‹ Le divin, expériences et hypothèses: études psychologiquesChapitre 41 sur 119 · M"« Boole. II · texte numérisé non relu

M"« Boole. II

Cher Monsieur,

M'excuserez vous si je prends la liberté de vous adresser une question à laquelle seul vous pouvez répondre d'une façon satisfaisante?

Considérez-vous que l'adoption de votre théorie de la sélection naturelle, dans le sens le plus complet et le plus large, soit incompatible, je ne dis pas avec quelque système particulier de doctrine théologique, mais avec les croyances suivantes, savoir :

Que la connaissance est donnée à l'homme par l'inspiration directe de Dieu ;

Que Dieu est un être personnel et infiniment bon ;

Que l'effet de l'action de l'esprit de Dieu sur le cerveau de l'homme est surtout un effet moral ;

Et que chaque homme individuel a, dans de certaines limites, lé pouvoir de choisir jusqu'à quel point il veut céder à ses impulsions animales héréditaires, et jusqu'à quel point il suivra de préférence la direction de Teprit qui l'élève de façon à lui donner le pouvoir de résister à ces impulsions, en obéissant à des motifs d'un ordre moral?

Voici la raison qui m'a engagée à vous poser ces questions. Mon impression personnelle a toujours été que non seulement votre théorie était absolument compatible avec la foi dont je viens d'essayer de donner l'expression, mais que vos livres m'ont fourni des indices qui m'amèneraient à adapter cette foi à la solution de certains problèmes psychologiques compliqués, solution qui a une importance pratique pour moi en tant que mère. Je sentais que vous aviez fourni un des anneaux qui manquaient, pour ne pas dire l'anneau manquant, entre les faits de la science et les promesses de la religion. L'expérience de chaque nouvelle année tend à rendre plus profonde en moi cette impression.

Mais j'ai lu, ces derniers temps, des remarques sur la portée probable de vos théories en ce qui concerne les questions morales et religieuses, remarques qui m'ont rendue perplexe et m'ont fait la plus vive peine. Je sais bien que les auteurs de celles-ci doivent être plus savants el>plus sages que moi. Je ne puis être certaine que ces remarques soient

erronées, à moins que vous ne me le disiez. Et je crois — je ne puis en être certaine, mais je c7'ois — que, si j*étais un auteur, j*aimerais mieux que le plus humble d'entre ceux qui étudient mes ouvrages s'adressât directement à moi, en cas de difficulté, que de le voir s'embarrasser trop longtemps dans des critiques contraires, probablement erronées et irréfléchies.

En même temps, je sens que vous avez parfaitement le droit de refuser de répondre à des questions comme celle que je vous ai posée. Il faut que la science suive sa voie, et la théologie la sienne et elles se rencontreront quand et où il plaira à Dieu, et vous n'êtes en aucune manière responsable si le point où elles se réunissent se trouve encore fort éloigné. Si je ne reçois pas de réponse à cette lettre, je ne tirerai d'autre conclusion de votre silence que celle-ci qu'à votre sens, je n'avais aucun droit d'adresser de pareilles questions à une personne qui m'est étrangère.

Darwin répondit* :

Down, 14 décembre 1866.

Chère Madame,

J'aurais été très heureux de pouvoir adresser une réponse satisfaisante à vos questions, ou même une réponse d'une nature quelconque. Mais je ne puis voir de rapports entre la croyance que tous les êtres organisés, sans en excepter l'homme, sontdescendusdeqùelqueêtresimpleau lieu d'avoir été créés séparément, et vos difficultés. Celles-ci, ce me semble, ne peuvent trouver une réponse que dans un témoignage bien dififérent de la science, parce que nous appelons la « conscience intérieure ». Mon opinion ne vaut pas mieux que celle de toute autre personne ayant réûéchi sur de pareils sujets, et ce serait folie de ma part de la donner. Je puis cependant faire remarquer que j'ai toujours éprouvé plus de satisfaction, en contemplant l'immense quantité de peine et de souflTrance dans ce monde, à penser qu'elle est le résultat inévitable de la suite naturelle des événements, c'est-

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