‹ Le Divin CrucifiéChapitre 64 sur 167 · VARIÉTÉ · texte numérisé non relu

VARIÉTÉ

lia Croi x dü pendu

u pied de l’Ormont, la plus gigantesque des montagnes des Vosges, près des ruines éparses d’une chaumière, et sur l’embranchement de deux chemins, dont l’un, qui conduit à la petite ville de Saint-D***, présente à peine quelques traces du passage des hommes, et dont l’autre, hérissé de ronces et de bruyères, va se perdre, noir et tortueux, sous les sapins de la montagne, se trouve une Croix, blanche comme les ossements d’un sépulcre... c’est la croix du pendu.

Autour de cette Croix, les champs sont stériles, car le montagnard des Vosges ne sème pas sur une terre maudite. Il a graduellement reculé sa chaumière, jusqu’à ce qu’il ait perdu de vue l’objet de sa terreur; et s’il lui arrive de passer, à l’approche de la nuit, près de la Croix fatale, il presse le pas et rentre chez lui, pâle et tremblant, comme s’il eût été poursuivi par un fantôme. Sa femme et ses enfants devinent alors quel chemin il a pris, et lui demandent avec épouvante s’il a rencontré le jacobin.

Pendant une soirée d’hiver, quelques montagnards, réunis à la veillée, devisaient joyeusement entre eux. Ils m’avaient admis à leur repas frugal, et j’étais assis près de l’âtre hospitalier, lorsqu'il me vint à l’esprit de leur parler des apparitions du révolutionnaire et de leur demander quels souvenirs se rattachaient à la Croix du pendu.

Je vis aussitôt les jeunes filles se rapprocher de leur mère par un mouvement d’effroi. Toutes ces figures hâlées de paysans, blanchies alors par la terreur, se tournèrent avec anxiété vers la porte de la chaumière : il semblait que j’eusse évoqué le fantôme et que les montagnards s’attendissent à le voir paraître.

Quand le premier effet de la crainte fut dissipé, le plus vieux des montagnards alla fermer la porte au verrou. Revenant s’asseoir ensuite au milieu du cercle silencieux qui se resserrait autour de lui, il commença sa lugubre histoire.

« Je vous prends tous à témoin, mes enfants, que je ne raconte à Monsieur les crimes et le terrible châtiment de Jean Brissac, que pour montrer comment le bon Dieu traite les méchants et les révolutionnaires... Que la Sainte Vierge et mon ange gardien me préservent donc de la visite du fantôme !»

— Amen ! répondirent tous les autres.

« Or, vous saurez, Monsieur, continua le vieux montagnard, qu’autrefois, à la place de ces ruines que vous avez dû remarquer à côté de la Croix, se trouvait une ferme qui avait pour dépendances bien des terres aujourd'hui incultes. Cette ferme appartenait à Nicolas Brissac, brave homme s’il en fut jamais, et qui méritait d’avoir un autre fils que le

sien... car, mes enfants, vous le savez tous, c’est son fils qui l’a fait mourir. »

— Oui, père, dirent les paysans.

« Jean (c’était le nom du fils de Nicolas Brissac) avait été gâté par sa mère. Dieu pardonne à la pauvre femme ! mais elle en avait fait un triste sujet. Figurez-vous, Monsieur, que ce bandit passait toutes ses journées à la ville, dans les cabarets et ailleurs, et que, bien loin de s’amender à la mort de son père, il se livrait de plus en plus à la débauche. Il restait souvent des semaines entières sans rentrer à la ferme... et sa vieille mère pleurait, il fallait voir! Elle n’osait rien dire à Jean, car une fois pris de vin, il jurait à faire trembler le ciel, et la moindre observation le mettait en fureur. Il battait sa mère... N’est-ce pas, mes enfants, qu’il la battait ? »

— Oui, père... Un soir, il la tira hors de son lit et la traîna jusqu’à la grange, où la pauvre femme fut trouvée, le lendemain, presque morte de froid.

« C’est vrai... c’est pourtant vrai, cela, Monsieur. Oui, Jean Brissac battait sa mère, et Dieu ne voit pas d’un bon œil les mauvais fils : aussi Jean Brissac a été maudit !... La Révolution arriva... »

— Mais, père, interrompit l’aîné des fils du vieillard, vous oubliez de parler de Mademoiselle Catherine et.de M. le doyen (c’est ainsi que les montagnards appellent leur curé).

