CHAPITRE Tï
La minoriléi de Louis XV. — La duchesse de Ventadour gouvernanfe du jeune prinr(> — Lettres de Madame Palatine et de Mme de Ventadour. — Visite du czar Pierre le Grand. — Le maréchal de Villeroy gouverneur du roi. — Son portrait (Saint-Simon, Spanheim, Rigaud). — Réception de Méhémel-Li'fendi, ambassadeur du Grand Turc. — Ce peuple est à vous! — Renvoi du gouverneur de Louis XV. — Fleury. — Louis XV et le nonce du Pape. — Responsabilités de l'évêque de Fréjus. — Le duc de Charost, nommé à la succession de Villeroy. — Retour du sacre. — Leçons sur l'art de gouverner.
La Régence va durer jusqu'au 22 février 1723, époque de la majorité officielle du roi ; à l'âge de treize ans, Louis XV deviendra maître absolu de la France, mais restera naturellement sous la direction de son premier ministre. Cette minorité ne fut pas en butte aux frondeurs, comme celle de Louis XIV. Dans les premières années tout un parti se forme qui semble accorder des libertés aux parlementaires, aux jansénistes, aux réformés, aux « tail labiés » : les bienfaits vont d'euxmêmes au pays. Les idées ambitieuses de Philippe V, roi d'Espagne, faisant valoir ses droits à la Régence en sa qualité de petH-fils de Louis XIV, les spéculations de l'Écossais Law troublent un instant la tranquillité, mais il n'y a pas d'autre effervescence durant cette période. La Régence, toutefois, ne tient pas ses promesses, elle se termine par un retour à la politique du règne précédent; le neveu du grand roi, par amour du laisser-faire, et aussi par cette nécessité
impérieuse qu'ont les hommes d'Etat de se plier aux intérêts particuliers, ne vient [)as à bout de sa tâche : la « septième fée » lui porto malheur.
Mais, avant de retracer ces événements, nous avons le loisir de faire connaissance avec quelques-uns des personnages qui. à côté du Régent, furent chargés de veiller sur l'éducation du jeune monarque. Comment s'acquittèrent-ils de leur tâche, quelle fut leur influence, et jusqu'à quel point furent-ils responsables des résultats obtenus? ce sont là autant de questions qui nous permettront de faire mieux comprendre les sévérités de l'histoire à l'égard de Louis XV, de qui le caractère se dessina dès la jeunesse.
Le roi fut, suivant la coutume, confié tout d'abord aux femmes. Il eut pour gouvernante la duchesse de Ventadour (Charlotte de la Motte-Houdancourt), ancienne dame d'honneur de Madame Palatine. C'était une personne d'âge. On avait quelque peu parlé d'elle, au temps où, parfaitement jolie, elle avait joué un rôle brillant mais passager. En 1715, elle est devenue très pieuse et garde les traditions de la Cour du grand roi et de Mme de Maintenon, avec ses rigueurs et ses austérités.
Elle s'acquitte de sa tâche aussi bien qu'elle peut et croit agir avec sagesse en flattant son pupille, et en lui répétant qu'il est un être à part, à qui rien ne peut être comparé. L'enfant, en retour, n'aime au monde que sa gouvernante, il reporte sur la duchesse de Ventadour, qu'il appelle sa « chère maman », tout ce qu'il a d'affection dans le cœur. Il est de santé délicate et chétive ; on ne peut le contrarier, on lui laisse faire tout ce qu'il veut, aussi est-il très mal élevé et se montre-t-il bientôt ce qu'il doit être toute sa vie : mutin, opiniâtre, orgueilleux, prenant les gens en aversion sans motif sérieux et ne sortant de son mutisme habituel que pour dire des choses piquantes. Un jour, l'évêque de Metz, Mgr do Coisiin» était venu lui présenter ses hommages.
« Ah ! mon Dieu, qu'il est laid ! » s'écria Louis XV.
