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CHAPITRE XXIII

Watteau, Quentin de La Tour, Chardin, Greuze, Coysevox, Rouchardon, Pigalle, Gaffieri, Falcoanet, Lemoyne, Houdon, Glodion , Gabriel, hameau.

Deux grands peintres dominent le xviii* siècle : Watteau et La Tour.

Watteau fut vraiment un créateur ; il doit tout à son propre talent. Où trouver, chez ceux qui l'ont précédé, cette désinvolture pleine de charme, cette saveur des tons et du dessin ? Il avait beaucoup étudié Rubens et admiré les Vénitiens de la Galerie Crozat, il avait vu des Terburg, des Téniers, des Van Ostade. Peut-être a-t-il emprunté aux uns le mouvement — non la couleur, on naît coloriste — et aux autres, les dimensions minutieuses de leurs toiles, mais il n'a emprunté rien de plus. Cette poésie qui papillonne dans ses scènes galantes, cet esprit très français qui se dégage de l'expression de ses figures, cette entente du paysage qui répond si bien à l'état d'âme des acteurs, tout cela révèle une imagination exquise, un art achevé, tout cela est unique.

Son influence, au contraire, sera féconde, et durant tout le siècle on voit se succéder des peintres qui s'inspirent de

l'œuvre de Watteau, plus ou moins directement. C'est Lancret, son ami, plus sobre, plus pondéré, à qui manquent la fantaisie ailée et le vrai pittoresque ; c'est Pater, de Valenciennes, comme le poète de V Embarquement, et un peu son élève ; c'est Carie Van Loo avec sa Halte de chafise (Louvre) et Jean-François de Troy, avec son Déjeuner d'huîtres (Chantillv) ; c'est Naloire, avec ses décorations encore si fraîches de l'Hôtel de Soubise (Archives Nationales), et toute une série de panneaux aujourd'hui au musée de Troyes provenant du château du prince Xavier de Saxe ' ; c'est Boacher qui, dans sa longue existence, a eu le temps d'être parfois un véritable artiste, comme dans le plafond de la salle du Conseil à Fontainebleau, mais qui a laissé trop de toiles fades, sans la moindre beauté ; ce sont Lagrenée et Le Prince, peintres très secondaires ; c'est surtout Fragonard, le dernier venu, né à Grasse, au soleil de Provence, en qui renaissent le brio, le coloris lumineux et jusqu'à la finesse du poète de la Régence. D'un bout du siècle à l'autre, Watteau et Fragonard se donnent la main, ils encadrent cette foule d'imitateurs qui font ressortir victorieusement leur incomparable maîtrise, tous deux célèbrent et nous transmettent les fêles galantes du xyiii*^ siècle; ils font revivre ce temps de belle insouciance où l'on s'amusait, où l'on folâtrait, où l'on sentait le parfum des roses, sans rien prévoir des catastrophes qui allaient bouleverser ces rêves charmants, fugitifs et trompeurs, comme toutes les choses humaines...

D'aulres encore ont cherché cette tradition : Ollivier, par exemple, le peintre ordinaire du prince de Conti, — ses tableaux sont très rares, mais il suffit du Thé à Hanrjlahe du Louvre, pour faire apprécier son pinceau délicat; enfin les Eisen, les Portail, les Cochin, les Gravelot, les Baudoin, les Saint-Aubin, les Moreau ont montré dans leurs gravures,

1. Natoirc disait à Vien : « A quoi bon peindre d'après nature?... La belle difficulté do prendre un modèle et de le copier! » On s'aperçoit de celte négligence dans les œuvres de Natoire, bien que leur aspect décoratif reste assez séduisant.

leurs croquis, leurs vignettes, la persistante préoccupation d'imiter Walteau.

Avant La Tour et au xviii' siècle, il y a certes des peintres de portraits qu'on ne peut dédaigner : Tournières, excellent physionomiste; Belle, à qui l'on doit une charmante effigie de l'Infante, fiancée de Louis XV (Versailles) ; Rigaud, Largillière, et au-dessous d'eux Vivien; Nattier, qui sut plaire aux dames, — les belles comme les laides couraient en foule chez lui, certaines d'être bien traitées; Tocqué, peintre délicat de Marie, femme de Louis XV (au Louvre). IMais c'est le pastelliste de Saint-Quentin, qui, chez nous, est sans conteste le plus merveilleux représentant de l'art du portrait. Non pas qu'il sache composer, non, il sait mieux que cela, il sait donner à un visage ce qui paraît insaisissable : la vie expressive, l'éclat, la vérité ; il faut voir, dans sa ville natale, ses préparations, simples têtes, faites directement d'après le modèle, pour sentir jusqu'où peut s'élever le rendu, et non seulement la ressemblance physique, mais la ressemblance morale.

La Tour disait lui-même : « Mes modèles croient que je ne saisis que les traits de leurs visages ; mais je descends au fond d'eux-mêmes à leur insu ; je les emporte tout entiers. » Ces préparations, la plupart anonymes, conservées en grand nombre dans ce sanctuaire silencieux et provincial, servaient à l'artiste pour repeindre, à loisir, un portrait d'apparat, qui ne vaut pas toujours cette première et fiévreuse notation, fixée en une heure ou deux. A Dijon, aussi, on voit un masque de l'artiste par lui-même, qui résume peut-être toutes les qualités de son talent, et une autre tête, celle de Joseph Vernet, aussi franchement belle. C'est par ces préparations qu'il faut commencer à s'initier à l'art du pastelliste. On appréciera ensuite davantage les œuvres achevées, celles que l'on peut voir au Louvre, et dans quelques musées de nos grandes villes. Si le célèbre portrait de Mme de Pompadour répond mal aux éloges qu'on lui a prodigués, il n'en va pas ainsi de celui de Marie Leszczynska et de celui de Marie-

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Josèphe (le Saxe, Dauphine, qui sont dans la même salle du Louvre, et qui, reflétant si bien la résignation de Tune et la bonté de l'autre, nous offrent, en même temps, une idée complète de La Tour, de sa souplesse, de sa perfection ; — les moyens par lesquels le peintre arrive à ce résultat disparaissent, il ne reste qu'une impression vivante : il semble que ces princesses nous sourient et vont nous confier un secret. . .

Le caractère de La Tour n'est pas moins curieux que son art. Il est franc, comme ses pastels. Il fait dire à la marquise de Pompadour, lui demandant de venir à Versailles : v Dites à Madame que je ne vais pas peindre en ville. » Il vient, cependant, à condition que personne n'entrera pour l'interrompre ; on le lui promet ; il détache les boucles de ses escarpins, ses jarretières, son col, ôte sa perruque, l'accroche à une girandole eL met sur sa tête un bonnet de taffetas. Dans ce déshabillé pittoresque, La Tour commence le portrait. Au bout d'un quart d'heure entre Louis XV.

« Vous aviez promis. Madame, dit le peintre, que votre porte serait fermée. »

Le roi rit de bon cœur, il engage l'artiste à continuer.

« Il ne m'est pas possible d'obéir à Votre Majesté, réplique l'original, je reviendrai lorsque Madame sera seule. »

Il se lève, emporte perruque et jarretières, et s'en va, maugréant, dans une autre pièce. On l'entend répéter plusieurs fois :

a Je n'aime point à être interrompu. »

Louis XV se vengea fort spirituellement. La Tour, qui était politicien-philosophe à ses heures, avait pris la liberté de dire au roi :

« Sire, nous n'avons pas de marine.

-- Vous oubliez celles de Vernet, répliqua le monarque. »

Il n'est pire souffrance, pour un peintre, que de ne pas être content du modèle qui s'impose à lui. C'était le cas pour le célèbi-e financier do La Rejnièrc (jui, un jour, manque

au rendez-vous, et envoie son domestique dire à La Tour qu'il n'a pas le temps de venir.

« Mon ami, déclare le peintre au domestique, ton maître est un imbécile que je n'aurais jamais dû peindre... Ta figure me plaît, assieds loi là, tu as des traits spirituels, je vais faire ton portrait. Je te le redis, ton maître est un sot.

— Mais, Monsieur, vous n'y pensez pas ! si je ne retourne pas à l'hôtel, je perds ma place.

— ■ Eh bien, je te placerai... commençons. »

La Tour s'installe à son chevalet. M. de la Rejnière, le soir même, chasse son domestique. Le portrait du valet est exposé au Salon, l'anecdote se raconte partout, on veut connaître le héros de l'affaire, et bientôt c'est à qui le prendra à son service.

Parmi les portraitistes contemporains de La Tour, il y a Perronneau, son ami, — sa couleur est toute conventionnelle, mais son dessin est agréable; il est froid, et cette froideur le mène au style et à la tenue, ce qui est encore honorable. Il faut citer Aved, et après, Duplessis, fort brillamment représenté au musée d'Avignon, et au musée de Carpentras, sa ville natale ; il a peint Louis XVI et ses frères (Versailles), mais avec moins de plaisir que son compatriote, le sculpteur Péru (musée Calvet) ; dans cette dernière toile Duplessis se surpasse vraiment lui-môme et fait pressentir les peintres romantiques. Mme Vigée-Lebrun, qui nous a laissé plusieurs portraits de Marie-Antoinette, et ce charmant tableau du Louvre où elle tient sa fille serrée dans ses bras, ne saurait être oubliée, encore que son art ne soit pas très original ; mais elle a le charme, sinon l'exactitude, — ses modèles ne paraissent pas très ressemblants, et ce défaut n'est pas compensé par le faire qui n'a rien d'intéressant, ni par la couleur qui s'inspire plus du procédé que de la nature.

Une autre femme, au talent viril et naturaliste, Mme Guiard, a bien des qualités qui manquent à Mme Vigée- Lebrun, mais n'a guère qu'une robuste technique.

A côté des peintres de genre, des évocateurs d'un pays de poésie, et à côté des portraitistes subsistaient les peintres d'histoire, descendants des Le Brun et des Le Sueur. Le roi les encourageait par habitude, par vénération; les commandes de l'utat allaient encore aux Jouvenet, aux Coypcl, aux Subleyras, aux Pierre, aux Doyen, aux Vien. Que d'inutiles efforts se firent ainsi sous l'œil vigilant des mécènes officiels, du duc d'Antin, de Toui^nehem, de Marigny et du comte d'Angivillers ! Louis XIV et Louis XV pouvaient-ils se passer d'un peintre officiel ? A ce propos, Mariette, dans son Abecedario, nous rapporte un mot bien suggestif de Gersaint, le maître de Watteau : « Il est regrettable que les premières études de Watteau n'aient pas été dans le genre historique. Il est à présumer qu'il serait devenu un des plus grands peintres de la France. » Croire que Watteau n'eût pas été Wattestu, n'est-ce pas s'imaginer que d'un bouton de rose peut éclore un chardon ? On était aveuglé par le prestige accordé aux brosseurs de « grandes machines », on ne se doutait pas qu'un jour ces regrets de Gersaint serviraient à l'apothéose de son élève.

