LE PREMIER CALVAIRE DE LA REINK
seil OÙ l'affaire se décida. La reine est ia première victime de ce coup de tête. Le procès a lieu devant le Parlement; le cardinal est acquitté, l'arrêt reconnaît qu'il a été dupe de la comtesse de la Motte qui, seule, est condamnée (31 mai 1786). Les Rohan triomphent et se disent vengés de la faillite du prince de Guéménée, mais ils jettent les hauts cris lorsqu'ils apprennent que le cardinal est exilé à son abbaye de la Chaise Dieu, et qu'il est forcé de donner sa démission de la grande aumônerie ; avec eux le public s'indigne de cette mesure contre un homme absous par la justice. Tous les Rohan auxquels se rattachent les Soubise, les Marsan, les Brionne, le prince de Condé, époux d'une Rohan, font à leur tour le procès de Marie- Antoinette. La pauvre reine, déjà impopulaire, entend autour d'elle gronder les inimitiés aveugles; c'est elle qui, pour les masses, est coupable, puisque le cardinal est innocent... et dès lors s'annoncent les représailles de 93. Quand Mme de la Motte subit, cour du Mai, devant le Palais de Justice, le supplice infamant de la marque, toutes les sympathies sont pour elle, contre la souveraine. La couronne de France roule déjà dans le ruisseau révolutionnaire. Suivant le mot de Gœthe, Marie-Antoinette perdit alors, dans la pensée du peuple, cet appui moral qui faisait d'elle une figure intangible.
Dès 1777, Marie-Thérèse avait écrit à Mercy : « Je vous avoue que mes craintes redoublent de tout le mal qu'un homme de cette espèce (Rohan) serait capable de faire si jamais il venait à se fixer à la Cour. » Et l'impératrice disait à Marie-Antoinette : « La place que Rohan doit occuper m'afflige; c'est un cruel ennemi, tant pour vous que pour ses principes, qui sont les plus pervers. Sous un dehors affable, facile, prévenant, il a fait beaucoup de mal ici, et je dois le voir à côté du roi et de vous ! Il ne fera guère d'honneur non plus à sa place comme évéque. » Ces prédictions reviennent à l'esprit quand on a raconté l'affaire du Collier; Marie-Tliérèse voyait juste, mais ne se doutait pas que la stupide crédulité de Rohan et le regrettable
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aveuglement de sa fille, trop prompte ù accabler son ennemi, feraient tout le mal . . .
Pendant que la reine pleurait et voyait arriver les jours sombres — c'en était fait maintenant de la joie et du repos — des complications suscitées par son frère l'empereur faillirent provoquer une fois encore une guerre continentale. Pressée par Joseph II et sonministre, le chancelier de Kaunitz, Marie- Antoinette prend en mainlacause autrichienne, agit directement auprès du roi et des ministres, dicte des dépèches, retarde des courriers, informe son frère des résolutions prises et lui permet ainsi de jouer au plus fort. Trop fidèle aux préceptes de sa mère, elle oublie que l'alliance des Bourbons et de sa famille n'est pas le commencement et la fin de la politique française ; elle l'oublie? Non, elle ne le comprend pas.
En 1784, Joseph II réclame, en dépit de traités conclus avec la Hollande, l'ouverture de l'Escaut et la possession de Maestricht. Cet empereur, plus actif qu'habile, a la manie des agrandissements territoriaux ; — la Pologne est entrée si facilement dans le patrimoine des Habsbourgs, que tout semble permis; après les rêves bavarois, voici les rêves flamands. Aux premières avances de son frère, la reine répond par des « aveux », dit-elle, qui « ne sont pas flatteurs pour son amour-propre », « Je ne m'aveugle pas, écrit Marie-Antoinette, sur mon crédit, surtout pour la politique; je n'ai pas grand ascendant sur l'esprit du roi. Serait-il prudent à moi d'avoir avec son ministre des scènes sur des objets, sur lesquels il est presque sûr que le roi ne me soutiendrait pas? Sans ostentation, ni mensonge, je laisse croire au public que j'ai plus de crédit que je n'en ai véritablement, pai'ce que, si on ne m'en croyait pas, j'en aurais moins encore. » (22 septembre 1784.) Voilà qui est finement pensé, l'adresse est bien féminine. Aussi Joseph II, dans sa réponse, croit-il vain de faire la leçon à celle qui montre tant de candeur et d'habileté. « Vous devez éviter de toute façon d'avoir des scènes avec quelconque des ministres du roi, se contente-t-il d'observer. Dire à une jolie femme, qui a de l'esprit et de la
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finesse dans le tact comme vous, de quelle façon elle doit s'y prendre quand elle connaît les personnages, et si elle veut bien une chose pour la faire réussir, ce serait bien peine perdue et vous apprêter à rire. La suite, la persévérance, rinstruction dans les détails, la patience, la complaisance, un peu de gène sont les vraies armes et les moyens les plus puissants et infaillibles que le sexe a sur nos volontés; mais il faut préparer ces voies d'avance et ce n'est pas toujours dans le moment où l'on veut qu'on emporte la pièce. » (9 octobre 1784.) Nous sommes loin du jour où Joseph II grondait sa sœur si brutalement que Marie-Thérèse devait intercepter la lettre fraternelle ; mais alors l'empereur a besoin de la reine de France, il sait la flatter comme il convient. Au fond il ne croit pas Marie- Antoinette capable de l'aider, sa correspondance avecMercy nous en est une preuve; il la juge toujours sévèrement dans ses lettres confidentielles à l'ambassadeur.
