VII. — De l’inégal partage des souffrances el des peines
ue la douleur soit la reine de l’univers et que tous les hommes soient soumis à son sceptre de fer, cela est abondamment prouvé. 11 n’en est pas moins vrai que si l’on considère le partage des souffrances et des peines à travers le monde, il faut constater qu’il n'est pas toujours égal. Il y a des hommes qui souffrent ici-bas plus que les autres et pour qui le poids <le la vie est plus accablant. Les uns coulent une existence relativement heureuse, sans accidents extraordinaires, sans complications imprévues, «ans revers désastreux, tandis que pour d’autres les infirmités, les deuils, les catastrophes, les ruines font de leur vie un véritable calvaire. A ceux-ci la fortune sourit et reste fidèle à travers plusieurs générations ; à ceux-là la gène, la misère, la pauvreté, ne tressent que des couronnes d’épines.
Inutile de signaler l’inégalité des conditions. Les puissants, les gouvernants, les maîtres, les capitalistes ont la vie moins dure et plus facile que les ouvriers, les employés, les hommes de peine, les miséreux.
Un autre fait également incontestable et qui, pour n’être pas général et absolu est cependant fréquent, c’est le bonheur apparent des méchants et les épreuves dont les gens vertueux sont souvent accablés. N’avez-vous pas rencontré des hommes sans religion, sans vertu et sans moralité, à qui tout semble réussir? Et, au contraire, tout près d’eux, d’autres hommes, des chrétiens fervents, dont la vie de foi et de vertu semble toute faite d’amertumes ?
De ces différences certaines, de ces inégalités incontestables, de ces contrastes évidents, naissent d’effrayantes questions, surgissent de redoutables problèmes. Les philosophes de l’antiquité et leurs modernes successeurs ont vainement essayé d’en donner des réponses satisfaisantes et d’en trouver la véritable solution. Seule la religion catholique jette une lumière consolatrice et bienfaisante à travers ces difficultés et ces ténèbres.
Même avant que l’Évangile n’eût tracé au chrétien son vrai programme et n’eût éclairé devant ses pas la voie royale de la sainte Croix , le Psalmiste s’était résolument mis en face de l’objection et avait voulu y répondre.
« J'ai vu, dit le Roi-Prophète, les impies abonder en richesses et en tous les biens du siècle, et je me suis écrié : c’est donc en vain que j’ai travaillé sans relâche à sanctifier mon cœur; que loin des fêtes criminelles, j’ai passé ma vie avec les justes, que je me suis livré à une sévère mortification (1) ». Mais aussitôt il se reprend lui-même : « Je croyais comprendre et je m’abusais : c’est vrai que la douleur et la peine sont mon partage dans cette vie qui passe ; mais une autre vie qui ne passe pas m’est réservée. Le sanctuaire du Seigneur m’attend; là, dans le sein d’une immense félicité, je verrai le terme affreux où une fallacieuse prospérité a conduit les impies. Précipités au moment où ils s’élevaient avec le plus d’orgueil, dans quelle horrible désolation sont-ils subitement tombés? Les crimes qui faisaient leur bonheur sur la terre, maintenant entassés sur leurs têtes, font leur supplice et leur désespoir sans fin (2) ». Et ailleurs : « Ne soyez pas ému de la prospérité des méchants et n’enviez pas le sort de ceux qui commettent l’iniquité. Ils reçoivent ici-bas la récompense du peu de bien qu’ils ont fait; puis, en un instant, ils seront fauchés comme l’herbe; ils tomberont comme la fleur des champs (3). Le sentier des impies est une route fleurie qui se perd et n’aboutit à rien qu’au désert, à l’abîme et à la mort (4). » Voilà la pensée et l’enseignement qui reviennent sans cesse sous la plume de David. Il s’étonne d’abord, il s’afflige, il s’indigne de la prospérité des méchants, puis se console en invoquant la justice divine, en considérant la fin de toutes choses et le néant des biens passagers du temps comparés à la rétribution éternelle. Qui ne se souvient des beaux vers de Racine traduisant admirablement le saisissant passage du Psaume xxxvi® :
J’ai vu l’impie adoré sur la terre,
Pareil au cèdre il cachait dans les cieux Son front audacieux.
11 semblait à son gré gouverner le tonnerre,
Foulait aux pieds ses ennemis vaincus ;
Je n’ai fait que passer, il n’était déjà plus.
En un mot, c’est toujours à l’avenir que l’auteur sacré en appelle : l’antinomie actuelle n’aura qu’un temps. Encore un peu et l’orgueilleux pécheur sera puni. Donc : « Garde l’innocence et aie les yeux sur la justice, car il reste un bien suprême pour l’homme pacifique (5). »
Les amis de Job, qui essaient en vain de consoler son inconsolable douleur, sont dans l’erreur en répétant à satiété qu’un Dieu juste et bon ne peut affliger l’homme innocent et que celui qui souffre est certainement coupable de crime personnel, public ou secret. Job réfute cette fausse doctrine et expose la vérité en disant : 1° que les desseins de Dieu restent impénétrables dans la distribution qu’il fait des biens et des peines de cette vie (6) ; — 2° que l’homme est coupable au moins
(1) Ps. LXXJI, 1 et seq.