En ce siècle de guerre en dentelles, de la Pompadour, des ris et des grâces, du retour à la nature, les tableaux d'histoire sont déjà un contre-sens. Les héros d'Athènes et de Rome sont vraiment trop loin ; leur froide apparition, au xvii" siècle, n'avait rien créé, cette terre aride ne devait plus rien produire, elle demandait un sauveur : David vint qui, aux temps épiques de la fin du siècle, et au bruit des triomphes napoléoniens, sort des lisières de sa jeunesse toute classique, se fait novateur hardi et victorieux ; mais il ne nous appartient pas de retracer cette partie de notre gloire, il suflit d'indiquer la naissance d'un genre inédit, greffé habilement sur la convention traditionnelle

Aussi, est-ce en particulier aux initiateurs du paysage moderne et, après eux, aux peintres de scènes populaires, qu'il faut s'arrêter ()our compléter cette rapide étude de ce que nous devons encore au xviii* siècle.

On voit déjà dans les scènes de chasse de Desportes et d'Oudry une tendance à fixer les heures du jour en plein air, au fond d'un parc et à l'orée d'une forêt, essais bien timides encore où les personnages et les animaux tiennent la plus grande place. C'est Joseph Vernet qui, le premier, nous donne la vraie note et paraît annoncer Corot avec ses petites vues de Rome, le Ponte Rotto, enveloppé de la brume du matin, et le Château Saint- Ange, aux gris délicats, aux tons dorés qui sont la joie d'une des salles de l'Ecole française, au Louvre. Devant ces tableautins on se rappelle ce jugement assez naïf de Mariette : « Cest en étudiant d'après nature, et en travaillant avec la plus grande application, qu'il (Vernet) s'est fait une si belle touche, et qu'il a su rendre avec tant de vérité les différents effets de la lumière, et ce que produisent dans l'air les vapeurs qui sortent de la terre ou de l'eau, et que le soleil a tirées à lui. » C'est en étudiant la nature ! ce fut la grande innovation de cette époque, si artificielle par de certains côtés. Le Louvre conserve encore la série des Ports de France commandés à Vernet par Louis XV; les détails en sont délicats, mais le tout est bien officiellement monotone.

L'Italie avait porté bonheur à Vernet; c'est aussi là, à l'ombre du Colisée, qu'Hubert Robert trouva sa voie ; il rapporta de Rome, de l'atelier de Panini, le goût des ruines et le talent de les peindre. Robert compose avec intelligence et esprit, il met du soleil, du vrai soleil, sur ces pierres vétustés, il éclarcit sa palette, rend le ciel profond, et poétise le silence des temples détruits.

Nous avons eu notre Canaletto, Pierre-Antoine de Machy, moins brillant, moins primesautier que le maître de Venise, mais ses vues de Paris, réunies en grand nombre au Musée Carnavalet, ont un intérêt certain, bien qu'elles soient un peu froides. Comparant Hubert Robert et Machy, Diderot, dansson Salon de 1761, fait cette remarque fort juste : «Je suis Machy, la règle à la main, tirant les cannelures de ses colonnes. Robert a jeté tous ces iustruuients-là pur la fenêtre;

il n'a gardé que ses pinceaux. » C'était bien montrer la verve et la chaleur du vrai peintre et la correction sèche de l'architecte.

Les chaumières eurent également leur interprète ; un ancien gardeur de troupeaux, Simon-Mathurin Lantara, devait se révéler dans des œuvres fort intéressantes, paysages des environs de Béziers, de Blois et même de Trieste, auxquels, a-t-on dit, il manque la perspective des riches palais et la silhouette de grands navires pour qu'on puisse placer Lantara dans le voisinage de Claude Lorrain. Ces tentatives heureuses, effets de lune, de soleil couchant, de brouillard (on y doit joindre les tableaux de Lazare Bruandet, la fraîche campagne parisienne, représentée par Louis-Gabriel Moreau et les belles perspectives de Jean-Louis De Marne), ont une signification historique; — c'est parmi ces premiers paysagistes, autant que dans le célèbre Constable du Louvre, qu'il faut chercher l'origine de notre ll^cole française, dite de 1830, l'jicole des Rousseau, des Troyon, des Jules Dupré.

Il nous reste à parler de deux artistes, inégalement appréciés, mais tous deux fort populaires, l'un est goûté des connaisseurs, l'autre est encore le favori du public dominical du Louvre : Chardin et Greuze ont ainsi conservé de fervents admirateurs.

Chardin nous fait connaître, et de quelle manière savoureuseet forte ! les petites gens, leurmilieu, leur atmosphère; sans lui, nous saurions peu de chose sur les existences modestes qu'il a retracées avec amour dans ses tableaux mis aujourd'hui en lionneur dans les musées. Et, jugeant le xviii' siècle par le seul côté arbitraire de quelques-uns de ses peintres, nous aurions, sans Chardin, une très incomplète idée de cette époque. N'est-ce pas un plaisir de voir cette bonne mère qui fait attabler ses jeunes enfants, et récite avec eux le Benedicite ? Sa mise est gracieuse, mais nulle fantaisie, nulle fausse élégance, c'est la vraie bourgeoise. Cetio composition est exquise et simple, elle est traitée d'un pinceau large et sav;int, sans aucun heurt, l'harmonie sobre

en est parfaite. Combien nous devons savoir gré à Chardin d'avoir représenté avec tant d'émotion et tant de délicatesse, ce qu'il voyait tous les jours, au lieu de se perdre dans quelque olympe d'opéra, quelque pays bleu, au lieu d'affubler ses personnages d'oripeaux d'un autre temps ! Il a été de son siècle, il nous donne l'impression nette des êtres familiers qui vivaient autour de lui, et, comme il n'avait pas d'imagination, il a eu l'esprit de ne pas forcer son talent. Chardin était prosateur, il est resté prosateur, c'est un incontestable mérite. En plus de ses scènes d'intérieu:*, il nous a légué ses natures mortes qui sont un régal pour les yeux. La lumière y caresse les objets, les met dans un puissant relief; les fragiles porcelaines aux jolies formes, les fleurs, les fruits, les victuailles sont autant de prétextes pour nous donner une leçon d'art, pour nous montrer que le plus vulgaire motif est capable d'exprimer la probité du dessin et la magie de la couleur. Devenu vieux, riche d'expérience, Chardin se mit à faire quelques portraits au pastel, le sien, entre autres, et celui de sa seconde femme, Marguerite Pouget, qui sont au Louvre, et voisinent sans danger avec la collection des La Tour. Devant ce maître honnête on se rend compte que le xviii" siècle n'est pas exclusivement le règne enrubanné des mièvres pompadoureries Diderot a donné une belle définition de l'art de ce peintre : « On s'arrête devant un Chardin, dit-il, comme d'instinct, comme un voyageur fatigué de sa route va s'asseoir, sans presque s'en apercevoir, dans l'endroit qui lui offre un siège de verdure, du silence, des eaux, de l'ombre et du frais. »

Chardin se contentait de prix infimes, il était accoutumé à vivre de peu. Un jour qu'il peignait un lièvre, son ami Le Bas, le graveur, vient le surprendre. Le Bas admire le lièvre et veut l'acheter.

« On peut s'arranger, dit le peintre, tu as une veste qui me plaît fort. »

Le Bas ôte son habit et emporte le tableau.

Diderot a noté une conversation de Chardin, il cite de

lui un appel à l'indulgence, et voici ce rrue le bonhomme disait : « Messieurs, messieurs, de la douceur. Entre tous les tableaux qui sont ici, cherchez le plus mauvais ; et sachez que deux mille malheureux ont brisé enire leurs dents le pinceau, de désespoir de faire jamais aussi mal... Celui qui n'a pas senti la difficulté de l'art ne fait rien qui vaille... et croyez que la plupart des hautes conditions de la société seraient vides si l'on n'y était admis qu'après un examen aussi sévère que celui que nous subissons... Adieu, Messieurs, de la douceur, de la douceur. » Paroles attendries d'un aïeul, au cœur aimant et tout plein d'humaine bonté. Quel artiste délicieux que ce Chardin et quel brave homme!

Greuzc est l'antipode de Chardin, il fait de la peinture sentimentale. Mais il y a trop de toiles peu naïves dans son œuvre pour que l'on prenne au sérieux ces scènes mélodramatiques, si fort prisées par Diderot, qui voyait là ses propres idées, traduites au moyen du pinceau. Greuze était vraiment l'homme du fameux critique, de même que Plutarque était l'homme de Montaigne et de Shakespeare. Cet art moral et moralisant flattait Diderot; il voulait que la peinture, comme son théâtre à lui, fût une école de beaux principes, et il s'imaginait avoir trouvé en Greuze l'apôtre de ses rêves. L'honnêteté, c'est Chardin qui l'enseigne, lout naturellement, presque avec inconscience, il ne sait enseigner autre chose. Voyez combien les paysannes de Greuze sont factices — ■ gentilles bouquetières qui, de la campagne, ne connaissent que les fleurs apportées à Paris et vendues par elles à tout venant; elles savent qu'elles sont jolies, on le leur a dit, et cela se voit sur leurs affriolantes frimousses. Greuze pourtant a cru suivre le chemin de la vertu; il s'embarijuc pour Athènes, il veut offrir un holocauste à Minerve, il se trompe de route, il fait escale ailleurs,

Diderot n'était pas aveuglé, il a marqué, discrètement il est vrai, les principales lacunes de Greuze; il a vu que ses personnages manquent de variété, (jue Téniers est « fort supérieur pour la couleur ». Ne soyuus pas plus sévère que

Diderot. UAccordcp de oillage, exposée au Salon de 4761, eut un grand succès, elle récolte encore bien des suffrages de nos jours auprès du gros public, mais regardons cette fiancée, est-elle assez peu de son village ? Enfin il est difficile de bien comprendre le rôle de ces douze acteurs d'opéracomique, rangés artificiellement, comme pour produire quelque effet à la fin de l'acte.

Les sculpteurs conservent les traditions françaises ; au style, ils ajoutent la grâce et la souplesse. Les exigences ne sont plus les mêmes que du temps de Louis XIV ; le niveau architectural a baissé de plusieurs degrés, comme le prestige royal lui-même; il ne s'agit plus de décorer les vastes perspectives de Versailles ou les salles grandioses du palais ; on aime l'intimité, on invente les a petits appartements », et, dans les jardins, on se contente de pavillons, de temples minuscules, encadrés de bosquets.