« Sois tranquille, mon garçon : ce ne sont pas ceux-là que j’oublierai jamais .. Imaginez-vous, Monsieur, que nous avions alors pour doyen le plus saint homme de la terre. Il avait recueilli chez lui une de ses nièces, pauvre orpheline qui n’avait plus que lui de parent. C’était un ange que Mademoiselle Catherine !... Combien de fois ne l’ai-jepasvue porter des secours dans les chaumières écartées du hameau, et cela par le mauvais temps comme par le plus beau soleil ? Les pauvres ne pouvaient assez la bénir, et nous la chérissions tous. Avec cela qu’elle était belTe, mais belle comme la Vierge Marie ! Toutes les mères l’auraient voulue pour fille et tous les garçons la demandaient pour femme. Eh bien! croiriez-vous, Monsieur, que Jean Brissac, le mauvais sujet, l’ivrogne, Jean Brissac qui battait sa mère, devint amoureux de Mademoiselle Catherine? Elle le détestait, vous)comprenez bien; la bonne fille, si douce et si pieuse, ne pouvait aimer un pareil monstre. Jean ne se décourageait pas, il la suivait partout et lui tenait des propos à la faire rougir jusque dans le blanc des yeux. A peine si, depuis sa première Communion, il avait mis le pied à l’église : il ne manquait plus de s’y trouver, le dimanche, et se plaçait près du banc de la jeune fille, pour mieux la dévorer du regard. Tout le monde était indigné d’une telle persécution. La chère enfant n’osait plus sortir, même pour aller à la messe : c’était ma femme, Dieu veuille avoir son âme ! qui portait aux malades des bouillons et du pain, car Mademoiselle Catherine avait confiance en nous; elle nous aimait, et M. le doyen aussi... Pauvres bonnes gens, dire qu’on lésa guillotinés! »

Deux grosses larmes coulèrent sur les joues ridées du vieux montagnard.

« Vous ne les avez pas connues, vous autres, ni vous non plus Monsieur... mais vous me pardonnerez si je pleure. Dame, voyez-vous, c’est plus fort que moi !

« Je vous disais donc que Mademoiselle Catherine ne sortait plus. Jean Brissac voulut la revoir à toute force, et, comme il n’osait pas se présenter de sang-froid chez le doyen, il s’enivra pour y aller... Jugez comme le digne homme le reçut ! Il lui reprocha son intempérance, son indigne conduite envers sa mère, et tout cela avec do.uceur; mais c’était prêcher une brute. Jean ne l’écoutait pas; il le menaçait avec des jurements effroyables de le tuer, s’il ne lui donnait pas sa nièce pour femme... tant qu’enfin le bon prêtre perdit patience et le mit dehors par les épaules. Le lendemain, Mademoiselle Catherine entrait au couvent.

« C’est ici que commencent les malheurs, car la Révolution était en train de faire du bel ouvrage... Ce n’est pas qu’elle nous donnât beaucoup d’inquiétude, à nous pauvres montagnards : nous savions cacher nos prêtres. En dépit des jacobins et des gendarmes, nos enfants étaient baptisés et personne ne mourait sans recevoir les sacrements. Ici, Monsieur, dans cette chambre, notre saint doyen disait la messe tous les jours. Cette porte, que vous voyez là-bas, est celle de la chambre qu’occupait sa niècé... Car il faut vous dire que, le jour où les religieuses furent chassées, j’avais été la prendre pour l’amener chez moi. Mais il ne faut qu’un scélérat pour rendre inutiles tous les efforts des bons. Vous devinez déjà que Jean Brissac, le bandit, trouvait son compte au milieu des infamies de la Révolution. Il était du club des jacobins... Il fallait l’entendre déclamer contre les nobles et les prêtres ! Il en disait mille horreurs... c’était des blasphèmes dont le moindre méritait l’enfer ! Cependant il devenait riche, en achetant à vil prix les biens de ceux qu’il avait dénoncés. Nous prenions une foule de précautions pour lui cacher la retraite de M. le doyen et de Mademoiselle Catherine, car il avait juré de s’en venger... Hélas! il n’y réussit que trop bien, l’infâme ! Il s’était fait mettre à la tête de la commission chargée d’ouvrir la porte du couvent. Placé sur le seuil, il arrêtait toutes les religieuses au passage, les accablait d’injures, arrachait leur voile, et, ne trouvant pas celle qu’il cherchait, il parcourut comme un furieux toute la maison, brisant les portes des cellules et bouleversant les dortoirs, sans la rencontrer, puisque je l’avais mise en sûreté la veille. Ce n’était plus un homme, c’était un démon! Nous l’avons vu, ce jour-là, parcourir le hameau avec les gendarmes et faire des perquisitions dans les chaumières. Il nous menaçait tous du bourreau, comme si la crainte de la mort pouvait nous forcer à lui livrer ses victimes... Ah! Monsieur, il n’y en avait pas un seul, parmi nous, qui n’eût présenté vingt fois son cou à la guillotine, plutôt que de vendre. la cachette du doyen et de sa nièce !

« Us étaient pourtant dans un puits, ces pauvres bonnes gens !... J’avais fait pratiquer une espèce de niche, à trente pieds du sol, qui pouvait contenir, au besoin, quatre à cinq personnes. Jean Brissac ne les trouva pas. Il partit en m’appelant traître, suspect, royaliste : c’était me faire plaisir, à moi, que de me donner tous ces noms-là!

(A suivre.) Eugène de Mirecourt.

Le Gérant : E. Derenne.

LA CBAPELLE-MONTLIGEON (ORNE). — IMP. DE MGNTLIGEON. — 6327-2-14.

Détacher le présent bulletin en= x i vaut la ligne pointillée

Page 1