LIBRAIRIE PLON
E. PLON, NOURRIT et 0% IMPRIMEURS-ÉDITEURS RUE gârâucière, 10
Tous droits réservés
fV/V
Founiier CoUectioT)
PRÉFACE
Le divorce de Napoléon ouvre dans l'histoire de TËmpire la période de la décadence. A première vue, cette affirmation peut sembler paradoxale, puisque le divorce est suivi d'une pompeuse alliance avec la maison d'Autriche, excitant les regrets et le dépit des autres familles souveraines qui avaient convoité ouvertement ou en secret Talliance de Napoléon. Mais après le mariage autrichien, après les cérémonies, les fêtes et l'enthousiasme officiels y surgissent les plus graves événements. La guerre contre la Russie vient s'ajouter aux guerres imprudentes engagées depuis 1806 et 1807 contre le Saint-Siège et l'Es- |)agne. Ces trois guerres amènent la sixième coalition et la chute du régime impérial. Si habile (jii'ait été la façon dont fut conduit le divorce,
PREFACE
si brillante qu'ait paru l'union contractée par Napoléon avec Tarchiduchesse Marie-Louise, ni cette habileté ni cet éclat n'ont préservé l'Empire d'une ruine à laquelle le condamnait une incommensurable ambition.
De l'aveu de tous les contemporains, le Consulat avait été une époque de relèvement et de sagesse, La pacification de la Vendée, le traité de Lunéville, la paix d'Amiens, le Concordat, le Gode civil, le rappel des émigrés, la reconstitution de la famille et de la société avaient rallié tous les esprits au nouveau gouvernement. Les trois premières années de l'Empire, avec les incomparables victoires d'Austerlitz, d'Iéna,d'Eylau, deFriedIand, avaient fait oublier à la nation la suppression de ses libertés. J'ai dit ailleurs ce que je pensais de l'enlèvement et de l'exécution du duc d'Enghien. La proclamation presque immédiate de l'Empire, le couronnement et le sacre avaient dissimulé pour un certain temps aux yeux des Français éblouis toute l'horreur de ce drame. Mais de jour en jour les violences s'accroissent et ne peuvent plus se cacher même derrière la gloire. Le traité de Tilsitt a redoublé l'orgueil de l'Empereur, qui se dit le maître de l'Europe. Deux ans après, l'Autriche estime que le moment de secouer le joug est venu. Les chances de la lutte lui sont, une fois de plus, défavorables. Le Saint-Siège est frappé en même temps que la
PllEFAGE.
maison de Habsbourg; le jour de la victoire de Wagram est le jour même de l'enlèvement du Pape. La paix de Vienne porte au comble la puissance de Napoléon. C'est alors qu'il met à exécution le dessein formé depuis 1802; c'est alors qu'il divorce avec Joséphine, s'imaginant qu'une alliance souveraine le placera définitivement à côté des rois, et que tous s'empresseront non plus de subir, mais de reconnaître sa suprématie.
Il veut donner, il donne « le mot d'ordre à l'univers » . S'il en est qui résistent encore , ils seront écrasés. Napoléon compte soumettre la Papauté, soumettre la Russie, soumettre l'Angleterre. Lui qui a passé le Rhin, effacé les Alpes et les Pyrénées, il espère aller des rives de la Seine aux rives du Gange et ajouter des départements nouveaux aux cent trente départements dont se compose déjà son empire. Il continue l'effort héroïque de la Révolution : il lui a emprunté son esprit d'audace et de conquêtes sans fin. Il pense que la guerre contre la Russie sera une guerre heureuse et qu'elle dénouera toutes les difficultés intéiieures, en même temps qu'elle assurera sa prépondérance au dehors. « C'est après cela seulement, — dit-il à son aide de camp Narbonne, — qu'il me sera possible de tout arranger et d'en finir avec cette affaire de Rome et du Pape... Pour avoir pleinement raison de l'Église, il faut avoir réussi davan-
PREFACE
tage devant les hommes. Vous avez lu Thistoire des Juifs de Josèphe. Quand Alexandre, vainqueur de rOrient, approcha de Jérusalem, le grand prêtre lui apporta le livre des Prophètes qui annonçaient sa venue... » Cette fois, il se trompait. S'il avait eu, pour seconder ses prodigieux desseins, des soldats, des généraux, des fonctionnaires, des ministres, il devait rencontrer dans sa marche envahissante un obstacle insurmontable: le Pape , qui représente un principe dont ne sont encore venues à bout ni la séduction, ni la perfidie, ni la force; je veux dire la foi.
