PERSONNAGES
Henri LATOURNELLE, jeune maître des requêtes. (Joli
garçon, mais un peu raide et gourmé.) Madame DU VERNAGE, sa belle-mère.
ODETTE, sa femme.
BAPTISTE, domestique.
JULIE, femme de chambre.
(La scène se passe à Paris.)
Un boudoir élégant. — Lampes allumées. — Du feu dans la cheminée.
LAlTOURMELLE, seul. Il marche à travers le boudoir d'un air préoccupé, s'arrètant par intervalles, pour regarder l'heure à sa montre. — BAPTISTE entre et dépose les journaux sur un guéridon.
LATOURNELLE
Ces dames sont-elles rentrées?
BAPTISTE
^ladame du Yernage rentre à Tinstant,
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monsieur; mais madame n'est pas encore rentrée.
Baptiste sort. — Latournelle recommence sa promenade. Au bout de quelques minutes, madame du Vernage entre.
MADAME DU VERRAGE.
Bonjour, mon ami. (Latoumelle salue froidement.)
Est-ce qu'Odette n'est pas encore rentrée ?
LATOURNELLE
Non, madame.
MADAME DU VERNAGE, s'étendant sur une chaise longue.
Pauvre enfant! Du reste, mon ami, il n'est encore que sept heures...
LATOURNELLE
Oui... et comme elle n'est dehors que depuis midi!..
MADAME DU VERNAGE, sans répondi-e, pread un ouvrage de crochet dans un panier et se me!; à travailler.
LATOURNELLE fait encore quelques pas dans le salon, et s'arrètant tout à coup devant sa belle-mère.
Ah çà! chère madame, quelle vie mènet-elle décidément, votre fille?
MADAME DU VERNAGE, avec calme.
Mais elle mène une vie fort agréable, mon cher monsieur ; elle fait des visites à ses amies ; elle va au Louvre, au Bon-Marché, au Prinlemps... et puis nous allons voir ensemble tout ce qui est à voir, les musées, les expositions, car, Dieu merci, je l'accompagne un peu partout depuis que vous avez cessé de lui faire cet honneurlà,... du moins dans la journée,... depuis que vous vous êtes mis en tète de la bouder, je ne sais pas pourquoi !
176 CIIARYBDE ET SCYLLA.
LATOURNELLE
Oh! mon Dieu ! si, vous savez pourquoi, chère madame... Pendant les premiers temps de notre mariage, j'ai été parfait pour Odette, et je dois dire que sa conduite à elle-même était alors convenable... Puis, — il y a sept ou huit mois, — elle prend tout à coup les allures d'un cheval échappé... Elle court dans Paris, comme une aliénée, du matin au soir;... elle sort dès l'aurore, elle rentre à peine pour dîner. . . et quand j'essaye de l'interroger sur l'emploi de son temps, elle me fait des réponses vagues, embarrassées... qui, certainement, ne m'inquiètent pas, mais qui , pourtant, me paraissent fort extraordinaires.
MADAME DU VERNAGE,, travaillant toujours tranquillement.
Rappelez vos souvenirs, mon ami... Votre
femme n a commencé à mener cette vie en Tair dont vous vous offusquez que le jour où vous l'avez abandonnée à elle-même, en lui laissant voir clairement le mépris que vous professiez pour sa pauvre petite personne... Vous affectiez de fuir sa compagnie, de vous dérober au tête-à-tête... et je vous ai même vu plus d'une fois sommeiller devant elle ou faire semblant, ce qui n'était pas agréable pour cette jeune femme.
LATOURNELLE
Et à qui la faute, madame, je vous prie, si nos entretiens étaient impossibles... si votre fille ne trouvait pas quatre mots à me répondre quand je lui parlais?... .
MADAME DU VERNAGE
Vous lui parliez politique!
ÇHARYBDE ET SCYLLA.
LATOURNELLE
Je ne lui parlais pas politique, je lui parlais lillérature... beaux-arts, histoire^ sciences naturelles... bref, je frappais h toutes les portes et je les trouvais toutes fermées. Eh bien 1 je vous le demande encore, madame, à qui la faute?... Je ne connaissais pas votre fille, moi, quand je l'ai épousée... car on ne connaît jamais que très superficiellement la jeune fille qu'on épouse... mais vous, madame, vous la connaissiez parfaitement, et vous me connaissiez aussi. . . vous saviez que, sans être ennemi des distractions mondaines, j'étais un homme de goûts sérieux, un homme occupé... un esprit, si j'ose le dire, un esprit cultivé... Vous saviez, d'un autre côté, que votre fille, bien douée sans doute sous le rapport physique, était une personne dégoûts pure-
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ment frivoles, dépourvue de toute culture intellectuelle, sans aucune lecture, dénuée enfin de tout ce qui peut alimenter une conversation intéressante... Eh bien! comment avez-vous pu croire que l'association de deux êtres aussi mal assortis pût jamais être heureuse?
