JULIETTE, D'ÉPINOY
Un silence. — Juliette s'est assise. d'ÉPINOY, grave et triste
Vous avez désiré, — comme vous en avez le droit, garder cet hôtel pour vous et pour votre mère. C'est donc à moi d'en sortir. Je n'attendrai pas qu'on vienne m'en chasser. — Tant que le divorce n'a pas été prononcé, ma présence chez vous s'expliquait... Dès
cet instant, elle devient impossible... Je vais donc vous quitter... Je vais partir, aujourd'hui même, après avoir donné quelques ordres nécessaires... Nous aurons probablement encore quelques affaires d'intérêt à traiter ensemble, mais je suppose que vous préférerez comme moi les traiter par correspondance ou par des intermédiaires, et éviter désormais toute entrevue personnelle. — Mon intention d'ailleurs est de voyager pendant quelque temps. — (Après
une pause, il ajoute simplement, j AûieU ! Il se dirige vers la porte de son appartement, à gauche.
Adieu. — Vous m'avez bien fait souffrir dans ma courte vie. Ma dernière parole pourtant sera un remerciement... Je vous
sais gré d'avoir sur ma prière adressé des excuses à M. de Rhodes. Cela a dû vous ^ coûter beaucoup.
d'épinoy.
Beaucoup, — et ce qui me coûte encore plus, c'est de vous laisser pénétrée à jamais de l'idée que je suis un malhonnête homme.
Je ne crois pas cela.
d'épinoy.
Il est impossible que vous ne le croyiez pas. Je vous ai rendue victime d'une trahison abominable, et si elle comportait quelques excuses, je ne vous les ai même
pas données... Je ne le pouvais pas. Dans la situation qui m'était faite en face de vous , après que vous fûtes informée de la vérité, toute justification vous eût paru un trait de lâcheté hypocrite. Yous auriez pensé que je mentais pour essayer de vous tromper encore, d'apaiser votre ressentiment, de vous faire renoncer à ce projet de divorce, et je vous aurais dit cent fois la vérité qu'elle vous eût paru justement suspecte... — C'est pour cela que, depuis votre fatale découverte, vous m'avez toujours vu devant vous résigné, inerte, stupide!... Je dis cette fatale découverte... j'ai tort... elle a été heureuse, — pour vous d'abord qu'elle arrachait à l'existence indigne de vous que je vous avais faite... elle a été heureuse même pour moi, parce qu'elle mettait fin à cette vie de duplicité qui était devenue pour
moi un supplice... un martyre insupportable!
JULIETTE, avec doute.
Un martyre I
Oui, Juliette... un martyre... une vraie torture... qui ne me donnerait pas droit à votre pardon... mais peut-être à votre indulgence et à votre pitié si vous pouviez en connaître toute l'horreur... si vous pouviez vous figurer ce qui se passe dans l'âme d'un homme qui était né droit et loyal, — et qui s'est condamné lui-même par sa faute à mentir... à mentir sans cesse... jour et nuit... à chaque minute pendant des années!.. C'était l'enfer!., je puis vous
confesser cela, n'est-ce pas, maintenant que tout est dit entre nous, maintenant que vous ne pouvez plus me soupçonner de quelque lâche manœuvre... Yous pouvez bien penser, Juliette, que du jour où j'ai pu vous connaître, vous apprécier, il m'a été impossible de ne pas vous aimer... Nous étions à peine mariés que votre gracieuse honnêteté, votre esprit sérieux et charmant, votre pure beauté, avaient pris tout mon cœur... mais par je ne sais quel scrupule, quelle honte, quel remords, je retenais auprès de vous les paroles de tendresse qui brûlaient mes lèvres... Que de fois j'ai voulu me jeter à vos pieds, et vous avouer la vérité... vous avouer ma perfidie... ma trahison... et vous dire aussi combien je vous aimais... combien je n'aimais que vous!., mais c'était en trahir une autre... une autre qu'après tout j'avais aimée et
r>E DIVORCE DE JULIETTE
qui m'aimait... et puis je craiguais pour vous, — et pour elle, — les emportements d'une nature violente, impérieuse... sans frein... et je continuais de traîner ma chaîne et de menlir... et de souffrir!
Il cache son visage dans ses mains.
JULIETTE, oppressée.
Roger... pourquoi tout cela?., c'est inutile... c'est cruel... maintenant que la loi est entre nous.
D ÉPI NO Y, avec une profonde émotion.
Pourquoi tout cela?.. D'abord pour soulager mon cœur... et ma conscience... et puis pour que tu gardes de moi une pensée plus juste... un souvenir plus doux... pour qu'au fond de la chère âme tu me pardonnes... pour que tu me dises au moment oi^i nous nous quittons pour jamais... que,
si lu m'avais connu tel que je suis, lu ne m'aurais pas abandonné!
Non!., mais je t'en prie... je t'en prie, laisse-moi! Va-t'en.
d'épinoy.
Eh bien! adieu donc! Adieu!
11 la serre sur son cœur, — De Rhodes paraît au fond.
JULIETTE, D'ÉPINOY, tout interdits.
DE RHODES
DE RHODES, u:i peu ironique.
Eh bien!., mais alors?
JULIETTE, confuse.
Pardon, mon ami... mais après deux ans d'intimité... on ne se sépare pas...
DE RHODES
Sans émotion?. . . Sans doute. . . mais quand cette émotion est aussi vive et aussi tendre, il me semble qu'il vaudrait mieux ne pas se séparer... Qu'est-ce que vous en pensez?
JULIETTE, incertaine.
Mais c'est impossible... le jugement prononcé...
DE RHODES
Ce jugement impromptu... ne pourrait-il être une épreuve imagiaée par un ami curieux de connaître le fond de votre cœur... par un ami plus habitué d'ailleurs à aimer qu'à être aimé ?
JULIETTE, avec un élan de joie, lui saisissant la main.
Ah! ne dites pas cela, mon ami!., car je vous assm^e que je vous aime bien!
DE RHODES, à d'Épinoy.
Yous entendez, d'Epinoy... Elle vous aime bien!
D ÉPINOY, avec émotion, lui prenant l'autre main.
Quel brave homme vous êtes!
chârybde et scylla