DE TOUT
L'amour est fort comme la mort : Fortis est ut mors dilectio (1). Nulle force créée ne peut résister à la mort; de même, il n'est aucune difficulté que ne puisse surmonter une âme embrasée du saint amour. Dès qu'il s'agit de plaire à l'objet aimé, l'amour surmonte tout : revers de fortune, mépris, souHrances. « Rien n'est assez dur, dit saint Augustin, pour résister au feu de l'amour (2). »
Le signe le plus certain auquel on puisse connaître si une âme aime véritablement Dieu, c'est de voir si elle est fidèle à son amour dans l'adversité comme dans la prospérité. Dieu, dit saint François de Sales, est également aimable soit qu'il nous afflige, soit qu'il nous comble de ses plus douces consolations, parce que tout procède de son amour. On peut même dire que plus il nous afflige en cette vie, plus il nous témoigne d'amour. Saint Jean Chrysostome estimait plus heureux saint Paul dans les fers que saint Paul ravi au troisième ciel.
Aussi voyons-nous que les saints martyrs tressaillaient d'allégresse au milieu de leurs tourments ; ils en remerciaient môme le Seigneur, car pour
(1) CauL, 8, 6.
(2) Mhil tiun <liiriiiu quod .-iiiioris iuiit> non vinr.itiir mr. Eccl. Cath. c. 22.)
eux la souffrance était un trésor inappréciable; témoin les Apôtres : battus de verges pour avoir prêché le nom de Jésus, ils sortaient du prétoire pleins de joie, parce qu'ils avaient été jugés dignes de souffrir pour le nom de Jésus. Les autres saints, qui n'ont point trouvé de tyrans pour les tourmenter, se sont faits leurs propres bourreaux, par les pénitences qu'ils se sont imposées afin de se rendre agréables à Dieu. « Pour celui qui aime Dieu, dit saint Augustin, il n'y a point de peine ; et si la peine se fait sentir, il l'aime (1). »
AFFECTIONS ET PRIÈRES
0 Dieu de mon âme, j'ose quelquefois dire que je vous aime; mais, qu'ai-je fait jusqu'ici pour vous prouver mon amour? Hélas! parmi toutes mes actions, je n'en vois aucune qui ait été véritablement faite pour vous : c'est un sigae que je ne vous aime pas ou que je vous aime bien peu. Mon Jésus, envoyez-moi donc votre Esprit : Emitie Spiritum iuum; qu'il vienne me donner la force de souffrir pour votre amour et de faire quelque grande chose pour vous avant de mourir. Al> ! naon bien-aimé Rédempteur, ne permettez pas que je meure dans cet état de froideur et d'ingratitude où j'ai vécu jusqu'à ce jour. Par mes nombreux péchés, j'ai mérité les tourments éternels de l'enfer, mais vous m'en avez préservé; faites maintenant que j'accepte avec joie et reconnaissance les quelques peines que je devrai endurer dans cette vie.
(1) In eo (ukkI amatur, aut non lal>oratur, aut et labor amatur, [De Bono Vid, c. 21,)
() mon Dieu, parce que vous êtes taute bonté et tout auiour, vous désirez habiter dans mon âme, d'où j'ai eu le mallieur de vous chasser si souvent; daignez donc y revenir, daignez y établir votre demeure à jamais; soyez-en le maître absolu, et qu'elle soit toute à vous. Je vous aime, o mon Sauveur, et parce que je vous aime je puis croire ({ue déjà vous avez repris possession de mon âme ; votre disciple bien-aimé m'en donne l'assurance, quand il dit : « Celui qui demeure dans la charité demeure en Dieu et Dieu demeure en lui. » Qui manel in charitale hi Deo manet, et Beus in eo (1). Si donc vous êtes en moi» augmentez dans mon âme les flammes et fortifiez les chaînes de votre amour, afin que je ne désire, ne cherche et n'aime plus rien hors de vous, que je ne puisse plus me séparer de vous, mon amour et mon tout.
0 ma souveraine et mon avocate, Marie, obtenezmoi le saint amour et la persévérance.
7* Méditation
LE SAINT fAMOLH FAIT DE NOTRE AME LE TEMPLE DE DIEU.