MADAME DU VER NAGE, froidement.
Ayant élevé ma fille moi-même, je n'ai pu lui apprendre que ce que je savais.
LATOURNELLE
Mais, c'est ce que je vous reproche, chère madame!... Vous ne pouviez ignorer qu'on demande aujourd'hui auxjeunes personnes une instruction, des connaissances, des lumières, qu'on n'exigeait pas de la gêné-
.ration à laquelle vous appartenez... Sentant votre insuffisance, vous auriez dû vous adjoindre quelques maîtres supplémentaires, car, enfin, je suis vraiment curieux de savoir ce que vous lui avez appris, à votre fille?
MADAME DU VERNAGE
La politesse, mon ami!...
LATOURNELLE
Elle ne savait même pas son histoire sainte!... Je me rappelle qu'un jour, au Salon, elle me demanda le sujet d'un tableau... Je répondis que c'était une Salomé... « Salomé? qui est-ce ça? » me dit votre fille... Gela fit rire autour de lîous... Croyez- vous que ces choses-là ne mortifient
pas un mari et qu'elles ne le découragent pas de promener sa femme dans les musées ou n importe oii?
MADAME DU VERNAGE
Je vous avoue qu'en apprenant l'histoire sainte à ma fille, je n'avais pas cru devoir
insister sur Salomé,
LAT0UR^•ELLE
La vérité est qu^avec votre vieux fonds aristocratique et votre fanatisme réactionnaire, vous nourrissez une sainte horreur pour tous les progrès modernes, et en particulier pour les lycées de jeunes filles... Si vous aviez eu le bon esprit de mettre votre fille dans un de ces admirables établissements...
MADA3IE DU VER NAGE, déposant brusquement son ouvrage.
Si j'avais mis ma fille dans un de ces admirables établissements, j'aurais cru commettre un crime envers son futur mari.
LATOURNELLE, amer.
Vous comptiez donc, madame, lui faire épouser un ignorant et un sot?
MADAME DU VERNAGE
Je comptais, au contraire, lui faire épouser un homme instruit et même un homme d'esprit, — et je voulais réserver à cet homme d'esprit le très précieux privilège de cultiver lui-même, ou du moins de perfectionner à son gré, l'intelligence de sa femme. J'espérais qu'il comprendrait toute la douceur et aussi toute la force que ces relations, de
maître à disciple, peuvent ajouter aux liens d'un jeune ménage. Je me serais crue très coupable d'enlever d^avance à mon gendre le prestige de sa supériorité aux yeux de sa jeune femme;... car, si une jeune femme n'admire pas son mari, elle ne l'aime pas assez... entendez-vous cela ? Il faut, par conséquent, qu'elle reconnaisse en lui un être supérieur, une sorte d'archange qui daigne la prendre sur ses ailes pour l'élever peu à peu dans la lumière,... et vous n'avez pas idée combien un tel enseignement, à peine sensible, et qui semble n'être qu'une forme un peu plus sérieuse de l'amour, touche, attendrit, attache un cœur de femme!... Mais non ! vous auriez voulu que votre femme sorlît d'un lycée, armée de toutes pièces, comme Minerve du cerveau de Jupiter!... Mon Dieu! je sais que c'est un système très glorifié aujourd'hui que de
pousser à fond réducation des femmes avant le mariage... Mais, pardon! quand vous formez ainsi dans une sorte de moule officiel l'intellig-ence d'une jeune fille, êtesvous bien sûr que vous ne la mettez pas d'avance en contradiction, en hostilité même, sur plus d'un point, avec le monsieur qui l'épousera? Ses idées sur toutes choses, que vous fixez ainsi d'une manière définitive, ne risquent-elles pas de heurter celles de son mari?... ses connaissances acquises de lui déplaire?... Nepeut-ilarriver, d'ailleurs, par hasard, que l'inégalité d'instruction se trouve alors du côté du mari, qui en souffrira dans sa dignité, tandis que la femme ne pourra se défendre d'un secret mépris pour son seigneur et maître?... Bref, en vertu de toutes ces considérations et de quelques autres que je vous épargne, je suis pour qu'une mère achève jusqu'à la
perfection l'éducatioii morale de sa fille, mais qu'elle se contente d'ébaucher son éducation intellectuelle, et de préparer enfin le terrain à son mari... C'est ainsi que j'ai compris ma tâche, — et je l'ai remplie... Permettez-moi de vous demander si vous avez rempli la vôtre ?
LATOURNELLE
Et je vous demande, moi, madame, quelle mine votre fille aurait faite, si j'avais prétendu lui imposer deux ou trois heures de classe tous les matins? car il n'en aurait pas fallu moins!
