CHAPITRE PREMIER
Quelques remarques d'abord sur le sens du mot mysticisme * .
On définit habituellement le mysticisme une « doctrine philosophique, religieuse, plaçant la perfection dans une sorte de contemplation et d'extase qui élève l'homme, dès cette vie, à une union mystérieuse avec Dieu ».
Parfois la pensée ne s'arrête pas à ces étals relativement rares ; on appelle mysticisme toute forme de l'union avec Dieu, de la piété. C'est le sens large.
Souvent même, par analogie, on désigne ainsi toute croyance à « V au-delà », à ce qui dépasse le phe'no-
i. L'étymologie usuelle est wwd, fermer la bouche, les yeux;rinitré du premier degré, le mustês doit garder le secret, mais il n'a pas encore contemplé, comme Vepoptês, les objets sacrés. Ellen Harrisson [Pro' legomena to the study of greek religion; Cambridge, University Press, 1903 ; p. 153) fait remarquer que cette condition de ne pas avoir vu n'est pas toujours remplie: dans les mystères orphiques, est mustês celui qui a mangé de la chair divine du Taureau ; en Crête, les mystères sont ouverte à tous, ne sont pas mystérieux. Mystère se rattacherait plutôt à musos (souillure, forfait) et serait avant tout un rite de purification, sanctification.
mène sensible^ ou le mécanisme du raisonnement rigoureusement logique. A ce compte, le métaphysicien qui croit à la substance invisible, intangible, est un mystique ; Tartisle qui aspire à réaliser un idéal surhumain de beauté, le socialiste qui proclame l'obligation d'une justice et d'un altruisme que l'observation scientifique ne constate point comme étante mais que la voix de la conscience prophétise et impère comme devant être, sont des mystiques.
C'est en ce sens que Maeterlinck prend le mot dans sa préface à Y Ornement des noces spirituelles de Ruysbroeck, lorsqu'il écrit : « S'il est vrai que tout homme est un Shakespeare dans ses songes, il faudrait se demander si tout homme, dans sa vie, n'est pas un mystique informulé, mille fois plus transcendantal que tous ceux qui se sont circonscrits par la parole. Quelle est l'action de l'homme dont le dernier mobile n'est pas mystique ? Et l'œil de l'amant ou de la mère, par exemple, n'est-il pas mille fois plus abstrus, plus impénétrable et plus mystique que ce livre, pauvre et explicable, après tout, comme tous les livres, qui ne sont jamais que des mystères morts, dont l'horizon ne se renouvelle plus?... »
Voilà mysticisme devenu synonyme de toute vie psychologique, morale, profonde ; est-ce à tort ou à raison? Nous essayerons de le déterminer plus tard.
Commençons par étudier de plus près un mystique chrétien — en prenant le terme dans son acception rigoureuse. Nous choisissons le grand
mystique brabançon, Jean Ruysbroeck que ses contemporains avaient surnommé «l'admirable» ; mais en cherchant à pénétrer dans sa conscience, c'est dans la conscience de tous les autres que nous pénétrerons, car M. Ribot le remarque très justement : « Malgré les différences de sexe, de race, de religion, de culture, de temps et de lieu, leurs écrits et leurs récits offrent un remarquable caractère d'uniformité* ».
Jehan de Ruysbroeck (ou Ruusbroec) , c'est-à-dire né à Ruysbroeck, petit village entre Hal et Bruxelles, vit le jour en 1274. Longtemps vicaire à Sainte Gudule, il vécut très pieusement en communauté avec deux chanoines Hinckaert et Franco de Coudenberg, ce dernier « homme instruit, maître èsarts » , ce qui contribue à faire comprendre ^ comment Ruysbroeck, malgré des études classiques sommaires, put montrer dans ses écrits une si précise connaissance des termes et subtilités philosophiques et théologiques. Cela, sans préjudice de tous les livres : Bible, écrits du pseudo-Denys l'Aréopagile et autres, qu'il fut à même de lire et méditer ensuite. Bientôt, impatientés du « papotage des chapelains, du va-et-vient des fidèles et surtout de la voix rude, tubalq et fausse d'un certain chantre nommé Gode-