‹ Le Divin CrucifiéChapitre 139 sur 167 · SOUVENEZ-VOUS · texte numérisé non relu

SOUVENEZ-VOUS

Oui, dans le ciel, dans votre gloire O Mère qui nous consolez,

Vous avez gardé la mémoire De l’exil et des exilés :

Il vous souvient de nous, Marie, Vierge au cœur si pur et si doux ; Vous nous aimez : souvenez-vous De qui vous aime et qui vous prie ; Souvenez-vous .

Souvenez-vous, Vierge bénie,

Du Calvaire où l’ombre descend,

De la croix , de votre agonie,

Et de Jésus couvert de sang ;

Vous avez souffert ses souffrances, Compté ses épines, ses clous ;

De son adieu, souvenez-vous ;

Et de vos ineffables transes , Souvenez-vous.

Tout ce qui souffre vous implore En ce vallon d’exil lointain ;

V otre seul nom est notre aurore Et notre étoile du matin ;

Quand le deuil, qui brise et foudroie, Frappe notre corps de ses coups,

0 ! Mère, alors, souvenez-vous,.

Vous, la Cause de noire joie; Souvenez-vous.

Au soir de la lutte dernière,

Du ciel montrez-nous le chemin ;

A la pauvre âme prisonnière Ouvrez l’éternel lendemain.

Notre Juge aura pitié d’elle Si Notre-Dame est avec nous ;

En ce temps-là, souvenez-vous Et soyez la Vierge fidèle :

Souvenez-vous.

Victor Delaporte.

SAVOIR SOUFFRIR

ESPÉRAKCBS ET COTTSOI^JL^riOTTS

LE PROBLÈME DE LA DOULEUR

Vil. — De l’inégal partage des souffrances et des peines.

uoiqu’jl en soit des épreuves des justes et de la prospérité des méchants, des inégalités terrestres qui inquiètent les faibles et découragent les incroyants, les vues de la foi, les enseignements de l'Evangile, les promesses et les réalités de la vie future doivent suffire à rasséréner l’âme chrétienne et à l’établir dans cette paix joyeuse que le monde entier ne saurait lui ravir (1).

Qu’elles sont profondes et consolantes, ces paroles de saint Paul aux chrétiens persécutés de l’Eglise de Rome : « Si nous souffrons avec le Christ , nous serons glorifiés avec Lui... Et nous savons que tout coopère au bien de ceux qui aiment Dieu (2). »

Redisons-le encore. La vie qui passe n’est pas le dernier mot de l’homme destiné à la vie qui ne passe pas. On ne saurait donc exiger ici-bas le règne absolu de la justice. Une autre parole de saint Paul nous en avertit : « Toute créature souffre et gémit dans l’attente (3). » Qu’attend-elle donc ? La vraie vie, la vie future, dont la présente n’est que l’ombre et l’amorce.

L’historien Herder, en face des problèmes insolubles des destinées des peuples, écrivait cette juste remarque : « Notre humanité actuelle n’est qu’un état de préparation et le bouton d’une fleur qui doit éclore. Elle est le lien qui unit deux mondes : elle ne se développe tout entière que dans le second. »

En attendant, la vertu est rude, elle s’achète au prix des larmes et du sang, et Dieu en tire de magnifiques joyaux pour la couronne de ses élus. « Le vice fait ombre à côté de la vertu, s’écrie l’éloquent abbé Poulin, et sert de marteau pour la polir ; sans la cruauté des bourreaux, nous n’aurions pas eu la force et la glorieuse constance des martyrs ; la corruption du monde a rendu

(1) Pacem meam do vobis... et gaudium vestrum nemo tollat a vobis (JoAN., Xiv, 27, XVI, 22).

(2) Si tamen compatimur, ut et conglorificamur... Scimus autem quoniam diligentibus Deum omnia cooperantur in bonum (Rom., VIII, 17, 28).

(3) Omnis creatura ingemiscit et parturit usque adhuc... expectans. (Rom., VIIJ, 22, 23).

REVUE DE LA SAINTE-FACE

plus admirable et plus éclatante la pureté des vierges ; tant de lumières que nos saints et nos docteurs ont versées sur l’Eglise, n’ont eu d’autre occasion que l’hérésie, l’erreur et le péché (1). » L’histoire se répète toujours. Ce qui se passait au berceau de l’Eglise, se passe encore sous nos yeux. Rien là qui doive nous surprendre et nous décourager. Laissons les récriminations et les blasphèmes aux mondains sans espérance et sans foi. Relisons l’Evangile. Notre-Seigneur blâmait ces inquiétudes exagérées et l'impatience de ses apôtres à voir arriver le royaume de Dieu . Lui, si doux et si bon, s’élevait avec sévérité contre leur défiance et la reprenait vertement : « O race incrédule et perverse ! » disait-il. Et encore : « Insensés , que vous êtes donc lents à croire! (2) »

C’était toujours la soif du bonheur terrestre, l’ambition humaine, la peur de la souffrance, le découragement en face de la douleur, qui leur valait de la part du divin Maître ces reproches sévères et ces exclamations indignées.

