t-elle son cœur, et elle ne le cherche pas. Si elle voulait le cherclier, elle en perdrait la simplicité et sortirait de son attrait. C'est ce que vous appelez mtc bonne volonté qui paraît moins , et qui est beaucoup plus que celle qu'on appelle d^ordinaire couraife. La bonne eau ne sent rien ; plus elle est pure, moins elle a de goût. Elle n'est d'aucune couleur, sa pureté la rend transparente , et fait que , n'étant jamais colorée , elle parait de toutes les couleurs des corps solides où vous la mettez. La bonne volonté , (pii n'est plus qu'amour de celle de Dieu, n'a plus ni éclat . ui couleur par elle-même : elle est seulement en chaque occasion ce qu'il faut qu'elle soit pour ne vouloir cpie ce que
Dieu veut. Heureux ceux qui ont déjà quelque commencement et (luelque semence d'un si grand bien!
Oh ! qu'il est vrai de dire qu'il n'y a que le pur amour qui sache souffrir comme il faut î En général , on sait bien qu'il faut soutfrir et qu'on le mérite ; cependant on est toujours surpris de la souffrance , comme si on ne croyait ni la mériter , ni en avoir besoin. Il n'y a que le vrai et pur amour qui aime à souffrir , parce qu'il n'y a que le vrai et pur amour ,qui s'abandonne. La résignation sait souffrir; mais il y a en elle quelque chose qui souffre de soutfrir, et qui résiste. La résignation qui ne donne rien à Dieu qu'avec mesure et avec réflexion sur soi , veut bien souffrir; mais elle se hâte souvent, craignant de souffrir mal. A parler proprement , on est comme deux personnes dans la résignation : l'une dompte l'autre , et veille sur elle pour l'empêcher de se révolter. Dans le pur amour , i'àme se nourrit en silence de la croix et de l'union à Jésus-Christ crucifié, sans aucun retour sur sa souffrance. II n'y a qu'une volonté unique , simple, qui se laisse voir à Dieu telle qu'elle est, sans songer à se laisser voir elle-même. Elle ne dit rien; elle ne remarque rien. Que fait-elle? Elle souffre. Estce tout? Oui, c'est tout : elle n'a qu'à souffrir. L'amour
se fait assez entendre sans parler et sans penser. Il fait rnnicjiie chose qu'il a k faire , qui est de ne vouloir ri(Mi quand il manque de toute consolation, l'ne volont(' rassasiée de celle de Dieu, pcn<lant que tojit le reste lui est ôté, est le plus pur de tous les amours.
Quel soulagement de penser qu'on n'a donc point tant d'inquiétudes à se donner pour s'exciter sans cesse à la patience, et pour être toujours en garde et tendu, aiin de soutenir le caractère d'une vertu accomplie au-dehors ! Il suffît d'être petit et abandonné dans la douleur. Ce n'est point courage ; c'est (pielque chose de moins et de plus : de moins aux yeux du commun des hommes vertueux ; de plus aux yeux de la pure foi. C'est une petitesse en soi qui met l'àmc dans toute la grandeur de Dieu ; c'est une faiblesse qui désappropric de toute face et qui donne la toute-puissance de D'xcu. Quand je suis faible, dit saint Paul, c'est alors que je suis puissant : je piiis- tout en Celui qui me fortifie.
Alors il suffît de se nourrir par (piclque courte lecture proportionnée à son état et à sou goùl. m:iis sou- V(Mit interroHq)ue pour soulager les sens et |)Our faire place à l'esprit intérieur (jni met en recueillement.
Deux mots simples , sans raisonnement , et pleins de
l'onction divine , sont la manne cachée. On oublie ces paroles ; mais elles opèrent secrètement , et on s'en nourrit : l'àme en est engraissée. Quelquefois on souffre sans savoir presque si l'on souffre ; d'autres fois on souffre et on trouve qu'on souffre mal , et on supporte son impatience comme une seconde croix plus pesante que la première; mais rien n'arrête, parce que le vrai amour va toujours, n'allant point pour lui-même et ne se comptant plus pour rien, alors on est vraiment heureux. La croix n'est plus croix quand il n'y a i)lus un moi poui- la souffrir, et qui s'approprie les biens et les maux.
FÉNKLOX. 290
Exhortation à souffrir avec patience dans la maladie.
"^E souttVc de vous savoir dans la douleur; mais il w faut s'abandonner à Dieu et aller jusqu'au bout. Le courage humain est faux ; ce n'est qu'un effet de la vanité, on cache son trouble et sa faiblesse : cette ressource est bien courte. Heureux le courage de foi et d'amour! il est simple, paisible, consolant, vrai et inépuisable , parce qu'il est puisé dans la pure source. Que ne donnerais-je point pour vous soulager î je ne voudrais pourtant vous épargner aucune des douleurs salutaires que Dieu vous donne par amour. Je le prie souvent pour vous ; je vous porte chaque jour dans mon cœur à l'autel . pour vous y mettre sur la croix avec Jésus-Christ, et pour vous y obtenir l'esprit de sacrilice : il n'y a (pie le détachement (|ui opère la vraie patience. 0 mon cher enfant, livre-toi à Dieu : c'est un bon père qui te portera dans son sein et
300 fftMI.ON.
entre ses brasl C'est en lui seul que je t'aime avec la plus grande tendresse.
J'attends donc des nouvelles de cette dernière opération : il n'y a rien de pénible et de long qu'il ne fallût souffrir pour en venir à bout sans aucun doute. Le Dieu de patience et de soûl a (je ment vous soutiendra si vous êtes lidèle à le chercher souvent au-dedans de vous avec une confiance filiale. A quel propos disons-nous tous les jours : Notre Père , qui êtes aux deux , si nous ne voulons pas être dans son sein et entre ses bras comme des enfants tendres , simples et dociles? Comment êtes-vous avec moi. vous qui savez combien je vous aime ? 0 combien le Père céleste est-il plus père , plus compatissant , plus bienfaisant , plus aimant que moi î Toute mon amitié pour vous n'est qu'un faible écoulement de la sienne. La mienne n'est qu'empruntée de son cœur; ce n'est qu'une goutte qui vient de cette source intarissable de bonté. Celui qui a compté les clieveux de votre tête, pour n'en laisser tomber aucun qu'à propos et utilement , compte vos douleurs et les heures de vos épreuves. 11 est fidèle à ses promesses et à son amour, il ne permettra pas que la douleur vous tente audessus de ce que vous pouvez souftVir ; mais il tirera
lÉ-NtLOX. 501
votre piogrès de la tentation ou épreuve. Abandonnez-vous donc à lui; laissez- le taire. Portez votre chère croix , ((ui sera précieuse pour vous si vous la portez bien Apprenez à soutirir ; en l'apprenant, on apprend tout. Que sait celui qui n*a point été tenté? Il ne connaît ni la bonté de Dieu, ni sa propre faiblesse.