Mais l'Empereur se croit invincible. Il luttera contre les hommes, contre les éléments, contre le sort, contre Dieu lui-même. Il a confiance en son étoile, une confiance absolue. Dans son attitude, dans ses paroles, tout annonce la certitude en l'avenir. L'homme, comme le caractère, s'est transformé. Ce n'est plus cette figure maigre, brune et rêveuse, aux grands cheveux plats cachant le front et descendant jusque sur les épaules,* aux yeux gris et vagues laissant par instants jaillir des étincelles; c'est un visage plein , un teint mat, un front largement ouvert, une bouche grave aux lignes plus accentuées, un menton carré et résolu. Le regard est plus clair et plus expressif. Il contient je ne sais qupi d'impérieux et de grand surtout qui dompte les plus rebelles. Il impose, il
PREFACE
glace, il terrifie. « Il y a des gens qui me croient sans bile et sans griffes , mande l'Empereur à Talleyrand, un an après son élévation au trône. Ecrivez-leur, pardieu, qu'ils ne s'y fient pas! »
Comment peindre un tel homme?... La tâche est difficile; aussi je me bornerai à une simple esquisse. J'indiquerai seulement les principaux traits de la physionomie de celui qui a mené les grands événements dont parle cette étude. Napoléon est le personnage le plus complexe de notre histoire. C'est un composé de violent et de calme, d'arbitraire et de juste, de cruel et d'humain, d'aveugle et de clairvoyant, d'égoïste et de généreux qui captive et qui déconcerte l'observateur impartial. Ce qui domine en lui, c'est la grandeur. Ses qualités, ses défauts, ses vices même ont des côtés gigantesques. Napoléon est un despote, il est vrai, mais c'est un despote organisateur, un despote administrateur, un despote législateur. D'un bond il a saisi l'autorité suprême, et s'il ne demeure pas, aussi longtemps qu'il l'aurait pu, au rang qu'il a conquis par sa valeur personnelle et par sa gloire, c'est qu'il a subitement chancelé sous l'ivresse du succès. Il abuse de son génie et de ses triomphes, il n'obéit à aucun frein. Sa nature belliqueuse, qui ne supporte ni le conseil, ni la contradiction, ni la gêne, ni la rivalité, veut la guerre : la guerre au
VI PREFACE
dedans, la guerre au dehors. Napoléon éprouve le besoin incessant, le besoin irrésistible de vaincre, de plier, d'abattre, de briser les hommes et les choses. Généraux, ministres, agents, ouvriers, soldats, prêtres, pape, rois, princes, tous devant lui doivent courber le front. Il rêve l'autorité absolue, la monarchie européenne. Il fixe alors l'attention universelle. Les poètes ont, pour le louer, épuisé le trésor de leurs épithètes : colossal^ sublime, extraordinaire, épique, génial, immense, divin, que sais-je?... Les artistes l'ont reproduit cent fois, par le pinceau, par le crayon, par le ciseau, par le burin. Les orateurs sacrés et profanes l'ont célébré dans toutes les langues. Les peuplades les plus ignorées ont retenti de son nom. Ce grand révolutionnaire, — la Révolution incarnée, a dit Metternich, — a bouleversé le monde et fait trembler tous les monarques. Pendant plusieurs années, il a régné sur l'Europe couchée à ses pieds. Après une première abdication et un court exil, il reparaît et jette une terreur nouvelle parmi les rois, ses anciens frères. Vaincu une seconde fois, trahi, cloué sur un roc, il est l'objet d'une surveillance de toutes les heures, et les princes regrettent entre eux de n'avoir pas suivi le conseil de Bliicher. Le fossé de Vincennes eût fait plus rapidement leur besogne que le roc de Sainte-Hélène. Mort enfin, son nom les effraye toujours, car ce
PRÉFACE. '
nom redoutable est un bélier qui renverse encore les monarchies. La légende de Napoléon se continue longtemps sous le chaume, et lorsqu'on parle de lui, les fronts se découvrent et les voix répètent le refrain du chansonnier populaire :
Parlez-nous de lui, grand*mère, Parlez-nous de lui !.. •
Ceux-là mêmes qui ont le plus maudit sa gloire meurtrière, respectent sa mémoire. On redit les noms de Marengo, d'Austerlitz, d'Iéna et de Wagram, et aujourd'hui encore ces nobles souvenirs sont la consolation de nos revers.