(2) Ps. LXXI.
(3) Ps. xxx VI, 1 et 2.
(4) Ps. I, 6.
(5) XXXVI, 37 et 38.
(6) Ch. ix, x, XII.
REVUE DE LA SAINTE-FACE
dans son origine aux yeux de Dieu (1); — 3° que Dieu dédommage d’ordinaire, même dans la vie présente, le juste qu’il éprouve par la douleur, et que souvent il punit aussi présentement l’impie clans son insolente prospérité (2) ; — 4° enfin, Job compte sur une récompense de Dieu dans la vie future. 11 espérerait en Jéhova quand même il en recevrait le coup de la mort. Sa confiance et sa foi au Rédempteur seront invincibles et dormiront avec lui au sein de la tombe, en attendant la résurrection de la chair (3).
Ces grandes leçons que nous donne le Patriarche de l’Idumée sont toujours opportunes et actuelles.
Généralement, dans le monde, on incline à croire que d’ordinaire le vice est plus prospère que la vertu et le scandale des amis de Job se rénouvelle sans cesse autour de nous. En vérité, c’est un préjugé ; car il n’est pas certain que le méchant prospère toujours et que V infortune soit le lot habituel de l’homme vertueux. Ce qui tendrait à fortifier cette opinion trop absolue c’est qu’on voit souvent le vice employer sans scrupule tous les moyens pour arriver à ses fins, tandis que l’homme vertueux se garde de toute bassesse et de toute injustice.
Examinons le problème de plus près. A tout le moins, il nous semble raisonnable de nous ranger au sentiment du grand philosophe et du grand chrétien, le comte de Maistre, quand il dit que « le bonheur et le malheur en ce monde font tout d’abord l’effet d’une espèce de loterie où chacun sans distinction peut tirer un billet blanc ou noir. En général, le juste et le méchnnt souffrent, non comme juste et méchant, mais comme hommes ; ils ont leur part de souffrances infligées à l’humanité depuis la chute originelle. En sorte qu’il en est du bonheur et de la souffrance en cette vie, comme il en est des balles et des boulets dans une bataille. Les bons et les mauvais reçoivent indistinctement les dons du génie, de la fortune et des joies de ce monde» comme les bons et les mauvais reçoivent indistinctement, dans le feu du combat, les coups, les blessures et la mort.
« Toutefois ce jugement lui-même a besoin d’une rectification. Ce qu’il faut, c’est de ne pas considérer l’individu mais la race, pour en arriver à cette loi générale qui est visible et visiblement juste, à savoir que : la plus grande masse de bonheur même temporel appartient, non pas à l’homme vertueux, mais à la vertu. S’il en était autrement, il n’y aurait plus ni vice ni vertu, ni mérite ni démérite, et par conséquent plus d’ordre moral.
« Supposez que chaque action vertueuse soit payée, pour ainsi dire, par quelque avantage temporel ; l’acte, n’ayant plus rien de surnaturel, ne pourrait plus mériter une récompense de ce genre. Supposez d’un autre côté qu’en vertu d’une loi divine, la main d’un voleur doive tomber au moment où il commet un vol ; on s’abstiendra de voler comme on s’abstiendrait de porter la main sous la hache d’un boucher ; l’ordre moral disparaîtrait entièrement.
<■ Donc, pour accorder cet ordre — le seul possible pour des êtres
1) IX, 2 et 44.
(2) XXT, XXIV, etc.
(3) xm, XIV, XVII, XIX, etc.
intelligents, et qui est d’ailleurs prouvé par le fait — avec les lois de la justice, il fallait que la vertu fut récompensée et le vice puni , même temporellement , mais non toujours , ni sur le champ ; il fallait que le lot incomparablement plus grand de bonheur temporel fût attribué à la vertu et le lot proportionnel de malheur dévolu au vice ; mais que l'individu ne fût jamais sûr de rien : et c’est en effet ce qui est établi. Imaginez toute autre hypothèse ; elle vous mènera directement à la destruction de l’ordre moral, ou à la création d’un autre monde (1). »
Si raisonnées et si vraies que soient ces réflexions, empêcherontelles, je ne dis pas sur les lèvres des indifférents et des ignorants, mais même sur les lèvres chrétiennes le blasphème séculaire des hommes en face de la douleur : Dieu n’est pas juste. S’il était juste, il réserverait tous les biens pour en récompenser la vertu, tous les maux pour en punir le vice. Il réserverait, à la guerre, toutes les fatigues et tous les coups pour l’homme vicieux qu’il conduirait à une défaite inévitable, en même temps qu’il favoriserait le soldat vertueux, écarterait de lui toutes les blessures, lui donnerait foutes les gloires et le couronnerait de tous les lauriers.
