‹ Le dix-huitième siècleChapitre 1 sur 56 · LA PROCLAMATION DE LA RÉGENCE · texte numérisé non relu

LA PROCLAMATION DE LA RÉGENCE

La mort de Louis XIV. — La famille royale. — Le duc du Maine. — Le duc d'Orléans. — Son portrait. — Le testament du feu roi est cassé.— Le nouveau roi au lit de justice du 12 septembre. — Son portrait. — Popularité de Louis XV.

Louis XIV est mort, ses courtisans respirent. Les dernières années du roi avaient été tristes et moroses. On entend comme un écho de ces heures troublées dans les paroles que le vieux monarque adressait à son arrière-petitfils, en lui donnant sa bénédiction :

« Vous allez être un grand roi; ne m'imitez pas dans le goût que j'ai eu pour les bâtiments, ni dans celui que j'ai eu

pour la guerre Tâchez de soulager vos peuples, ce que

je suis assez malheureux pour n'avoir pu faire. »

Ce discours ému et vraiment humain a quelque chose de prophétique. Dès 1715, en effet, s'annoncent d'autres temps. Autour du roi qui, malgré tout, gardera encore, durant près d'un siècle, son prestige divin, la nation se créera peu à peu une vie nouvelle. L'histoire du xviii* siècle est mar-

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quée par la désorganisation de l'ancienne monarchie, dont le résultat fatal est d'aboutir aux temps révolutionnaires. Insensiblement, cet esprit moderne grandit, se développe, prend des formes plus accusées. Bientôt les ruines de l'édifice séculaire se dressent lamentables, notre acropole est détruite et, comme celle d'Athènes, n'est plus qu'un lieu de pèlerinage, où les uns viennent gémir sur la vanité des choses humaines, où les autres accourent pour entonner un chant de victoire. A cette époque, Chamfort rappellera, triompliant, ce mot d'un homme de la Cour de 1715 : « Après la mort d'un Louis XIV, on peut tout croire, les }>1lis grands malheurs peuvent arriver... »

Le successeur du grand roi avait cinq ans et demi ; il était le fds du duc de Bourgogne et de Marie-Adélaïde de Savoie dont l'esprit et le charme avaient été le pâle sourire des dernières années de Louis XIV. A sa naissance, le 5 février 1710, Louis XV paraissait être bien loin du trône. Son bisaïeul, son aïeul (le grand Dauphin), son père et son frère aîné, le duc de Bretagne, vivaient encore, quatre personnes lui barraient la route. En l'espace de deux ans, tous avaient disparu; la lignée des Bourbons n'avait pour représentant que ce chétif orphelin. Il fallait un protecteur à l'Etat et au roi. Un régent devait diriger les affaires jusqu'à la majorité de l'héritier de la couronne.

Louis XIV, dans son testament, désignait deux personnes pour remplir cette charge : son neveu, Philippe, duc d'Orléans, fds de Monsieur et d'Elisabeth-Charlotte, princesse palatine, et son fils légitimé, le duc du Maine ; le pi'emier avait le litre de régent, mais il restait à la merci du second qui, seul, était « chargé de veiller à la sûreté, conservation et éducation du roi mineur ».

Ces princes représentaient deux partis rivaux. Le duc du Maine, élevé par Mme de Maintcnon, était le benjamin de Louis XIV; l'éditdu 2 août 1714, reconnaissant les légitimés et leurs descendants égaux des princes du sang, avait mis

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« la dernière main à la grandeur héréditaire » de M. du Maine. Cette faiblesse paternelle encourageait les flatteries et groupait auprès du duc nombre de gens en place, tels que le maréchal de Villeroy et le président de Mesmes, sans compter ceux qui attendaient les événements afin de savoir de quel côté se feraient leurs révérences.

M. du Maine n'était point sans esprit, mais il avait un penchant à l'avarice, et il était affligé d'une maladie mortelle chez nous : la lâcheté. Au siège de Namur (1605), M. d'Elbeuf lui avait demandé, devant une foule d'officiers, où il comptait servir la campagne suivante.

