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district trouva beau au point d'en faire hommage à la Covention Le 13, elle décida même de l’adresser aux municipalités du ressort qui le feraient lire pendant trois décadis consécutifs. On l'enverrait aussi au Comité de Salut public et à la Municipalité de Paris f.
Dans ce morceau d’éloquence révolutionnaire l’orateur qui avait obtenu un tel succès mêlait à la violence la philosophie. « Discenda virtus est » s’était-il écrié : « Si nous avons planté la Liberté dans nos cœurs, c’est pour qu’elle y pousse des racines profondes et qu’elle y fructifie. Il faut que nous l’arrosions avec les eaux fécondes que l’on puise à la source de la Raison ». C’est faute d’avoir cultivé la Raison que les hommes sont restés si longtemps dans l’ignorance et dans la servitude. L'ignorance est le «principe de tous les vices, de tous les crimes, de tous les malheurs de l’espèce humaine. C’est elle qui a produit la superstition, le fanatisme, la misère de l’esclavage. C’est l’abrutissement de l'esprit. Les prêtres pour enchainer les hommes leur ont persuadé que leurs chaînes descendaient du ciel. Le fondateur du christianisme a félicité les ignorants et les imbéciles en déclarant bienheureux les pauvres d'esprit. » Après cet exorde, il passait à l'éloge de Voltaire, esquissait le mouvement scientifique : Descartes, Newton, Locke, Bacon. Il célébrait l'indépendance des Etats-Unis et déclarait que la première l'Angleterre avait secoué le joug.
« Le temps de la Raison est arrivé, continuait Burnel, mais le poids des superstitions de nos stupides aïeux pèse encore sur nous. Les progrès de la Raison sont lents mais infaillibles. En France, après avoir poussé la corruption des mœurs à son plus haut degré et dilapidé les finances, la cour eut l’imprudence de convoquer les Etats Généraux. Alors la nation
convaincue de ses droits, ne recula plus pour les rétablir. La Liberté et la Raison se tiennent; voilà pourquoi on dédie partout des temples à la Raison ».
Suivait une énumération de tous les crimes des prêtres de toutes les religions à tous les âges et dans tous les pays : « Ces fourbes se sont toujours donnés pour les interprètes du souverain Etre afin de retenir l’esprit humain dans une perpétuelle enfance ». Le catholicisme était pris à parti avec violence. « Pour le soutenir, il faut être prêtre; pour en conserver l'esprit il faut être fanatique où imbécile ». «Il favorise le despotisme. Il prêche l’ignorance volontaire, le renoncement au plaisir, la recherche de la douleur, le mépris de la science, le détachement des créatures. Il a fait de Dieu le plus cruel des tyrans. » Et l’orateur peignait le rôle odieux de la papauté, les persécutions, l’inquisition, les autodafé. D’après lui, les dogmes, la confession étaient contraires au sens commun. ( Un roi de Portugal ayant fait son sérail d’un couvent de religieuses, ne s’y rendait qu'avec son confesseur ». Il ne fallait conserver que la notion de l’Etre suprême. La clef de la science, des mœurs, est dans l’idée du bonheur. Burnel esquissa une morale fondée sur le bonheur. Le bonheur est attaché à la pratique de la vertu.
Le discours se terminait par un dernier éloge de la Raison : « À l’approche de cette éclatante Immortelle, les préjugés destructeurs doivent s’enfoncer et se perdre dans la nuit profonde de l’oubli, comme on voit à l'aspect d’une brillante aurore, disparaître et rentrer dans la fange des marécages, les feux follets dangereux dont la lueur trompeuse égarait le voyageur ». « Oh! Raison! Eternelle émanation de lOrdonnateur souverain des êtres, c’est à la lumière vivifiante de tes rayons que nous dirigerons désormais tous nos pas vers l'utilité publique, que nous mesurerons toutes nos actions sur l'échelle fixe du
devoir, et qu’ainsi nous atteindrons avec certitude le but que
se propose tout français véritablement régénéré de concourir à la félicité générale en se rendant heureux lui-même. Nous resterons libres et nous deviendrons vertueux, parce que nous serons toujours raisonnables. N'élevons jamais d’autel qu’à la Raison, de trône qu’à la Liberté, et notre République sera impérissable ; grâce à ces deux filles du ciel, elle se perpétuera heureuse et florissante dans l’éternité de l'avenir. Vive amis, vive à jamais la République ! ! ».
