CHAPITRE IV
La Vie Economique
I. Les Subsistances. — II. La Loi du Maximum IIT. La suppression du Maximum
Le ravitaillement fut avec la Défense Nationale l’un des principaux soucis, lune des grandes préoccupations de l'Etat au cours de la Révolution. L’Ancien Régime avait connu la crise des grains. Les émeutes de la faim avaient ensanglanté son déclin. Le nouveau régime avait à recueillir ce lourd héritage. Il allait en outre voir régner la pénurie dans tout le domaine économique. Il lui faudrait en un mot affronter ce que nous appelons aujourd’hui la crise des subsistances.
Cette crise s’accentua avec les événements extérieurs. De 1793 à l’an IV, la France fut isolée des autres puissances par la Coalition. Après Ja paix avec ses ennemis du continent, elle restait en guerre avec l’Angleterre qui détenait la maîtrise des mers. Le pays fut réduit à ses propres ressources. À ce même moment il avait à nourrir et à équiper ses armées, et, de plus, à subvenir aux besoins de la population civile. Les départements rebelles de la Vendée étaient dévastés. La valeur des assignats baissait. Au cours de l’an III le papier-monnaie n'avait plus qu’une valeur illusoire. D'où la cherté croissante de la vie. L'esprit de sacrifice, l'enthousiasme n'avaient pas éteint l’appât du gain. Les circonstances, au contraire, l’avaient
excité.
Le Gouvernement Révolutionnaire dut, pour faire face aux besoins, prendre des mesures draconiennes. La loi du 4 mai 1793 établit le système du maximum qui, étendu et renforcé par les décrets du 26 juillet 1793 sur les accaparements, du 11 septembre 1793, resta en vigueur jusqu’en nivôse an III.
Dans les départements, les recensements se succédèrent et donnèrent au gouvernement l’état des subsistances de tout le pays. Les réquisitions subvinrent aux besoins des armées et des parties du territoire les plus éprouvées par la disette !. Si ces mesures n'eurent pas tout le succès qu’on en attendait, elles permirent du moins à la France de vivre et dé vaincre.
Les derniers jours de l'élection de Saint-Lo avaient été éprouvés par la famine. Le subdélégué avait eu à lutter contre les accapareurs. Le ravitaillement fut l’une des premières tâches des comités nationaux. À leur tour les municipalités en présence de la même situation ét des mêmes devoirs, rencontrèrent les mêmes difficultés.
Dès le 15 mars 1790, le Conseil de la commune de Torigni décida le rétablissement des mesures prises par le Comité national pour la police de la halle aux grains, l'interruption de ces prescriptions ayant produit de fâcheux effets. Il y aurait toujours dans la halle un officier municipal. Les grains entreraient par une porte déterminée et seraient recensés. On fixerait le prix du pain d’après le prix du blé ?.
Le 21 juillet, la municipalité de Tessy-sur-Vire détermina Les endroits où désormais les marchandises seraient vendues à
1. Bulletin trimestriel de la Commission de recherche et de publication des documents relatifs à la vie économique de la Révolution, année 1906, nos 2, 9, pu 19058198;
; : ne municipales Torigni-sur Vire, Reg. Conseil général Torigni, D 4, not 010 ,
des heures fixées invariables afin de prévenir les abus résultant de la vente à l'écart du bourg !.
Les marchés du district se tenaient à Saint-Lo, Canisy, Airel, Cerisy l'Abbaye, Marigny, Torigni et Tessy. Le directoire du district, le 22 novembre, décida d'envoyer aux municipalités de ces communes la lettre du contrôleur général du 14 octobre 1790. Il leur écrivit également pour les engager à protéger de toutes leurs forces la libre circulation des grains dans l’intérieur du royaume. On leur adresseràit des modèles imprimés pour former les états du prix des grains et du pain dans leurs marchés conformément à la leitre du ministre ?.
En 1791, une difficulté nouveMe surgit dans l’approvisionnement de Saint-Lo. La chute du Pont de Gourfaleur au cours de l’hiver, empéchait les communications avec Tessy, Percy, Moyon et Soulles qui en majeure partie ravitaillaient la ville 8. Cependant, les prix, on le constate dans les tableaux de mercuriales, étaient plus bas qu’en 1790. De juillet à novembre 1790, le quartier de froment avait subi une progression descendante de 31 livres 8 sols 8 deniers à 24 livres 9 sols 3 deniers. Le pain qui, le 3 juillet 1790, valait 3 sols 3 deniers la livre (1"° qualité), coûtait seulement 2 sols, 3 deniers le 20 novembre. Pour les 3 premiers mois de 1791, le quartier de froment ne dépassa pas 23 livres 15 sols 5 deniers, et le pain de première qualité ne coûta pas plus de 2 sols 6 deniers #.