Pourquoi faut-il que cet être extraordinaire ait déçu tous ceux qui avaient loué ses actes de réparation et de relèvement et qui aspiraient, après les exploits de la guerre, aux bienfaits de la paix?... Parce que le génie ne suffit pas à un homme, si grand qu'ilsoit. Il faut à un gouverneur de peuples^ outre le prestige et l'éclat, le calme, la bonté, la sagesse, la modération, et non une agitation fébrile, une rigueur systématique, un aveugle-^ ment opiniâtre, un orgueil indomptable qui font de Napoléon une des plus hautes comme une des plus terribles figures de notre histoire. L'Empereur avait trop suivi à la lettre le conseil de Machiavel : « Un prince nouveau ne peut impunément exercer toutes les vertus, parce que l'intérêt d^ sa conser-
▼ m PREFACE.
vation Toblige souvent à violer les lois de rhunianîté, de la charité et de la religion. » Voilà ce qui explique pourquoi tant d'amertumes ont succédé à tant d'espérances. Ce sont là, dira-t-on peutêtre, des regrets inutiles. Il suffisait de laisser la parole aux faits... J'avoue que je ne comprends pas ainsi le rôle de l'histoire. Elle doit s'élever vers des régions plus hautes, rechercher le devoir, étudier les règles qui en découlent, et tirer ellemême des faits tout l'enseignement qu'ils comportent. Elle doit parler avec indépendance et impartialité, montrer à la fois les vices et les vertus des personnages qui ont accepté ou voulu prendre la tâche si laborieuse de conduire les hommes.
Dans les pages où je raconte le divorce et le second mariage de Napoléon , puis sa lutte contre la Papauté, vous le verrez apparaître en toute sa magnificence avec le masque implacable d'un César, la tête laurée, le front haut, l'œil fier et la bouche superbe, portant le manteau semé d'abeilles, le sceptre et la main de justice, tandis que les deux lions, accroupis au pied de son trône, lèvent sur lui un regard soumis et saluent leur maître.
C'est là le despote qui répudie solennellement Joséphine de Beauharnais ; c'est l'Empereur des Français, le roi d'Italie, le protecteur de la Confédération germanique , le médiateur de la nation
PREFACE. lit
suisse qui daigne tendre sa msfin victorieuse à l'archiduchesse Marie-Louise; c'est Napoléon Bonaparte qui consent à unir sa jeune monarchie à la vieille monarchie autrichienne, sui vaut les formes et les traditions de l'ancien régime et au milieu d'une splendeur inconnue jusqu'à ce jour.
Tout semble lui redire le vers de Corneille :
Régnez : qui fait des lois peut bien faire un idivorce.
Les événements qui viennent de se dérouler en Serbie et qui retiennent encore l'attention publique, la décision arbitraire du métropolite Théodore prononçant, le 12 octobre 1888, le divorce entre le roi Milan et la reine Nathalie, sans autre motif avoué que l'impossibilité d'une vie commune entre les deux époux, les procédés indignes du roi et de ses conseillers vis-à-vis d'une femme injustement accusée, le mépris de sa dignité, de sa foi religieuse et de ses droits, tandis que le peuple serbe garde à la reine Nathalie une sincère et respectueuse affection, ces événements rappellent tous à l'observateur la phase surprenante de notre histoire qui se nomme le divorce. Chez nous aussi, des ministres, — comme M. Nicolas Christitch et le général Protitch, — jaloux de garder les bonnes grâces d'un monarque autoritaire, ont servi sa politique implacable et facilité sa
PREFACE
séparation avec une impératrice en possession de l'amitié des Français. Chez nous aussi, des prélats, oublieux de leurs devoirs et courtisans comme le métropolite Théodore, se sont empressés de faire rompre, par une Officialité soumise, les liens religieux qui unissaient Joséphine et Napoléon, afin de donner un plus libre cours aux desseins ambitieux de TEmpereur.
Toutes proportions gardées, et quoique les motifs soient absolument différents, ce qui s'est passé en Serbie a une certaine ressemblance avec les incidents qui ont accompagné le divorce de Napoléon et prête à cette question si grave un nouvel intérêt, celui d'une réelle actualité.