L'Esprit-Saint se nomme l'hùte de Tâme : Dulcis hospes animie. Jésus-Christ avait promis â ses Apôtres qu'il enverrait son Esprit sur la terre, pour qu'il habitât dans les âmes fidèles. Si vous m'aimez, leur dit-il, (jardez mes commandements, et moi je prierai mon Père, et il vous enverra un (luti-f rmtsillah'ur, l'/\spi*it de vt-rilé, afin qu'il
(1) /, Jo., 4, 16.
demeure toujours en vous (1). De fait, dit le saint Concile de Trente, l'Esprit-Saint n'abandonne jamais une âme, à moins que l'âme elle-même ne l'y contraigne : Non deserit nisi deseratur (2).
Dieu habite donc dans l'âme dont il est aimé; mais il déclare n'être point satisfait si nous ne l'aimons de tout notre cœur et lui seul. Saint Augustin rapporte que le Sénat romain refusa d'admettre Jésus-Christ au nombre des dieux de l'empire, parce que, disaient ces païens, c'est un dieu jaloux, qui veut être adoré seul. — Ils disaient vrai : Notre -Seigneur ne souffre point de rival dans un cœur; il veut y habiter seul; il veut seul en être aimé. S'il ne se voit aimé à l'exclusion de tout autre objet, il porte en quelque sorte envie aux créatures qui partagent avec lui le cœur qu'il voudrait posséder tout entier. Est-ce donc sans motifs demande saint Jacques, que l'Écriture s'exprime ainsi : L'Esprit qui habite en vous est un esprit jaloux (3) ?
Voilà pourquoi l'Époux céleste loue sa bienaimée de ce que, semblable à la tourterelle, elle vit loin du monde dans une profonde solitude : « Vos joues, lui dit-il, ont la beauté de la tourterelle. » Pulchrœ sunt genœ tuœ sicut turturis (4). Le céleste Époux veut donc pour lui seul tout l'amour de l'âme ; il ne veut pas que le monde lui en ravisse la moindre part. Voilà aussi pour-
(1) Si diligitis me, mandata mpa servate. Et ego rogabo Patrem, et aliiim paraclotiim dabit i?obis, ut maneat \obiscum in œterniim. (Jo., 14, 15.)
j2) Sess. 6, cap. 11.
(3) An putatis quia inaniter scriptura dicat : A»! invi.'iam concupiscit Spiritus qui habitat in vobis? [Jac, \. '^
(4) Ca?it., 1, 1).
quoi, continuant de parler à son épouse bienaimée, il lui dit : « Vous êtes un jardin fermé, ma sœur, mon épouse. » Hortus conclusus, soror mea sponsa (1); un jardin où ne doit entrer aucune affection terrestre. Eh quoi! Jésus ne mérite-t-il pas tout votre amour, dit saint Jean Chrysostome, lui qui vous a tout donné et ne s'est rien réservé (2)? De fait, Jésus nous a donné tout son sanj»' et sa vie; il ne pouvait nous donner davantage. Il a donc droit d'exiger tout notre amour.
AFFECTIONS ET PRIÈRES
0 mon Dieu, je le comprends : vous voulez que je sois tout à vous. Hélas! que de fois je vous ai chassé de mon cœur ; mais vous n'avez pas dédaigné d'y rentrer et de rétablir cette union que j'avais malheureusement brisée. Ah! mon bon Maître, je vous en supplie, prenez maintenant et à jamais possession de tout mon cœur. Je me donne aujourd'hui entièrement à vous; acceptez-moi, mon Jésus; et ne permettez pas qu'à l'avenir je vive un seul instant sans vous aimer. Vous me cherchez : eh bien! moi aussi, je vous cherche et je ne cherche que vous. Vous voulez mon âme, et mon âme ne veut que vous seul. Vous m'aimez, et je vous aime. Puisque vous m'aimez, o mon Sauveur, attachez-moi à vous si fortement, que je ne puisse jamais plus me séparer de vous.
0 Heine du ciel, je me confie en vous; liez-moi à Jt'sus par les douces chaînes du saint amour.
(1) CaïU., i. 12.