Le prélat tourna aussitôt les talons en disant :
« Voilà un petit garçon bien mal appris. »
Parfois, il fait preuve de simple espièglerie; ayant demandé à M. de La Vrillière qui il était, le courtisan lui répondit : «Votre secrétaire d'Etat ». Le roi le prie aussitôt d'entrer dans son cabinet et lui donne, en guise de travail, des noisettes à éplucher.
On lui passe ses fantaisies; chacun lui voue un vrai culte, — quelque jeune qu'il soit, dit Madame Palatine qui va jusqu'à le traiter de méchant enfant. « Je ne suis pas dans ses bonnes grâces , ajoute-t-elle, mais cela ne m'inquiète guère, car, lorsqu'il sera en âge de régner, je ne serai plus de ce monde et je ne dépendrai pas de ses caprices ». Une lettre de Mme de Ventadour à Mme de Main tenon prouve que la gouvernante, du moins, avait prévu quel serait le caractère de cet être triste et sombre dès son jeune âge et portant comme le fardeau des malheurs qui avaient accablé sa famille, « C'est un enfant, écrit-elle, qu'il faut ménager, car naturellement il n'est pas gai, et les grands plaisirs lui seront nuisibles parce qu'ils l'appliqueront trop. On voudrait exiger de lui qu'il se présentât toujours avec la même égalité d'humeur ; vous savez, Madame, combien cette contrainte est malaisée à tout âge. Vous vous moquerez de moi, si je vous dis qu'il a des vapeurs; rien n'est pourtant plus vrai, et il en a eu au berceau. De là ces airs tristes et ces besoins d'être réveillé. On en fait tout ce que l'on veut pourvu qu'on lui parle sans humeur. »
Il est difficile de prendre la défense de Louis XV, mais, avant de l'accabler, ne faut-il pas déplorer cette éducation livrée à des flatteurs, ne faut-il pas se rappeler aussi que ce roi fut toujours entouré d'étrangers et qu'il perdit ses parents, comme il le disait lui-même, avant qu'il eût connaissance ? Il y a là, au point de vue psychologique, une circonstance atténuante. Shakespeare, en grand observateur, a compris ce trait particulier de la déformation des caractères; quand il nous présente des personnages dénaturés, ce sont toujours des orphelins : Regan et Goneril, les odieuses
filles du roi Lear, n'ont point connu le sourire d'une mère.
Mme de Ventadour reste en fonctions jusqu'en 1717, date où Louis XV, âgé de sept ans, passe aux hommes. Cette cérémonie se fit en grande pompe, suivant la coutume. Le Régent et toute la Cour se rendent au palais des Tuileries en brillants équipages; devant tous on déshabille le roi, afin que tous soient témoins du bon état de sa santé; puis on lui met des vêtements neufs, on le confie à ses gouverneurs et précepteurs, et on lui présente les officiers qui doivent le servir, jusqu'à un suisse « âgé de six ans et demi, fils du suisse de M. le maréchal de Villeroy, vêtu de neuf, à la manière des Cent-Suisses, tenant à la main une hallebarde dont la lame était d'argent et le manche de bois d'ébène ».
Vers cette époque, se place la visite que fit au roi le czar Pierre le Grand, visite politique dont les résultats furent négatifs ; le Régent décline les avances de l'empereur de Russie, il ne veut pas se lier avec un ennemi de l'Angleterre; il décline aussi les propositions de mariage qu'on lui fait pour le jeune roi ; — Pierre a une fille, Elisabeth Petrovna, du même âge que Louis XV, il rêve un instant de l'asseoir sur le trône de France.
Mais cet événement excita la curiosité bien connue des Parisiens pendant un mois et demi : le czar fut très populaire. On se plaisait à voir passer dans les rues cet homme d'aspect un peu barbare, au regard inquiet, de qui les goûts simples et le costume foncé contrastaient avec le faste de la Cour. Il s'intéressait au peuple, aux ouvriers, aux établissements philanthropiques; il dédaignait ce qui n'était qu'agréable. Le luxe français le surprit beaucoup; il dit même que ce luxe perdrait bientôt le pavs. Pierre reçut la visite du roi, il l'embrassa à plusieurs reprises; le prenant sous les deux bras et le haussant à son niveau, il lui fit mille caresses et parut charmé de sa grâce et de sa jolie ligure.
