LA CROIX DU JARD A REIMS
e 7 juin 1910, par ordre du maire, on déboulonnait l’antique croix du Jard à Reims, croix chère à la cité de Saint-Rémy. Ce fut l’acte de haine prémédité et froidement accompli. Mais que l’acte d’amour fut superbe dans sa spontanéité touchante et courageuse !
« On démolit la croix du Jard ! » A peine ces mots circulent-ils dans la ville que la foule émue court au Calvaire.
« Ce Christ est à nous, dit-on aux démolisseurs ; il a été élevé par souscription, nous le garderons. » Par les soins de chrétiens intelligents et actifs, un camion est requis... on y dépose le grand Christ. Le capitaine Henry invite la foule à faire un acte de réparation, il est arrêté par la police. La foule proteste : « Vive la liberté! Vive le Christ ! » Le commissaire s’efforce, mais en vain, de réprimer les cris d’indignation et d’amour. La foule crie de plus belle: «Vive la liberté ! Vive le Christ ! »
Des bourgeois, des ouvriers mêlent leurs voix. La police de nouveau intervient et arrête MM. Charles Mennesson et Nourisson, qui ont l’honneur d’aller rejoindre au poste M. Henry.
On appréhende encore M. Gosset, succursaliste de Notre-Dame de l’Usine, qui se fait remarquer par l’énergie de sa protestation, mais comme l’arrestation de cet ouvrier en bras de chemise et en tablier bleu pourrait nuire à la popularité des iconoclastes, on ne tarda pas à le relâcher, sans le conduire au commissariat.
Des femmes pleurent, se lamentent, se jettent à genoux. A ce moment le spectacle de cette foule entourant, tètes nues, le Christ qui s’en va cahoté sur le véhicule, revêt un caractère impressionnant de grandeur.
Le camion, enfin, se met en marche, escorté par la foule qui le suit par les rues Brûlée et du Couchant ; arrivé rue Chanzy, il revient vers les Six-Cadrans et pénètre dans la cour de M. Bouvier, n° 99.
Quelques personnes suivent, et M. Baisse, commissaire, tente, lui aussi, de pénétrer.
A ce moment, M. Malhomme, photographe, s’avance à la porte, arrête le magistrat et lui dit :
« Monsieur le commissaire, je vous prie de vous retirer; nous sommes ici chez nous et prétendons y rester les maîtres. »
M. Baisse n’insiste pas et se retire.
La croix est dans la cour; on dresse des tréteaux; on descend le crucifix; on l’entoure de fleurs, l'O Crux Ave , chanté par l’assistance tout entière, retentit.
Mme Bouvier se met en devoir de nettoyer la croix, maculée par les plâtras et la poussière.
REVUE DE LA SAINTE- FACE
Au milieu de la cour, sur cette estrade enguirlandée de gerbes et de bouquets, gît immense le Christ qui a été si longtemps debout.
La foule se presse, se prosterne aux pieds de Celui qu'elle vénère, tandis que de pieuses mères font baiser les pieds et les mains du Crucifié par leurs petits enfants, pour racheter l’humiliation qu’il a subie.
Le spectacle est inoubliable. Des larmes coulent de bien des yeux. On se sent oppressé, comme après une catastrophe.
Dans un coin, pour achever l’illusion, se dresse une petite table qui supporte un registre sur lequel s’alignent les innombrables signatures, comme après la disparition d’un personnage éminent, les amis et les proches viennent témoigner de leur présence et de leurs regrets.
Bientôt, M. le Chanoine Collignon, curé-arc hi prêtre de la cathédrale, arrive. On l’entoure, il s’approche, adresse à l’assemblée quelques paroles émues, fait entonner le Parce , Domine. — La scène est impressionnante. On sent jaillir de toutes ces poitrines comme le cri d’une douleur secrète, suprême protestation contre la profanation qui vient d’avoir lieu. »
Toute la journée et les jours suivants, le peuple vient faire son pèlerinage de réparation dans cette cour transformée en T h aboi*. On apporte des fleurs, on fait brûler des cierges; on dit même qu’un des maçons, qui avait pris part au descellement, vint, aux pieds du Christ, faire son amende honorable. A coup sûr, Jésus, à sa vue, aura dit àson Père, comme au Golgotha : « Pardonne-lui ! »
Aujourd’hui, par l’initiative des catholiques, dans la rue du Jard dont on l’avait expulsé, sur un terrain privé, en dehors des atteintes sectaires, le grand Christ a repris sa place d’honneur. Comme autrefois, — le peuple le vénère ; la ménagère en passant fait le signe de la croix, et l’ouvrier enlève respectueusement sa casquette devant le Dieu, ouvrier, cloué pour lui sur un gibet.