Nous les méritons plus encore que les apôtres quand, après vingt siècles de christianisme, avec l’Evangile et avec l’Eucharistie, nous imitons leur pusillanimité et leur manque d’esprit surnaturel. A nous comme à eux, Jésus indique d’un mot illuminateur, la source et le ferment de toutes ces inquiétudes et de tous ces murmures : c’est l’infirmité de la foi : « O hommes de peu de foi (3) ! Oubliez-vous donc le bonheur que je vous ai annoncé et que je vous ai promis : Bienheureux ceux qui souffrent persécution pour la justice : vous êtes bienheureux quand on vous maudit, quand on vous méprise, quand on dit mille choses de vous à cause de moi. Réjouissez-vous alors et tressaillez d* allégresse, car votre récompense s'agrandit dans les deux (4). »

Evidemment, cette doctrine renverse toute la philosophie du monde et contredit sa vanité, son orgueil, sa soif de jouir ; mais ne fait-il pas bon, à nous qui avons été appelés des ténèbres du péché à V admirable lumière de la foi (5), de nous abandonner filialement à la conduite souvent mystérieuse mais toujours miséricordieuse de notre Père céleste? Pouvons-nous douter de sa sagesse et de son amour? Ah! c’est Lui qu’il faut regarder, Lui qu’il faut voir au fond de toutes choses. Sursum corda. Dieu là-haut et nous en bas, tout petits sous sa main toute-puissante mais paternelle.

(1) Vers l’Eternité, p. 121.

(2) Generatio incredula et perversa... O stulti et tardi corde ad credendum ! (Matt., XVII, 16 et LUC, XXI Y, 25).

(3) Modicæ fidei. (Matt., VI, 30.)

(4) Beati qui perseeutionem patiuntur propter justitiam ; beati estis cum maledixerint vobis... et dixerint omne malum adversum vos, mentientes propter me : gaudete et exultate, quoniàm merces vestra copiosa est in cœlis. (Matt., y, 10-12.)

(5) De tenebris vos vocavit in admirabile lumen suum. (T Petr., il, 9).

Ce qu’il est ! — Regardez au-dessus de vos têtes :

Voyez le ciel, le jour, la nuit! — Ce que vous êtes?

Cherchez dans votre cendrier (1).

Mieux encore. Levez les yeux. Levate oculos vestros (2). Voyez son Cœur, son Sacré-Cœur brûlant d’amour, rayonnant comme un ■astre bienfaisant sur vos tristesses et sur vos douleurs. C’est le Cœur de votre Dieu, de votre Père, de votre Sauveur. C’est Lui qui dispose toutes choses autour de vous et qui meut toute la trame de votre vie; c’est Lui qui l’entremêle de souffrances et de joies, de larmes et de sourires, d’épreuves et de consolations, de pénibles obscurités et de ravissantes clartés... Si rude et si épineux que soit le chemin où nous cheminons, c’est Lui qui l’a tracé. Il l’a fait pour nos pieds, Il l’a ménagé pour nos forces, Il l’a mesuré à notre faiblesse et à ses grâces, Il nous aime, et c’est son amour, rien qMe son amour qui L’inspire...

Quoi ! son amour! Oui, c’est son amour qui nous fait souffrir et qui nous soulage dans nos souffrances. Nous n’y comprenons rien avec nos pauvres petites idées humaines. Tant mieux. La foi et la confiance triomphent. Mais Lui, le Maître adoré, comprend et sait. Cela doit nous suffire. Il voit ce qu’il fauta nos âmes pour arriver au bonheur sans fin. Le savons-nous, nous?... Dès lors que risquons-nous à nous abandonner totalement à Lui et à perdre pour toujours notre inquiète et fragile volonté dans sa volonté sainte et éternelle? Vienne cette heure !

Alors, nous ne saurons plus nous tourmenter de ce que Dieu fait lever également son soleil sur les bons et sur les méchants, et de ce qu'il répand la rosée du ciel sur les champs des impies aussi bien que sur ceux des justes (3).

A nous de cultiver fidèlement le petit terrain que la divine Providence nous a confié, sans nous préoccuper imprudemment de ce qui se passe chez nos voisins. A Dieu de nous soutenir dans nos travaux et dans nos peines, et, à l’heure de la moisson, de transporter le bon grain dans les granges éternelles et de jeter au feu la paille et les orties.

Jean du Calvaire.

(1) Victor Hugo : Légende des siècles.

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