Mais revenons à l'éducation de Louis XV, et voyons quel était le gouverneur, uonuné [)ar Louis XIV lui même, ce
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maréclial de Villcroy qui, disait le testament, « par sa bonne conduite, sa probité et ses talents, nous a paru mériter d'être honoré de cette marque de notre estime et de notre confiance ».
Villerov pourtant n'était pas capable de donner à Louis XV une direction sérieuse : souvent malheureux sur les champs de bataille, il n'était guère qu'un courtisan gàié par les faveurs; il devait tout à cette circonstance fortuite d'avoir été élevé avec Louis XIV. Dans cette dernière charge de gouverneur, il se montre servile et n'attachant d importance qu'aux futilités. Il a soixante-treize ans, mais il a gardé le bel air de la vieille Cour : grand, bien fait, avec un visage agréable, il reste magnifique en tout, fat et glorieux plus qu'aucun autre. « C'était un homme, dit Saint-Simon, fait exprès pour présider à un bal, pour être juge d'un carrousel, et, s'il avait eu de la voix, pour chanter à l'Opéra les rôles de rois et de héros; fort propre encore à donner les modes et à rien du tout au delà. » Ce jugement peut sembler sévère, mais il est confirmé par Spanheim, cet ambassadeur avisé qui a écrit de si curieuses Relations sur la Cour de Louis XIV; il dit, en effet, du maréchal : « Ses vues sont très courtes et son discernement assez grossier, et, si l'on doit juger de sa capacité par l'événement, il n'y a point d'officier qui ne se trouve plus propre à briller dans une fête qu'à la campagne [en guerre]... La magnificence est sa folie, mais elle est de mauvais goût chez lui : il y a toujours du Mascarille dans sa personne. » Enfin le portrait de Ménippe, dans La Bruyère, n'est-il pas le portrait même du maréchal : « Ménippe est l'oiseau paré de divers plumages qui ne sont pas à lui... c'est un homme qui est de mise un quart d'heure de suite, qui le moment d'après baisse, dégénère, perd le peu de lustre qu'un peu de mémoire lui donnait et montre la corde. » On n'aimait pas le maréchal, son a commerce » était le plus insupportable ; on ne pouvait souffrir cet homme qui recherchait les applaudissements et de qui la conversation n'était qu'un reflet de l'usage du monde et des formules banales du parler
élégant. Rigaud, en dépit de la pompe d'un portrait officiel, a fort bien rendu cet air satisfait de soi-même qui fut le caractère saillant de la physionomie de Villeroy (musée de Caen).
Louis XIV avait, très jeune, dansé des ballets en public avec des filles de l'Opéra; Villeroy, « adorateur du feu roi jusque dans les bagatelles », voulut que Louis XV suivît son "exemple; mais il ne réussit qu'à éloigner de ces exhibitions l'enfant, qui les prit en dégoût pour toute sa vie.
En une autre circonstance, Villeroy fit preuve des préoccupations futiles qui semblent avoir été sa seule ligne de conduite; c'est quand, en mars 1721, Méiiémet-Etîendi, ambassadeur de la Sublime Porte, est présenté à Louis XV. Mais il faut bien dire que la scène, décrite par l'envoyé du Sultan lui-même, est délicieuse :
« Aussitôt que le prince m'aperçut, raconte Méhémet- Effendi, il se tourna de notre côté et je l'abordai. Divers discours d'amitié furent le sujet de notre entretien. 11 était charmé d'examiner nos habits, nos poignards les uns après les autres. Le maréchal (Villeroy) me demanda :
« Que dites-vous de la beauté de notre roi "?