(2) Totiim tihi liodit, nilnl sibi rollquit.
— :3iu -
©c Méditation
l'amour divin est un lien.
L'Esprit-Saint, rAmonr incréé, est un lien indissoluble qui unit Dieu le Père et son Verbe éternel ; c'est lui aussi qui unit nos âmes à Dieu. « L'Amour divin, dit saint Augustin, est une force, un lien puissant, qui nous unit à Dieu. » Ckaritas est virtus conjungens nos ùeo. Aussi saint Laurent Justinien s'écriait-il dans la joie de son âme : « 0 divine charité, ô lien sacré, quelle n'est pas votre force, puisque vous avez pu enchaîner Dieu lui-même et l'unir si intimement à nos âmes (1). »
Les liens que le monde impose sont des liens de mort; mais le Seigneur, dit l'Ecclésiastique, ne nous enchaîne à lui que par des liens de vie et de salut : Vincula illius alligatura salutaris (2), c'est en effet par ces douces chaînes que le saint Amour nous unit à Dieu, notre vraie et unique ^ie.
Avant la venue de Jésus-Christ, les hommes s'éloignaient de Dieu. Attachés à la terre, ils refusaient de s'unir à leur Créateur; mais ce Dieu infiniment bon les a attirés à lui par des liens d'amour, ainsi qu'il Pavait promis par le prophète Osée : In funiculis Adam iraham eos, in vinculis charilatis (3). a Je les attirerai àraoîparles liens dans lesquels l'iiomme se laisse prendre, les liens de l'amour. » Ces liens, ce sont les bienfaits dont il nous comble : lumières surnaturelles, invita-
(!) 0 Charitas, quam magnum est Tinculum tuuiii, (jno Deus ligari potiiit. [Liffu, v. de Char., c. 6.)
(2) EccL, 6, 31.
(3) Os., 11, 4;
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lions à l'aimer, promesse du ciel, mais sartout le don qu'il nous a fait de Jésus-Clirisl dans le sacrifice du Calvaire et le Sacrement de l'autel, cnlin le don du Saint-Esprit, un môme Dieu avec le Père (>t le Fils.
Écoutons donc l'invitation du prophète Isaïe : ive vincula colli tui, captiva filia Sian (1). « Brise le joug qui te retient captive, ô fille de Sion. » Ame créée pour le ciel, dégage-toi des liens de la terre, pour t'unïr à Dieu par le liefn du saint Amour. — L'Amour, lien parfait, réunit toutes les vertus dans l'âme, il la rend parfaite. De là cette parole de saint Augustin : Ama, et quod vis fac. Aimez Dieu, et faites ce que vous voulez. Cette parole est pleine de vérité; car quiconque aime Dieu a «oin d'éviter tout ce qui oflenserait son bien-aimé ; elle ne cherche qu'à lui plaire en tout.
AKFËCTIONS ET PRIÈRES.
Mon cher Jésus, vous m'avez trop obligé à vous aimer; il vous en a trop coûté pour obtenir mon amour. Je serais donc bien ingrat, si je vous aimai« peu ou si je partageais mon cœur entre vous et les créatures, après que vous avez pour moi versé tout votre sang et sacrifié votre vie. Je \ (Hix me détacher de tout, et je veux aussi que Idutes mes alfectiohs soient pour vous seul. Mais je suis si faible ! Je comprends que par moi-même j<' ne puis Hyc (idèle à ma résolution : 0 vous qui uu) l'inspirez, donnez-moi la force i\o fuccoin-
plir. Mon bien-aimé Jésus, percez mon cœur d'un trait enflammé de votre amour, afin que sans cesse mon âme languisse du désir de vous posséder, qu'elle se consume d'amour pour vous. Puissé-je dorénavant ne désirer et ne chercher que vous seul; puissé-je vous posséder toujours! 0 mon Jésus, je ne veux que vous et rien de plus. Faites que je répète sans cesse pendant ma vie et surtout à l'heure de ma mort : Mon Jésus, je ne veux que vous, et rien de plus,
0 Marie, ma Mère, faites que Dieu soit désormais l'unique objet de mes désirs et de mon amour.
9" Méditation
l'amour divin est un trésor qui renferme
TOUS LES biens.
