‹ Le Discours de rentrée, comédie vaudeville en 1 acteChapitre 15 sur 25 · SCENE XI · texte numérisé non relu

SCENE XI

Le, Mêmes M. DE COURCELLES.

M. de courcelles, de son cabinet.

Ne t'impatiente pas, Alphonse, mo voici. {Il entre et aperçoit sa femme.) Ah! je suis enchanté de vous trouver ensemble, deux avis valent mieux qu’un.

EUGÉNIE

Des avis ! et sur quoi ?

U. DE COURCELLES

Sur mon discours de rentrée.

eugénie.

Vous l’avez terminé ?

M. DE COURCELLES

Je l’ai ébauché en grande partie, et vous allez me faire public.

ALPHONSE , souriant.

Pour écouter un sermon.

M. DE COURCELLES

Qui vient fort à propos pour toi, mauvais sujet, car je n’ai pas grande confiance en tes dénégations. (On se place ; déclamant.) Messieurs, la solennité de ce jour... ( S’interrompant .) L’exordo obligé, puis vient l’article nécrologique: (avec emphase) Nous avons perdu cotte aunéc les juges les plus intègres, les orateurs les pluséloquens.

ALPHONSE

Ccst flatteur pour ceux qui restent.

M. DE COURCELLES

Patience, ils auront leur tour ; on en fera des d'Aguesscaux quand ils seront morts. J'arrive à la partie pathétique. Attention. (Déclamant.) Seraitil donc vrai, messieurs , que la corruption des mœurs fût inséparable des progrès de la civilisation? que la sainteté du mariage ne fût plus qu’un objet de dérision pour la génération qui s’élève!

Ab I que de fois, dans cette enceinte, vos esprits ont été affligés du spectacle effrayant de l’immoralité l que de fois vous vous êtes élevés contre l’adultère, ce crime le plus graud de tous!

ALPHONSE

Comment, choisir un pareil sujet!

H. DE COURCELLES

L'auditoire n'a pas la parole.

alpuonse, à part.

Et dovanl elle encore l

h . de courcelles, reprenant sa déclamation.

Le plus grand do tous, qui conduit du duel & l’assassinat, de l’assassinat û l’échafaud!... Ah! si vous pénétriez un instant avec moi dans l’intérieur des familles ; si vos regards pouvaient embrasser les résultats funestes de cette passion coupable , que le monde traite avec une indulgence plus criminelle encore.*. ( Prenant le ton

MAGASIN THEATRAL

naturel .) Donne-moi uneprisc. {Déclamant.) Cclc jeune femme naguère si belle, dont les traits amaigris rèvclent la douleur, qui, triste et pâle, se flétrit de jour en jour... clic meurt de honte et de repentir... Eh! plus malheureux encore cet époux trahi dans scs plus chères affections, qui, témoin des désordres de sa femme, ne peutarracher de son cœur l'amour qu’il a pour elle, qui gémit et s'indigne de sa faiblesse sans pouvoir la vaincre ; trop fier pour descendre & la plainte, trop généreux pour recourir au scandale des tribunaux, ne pouvant supporter sa honte ni cesser d'aimer l'ingrate qui le trompe. [Les regardant , & part.) Ils s'attendrissent. ( Déclamant .) L’infortuné préfère se donner la mort plutôt que de déshonorer la mère de ses enfans.

EUGÉNIE

Ah! mon ami, quelle idée!

h . de cocncELLES, naturellement.

Ici, je prends mou verre d'eau sucrée, et je promène un regard modeste sur mes auditeurs. (A sa femme.) Eh bien, qu'en dites-vous?

EUGÉNIE

Moi... je dis...

M. DE C0CRCELLES.

Je tiens à avoir votre opinion : nous avons des femmes, et de fort jolies femmes à nos séances : les tribunaux, c’est le drame, la comédie du matin ; nous avons des billets de faveur, des places numérotées comme aux théâtres... Au surplus, sans vanité, je crois que je produirai de l’effet, j'en ai produit sur vous, sur lui ; j’ai captivé votre attention, vous avez été émue, frappée de ce passage : L’infortuné préfère se donner la mort.

ALPHONSE

Poésie de tribunal.

U. DE COUItCELLES.

Non, monsieur; et sans aller bien loin, sans sortir de Chantilly, je connais des esprits assez faibles... Savez-vous & quoi Von attribue le suicide de Duchàtel?

eugénie , vivement.

Comment, mon ami, on penserait...

M. DE COUItCELLES.

M’" 0 Duchàtel est jeune, jolie, un peu légère... lui, il était vieux, jaloux!... {su femme fait nn mouvement d‘ incrédulité. )0h\ il faisait tous ses efforts pour qu’on ne s’en aperçût pas, cl il avait raison : c’est peut-être là la cause de cette grande gaieté qu’il affectait à tout propos.

ALPHONSE

A soixante ans on raisonne.

K. DECOUnCELLES.

Va faire entendre raison à un jaloux: quand la passion s’empare de nous, c’est elle seule qui nous gouverne, ce qui est cause que les trois quarts du temps on ne sait ni ce qu’on dit ni ce qu’on fait. J’ai vu des gens déclamant contre le duel se disputer et sortir pour s’aller battre. Duchàtel s’est élevé vingt fois avec indignation contre le suicide, et fl finit... les plus sages deviennent quelquefois s plu» fous.

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