DodI dous parlerons au chapitre suivant
consolations et de joies, que le cœur déborde intérieurement. Et cela fait remarquer à Thomme combien sont malheureux ceux qui habitent hors de l'amour. Cette volupté liquéfie le cœur au point que rhomme ne peut se contenir, tant est grande la plénitude de la joie intérieure. »
« De ces voluptés naît l^ivresse spirituelle. L'ivresse spirituelle se produit lorsque Thomme éprouve plus de délectations et de délices que son cœur ou son désir n'en peuvent désirer ou contenir. Elle fait chanter aux uns les louanges de Dieu à cause de la surabondance de joie, et elle fait pleurer aux autres les grandes larmes de la plénitude de cœur. Elle impatiente l'un dans tous ses membres, de sorte qu'il court, qu'il saute et qu'il trépigne ; elle excite l'autre jusqu'à le faire gesticuler et applaudir. L'un clame à haute voix et manifeste la plénitude qu'il éprouve au dedans ; l'autre doit se taire et se liquéfier de délices en tous ses sens. Par moment il lui semble que l'univers entier éprouve ce qu'il éprouve, d'autres fois, il s'imagine que nul ne goûte ce qui lui est arrivé. Souvent il lui semble que jamais plus il ne pourra perdre ni ne perdra cette plénitude, et d'autres fois il s'étonne que tous les hommes ne deviennent pas spirituels et divins ; par moment il s'imagine que Dieu est tout à lui seul, et n'est à nul autre autant qu'à lui, d'autres fois il se demande avec étonnement ce que sont ces délices, d'où elles émanent, et ce qui lui est arrivé. C'est la vie la plus
RUYSBROEGK : LES DÉLIGES MYSTIQUES 19
volupleuse au point de vue des sens corporels que l'homme puisse obtenir sur la terre. * »
Mais autre chose est le fait^ autre chose Vinterprétadon du fait. Les mystiques sont également sincères en affirmant Texpérience qu'ils font de ces délices et en les regardant comme un miracle réalisé par l'action divine; toutefois pour que celte interprétation s'imposât, il faudrait que l'action divine fût la seule cause possible de ces phénomènes.
Or ce qui met en défiance, ce sont les termes dont se servent les mystiques lorsqu'ils parlent de ces délices. Termes évidemment empruntés à lamour physique ^. Mais il ne s'agit pas seulement des termes ; les mystiques se rendent parfaitement compte que leurs émotions ne sont point uniquement spirituelles et que le corps en a sa large part. Nous venons de le voir dans les paroles de Ruysbroeck. Lorsque sainte Térèse raconte sa transverbération, elle nous dit que le très beau petit ange, porteur de cette lance d'or dont la pointe en fer se terminait par du feu, « de temps en temps l'enfonçait jusqu'aux entrailles; en la retirant il semblait les lui emporter avec ce dard et la laissait embrasée d'amour de Dieu... Ce n'est pas une souffrance corporelle, mais toute spirituelle, quoique le corps ne laisse pas (Ty participer^ et même grandement » ^.
l.Traduct. Mœterlinck (Bruxelles, Lacomblez) ; p. 95, 96,97.
2. Cfr. Saint François de Sales, Traité de V amour de Dieu, VII, i,