La génération de Coysevox se continue par ses neveux, Nicole et Guillaume Coustou; ce dernier est l'auteur des Chevaux de Marly, placés aujourd'hui à l'entrée des Champs- Elysées : superbes groupes, où figurent Atalante et Hippomène retenant la fougue des chevaux qui se cabrent, silhouettes d'un noble dessin et d'un ingénieux contour. Ici nous touchons encore au grand siècle, de mêine que dans les Chevaux du Soleil conduits à l'abreuvoir de Robert Le Lorrain, bas-relief d'une audace sans pareille, qui orne les écuries de l'Hôtel de Rohan, au Marais (Imprimerie Nationale). Bouchardon, Pigalle, Caffieri, Le Moyne, Fafconnet, Houdon, Clodion, sont tout à fait du siècle de Louis XV et de Louis XVI. Bouchardon réunit les talents d'architecte et de statuaire; il exécute seul la fontaine de la rue de Grenelle, que le prévôt des marchands lui commande en 1739 « pour la commodité des habitants et l'ornement de la ville ». Pigalle s'illustre par le tombeau trop compliqué de Maurice de Saxe (temple protestant de Saint-Thomas à Strasbourg). Lemoyne et Philippe Caffieri arrivent à la perfection du porflait sculpté: leurs bustes de Rotrou, des Corneille et de la

Clairon sont conservés à la Comédie-Française ; c'est là encore que triomphe Houdon, auteur de la statue si esthétique de Voltaire. Falconnet, avec ses Trois Grâces (qui furent exposées à Paris en 1900 et excitèrent l'admiration de tous), nous donne la note tout à fait inédite du « bibelot d'art », ainsi que Clodion, dédaigné de son temps et si fort prisé de nos jours. Les produits de la manufacture de Sèvres, fondée en concurrence de la fabrique de porcelaines de Saxe, favorisèrent aussi l'art des figurines.

L'architecture du xviii" siècle a beaucoup soufïert de la dévastation ; les jolis châteaux des environs de Paris, si bien adaptés à la vie intime, aux réunions restreintes, Choisy-le- Roi, Bellevue, Luciennes, Bagnolet, furent une proie facile pour les hordes révolutionnaires, mais les estampes nous disent encore quelles étaient ces demeures; et il nous reste le Petit-Trianon, construit, de 1762 à 1768, sous la conduite de Gabriel, le meilleur architecte du siècle, le plus respectueux du goût français, — triomphe des gracieuses proportions et de l'élégante simplicité des lignes. Brimborion, au-dessus de Sèvres, et Bagatelle, au milieu du bois de Boulogne, sont aussi des retraites où l'on aime à évoquer le souvenir des âmes tendres, éprises de la campagne, et des grandes dames jouant aux bergères. Louis XV vit bâtir Saint-Sulpice (dû au chevalier Servandoni, Italien acclimaté chez nous, mais plus habile à régler les décors des fêtes royales ou de rO[)éra qu'à construire une église vraiment religieuse), et Sainte- Geneviève (le Panthéon) où Soufllot combine l'antique et la Renaissance, et sacrifie à cette mode du pastiche grec et romain, si menaçante pour nos admirables cathédrales gothiques, qu'on eût désiré remanier et « orner » de colonnades et de frontons. Comme monuments civils il faut citer l'Ecole militaire et le Garde-Meuble (aujourd'hui Ministère de la Marine) de Gabriel, et ne pas oublier la place Louis XV (Concorde), dont l'ordonnance est aussi l'œuvre de cet architecte, descendant d'une lignée d'artistes déjà fameux sous Louis XIV.

SI Louis XV fît construire, il démolit, hélas ! L'on ne saurait trop regretter la dispai-ition de la Galerie d'Ulysse, à Fontainebleau, qui s'étendait à droite de la cour du Cheval blanc et fut remplacée par une assez insignifiante bâtisse de style Louis XIII, en briques et en pierres.

Sous Louis XVI, Paris s'enrichit de l'hôpital Beaujon, de l'Ecole de Médecine, de l'i^xole des Ponts et Chaussées, de l'hospice des Jeunes aveugles, du Théâtre-Français et de l'Opéra (salle Le Pelletier) : on abandonnait le luxe pour l'utilité ; de cette époque date encore la construction de nombreux hôtels, au faubourg Saint-Honoré.

La décoration intérieure des appartements se transforme, s'apaise ; plus de dorures en rondes bosses, plus de cheminées gigantesques ; des salles claires à boiseries discrètement sculptées, meublées de quelques sièges légers, avec des dessus de portes : bergeries ou portraits, mais pas de tableaux, pas de ces mille objets qui encombrent nos salons et les changent en musées... ou en boutiques de bric-à-brac, suivant les moyens du propriétaire.

Le livre où il faut étudier en détail ce cadre aristocratique, c'est le palais de Versailles, qui, à ce point de vue, est le plus beau musée du monde. On y comprend l'évolution qui, de Louis XIV, en passant par la Régence, Louis XV et son petit-fils, se prépare lentement ; de la Galerie des Glaces aux chambres construites pour Marie-Antoinette, il y a tout un monde, rien n'est assez somptueux pour le grand roi, rien assez familier, — j'allais dire heimlich — pour la châtelaine de Trianon.

Il y aurait une lacune dans cette esquisse du mouvement des arts, si nous ne disions pas encore un mot de la musique.

Hippolyte et Aricie ^ les Indes galantes, Dardnyms font vivre le nom de Rameau, qui continue la tradition de Cambert et enrichit l'orchestration; mais après Rameau qui meurt en n64, l'Ecole française est pauvre, et l'on ne peut guère nommer que Philidor, Mondonville, Monsigny, Dalayrac qui

créent la comédie à ariettes, et avec eux, deux Beiges, très français sans aucun doute : Gossec et Grétrj. C'est à un étranger qu'allèrent tous les triomphes, au « divin » chevalier Gluck, protégé de Marie-Antoinette ; il n'avait certes pas besoin de ce patronage pour exercer une influence sur notre opéra, son génie suffisait; l'accueil que de nos jours on a fait à Gluck, les reprises d'Orphée, à'Alceste, à'Armide, ont servi sa gloire mieux que les plus beaux éloges. Depuis Mozart jusqu'à Berlioz et Wagner, tous les compositeurs ont reconnu en Gluck un maître, qui leur a enseigné l'art de la déclamation lyrique, et a subordonné le chant et le rythme à l'expression du drame.

Depuis longtemps les Italiens avaient, au contraire, accordé la plus belle place à la mélodie elle-même, au bel canto, sans toujours s'inquiéter de la concordance de la musique et du livret. Des querelles retentissantes avaient divisé les deux écoles. Ce fut d'abord, en 1752, la Guerre des bouffons, ainsi nommée car les Italiens étaient représentés par une troupe d'Opéra buffa, nouvellement arrivée à Paris ; alors la Servante maîtresse de Pergolèse rivalisa avec le Titon de Mondonville, opéra très médiocre, qui dut à la cabale un succès éphémère. Jean- Jacques Rousseau, qui préparait le Devin du Village, entre en lice, et publie en ce moment sa Lettre sur la Musique française, dont nous avons parlé '.

Les hostilités reprirent de plus b(>lle une quinzaine d'années plus lard, entre Gluck et Piccini. Les deux rivaux cette fois étaient de taille à bc mcsuier, ils composèrent chacun une Iphigénie enTauride qu'ils firent représenter sinudtanément à Paris. La victoire resta au compositeur allemand, mais ce fut entre gluckistes et piccinistes une lutte persistante.

Ils s'invectivaient en plein théâtre. Bachaumont raconte qu'à une représentation A'Alceste, à la fin du second acte,

' Voir cliapilM' xii. p. d78.

^ Mlle Levasseur tut interrompue au mumeut où elle chantait :

Il me déchire et m'arrache ie cœur.

Un quidam s'écria :

« Ah ! ÎNlademoiselle, vous m'arrachez les oreilles.

— Ah ! Monsiem', fit un voisin, quelle fortune, si cela peut vous en donner d'autres ! »

Au bas des affiches annonçant les opéras des deux rivaux, en placardait des plaisanteries. Les gluckistes disaient du Roland de Piccini : « L'auteur du poème loge rue des Mauvaises-Paroles, et l'auteur de la musique rue des Petits- Chants »; et les piccinistes répondaient: « M. le chevalier Gluck, auteur d'Jphigé/iie, d' Orphée , d' Alceste et d'Armide, loL'e rue du Grand-Hurleur ».

Les snobs s'en mêlèrent, — ils ont toujours existé, ce qui est consolant pour nous. Des gens qui n'avaient aucune idée de l'art musical prirent parti à l'aveuglette. Tel fut le chevalier de Chastellux qui soutenait que Gluck était un barbare. Un jour, raconte Mme de Genlis, il voulut engager une dispute avec le marquis de Clermont, très bon musicien.

« Mon ami, dit Clermont, je vais te chanter un air, et si tu peux en battre la mesure, je discuterai ensuite avec toi tant que tu voudras sur Gluck et sur Piccini. »

Le chevalier se déroba, il se défiait de son oreille, « de cette oreille si délicate qui ne peut supporter la musique baroque d' Iphigénie ! »

Enfin citons quelques ariettes restées populaires et qui exhalent le parfum délicat et tout le charme du xviii'' siècle: le Tandis que tout sommeille do. Grétry [de V Amant jaloux), le Menuet d'Exaudet, œuvre unique comme le Sonnet d'Arvers, et Plaisir d'amour, de Martini, un allemand qui s'appelait Schwartzendorf, etqui, malgré son pseudonyme italien, a écrit d'exquise musique française.

aas LE DlX-HUlTlliME SIÈCLE

LES SCIENCES

Clairaut, d'Alembert, Lalande, Lacaille, Réaiimur, les Montgolfier, Ruffon, Tronchin, Quesnay, Y Encyclopédie.

Il est bien difficile de dégager l'influence de notre pays dans le domaine scientifique, domaine essentiellement universel oiî les découvertes s'enchaînent, intéressent le globe entier, et forment un tout continu que l'on peut comparer aux nébuleuses de la voie lactée.

Pour les mathématiques, par exemple, Euler et les Bernouilli, de Bâle, Lagrange, de Turin, Newton, nous amènent à Clairaut et à d'Alembert; Clairaut qui au retour de son expédition en Laponie, où il est accompagné deMaupertuis, Le Monnier et Camus, fait paraître sa Tliéorie de la figure de la terre (1743), et d'Alembert, qui à vingt-six ans, donne son Traité dynamique . Les Français du moins semblent avoir cherché à sortir de la théorie pure et à l'appliquer à des problèmes généraux ; c'est ainsi que Lalande et l'abbé Lacaille déterminent la distance qui sépare notre planète de la lune, et font accepter définitivement le résultat de leurs calculs. Lacaille avait passé quatre ans au Cap de Bonne-Espérance (17ol-n55), aux frais de l'Etat. Sa mission, y compris les frais d'instruments, coûta 9144 livres, 5 sous; et quand il se fit payer par les agents du Trésor, il étonna fort ces fonctionnaires, habitués à régler des comptes qui révélaient moins d'honnêteté. Qu'importait à ce savant qui se sentait assez récompensé par la solution de ses belles recherches !

Ces études astronomiques sont poursuivies surtout en Angleterre, où Bradiey et Herschcl font à leur tour d'importantes découvertes qui profitent à tous, telles que le mouvement de circulation de la Terre et l'inscription d'Urar.iis et des satellites de Saturne sur la carte du ciel.