Mais alors, vous renversez tout l’ordre providentiel et vous arrivez à des absurdes conséquences. Pour être juste et bon, Dieu devra donc envoyer sur votre champ, vous qui êtes vertueux, la rosée et la pluie^ du ciel avéc les chauds rayons de son soleil, et en même temps faire tomber la grêle et la foudre sur le champ de votre voisin qui est un mécréant.
Vous voilà sur mer. Un vent favorable devra vous conduire doucement au port, pendant que la tempête furieuse submergera ce vaisseau dont le capitaine est athée.
L’incendie fait fureur et embrase tout une ville. La flamme intelligente devra passer à côté ou au-dessus des maisons que la vertu habite, pour aller, en les discernant, choisir ici et là au milieu d’elles, afin de les réduire en cendres, les maisons habitées par le vice et par l’impiété.
Ne concevez-vous pas que votre système est absurde et insoutenable. C’est à coups de miracles que vous obligez un Dieu infiniment sage à protéger votre hypothèse impossible. Quelle complication et quelle audace !
Après le philosophe et le chrétien, entendez la voie de la sainteté et du génie. C’est saint Augustin qui parle : « 11 a plu à la divine Providence de préparer aux bons, pour le siècle à venir, des biens dont les méchants ne jouiront point; et aux méchants des maux dont les bons ne seront point tourmentés. Mais pour les biens et les maux de cette vie, elle a voulu qu’ils fussent communs aux uns et aux autres, afin qu’on ne désire point avec ardeur des biens que les méchants possèdent comme les autres, et qu’on n’évite point comme une honte des maux qui, d’ordinaire même, affligent les bons. Ce qui importe beaucoup, c’est l’usage de ce que l’on appelle bonne ou mauvaise fortune. L’homme vertueux ne se laisse ni exalter par l’une, ni briser par l’autre. Pour le méchant, le malheur temporel est un supplice, parce
(1) Soirées de Saint-Petersbourg, T. I, pages 17 et 33.
qu’il s’est laissé corrompre par la félicité. Souvent néanmoins, dansla dispensation des biens et des maux, Dieu montre son action plua évidente. En effet, s’il frappait maintenant tout péché d’un châtiment manifeste, rien ne serait réservé, ce semble, au dernier jugement ; et d’autre part, si Dieu ne punissait maintenant aucun péché de peines visibles, on croirait qu’il n’y a point de Providence. Il en est de même des faveurs temporelles. Si Dieu, par une libéralité visible, ne les accordait quelquefois à la prière, nous dirions que cela n’est pas à sa disposition; s’il les accordait toujours, nous croirions qu’il né le faut servir que pour être ainsi récompensés, et un tel culte ne serait point une école de piété, mais d’avarice et d’intérêt. Ainsi, malgré ce commun partage d’afflictions, les bons et les méchants 11e sont point confondus entre eux dans les épreuves. La similitude des souffrances n’exclut pas la différence de ceux qui souffrent, et l’identité des tourments ne fait pas l’identité du vice et de la vertu. Sous l’action du même foyer l’or brille, la paille fume ; le même fléau brise le chaume et sépare le froment; l’huile et la lie ne se mêlent point pour couler sous le même pressoir. Ainsi le même creuset éprouve, purifie, fond dans l’amour les âmes vertueuses, damne, ruine, anéantit les impies ; ainsi, dans une même affliction les méchants se répandent en imprécations et en blasphèmes, les bons, en prières et en bénédictions. Tant importe, non ce que l’on souffre, mais de quel cœur on souffre ! Le même mouvement qui remue de la fange ou des parfums, dégage là des miasmes fétides, ici une odeur exquise (1). »
Voilà l’ouvrage de la souffrance sur les bons et sur les mauvais. La Providence nous en a donné un sensible exemple sur le Calvaire. De chaque côté de Jésus expirant, nous voyons un larron crucifié. Tous trois, Jésus et les deux voleurs, se rencontrent en des tourments semblables et meurent de la même peine. En Jésus, la douleur est toute sainteté et à jamais glorieuse et féconde. Chez le bon larron , la douleur est sanctifiante et purificatrice, à tel point qu’elle lui ouvre à l’heure même le Paradis. Mais chez l’autre larron qui s’obstine hélas ! dans sa malice et dans ses blasphèmes, la douleur met le comble à sa culpabilité, le sépare définitivement de Dieu et commence son malheur éternel.
Crucifiés par toutes les peines de cette vie, n’attendons pas notre dernière heure pour nous unir amoureusement à l’adorable Victime, pour laver nos fautes dans son Précieux Sang, imiter sa patience et sa résignation, et lui redire avec la même foi, la même confiance et le même amour que le bon larron : « Seigneur , souvenez-vous de moi quand vous arriverez à votre royaume (2) ». La réponse du divin Crucifié ne se fait jamais attendre. A l’âme sincère et généreuse, elle redit encore : « Aujourd’hui même , tu seras avec moi dans le Paradis (3). »
Jean du Calvaire.
(1) De Civitate Dei, t. T, ch. i. S.
(2) Luc, XXIII, 42.
(3) Id. j 43.