MADAME DU VERNAGE
Il ne s'agissait pas de lui faire la classe... Il s'agissait de saisir, au jour le jour, dans
le cours ordinaire de la vie, les occasions d'étendre son esprit, de rectifier ses jugements, d'éclairer son goût, d'élever sa pensée... et certes, ce n'est pas à Paris que ces occasions-là manquent.
LATOURNELLE
Mon Dieu! madame, je vais toucher un point très délicat... Je voudrais respecter vos illusions maternelles... mais je crains que vous ne vous abusiez un peu, et même beaucoup, sur les aptitudes de votre fille... C'est un esprit d'une telb frivolité, que je le regarde, quant à moi, comme incapable de la plus légère application.
MADAME DU VERNAGE
Ah ! mon ami, si vous saviez comme j'ai envie de rire !
LATOURNELLE
Je n'en ai pas envie, moi, madame... car la frivolité poussée au point oii je la vois chez votre fille n'est pas seulement un ridicule... elle est un danger... un désordre moral, qui conduit fatalement une femme à l'oubli de tous ses devoirs... Parmi toutes ces agitées à petite cervelle, qui passent leur existence à courir les magasins, à flirter autour du lac et à se gorger ensuite de sandwichs, de foies gras et de malaga jusqu'au dîner, en connaissez-vous beaucoup qui soient d'honnêtes femmes? Moi j'en connais fort peu... Enfin, madame, pour tout vous dire... votre fille est en train de perdre ma confiance... elle l'a même perdue !
MADAME DU VERNAGE
Ah! permettez, mon ami...
LATOURNELLE
Car il n'y a pas seulement de l'insanité dans la vie qu'elle mène, il y a aussi du mystère... de Féquivoque... Odette manque de franchise avec moi;... plus d'une fois, j'ai su qu'elle m'avait trompé sur l'emploi de ses journées... De plus, elle s'enferme souvent dans sa chambre... elle a des tiroirs secrets... oii elle cache quelque chose... apparemment les lettres qu'elle écrit ou celles qu'elle reçoit... Il y a trois jours, comme j'étais entré chez elle un peu à l'improviste, je l'ai vue serrer précipitamment des paperasses dans un de ses meubles à secrets... et elle est devenue rouge jusqu'aux cheveux...
MADAME DU VERNAGE
Ah! ma foi!... c'est trop fort!... Je n'y
liens plus ! . . .Cest vous, mon cher monsieur, qui allez rougir jusqu'aux cheveux... Savezvous ce qu'elle cache dans ses tiroirs, celle petite femme frivole, puérile, incapable?... C'est d'abord son brevet de capacité de premier degré... qu'elle a obtenu aux derniers examens de l'Hôtel-de-YiHe...
LA TOURNE L LE, stupéfait et un peu incrédule.
Non... chère madame !
MADAME DU VERNAGE
Si, cher monsieur,... et ce n'est pas tout. Elle se prépare maintenant à l'examen de juillet pour le brevet supérieur... Vous
savez, à présent, où elle passe ses journées
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depuis six ou sept mois ;... elle les passe à suivre des cours , et quand elle s'enferme dans sa chambre, c'est pour rédiger ses notes ou pour faire ses études de dessin... Non, non, je vous en prie; ne me cachez pas cette petite larme qui glisse au coin de votre œil... elle me fait plaisir... elle me fait oublier vos impertinences... (Elle lui prend les mains.) Ail çà ! VOUS
étiez donc très malheureux, mon pauvre garçon?...
LATOURNELLI], avec émotion.
Très malheureux.
MADAME DU VERNAGE
Vous l'aimez donc un peu malgré tout, mon horrible fille ?
LATOURNELLE
Beaucoup !
II lui baise la main.
Non!... pas moi... pas moi... ce n'est pas moi qu'il faut remercier, c'est elle seule. Car moi, ce n'était pas trop mon avis. Je voyais des inconvénients,... mais elle l'a voulu... <( Comme cela, maman, me disait cette fillette, je ne lui laisserai pas d'excuse... » (eiic prête loreiiie.) La voilà ! . . . Elle va être désespérée que je l'aie trahie... Elle voulait vous réserver la surprise jusqu'au brevet supérieur. . .
ODETTE, entre vivement.
Me voilà!... Un peu en retard peut-être,
nicllS. .. [eUo s'interrompt en remarquant l'attitude embarrassée de sa mère et de son mari, et elle ajoute à demi voix.) vJU eSl-
ce qu'il y a?
MADAME DU VERNAGE
Ma fille, tu vas me gronder... mais ton mari avait la tête aux champs... il sentait du mystère... il souffrait... Je lui ai tout dit...
ODETTE
Oh! maman!
HENRI , lui tendant les bras.
Embrasse-moi ! (eue se jette à lui tout émue.) Ma chère petite!... comme c'est gentil!...
comme c'est bien !
ïu es content?
BAPTISTE, paraissant au fond .
Madame est servie !
191 charybdp: et scylla,