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Ce sont encore des étrangers qui établissent les grandes lois physiques; mais Réaumur, en 1730, les applique au thermomètre, et les frères Montgolfier aux aérostats (17(S3). La chimie moderne se réclame de Lavoisier, né en 1743, mort sur l'échafaud en 1794, et de Berthollet; le premier découvre l'oxygène, le second énonce les lois des affinités chimiques. Ces progrès nécessitent une nomenclature méthodique, proposée par Guyton de Morveau (1782), et adoptée en 1786 par Lavoisier, Berthollet et Fourcroy. C'est la lumière dans le chaos et l'avancement rapide de la pratique et des multiples applications industrielles.

Le plus connu des hommes de science est Bufîon qui, dans sa magistrale Histoire naturelle, fonde l'anthropologie et l'ethnographie, et, dans ses Époques de la nature, devance sur bien des points le système de Cuvier. Les Jussieu, Lacépède, Daubenton furent ses collaborateurs. Buffonestun admirable écrivain ; il eut même le loisir de donner le secret de son talent : son Discours sur le style est classique, c'est un de nos manifestes littéraires du plus noble intérêt. Avant lui, Fontenelle avait déjà su parler science aux ignorants, mais non pas avec autant de maîtrise.

La médecine était encore bien hésitante, bien empirique avec ses sempiternelles saignées que ridiculise Beaumarchais avec autant de verve que Molière. Un Anglais, Jenner, découvre la vaccine et un Genevois, Tronchin, .s'avise d'être un hygiéniste plutôt qu'un donneur de remèdes. Appelé auprès de la dauphine Marie-Josèphe de Saxe, il assiste au déjeuner de la princesse et trouve qu'elle mange trop vite. La Breuille, le médecin ordinaire, intervient et dit que lo repas est généralement de sept minutes.

« Il faut qu'il soit de quinze », réplique Tronchin.

La Dauphine déclare qu'accoutumée à manger vite, elle ne peut faire autrement.

« Il faut l'apprendre. Madame, parce que la bonne digestion en dépend. »

On n'était pas habitué à ces propos autoritaires, ni à des

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préceptes aussi simples qui semblaient trop peu doctes. Aussi Tronchin doit-il se défetnlre contre ses confrères de Paris. Il fait révolution et excite bien des jalousies : les apo thicaires se voient obligés de déposer les amies. Le Genevois n'en a pas moins grand succès, tout le monde veut le consulter ; les Pui'gons de l'époque font des gorges chaudes quand Tronchin met le duc de Gramont au régime de la viande froide, ordonne à M. de Puysieulx de se frotter de pommade, disant que l'intérieur du corps est en bon état, mais que la peau — qu'il appelle la croûte du pâté — est trop sèche et que cette sécheresse empêche la transpiration; on rit encore quand le docteur étranger recommande aux femmes l'exercice, ne serait-ce que de balayer leur chambre. Mais les malades ne s'en portent que mieux, à suivre ces sages prescriptions, et les moqueurs en sont pour leurs frais.

Une nouvelle science, l'uconomie politique, se créa au xviii" siècle: elle est fondée sur les phénomènes matériels et sur les intérêts sociaux qui en dépendent, elle étudie les forces productives de la nature et tient compte des besoins et des aspirations de l'homme. Quesnav, médecin de Mme de Pompadour, est le véritable initiateur de l'économie politique, dont le programme est formulé dans cette devise de Tur£:ot : « Liberté du travail et des échan£:es ».

D'Alembert et Diderot conçurent le projet de réunir dans un ouvrage l'histoire des idées scientifiques et tous les renseignements relatifs aux connaissances humaines ; telle fut l'origine de l'Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des nùtiers, qui est le grand « palladium » du siècle; le premier volume parut en 1751 et le dix-soptième en 1705. Ceux qu'on appelle impropi'ement les philosoj)hes, et qu'on devrait appeler les ennemis occultes de la métaphysique, se servirent de ce vaste répertoire pour nier tout ce qui ne relevait pas de la raison pure, oubliant que, pour inexpliquables que soient certains faits, ils sont dignes d'être présentés et discutés Un maître de la pen?;ée iiiod(M-ne a dit excellemmeul : « Les Encyclopédisles ont

LES SCIENCES 341

tout connu, excepté \eje ne sais quoi... Leur science distingue les choses comme la neige distingue les objets : elle les isole et les glace... »

C'en était fait des croyances surhumaines et du même coup des traditions : le scepticisme entrait dans nos mœurs. La lumière que diffusent ces hommes nouveaux n'éclaire plus qu'un univers rationaliste ; ils créent cependant un monde où les bienfaits des découvertes physiques apportent quelque consolation à l'humanité; ils oublient toutefois que l'âme, autant que l'esprit, a besoin de réconfort et de soutien. Leur œuvre n'est pas pleinement victorieuse, il lui manque la flamme immortelle des aspirations vers Tau delà. Il ne suffit pas de nier une chose pour l'anéantir. On ne tue pas une nation, on ne tue pas une morale, en dépit des fautes et des erreurs de ceux qui les représentent .

Auprès de d'Alembert et de Diderot se range toute une pléiade fameuse de collaborateurs : Montesquieu, Rousseau, Bufîon, Turgot, Condillac qui, chacun dans leur domaine, traitent des questions purement scientifiques, lesquelles renseignent sans rien bouleverser; c'est le cas de l'article sur le goiU de Montesquieu, ou de la dissertation de Rousseau sur la musique, ou encore des études de Turgot sur l'économie sociale et administrative. Puis viennent Voltaire et d'Holbach, plus agressifs, plus violents, car ils attaquent le taureau par les cornes, sans toujours lever le masque ; et alors V Encyclopédie devient une lice où les champions gardent quelque honte des coups qu'ils portent, et se servent d'armes anonymes ; ils sont à demi français, ils n'ont pas de courage.

Vollaire a été le plus habile « réclamier » de son temps, il s'entendait comme pas un à lancer un ouvrage, surtout quand il était de lui. Il nous a laissé une page fort spirirituelleoù il vante l'utilité de VEncijclopcdie, relevant avec soin tout le bien, et glissant habilement sur le mal.

C'était sous Louis XV, à un souper « en petite compagnie », on discutait sur l'ignorance.

342 LC DIX-ÎIL'ITIEME SIECLE

« Il est plaisant, dit le duc de Nivernais, que nous nous amusions tous les jours à taer des perdrix dans le parc de Versailles, et quelquefois à tuer des hommes et à nous faire tuer à la frontière, sans savoir précisément avec quoi l'on tue.

— Hélas ! nous en sommes réduits là sur toutes choses de ce monde, répond Mme de Pompadour : je ne sais de quoi est composé le rouge que je mets sur mes joues, et on m'embarrasserait fort si on me demandait comment on fait les bas de soie dont je suis chaussée.

— C'est dommage, dit alors le duc de la Vallière, que Sa Majesté ait confisqué notre Dictionnaire encyclopédique, qui nous a coiité à chacun cent pistoles; nous y trouverions bientôt la clef de tout. »

Le roi fait chercher les dix-sept in-folio et l'on y apprend tout ce que l'on veut savoir.

« Ah ! le beau livre ! s'écrie la marquise. Sire, vous avez donc confisqué ce magasin de toutes les choses utiles pour le posséder seul et pour être le seul savant de votre royaume?

— Mais, vraiment, répond Louis XV, je ne sais pas pourquoi on m'avait dit tant de mal de ce livre.

— Eh ! ne voyez-vous pas. Sire, reprend le duc de Nivernais, que c'est parce qu'il est fort bon ? On ne se déchaîne contre le médiocre et le plat en aucun genre. Si les femmes cherchent à donner du ridicule à une nouvelle venue, il est sûr qu'elle est plus jolie qu'elles.

— Sire, dit à son tour le comte de Coigny, vous êtes trop heureux qu'il se soit trouvé sous votre règne des hommes capables de connaître tous les arts et de les transmettre à la postérité. Tout est ici : depuis la manière de faire une épingle, jusqu'à celle de fondre et de pointer vos canons; depuis l'infiniment petit jusqu'à l'infinimcnt grand. Remerciez Dieu d'avoir fait naître dans votre royaume ceux qui ont servi ainsi l'univers entier. Il faut que les autres peuples îicliètent V Encyclopédie ou qu'ils la contrefassent. Prenez tout mon bien, si vous voulez, mais rendez-moi mon Encyclopédie.

— On dit pourtant, reprend le roi, qu'il y a bien des fautes dans cet ouvrage si nécessaire et si admirable.

— Sire, ajoute le comte de Coigny, il y avait à votre souper deux ragoûts manques; nous n'en avons pas mangé et nous avons fait très bonne chère. Auriez-vous voulu qu'on jetât tout le souper par la fenêtre, à cause de ces deux ragoûts ? »

La scène offre le piquant résumé d'une conversation royale. Quant à la comparaison de la fin, elle est trop honnête; à part une cinquantaine d'articles, le fameux Dictionnaire raisonné n'otïre plus qu'un intérêt médiocre; outre les articles démodés, il y a beaucoup plus de deux articles manques dans ces dix-sept volumes. Ailleurs, Voltaire dit fort bien, en toute sincérité cette fois, que V Encyclopédie est un habit d'arlequin, où il y a nombre de morceaux de bonne étoffe, mais aussi une grande quantité de haillons.

Voltaire, André Chénier, Destouches, Piron, Gresset, Marivau.x, Beaumarchais, Montesquieu, Jean-Jacques Rousseau.

La littérature du xviii* siècle est le miroir de cette époque positive, frondeuse, pour laquelle les idées sont tout et l'expression peu de chose; on a encore la tradition de la belle langue, mais c'est un héritage pas toujours respecté.

Aussi bien ces temps « philosophiques » ne sont-ils pas ceux des poètes : la source d'Hippocrène est tarie. On a les poètes que l'on mérite. Voltaire, dont le nom revient sous la plume dès que l'on touche à une manifestation quelconque de l'esprit, a laissé des épîtres, des stances, des pièces fugitives, voire même un poème épique et un autre, honteusement burlesque; il n'a guère que lé talent de trouver la

3ii LE DIX HUITIEME SIECLE

rime et de scander avec correction. Sa malice, son ingéniosité percent dans certains de ses vers, et leur donnent quelque charme; il sait tourner un madrigal; mais il est le courtisan de tout le monde, et il frappe à trop de portes à la lois pour que son habile rhétorique exprime la moindre sincérité; il flatte tour à tour le Régent, le jeune roi, Frédéric II, la reine, les dauphines, les favorites, depuis Mme de Prie jusqu'à Mme du Barry, c'est un singulier mélange

d'éloges contradictoires et de bénéfices tous bons à

prendre.

Au roi de Prusse Voltaire écrit :

0 philosophe roi, que ma carrière est belle î J'irai de Sans-Souci, par des chemins de fleurs. Aux champs élysiens parler à Marc-Aurèle Du plus grand de ses successeurs.

A Salluste jaloux je lirai votre histoire,

A Lycurgue vos lois, à Virgile vos vers :

Je surpicndrai les morts; ils ne pourront me croire;

Nul d'eux n'a rassemblé tant de talents divers.