Jésus-Christ est Koi par son sang répandu
Regardez sur la croix, au dessus de la tête de Jésus-Christ couronnée d’épines, il y a une inscription, un litre, lisez : « Jésus de Nazareth, Roi des Juifs. » C’est le titre authentique, officiel de sa royauté ; Jésus •est roi par son sang répandu. Quoi d’étonnant maintenant si Jésus aime la pauvreté ?
« Pour être roi, en qualité de Sauveur, dit saint Augustin, il fallait qu’il nous achetât ; pour nous acheter, il fallait donner notre prix ; pour donner notre prix, il fallait qu’il fût crucifié, il fallait qu’il fût méprisé ; et pour être méprisé, il fallait qu’il fût pauvre. »
O pauvreté de Jésus, que je t’adore... tu es le sacré marche-pied où mon roi est allé au trône ; c’est toi qui l’as conduit à la royauté, parce que c’est toi qui l’as conduit à la croix. Et vous, ô Jésus, mon roi et mon maître, je m’étonnais de vous voir dans une étable, sur de la paille et dans une crèche, mon esprit éperdu ne pouvait comprendre tant de bassesse, mais que tout cela vous sied bien ! Il faut un tel palais à un tel pauvre, un tel berceau à un roi pauvre, un tel appareil à un roi pauvre. Que cette couronne d’épines vous est convenable ! Que ce sceptre fragile est bien dans vos mains! Tout cela est digne d’un roi qui vient régner par la pauvreté. Bossuet.
Sœur Thérèse de l'Enfant-Jésus
ET DE UK SAIfiTE-FACE
« Je suis venue au Carmel pour sauver des âmes et surtout afin deprier pour les prêtres. L’apostolat de la prière n’est-il pas pour ainsi dire plus élevé que celui de la parole? C’est à nous de demander à Jésus des ouvriers évangéliques qui sauveront des milliers d’âmes dont nous deviendrons les mères; qu’avons-nous donc à envier aux Prêtres du Seigneur?... » Sr Thérèse cle l’Enfant-Jésus.
Sa douce charité pour les Prêtres de Jésus.
Renouvellement intérieur chez une âme sacerdotale. — 11 y a quelque temps, je vous écrivais pour recommander une mission à vos bonnes prières. Je ne me doutais pas alors des grandes grâces que je recevrais de votre chère Sr Thérèse de l'Enfant-Jésus!
Vous avez eu la honté de m’envoyer quelques images et une relique. Je me suis senti dès lors rempli d’une grande dévotion envers cette grande Servante du bon Dieu. En même temps, mes sentiments ont changé complètement et, depuis, ma vie n’est plus la même. Il me semble que Sœur Thérèse est toujours près de moi pour m’assister ; elle me parle à l’âme avec tant de douceur que j’en suis tout imprégné de suavité. Ma vie de prêtre a été bien tiède et voici qu’au déclin de ma course s’ouvre pour moi un horizon tout nouveau... Soyez bénie de m’avoir fait connaître votre trésor!
Abbé X. [Saône-et-Loire), 19 décembre 1912.
La petite Sœur » des prêtres. — Chaque fois que je vous écris, je vous répète combien Thérèse comble, son petit prêtre. Aujourd'hui, je ne trouve pas d’expression assez forte, assez adéquate pour vous dire la manière persévérante et inouïe dont elle use envers moi dans mon ministère. Tout nous est commun, je l’intéresse à tout, je lui raconte tout, et avec quelle confiance et simplicité ! Dites aux prêtres qui doutent de sa puissance, de sa bonté peut-être, qu’il y a par le monde un prêtre pourtant bien banal, bien lâche dans le service des âmes, qui se sent soutenu et aidé d’une façon merveilleuse par la chère « petite sœur ».
Abbé X. (France), 1912.
Guérison d’un missionnaire. — Ma très Révérende Mère, je ne sais si je suis en retard pour répondre à vos lettres, la mémoire me fait un peu défaut. J’ai failli . mourir et j’ai reçu, il y a quinze jours-, les derniers Sacrements. Pendant que je recevais l’Extrême-Onction, j'avais attaché à ma poitrine l’image de S1 Thérèse de l'Enfant-Jésus; elle a dù bien prier pour moi, car, la nuit suivante, la fièvre a baissé et, le lendemain, j’étais hors de danger. Une de nos religieuses et l'un de nos frères sont morts de cette maladie qui a failli m’emporter...