Joseph II veut donc obtenir du roi un soutien. Cette ouverture de l'Escaut n'est que le prélude de la cession de la Flandre hollandaise à l'Autriche, en échange d'une « rectification de frontière avantageuse pour la République ». C'est aussi peut-être un acheminement vers la possession de la Bavière, si la Hollande s'y prête. La France a tout intérêt à favoriser ces négociations ; n'aurait-elle pas deux ports sûrs au lieu d'un dans les Pays-Bas autrichiens, si elle voulait se souvenir des services considérables que le port d'Ostende avait rendus dans la dernière guerre au commerce français ? Telle est la thèse que Mercy expose à Vergennes. Notre ministre répond qu'il en référera aux ambassadeurs hollandais, qu'il désire ménager quelque peu cette république, à laquelle il n'a point à dicter des lois. Et ce sont d'interminables pourparlers. Vergennes tenait bon, en imposait au roi, poursuivait cette politique sage qui lui avait permis de nous relever, au moins au point de vue des relations extérieures. L'influence de Marie-Antoinette reste nulle, malgré les efforts incessants que tente la reine
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pour conduire à sa guise la barque de son frère, malgré son désir de faire renvoyer Vergennes, que le roi ne veut pas sacrifier à Taffection conjugale. La victoire appartient au ministre qui, encore une fois, calme l'effervescence de l'empereur, prépare le traité de Fontainebleau (8 novembre 1785) entre Joseph II et la République Batave, et fait intervenir la France honorablement dans cette médiation. L'empereur avait exigé des Etats généraux le paiement d'une somme de 10 millions, parce que son pavillon avait été insulté, mais les Hollandais s'ob.slinaient à n'en offrir que la moitié. Vergennes consentit à payer cinq millions, et signa un traité particuli-er avec les Provinces-Unies qui, de fait, étaient débarrassées de l'influence anglaise et nous laissaient maîtres de grands avantages. C'était payer peu la tranquillité de l'Europe; ces quelques millions épargnaient les frais d'une guerre. Le public ne comprit pas cette habile politique. On proclama partout que notre argent se dépensait au profit du frère de la reine! L'idée hantait encore les républicains qui, à la revision des comptes par l'Assemblée Constituante, furent étonnés de ne trouver aucune trace de sommes fabuleuses gaspillées, croyait-on, pour la cause autrichienne. Ces mêmes hommes, en pénétrant à Trianon, y cherchaient la salie tapissée de diamants avec des colonnes torses, ornées de saphirs et de rubis, que l'imagination haineuse avait inventée. Vergennes avait eu un tort, cependant, c'était de se laisser enjôler par Galonné, et de croire, comme Louis XVI, que le contrôleur général trouverait la solution financière. Cet aveuglement a trop duré; les voiles se déchirent enfin.
Sources principales des chapitres xxi et xxii -.Correspondance de Grimm. — Mémoires de Bachaumoiil, deSégur, d'Âiigcard, de Lafayelte, de lîailly, de Gouverneur Morris. — Correspondance secrète du comte de Merct/-Argenteau avec l'empereur Joseph II el le prince de Kaunilz, 2 voL, l'aris, d8'.)J.
Fiin(k-l>reiitano : L'Affaire du Collier, Paris, 100). — Lacour-Gayet : Voyaje de Louis XVI à Cherbourg, Paris, 1900.
CHAPlTHr: XXIÏ
Voyage du roi à Cherbourg. — Convocation de l'Assemblée des Notables.
— Sarcasmes du public. — Discours de Calonne. — Il se crée une opposition dans l'assemblée. — Loménie de Brienne au pouvoir. — Son portrait.— Les concessions du nouveau ministre. — Renvoi des Notables.