Je suis dailleurs ravi de votre patience , mais recevez-la de Dieu comme d'emprunt, sans compter sur elle comme sur votre ouvrage , et la recevant à chaque moment comme un pauvre re<;oit l'aumône. La patience qui est notre est vaine, courte, trompeuse et empoisonnée par l'orgueil; celle (pie nous lenous de la main de Dieu est simple, humble et désirable. J'attends toujours la dernière opération et la découverte du fond du mal. N'écrivez point : nulle application. Ociili inri seinper nd Dowinuin. Soyez gai ; la joie est le fruit du détachement.
Je ressens avec douleur le contre-coup de vos soutiVances; mais il faut aimer les coups de la main de Dieu. Cette main est plus douce que celle des chirurgiens; elle n'incise que pour guérir : tous les maux (pTelle fait se tourneni en biens, si nous la laissons faire. Je veux que tu sois patient sans pa-
502 FÉNELOX.
tieiicc et courageux sans courage. Voici ce (jue veut dire cet apparent galimatias, l'n courage qu'on possède, qu'on tient comme propre, dont on jouit, dont on se sait bon gré , dont on se fait honneur , est un poison d'orgueil. II faut au contraire se sentir faible, prêt à tomber, le voir en paix, être patient à la vue de son impatience, le laisser voir aux autres, n'êlre soutenu que de la seule main de Dieu d'un moment à l'autre , et vivre d'emprunt. En cet état on marche sans jambes, on mange sans pain, on est fort sans force : on n'a rien en soi , et tout se trouve dans le Bien-Aimé; on fait tout et on n'est rien, parce que le Bien-Aimé fait lui seul tout en nous : tout vient de lui, tout retourne à lui. La vertu qu'il nous prèle n'est pas plus à nous que l'air que nous respirons et ({ui nous fait vivre.
Il faut demeurer livré à Dieu sans bornes et aimer la main qui vous exerce. Tous les maux qu'elle parait faire sont des biens cachés. La foi adoucit la patience en nous découvrant tous ses fruits. La croix à laquelle Dieu vous attache me fait espérer qu'il veut faire son ouvrage en vous. Vous direz que je prêche ; mais c'est un reste de mon Carême qu'il faut essuyer : vous êtes trop heureux de ce que je ne vous gronde plus.
FÈXELOX. Ô05
Notre ami commence à nous importuner sur son départ. Il veut faire tous ses arrangements; mais je le dérangerai le plus longtemps qu'il me sera possi- ))le. Quel moyen de le laisser aller si tôt ! on trouve en lui un exemple sensible de la bonté du cœur. Il est comme une bonne chaise longue; on s'y repose à toute heure : on s'y délasse du reste. Les bons amis sont une ressource dangereuse dans la vie ; en les perdant, on perd tiop. Je crains les douceurs de l'amitié. Tous les jours j'attends avec impatience de vos nouvelles et de celles de la bonne malade. Oh ! (pie nous serons heureux si nous sommes un jour tous ensemble au ciel devant Dieu ^ ne nous aimant plus que de son seul amour, ne nous réjouissant plus (pie de sa seule joie et ne pouvant plus nous séparer les uns des autres. L'attente d'un si grand bien est dès celte vie notre plus grand bien. Nous sommes déjà heureux au milieu de nos peines par lallente prochaine de ce bonheur. Qui ne se réjouirait pas dans la vallée des larmes même, à la vue de celte joie céleste et éternelle? Souffrons, esi>érons, réjouissons-nous ! vous êtes en bonnes mains. Je me fie pourtant très-peu aux plus habiles hommes; Dieu seul est le vrai médecin. Il l'est encore beau-
304 FfNELON.
coup plus (le l'àme que du corps; mais il ne guérit que par le tVr et par le feu; il coupe, non comme les chiruigiens dans le mort, mais dans le vif pour le faire mourir. Laissez-le couper : sa main est sûre. Donnez-moi, par une main empruntée, des nouvelles de votre promenade au Luxembourg. Oh I si vous étiez tous deux ici à vous promener le soir avec nous ! mais ce que Dieu fait vaut mieux que tous nos désirs.
Depuis le temps qu'on me mande que vous êtes toujours de mieux en mieux , vous devriez courir comme un basque. Je vois bien que ces mieux sont bien lents et bien insensibles. J'attends le gros os, et la découverte du fond; jusque-là, je prie Dieu, et je prends patience, comme vous la prenez , Dieu merci. Notre malade me parle de tout, excepté de sa santé; cet article mériterait néanmoins un détail. 11 se contente de dire en gros qu'il passe mal les nuits. Mais comment passe-t-il les jours ? N'a-t-il rien sur sa conscience? Dieu, qui connaît tous les replis du cœur, peut seul en être le juge.
Je fais des promenades toutes les fois que le temps et mes occupations me le permettent ; mais je n'en fais aucune sans vous v désirer. Je ne veux néan-
FÉM'LON. ÔOo
moins vouloir que ce (jui plail au Maître de tout. Vous devez vouloir de même, le tout sans tristesse ni clia'jrin. Oli ! qu'où a une grande et heureuse ressource, quand on a dccouvcrl un amour tout-puissant, (jui prend soin de nous, et qui ne nous fait jamais aucun mal, que pour nous coujblcr de biens 1 (ju'on est à plaindre quand on ne connaît pas cette aimable ressource, pour le temps et pour réternité î (ionibien d'hommes qui la repoussent ! notre fidèle ami marclie avec nous, et quelquefois il évite nos courses quand il est las. C'est le meilleur liomme qu'on puisse voir. Les gens qui veulent de bonne foi servir Dieu sans mesure sont bien aimables.
J'attends la tin de vos opéiations pour me soulager dans la pensée que vous serez alors cnhn un peu soulagé. Il faut aller patiemment jusqu'au dernier fond du mal , et ne hasarder rien sur la guérison radicale; mais il ne faut i)as se presser; il faut laisser des temps tie respiration pour apaiser la douleur. Nous êtes en l)onnes mains; les invisibles sont encore meilleures que celles qu'on voit.
Le monde est bien éloigjié de comprendie (jue la patience est une course vers notre véritable but : on s'imagine , au contraire , (pie la patience est une in-
306 F^:>KLO>'.
action. Les hommes veulent parvenir à un repos plein de gloire et de délices. Il est néanmoins vrai qu'un combat soutenu avec patience, jusqu'à la tin de notre vie, est le plus grand des biens selon la foi. Il faut comme lui, préférer la croix aux joies empoisonnées du siècle , et mépriser \<^ mépris des libertins. Tâchons de le faire avec paix , douceur et gailé. Pourquoi serions-nous moins gais que les impies, nous qui n'avons rien à faire de diflicilc , que par amour et avec l'espéiance d'un royaume éternel, pendant que ces impies ont tout à craindie et rien à espérer? Réjouissons-nous donc au Seigneur ! Quant à vous, // faut posséder cotre âme avec patience , et abandonner à Dieu sans réserve un avenir qui est à lui seul. .1 chaqw. jour suffit son mal : le jour de demain aura soin de lui-même; il portera avec lui sa peine et sa consolation, son épreuve et son secours, ses travaux et son pain quotidien de lumière et de grâce. Ne manquons point à Dieu , et Dieu ne nous manquera pas. Il est fidèle dans ses promesses; il ne permettra point que vous soyez tenté au-dessus de vos propres forces ; mais il tirera le fruit de la tentation. Mais c'est trop [)rèeher. Il faut être patient jusqu'au bout , patient avec les maux , patient avec les remèdes , patient avec
KÉNELON. "07
vou6-ii)èniL'. Il faut être patient sur son impatience; il faut s'attendre, se ménai^er , se supporter, se corri^^er peu à peu , comme on corrigerait un autre homme ({u'on ne voudrait ni décourager ni flatter, mais j'aperçois ({uc je retombe dans un autre sermon : bonsoir.
