CHAPITRE DOUZIEME
Examen scientifique du Saint-Suaire {suite).
l est donc indiscutable, après toutes les preuves que nous en avons données, que le Saint-Suaire de Turin n’est pas une peinture.
Il ne peut pas davantage être, comme on a voulu le prétendre, une impression sur bois ou par le poncis, et cette hypothèse est plus invraisemblable encore que les précédentes. Ces procédés, en effet, eussent nécessité chez le faussaire, le même génie inventif que chez un peintre traducteur, avec de bien plus grandes difficultés d'exécution encore. Sans compter qu’il n’eût pu obtenir le merveilleux modelé et le plan général qu’on observe sur la double image et qui ne peuvent s'expliquer par un lavage quelconque ou par l'action du temps.
On est donc amené à conclure que les silhouettes du Suaire, n’étant ni une peinture, ni une impression, sont forcément (à moins qu’elles ne soient tout simplement miraculeuses) uné empreinte résultant d’un phénomène chimique qui implique la pré sence véritable d’un corps humain , à l’origine.
L'étude attentive de ces silhouettes, en effet, fait naître dans l’esprit une vision de nature. On sent un volume, un cadavre sous ces images et tout le long du corps. Celui-ci s’offre avec un relief et une vérité de détails et d’ensemble qu’aucun procédé pictural ne présente et ne peut présenter, et que, seule, la nature est capable de révéler. 11 y a de l’atmosphère autour de ce corps aux contours fuyants, et Ton comprend vraiment que les scientifiques comme le docteur Yignon et le commandant Colson aient pensé à attribuer ces images du Suaire à une projection à distance. On saisit tout de suite, en regardant ces images, qu’elles n’ont pas pu se produire naturellement par contact. Les empreintes naturelles des aromates dont le corps de Jésus-Christ fut enduit, ne pouvaient donner, par contact sur le drap qui l’enveloppait, qu'un développement de ce -corps. L’effet naturel des aromates nous aurait donc présenté une
image monstrueuse, deux fois plus large que nature, au lieu de la figure parfaite que nous lisons sur le Suaire.
Nous reviendrons longuement là-dessus. Nous ne présentonscette observation, ici, que parce qu'en contemplant, tout en écrivant cet article, les images du saint Linceul, nous ne pouvons nousempêcher d’être saisi, nous- même, sans le secours d’aucune expérience de laboratoire, par cette vérité qu’un corps était là, vraiment, sous le linge, et qu’il a projeté les empreintes que nous voyons. Et nous ne doutons point qu’en les étudiant de très près et minutieusement, ces empreintes, des savants n’arrivent à prouver scientifiquement, d’une manière péremptoire que, seul, un cadavre pouvait produire des images d’une telle nature, et que l’expérience renouvelée avec une peinture ne ferait jamais constater pareil point de départ. Nous savons que des hommes de science partagent cette conviction, et qu’ils rendront plus saisissante encore, un jour, cette preuve scientifique de l’authenticité dui Saint-Suaire de Turin.
Arrêtons-nous une fois de plus — et ce ne sera pas la dernière — sur cette physionomie mystérieuse qui porte, comme aucune autre au monde, la marque de la réalité. Non, ce n’est pas là la copie d’une image quelconque, c’est la reproduction exacte, saisissante, du modèle vivant, l’empreinte vive d’un corps présent. On y sent, au vrai, la nature, et l’on peut se croire en présence du divin original.
Il faut avoir longuement contemplé les photographies sur verre tirées directement du cliché de M. Pia, pour se rendre compte de l'émotion qu’on peut éprouver devant une tête humaine. Aucune de ces œuvres d’art qui captent l’admiration universelle, ne saurait en donner une idée. Rien n’est comparable à la Face du divin Crucifié, qui offre une impression étrange, unique, on peut dire, de mort et de vie. C’est la figure d’un cadavre où l’âme a déposé quelque chose d’elle-même, et laisse lire le sommeil d’une mort provisoire qui ne ressemble à aucun autre sommeil. Quelle souffrance, quelle amertume, mais quelle grandeur aussi dans cetfe bouche qui sera, demain, celle d’un juge souverain! Elle est là, cette Face sanglante, fixée dans sa majesté suprême jusqu’à la fin des temps. Pierre d’achoppement pour les uns, trésor infini de miséricorde et de bonté à l’égard de ceux qui auront su s’attacher à elle pour fuir la justice implacable de Dieu le Père, justice qui devra s’abattre sur ceux qui auront rejeté le Verbe, l’adorable Fils, de Dieu, seconde Personne de la Très Sainte Trinité.
