CHAPITRE Il
I. La disette des subsistances. Troubles à Saint-Lo et aux environs — II. Le maintien de l’ordre. Les comités et les milices nationales, — III. La formation des municipalités.
Dr ——
La convocation des Etats Généraux s'opérait. La nation dans l'attente de temps meilleurs vivait en une sorte de fièvre, prompte à l'enthousiasme et prompte aux colères. L'hiver avait été particulièrement rigoureux, la récolte de 1788 insuffisante. Sur les divers points de la Généralité la misère était à son comble. À Saint-Lo, au printemps, autant de pauvres demandaient l’aumône qu'aux jours les plus froids. Peu de personnes faisaient travailler. Les ateliers des grandes routes chômaient parce que les entrepreneurs, eux-mêmes non payés, ne pouvaient payer leurs ouvriers !. La spéculation qui sévit plus que jamais aux époques de crise, se donnait libre cours et excitait la haine. Dès 1784, à Saint-Lo, des épiciers, des marchands de vin et d’eau-de-vie s’improvisaient revendeurs de blé au milieu du mécontentement général chez les riches comme chez les pauvres. Les grains en passant de main en main atteignaient un prix quadruplé. Profitant de la récolte mauvaise, les blatiers, comme on les appelait alors, édifiaient leur fortune sur la faim. Des « calomnies atroces » circulaient. Le peuple s’imaginait que l'Administration et le Parlement
étaient d'accord pour le renchérissement des grains. Dans une
1, Arch. Calvados C 2675. Rapport du subdélégué à l’intendant.
telle atmosphère, l'émeute était à la merci d’un propos malveillant où seulement imprudent, d’un incident malheureux. « Ce n’est pas simplement la disette de blé qui est cause de la révolte », disait une lettre du duc de Beuvron; «cette révolte est suscitée par des malintentionnés. Il est aisé d’apercevoir qu’elle s’est manifestée partout dans le mème instant » !.
En effet, les troubles éclataient de toutes parts. Le 5 janvier 1789, c'était l'insurrection à Caen. Le 26 mars, elle se propageait de Carentan à Saint-Lo, où, intermittente, elle dura jusqu’en juillet. À Villedieu, au délut de mai, des ouvriers s'attroupaient, cabalaient et exerçaient des violences pour fixer à leur gré le prix de leurs salaires. À Creuilly, le 5 mai, lagitation se manifestait ; le 3 juillef une grave révolte se déclarait à Mortain ; le 3 août on parlait d’une fermentation vite réprimée à Valognes ?.
Le 26 mars, le peuple de Saint-Lo fit main basse sur le grain emporté de cette ville pour Bayeux par les blatiers ainsi que sur les grains des bailliagers étrangers. L’émeute dura de midi à 8 heures du soir sans avoir toutefois de suites fâcheuses. Le subdélégué Robillard paya de sa personne et donna quelque argent à ceux qui n'avaient pu se procurer de grain au marché et n'avaient pas pillé. Il déclarait ne pouvoir autoriser l’exportation sous peine de perdre tout empire sur le peuple. Le 11 avril, sa présence sur le marché contint la populace qui se porta ensuite vers les faubourgs sur le passage des blatiers. Les troubles étaient dûs aux excitations de deux femmes. Sous la menace d’un transport à la prison de Beaulieu, elles cessèrent leurs manœuvres et la tranquillité reparut.
L'effervescence restait cependant latente, et le 26 avril il faillit y avoir une émeute. Un individu qui transportait du
1. Arch. Eure, Chartrier du Champ de bataille, E (non inventorié). 2..Arch. Eure, Chartrier du Champ de bataille E (non inventorié).
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blé à Coutances pour la garnison s'était arrêté à une auberge
de Saint-Lo avec son chargement. Menacé, il vendit ce blé, le
disant destiné aux habitants de la ville. Le 28 avril le marché fut assez calme. Le prix du froment diminuait même, car les blatiers n'osaient plus se présenter aux halles, redoutant la populace. La vente s’opérait plus loyalement. A Saint-Lo le froment était moins cher qu’à Torigni et Cerisy, où, n'étant pas intimidé par la police « lPaviae laboureur » portait ses blés aux blatiers.
La campagne n'était pas à l'abri de l'agitation. Le bruit ayant couru que le curé de La Barre avait ses greniers pleins, 25 à 30 hommes firent une incursion nocturne à son presbytère. Les habitants assemblés au son du tocsin réprimèrent l’agression. Cette bande, prétendait-on, allait provoquer une émeute à Marigny et à Cerisy l'Abbaye.
Le grain ne pouvait plus voyager sans escorte. Devant ces menées le cultivateur abandonna le marché de Saini-Lo. Le 8 mai la disette était telle que les bourgeois et encore moins les pauvres ne pouvaient s’approvisionner. 400 personnes arrivèrent chez Robillard pour lui demander «du grain ou la permission d'aller en prendre dans les campagnes pour de l'argent ». Dans la crainte d’une incursion le subdélégué manda aux syndics d’ordonner aux laboureurs d'apporter leur grain à Saint-Lo. Après trois marchés tranquilles il y eut un soulèvement contre un nommé Fontaine, propriétaire d’un magasin de froment et d'orge. Il fallut mettre cette réserve en vente. La foule murmurait accusant le procureur du roi et le subdélégué de complicité avec cet individu. Robillard dut se rendre au marché et dissiper les calomnies !. Le commandant du régiment de la Reine fit publier un ban pour tranquilliser le peuple, car hommes et femmes s’armaient de couteaux,