Et ce sont mêmes compliments aussi outrés qui vont à l'adresse de Louis XV, de George P'', de Marie-Thérèse, de Callierine II, de Gustave III.

Voltaire n'est pas là dans son domaine; à son esprit lucide il faut la prose.

Les autres poètes sont d'une race bien oubliée. Qui lit laMotte-Houdard, Thomas, Bernis, Saint-Lambert, Boucher, Lebrun, Malfdàlre, Lefranc de Pompignan? Quelques-uns, comme Jean-Baptiste Rousseau, Gilbert. Gresset, Delille, figurent encore dans nos anthologies, leurs vers ressemblent aux fleurs desséchées d'un herbier. D'autres qui s'appellent Parny, Gentil-Bernard, Dorât, Piron sont exclus; leurs délivres légères les lelèguent au fond des bibliotIiè(pies, à l'abri des juvéniles curiosités. Un seul et unique poète, André Chénier. arrive à la fin du siècle; né à Conslanti-

nople, d'une mère grecque et H'un père français, il semble prédestiné à dire :

Sur des pensers nouveaux faites des vers antiques.

Il défend la langue française flétrie par les versificateurs qui s'en prennent à l'instrument, dont ils ne savent pas jouer, et croient ainsi se venger :

Il n'est sot traducteur, de sa richesse enflé, Sot auteur d'un poème ou d'un discours sifflé... Qui ne vous avertisse, en sa fière pi éface, Que si son style épais vous fatigue d abord... Si son vers est gêné, sans feu, sans harmonie. Il n'en est point coupable : il n'est pas sans génie; Il a tous les talents qui font les grands succès; Mais enfin, malgré lui, ce langage français. Si faible en ses couleurs, si froid et si timide. L'a contraint d'être lourd, gauche, plat, insipide.

Il a, lui, le « langage imprévu » qui « naît avec la pensée », et ne fait qu'un avec elle. Il trouve le rythme, l'image, la forme qui conviennent à l'idée, il trouve le tout ensemble, il est vraiment poète. Depuis cent ans le secret était perdu, Chénier le révèle à nouveau. Il fait pleurer les doux alcyons sur Myrto, la jeune Tarentine, et sur la jeune captive à qui il prête une émotion depuis longtemps inconnue; on avait oublié l'harmonie, quand tout à coup des accents comme ceux-ci se font entendre :

Je ne suis qu'au printemps, je veux voir la moisson ; Et comme le soleil, de saison en saison,

Je veux achever mon année.

Brillante sur ma tige et l'honneur du jardin, Je n'ai vu luire encor que les feux du matin,

Je veux achever ma journée.

Il fait revivre l'Aveugle sublime, le divin Homère, dans

une atmosphère de beauté; il repeuple le désert poétique de ses visions de la Grèce, de ses nobles enthousiasmes, il réchauffe l'âme française par la magie de son verbe mélodieux ; il a des défauts, certes, son vers est parfois heurté ou emphatique, il abuse peut-être des mythes ; mais, tout en sacrifiant parfois aux périphrases, il assouplit la prosodie et lui donne une allure plus libre.

André Chénier meurt sur l'échafaud (le 7 thermidor), à trente ans ; Fouquier-Tinville ne comptait plus les victimes innocentes....

Le poète Roucher se trouva sur la môme charrette que lui, et les deux amis échangèrent ce dialogue :

« Vous, disait Chénier, le plus irréprochable de nos citoj'ens ! un père, un époux adoré ! c'est vous qu'on sacrifie !

— Vous, répliquait Roucher, vous, vertueux jeune homme î on vous mène à la mort, brillant de génie et d'espérance.

— Je n'ai rien fait pour la postérité », répondit Chénier; puis, en se frappant le front, on l'entendit ajouter : « Pourtant j'avais quelque chose là ! »

Tous deux paj'lèrent poésie jusqu'au dernier moment et récitèrent une scène d'Andromaque ; ils empruntaient à Oroste et à Pylade leur langage, comme pour se donner du cœur sous la protection de Racine :

Oui, puisque je retrouve un ami si fidèle...

Les dramatistes tâchent de ne pas laisser mourir la tragédie ; ils continuent à aligner des alexandrins, mais leurs pièces souvent bien construites, bien charpentées, plaisent au public pour le(]uel elles sont composées expressément, sans souci de l'art; elles enrichissent les auteurs et les libraires, elles font valoir le jeu d'artistes excellents. A part Zaïre, galante imitation de Shakespeare, chef d'œuvre (lu s/yle Louis XV dans la tragédie, et Mérope, de Voltaire, on ne joue plus rien de ce vaste répertoire. Qui s'aviserait de remettre à la scène les tragédies de Crébillon, avec leuis

invraisemblances fondées sur les incognitos, celles de Lemierre, de La Harpe, de Belloy {Le siège de Calais), ou de Saurin? Quant à Ducis et à ses molles adaptations de Shakespeare, il est plein de bonne volonté, de naïveté et de ridicule.

La comédie en vers se soutient plus honorablement ; ce n'est pas qu'on ait le moindre plaisir à feuilleter les œuvres de Uestouches, mieux vaut remonter à la source où il puise, à La Bruyère, auquel il emprunte un caractère, comme l Ingrat, r Irrésolu, le Médisant ou le Glorieux, qu'il dramatise tant bien que mal à l'aide de comparses et de mannequins. Disons en passant que le vers si souvent attribué à Boileau :

La critique est aisée, et l'art est difficile,

est de Destouches, qui a encore la gloire d'être préféré à Molière par Lessing [Dramaturgie de Hambourg).

La comédie satirique, avec la Mêtromanie de Piron et le Méchant de Gresset, relève le théâtre. Piron a fort spirituellement présenté le poète, qui, en toutes choses, ne connaît que la poésie ; son métromane poursuit de ses vers les passants dans la rue, et rêve toujours distraitement — il n'habite pas la même planète que les hommes; cette comédie dont l'intrigue est fort embrouillée est surtout supérieure par le style, plein de verve et de naturel; c'est dans la Mêtromanie que se trouve ce mot devenu dicton : « J'ai ri, me voilà désarmé ». Gressel, l'auteur de Vert-Vert, s'essaya aussi au théâtre et y eut du succès. Son Méchant dit :

Les sots sont ici-bas pour nos menus plaisirs,

et la pièce n'est que le développement de ce vers si bien trappe. Cléon se fait une joie maligne, non seulement de rire des sottises, mais de les provoquer ; un jeune fat croit qu'il est du bel air de suivre cet exemple, et c'est un duo des plus comiques entre le Méchant et son élève. Ces cinq actes

348 LIi; DIX-HUITIÈME SIÈCLE

sont remplis de vers familiers qu'on sait avant de les avoir lus :

L'esprit qu'on veut avoir gâte celui qu'on a...

L'aigle d'une maison n'est qu'un sot dans une autre...

Elle a d'assez beaux yeux pour des yeux de province...

Ni Molière, ni Regnard, n'ont eu de véritables successeups — Piron et Gresset cependant ont su amuser leurs contemporains et créer des types qui nous amusent à notre tour.

Mais il était réservé à deux dramatistes de nous donner une note bien nouvelle : Marivaux et Beaumarchais résument tout l'esprit du xviii' siècle, comme Watteau et La Tour.

Il y eut des tentatives de comédies sentimentales, de drames populaires : La Chaussée et Diderot furent, à cet égard, les ancêtres du mélodrame, ancêtres un peu solennels et ennuyeux. Ils esquissèrent un genre qui devait s'épanouir plus tard et mêler franchement le rire et les larmes; tandis que Marivaux et Beaumarchais nous ont laissé une œuvre définitive, tout à fait personnelle ; ils semblent n'avoir point eu de maîtres et n'ont point formé d'élèves — il est difficile d'imiter la charmante subtilité de l'un et l'audacieuse impertinence de l'autre, telle est la marque des écrivains créateurs : ils échappent au pastiche.

L'auteur des Fmisses confidences est si original qu'il a fallu un mot pour désigner son talent, son esprit : c'est le marivaudage^ auquel se reconnaissent ses comédies, où tous les acteurs marivaudent, c'est-à-dire causent avec une ironie, une grâce, une désinvolture que l'on ne possède guère ailleurs que chez eux, tous, les Luciles et les Dorantes aussi bien que lesLisettes et les Lubins, les comtesses et les petitsmaîtres aussi bien que les soubrettes et les valets. C'est là un délaut au point de vue de la vérité dramatique, mais nous sommes dans le rêve romanesque, dans un monde rose et bleu — il est nécessaire de se familiariser avec les êtres d'exception qui habitent ce monde poétisé.

Un grand critique, Paul de Saint- Victor, a si bien exprimé l'enchantement produit par les pièces de Marivaux qu'on ne peut se défendre de le citer. C'est un joli conte qu'à ce propos il nous fait : « Une fée entrait, à minuit, dans la grande salîe d'un vieux château, tendue de tapisseries de haute lice. Les bergers de VAstrée, les nymphes de VA)uinte... jouaient de la flûte ou tiraient de l'arc, trônaient sur les nuées ou causaient dans des cabinets de verdure, le long des murailles transformées en jardins d'idylle. Mais l'automne des siècles avait passé sur ce printemps de couleurs : le ciel jaunissait... les figures elles-mêmes commençaient à s'effacer... Tous ces frêles personnages, décomposés maille à maille, laissaient transparaître leur vide intérieur. Encore quelques jours, et leur existence fictive allait s'évanouir... La fée touchait de sa baguette cette fantasmagorie pâlissante, et une vie magique la ranimait subitement... C'est le miracle qui se fait à chaque reprise dans ces comédies de Marivaux, aussi fanées aujourd'hui que les tapisseries du vieux temps. Elle n'est plus, cette société dont il a fixé, dans un style d'argent et de soie, l'éclat fugitif. Les personnages nous sont devenus aussi étrangers que pourraient l'être les habitants de la planète Vénus... Cependant, que la scène ravive cet Eldorado, et le charme opère, et le sortilège s'accomplit... Nous nous reprenons à aimer ce monde précieux, cette métaphysique délicate et ces douces jeunes femmes dont les amours subtiles font penser aux mai'iages des fleurs et à leurs échanges de parfums. »

Et maintenant il faut écouter un de ces duos qui donnera le ton du marivaudage mieux que tout commentaire ; c'est entre Lépine, valet de chambre du marquis, et Lisette, servante de la comtesse, que s'échangent ces galants propos :

« Lisette. — J'ai affaire, et je vous laisse.

Lépine. — Doucement, Mademoiselle, retardez d'un moment ; je trouve à propos de vous informer d'un petit accident qui m'arrive.

LisEiTE. — Voyons.

Lépine. — D'homme d'honneur, je n'avais pas envisagé vos grâces; je ne connaissais pas voire mine.

Lisette. — Qu'importe! Je vous en offre autant : c'est tout au plus si je connais actuellement la vôtre.

Lépine. — Cette dame se figurait que nous nous aimions.

Lisette. — Eh bien, elle se figurait mal.