Nécessité du renonccnuMit à soi-même.
Se renoncer, c'est se compter pour rien; et (juiconque en sent la dit!lculté a déjà compris en quoi consiste ce renoncement qui révolte toute la nature. Puisque vous avez senti le cou|), il faut ([u'il ait trouvé la plaie de votre cœur ; c'est à vous à laisser faire la main toute-puissante de Dieu , qui saura bien vous arracher à vous-même.
Le fond de notre mal est de nous aimer d'un amour aveugle, (jui va jusqu'à l'idolâtrie. Tout ce que nous aimons au-dehors nous ne l'aimons que pour nous, il faut se désabuser de toutes ces amitiés généreuses où l'on pai-ait s'oublier pour ne penser plus (ju'aux intérêts des personnes aux(|uelles on s'attache. Quand on ne cherche [tas un intérêt, qui, pour être plus «lelicat, plus caché et plus honnête selon le monde , n'en est que plus dangereux et plus capable de nous
T)OS FÉNELO.N.
empoisonner en nourrissant niicus^ l'amour- propre.
On cherche donc dans ces amitiés, qui paraissent aux autres et à nous-mêmes si généreuses et si désintéressées, le plaisir d'aimer sans intérêt, et de s'élever par ce sentiment noble au-dessus de tous les cœurs faibles et attachés à des intérêts sordides. Outre ce témoignage qu'on veut se rendre à soi-même pour flatter son orgueil , on cherche encore dans le monde la gloire du désintéressement et de la générosité, on cherche à être aimé de ses amis, quoiqu'on ne cherche pas à être servi par eux ; on espère qu'ils seront charmés de tout ce que l'on fait pour eux sans retour sur soi ; et par là on retrouve le retour sur soi qu'on semble abandonner ; car qu'y-t-il de plus doux et de plus flatteur pour un amour-propre sensé et d'un goùl délicat que de se voir applaudir jusqu'à ne passer plus pour un amour-propre ?
On voit une personne qui parait toute aux autres et point à elle-même, qui fait les délices des honnêtes gens, qui se modère, qui semble s'oublier. L'oubli de soi-même est si grand que l'amour-propre même veut l'imiter, et ne trouve point de gloire pareille à celle de ne paraître en rechercher aucune. Cette modération et ce détachement de soi, (lui serait
la mort de la nature, si c'était un sentiment réel et effectif, devient au contraire laliment le pins subtil et le pins imperceptible d'un orgueil qui méprise tous les moyens ordinaires de s'élever, et (iiii veut fouler aux pieds tous les sujets de vanité les plus grossiers ((ui élèvent le reste des hommes. Mais il est facile de démasquer cet orgueil modeste , quoiqu'il ne paraisse orgueil d'aucun côté, tant il semble avoir renoncé à ce qui flaltc les aulies. Si on le condamne, il supporte impatiemment d'èlre condamné j si les gens (pi'il aime et qu'il sert ne le paient point d'amitié , d'estime et de confiance, il est piqué au vif. Vous le voyez, il n'est pas désintéressé , quoiqu'il s'ciïbrce de le paraître. A la vérit(' , il ne se paie point d'une monnaie aussi grossière (pic les autres; il ne lui faut ni louanges fades , ni argent, ni fortune qui consiste en charges et en dignités extérieures ; il veut pourtant être payé ; il est avide de l'estime des honnêtes gens: il veut aimer afin qu'on l'aimo, et qu'on soit t()uch(' (le son désintéressement; il ne parait s'oid)lier (pic potir mieu\ occuper de soi tout le monde. Ce n'est pas (pi'il fasse toutes ces réflexions d'une manière développée ; il ne dit pas : Je veux trouq)ei" tout le monde par mon désintéressement , afin que tout le
51 Ô PÉNELON.
monde m'aime et m'admire, non, il n'oserait se dire à soi-même des choses si grossières el si indignes ; mais il se trompe en trompant les autres; il se mire avec complaisance dans son désintéressement, comme une belle femme dans son miroir ; il s'attendrit sur soi-même en se voyant plus sincère et plus désintéressé que le reste des hommes ; l'illusion qu'il répand sur les autres rejaillit sur lui; il ne se donne aux autres que pour ce qu'il croit être, c'est-à-dire pour désintéressé, et voilà ce qui le flatte le plus.
Si peu qu'on rentre sérieusement au-dedans de soi, pour observer ce qui nous attriste et ce qui nous flatte , on reconnaîtra aisément que l'orgueil , suivant qu'il est plus grossier ou plus délicat, a des goûts difTérents. Mais l'orgueil , quelque bon goût que vous lui donniez, est toujours orgueil , et celui qui paraît le plus modéré et le plus raisonnable est le plus diabolique ; car, en s'eslimant, il méprise les autres; il a pitié des gens qui se repaissent des sottes vanités ; il connaît le vide des grandeurs et des plus hauts rangs ; il ne peut supporter les gens qui s'enivrent de leur fortune ; il veut par sa modération être au-dessus de la fortune même, et par là se faire un nouvaeu degré d'élévation pour laisser à ses pieds
FÉNELOX. ol 1
toute la fausse gloire du genre humain : c'est vouloir, comme Lucifer, devenir semblaf)Ie au Trèsliant. On veut être une espèce de divinité au-dessns des passions et des intérêts des hommes, et l'on ne s'aperçoit pas qu'on se met au-dessus des auli'cs hommes par cet orgueil trompeur qui nous aveugle.
Concluons donc (ju'il n'y a (|ue l'amoui' de Dieu qui puisse nous faire sortir de nous. Si la i)uissante main de Dieu ne nous soutient pas, nous ne saurions où poser le pied pour faire un pas hors de nousmêmes. Il n'y a point de milieu , il faut rapporter tout à Dieu ou à nous-mêmes. Si nous rapportons tout à nous-mêmes, nous n'avons point d'autre Dieu que ce moi dont j'ai tant parlé; si, au contraire, nous rapportons tout à Dieu , nous sommes dans Tordre; et alors, ne nous regardant i)lus que comme les autres créatures, sans intérêt propre et par la seule vue d'accomplir la volonté de Dieu, nous entrons dans ce renoncement à nous-mêmes que vous souhaitez de bien comprendre.