Le 30 ventôse, le décadi du chef lieu ne fut pas moins brillant. Le premier bataillon de la réquisition de la Manche assistait à la fête. Il se tint « dans l’ordre et le respect que la Raison inspire à de vrais républicains ». Beaucoup de citoyennes placées au centre du Temple, étaient venues elles-aussi, célébrer «la religion de la Raison et de la Nature ». Le président du tribunal du district prononça un discours philosophique. Il énuméra les avantages du culte de la Raison et s’éleva contre le fanatisme. Le juge militaire Courbe, d’une main hardie, acheva « de déchirer les tristes lambeaux du voile dont est est encore enveloppée l'humanité. » Après un parallèle entre le sublime tableau des Droits de l'Homme et les superbes sottises .du Vatican, il porta le dernier coup au fanatisme expirant. Il termina sa péroraison par une invocation aux « principes immortels du citoyen de Genève, qui plongea le monstre dans le néant dont les prêtres l'avaient tiré pour se sensualiser et s’enrichir en prêchant la continence et la pauvreté ». Le soir, citoyens et citoyennes se rassemblèrent à la Société populaire. Là, on déclama lépitre à Uranie avec plusieurs pièces de Vervet, et l’on chanta des chants civiques jusqu'à la lecture des nouvelles. « Tout annonçait l’union, la gaîté, la simplicité,
la candeur et la fraternité qui remplissent l’âme des bons répu-
1 Imprimé. Au Rocher de la Liberté. De l'imprimerie nationale, chez Goumont, an IT de la République.
5 ES blicains Sans-Culotte, et chacun se retira dans sa famille » !:
Au cours des fêtes décadaires du Rocher de la Liberté, il y eut même des quêtes au profit des pauvres, faites par quelque citoyenne épouse d’une autorité locale ?.
La foi révolutionnaire semblait se soutenir. Le 10 germinal, la fête de la Décade fut chômée avec « Le respect et la gaieté franche qui forment la physionomie des fêtes civiques » 2.
À Condé-sur-Vire, d’après les procès-verbaux, «une infinité d'habitants « prouvaient » leur civisme par leur assiduité aux réunions décadaires . À Agneaux, après la sortie du temple de la Raison, on se promenait autour de l’Arbre de la Liberté dont la plantation avait eu lieu le 10 ventôse, conformément à l'arrêté des représentants du peuple Bouret et Frémanger ?. À Cerisy-la-Forêt, il y avait moins de ferveur, et le maire témoignait sa surprise de l’absence des gardes nationaux aux cérémonies de la décade. « Le cortège était plus nombreux en femmes et filles qu'en hommes 5.
Le 5 germinal, le District écrivit au Comité de surveillance de Saint-Amand : « Grande joie! La Raison triomphe dans votre commune comme dans la‘plupart des autres. La Raison en parlant à vos cœurs, vous a portés à faire la meilleure action de votre vie, en détruisant et foulant aux pieds les idoles des charlatans de prêtres. Nous applaudissons donc à votre représentation de la veille de la décade, et nous nous réjouissous avec vous de la carmagnole que vous avez fait danser à vos imposteurs de saints » 7.
4. Arch. Manche L II 1045, reg. des comptes décadaires, 3° décade de ventose.
Arch. municip. Saint-Lo, D 31. reg. cit. fo 121. Arch. Manche L II 1101.
Arch. municip. Condé-sur-Vire, reg. municip. 1792 an IV, fo 87. Ibid. Agneaux, reg. municip. Agneaux, fo 139. . Ibid. Cerisy-la-Forêt, fo 72.
Arch. Manche. Correspondance de l'administration du district avec les comités de surveillance, L 1064.
IDR TC D
Le culte de la Raison provoqua-t-il chez les populations un enthousiasme comparable à celui des autorités ? On l’ignore. Les procès-verbaux des décadis ruraux $ont presque tous aussi brefs que celui de Saint-Samson-de-Bonfossé !. Tout ce que l’on peut aflirmer, c’est que Le culte catholique s’exerçait encore publiquement à Saint-Lo et dans les campagnes au, 18 ventôse. A cette date l’Agent national écrivait aux municipalités pour leur transmettre une lettre du représentant du peuple Bouret, du 14, déplorant l'exercice de ce culte et « un tolérantisme aussi impardonnable ». 11 les invitait à mettre fin à cet état de choses ?.
La municipalité de Saint-Lo se montra docile. Elle crut utile d'interdire aux citoyens de fermer leurs boutiques le dimanche sous peine d’être regardés comme suspects. Elle les exhorta « très sérieusement à célébrer Les fêtes du décadi et à se rendre au temple de la Raison » ?.
En ventôse et germinal les églises se fermèrent. Le 19 ventôse la municipalité du Rocher de la Liberté faisait connaître que les mesures voulues avaient été prises pour la cessation du culte et que la paix régnait .
Les officiers municipaux de Percy écrivaient de leur côté à l’Agent national du district, le 23 : « Tous nos ci-devants prêtres qui suivent les séances de la Société populaire et qui se sont montrés dans toutes les occasions les amis de la Révolution, de la fidèle observation des lois, déclarèrent au milieu des plus vifs applaudissements que dès ce moment ils cesseraient l’exercice des fonctions du culte catholique à Leurs
1. Simple mention du décadi : arch. municipales Saint-Samson-de-Bonfossé, registre municipal.
2. Arch. Manche, L II 1077, administration et police générale. + RE municipales Saint-Lo, Reg. déliber. Conseil général Saint-Lo,