— Que Dieu soit loué, répondis-je, et qu'il le préserve de maléfice.
— Il n'a que onze ans et quatre mois, sa taille n'est-elle pas proportionnée? Remarquez surtout que ce sont ses propres cheveux ».
En disant cela, il fit tourner le roi, et je considérai ses cheveux d'hyacinthe en le caressant; ils étaient comme des fils d'or égalisés et lui venant jusqu'à la ceinture.
« Sa démarche, reprit le gouverneur, est aussi fort belle. » Il (lit en même temps au roi : « Faites quelques pas. »
Louis XV, avec la démarche majestueuse de la perdrix, alla jusqu'au milieu de la salle, puis il revint.
« Marchez avec plus de vitesse, ajouta le maréchal, afin de faire voir votre léirèreté à courir.
Aussitôt le roi se met à courir avec précipitation. Le
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gouverneur me demande alors si je le trouvais aimable.
« Que le Dieu tout-puissant qui a créé une si belle créature la bénisse ! répondis-je. »
C'est le maréchal qui, à chaque Saint-Louis, aurait dit à son élève devant la multitude se pressant autour des Tuileries : « Voyez, mon Maître, voyez tout ce peuple, cette afiluence, tout cela est à vous. » Il paraissait ignorer que le duc de Bourgogne, père de ce roi auquel il donnait des idées aussi fausses, avait reçu des leçons bien différentes. On avait appris au petit-fils de Louis XIV que les peuples ne sont pas aux rois, mais les rois aux peuples, afin de les rendre heureux par l'équité, la sagesse, la douceur de leur gouvernement. Villeroy n'avait pas lu le' Tciémaque, et par courtisanerie, ignorait Fénelon. Il ne se rappelait pas ces paroles de Massillon, prononcées, il y avait quelques mois à peine, devant toute la Cour, et adressées à Louis XV lui-même : « Puissiez-vous, Sire, n'effacer jamais de votre souvenir les maximes de sagesse que ce grand prince (Louis XIV) vous laissa dans ses derniers moments, comme un héritage plus précieux que la couronne. Il vous exhorta à soulager vos peuples : Soyez-en le père, et vous en serez doubkineni le maître. »
Le Régent était excédé de ce vieillard qui comprenait si mal ses devoirs, et, de môme qu'il avait, en août 1718, annulé les droits du duc de Maine à la couronne et à la surintendance de l'éducation royale, il résolut d'annuler l'influence de Villeroy. Le duc d'Orléans avait encore d'autres griefs contre le maréchal. Villeroy n'avait-il pas jadis propagé les bruits calomnieux qui faisaient passer le neveu de Louis XIV pour avoir empoisonné le duc et la duchesse de Bourgogne? Et, sous la Régence, n'affectait-il pas encore de prendre des précautions « pleines de vues les plus intéressées et les plus noires, qui indignaient les honnêtes gens, qui faisaient rire les autres, mais qui frappaient le peuple et les sots, et qui avaient ce double effet de renouveler sans cesse les dits horribles qu'on enii-etenait soigneusement contre M. le duc
d'Orléans, et que c'était aux soins et à la vigilance d'un gouverneur si fidèle et si attaché qu'on était redevable de la conservation du roi et dont dépendait sa vie » ? (Saint- Simon.)
Quand, en juillet 1721, Louis XV est malade et garde le lit pendant cinq jours, les mauvaises langues crient encore à l'empoisonnement, et le maréchal ne se fait pas faute de laisser soupçonner le duc d'Orléans ; plus que jamais il se pose en protecteur et en ange tutélaire de la France. Tendre un piège à Villeroy est chose facile : le maréchal est extrêmement jaloux de ses prérogatives et n'entend pas que quiconque parle à Louis XV en particulier, sans que lui, le gouverneur, soit présent.
