BOULEVARD SA INT- G ERM AIN
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Les circonstances m'ont amené à traiter de la foi catholique avant d'avoir parlé de la foi religieuse en général. J'en avais fait moi-même la remarque ^ et promis de combler cette lacune. Voici l'étude annoncée.
Ceux qui se plaindront de ne pas trouver, dès la préface, une définition du divin ou de la religion auraient été les premiers, si j'en eusse risqué une, à me reprocher ce procédé a priori.
En fait, de même qu'il existe des sciences, des méthodes scientifiques diverses, des vérités et des beautés d'ordres très différents, il existe des types de religions fort distincts. Ce n'est qu'après maintes comparaisons et analyses que nous pourrons peutêtre y entrevoir une seule et même attitude de Tesprit, une même finalité, qui explique le même nom donné à des réalisations si diverses.
Hier encore, on semblait n'admettre qu'un seul type possible de pensée : ce L'homme ne pense pas
\, L'Évolution de la foi catholique, p. 8, note 1 ; p. 47, note 1. IlÉBEUT. — Divin. 1
sans image. » On le conteste aujourd'hui S II existe plusieurs manières de penser — pourquoi pas alors plusieurs manières de penser le divin, plusieurs types religieux?
Quelqu'un dit devant moi : Il fait froid.
1^ Ou bien j'éprouve, sans rien autre, un malaise, un tressaillement de froid ;
2^ Ou bien se présente à mon esprit une image : la campagne couverte de neige, la rivière gelée, la contraction (d'une manière générale) du mercure dans les thermomètres, le bonhomme Hiver, etc. ;
3^ Ou bien enfin, ni sensation, ni représentation, une tendance à l'action : prendre mes patins et profiter de l'occasion pour goûter, sur de la vraie glace, transparente et souple, un plaisir devenu rare ; me préserver du froid : mettre une bûche au foyer, revêtir un manteau plus épais.
Et dans les trois cas, j'ai conscience d'avoir cornpris ^
Dans la pratique, ces divers modes coexistent et s'enchevêtrent : c'est donc un simple schéma que j'établis en affirmant que l'on peut
1. Gfr. Revue philosophique ^ janvier 1886, article de M. Paulhan : Le langage intérieur et la pensée. — Ribot, l'Evolution des idées générales (F. Alcan, 1897): et plus loin ch. vu, p. 124.
2. Pour simplifier, je ne parle pas ici des images diverses que suppose la parole elle-même ; Gfr. Le langage par le Df Eugène- Bernard Leroy (Paris, F. Alcan, 1905). Lorsque /ai compris, j'éprouve aussi un sentiment particulier, une de ces émotions spéciales'qui accompagnent tout le fonctionnement de notre intelligence et que M. Ribot a appelées sentiments intellectuels. Je n*insiste pas non plus sur ce point, fort Important cependant, car il permet d'expliquer (cfr. ci-après p. 49) les illusions de fausse intelligence comme le D' Leroy "a expliqué celles de fausse reconnaissance.
/ par sensation (affective), émotions.
/ non person- ( concrètes :
- par represen-\ \ u . ..
penser < ^ .. { nifiees 'abstraites;
^ ^ tations / '
\ personnifiées ; par tendance à l'action.
Il en serait de même s'il s'agissait de choses morales. On entend parler de justice; ou bien 1^ on éprouvera Témotion spéciale qui accompagne habituellement l'accomplissement d'un acte juste ; ou bien 2° on se rappellera la révolution française, la révolution russe, Aristide, Socrate, Dikê assise auprès du trône de Jupiter, ou l'idée abstraite de justice : ce neminem laede ; cuique suum », ou (par association d'idées) quelque représentation symbolique : balance, etc. ; ou enfin 3° on se sentira porté à payer ses dettes, à aider ceux qui préparent une plus rationnelle organisation du travail, une équitable répartition des bénéfices, etc.
Je me rappelle avoir été vivement surpris lorsque faisant jadis, pour mon propre compte, une petite « Enquête sur les idées générales », à l'interrogation : Que vous représentez-vous lorsque je prononce le mot : justice ou le mot religion ? je recevais comme réponse : « Rien; le son du mot; le mot écrit. » Le mot était compris pourtant, et pas seulement entendu ou vu. C'est qu'il l'était, non par représentation imagée, mais par sentiment ou par tendance à l'action. Il n'est donc pas qu'un seul procédé de pensée, mais pour le moins, trois grands
types généraux selon queprédomme Témolivilé, Tintellectualité, ou la tendance à l'action.
C'est précisément ce que nous constaterons en matière religieuse. Les manifestations varient selon que, dans la conscience religieuse^ prédomine^ l'élément émotifs l'élément intellectuel ou l'élément actif. Telle sera donc la division de cette étude que je compléterai par quelques renseignements historiques. Je n'ai en aucune manière la prétention de tout dire sur un pareil sujet'. Persuadé depuis longtemps que c( le progrès de la science pose en des termes nouveaux le problème de Dieu » ^ je résume ce que je crois pouvoir et devoir énoncer après une vie entière consacrée à cette étude, heureux de contribuer, si peu que ce soit, à préciser ces « termes », à détruire quelques équivoques et malentendus.
Que naïvement ou insidieusement on ne vienne pas demander au psychologue de créer ou d'annoncer les formes religieuses de l'avenir.
Les créer? L'expérience a montré l'inanité des religions « naturelles », <( rationnelles », artificiellement construites par un intellectuel dans son cabinet de travail.
Les prédire ? Un analyste serait difficilement pro-
1. Prière de bien lire ce mot : prédmnine. Rien d'exclusif. Simple procédé de classification suffisamment fondé au point de vue psychologique.
2. On me reprochera peut-être trop de citations. Beaucoup sont des documents, presque toutes des « témoignages» : le raisonnement, ainsi, n'est jamais séparé de la réalité psychologique vivante.
3. Abbé Loisy, Autour d'un petit livre (Picard, 1903), p. xxv.
phète. Tout ce que l'on peut affirmer, c'est que le milieu se charge de plus en plus de données positives dues aux méthodes scientifiques de la pensée réfléchie. Les anciennes constructions de l'activité psychique [la même^ mais sous ses formes instinctives) contiennent-elles quelque élément essentiel contradictoire à ces faits? Elles sont dès lors condamnées à disparaître ou à végéter sans influence sur la marche en avant de l'Humanité. D'autres, moins spécialisées et organisées pourront s'adapter peutêtre, ou de nouvelles créations s'épanouir dans une atmosphère débarrassée de tant de brouillards et de miasmes.
Ceux qui seraient tentés de taxer d'impiété l'œuvre de critique et d'analyse qui s'opère en ce moment feront bien de se souvenir que les premiers chrétiens eux-mêmes furent appelés athées par les conservateurs intransigeants des cultes traditionnels.
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