Mais encore une fois, rien ne boucherait tant voire coîur à la grâce du renoncement, (pie cet orgueil philosophique et cet amour-propre déguisé en générosité mondaine . dont vous devez vous défier, à cause
"!2 FÉNFLON.
de la pente naturelle et de riiabitndc que vons y avez. Plus on a, par son naturel, nn fond de franchise, de désintéressement , de t^lî^'sir à faire le bien, de délicatesse de sentiment, de |2;oiit pour la probité et pour l'amitié désintéressée, plus on doit se déprendre de soi et craindre de se complaire en ces dons naturels.
Ce qui fait qu'aucune créature ne peut nous tirer de nous-mêmes, c'est qu'il n'y en a aucune qui mérite que nous la préférions à nous. Il n'y en a aucune qui ait ni le droit de nous enlever à nousmêmes , ni la perfection qui serait nécessaire pour nous attacher à elle sans retour sur nous , ni enfin le pouvoir de rassasier notre cœur dans cet attachement. De là vient que nous n'aimons rien hors de nous que pour le rapport à nous : nous choisissons , ou selon nos passions grossières et brutales . si nous sommes brutaux et grossiers, ou selon le goût que notre orgueil a de la gloire , si nous avons assez de délicatesse pour ne nous contenter pas de ce qui est grossier et brutal.
Mais Dieu fait deux choses, que lui seul peut faire; l'une de se montrer à nous avec tous ses droits sur sa créature et avec tous les charmes de sa bonté. On
FÉNELO.N. 315
sent bien (ju on ne s'est pas fait soi-même , et qu'ainsi on n'est pas fait pour soi ; qu'on est fait pour la gloire de celui à (|ui il a plu de nous faire; qu'il est trop grand pour rien faire que pour lui-même; qu'ainsi toute notre perfection et tout notre bonheur sont de nous perdre en lui. Voilà ce qu'aucune créature , quelque éblouissante qu'elle soit , ne peut jamais nous faire sentir pour elle. Bien loin d'y trouver cet irilini (jui nous remplit et qui nous transporte en Dieu , nous trouvons toujours au contraire , dans les créatures, un vide, une impuissance de rempli)' notre cœur, une imperfection qui nous laisse toujours retomber en nous-mêmes.
I.a seconde merveille que Dieu fait est de remuer notre cœur comme il lui plait , après avoir éclairé notre esprit. Il ne se contente pas de se montrer infiniment aimable; mais il se fait aimer en produisant par sa grâce son amour dans nos cœurs : ainsi il cxécuie lui-même en nous ce (ju'il nous fait voir (|ue nous lui devons. Vous direz peut-être (pie vous voudriez savoir d'une manière plus sensible et plus en détail ce que c'est que se renoncer ; je vais làcber» de vous satisfaire.
On conq)rend aisément ({u'on doit renoncer au\
plaisirs criminels, aux fortunes injustes et aux grossières vanités, parce que le renoncement à toutes ces choses consiste dans un méi)ris qui les rejette absolument et qui condamne toute jouissance : mais il n'est pas aussi facile de comprendre le renoncement aux biens légitimement acquis, aux douceurs d'une vie honnête et modeste, enfin aux honneurs qui viennent de la bonne réputation et d'une vertu qui s'élève au-dessus de l'envie.
Ce qui fait qu'on a peine à comprendre qu'il faille renoncer à ces choses , c'est qu'on ne doit pas les rejeter avec horreur, et qu'au contraire il faut les conserver pour en user selon l'état où la divine Providence nous met. On a besoin des consolations d'une vie douce et paisible pour se soulager dans les embarras de sa condition ; il faut , pour les honneurs, avoir égard aux bienséances; il faut conserver pour ses besoins le bien qu'on possède. Comment donc renoncer à toutes ces choses , pendant qu'on est occupé du soin de les conserver"^ C'est qu'il faut, sans passion , faire modérément ce que l'on peut pour conserver ces choses, atin d'en faire un usage sobre, et non pas en vouloir jouer et y mettre son cœur : je dis un usage sobre, parce que, quand on
ne s'allachc point à une chose avec passion pour en jouir et pour y chercher son bonheur, on n'en prend que ce qu'on ne peut s'empêcher de prendre ; comme vous voyez qu'un sage et fidèle économe s'étudie à ne prendre sur le bien de son maître que ce qui lui est précisément nécessaire pour ses véritables besoins. Ainsi la manière de renoncer aux mauvaises choses et d'en rejeter l'usage avec horreur, et la manière de renoncer aux bonnes, est de n'en user jamais qu'avec modération , pour la nécessité , en s'étudiant à retrancher tous les besoins imaginaires dont la nature avide se veut flatter.
Remarquez qu'il faut renoncer non-seulement aux clioses mauvaises , mais encore aux bonnes ; car Jésus-Christ a dit sans restriction : Quiconque ne renonce pas à tout ce qu'il possède ne peut pas être mon disciple. Il faut donc que tout chrétien renonce à tout ce qu'il possède , même aux choses les plus innocentes, puis([u'clles cesseraient de l'être s'il n'y renonçait pas. Il faut qu'il renonce même aux choses cju'il est obligé de conserver avec un grand soin, comme le bien de sa famille, comme sa propre réputation , puisqu'il ne doit loiiii' par le cœur à aucune de toutes ces choses : il ne doit les conserver que
510 FÉiNELON.
pour un usage sobre et modéré; enfin il doit être prêt à les perdre toutes les fois que la Providence voudra l'en priver. H doit même renoncer aux personnes qu'il aime le plus et (ju'il est obligé d'aimer ; et voici en quoi consiste ce renoncement : c'est de ne les aimer (jue pour Dieu; d'user sobrement et pour le besoin de la consolation de leur amitié ; d'être j)rêt à les perdre quand Dieu les ôtera, et de vouloir jamais chercher en eux le vrai repos de son cœur. Voilà cette chasteté de la vraie amitié chrétienne , (jui ne cherche que l'époux sacré dans l'ami mortel et terrestre.
Comment il faut prnti([ner le renoncement à soi-même.
DiEL, qui paraît si rigoureux aux âmes, ne leur
fait jamais rien souffrir par le plaisir de les faire
souffrir. Il ne les met en souffrance que pour les
purifier. La rigueur de l'opération vient du mal qu'il
faut arracher : il ne ferait aucune incision si tout
était sain ; il ne coupe que ce qui est mortel et ulcéré.
C'est donc notre amour-propre corrompu qui fait nos
douleurs : la main de Dieu nous en fait le moins
qu'elle peut. Jugeons combien nos plaies sont pro-
ï fondes et envenimées, puisque Dieu nous épargne
FÉ>ELo>:. 517
tant, et (ju'il nous fait iiéaniuoiiis si violenimcnl souffrir.