Lors de la publication du tome XI de son Histoire du Consulat et de VEmpire, M. Tliiers disait : « Rien de plus curieux et de plus défiguré dans les récits publics que ce qui concerne le divorce et le mariage de Napoléon. J'écris, — observait-il, — d'après la Correspondance secrète et d'après les Mémoires inédits du prince de Cambacérès et de la reine Hortense. » Cependant, malgré les révélations de M. Thiers, il reste encore beaucoup à dire et beaucoup à rectifier. Je ne suis pas le seul qui ait été frappé du manque de netteté et de précision, de l'hésitation singulière que manifestent la plupart des histoires de France au sujet du divorce et de l'annulation du premier mariage
PRÉFACE. XI
de Napoléon, ainsi que des faits qui Font préparé et des faits qtii l'ont suivi. Ce sont des événements considérables sur lesquels on n'est pas encore entièrement fixé. Chacun y apporte des doutes, des conjectures, des hypothèses. Presque personne n'y met ce que le lecteur demande pour asseoir son jugement définitif : des textes authentiques et l'étude raisonnée de ces textes. Si le fond des choses est à peu près connu, les détails sont ignorés, et Ton verra bientôt quelle importance ont ces détails.
Je me suis occupé de ces hautes questions historiques aux divers points de vue civil, religieux et politique, après la lecture attentive d'un petit imprimé extrêmement rare, intitulé : a Narré de la procédure à l'occasion de la demande en nullité du mariage de Napoléon Bonaparte et de Joséphine Tascher de la Pagerie ^ , » L'exemplaire que j'ai en ma possession porte à la dernière page quelques lignes écrites à la main et signées par leur auteur, l'abbé Rudemare*, chanoine honoraire de Paris, ex-promoteur diocésain, curé de Notre-Dame des Blancs-Manteaux.
> Le Havre, Imprimerie de Gorcelet. — C'est au Havre que l'abbé Rudemare alla se reposer, après juillet 1830, des fatigues de son ministère paroissial et finit ses jours.
' J'ai contrôlé aux Archives nationales l'écriture de l'abbé Rudemare sur les pièces officielles, et j'ai reconnu l'authenticité des lignes manuscrites qui figurent sur mon exemplaire.
PREFACE
« Les jugemens hasardés qu'ont portés sur la question du mariage de Bonaparte les nouvelles histoires qui me sont tombées sous la main, — dit Tabbé Ruderaare, à la date du 14 août 1826, — m'ont déterminé à faire transcrire, puis imprimer quelquesexemplaires de ce narré qui était resté dans mon portefeuille en 1810, et à en déposer de moi signés dans plusieurs bibliothèques de la capitale.
« J'ai cru devoir en remettre à de respectables amis avec prière de les communiquer aux personnes qui, pensant à faire entrer dans des Mémoires du temps cette procédure, leur demanderaient des renseignements positifs sur la manière dont a été conduite à l'Officialité de Paris, dans des temps difficiles, cette affaire à laquelle j'ai été obligé, par le devoir de ma place, de prendre une part active. »
Satisfaction fut donnée à Tabbé Rudemare. Plusieurs historiens utilisèrent ses renseignements. M. Thiers y fit allusion dans sa grande Histoire du Consulat et de l'Empire. Le comte d'Haussonville s'en servit également dans son beau travail sur l'Église romaine et le premier Empire, Mais en examinant les choses de très près, je pus bientôt me convaincre que tout n'avait pas été dit, et je tentai de tout connaître et de tout dire.
C'est ainsi que je vis les pièces mêmes du
PREFACE. xiii
procès, la requête de Gambacérès, la décision de la commission des évêques, le procès-verbal d'enquête, les dépositions de Talleyrand, deDuroc, de Berthier et du cardinal Fesch, la sentence de TOfficial diocésain, l'acte d'appel du promoteur, l'arrêt définitif de l'Official métropolitain. Mis en goût par ces découvertes, je voulus scruter les minutes des procès-verbaux qui avaient préparé les décisions du cabinet des Tuileries et du Sénat, le relevé du cérémonial, les projets de discours rédigés à l'avance pour Napoléon, Joséphine et le prince Eugène, tous les accessoires enfin du drame émouvant dont le dernier acte se joua du 15 décembre 1809 au 11 janvier 1810. Ces pièces si intéressantes pour l'histoire avaient été communiquées en 1851 à M. Thiers, qui se borna à en faire une indication très sommaire. Elles furent impitoyablement refusées sous l'Empire au comte d'Hausson ville, qui, avec sa finesse et sa courtoisie habituelles, protesta contre une consigne trop rigoureuse * .
« On conserve, a-t-il dit, au dépôt des Archives impériales des papiers où se trouve officiellement consignée, par des dépositions des témoins qui ont parlé au nom de l'empereur Napoléon et sous son évidente inspiration, la version qu'il désirait accré-
^ V Église romaine et le premier Empire, tome III, page 240.