L'année 1792 vit s’accentuer profondément les difficultés économiques. Le prix du blé croissait. Les esprits étaient agités
4. Arch. mnnicipales Tessy-sur-Vire, Reg. de la municipalité du bourg et paroisse de Tessy (1790-an I), fo 47.
2. Arch. Manche, L II 1014, Reg. délibérations Directoire district, f° 26.
3. Arch. Manche L II 1005, Conseil Reg. délibération et arr. district Saint- Lo, fo 64.
4. Arch. municipales Saint-Lo, Reg. police municip. du 19 Juin 1790 au 30 mars 1791. Les prix de 1790 étaient, on peut le noter, plus élevés peu de temps
après la récolte que pendant le premier trimestre de 1791 dépendant de la même récolte.
et en mars, la ville de Saint-Lo, fut le théâtre d’émeutes. Le 17 mars, un boulanger de Cerisy-l'Abbaye nommé Guilbert qui marchandait un sac de blé à la halle de cette ville fut menacé par des femmes qui le traitèrent d’acapareur. « À la porte de la maison commune où se tient le marché de froment, quantité d'hommes et de femmes qui paraissaient ameutés menacaient la vie dudit Guilbert. L'un brandissait une verge qu'il tordait en parlant de lui: « Si je lui tenais l’âme, je la lui torderais comme ça ». D’autres ajoutaient : QIl faut lui faire son affaire » et un dernier : « Va-t-il bientôt sortir ». Nombre de personne applaudissaient et paraissaient seconder toute cette effervescence.
En présence du danger couru par Guilbert, le Conseil de la commune adressa sur le champ une réquisition au commandant de la garde nationale afin de dissiper l’émeute du marché.
Soixante ‘hommes furent envoyés. Ceints de leur écharpe, les officiers municipaux se joignirent à eux. Mais au lieu de s'apaiser, l'insurrection « grossissait prodigieusement ». Ceuxci disaient : C'est un fripon; et ceux-là : Il faut lui faire son affaire. Parvenue à la distance d'environ 150 pas, la plus grande partie de la troupe abandonna le service. Le danger devint sérieux. Sous la citadelle qui conduisait à la rue du Neufbourg, des cris retentirent : Voilà un réverbire! à la lanterne! Et déjà on déployait la corde. Il fallut affronter les menaces de la foule en forçant le passage sans que le corps de garde voisin consentit à fournir aucun homme de secours. « Arrivés dans la rue du Neutbourg, la rage semblait s'emparer des ameutés et la force à la loi diminuait singulièrement, des pierres se lançaient de toutes parts ». On dut se rendre au Directoire du district dont le local se prêtait à la garde de Guilbert. Le Directoire craignant d'accroître la révolte en faisant battre la générale, se contenta
de faire appel aux compagnies de grenadiers, de chasseurs
et à la gendarmerie. On mit le malheureux au milieu du détachement, à la porte de l’église, l'officier municipal Culleron menaça la foule de recourir à la force. Finalement on donna un cheval à Guilbert et la gendarmerie fut chargée de l’escorter au dehors de la ville. « Aucune personne mal intentionnée ne se porta au delà » f.
À la suite de Pémeute du 17 mars 1792, l'esprit public loin de se calmer s'irrita davantage. « L'esprit de sédition et d’émeute, déclarait le 18, le Conseil de la commune, ne paraît qu'augmenter et il est à craindre qu’au marché prochain le soulèvement populaire ne soit plus considérable ». En conséquence le procureur de la commune poursuivrait devant le tribunal correctionnel « les principaux moteurs et acteurs de lémeute ». Le Conseil décida eu outre de rédiger une proclamation « pour rappeler les citoyens égarés à la soumission de la loi »?. En présence de la désertion de la garde nationale, la municipalité sollicita du Département de la Manche l'autorisation de demander au Directoire du Calvados l'envoi de 100 hommes du régiment en garnison à Bayeux. Le 20 mars le Directoire de la Manche aquiesça à cette demande ?.
À partir de juillet, la hausse du grain fut continue :
Le 14 juillet, le quartier de froment valait 23 livres 16 sols 1/2 denier ; le 21 : 24 livres 12 sols 1/3 de denier ; le 28 : 27 livres 5 sols 3/4 de denier ; le 4 août : 27 livres 8 sols 5 deniers ; lé 25 : 29 livres 16 sols 7 deniers ; Le 1° septembre : 31 livres 4 sols 8 deniers ; le 11 : 33 livres 11 sols 3 deniers ; le 20 octobre : 38 livres 6 sols 5 deniers et enfin le 13 décembre
39 livres 3 deniers.
1. Arch. municipales Saint-Lo, Reg. déliber. Conseil de la commune du & novembre 1791 au 3 novembre 1792, D 29, Reg. 42, fos 37, 38, 39. 2. Arch. municipales Saint Lo, D 29, Reg. 42 (cit.) fo 40.