De mèuie qu'il ne nous fait jamais souffrir que pour notre guérison, il ne nous ôte aussi aucun de ses dons que pour nous le rendre au centuple. Il nous ôte par amour tous les dons les plus purs que nous possédons impureraent. Plus les dons sont purs, plus il est jaloux, afin que nous les conservions sans nous les approprier et sans nous les rapporter jamais a nous-mêmes. Les grâces les plus éminentes sont les plus dangereux poisons, si nous y prenons quelque appui et quelque complaisance. C'est le péché des mauvais anges; ils ne firent que regarder leur état et s'y complaire, les voilà dans l'instant même précipités du ciel et éternels ennemis de Dieu.
Cet exemple fait voir combien les hommes s'entendent peu en péchés. Celui-là est le plus grand de tous; cependant il est bien rare de trouver des âmes assez pures pour posséder purement et sans propriété le don de Dieu. Quand on pense aux grâces de Dieu, c'est toujours pour soi , et c'est l'amour du moi qui fait presque toujours une certaine sensibilité qu'on a pour les grâces. On est contristé de se trouver faible; on est tout animé ([uand on se trouve fort : on ne
regarde point sa perfection uniquement pour la gloire de Dieu, comme on regarderait celle d'un autre; on est conlristc et découragé quand le goût sensible et quand les grâces aperçues échappent : en un mot,, c'est pres(iue toujours de soi et non de Dieu qu'il est question. De là vient que toutes les vertus aperçues ont besoin d'être purifiées, parce qu'elles nourrissent la vie naturelle en nous. La nature corrompue se fait un aliment très-subtil des grâces les plus contraires à la nature : l'amour-propre se nourrit nonseulement d'austérités et d'humiliations , non-seulement d'oraison fervente et de renoncement à soi, mais encore de l'abandon le plus pur et des sacrifices les plus extrêmes. C'est un soutien infini de penser qu'on n'est plus soutenu de rien, et qu'on ne cesse point, dans cette épreuve horrible , de s'abandonner fidèlement et sans réserve. Pour consommer le sacrifice de purification en nous des dons de Dieu , il faut donc achever de détruire l'holocauste ; il faut tout perdre, même l'abandon aperçu par lequel on se voit livré à sa perte.
On ne trouve Dieu seul purement que dans cette perte aj)parente de tous ses dons, et dans ce réel sacrifice de tout soi-même, après avoir perdu toute
FÉNELOX. 510
ressource intérieure. La jalousie infinie de Dieu nous pousse jusque-là, et notre amour-propre le met, pour ainsi dire, dans celte nécessité, parce que nous ne nous perdons totalement en Dieu ([ue quand tout le reste nous manque. C'est comme un homme qui tombe dans un abîme, il n'y achève de s'y laisser aller qu'après que tous les appuis du bord lui échappent des mains. L'amour-propre , que Dieu précipite , se prend dans son désespoir à toutes les ombres de grâce, conmie un homme qui se noie se prend à toutes les ronces qu'il trouve en «tombant dans l'eau.
La conduite la plus ordinaire de Dieu sur les âmes est donc de les attirer d'abord à lui pour les détacher du monde et des passions grossières , en leur faisant goûter toutes les vertus les plus ferventes et la douceur du recueillement. Dans ce premier attrait sensible, toute l'âme se tourne à la mortification et à l'oraison; elle se contrarie sans cesse elle-même en tout ; elle se déprend de toutes les consolations extérieures ; et celles de l'amitié sont aussi retranchées, parce qu'elle y ressent l'impureté de l'amourpropre (pii rapporte les amis à soi. Il ne reste plus que les amis auxquels on est lié par conformité de
sentiments, ou ceux qu'on cultive par charité ou par devoir: tout le reste devient à charge; et si on n'en a pas perdu le goût naturel, on se détie encore davantage de leur amitié lorsqu'ils ne sont pas dans le même goût de piété où l'on est.
Il y a beaucoup d'àmes qui ne passent jamais cet état de ferveur et d'abondance spirituelle; mais il y en a d'autres que Dieu mène plus loin, et qu'il dépouille par jalousie après les avoir revêtues et ornées. Celles-là tombent dans un état de dégoût , de sécheresse et. de langueur où tout leur est à charge. Bien loin d'être sensibles à l'amiiié, l'amitié des personnes qu'elles goûtaient le plus autrefois leur devient importune. Une âme en cet état sent que Dieu et tous ses dons se retirent d'elle; c'est pour elle un état d'agonie et une espèce de désespoir : on >• ne peut se supporter soi-même ; tout se tourne à dégoût. Dieu arrache tout, et le goût des amitiés comme tout le reste. Faut-il s'en étonner? Il 6le même le goût de son amour et de sa loi. On ne sait plus où l'on en est; le cœur est tlétri et presque éteint : il ne saurait rien aimer. L'amertume d'avoir perdu Dieu , qu'on avait senti si doux dans sa ferveur, est une absinthe répandue sur tout ce (ju'on avait
aimé parmi les créatures. On est comme un malade qui sent sa défaillance faute de nourriture, et (jui a hori*cur de tous les aliments les plus exquis. Alors ne parlez point d'amitié, le nom mOme en est affligeant, et ferait venir les larmes aux yeux : tout vous .surmonte; vous ne savez ce que vous voulez. Vous avez des amitiés et des peines, comme un enfant, dont vous ne sauriez dire la raison, et qui s'évanouissent comme un songe dans le moment que vous en parlez. Ce que vous dites de votre disposition vous parait toujours un mensonge, parce qu'il cesse d'être vrai dès que vous commencez à le dire. Rien ne subsiste en vous; vous ne pouvez répondre de rien, ni vous promettre rien, ni même vous déj)cindre; vous êtes sur les sentiments intérieurs comme les filles de la Visitation sur leurs cellules et sur leurs meubles ; tout change , rien n'est à vous , et votre cœur moins que tout le reste. On ne saurait croire combien celte inconstance puérile appetisse et «létruit une âme sage, ferme et hautaine dans sa vertu. Parler alors de bon naturel, de tendiesse, de générosité, de constance, de reconnaissance pour ses amis , à une âme malade et agonisante , c'est parler de danse et de musique à un moribond. I.e
322 FÉMiLON.
cœur est comme un arbre desséché jusqu'à la racine. .\iais attendez que l'hiver soit passé et que Dieu ait fait mourir tout ce qui doit mourir, alors le printemps ranime tout. Dieu rend l'amitié avec les autres dons jusqu'au centuple. On sent renaître au-dedans de soi ses anciennes inclinations pour les vrais amis : on ne les aime plus en soi et pour soi ; on les aime en Dieu et pour Dieu, mais d'un amour vif, tendre, accompagné de goût et de sensibilité, car Dieu sait bien rendre la sensibilité pure. Ce n'est pas la sensibilité mais l'amour-propre , qui corrompt nos amitiés. Alors on se livre sans scrupule à cette chaste amitié, parce que c'est Dieu qui l'imprime; on aime au travers de lui sans être détourné; c'est lui qu'on aime dans ce qu'il faut aimer.