Le dimanche 9 août 1722 — c'était à Versailles — le Régent, après avoir soumis au roi quelques affaires, et cela devant le gouverneur, supplia Louis XV de vouloir bien passer dans son arrière-cabinet, où il avait un mot à lui dire en tête à tète. Villeroy s'y oppose, le duc tient bon : le roi, disait-il, entre dans un âge si voisin de celui où il gouvernera par lui-même qu'il est temps que le dépositaire de toute son autorité lui rende compte des choses qui ne peuvent être expliquées qu'à lui seul. Le maréchal s'échauffe, réplique qu'il ne souffrira pas que Son Altesse Royale parle au roi en particulier. Sur ce, le Régent regarde fixement son interlocuteur, fait à Louis XV une profonde révérence et s'en va, ne voulant point, par respect pour la jeunesse du monarque, répondre à Villeroy comme il le mérite. Le lendemain, quand le maréchal vient trouver le duc d'Orléans dans l'intention de s'expliquer avec lui, le marquis de la Fare, capitaine des gardes du Régent, l'arrête et lui demande son épée; Le Blanc, le ministre de la guerre, lui remet l'ordre du roi ; et, dans le môme instant, le comte d'Artagnan, capitaine des mousquetaires gris, s'api)roche de Villeroy. On le jette dans une chaise à porteurs, on l'y enferme et on le passe par une des fenêtres qui donnent sur le jardin; puis |)ar l'escalier de l'Orangerie, on arrive à un carrosse
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attelé de six chevaux. Le capitaine monte à côté de Villeroy, un officier se place sur le devant, un des gentilshommes ordinaires à côté de l'officier, et vingt mousquetaires entourent la voiture qui part à fond de train pour le castel de Villeroy, en Brie, à huit lieues de Versailles, où Texilé arrive en moins de trois heures.
Le public fit mille discours sur cette arrestation; on insinua que le roi ne vivrait pas longtemps, qu'il serait empoisonné, que le Régent deviendrait sénéchal du royaume. Les plaintes de Villeroy furent si vives qu'un manifeste officiel parut, tendant à donner satisfaction au public Le maréchal, lit-on dans ce document, « voulait s'élever un trône particulier pour s'opposer à la Régence, comme si l'autorité rovale pouvait être divisée. Sans toutes ces indiscrétions, qui n'attaquent point la probité du maréchal, nous aurions encore la satisfaction de le voir auprès du roi, mais les bonnes intentions ne suffisant pas dans les places importantes, il faut encore mesurer ses démarches ».
Louis XV fut très chagriné, il avait quelque affection pour ce« grand-papa » qui satisfaisait toutes ses fantaisies. Il pleura à chaudes larmes d'autant plus que son précepteur, Fleury, évoque de Fréjus, avait le môme jour disparu de la Cour — • il s'était retiré volontairement à Bâville, chez les Lamoignon, en apprenant l'exil du maréchal dont il se considérait comme l'obligé. On le fît revenir en toute hâte; le duc d'Orléans le reçut avec bonté, lui assura que c'était pour le ménager qu'on ne lui avait pas confié le secret de l'arrestation de Villeroy; il lui expliqua le pourquoi de cet exil, « avec d'autant plus de liberté que Fleury haïssait le maréchal, ses hauteurs, ses jalousies, ses caprices, et dans son âme était ravi de son éloignement et de posséder le roi tout à son aise ». Tel est le récit de Saint-Simon, qui paraît édulcoré si celui de Bernis est vrai. D'après ce dernier, le Régent aurait dit à Fleury avec sa franchise assez inélégante : « Vous avez perdu votre ami, mais maintenant vous êtes maître du tripot ! » Philippe d'Orléans prévoyait-il la haute fortune
qui attendait l'évêque? Quoi qu'il en fût, Fleury se rendit à ces raisons, cl, s'il eut à supporter les reproches violents du maréchal, il partagea la haine de l'exilé avec le duc de Charost, successeur désigné de Villeroy, avec le Régent, et enfin avec l'abbé Dubois, dont l'influence n'était point étrangère en cette occasion, ce ministre voyant dans le maréchal un ennemi de sa politique anglaise.