Je garde une pieuse reconnaissance à la chère petite sainte !
R. P. Lebeau (Iles Gilbert), 10 novembre 1912.
« Écoutez, ô mon Dieu, les supplications de votre humble servante : Je voudrais que Jésus ait des Prêtres, tels qu’il les avait conçus quand Il dit au premier d’entre eux : « Tu seras pêcheur d’hommes... » O Jésus, que vos nouveaux apôtres soient vraiment des pêcheurs d’hommes! » Sr Thérèse de l’Enfant-Jésus.
REVUE DE LA SAINTE-FACE
lift DIFFUSIOfi DE lift SfllfllTE-FflCE
Grâces obtenues
par l’entremise de la Sainte-Face.
P... — Je viens rendre grâces à la bonté du Divin Crucifié. Notre mission de Larvolot qui a été placée sous la protection de la Sainte-Face a réussi pleinement. Le temps a été très beau, permettant ainsi la venue de beaucoup de monde. Beaucoup d’hommes assistaient au sermon. Enfin le nombre des pâques a dépassé la moitié du nombre des habitants du village. 11 y a eu plusieurs retours très consolants, entre autres celui d'un pécheur éloigné des sacrements depuis 35 ans. La Sainte-Face exposée devant la Table de communion aura attiré à Elle ces pauvres âmes. Elle est maintenant au mur de la chapelle et nous essaierons de l’entourer de beaucoup d’amour. Les deux Messes dites durant la Mission dans notre chapelle nous ont attiré des grâces de rédemption. Je compte venir prochainement vous' commander plusieurs gravures et images et vous demander une Messe d’actions de grâces et une autre pour le retour à 1a. foi d’une jeune institutrice de l’Etat. Veuillez recommander cette intention aux lecteurs de la Revue... »
Lillebonne. — « Je ne puis laisser passer l’occasion de profiter de l’avantage que vous offrez pour les images de la Sainte-Face. Désirant tellement répandre cette sainte Image, premièrement en reconnaissance des nombreuses grâces tant spirituelles que temporelles que Notre-Seigneur m’a accordées par l’entremise de sa Face adorable, et secondement pour faire connaître et aimer davantage cette Face divine si méconnue et si outragée. — L'une de mes amies vous fait savoir également la grâce signalée qu’elle vient de recevoir par la Sainte-Face, dans la conversion inespérée de son oncle, à l’article de la mort, lequel avait refusé trois fois de recevoir le Prêtre. Après de ferventes prières à la Sainte-Face, ses sentiments se sont tout à coup adoucis, il a demandé lui-même les secours de la Sainte Eglise et il est mort dans une paix bien consolante. Reconnaissance à Jésus crucifié !... » L. G.
Ile Maurice. — « Je suis heureuse de vous demander 100 gravures de la Sainte-Face, afin de propager de plus en plus cette chère Image que beaucoup ne connaissent pas à Maurice et que l’on désire tant avoir. Déjà nous avons obtenu dans ta famille plusieurs grâces signalées de guérison par l’entremise de cette sainte Image et l’huile brûlée devant elle. Aujourd’hui même ma vieille mère, après une crise de maladie de cœur sans espoir de guérison, a demandé plusieurs onctions de cette huile et se trouve dans un état rassurant depuis le commencement du jour. Puisse le doux Jésus nous la garder encore, afin qu’ensemble nous puissions mieux l'aimer et le faire connaître davantage... » M. L C. de B.
Brétignolles. — « Je suis chargée de la part de Sr F... de 1a. Salle de Vihiers de vous faire savoir que tout dernièrement on a obtenu, par l’entremise de la Face adorable de Notre-Seigneur, une conversion inespérée. 11 s’agissait d’une personne, pécheresse notoire et endurcie, qui avait refusé obstinément tous les secours religieux. Après des supplications instantes et des neuvaines réitérées à la Sainte Face, cette malheureuse, touchée subitement de la grâce, a fait une mort chrétienne et édifiante. En ce moment, on travaille encore à la conversion d’un grand pécheur qu’on me prie de recommander tout spécialement aux prières. Ah! nous voudrions que Notre- Seigneur soit connu et aimé de plus en plus et que sa Face adorable soit glorifiée par tous les hommes... mes moyens d’apostolat sont bien restreints, mais il me reste la prière et le sacrifice et il m’est doux de faire prier les enfants confiés à mes soins pour que cette belle OEuvre se répande partout... »
M. Ch.
Grand comme un héros
Ls crucifix fis l’éêole
’était à la veille de la laïcisation des écoles. Pour effacer plus facilement l’image du Christ des âmes baptisées des enfants, la préfecture de la Seine faisait enlever les crucifix des écoles. Le sacrilège s’accomplissait avec plus ou moins de brutalité, suivant les quartiers et les sentiments personnels des instituteurs. Le décrochage préludait au crochetage.