Merveilleux effets de la folie de la croix.
jÉSLS-CniiisT naît, et la lace du monde se renouvelle. La loi de Moïse, ses miracles, ceux des prophètes, n'avaient pu servir de digue contre le torrent de l'idolâtrie, et conserver le culte du vrai Dieu chez un peuple resserré dans un coin du monde. .Mais Celui qui vient d'en haut est au-dessus de tout : à Jésus est réservé de posséder toutes les nations en
FÉ\KLO.\. Tr2ô
héritage: il les possède, vous le voyez. Depuis qu'il a élé élevé sur la croix, il a allire tout à lui. [)t\s l'origine du clnistianisnie, saint Irénee et Tcrtullien ont montré que l'Eglise était déjà plus étendue (jue cet empire même qui se vantait d'être lui seul tout l'univers. Les régions sauvages et inaccessibles du nord, que le soleil éclaire à peine, ont vu la lumière céleste ; les plages brûlantes d'Afrique ont été inondées des torrents de la grâce ; les empereurs mêmes sont devenus les adorateurs du nom qu'ils blaspliémaient , et les nourriciers des églises dont ils versaient le sang. Mais la vertu de l'Evangile ne doit pas s'éteindre après ces premiers efforts ; le temps ne peut rien contre elle, Jésus-Christ . qui en est la source, est de tous les temps; il était hier, il est aujourd'hui, et il sera au siècle des siècles. Aussi voisje cette fécondité qui se renouvelle toujours. La vertu de la croix ne cesse d'attirer tout à elle.
Le mystère de la passion de Jésus-Christ est incompréhensible aux hommes; il a paru u nn scand;»le aux Juifs et une folie aux (ienlils. » Les Juifs étaient zélés pour la gloire de leur religion: ils ne pouvaient souffrir l'opprobre de Jésus- Christ. Les Gentils, pleins de leur pliilosophic , étaient .sages, et
leur sagesse se révoltait à la vue d'un Dieu crucifié : c'était renverser la raison humaine que de prêcher ce Dieu sur la croix. Cependant cette croix prOchée dans tout l'univers surmonte le zèle superhe des Juifs ei la sagesse hautaine des Gentils. Voilà donc à quoi aboutit le mystère de la passion de Jésus- Christ, à confondre non-seulement la sagesse profane des gens du monde, qui , comme les Gentils, regardent la pieté comme une folie, et qui ne connaissent de vertu que celle qui est revêtue d'un certain éclat; mais encore le zèle superbe de certaines personnes pieuses qui ne veulent rien voir dans la religion qui ne soit conforme à leurs fausses idées.
0 mon Dieu! je suis du nombre de ces Juifs scandalisés. Il est vrai, ô Jésus î que je vous adore sur la croix ; mais cette adoration n'est qu'en cérémonie , elle n'est point en vérité. I.a véritable adoration de Jésus-Christ crucifié consiste à se sacrifier avec lui , à perdre sa raison dans la folie de la croix , à en avaler tout l'opprobre , à vouloir être , si Dieu le veut , un spectacle de dérision à tous les sages de la terre , à consentir de passer pour insensé comme Jésus-Christ.
Voilà ce qu'on dit volontiers de bouche, mais voilà
FÉXKLON. ."S^-S
ce que le cœur ne dit point. On s'excuse par de vains prétextes, on frémit, on recule làcliement, dès qu'il faut paraître nu et rassasié d'opprobres avec rHomnic de douleur. 0 mon Dieu , mon amour , on vous aime pour se consoler; mais on ne vous aime point pour vous suivre jusqu'à la mort de la croix. Tous vous fuient, tous vous abandonnent, tous vous méconnaissent, tous vous renient. Tant que la raison trouve son compte et son bonheur à vous suivre , on court avec empressement , et l'on se vante comme saint Pierre; mais il ne faut qu'une question d'une servante pour tout renverser. On veut borner la religion à la courte mesure de son esprit; dès qu'elle surpasse notre faible raison, elle se tourne en scandale. Cependant la religion doit être dans la pratique te qu'elle est dans la spéculation, c'est-à-dire qu'il faut (ju'elle aille réellement jusqu'à faire perdre pied à riotre raison, et à nous livrer à la folie du Sauveur crucifié. OIj î qu'il est aisé d'être chrétien à condition d'être sage , maître de soi , courageux , grand . régulier et merveilleux en tout ! mais être chrétien pour être petit, fnible , méju-isable et insensé aux yeux des hounnes , c'est ce qu'on ne peut entendre sans en avoir horreur. Aussi l'on n'est chrétien qu'à demi.
Non-seulement on s'abandonne à son vain raisonnement comme les Gentils , mais encore on se fait un honneur de suivre son zèle comme les Juifs. C'est avilir la religion , dit-on , c'est la tourner en petitesse d'esprit ; il faut montrer combien elle est grande. Hélas î elle ne le sera en nous , qu'autant qu'elle nous rendra humbles , dociles , petits et détachés de nous-mêmes.
On voudrait un Sauveur qui vint pour nous rendre parfaits, pour nous remplir de notre propre excellence, et pour remplir toutes les vues les plus flatteuses de notre sagesse. Au contraire, Dieu nous a donné un Sauveur qui renverse notre sagesse , qui nous met avec lui nus sur une infâme croix. 0 Jésus ! c'est la que toul le monde vous abandonne. Il ne faut pas 5 dit-on . pousser les choses si loin ; c'est outrer les vérités chrétiennes, et les rendre odieuses aux yeux du monde, lié (juoi î ne savons-nous pas que les profanes seront scandalisés, puisrpie quelques hommes de bien jnème le sont ?
Comment le mystère de la croix ne paraîtrait-il pas excessif à ces sages Gentils, puisqu'il scandalise les Juifs pieux et zélés ? 0 Sauveur ! boive qui voudra votre calice d'amertume ; pour moi , je le veux boire
FÉNELOX. ^±1
jusqu'à la lie la plus anièrc. Je suis prêt à souffrir la douleur, l'ignominie, la tlérision , l'insulte des hommes au-ileliors, et au-dedans la tentation et le délaissement du Père céleste. Je dirai , comme vous l'avez dit pour mon instruction : « (jue ce calice passe et s'éloigne de moi; » mais, malgré l'horreur de la nature , que votre volonté se fasse et non la mienne. Ces vérités sont trop fortes pour ceux f{uî ne vous connaissent (|u'à demi , et qui ne peuvent vous suivre ({ue dans les consolations du Thabor. Pour moi , je manquerais à l'attrait de votre amour, si je reculais. Allons à Jésus, allons au calvaire. Mon àme est triste jusqu'à la moit; mais qu'importe, pourvu que je meure peicé des mêmes clous et sur la m<Hne croix, que vous, () mon Sauveur ! 0 mon Dieu! vous (jui voyez le fond de notre misère , vous seul pouvez nous guérir : hàtez-vous de nous donner la foi , l'espérance, l'amour, le courage chrétien qui nous manquent. Faites que nous jetions sans cesse les yeu\. sur vous, ô l'ère tout-puissant î (jui ne donnez rien à vos chers enfants que pour leur salut, et sur Jésus, votre lils ; qui est notre modèle dans les souffrances. Vous l'avez attaché sur la ci'oiv pour nous; vous 1 avez fait l'homme de doideur, pour nous apprendre
^^8 l'ÉNELON.
combien les douleurs sont utiles. Que la nature molle et làclic se taise donc à la vue de Jésus rassasie d'opprobres et écrasé par les souffrances. Helevez mon cœur , ù mon Dieu ! donnez-moi un cœur selon le vôtre, qui s'endurcisse contre soi-même, qui ne craigne que de vous déplaire , qui du moins craigne les douleurs éternelles , et non pas celles qui nous préparent à votre royaume. Seigneur, vous voyez la faiblesse et la désolation de votre créature, elle n'a plus de ressource en elle-même , tout lui manque. Tant mieux , pourvu que vous ne lui manquiez jamais et qu'elle cherche en vous avec confiance tout ce qu'elle désespère de trouver dans son propre cœur.
