SAINT JEAN
Lorsque Joseph d' Arimathie Eut descendu le Christ roide, livide et froid Du sommet de la croix,
Et que la foule et que la garde étaient parties El que les monts et que les deux Et que les eaux et que la terre Un instant remués par les vents et les feux Etaient redevenus silencieux El solitaires,
O, le baiser de Jean sur le cœur de son Dieu !
Il était mort, ce cœur,
Avec sa lente et patiente douceur Et son pardon profond et sa claire tendresse.
Et Jean dans un baiser les voulait recueillir Pour que leur triple ardeur n'eût le temps de languir Ni de mourir de sécheresse
Pendant les trois longs jours Que passerait au fond du tombeau lourd Avant que d'en renaître Le maître.
O ces lèvres de Jean et leur baiser suprême Dans le silence,
A l'endroit même Où s'enfonça la lance.
Lorsqu'il eut reconduit Marie en sa maison Une première étoile ouvrit sa floraison Là-haut, dans le ciel de Judée Et Jean ta regardait dans l'azur vaste et clair Briller si pure et si chaste qu'elle avait l'air D'être son âme élucidée.
La mauvaise fureur n'habitait plus en lui.
Il avait à jamais repoussé vers leur nuit Le vieil orgueil et ses alarmes.
Il eût voulu subir la colère et l'affront El que l'outrage humain éclaboussât son front Pour pardonner, avec des larmes.
Il se faisait très faible et se sentait très fort,
Il recêlail en lui le secret réconfort
De ceux qui dominent la vie.
Non par la force droite et belle infiniment,
Mais par l'humble vouloir et son effacement El sa douceur inassouvie.
LE DIVIX CRUCIFIÉ
Jérusalem dormait là-bas Et Jean , de sente en sente , y dirigea ses pas Songeant à Pierre
Qui sans doute pleurait quelque part sous les deux Cette faute plénière D'avoir eu honte de son Dieu.
Près des palais romains dont brillaient les porphyres Pierre était gémissant et redoutait la nuit Et Jeon lui prit les mains et pleura avec lui.
Tout simplement, sans lui rien dire Et son regard parlait et son cœur était doux Et soudain, devant Pierre , il se mit à genoux Et supplia d'une voix haute Comme s'il confessait au ciel sa propre faute.
Et Pierre étreignit Jean et peu à peu sentit Le calme et la ferveur rentrer dans son esprit.
L'aube toucha bientôt de ses mains cristallines Le front enténébré des bois sur les collines,
El le faite du temple où s'exhalait l'airain.
Soudain ,
Tandis que Jean marchait encor par les campagnes Des pas multipliés
Emplirent de leur bruit le mont des Oliviers Et des femmes criaient de loin à leurs compagnes Qu'un homme aux cheveux roux s'était pendu là-haut.
Le cœur de Jean resta muet sans un sanglot.
Le crime de Judas était inimitable.
Oh ! ce soir qu'il prit place à la table Et qu'il osa parler et que même sa main Ne trembla point quand Dieu lui présenta le pain!
Pourtant, l'apôtre errant suivit la multitude, \
Le mort était gisant au pied de l'arbre et regardait Fixement, eût-on dit . sa propre turpitude.
L'œil était dur et sombre : il obsédait ,
Les lourds abois d'un chien montaient dans le tumulte, Des gens passaient, jetant au cadavre l'insulte Et se montraient cruels pour se cacher leur peur Jean sentit la pitié dominer son horreur,
Il songeait à l'écart : « Pourtant, il fut des nôtres. Pendant trois ans, son cœur fut le cœur d'un apôtre ,
Il pardonna souvent lorsqu'il eût dû punir Et Jésus-Christ l'aima, qui savait l'avenir. »
Alors, sans hésiter, Jean traversa les houles Et les fureurs toujours plus denses de la foule,
REVUE DE LA' SAINTE-FACE
Et soulevant le corps entre ses bras pieux Avec des doigs très purs, il lui ferma les yeux.
Puis il le prit pour le porter lui-même en terre , Quelqu'un l'accompagna vers les lieux solitaires Et sans parler, tous deux, enfouirent Judas.
Ainsi, jusqu'au matin où Christ ressuscita,
L'âme de Jean fui à tel point profonde et tendre Qu'aucun homme d'alors ne le pouvait comprendre Et que, même Marie, à le voir vers son seuil S'avancer lentement, et sourire à son deuil,
Croyait l’apôtre aimé pris de vague folie.
C'est qu'il ne stagnait plus aucun soupçon de lie Dans le vase chrétien qu'était déjà son cœur ,
C'est qu'il avait vaincu toute l'ombre et la peur Et que dans l'eau des pleurs, il savourait la voie.
Entre mille chemins, seul il suivait la voie Que Christ allait tracer autour de l'univers.
Il faisait son trésor de tous œs maux soufferts Quand son pas rencontrait quelque touffe d'épines Il s'arrêtait et bénissait le ténébreux buisson D'avoir, pour le salut de tous, percé le front Et les cheveux sacrés et les tempes divines,
Il bénissait le fer, il bénissait le bois
Qui fournirent la lance, et les clous, el la croix.
Il bénissait tous les témoins du sacrifice Même le Golgotha Là-bas
Qui levait jusqu'aux deux, la mort et le supplice.
Aussi longtemps que Jean chez les hommes vécut
Son front demeura lumineux d'avoir conçu
Lui, le premier, quand Jésus Christ dormait sous terre
L'héroïsme tranquille, intime et solitaire
Qui changea l'âme humaine et qui l'exalte encor.
Il fut sublime et doux, sans peine et sans effort;
Il inclina son cœur, lampe ardente et fragile Sur chacun des versets de son clair évangile Il se sentait aimé où les autres étaient craints.
Quand il prêchait , le soir, dans les villes d'Asie Les brises qui passaient en semblaient adoucies Et les femmes mouillaient de leurs larmes, ses mains.
Il mourut plein de jours et de calme sagesse Près du temple dont l'or illuminait Ephèse ;
Il mourut sur sa couche el parla simplement :
« Si je t'ai bien servi, Jésus doux et clément,
Avec mes mains, mes brüs, mes yeux, avec mon âme Accueille-moi là haut où les anges proclament L'aveuglante splendeur de ta divinité,
J'ai propagé ta gloire avec fidélité
Et lavé bien des fronts de leur erreur ancienne;
Mais avant tout, Seigneur Jésus, qu'il le souvienne Qu'au temps où tu dormais dans le morne tombeau Moi seul, j'ai recueilli la flamme et ton flambeau Et que ma pauvre main abrita leur lumière Si bien qu'en cette heure dernière Je l'offre, en expirant, ce même cœur Oui remplaça pendant trois jours, avec ferveur,
Seigneur,
Ton cœur, sur la terre.
Emile Verhaeren.
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