Dans une école d’un faubourg populaire, l’enlèvement s’était fait un matin de bonne heure, avant l’arrivée des élèves ; mais, en entrant dans la cour, les pauvres petits rencontrèrent la brouette chargée des débris de l’image divine. Ce qu’ils pensèrent, ce qu’ils se dirent entre eux, je l’ignore ; mais je sais ce que fit un des plus jeunes, celui dont je raconte l’histoire.
Pâle, d’apparence chétive, c’était un de ces enfants du siège, c’està-dire de la faim, de la terreur et 'de la souffrance. Il s’appelait Emile ; le père était indifférent, la mère chrétienne, tous les deux honnêtes, laborieux, mais malheureux. La guerre et la Commune avaient changé leur aisance en misère. Faute de ressources, ils avaient mis leur garçon à l’école laïque, les Frères, dans ce quartier, ne pouvant se passer de rétribution scolaire. L’enfant, docile et intelligent, apprenait bien et était fort aimé de ses camarades.
A l’aspect du crucifix brisé, brouetté avec des ordures, il s’arrêta court, demeura un moment immobile, pâlit, rougit, balbutia quelques mots qui ne purent sortir de ses lèvres tremblantes; puis, tout à coup, tournant le dos à l’école, il s’élança dans la rue et arriva chez lui, les poings fermés, rouge de chaleur et de colère, les yeux jetant des larmes et des éclairs. Le père raccommodait de vieilles chaussures, la mère faisait le ménage.
« Je ne veux plus aller à l’école, s’écria l’enfant sans reprendre haleine . Ils ont décroché les crucifix des classes . j’ai vu les morceaux dans une brouette . le maître est une brute . je le déteste,
je ne lui obéirai plus jamais . » Et se jetant au cou de sa mère :
« N’est-ce pas, maman, que tu ne me renverras plus chez ce méchant homme ? »
En l’entendant, le père avait levé la tête, et, les sourcils froncés, il grommela entre ses dents serrées : <c les canailles ! » mais il ne répondit pas à l’enfant et reprit son travail.
La mère joignit les mains et pressant son fils contre elle comme pour le défendre, elle dit, se parlant à elle-même : « C’est trop! après.
REVUE DE EA SAINTE-FACE
le siège, après les Prussiens et la Commune, après la îuine et la misère, il faudra encore qu’il nous volent l’âme de nos enfants ! Je leur ai arraché des mains mon homme qu’ils entraînaient de force aux barricades, et voilà maintenant qu'ils veulent me gâcher mon garçon dans leur école sans crucifix! Non! non ! Plutôt l’envoyer dans les rues que de le renvoyer chez ces bourreaux! »
Puis, interpellant brusquement son mari :
« Parle donc, toi ! Pourquoi ne dis-tu rien ? Est-ce qu’il n’a pas raison, le petit ?»
Le mari haussa les épaules, et, renfonçant son émotion : .
« Tout ça, c’est des paroles perdues. Le petit n’ira pas mendier; il faut qu’il apprenne, et puisque nous n’avons pas le moyen de l’envoyer chez les Frères, il retournera à son école, et tout de suite. Les pauvres sont des pauvres, comme les gredins sont des gredins. Tu entends, Emile. Prends tes livres, file droit vers ta classe, et plus de pleurnichage. J’ai assez d’embêtement comme ça. »
La mère se tut, embrassa son garçon qui ne pleurait plus et le poussa doucement vers la porte avec ces douces paroles : « Il faut obéir au père ; courage, mon Emile ; le bon Dieu t’aidera. »
Emile retourna sans broncher à l’école, fut puni pour son absence, dont l’instituteur ignorait la cause, et se remit à la besogne, mais sans goût et sans énergie. La brouette du crucifix avait emporté sa bonne volonté, son respect et son obéissance. Il bavardait avec ses voisins, et ne se gênait pas, en sortant de classe, pour dire tout haut ce qu’il peusait du crucifix brisé et de l’école sans Dieu. Les autres, montés par lui, faisaient chorus et cela tournait à l’orage.