« Pourquoi? dit M. du Maine.

— C'est qu'avec vous on est assuz'é de la vie », répliqua M. d'Elbeuf.

Le duc faisait mauvais usage de son intelligence : les voies cauteleuses et fausses lui plaisaient entre toutes; quant à son physique, sauf une figure assez heureuse, il ne rappelait guère celui de son majestueux ascendant; petit, difforme et boiteux, M. du Maine avait un « marcher fort incommode »,

Philippe d'Orléans, au contraire, était « jeune cour » et par son caractère franc, ouvert, aimable, et par i'éloignement dans lequel l'avait tenu son oncle. Il eût voulu obtenir un commandement militaire ; malgré l'éclat de ses premières armes à Leuze (1691), à Steinkcrque (16'.)2) où il est blessé, à Nerwinde (1693), on ne lui accorde qu'en 1706, et fort difficilement, de prendre part à la campagne d'Italie; mais, victime de la sottise de La Feuillade et de Marsin, il ne peut se faire écouter, il assiste à la défaite de Turin, se conduit avec vailhmce et reçoit de sérieuses blessures. En 1707 et 1708, le duc d'Orléans est en Espagne, il y défend encore les intérêts de Philippe V; alors, maître de la situation, il fait preuve d'un véritable talent d'administrateur et de guerrier; les villes de Valence, Saragosse, Lerida, Tortose, cèdent devant lui ; sa popularité s'accroît iiu point de porter ombiage au roi d'Eb^.ague iui-inùmc; de»

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bruits fâcheux courent sur son compte, on dit qu'il veut s'emparer de la couronne de Castille. Ces calomnies amènent une disgrâce profonde. A partir de cette époque, voué à l'obscurité, mais en profitant pour connaître les hommes de plus près, il luttera toujours, et cette fois, ce sera contre des cabales plus redoutables que les ennemis qu'il a vaincus. Des courtisans, entraînés par M. du Maine, l'accusent d'avoir empoisonné le duc et la duchesse de Bourgogne, sous prétexte que, dans ses loisirs forcés, il s'occupe de chimie. Enfin, il donne prise à la mauvaise humeur de Louis XIV : il se conduit avec une légèreté coupable, et néglige son épouse, qui était une légitimée, la propre sœur de M. du Maine, à laquelle le feu roi l'avait marié, contre son gré, en 1G92.

On n'est donc point surpris que Louis XIV ait agi selon son cœur et donné à son neveu une régence illusoire, au bénéfice de M. du Maine. On devine que les désirs du grand roi allaient plus loin, mais il ne pouvait enlever au duc d'Orléans le titre de premier prince du sang et, en môme temps, ses droits imprescriptibles.

Louis, malgré tout, savait que les testaments sont fragiles, que ceux d'Henri IV et de Louis XIII avaient été cassés ; il pressentait les difficultés qui allaient surgir, aussi dit-il à Philippe :

(( J'ai fait les dispositions que j'ai crues les plus sages ; mais comme on ne saurait tout prévoir, s'il y a quelque chose qui ne soit pas bien, on le changera. »

Pour un prince intelligent et désireux d'obtenir enfin une situation, ce testament oral était tout un progiaiiime. Saint- Simon s'imagine que le neveu de Louis XIV fut pris au dépourvu ; il se trompe. Le coup d'Etat, au contraire, fut préparé avec autant d'adresse que de discrétion. Le duc d'Oi'léans s'assure, avant la mort du roi, d'une grande partie du Parlement et de l'armée; il se sent soutenu par son cousin et allié, George I" d'Angleterre, avec lequel il entreliciiL une cori'espojidance politMjue dès 1714; ce uiunar(jue

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de fraîche date a un intérêt particulier à ne point voir le duc du Maine maître du royaume de France, il craint avec raison que ce prince ne protège le Prétendant, Charles- Edouard Stuart, fils de Jacques II, cl ne nieTiace tout à la fois la tranquillité de l'Europe et le trône même qu'il occu()e, un peu en usurpateur.