REVUE DE LA SAINTE-FACE
Certaines particularités de ces divines Images sont tout à fait remarquables. Suivons-les sous la plume de M. Arthur Loth qui les a longtemps étudiées et admirablement décrites :
« Le nez, meurtri par une chute ou un coup sur l’os, se trouve légèrement aplati et dévié aux ailes ; le côté gauche de la moustache est retroussé, la barbe un peu déjetée, à gauche ; l’œil droit est tuméfié, et le gauche comme vaguement entr’ouvert; les cheveux rabattus sur le front, sont sensiblement en désordre au sommet de la tête. Enfin les pieds sont étendus et abaissés, comme après la mort, ce qui fait paraître le corps plus long ; sur l’empreinte de la face postérieure du corps, on voit nettement la plante des pieds. Ce sont bien là des traits d’un cadavre enseveli.
La vérité des détails anatomiques y est saisissante. Le gonflement de la poitrine, la dépression de la région stomacale, la proéminence du ventre, signes de la mort par suspension, dénotent ici le genre de snpplice dont le divin Sauveur portait encore la marque dans le tombeau. Les traces des épines et ues coups de fouet y sont vivantes dans sa chair. La large plaie du côté est béante dans le flanc droit, conformément à la tradition ; car le coup de lance fut donné de droite à gauche, et de bas en haut, dans la cavité pectorale atteignant le cœur, d’où s’échappa, par la plaie, tout le sang du divin Sauveur, jusqu’à la dernière goutte mêlée à l’eau (1).
Au seul point de vue de l’art pictural, l'examen du Saint-Suaire, vu par transparence sur la plaque photographique, suffirait encore à faire constater qu’on est en présence, non d’une copie, mais d’une représentation originale, faite d’après nature, avec une précision toute mathématique, ou plutôt, en présence de la nature elle-même, merveilleusement transportée sur la toile ; car ces formes vagues, indéfinies, presque perdues, ces traits insaisissables, ces contours fuyants, indéterminés, d’où„résulte l’admirable et émouvante physionomie du Sauveur, n’appartiennent pas à la peinture et ne relèvent pas plus du pinceau que de l’œil de l’artiste.
Cette inimitable figure, toute en aspect, et comme fantasmatique, donne l’idée d’une empreinte merveilleusement obtenue, et non d’une œuvre d’art, de style ou d’époque quelconque. Du reste, elle n’a de similaire ni dans l’art byzantin, ni dans l’art occidental, antérieur au milieu du xive siècle ; elle ne peut être rattachée à aucune école connue, ni datée d’aucune époque artistique : ce serait un produit absolument isolé.
(1) « En se présentant devant la croix à laquelle pendait le corps de Jésus, le soldat de .la cohorte romaine, qui manœuvrait sa lance de la main droite, en là soutenant de la main gauche, dut, par un mouvement naturel, frapper un peu de côté, de droite à gauche du corps du crucifié, et, comme le coup était fort, la pointe de la lance traversant la poitrine, vint atteindre le cœur.
D'ailleurs, à la guerre, le mouvement instinctif de l’ennemi étant de së préserver à gauche, avec le bouclier qui se portait de ce côté-là, le soldat romain était, sans doute, dressé à frapper à droite.
Sur le Suaire, la plaie est au flanc gauche et non à droite, à cause du retournement de l’image, ,la partie'1 supérieure du linge ayant été rabattue sur la face antérieure du corps. C’est encore là un signe d’authenticité. Le faussaire, pour se conformer à la tradition générale avant le XVIe siècle, aurait représenté la plaie à droite dans sa peinture. »
Mais il n’est pas besoin de recourir à la peinture pour affirmer que le Saint-Suaire de Turin, même en le considérant à l’état d’image positive, n’est pas et ne peut pas être une copie ni une œuvre de main d’homme. Puisque l’effigie du Saint-Suaire est un négatif, il suffit de s’en tenir à cet argument de fait, qui témoigne si indubitablement en faveur de l’authenticité du Sacré Linceul que, pour le rejeter, il faudrait pouvoir dire, ou par quel artifice invraisemblable de fraudeur, ou par quel miracle du hasard, a été formée cette empreinte à modelé interverti , qui devait donner par la photographie une si admirable image! (1) »
Nous sommes persuadé que nos lecteurs ont conclu pareillement et qu’ils ont acquis, comme nous-même, la conviction que le Saint-Suaire de Turin a vraiment renfermé, au Sépulcre, le Corps de Notre-Seigneur Jésus-Christ.
Nous allons pouoir aborder maintenant l’examen des preuves scientifiques.
(A suivre.) Emmanuel Faure.
(1) Arthur LOTH : Le Portrait de N.-S. J.-C. d’après le Saint-Suaire de Turin, Oudin, Paris