— Altitude du Parlement. — Conversation de la reine avec Besenval. — Exil des Parlementaires. — Lettre de Joseph II à sa sœur. — Le duc d'Orléans fait opposition à la Cour. — Avidité de Brienne. — L'arrêté du 3 mai. — Esprémônil. — Agitation à Paris. — Le roi décide de convoquer les États généraux. — Chute de Brienne. — Retour de Necker.
Quelques jours après la conclusion de l'affaire du Collier, Louis XVI, se souvenant peut-ôtre des conseils de Joseph II, entreprit un voyage; il alla à Cherbourg (20-29 juin 1780) pour voir les travaux du port et de la rade, entrepris après la signature de la paix de 1783. Les déplacements royaux étaient rares, en dehors des séjours annuels à Compiègneou à Fontainebleau, et l'on se rappelait que Louis XIV n'avait passé qu'un jour à Dunkerque et Louis XV deux jours seulement au Havre. La marine du moins avait été une des grandes préoccupations de Louis XVI, et l'on était heureux de voir le monanjae s'intéresser à une œuvre glorieuse entre toutes. cf On a surtout observé deux choses, lisons-nous dans le Bachaumont : l'une, c'est que le roi est parfaitement instruit de tout ce qui concerne la marine, et n'a paru étranger ni à la construction, ni à l'équipement, ni à la manœuvre des
vaisseaux... L'autre, c'est que le roi a interpellé chaque officier qui lui a été présenté, lui a rappelé les actions auxquelles il avait participé durant la guerre, et a singulièrement flatté ces messieurs par un souvenir aussi précieux. »
On se redit les mots de Louis XVI : il affirme que le jour de son sacre et celui de son arrivée à Cherbourg sont « les deux plus beaux jours de sa vie » . L'accueil estenthousiaste, aux cris de : Vive le Roi ! Louis XVI répond par : Vive ?non Peuple ! A Caen il donne l'ordre de faire marcher so» carrosse au pas, il veut que tout le monde approche ; ce sontmes enfants, aime-t-il à répéter. La joie est vraiment sincère, de part et d'autre.
En rentrant à Versailles, Louis XVI voit naître une seconde fille (9 juillet) , une princesse qui vivra un an à peine. Puis il est repris par le tourbillon des affaires, les tracas, si lourds pour lui, du gouvernement ; ce peuple, qu'il aime de façon touchante, qu'il voudrait heureux, est, hélas ! la proie des intrigues ministérielles. Louis XVI est trop peu perspicace pour démêler les mauvais conseils qui vont amener la déroute.
S'il retrouve Vergennes qui lui fait signer un traité de commerce, avantageux au point de vue économique, avec l'Angleterrre (26 septembre 1786), il est encore une fois en présence de Galonné, de ses ruses, de ses faux-fuyants, de ses mensonges.
A bout de ressources, en lutte avec le Parlement, le contrôleur général est obligé d'avouer la situation : malgré 487 millions d'emprunts, la dette est de iOl millions et le déficit de 100 millions, mais Galonné rejette la faute sur ses prédécesseurs, et, craignant de trop alarmer le monarque, le trompe encore une fois. Il lui présente un plan, définitif celui-là, un plan qui sera, dit-il, la source d'une incalculable prospérité ; il demande le secret au roi, qui accepte. Il s'agit de convoquer une assemblée des Notables auxquels on proposera la réforme des abus. Gette idée à la Henri IV séduit Louis XVI.
Ces notables étaient au nombre de cent quarante-quatre, ils coujprenaient des princes du sang, des archevêques, des évoques, des ducs et pairs, des conseillers d'Etat, des députés des pays d'Etats (dont quatre appartenaient au clergé, six à lanoblesseet deux seulement au tiers-état), enfin des officiers municipaux. La majorité était favorable naturellement aux abus qu'il fallait combattre. Mais Galonné mit une certaine coquetterie, par vanité, à proposer d'appeler parmi ces notables certains de ses ennemis les plus connus, comme l'archevêque de Toulouse, Loménie de Brienne, candidat au ministère, qui passait pour être un éminent administrateur. Galonné ne voulait pas vaincre sans péril. Brienne ne se fit pas faute de susciter des difficultés, et de créer une opposition.