Fleury s'acquittait de ses fonctions avec conscience ; homme d'esprit, il n'oubliait rien de ses devoirs, nous dit Viilars. Bernis parle bien des papillotes que le roi mettait dans les cheveux gris de son précepteur, et Argenson aflu^me que Quinte-Curce resta ouvert pendant six mois à la même page et que, au lieu de travailler, Fleury divertissait l'enfant par des tours de cartes. Mais on possède (à la Bibliothèque Nationale) des cahiers entiers des devoirs de Louis XV, corrigés de la main de Fleury ; ce sont des témoignages certains. Le roi prenait tous les jours des leçons d'écriture, de latin et d'histoire de France, et, trois fois la semaine, il s'appliquait à la géographie, pour laquelle il montrait un goût prononcé, à l'astronomie, au dessin, aux mathémathiques, à la botanique; il devait môme plus tard se souvenir de ces dernières leçons et faire aménager à Trianon un jardin où l'horticulteur Claude Richard lui apprendra à greffer; le jardinier s'était mis en rapport avec Linné et envoyait, de la part de Sa Majesté Très Chrétienne, des graines de fraisier « au très célèbre et très noble M. de Linné, chevalier de l'Étoile-PoIaire, premier médecin du roi, professeur de médecine et de botanique à Upsal, membre associé de l'Académie de Paris ».
Louis XV faisait, nous dit Buvat, de grands progrès dans toutes ces études, secondé pai* d'habiles spécialistes comme Guillaume Delisle, le meilleur géographe de son époque, ou, comme Chevalier, éminent mathématicien. On a même conservé le nom du maître d'écriture du monarque, et il lui publié en son honneur une petite e.s(anq)c : on le voit auprès de son élève que surveillent Fleury et Mme de Ven-
tadour ; au-dessous de la gravure se lit ce méchant quatrain :
En trois heures de temps le Roy syait bien écrire; Par un secret nouveau, que tout le monde aiimire, A lui seul Dom Duciiène, enfant de Besançon, Sceut faire ce prodige en moins de six leçons.
L'art militaire n'est pas négligé ; cet enseignement est confié à Puységur, lieutenant général, et à l'ingénieur Hermann.
Toutefois Louis XV se fait surtout remarquer par une excellente mémoire et par une assez grande vivacité d'esprit. Il demande un jour au nonce du pape, BentivogJio :
« Monsieur le nonce, combien y a-t-il eu de papes jusqu'à présent? « Le prélat hésitait, v Vous ne savez pas le nombre de papes ? Moi je sais combien il y a eu de monarques en France jusqu'à moi. » Là dessus, il nomme ses prédécesseurs l'un après l'autre, d'après l'ordre chronologique.
Fleury enseigne aussi à Louis XV la doctrine religieuse, mais il ne pousse pas l'abnégation jusqu'à recommander à son élève un ouvrage qui aurait pu lui apprendre à gouverner avec sagesse; pas plus que Villeroy, Fleury n'appréciait les principes de Fénolon. « J'eus l'imprudence, écrit Voltaire, de demander un jour au cardinal de Fleury s'il faisait lire au roi le Téléniaque. Il me répondit qu'il lui faisait lire de meilleures choses, et il ne me le pardonna jamais. )j
Fleury parvint surtout à développer chez son pupille des goûts d'ordre et d'économie ; Fleury, on le sait, sera célèbre par son avarice, alors que, premier ministre, il mènera les finances de l'État comme s'il s'agissait du maigre budget d'une maison bourgeoise, se faisant une loi, il faut lo dire, de ne rien détourner à son profit que pour entretenir un train modeste et une table frugale. Fleury est un exemple curieux de l'élévation de la roture, plus commune qu'on ne le croit, sous l'ancien régime. Fils d'un receveur de décimes à
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Lodève, il s'était poussé dans le monde grâce à sa belle prestance, à son habileté, à son ambition; il avait été nommé évêque de Fréjus en 1G98. Quant au poste de confiance qu'il occupait maintenant, il le devait au grand roi qui avait désigné Fleury en un codicille de son testament. C'étaient les débuts d'une carrière brillante fondée sur l'affection que le précepteur sut inspirer à son royal élève. Mais suivant les très justes paroles d'un historien, Fleurj n'avait pas cherché à faire de Louis XV un roi, il avait cherché à s'assurer la place de premier ministre ; en cela, à dire vrai, il réussit mieux et il reste en partie responsable, autant que Villeroy, des misères que le nouveau règne préparait à la France.