Le saint Amour est ce trésor infini dont parle l'Évangile, et pour l'acquisition duquel nous devons être prêts à tout sacrifier. Telle est en effet sa valeur et son importance, qu'il donne part à l'amitié de Dieu. Or, celui qui possède l'amitié de Dieu peut dire qu'il possède Dieu lui-même, et avec Dieu il possède tout. 0 hommes, s'écrie saint Augustin, pourquoi êtes-vous si empressés à la recherche des biens de ce monde? cherchez donc Dieu seul puisque en lui seul vous trouvez tous les biens. Mais nous ne pouvons trouver Dieu sans renoncer aux créatures : « Détachez votre cœur de toutes choses, dit sainte Thérèse, et puis cherchez Dieu et vous le trouverez. »
Celui qui trouve Dieu trouve la satisfaction de tous ses désirs. « Cherchez en Dieu seul toute
satisfaction, dit le Psalmiste; et il saura bien contenter tous les désirs de votre cœur^ » Delcctare in Domino, et dabit tihi petitiones cordis lui (1). Le cœur humain va toujours cherchant des biens qui puissent le rendre heureux; mais tant qu'il mendie le bonheur auprès des créatures, quoi qu'il puisse en recevoir, il n'est jamais satisfait. Au contraire, s'il cherche tout en Dieu, le Seigneur remplit tous ses désirs. Quels sont en effet les hommes les plus heureux sur la terre, sinon les saints? et pourquoi? parce que tous leurs désirs et toutes leurs espérances n'ont d'autre objet que Dieu.
Un prince étant à la' chasse rencontra un solitaire qui précipitait ses pas à travers la foret. — Où allez-vous donc avec tant d'empressement? demanda-t-il à l'ermite. — Et vous, prince, réplique aussitôt le solitaire, que cherchez-vous dans cette foret? — Du gibier, dit le prince. — Et moi, dit le solitaire, je cherche Dieu.
Heureux celui qui connaît le prix de l'amour divin et qui recherche ce précieux trésor : il se dépouillera sans regret de tout le reste pour ne posséder que Dieu, la source de tout bien, « Quand le feu est dans la maison, dit saint François de Sales, on jette tous les meubles par la fenêtre (2). Le P. Paul Seigneri avait coutume de dire : « L'Amour divin est un aimable voleur, qui nous enlève toutes les affections terrestres et nous fait répéter dans l'allégresse de notre ûme : Soigneur, que désiré-je sinon vous seul? »
{'!) Esprit de saint François de Saies, p. 3, eh. xx
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AFFECTIONS ET PRIEKËS.
0 mon Dieu, ce n'est pas vous que j'ai cherché jusqu'ici; c'est moi-même, ce sont mes propres satisfactions. Hélas! pour ces faux biens, pour ces joies éphémères, je vous ai abandonné^ vous qui êtes le. bien s^uprême. Mais votre Prophète me rassure quand il affirme que vous êtes toute bonté paur celui qui vous cherche : Bonus est Dominus animse quserenii illum (1). Mon bien-aimé Seigneur je reconnais que j'ai mal fait en vous abandonnant, et de tout mon co&ur je me repen« d'avoir é-té si ingrat envers vous, qui m'avez tant aimé. Maintenant je comprends que vous êtes un bien infini ; je neveux plus abuser de ces divines liHnièresjxar lesquelles vous m'avez fait voir la vanité de tous les biens de ce monde. Je renonce donc à tout ce qui n'est pas vous et je veux que désormais vous soyez l'unique amour de mon âme.
Mon Dieu, mon amour, mon tout, je vous aime, je vous désire, je soupire après vous. Ah ! venez, Esprit-Saint; et que votre feu divin consume dans mon cœur toutes les affections qui ne se rapportent pas à vous. Je me donne à vous sans aucuaie réserve. Faites que je sois vraiment tout à v^us et que je surmonte tout pour vous plaire.
0 Marie^ mon avocate et ma Mère, aide^^moi de vos prières : j'ai confiance en vous.
(l) Throi;. 3, 2i).
10" Méditation