Le 29 décembre 1786, le roi annonça au conseil des dépêches qu'il convoquait, pour le 29 du mois suivant, une assemblée composée de personnes « de diverses conditions et des plus qualifiées de son Etat, afin de leur communiquer ses vues pour le soulagement de son peuple, l'ordre des finances, et la ré formation de plusieurs abus. » Louis XVI est toujours subjugué par son contrôleur, il lui écrit le lendemain : « Je n'ai pas dormi de la nuit, mais c'était de plaisir. »
Le public fut très ému. A la Cour on craignait cette substitution de pouvoir. Un jeune gentilhomme, le vicomte de Ségur, s'écria : « Le roi donne sa démission. » A la Ville on avait peu de confiance dans un ministre comme Galonné, et toute une partie de la population se réjouissait d'avance de l'échec de l'assemblée. On ne savait rien des projets qui allaient se débattre, mais les satiristes devinaient juste quand ils faisaient distribuer cette annonce de spectacle : « Vous êtes averti que M. le contrôleur général a levé une nouvelle troupe de comédiens qui commenceront à jouer devant la Cour, le lundi, 29 de ce mois; ils donneront pour grande pièce, les Fausses confidences, et pour petite, le Consentement forcé ; elles seront suivies d'un ballet-pantomime allé-
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gorique de la composition de M. de Caiomie, intitulé le Tunneau des Danaïdes. »
A une représentation théâtrale, à Versuilles, en présence de la reine, on jouait Theodot'c^ dont le principal personnage est un roi qui voyage. A un certain endroit, l'écuyer du prince dit à son maître qu'il n'a plus d'argent; l'un et l'autre embarrassés se demandent : Comment faire? — Aussitôt une voix crie du parterre : Asse?nùlez les Notables.
La première séance, fixée au 29 janvier, fut retardée par une maladie de Galonné et par la mort de Vergennes (13 février 1787) dont l'influence sur le roi aurait été bien précieuse en ce moment. L'Assemblée s'ouvrit enfin le 22 février, à l'hôtel des Menus. Sur le passage du monarque nul vivat, nulle acclamation.
Mais le contrôleur était plein d'espoir, il avait divisé l'Assemblée en sept bureaux dont les princes étaient présidents et les conseillers d'Etat, rapporteurs, et il n'y avait aucun de ces princes que Galonné « n'eût obligé de plusieurs millions ».
Les réformes proposées par le contrôleur étaient inspirées de celles de Turgot et de Necker, elles furent exposées en termes vagues, en une rhétorique pompeuse qui fit le plus pitoyable effet sur les notables et sur le public, auquel on livra le discours d'ouverture, impiimé à profusion.
Galonné avait dit que ses plans, connus et approuvés du roi, étaient « devenus jiersonnels à Sa Majesté ». Une altercation s'en était suivie et l'archevêque de Narbonne (Dillon) avait lancé cette apostrophe : « Nous prenez-vous pour dos moulons et des bêtes que de nous réunir dans la seule pensée d'avoir notre sanction à une besogne toute digérée? »
Les membres de l'Assemblée demandèrent tous à connaître le chiffre exact du déficit avant de voter l'impôt territorial que les privilégiés voyaient d'un mauvais œil. Ils exigèrent la communication des états de finances. Galonné refusa, disant qu'on devait opérer sur la forme de l'impôt et non sur le fond. Les noiabies tini-ent tête ; quelques-uns parlèrent d'une convocation des Etats généraux. Le conlrôl<Mir
L'AURORE DK LA RÉVOMITION 313
crut que l'audace le sauverait encore une fois, il fit distribuer dans Paris et remettre à tous les curés, pour être lu au prône, un appel au peuple où il représentait les notables comme animés de vues contraires aux desseins du monarque et au bonheur de ses sujets. Ce fut alors dans l'Assemblée une pluie d'accusations et de reproches contre ce ministre éhonté. On lui jeta à la face ses dilapidations et ses vols. La Fayette, le héros d'Amérique, demanda un examen « rigoureux » des dépenses du ministre, disant qu'on ne devait pas abandonner à la cupidité « le fruit des sueurs, des larmes et peut-être du sang des peuples ». Galonné est perdu. Il fait encore préparer trente-trois lettres de cachet pour frapper ses adversaires, obtient le renvoi du garde des Sceaux, Hue de Miromcsnil, le fait remplacer par Lamoignon, président à mortier, cherche à renverser le baron de Breteuii que protège la reine, mais c'est lui qui s'en va. Exiié en Lorraine, Galonné ne se trouve pas en sûreté, la populace de Metz l'ayant pendu en effigie ; on lui permet de se retirer en Flandre, d'où il gagne l'Angleterre (avril 1787).