Lépine. — Attendez : voici l'accident. Son discours a fait que mes yeux se sont arrêtés devant vous plus attentivement que de coutume... Il est certain que mon maître distingue tendrement votre maîtresse. Aujourd'hui même il m'a confié qu'il méditait de vous communiquer ses sentiments.

Lisette. — Comme il lui plaira. La réponse que j'aurai l'honneur de lui communiquer sera courte.

Lépine. — Remarquons d'abondance que la comtesse se plaît avec mon maître, qu'elle a l'âme joyeuse en le voyant. Vous me direz que nos gens sont d'étranges personnes, et je vous l'accorde. Le marquis, homme tout simple, peu hasardeux dans le discours, n'osera jamais aventm-er la déclaration, et des déclarations, la comtesse s'épouvante. Dans cette conjoncture, j'opine que nous encouragions ces deux personnages. Qu'en sera-t-il ? Qu'ils s'aimeront bonnement, en toute simplesse, et qu'ils s'épouseront de même. Qu'en arrivera-t-il ? Qu'en me voyant votre camarade, vous m(; rendrez votre mari, par la douce habitude de me voir. Eh donc ! parlez, êtes-vous d'accord ? »

Si la comtesse et Lisette disaient oui tout de suite, la pièce serait trop tôt finie, et où serait le marivaudage ? Il faut à notre auteur suivre un labyrinthe pour arriver à un dénouement prévu, c'est là tout le secret de son art subtil et de sa sentimentalité. Ces conversations, oii jamais il n'y a un éclat de voix, ni rien de trivial, sont un plaisir pour les lecteurs, plus peut-être que pour les spectateurs — un plaisir presque semblable à celui que l'on ressent quand on regarde une scène de Walteau. C'est toute une époque d'élégance et de raffinement qui revit pour nous

Lu comédie de Beauiiiuichais lient si fort au mouvement

social du siècle que nous avons dû déjà effleurer le sujet — il fallait bien parler du Mariage de Figaro qui, en 1784, fit si grande sensation; il annonçait, à coups de clairon, des temps nouveaux.

Beaumarchais, avant cette étincelante satire, avait fait deviner son talent : le 23 février 1773 fut représenté le Barbier de Sécille, ce Figaro, qui naît pour lancer des mots cinglants et prépare le public aux audaces qui vont suivre. Il disait alors : « Un grand nous fait assez de bien quand il ne nous fait pas de mal » et « aux vertus qu'on exige dans un domestique, Votre Excellence connaît-elle beaucoup de maîtres qui fussent dignes d'être valets? » En si beau chemin il ne pouvait s'arrêter. Dans le Mariage il s'affranchit de toute contrainte et plaide ouvertement la cause des sacrifiés. « Parce que vous êtes un grand seigneur, disait-il de son maître, vous vous croyez un grand génie !... Noblesse, fortune, un rang, des places ; tout cela rend si fier ! Qu'avezvous fait pour tant de biens ? Vous vous êtes donné la peine de naître, et rien de plus : du reste, homme assez ordinaire ! Tandis que moi, morbleu! perdu dans la foule obscure ; il m'a fallu déployer plus de science et de calculs pour subsister seulement, qu'on n'en a mis depuis cent ans à gouverner toutes les Espagnes !... » Le récit que Figaro nous fait de son existence, dans ce fameux monologue du cinquième acte, se termine par une confession des plus pessimistes : « Maître ici, valet là, selon qu'il plaît à la fortune, ambitieux par vanité, laborieux par nécessité, mais paresseux... avec délices !... j'ai tout vu, tout fait, tout usé'. Puis l'illusion s'est détruite, et trop désabusé... Désabusé!... » On voit quel est le sens de cette Folle journée, — sa verve comique, son entrain endiablé nous conduisent au grand galop vers l'abandon des principes. Tout Beaumarchais est là, dans ces deux comédies, dont l'une est comme la préface encore timide de l'autre. Le reste de son théâtre est quantité négligeable, ni ses premières pièces : Eugénie (1767), les Deux Atms (1770), ni sa dernière comédie : la Mère Coupable, suite du

Mariage de Figaro, ne comptent auprès de ces chefsd'œuvre, qui nous charment encore, môme quand nous oublions à quel moment ils furent écrits, et quelle portée ils avaient en ce règne déjà agonisant du malheureux Louis XVI.

Beaumarchais a élargi le cadre du théâtre ; de la scène, il a fait une tribune, et parler maintenant des prosateurs : moralistes, philosophes, historiens tout à la fois, — c'est montrer quels furent les initiateurs de ce dramatiste, brillant porte-parole des idées de Montesquieu, Voltaire, Jean- Jacques, pour ne nommer que les grands coryphées.

Charles de Secondât, baron de la Brède et de Montesquieu publia ses Lettres persanes (1721), en pleine Régence; ce gentilhomme, président à mortier au Parlement de Bordeaux, débutait par un livre d'apparence frivole qui, cependant, annonce l'auteur de Y Esprit des Lois. Son Persan, si curieux des choses parisiennes, est un fin observateur, un spirituel satirique, il a lu La Bruyère ; il plaisante, mais il aborde de graves questions sociales, politiques, religieuses. Quand Montesquieu écrit ses Considérations sur la grandeur et la décadence des Romains et l'Esprit des Lois qui en est la suite, n'est-on point étonné de retrouver, de temps en temps, dans ces ouvrages sérieux, quelque chose du ton badin d'Usbeck ? Mme du Deffand appelait V Esprit des Lois « de l'esprit sur les lois », et Voltaire se demandait s'il était convenable « de faire le goguenard dans un ouvrage de jurisprudence ».

Mais ces rappels des Lettres persanes n'ôtent rien à la valeur de ces livres, dans lesquels Montesquieu a dégagé la philosophie de l'histoire moderne. « Ce n'est pas la fortune qui domine le monde, dit-il. Il y a des causes générales, soit morales, soit physiques, qui agissent, dans chaque monarchie, l'élèvent, la maintiennent ou la précipitent; tous les accidents sont soumis à ces causes ; et si le hasard d'une bataille, c'est-à-dire une cause particulière, a miné un Etat, il y avait une cause générale qui faisait que cet Etat devait périr par une seule bataille : en un mot, l'allure principale

entraîne avec elle tous les accidents particuliers. » Montesquieu renverse la théorie « divine » de Bossuet, et il explique comment les lois se forment sous l'influence du gouvernement, du climat, de la religion, des mœurs. Grâce à son style, il fait entrer la jurisprudence dans la littérature, comparable en cela à Buffon qui, brillant écrivain, donne à l'histoire naturelle droit de cité.

Voltaire, à vingt-cinq ans, fait jouer son Œdipe (1719), et jusqu'à sa mort (1778), écrit infatigablement pour le public et pour ses amis. Ses lettres forment de nombreux volumes, presque le tiers de ses œuvres, et sont d'une lecture des plus attrayantes. Il s'y peint tout entier, avec ses enthousiasmes, ses faiblesses, son amour du prochain, son amour de lui-même, son humeur, ses infirmités ; tout rayonne d'une vie intense; la langue est merveilleuse, limpide, claire; le ton est attendri, violent ou spirituel ; c'est le répertoire psychologique de la carrière la plus active qui fût au monde.

L'homme, chez Voltaire, ne ressemble pas assez à l'écrivain, son caractère est médiocre : sous le vêtement de l'apôtre aux idées nobles, généreuses, on aperçoit toujours l'habit de courtisan. Sur cette figure d'une superbe laideur antique, telle que Houdon l'a fixée, passe l'ironie d'un sourire qui vous déconcerte. C'est bien le masque de l'homme qui a bafoué des choses saintes. Et pourtant. Voltaire fut roi ; à la fin de sa vie, il régnait sur les esprits : tous les intellectuels subissaient cette influence qui se prolongea sur tant de générations.

Une querelle décida, peut-on dire, de la vocation de Voltaire. Bâtonné par les gens du chevalier de Rohan, il fut mis à la Bastille et n'en sortit, au bout d'une quinzaine, qu'à la condition de s'exiler en Angleterre (2 mai 1726) d'où il rapporta les Lettres philosophiques, publiées en 1734. Ces lettres soulevèrent des tempêtes : elles vulgarisaient les idées de nos voisins d'Oulre-Manche, faisaient mieux connaître Bacon, Locke et Newton, les sectes religieuses, la constitution; elles nous révélaient Shakespeare. L'esprit mordant

de Voltaire ne pouvait se défendre d'évoquer des comparaisons entre les libertés d'un pays et les privilèges de l'autre. Il disait : « Un homme, parce qu'il est noble ou parce qu'il est prêtre, n'est point ici exempt de payer certaines taxes... Tout le monde paie Chacun donne, non selon sa qualité (ce qui est absurde), mais selon son revenu.

« La nation anglaise est la seule de la terre qui soit parvenue à régler le pouvoir des rois en leur résistant.

« S'il n'y avait, en Angleterre, qu'une religion, son despotisme serait à craindre ; s'il y en avait deux, elles se couperaient la gorge ; mais il y en a trente, et elles vivent en paix et heureuses. »

On dénonce les « horribles conséquences » de ces maximes faites pour « armer les sujets et fomenter les révoltes ». C'est la profession de foi d'un adversaire, celle du philosophe, que l'abbé Molinier définit ainsi : « C'est une espèce nouvelle de monstre, dans la société, qui ne doit rien aux mœurs, aux bienséances, va la politique, à la religion : il faut s'attendre à tout de la part de ces messieurs-là. » Voltaire ])rélude à la campagne qui durera pendant tout le siècle.