Un matin, avant de commencer la classe, l’instituteur, debout au milieu des enfants assis, promena sur eux un regard dramatique, et, d’une voix qu’il cherchait à rendre terrible, il dit :
« Je sais qu’il y en a parmi vous qui se permettent de blâmer mes actes, et qui s’insurgent contre l’enlèvement des crucifix. Je les engage, s’ils ne sont pas des cafards, à se lever et à me répéter en face ce qu’ils disent de moi quand j’ai le dos tourné. »
A l’instant même, Emile se lève, croise les bras, et, les yeux dans les yeux de l’instituteur, il lui jette en plein visage cette réponse :
« Je suis un de ceux-là, M’sieur, et je vous répète en face que je trouve ce que vous avez fait dégoûtant. »
Qui rendra l’indignation, la stupeur du pédagogue ainsi bravé par ce gamin, devenu son juge devant toute la classe qui jubilait tout bas! Il s’élança sur l’enfant, qui esquiva le coup, et lui cria pendant qu’il gagnait la porte :
« Sors, petit misérable, et si tu oses jamais te représenter devant moi, c’est à coups de pied que je te jetterai dehors comme une ordure !
— Comme le crucifix! » répliqua l’héroïque gamin, et il disparut.
Une fois dans la rue, Emile sauta d’abord de joie et entonna un chant de victoire et de délivrance. Mais, bientôt, son ton baissa, son pas se ralentit, il réfléchit, ce qu’il avait oublié de faire jusque-là, et il se demanda avec angoisse quel accueil il recevrait de son père après cette belle équipée. C’était un enfant pieux : se souvenant des leçons
de sa mère, il entra dans nn église et pria. Et, au bout d’un quart d’heure, il ressortit d’un pas résolu, se dirigeant vers l’école des Frères du quartier.
« Je veux voir le Frère directeur.
— Impossible, c’est l’heure des classes. »
Il insiste, le concierge résiste et finit par lui fermer la porte au nez; mais le parti du mioche était pris et il ne se découragea point pour si peu. Il resta debout ou marchant devant la porte de l’école jusqu’à l’heure de la sortie des enfants, batailla de nouveau pour entrer, fut repoussé avec force, rejeté dans la rue pour la troisième fois de la journée, et il était sur le point de perdre courage, quand le Frère directeur, attiré par le bruit, parut sur le seuil.
A son aspect, le brave petit champion du crucifix se jette, en pleine rue, aux pieds du bon religieux, lui prend les genoux, le supplie en pleurant de le sauver, de le recevoir chez lui gratuitement, et lui déclare qu’il ne se relèvera pas avant d’avoir abtenu son consentement.
Le Frère, ému, le relève, écoute son histoire, le gronde un peu pour la forme, l’embrassé pour le fond, et l’admet sur l’heure au nombre de ses élèves.
Et voilà comment le jeune Emile passa, du jour au lendemain, de l’école sans Dieu à l’école congréganiste.
Quand il rentra chez lui, ce jour-là, porteur de la grande nouvelle, il semblait grandi d’une coudée : on eût dit David rentrant au camp d’Israël, la tête de Goliath à la main. Devenir élève des Frères à la veille de sa première communion, c’était la réalisation d’un beau rêve. Avoir confessé sa foi et vengé son Dieu, c’était une grande victoire. Mais avoir collé le maître publiquement, en pleine classe, sous les regards ravis et jaloux de ses camarades, c’était, pour le gamin de Paris, la plus enivrante des jouissances. Que voulez-vous? on n’est pas parfait, et le soleil lui-même a des taches.
Si le héros de cette petite histoire était imaginaire, j’ajouterais qu’il fut le modèle de ses camarades à l’école des Frères, puis au patronage, et qu’il est en train de devenir un chrétien d’élite; la vérité est qu’il fut bon écolier, pieux et charmant jusqu’à l’âge critique des enfants de Paris ; qu’alors, sans cesser de fréquenter le patronage, ce n’est pas toujours par la ligne droite qu’il s’avança dans le sentier de la vertu. Mais, enfin, il ne l’abandonna jamais entièrement; il ne cessa jamais de remplir les devoirs essentiels du chrétien; jamais, il ne manqua de prendre part, le jour de Pâques, au grand festin du père de famille ; et je puis prédire sans crainte de me tromper que, lorsqu’il deviendra père à son tour, il enverra ses enfants à l’école des Frères, et leur enseignera, de parole et d’exemple, le respect du crucifix, symbole de la foi, drapeau du peuple chrétien, résumé de la doctrine et de la charité de Jésus- Christ.
A. de Ségur.
Le Gérant : E. Derenne.
Détacher le présent bulletin en suivant la ligne pointillée