Il fut question du retour de Necker, Louis XVI refusa d'entendre les partisans du banquier genevois ; une intrigue de cour amena au pouvoir un prélat. G'était Loménie de Brienne, archevêque de Toulouse, fort lié depuis sa jeunesse avec le lecteur de la reine, l'abbé de Vermond. Il avait fait ses preuves, on lui devait la construction du Canal de Brienne, il s'était attiré la bienveillance de Turgot, de Malesherbes — Joseph II l'avait vu lors de son voyage de 1777 et ne cessait de le prôner. Le moment semblait propice d'avoir recours aux lumières d'un homme jouissant de tant de crédit, — il venait de s'imposer à l'opinion comme adversaire victorieux, son rôle avait été brillant à l'Assemblée des Notables, n'avait-il pas provoqué la chute de Galonné? Marie-Antoinette fut éblouie, avec beaucoup d'autres, et obtint la nomination de ce soi-disant sauveur comme chef du Conseil des fitiances, avec, en sous-ordre, un jeune maître des requêtes, Laurent de Villedeuil, intendant de Rouen, en qualité de
contrôleur général. La reine fut secondée par le nouveau garde des Sceaux, Lamoignon, le comte de Montmorin, successeur de Vergennes, et le baron de Breteuil. A plusieurs reprises, Brienne avait essayé de satisfaire son ambition, on se rappelait qu'il avait brigué la succession de Christophe de Beaumont, en 1781, et que Louis XVI s'était écrié : a II faut du moins que l'archevêque de Paris croie en Dieu ! » On le savait sans scrupule sur les moyens de parvenir ; il avait favorisé les philosophes, mais par des chemins détournés, ne se compromettant point. Il se riait des miracles et des reliques, tout en envoyant au duc de Parme, cousin germain de Louis XVI et beau-frère de Marie- Antoinette, un « os du coude » de saint Thomas d'Aquin. Insinuant, adroit, spirituel, il savait se composer un visage et prenait volontiers l'air détaché d'un homme occupé de grands intérêts. Il ne blessait jamais personne, ménageait tous les amours-propres, lui en fallait-il plus pour obtenir dans l'estime publique une place supérieure à celle qu'il méritait? Louis XVI avait été leurré par la brillante désinvolture de Galonné, Marie- Antoinette est trompée à son tour par l'intelligence factice de Brienne.
L'archevêque -ministre consentit à communiquer aux Notables les états de finances, il accordait habilement ce qu'avait refusé Galonné et se rendait l'Assemblée favorable. On sut ainsi que le déficit s'élevait à 140 millions! Brienne proposa au Parlement un emprunt de 60 millions, s'engageant à faire 40 millions d'économie sur la Maison du roi, au lieu des 20 millions promis par son prédécesseur; Tédit fut enregistré (10 mai 1787). Les Notables pourtant ne voulurent point voter les impôts nécessaires (subvention territoriale et impôt du timbre), ils s'en remirent sur ce point à « la sagesse de Sa Majesté ». Ils se contentèrent de formuler des vœux : mesures préventives contre les désordres financiers ; publication annuelle d'un compte rendu, vérifié par des hommes capables et étraur/crs à ra'Jministration ; revision des lois civiles et criminelles. C'était tout un piogranune, comme une
L'AURORli DE LA RÉVOLUTION 315
préface aux revendications qui s'annoncent prochaines, La Favette parle de convoquer une Assemblée nationale pour
« Quoi ! Monsieur, s'écrie le comte d'Artois, vous demandez la convocation des ii^tats généraux !
— Oui, Monseigneur, et même mieux que cela. »
Les Notables furent licenciés le 25 mai. « Ainsi qu'on devait s'y attendre, dit Baillv, de la part d'hommes qui n'avaient que le droit de conseil et point d'autorité », ils laissaient à peu près les choses en l'état où ils les avaient trouvées. Mais la sève montait. Tout le pays s'était intéressé aux discussions de ces délégués. La Fayette mande à un de ses amis d'Amérique (Jay) : « Les Français ont pris l'habitude de penser aux affaires publiques ».
La lutte est engagée, et c'est le Parlement qui entre en lice ; il va porter un nouveau coup à l'acropole royale déjà bien tremblante, sous ces premières secousses.
Quelques édits administratifs, présentés par Brienne, passent sans opposition ; on institue définitivement les Assemblées provinciales créées, sous Necker, dans le Berry et dans la Haute-Guyenne. Ces assemblées étaient une heureuse et libérale décentralisation du pouvoir. Elles étaient composées de 48 membres, 12 du clergé, 12 de la noblesse propriétaire, 24 du tiers -état, dont 12 députés des villes, et 12 propriétaires des campagnes. Leurs attributions étaient la répartition et la levée des impôts, ainsi que la direction des travaux publics. Puis l'on supprime la corvée. Mais quand vient l'impôt du timbre, l'opposition parlementaire s'élève avec une violence inouïe contre les prodigalités de Galonné et de la Cour ; elle réclame des états de recette et de dépense, afin d'éclairer son vote. Brienne les refuse, après les avoir communiqués aux Notables ; le roi soutient son ministre ; pour toute réponse le Parlement rédige des remontrances, où il supplie Louis XVI de retirer l'édit du timbre et exprime le vœu « de voir la nation assemblée préalablement à tout impôt nouveau ». Ces remontrances sont aussi-
tôt imprimées; le pub'ic y lit le procès du gouvernement,
et voit que toute confiance lui est retirée; il donne raison au
Parlement qui recouvre son ancienne popularité. L'agitation
eaerne les provinces, et tous les Parlements se solidarisent
I • I • • avec Paris. Brienne a recours à un ht de justice, on tourne
en dérision cet « instrument de despotisme », la victoire
reste encore aux magistrats. A la date du 14 août 1787,
Mercy, dans une dépêche à Joseph lî, fait un saisissant
tableau de la situation. La tournure, dit-il, que prennent les
affaires intérieures met le roi, la reine et les ministres dans
le plus grand embarras. La résistance opiniâtre du Parlement
aux desseins de la Cour a échauffé les esprits ; peu à peu
toutes les classes de la société se mêlent à la lutte.