Le Parlement fait brûler les Lettres par le bourreau (arrêt du 10 juin 1734) ; Voltaire, inquiet, se réfugie à Cireysur-Blaise, chez la marquise du Châtelet, la très célèbre mathématicienne, d'où, non loin de la frontière, on pouvait, à la première alerte, passer en Lorraine. Le jeune philosophe commence à Cirey son Siècle de Louis XIV, continuant son étude de l'histoire, dont le Charles XII avait été l'heureux début. Il rentre en grâce à la Cour, est nommé gentilhomme ordinaire et historiographe du roi, enfin est élu à l'Acatlémie française (1746); quand meurt Mme du Châtelet, il se décide à répondre aux offres réitérées du roi de Prusse, et va à Potsdam chez celui qu'il appelle le « Salomon du Nord. » Il est enthousiasmé de son hôte et de sa cour. « (^ent cinquante mille soldats victorieux, écrit-il, point de procureur, opéra, comédie, philosophie, poésie, un héros philosophe et poète, grandeur et grâces, grenadiers et muses, trompettes et

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violons, repos de Platon, société et liberté. Qui le croirait! Tout cela est vrai. » Ce rêve dura près de trois ans; tout d'abord Voltaire dira : « Je donne une heure par jour au roi de Prusse pour arrondir un peu ses ouvrages de prose et de vers : je suis son grammairien, et point son chambellan. » Puis, la brouille venue, à propos de Maupertuis, le géomètre, président de l'Académie de Berlin, il avouera qu'il est occupé « à laver le linge sale du roi », tandis que Frédéric déclarera cyniquement : « On presse l'orange et on jette l'écorce. »

Voltaire cherche la liberté sur le territoire de la République de Genève, dans ce domaine de Saint-Jean qu'il appelle les Délices, et qui subsiste encore aux portes de la ville, mais il se heurte à l'étroitesse de certaines idées calvinistes : Lekain vient donner des représentations aux Délices, c'en est assez pour éveiller les susceptibilités du Consistoire, ennemi de « nouveautés si contraires à la religion et aux bonnes mœurs ». Puis survient la querelle avec Rousseau au sujet du Poème sur le désastre de Lisbotme (1755) ; Jean- Jacques écrit son plaidoyer en faveur de la Providence, Voltaire lui répond par Candide. Le débat est clos. Pourtant les Délices perdent de leur charme, et c'est à Ferney, au pays de Gex, que va s'installer Voltaire pour y mener, pendant vingt années, une vie de noble seigneur, de spéculateur sans grand scrupule, et d'homme de lettres tout à la fois. Il avait encore la terre de Tourney, à lui cédée par le président de Brosses, et il s'amusait à dire : « Je suis de toutes les nations ». Il occupait, en effet, une grande étendue de pays, empiétant à la fois sur la Suisse, le territoire de Genève la France et le duché de Savoie. « Le tout monte, écrivaitil à son ami Thiérot, à la valeur de plus de dix mille livres de rentes, et m'en épargne plus de vingt, puisque ces trois terres défraient presque une maison où j'ai plus de trente personnes et plus de douze chevaux à nourrir. »

Ferney est ud but de pèlerinage pour tous les voyageurs qui s'arrêtent .> (?»nèvo: on v voit le château « d'ordre

dorique » sur la frise duquel on avait mis : Vollaire fecit ; les appartements sont spacieux, remplis de souvenirs, et le parc surtout est vraiment seigneurial. Voltaire pouvait dire : « Ferney est devenu un des séjours les plus riants de la terre. J'ai fait des jardins qui sont comme la tragédie que j'ai en tète ; ils ne ressemblent à rien du tout. Des vignes eu festons à perte de vue ; quatre jardins champêtres aux quatre points cardinaux : la maison au milieu; presque rien de régulier. » Aujourd'hui, les arbres ont grandi, les charmilles bien entretenues sont épaisses, les allées ombreuses et les grandes salles de verdure ont cette poésie des belles et anciennes choses, on y évoque toute l'existence d'un homme heureux entre tous, car il a senti son bonheur.

De Ferney, Voltaire lança de nombreux ouvrages : le Dictionnaire philosophique (1764), Histoire de la Russie sous Pierre le Grand, et des brochures philanthropiques, peuton dire, telles que le Commentaire des df'lits et des peines, le C}'i du sang innocent, etc., relatives aux retentissantes réhabilitations de Calas, de Sirven, de Lally-Tollendal. En 1788 (février), le « patriarche » vint à Paris où l'attendait un accueil enthousiaste ; le peuple se pressait dans les rues pour le voir passer, sa voiture était dételée et traînée par ses admirateurs, les visiteurs affluaient chez lui : députations de la Comédie-Française, de l'Académie, Gluck, Mme Necker, Mme de Polignac, à défaut de la reine, Mme du Barry, des ambassadeurs, comme Franklin, dont il bénissait le petit-hls en disant : God and Liberty. Les comédiens couronnaient le buste du dramatiste devant une foule de spectateurs en délire, le 30 mars, après la sixième représentation à' Irène.

« Vous voulez donc me faire mourir à force de gloire ! » disait le poète.

Il ne croyait pas dire si vrai; il mourut le 30 mai, à quatre-vingt-trois ans, chez son ami, le marquis de Villette, dans un<! maison qui fait le coin de la rue de Beaune et du quai Voltaire, autrefois quai des Théatins. Il s'en alla effaré.

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effrayé du grand mystère, reçut des prêtres, mais ne fit qu'une confession laïque : « Je meurs en adorant Dieu, en aimant mes amis, en ne haïssant pas mes ennemis, et en détestant la persécution. »

Son nom a servi de point de ralliement politique sous différents régimes, mais à cet égard avec le temps qui a marché, ce nom a perdu de son prestige. Un maître de la critique moderne, M, G. Lanson, a dit avec beaucoup de justesse : « Il me paraît hors de doute que, si Voltaire a encore quelque action à exercer dans noire France, ce doit être surtout une action littéraire et intellectuelle de pure forme... Il semble que, depuis la chute du naturalisme et la crise symboliste, l'évolution de la prose se fasse vers l'ardente lumière, c'est-à-dire vers le xviii^ siècle et Voltaire. »

Si le patriarche de Ferney est heureux, Jean-Jacques Rousseau est le plus malheureux des hommes de son temps. Maladif dès l'enfance, il souffrit toute sa vie et de corps et d'esprit ; fantasque, brusque, hargneux, rempli d'orgueil, etpourtant timide, compatissant et bon, Jean- Jacques inspire une profonde pitié, cette sorte de respect que l'on a pour les inconscients et les déséquilibrés. Rousseau, malgré tout, s'impose à notre admiration littéraire; on ne saurait niei son génie d'écrivain, la nouveauté de sa diction harmonieuse, la sensibilité — encore que morbide — qu'il éprouve devant la nature. Il poétise notre prose, il met du vert sur sa palette et découvre le paysage ; il annonce toute une génération de stylistes comme Rernardin de Saint-Pierre et Chateaubriand. Depuis Mme de Sévigné nous avions « la feuille qui chante » ; c'était peu que ce solo, Jean-Jacques nous a donné toute la symphonie.

Il naquit à Genève en 1712 ; son éducation fut très négligée. Sans fortune, il doit songer à gagner sa vie, il essaie de tout, il est scribe, graveur, précepteur, presque domestique, secrétaire, copiste de musique. Son existence est paradoxale, comme sa pensée, comme son œuvre. Il se met à écrire vers la trentaine ; son premier succès est le Discours sur les

Sciences et les Arls, couronné par T Académie de Dijon en 1750; il y prend parti contre la société et la civilisation. Puis c'est la Nouvelle Héloise, et ÏEmile, cette étrange contradiction, ce traité écrit pour les enfants des autres, par un homme qui renie ses propres enfants. h'Émile lui vaul un décret de prise de corps; il quitte Paris, grâce au maréchal de Luxembourg, se réfugie en Suisse, puis en Angleterre. Il revient en France, où il reçoit l'hospitalité du marquis de Girardin, comme il a reçu l'hospitalité de tant de grands seigneurs auxquels il reproche leurs bienfaits. Il meurt à Ermenonville, en 1778, quelques semaines après son cruel ennemi. Voltaire.

Rousseau est le plus personnel des philosophes ; l'idée générale qui résume ses livres, tous ses livres, c'est que l'homme était bon, et que la société l'a rendu méchant, qu'il était libre et que la société l'a rendu esclave, qu'il était heureux et que la société l'a rendu misérable. Il prêche au profit de tous, mais au fond c'est sa propre cause qu'il défend ; son plaidoyer n'en est que plus sincère. Il cherchera les remèdes à cet état de choses, il les exposera dans la Nouvelle Héloïse, mais, hélas! il ne les trouvera pas pour lui-môme. Au point de vue politique, il dira, dans \&Couirat social, ce que devrait être la société, et ce livre sera comme l'évangile des hommes de la Constituante; c'est là qu'ils puiseront les principes d'égalité, de liberté et de fraternité; et c'est, d'après la Profession de foi du vicaire savoyard, qu'ils maintiendront l'omnipotence de Dieu, source d'énergie morale. Ainsi, de cette vie si tourmentée, de ce cerveau troublé, se dégage tout un credo, dont les détails sont parfois contradictoires, mais dont l'ensemble oiTre une grande unité. A la louange de Rousseau, il faut dire que jamais il ne conteste la j)aternité de ses livres, il n'use jamais, comme Voltaire, de l'anonymat et de la dénégation.

Se plaçant à un point de vue social, certains veulent que le XVI 11* siècle soit le grand siècle : cette esquisse cons;icr('>r> au>. écrivains de cette époque nous lait voir tout ce ^^a ils

ont donné de neuf à notre littérature, et les idées qu'ils ont lancées dans le monde ; àcst égard, ils sont grands. Voltaire, Montesquieu, Rousseau et Beaumarchais ont parlé avec infiniment d'esprit et d'éloquence : ils ont soutenu, chacun à leur manière, les revendications de tout un peuple contre les classes privilégiées. Mais ils ont vu leur œuvre accomplie, et leurs ouvrages en restent les témoins rétrospectifs ; tandis que, sous le règne de Louis XIV, au-dessus du temps, planent les chefs-d'œuvre de Bossuet, de Racine, de Molière, de Corneille, de Pascal, de La Bruyère, qui seront toujours des sources de pure jouissance artistique. Les Oraisons funèbres, Andromaqiie, le Misanthrope, le Cid, les Pensées, les Caractères, où trouver leur équivalent au xvm* siècle, et leur beauté, et leur éternel intérêt ?

La duchesse du Maine, le prince de Conti, la marquise de Lambert, Mme de Tencin, Mme Geoffrin.

La société, qui lisait avec fièvre les volumes des philosophes, et se pressait en fouie au théâtre quand on jouait du Beaumarchais, mérite de figurera la fin de ce dernier chapitre. Les salons, où les auteurs exposaient leurs idées avant de les faire imprimer, nous renseignent sur les mœurs littéraires et complètent le tableau. Ces réunions datent vraiment de la mort de Louis XIV ; jusque-là on se contentait d'une ruelle et les hommages n'allaient qu'à une seule personne.

Mme du Maine marque fa transition entre le x\if siècle et le XVIII* siècle. Sceaux est encore une Cour. C'est là que se fondent les Grandes Nuits, vouées au jeu et aux divertissements littéraires, dont le sujet est toujours la gloire de la maîtresse de cet(e maison quasi royale. Un soir, c'est une ambassade de Groënlandais qui vient en surprise : « La

Renommée, disait le chef, nous a instruits des vertus, des charmes et des inclinations de Votre Altesse Sérénissime. Nous avons vu qu'elle abhorre le soleil... », et l'on offrait à la princesse la couronne de Groenland. Une autre fois, le divertissement est astronomique : des savants ont découvert un astre nouveau, et l'astre se trouve être Mme du Maine.

Les familiers, complices de ces fadeurs, sont nombreux. C'est d'abord Malézieu, ancien précepteur du duc du Maine, qui accepte le rôle de secrétaire et de savant; « ses décisions, dit la spirituelle Mme de Staal-Delaunay, suivante de Mme du Maine, avaient la même infaillibilité que celles de Pjthagore parmi ses disciples : les disputes les plus échauffées se terminaient au moment que quelqu'un prononçait : // la dit. » Puis c'est le cardinal de Polignac, professeur de philosophie en titre de la petite Cour, l'auteur de V Anti- Lucrèce, poème latin écrit pour la défense de la morale et de la tliéologie. C'est encore le président de Mesmes qui ne dédaigne pas de jouer la comédie pour divertir la duchesse. On voyait aussi se mêler à ces intimes de véritables gens de lettres : l'abbé de Chaulieu, le poète, Fontenelle, Voltaire. Quelqu'un demanda à Fontenelle devant la duchesse :

« Quelle différence y a-t-il entre une pendule et Mme du Maine ?