Le duc d'Orléans, de plus, a pour lui ses bri'Iants exploits militaires, sa parole éloquente et facile, sa bonté. Il se pique de ressembler à Henri IV et ne recherche pas moins « cette ressemblance dans les vices de ce prince que dans ses vertus ». Mais, à l'épreuve, on verra qu'il ne peut persévérer longtemps dans la même voie, il n'a pas le moindre esprit de suite. C'est un impulsif; s'il réfléchit il tombe dans une indécision dont rien ne peut le faire sortir. Madame Palatine a tracé de son fds un portrait célèbre, sous forme d'apologue, où elle a montré avec franchise les défauts de la cuirasse. Il est, dit la princesse, comme l'enfant au baptême duquel on invita les fées : l'une lui souhaite une belle taille, l'autre l'éloquence, la troisième le don des arts, la quatrième l'aptitude aux exercices physiques, la cinquième la gloire martiale, la sixième le courage. Mais on avait oublié d'inviter la septième fée : « Je ne peux pas reprendre à l'enfant, dit-elle, ce que mes sœurs lui ont donné, mais sa vie durant je lui serai contraire, de telle façon que toutes les faveurs accordées ne lui servent de rien... » Cette septième fée c'est l'insouciance, et la mollesse, qui de ce prince font un blasé, un ennuyé, et le conduisent aux pires écarts ; cependant les six autres fées n'abandonnent pas leur protégé, elles lui prêtent souvent secours.

En ces circonstances décisives, à la veille et au lendemain de la mort de Louis XIV, Philippe d'Orléans se ressaisit tout entier et va remporter une brillante victoire sur le duc du Maine. C'est ainsi que, le 2 septembre, on voit le Parlement, chargé d'ouvrir et de faire exécuter le testament royal, décider avant toute chose que la Régence ira au duc d'Orléans « par le droit de sa naissance ». En

retour ce prince, par une manœuvre habile, révoque les édits de 1067 el 1673 qui enlevaient toute autorité politique au Parlement ; dans son discours, il souligne ce trait de libéralité : « A quoique titre que j'aie droit, dit-il, d'aspirer à la Régence, j'ose vous assurer, Messieurs, que je la mériterai par mon zèle pour le service du roi, et par mon amour pour le bien public, surtout étant aidé joat" vos conseils et l'OS sages remo7îtra/ices. » La partie est gagnée. Le duc du Maine, comme s'il était sur mi champ de bataille, prend peur et s'en remet à la Cour pour régler « ce qu'il doit être » ; il espère qu'on ne lui laissera pas un titre dénué de tout pouvoir. A ces mots le duc d'Orléans déclare monstrueuses les clauses du testament qui vient d'être décacheté. Se peut-il que lui, le Régent, soit sous les ordres d'un prince qui serait maître de tout, du roi, de Paris, et par conséquent de l'Etat? Il veut être affranchi de cette tutelle, avoir la libre disposition des grâces, des charges, des emplois, des bénéfices; puis, résumant sa pensée en une phrase empruntée au Télémaque, et rappelant ainsi les traditions généreuses du duc de Bourgogne, il ajoute : « Je veux être indépendant pour faire le bien, et ie consens h être lié tant que l'on voudra pour ne point faire le mal. » Les applaudissements éclatent, le duc du Maine, qui se sent perdu, abandonne la partie, ne réclamant qu'une chose : conserver la surintendance de l'éducation de Louis XV.

« Très volontiers, lui dit le Régent, il n'en faut pas aussi davantage ».

Les votes turent conformes aux désirs de Philippe d'Orléans, il ne resta nulle sorte d'autorité à M. du Maine, tout était entre les mains du Régent avec le droit de s'entourer de qui il voudrait et de faire tout ce qu'il jugerait à propos sur la forme à donner au gouvernement ; la direction des affaires demeurait toutefois à un Conseil de Régence, prenant ses décisions à la pluralité des voix, la voix du Régent comptée pour deux en cas de partage égal.

Le neveu de Louis XIV, fort de son prestige, avait donc

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