On ne saurait croire avec quelle audace on parle, même dans les endroits publics, de la famille royale, et surtout de la reine contre laquelle il y a un déchaînement d'injures épouvantables. Marie-Antoinette est de\en\ie Maciaine Déficit ; le lieutenant général l'avertit de ne point se montrer dans Paris. On soutient qu'il est nécessaire de réunir les llitats généraux, on dirait que le pays n'a plus de guide. La police est impuissante à sévir, les gens seraient-ils mis en prison par milliers, on n'aurait point raison du mal, l'émeute éclaterait. Le prestige du roi est profondément ébranlé. Si par malheur la Cour de Versailles était en ce moment entraînée dans une guerre — et les affaires de Hollande avec la Pi'usse et la Grande-Bretagne sont alors pleines de menaces pour nous — tous les moyens de salut qu'on pourrait tenter d'employer seraient inutiles et une banqueroute générale serait inévitable.
Le pays se substituait au Parlement, c'est lui qui faisait la guerre à la royauté.
Cependant la reine va chercher un peu de repos à Trianon ; sous les ombrages du parc, un de ses confidents, Besenval, lui donne des conseils et, à sa manière, révèle les dangers de cette heure si émouvante. Il prêche l'audace, il veut qui' le roi se montic; en maître, qu'il lut craigne pas les
coups d'autorité, sans qnoi, dit-il, il faut que Sa Majesté dé pose sa couronne pour ne la remettre peut-être jamais plus sur sa tête.
« Ah ! s'écrie la reine, que M. de Galonné a fait de mal à ce pays-ci avec les Notables ! » — C'était le cri des fervents l'Oj-alJstes, mais en restait-il beaucoup ?
Dans la nuit du 14 au 15 août, les ministres prennent la décision de renvoyer le Parlement à Troyes, vieille tactique d'un autre âge, remède impuissant qui augmente la popularité des magistrats; dans leur exil, ils sont soutenus par les encoiu'agements des différentes Cours de Paris, par l'Université elle-même. Ce sont partout des objurgations, des ordres presque qui, des provinces, vont droit à Versailles ; le roi est désemparé, Brienne en profite pour se faire nommer principal ministre, sous prétexte qu'il veut concentrer le pouvoir — il se flatte par vanité de pacifier les troubles. Lamoignon, qui veut jouer aux Maupeou, songe à supprimer tous les Parlements séditieux, qui ne jurent que par la convocation des États généraux — c'est le mot de passe d'un bout de la France à l'autre. On l'entend à Rennes, Rouen, Bordeaux, Dijon, Besançon, Grenoble, Toulouse, Pau. La convocation aura lieu, le Parlement ne se doute guère que ce sera sa mort, en même temps que celle de la monarchie.
Brienne cède et pardonne ; une déclaration du 20 septembre ramène les exilés à Pai'is. Quatre jours après le gouvernement fait crier une Déclaration qui révoque les édits du timbre et de la subvention territoriale. C'était une pure palinodie. Ce retour du Parlement, ces concessions ne calment guère l'effervescence. Les placards injurieux salissent les murs de Paris comme avant. On brûle Galonné en effigie, place Dauphine; on brûle une image de « la Polignac », on est bien près de faire subir cette honte à la reine, disent Bachaumont et Hardy, Marie- Antoinette pourtant devait trouver dans sa famille ses juges les plus sévères. Le 6 octobre 1787, Joseph II a le courage d'écrire à Mercy : « Je suis très curieux d'apprendre comment finira le désordre
qui règne dans l'intérieur de la France; je suis bien fâché du cUbuire qu'en a la Reine... je lui en parle dans la lettre ci-jointe et je touche en passant le chapitre de ses alentours dont l'avidité lui attire tous ces désagréments ; mais je prévois que cela sera sans effet, car lorsqu'on ne trouve pas en soi-même des ressources, la crainte de s'ennuyer prévaut sur toute autre considération. » Quel ton en un pareil moment ! Et que de sécheresse de cœur chez ce frère qui ne songeait qu'à lui-même et à ses intérêts autrichiens, en recommandant l'archevêque de Toulouse à la malheureuse reine de France !