■oijo-
Unité do la doctrine de l'Église.
e;ÉSLS- Christ parle ainsi : w Si quelqu'un n'écoute f^ pas l'Eglise, qu'il soit pour vous comme un païen et un publicain. n Remarquez qu'il ne dit pas : si (juelqu'un n'écoute pas l'église de son pays ou celle d'entre les diverses églises à laquelle il se trouve attaché par sa naissance et par ses piéjugés. Il ne suppose point plusieurs églises , entre lesquelles chacun soit libre de choisir à sa mode ; il n'en suppose qu'une seule qu'il veut être à jamais son unique épouse : elle doit être tout ensemble unique, universelle et subsistante dans tous les siècles ; elle doit parler k toutes les nations qui sont sous le ciel , et faire entendre sa voix d'un bout de runivcrs k l'autre. (x n'est point une Eglise invisible et composée des seuls élus, que chacun mette où il lui idaît , suivant ses préjugés , et que personne ne puisse montrer au doigt :
r>ôO f^;mlo>'.
c'est la cité clevce sur le sommet de la montagne, que tous les peuples voient de loin. Chacun sait le lieu où il peut la trouver , la voir et la consulter. Elle répond, elle décide; on l écoute , on la croit. Malheur à quiconque refuse de lui obéir! Il doit être retranché de la société des enfants de Dieu , comme un païen et comme un publicain. Lu père terrestre , quoique très-imparfait, ne peut soutîVir qu'aucun de ses enfants divise sa famille, sous prétexte de la réformer selon ses idées. Croyez-vous que notre Père céleste, qui aime tant l'union , et qui veut que ce soit à cette marque qu'on reconnaisse ses enfants , souffre sans indignation que quelqu'un d'entr'eux soit assez présomptueux et assez dénaturé pour diviser sa famille , qu'il a voulu , par le mérite de son propre sang, consommer à jamais dans l'unité? L'époux ne veut qu'une seule épouse; il a horreur de la pluralité. Le schisme qui fait plusieurs églises, malgré Jésus- Christ qui n'en veut qu'une seule, est donc le plus grand de tous les crimes. (7est celui de Coré , d'Athan et d'Abiron , qui voulurent partager le sacré ministère. La terre doit engloutir et le feu du ciel consumer ceux qui déchirent l'Lpouse uDi(jue pour en faire plusieurs.
féni:lon. 57)1
En vain nos frères sépares soutiendront (|nc l'ancienne Eglise était tombée en ruine et en désolation f>ar son idolâtrie, en sorte qu'il a fallu en former une autre à sa place. Si l'Eglise visible avait pu être un seul jour trompeuse et idolâtre, Jésus-Christ se serait bien gardé de dire absolument et sans restriction pour toutes les nations et pour tous les siècles : « Si quelqu'un n'écoule pus l'Eglise;» il aurait induit par là ses enfants en erreur; il n'eût pas manqué de dire tout au contraire : si quelqu'un écoute l'Eglise pendant les siècles d'erreur et d'idolâtrie où elle tombera, qu'il soit pour vous comme un païen et comme un publicain. Cette défense expresse d'écouter l'Eglise devrait, selon le plan de nos frères séparés, avoir été faite pour prcsfjue tous les siècles , puisique de leur propre aveu le monde a été, pendant presque tous les siècles, depuis les Apôtres, jusqu'à la prétendue réforme des protestants . sans avoir aucune autre Eglise que celle qui enseignait, qui administrait les Sacrements, (jui disait la messe, qui honorait les images et qui priait les saints connue nous le faisons. I.oiu de dire : garde/.-vous bien d'écouter l'Eglise dans ces siècles d'aveuglement , Jesus-Clnist dit au contraire pour tous les jours sans exception , jusqu a celui
532 FÉ.NELON.
OÙ il viendra juger le monde : « si quelqu'un n'écoute pas l'Eglise , qu'il soit pour vous comme un païen et un publicain. » Il assure ailleurs que cette Eglise, loin de tomber en idolâtrie et de rendre par là le schisme nécessaire , sera fondée sur la pierre , en sorte que les portes de renier, c'est-à-dire les conseils de l'erreur, ne prévaudront point contre elle : c'est promettre précisément que ce que nos tVères prétendent être arrivé n'arrivera jamais. Jésus-Christ dit encore, en quittant son Eglise naissante pour monter au ciel : (' Allez, instruisez toutes les nations, les baptisant au Nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit; et voilà que je suis avec vous tous les jours jusqu'à la consommation des siècles. » C'est au corps des pasteurs qu'il s'adresse pour leur confier le ministère de l'instruction et de l'administration des Sacrements. Il parle d'une Eglise visible, qui a un cori)s de pasteurs avec des peuples conduits par eux; il s'agit d'une Eglise qu'on voit, qu'on entend, qu'on croit, qui enseigne, qui décide, qui baptise.
Enfin l'événement s'accorde, parfaitement avec la promesse de Jésus-Christ. 11 avait prédit que l'ivraie se mêlerait avec le bon grain dans le champ du souverain Père de famille. C'est ce qui est arrivé. Il s'est
FfiNELO.V. 353
glissé dans TK^Iise des relâchements et des abus dont elle g«Mnit et qu'elle travaille à réformer. Mais la réforme ne doit jamais se faire par la séparation ; au contraire, notre Seigneur crie : « Laissez ces deuv espèces de grain , savoir le pur froment et l'ivraie , croître ensemble jusqu'à la moisson , qui est la consommation des siècles , de peur qu'en arrachant le mauvais grain, vous ne déraciniez aussi le bon. » C'est avec ce ménagement, ce zèle pour conserver l'unité, qu'il faut travailler de concert à une douce et pacifique réforme.
