LA PROCLAMATION DE LA REGENCE
fait annuler les dispositions testamentaires de son oncle par les magistrats qui avaient mission de les défendre; du même coup il avait rendu au Parlement son existence, méconnue depuis de longues années ; c'est la première mesure libérale du Régent, mais elle ne fut pas tout à fait désintéressée : le Prince n'en donnait pas moins l'essor à la puissance d'une assemblée qui, pendant tout le xviii" siècle, devait jouer l'un des premiers rôles. Les précautions, dont le duc d'Orléans s'était entouré, furent inutiles, il n'eut pas besoin d'avoir recours à la force armée qui, postée dans le Palais de justice, était prête à le soutenir. Il quitta la Sainte-Chapelle aux cris répétés de : Vive le roi, vive le Régent! et, le même soir, regagna Versailles où il reçut les compliments de la Cour.
Les pouvoirs, qui venaient de lui être donnés, furent reconnus au lit de justice qui se tint le 12 septembre ; un intéressant tableau de Dumesnil, au château de Versailles, nous donne l'aspect minutieusement exact de cette cérémonie. On y voit la grande chambre ou chambre dorée, avec sa royale décoration de tentures bleues semées de fleurs de lis d'or ; dans un angle, sous un dais, est assis Louis XV, si frêle encore qu'il a près de lui sa gouvernante, la duchesse de Ventadour ; le duc de Tresmes, gouverneur de Paris, avait porté le roi de son carrosse à ce trône, une femme prosternée à ses pieds veillait sur sa faiblesse, ce devait être l'emblème de son règne, — où Louis XV ne cessera d'apparaître entre des femmes et des courtisans.
L'assemblée est nombreuse, le roi est entouré du grand chambellan, des pairs ecclésiastiques et laïques, des princes du sang, des gouverneurs et lieutenants généraux des provinces, du chancelier, du premier président, du président à mortier et enfin des conseillers du Parlement.
Deux portraits, l'un de Rigaud, l'autre de Ranc, conservés aussi à Versailles, représentent l'enfant-roi. Malgré le caractère officiel des toiles d'apparat, ces portraits gardent tout le charme de la jeunesse, de la grâce et de la beauté.
C'est bien là le Louis XV dont parle Madame Palatine, ces grands yeux noirs, ces longs cils qui frisent, ce teint frais, cette petite bouche, cette longue et abondante chevelure brune, cette taille droite et bien prise. Ces détails, les peintres les ont rendus à l'envi, Rigaud avec toute la maîtrise d'un talent qui se possède, Ranc avec cette application qui lui tenait lieu de génie.
Un autre tableau de Versailles, celui de P.-D. Martin, nous offre le spectacle du parvis de la Sainte-Chapelle, ce même 12 septembre, lors delà sortie du roi, après le lit de justice. Louis XV, encore porté par le duc de Tre.smes, est sur le haut du perron, le Régent, le duc de Bourbon et les princes de sang lui font escorte. La place est très animée, toute pleine de curieux ; les gardes françaises et suisses ont peine à évoluer au milieu de la foule enthousiaste qui acclame son nouveau monarque.
Le canon de la Bastille tonne, la ville est en fête. Un officier des gardes du corps jette de temps en temps des pièces de monnaie au peuple, sur le parcours de Paris à Vincennes, où, suivant la volonté de Louis XIV, est logé « au bon air », son descendant et successeur. Selon une ancienne coutume, on avait lâché des oiseaux dans la cour du palais, symbole de délivrance pour les prisonniers; et le l\égent ne s'était pas contenté du symbole : les portes de Vincennes, de la Bastille, de la Conciergerie, de Saint-Eloi, du For-l'Évêque s'étaient ouvertes pour rendre la liberté à la plupart des détenus, aux jansénistes particulièrement.
Ainsi le nouveau règne s'inaugurait sous les meilleurs auspices; on se contenta d'exiler le Père Le Tellier, confesseur de Louis XIV, et l'on adoucit la retraite volontaire qu'avait prise Mme de Maintcnon. Le jeune roi conservera longtemps cette popularité dont il recevait, en ce jour, le premier gage; toutes les sympathies allaient à cet enfant gracieux, seul rejeton d'une grande famille que la mort venait de frapper à coups redoublés.