Les ressources financières jusque-là avaient été illusoires; Brienne forme le projet de faire un emprunt de 420 millions, réalisable en cinq ans, et de promettre les Etats généraux pour 1792. Le 19 novembre, lecture de l'édit est donnée au Parlement en présence du roi ; après une séance de neuf heures, Louis XVI n'a pas obtenu le crédit qu'il attendait, il n'en fait pas moins prononcer l'enregistrement d'après la formule usitée dans les lits de justice. On accueille cet arrêt par de longs murmures. Le duc d'Orléans déclare que cet enregistrement est illégal, que l'assemblée n'est pas un lit de justice, mais une simple séance royale avec délibération libre. Deux conseillers, Freteau et l'abbé Sabattier, lancent aussi des paroles « indécentes ». On les conduit dans des citadelles, tandis que le duc d'Orléans est exilé en son château de Villers-Cotterets. Ce prince, jadis fort bien en cour, est devenu l'un des ennemis les plus acharnés du roi et de la reino — il en arrivera à voter la mort de Louis XVI ; il périra lui-même sur l'échafaud...
Freteau, Sabattier et Orléans furent réclamés par le Parlement qui demandait leur liberté. D'où conflit et refus de Louis XVI. L'emprunt ne pouvait se faire, les impôts n'étaient pas votés, la situation se compliquait de plus en plus. Brienne, sans idée directrice, sans initiative, sans aucun des talents dont on lui avait fait crédit, n'était qu'incertitude et faiblesse. Il eut l'idée d'appeler la reine aux comités, de lui
donner voix prépondéi-ante dans les décisions; Marie-Antoinette, ni par son éducation, ni par ses goûts, n'était à même de donner un conseil utile. L'archevêque lui faisait la leçon ; s'il augmentait ainsi son prestige, observe Bcsenval, « cette conduite ne pouvait manquer de donner un tort à cette princesse et de jeter un ridicule sur elle ».
Brienne ne négligeait pas ses propres intérêts ; — il crut un instant être obligé d'abandonner le ministère. Iruif il était malade et épuisé ; de son lit, il convoite l'archevêché de Sens vacant par la mort du cardinal de Luynes, et l'abbaye de Corbie ; il obtient l'un et l'autre ; on y joint, révèle Besenval, « une coupe de bois de neuf cent mille francs » qui lui permet de payer ses dettes. « On ne pensa pas, dit ce mémoraliste, qu'on donnait une ample pàlure à la haine, en prodiguant à celui qui retranchait à tous, et qui se faisait combler en parlant d'économie. » Il possédait pourtant déjà sept cent mille livres de revenu par ses seuls bénéfices ecclésiastiques, mais il était insatiable : à la richesse, il voulait encore ajouter l'honneur d'être revêtu de la pourpre cardinalice.
En attendant le frère cadet de l'archevêque, le comte de Brienne est nommé ministre de la Guerre à la place de Ségur; on le dit honnête, mais fort borné et très ignorant. Il est plein de bonne volonté, il s'agite et finit par se laisser entraîner sans trop savoir où il va. Il procède à quelques réformes, songe à une refonte générale de l'armée et de sa discipline, mais ces tentatives restent vaines, elles dégénèrent bien vite en questions personnelles, on n'aboutit à rien.
En avril (1788) la fièvre s'empare de tout le pays : on apprend que les gouverneurs de provinces rejoignent leurs postes par ordre, que l'armée doit les seconder ; le roi dit tout haut qu'il est « fatigué d'être en tutelle bourgeoise » et qu'il veut « s'en affranchir ». On parle d'un coup d'jCitat et de la dissolution des parlementaires. Le 3 mai, le Parlement proteste, en termes violents, contre la mesure projetée ; il déclare que « dans le cas où la force le réduirait
à l'impuissance », il maintiendrait les principes constitutionnels de la monarchie, et en remettrait « le dépôt sacré entre les mains du roi, des Etats généraux, et de chacun dos ordres réunis ou séparés qui formaient la nation ». On avait vu une comédie dans l'Assemblée des Notables, on commençait à craindre qu'elle n'eût été « le premier acte d'une tragédie ». Les promoteurs de cet arrêté du 3 mai étaient Espréménil et Goislard de Montsabert ; dans la nuit du 4, on tente de les arrêter, mais ils trouvent un refuge au Palais, où bientôt accourent des gardes suisses et françaises. Le capitaine ne connaissant pas ces deux conseillers, demande où ils sont. « Nous sommes tous MM. d'Espréménil et Goislard ! » répond l'assemblée entière. Il se retire et revient avec un nouvel ordre : les deux accusés se désignent euxmêmes et suivent l'officier. La séance de protestation avait duré trente heures, les magistrats se séparèrent en fulminant contre cette arrestation de deux de ses membres « arrachés violemment au sanctuaire des lois ».