Pour la chute de l'Eglise dans l'idolàirie , Jésus- Christ a répondu ((u'elle n'arriverait jamais : aussi n'est-cllo jamais arrivée. L'Eglise n'a jamais adoré du pain; elle n'adore que le Corps de Jésus-Christ, sur sa parole expresse, prise simplement à la lettre; elle ne connaît aucun médiateur que Jésus-Christ; elle prie seulement nos frères du ciel, comme nos frères de la terre , de prier pour nous par notre commun et uni(pie médiateur Jésus-Christ; elle n'honore les images que comme de simples peintures, par rapport au\ mystères qu'elles nous réprésentent. Il est donc clair comme le jour (pie nos frères séparés ont calomnié l'Kglise pour justifier leur séparation , eu
r»5i Ff:.NKLON.
l'accusant tl'impiélé et d'idolâtrie. Si elle n'est ni idolàtie , ni impie, le schisme qu'ils ont fait avec tant d'animosité et de scandale est le crime de Coré, d'Athan et Abiron ; iHiis(|u'iis lefuseni d'écouter l'Eglise avec laquelle Jésus-Christ enseigne tous les jours , chacun d'eux doit être regarde comme un païen et comme un publicain.
La pei-séciition alTcnnit TEglise.
Qlam) on lit les ma<5'nifiques promesses faites à l'Eglise, on y trouve des rois de !a terre qui en seront les nourriciers , et qui viendront en silence baiser ses sacrés vestiges ; on aperçoit la plénitude des nations qui doit venir à elle , et entrer en foule dans la porte de l'Evangile. A ce spectacle, disparaissent jusqu'aux moindres images de persécution. On est tenté de croire que Dieu, qui tient les cœurs des princes dans ses mains, et qui aime son Eglise comme tout homme ainie son piopre corps, doit tenir en bride toutes les puissances humaines, pour conserver à ses enfants une éternelle paix. Mais autant, dit Dieu aux hommes, que le ciel est élevé au-dessus de la terre , autant mes voies et mes pensées sont au-dessus des vôtres. Voici donc ce qu'il a pensé, lui
à qui seul appartienl la sag:esse : il a trouvé dans ses profonds conseils qu'il est meilleur de permettre que les maux arrivent pour les changer en biens, que de ne les permettre jamais. Kl. en cliet , (pi'y .a-t-il de plus divin que de commander au mal même et de le rendre bon? Comment le fait-il ? dit saint Augustin. C'est qu'il donne à l'iniquité le cours (ju'il lui plaît, selon ses desseins. Il ne fait pas l'iniquité; mais en la laissant échapper d'un côté plutôt (jue d'un autre, il la règle , il la domino . il la l'ait entrer dans l'ordre de sa Providence. Ainsi il laisse la fureur s'allumer dans le cri'ur des princes païens : force leur est donnée contre les sacriiices. et ils affligent les saints du Très- Haut. Mais ne craignez rien : la persécution ne peut être que bonne dans la main de Dieu. I.e sang des martyrs sera une semence féconde |>our multiplier les chrétiens. I^e vaisseau sera agité i)ar une cruelle tempête, mais les vagues ne pourront l'engloutir. I/Eglise s'étendra sur les nations jusqu'aux extrémités de l'univers, pendant mrine (lu'ellc rt'paiidra tant de sang, (hiand après trois cents ans de persécution, elle auia lassé les persécuteurs, et montré (lu'clle est indépendante de toutes les puissances humaines, alors elle daignera recevoir à ses pieds les Césars pour les sou-
536 FÉNIXON.
mettre à Jésus-Christ. Cependant ceux qui s'imaginent renverser le vrai Dieu , c'est par lui qu'ils sont soutenus ; c'est lui qui se joue de tous leurs projets , et <|ui fait servir leur rébellion même à l'accomplissement des siens. Par la persécution, il prépare à la vraie religion des témoins, mais des témoins qui en scelleront la vérité de leur propre sang. Par la persécution , il prépare aux persécutés l'expiation de leurs fautes passées : car leur sang lave tout. Quelle autorité pour la religion , lorsque ceux qui l'ont embrassée ne craignent point de mourir pour elle ! Enfin le même coup qui brise la paille , comme remarque saint Augustin , sépare le pur grain que Dieu a choisi. Dans ce dessein , Dieu les encourage par Jésus qui marche à la tête, la croix en main. Le voilà, ce modèle de tous les martyrs , il boit le calice de sa passion, et il le boit jusqu'à la lie la plus amère , et il le présente ensuite à tous ceux dont il est suivi. Ils le boiront a leur tour, et le disciple ne sera point au-dessus du maître.
• Il leur prédit avec sa mort celle que Dieu leur a réservée. Ils vous feront, dit-il, toutes sortes de calomnies et d'outrages à cause de mon nom; vous -serez odieux à toute la terre; ils croiront faire un
sacrifice à Dieu en vous égor^^eant. Voici ce (|u'il ajoute pour relever le courage des siens : Ne craignez pas ceux qui ne peuvent tuer que le corps. Eh ! (jue faut-il donc craindre, ô mon Sauveur? Quoiî les maîtres de l'univers, qui d'une seule parole ou d'un seul regard font trembler le reste des hommes , ces princes qui, au-dehors par leurs armées et au-dedans par leurs édits, portent partout à leur gré ou la mort ou la vie, ne méritent-ils pas d'être craints. Non, non, ils ne sont redoutables qu'autant qu'ils tiennent le glaive de Dieu contre les méchants ; et c'est Dieu seul qu'il faut craindre en eux. Hors de là leur puissance n'est que faiblesse ; leurs coups ne portent que sur le corps déjà condamné à la corruption ; ils ne peuvent détruire que ce qui se détruit de soi-même; ils ne peuvent qu'écraser ce qui n'est que cendre ; ils ne peuvent (pie prévenir de peu de jours une mort {|ui confondra bientôt la cendre des persécuteurs avec celle du persécuté. Quand ils ont tué le corps, (jui de lui-même tombait déjà en ruine, leur force est épuisée, ils ne peuvent plus lien : car pour l'àme du juste persécuté , elle est dans la main de Dieu, asile inaccessible à la fureur liumaine ; et
le tourment de la mort ne la touche point. Oh ! qu'ils
T>7tH FÉNELON.
sont faibles ces hommes dont la puissance épouvante fout le genre humain, et (|ui en sont misérablement éblouis eux-mêmes I (iardez-vous bien, ô mes disciples, gardez-vous bien de les craindre jamais. Je vous montrerai celui qu'il faut craindre. Ucservez foute votre crainte pour celui qui peut non-seulement briser comme eux ce corps de terre , mais encore donner à l'àme la mort éternelle. Que la juste crainte du Dieu tout-puissant étouffe en nous cette crainte lâche des hommes qui ne peuvent rien. Vous comprenez maintenant pourquoi Dieu veut fonder son Eglise sur la persécution; par là toute puissance humaine est confondue , la vérité est confondue , la vérité est confirmée , et les enfants de Dieu sont purifiés. Les voilà donc qui seront menés à la boucherie, et leur sang ruissellera de tous côtes.
Dans lo temps des persécutions la vie tics lidèles était un perpétuel martyre.
Représe>to>"S-kois comment vivaient les fidèles dans le temps des persécutions. Leur vie était un perpétuel martyre ; l'attente de la mort était la préparation à la mort même. Aucun jour d'assuré, aucun moment où l'on ne pût être trahi, accusé, traîné