— L'une marque les heures, l'autre les fait oublier, » répondit Fontenelle.

Voltaire fit, pour racheter un gage, l'énigme bien connue :

Cinq voyelles, une consonne, En français composent mon nom, Et je porte sur ma personne De quoi l'écrire sans crayon.

Tout le monde s'extasia quand la duchesse eut deviné oiseau.

Dire que c'est dans cette atmosphère que s'ourdit la con-

spiration de Cellamare ! A cette déesse d'opéra, il fallait bien un rôle dans une tragi-comédie \

Passons sur la Cour du Régent, au Palais-Royal, célèbre par ses soupers et ses orgies, et arrivons au prince de Conti. Il recevait, au Temple, une société choisie, que l'on voit dans le petit tableau d'Ollivier, au Louvre; on remarque la princesse de Beauvau, la comtesse de Boufflers, la comtesse d'Egmont, la maréchale de Luxembourg, la maréchale de Mirepoix, le président Hénault, le bailli de Chabrillant, Pont-de-Vevle, Trudaine, etc., au clavecin Mozart enfant, et, près de lui, Jélvotte qui chante en s'accompagnant de la guitare. Le document est des plus précieux : il nous renseigne sur le cadre d'une sobre élégance dans lequel se rencontrait tout ce monde de grandes dames, d'hommes spirituels et d'artistes.

Ce prince de Conti était Louis-François de Bourbon, celui qui pendant longtemps fut candidat éventuel au trône de Pologne et mêlé à la diplomatie secrète de Louis XV ; son Versailles était le château de l'Ile-Adam. Le prince de Conti, dit un contemporain, avait la taille parfaitement belle (il dérogeait par là notablement à la race de Conti, qui avait la bosse héréditaire), l'air noble et majestueux, les traits beaux et réguliers, la physionomie agréable et spirituelle, le regard fier ou doux, suivant l'occasion ; il s'exprimait sur tous les sujets avec beaucoup de chaleur et de force.

Il avait fait de brillantes campagnes, en Italie particulièrement (1744) ; on le compara alors au héros de Lens et de Rocroi, son ancêtre. Il fut l'un des protecteurs de Jean- Jacques, de Beaumarchais et du chevalier de Florian. Le prince de Conti reste le type du grand seigneur qui a beaucoup d'esprit.

Mais ce sont de simples parliculières, voire même des bourgeoises, qui donnent le vrai ton mondain ; chez elles, on se

i. Voir chapitre iv, p. 50-51.

sent plus libre, on discute sans entraves ; dans leurs maisons s'établit une manière de république, très athénienne, entre gens du monde et gens de lettres. Entr'ouvrons quelques portes ; la marquisede Lambert, Mme de Tencin et Mme Geoffrin nous diront tour à tour l'histoire de leurs petits « royaumes ».

La marquise de Lambert est une femme supérieure; ses Avis à sa /iiie, ses Avis à son fils, son Traité de la Vieillesse en sont la preuve. Elle pense finement, écrit bien, quoique avec un peu de recherche, et connaît les hommes ; , certaines de ses maximes, qui datent de la fin de Louis XIV, devancent Vauvenargues et Rousseau, celles-ci par exemple : « Accoutumez-vous à avoir de la bonté et de l'humanité pour vos domestiques. Un ancien a dit qu'il faut les regarder comme des amis malheureux. » — « Par le mot conscience, j'entends ce sentiment intéreur d'un homme délicat, qui vous assure que vous n'avez rien à vous reprocher. » — « Je vous exhorterai bien plus, mon fils, à travailler sur votre cœur qu'à perfectionner votre esprit: la vraie grandeur de l'homme est dans ie cœur. »

Elle habitait une partie de l'ancien palais Mazarin, que lui louait le duc de Nevers. C'est là qu'elle reçut, de 1710 à 1733, le mardi et le mercredi de chaque semaine, une élite aristocratique et littéraire; l'Académie y était la bienvenue et écoutait volontiers les recommandations de Mme de Lambert; on n'était guère reçu sous la coupole « que l'on ne fut présenté chez elle et par elle. » Argenson nous le dit, il le savait mieux que personne. Nous avons du môme quelques lignes sur la mort de la marquise ; cette oraison funèbre résume l'impression d'un des plus assidus de ce salon : « Je viens de faire une perte sensible en Mme la marquise de Lambert, morte à l'àge de quatre-vingt-six ans... Sa maison était honorable pour ceux qui y étaient admis. J'y allais régulièrement dîner le mercredi, qui était un de ses jours. Le soir, il y avait cercle; on y raisonnait sans qu'il y fÙL plua question de cartes cju'uu fameux hôtel de llam-

bouillet, tant célébré par Voiture et Balzac. Elle était riche, faisait un bon et aimable usage de ses richesses, du bien à ses amis, et surtout aux malheureux. » Voilà de quoi nous consoler des moqueries de Marais, et du léger ridicule jeté sur « la marquise de Chaves » par Lesage, dans un chapitre de Gil Blas.

En pleine Régence, Mme de Lambert garde les traditions de la politesse et du bon goût. Ce n'est pas tout à fait ce que l'on rencontre dans le salon de Mme de Tencin, où l'intrigue domine et où le murmure de la conversation devient un brouhaha. « C'était, dit Marmontel, une femme d'un sens profond, mais qui, enveloppée dans son extérieur de bonhomie et de simplicité, avait plutôt l'air de la ménagère que de la maîtresse de la maison. » Marivaux dut beaucoup à cette dame; dans sa Vie de Marianne il a esquissé en quelques traits la société de sa protectrice. « Marivaux, dit Marmontel, embarrassait souvent la question par des sophismes qui avaient un air simple à force de subtilité, et Mme de Tencin embarrassait à chaque instant Marivaux par des observations dont l'extrême naturel dissimulait la justesse. »

Un jour, en présence de Fontenelle, on lit des vers amphigouriques de Collé; Fontenelle ne comprend pas très bien et demande qu'on relise le couplet.

« Eh ! grosse bête, s'écrie Mme de Tencin, ne vois-tu pas que ce n'est que du galimatias ?

— Cela ressemble si fort, réplique Fontenelle, à tous les vers que j'entends lire et chanter ici, qu'il n'est pas étonnant que je me sois mépris. »

Mme de Tencin mourut en 1749 : elle avait accueilli Mme Geoffrin, à laquelle elle légua ce conseil : « Ne découragez pas les gens ; quand même neuf personnes sur dix ne .se donneraient pas un liard de peine pour vous, la dixième peut vous devenir un ami utile. » Elle savait profiter du sot comme de l'homme d'esprit, remarque Suard. Elle devina (jiie Mme Geoffrin prendrait un jour sa place et dit à ses couvivcs, dans sou langage bourgeois :

« Savez- VOUS ce que la Geoffrin vient faire ici? Elle vient voir ce qu'elle pourra recueillir de mon inventaire. »

Le salon de Mme Geoffrin est le plus caractéristique du xviii^ siècle ; la fusion des classes s'y prépare plus que partout ailleurs. « Sa maison, disent les Mémoires secrets, est le rendez-vous des savants, des artistes, et des hommes fameux dans tous les genres. Les étrangers surtout croiraient n'avoir rien vu en France, s'ils ne s'étaient fait présenter à cette virtuose célèbre. »

Tout chez Mme Geoffrin était réglé ponctuellement, comme dans une administration ; il y avait deux dîners par semaine : l'un, le lundi, pour les artistes (Van Loo, Vernct, Boucher, Vien, Soufflot, Lemoine), l'autre, lemercredi, pour les hommes de lettres (d'Alembert, Marivaux, Marmontel, Morellet, Saint- Lambert, d'Holbach). La causerie était soumise à un sévère contrôle: si elle s'égarait sur des sujets hasardeux, particulièrement sur les croyances religieuses, toute protectrice des Encyclopédistes que fût Mme Geoffrin, elle arrêtait les discours avec un: Voilà qui va bien; inutile à elle de gronder davantage, on savait que ce mot était sans réplique, et on allait faire son x<ibhal ailleurs. Elle-même causait peu, avec mesure, et toujours pour placer une maxime, une anecdote vivement contée. Elle dit une fois au chevalier de Coigny qui n'arrivait pas au bout d'un long récit: «Veuillez découper cette poularde », et, voyant le jeune homme sortir de sa poche un tout petit couteau, elle ajouta : « Pour réussir dans ce pays, il faut de grands couteaux et de petites histoires. »

Sa verve s'exerça surtout contre les fâcheux qu'elle ne pouvait supporter, contre les visiteurs importuns qui s'éternisaient. Un jour qu'elle vit le bon abbé de Saint-Pierre s'installer chez elle pour toute une soirée d'hiver, elle eut un moment d'effroi, et, s'inspirant de la situation, elle fit si bien qu'elle tira parti du digne abbé, et le rendit amusant. Il en fut tout étonné, et, comme elle lui faisait compliment de sa conveisation, il répondit en prenant congé d'elle :

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« Madame, je ne suis qu'un instrument dont vous avez bien joué. »

Les bavards la faisaient pâlir et « tournera la mort»; elle trouvait moyen cependant de s'en accommoder, pourvu, disait-elle, « que ce soient des bavards tout court qui ne veulent que jarler ç>î Qm 'a«» d^roandent pas qu'on leur réponde. Mon ami Fontenetïe, qui leur pardonnai i comme moi, disait qu'ils reposaient sa poitrine; ils me font encore un autre bien : leur bourdonnement insignifiant est pour moi comme le bruit des cloches, qui n'empêche point de penser et qui souvent y invite. »

Elle était bonrie, charitable, mais un peu bourrue; il y avait un égoïsme particulier dans ses libéralités, témoin cette réflexion: « Ceux qui obligent rarement n'ont pas besoin de maximes usuelles; mais ceux qui obligent souvent doivent obliger de la manière la plus agréable pour eux-mêmes, parce qu'il faut faire commod(''ment ce quon veut faire tous les jours ». Sa devise pourtant est à retenir, c'était : donner et perdre.

On pourrait parler encore de la mai'quise du Defïant, de Julie de Lespinasse, de la maréchale de Luxembourg, de Mme d'Epinay, de Mme Necker, de Mme Helvétius et de beaucoup d'autres de ces femmes célèbres ; mais les musées les plus intéressants sont ceux où les tableaux ne s'entassent pas ; et puis Mme de Lambert et Mme Geofifrin, l'une vers 1730, l'autre vers 17G0, ne résument-elles pas la fleur de l'esprit d'autrefois, et ne sont-elles pas bien dignes de servir de conuiusion à une étude sur le xvii)." siècle?

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