Louis XVI persiste et, par les six édits du 8 mai, réduit le Parlement à rien, institue de nouvelles Cours de justice sous le nom de grands bailliages, crée la Cour plénière, seule autorisée, à l'avenir, à vérifier et à enregistrer les lois, se réserve le pouvoir de créer des emprunts par sa seule volonté. Le premier président s'éleva contre cette « autorité despotique » dont la royauté se prévalait, mais que la nation française n adopterait jamais.
Dans les provinces, ce sont les mêmes protestations, les mêmes refus de se soumettre aux nouveaux édits. Partout, l'agitation est à son comble. « Palais à vendre, ministres à pendre, couronne à donner », lit-on sur les murs du Parlement, transformé en caserne; on dédie des brochures « aux souverains qui sont bien aises de voir leur royaume tomber en république ». Dans les théâtres, tout est sujet à allusions. La Cour use des mômes moyens et lance libelles et pamphlets contre ses adversaires. On arrête les séditieux, toute la police est sur pied. On s'attend à une explosion. Brienne
dit alors cette parole célèbre : « J'ai tout prévu, même la guerre civile ! » Il tâche de lutter encore contre le clergé qui l'abandonnait et ne lui accordait que dix-huit cent mille livres sur huit millions qu'il attendait, contre l'armée qui lui désobéissait, contre les parlements et toutes les cours souveraines. Le 8 août, le roi convoquait les Etats généraux pour le l"mai 1789, c'était la condamnation de l'archevêque ; le prélat proclame la banqueroute, tout en espérant se donner Necker pour sauveur et collaborateur; mais l'honnête Genevois ne veut pas marcher de pair avec un ministre sans scrupule, qui vient de puiser dans les caisses de secours et dans les fonds destinés aux hôpitaux et qui, avec son collègue Lamoignon, va, comme dernière indélicatesse, prendre des avances sur le Trésor et n'y laisser que deux cent mille francs. Enfin, le 25 août, Brienne donne sa démission, ou plutôt, on l'exige de lui : « Je crois que ce parti était nécessaire, dit le même jour Marie- Antoinette à Mercy. Je viens d'écrire trois lignes à M. Necker pour le faire venir demain à dix heures chez moi ici. Il n'y a plus à hésiter; si demain il peut se mettre à la besogne, c'est le mieux... Je tremble, passez-7noi cette faiblesse, de ce que c'est moi qui le fais revenir. Mon sort est de porter malheur ; et si des machinations infernales le font encore manquer, ou qu'il fasse reculer l'autorité du roi, on m'en détestera davantage... » La reine, désormais, ne cessera de trembler...
La nouvelle du départ de Brienne, bientôt suivi de celui de Lamoignon, causa une joie immense aux Parisiens et à toute la France ; on voulut mettre le feu aux hôtels des deux ministres. La place Dauphine, raconte Besenval, ressemblait à un champ de bataille, tant on y jetait de pétards, les carrosses étaient arrêtés sur le Pont-Neuf, on obligeait les hommes à se mettre à genoux devant la statue de Henri IV, et on les faisait crier : « Vive Henri IV, au diable Brienne, au diable Lamoignon ! »
Necker revient donc au pouvoir et ramène aussitôt la confiance : il défait ce qu'avait fait Brienne, abroge les édits,
rend la liberté aux exilés, reconstitue le Parlement et révoque l'arrêt de la banqueroute, tout en engageant sa propre fortune en garantie des avances faites à l'Etat. Dans une déclaration du 23 septembre, le roi fixe à une époque plus rapprochée, au 1" janvier 1789, la réunion des Etats généraux. Necker croit bon cependant d'appeler une seconde fois les Notables pour trancher la question relative aux trois ordres, et les mois s'écoulent.
C'est le 5 mai 1789 que s'ouvre l'ère nouvelle, marquée par l'Assemblée de la représentation du pays. La Révolution est née, elle vit déjà intense au moment où, dans les rues de Versailles, apparaît le cortège des députés qui semblent former le convoi funèbre de la monarchie.
« Il en est de la personne des rois, dit Rivarol, comme des statues des dieux : les premiers coups portent sur le dieu même, les derniers ne tombent plus que sur un marbre défiguré. »