Le duc de Charost, successeur du maréchal, est connu surtout par la lettre que lui adressa l'exilé en apprenant sa nomination. « Je ne peux me réjouir, disait Villeroy, de ce qu'on vous a donné la place de gouverneur, parce que je tenais cette charge de la main du feu roi, à qui j'avais promis de ne jamais abandonner Sa Majesté. Me voyant hors d'état de tenir une si noble parole donnée à un grand roi mourant, je ne peux prendre part à l'élévation qui me prive de cette gloire et me fait manquer à ma parole. » Cette lettre sent le grand seigneur glorieux que nous connaissons, mais nous montre que Villeroy savait du moins se plaindre avec tact et dignité.
Son successeur se recommandait par les relations qu'il avait eues jadis avec l'entourage du duc de Bourgogne, les Beauvilliers, les Chevreuse, les Fénelon, et, en 1712, il avait déjà été désigné pour remplir ces fonctions: ainsi fut justifié le choix du Régent. Mais le duc de Charost, pas plus que le maréchal, n'entendait les affaires et n'avait grande instruction. Notons toutefois que Louis XV a déjà douze ans, le mal est fait. Ce prince portera toute sa vie l'empreinte des futiles enseignements de son premier gouverneur. Peu à peu les leçons sont abandonnées et l'équitation, prélude des exploits cynégétiques chers aux Bourbons, lient lieu de tout
dans l'éducation du jeune monarque. Le duc de Charost eut simplement à figurer dans deux cérémonies, l'une tout intime : la première communion (15 septembre 1722), l'autre entourée de la pompe royale : le sacre à Reims (25 octobre 1722). Après cette solennité, on s'aperçoit que Louis XV parle beaucoup; il dit souvent : Je veux. « Il se moque de M. de Charost, raconte ^L^thieu Marais, et de M. de Fréjus ; il a un jour ordonné à tout le monde de sortir ; M. de Fréjus étant resté, il lui dit que l'ordre était pour lui comme pour les autres. Il monte à cheval assez souvent, il tire bien et aime beaucoup le jeu, il joue dès le matin avant la messe. » Les seules leçons qui subsistent sont des leçons d'administration et de politique, présidées par le Régent lui-mèm« Les cours que l'on commentait devant le roi, avaient été rédigés par d'habiles spécialistes : Le Dran, chet" du dépôt des affaires étrangères, Briquet, premier commis delà guerre, F'agon et Ormesson, intendants des finances. On mettait Louis XV à même de gouverner, il lui restait à tirer parti de ces enseignements un peu secs et à comprendre son rôle, mais cela dépendait plus de son cœur que de son esprit. Avant de montrer comment le nouveau monarque s'acquitta de sa tâche, il faut voir dans quelle situation la France lui fut laissée, et par le Régent et par le duc de Bourbon.
Sources principales. — En grande partie celles du chapitre précédent.
La Bruyère : Caractères. — Mémoires du marquis d'Argenson, de Bernis, du duc de Richelieu. — Duclos : Mémoires secrets de la Réyence. — Massillon : Petit Carême.
Albert Vandal : Louis XV et Elisabeth de Russie, 1 vol. in-8», Paris, 1882.
Druon : Histoire de l'éducation des Princes dans la maison des Bourbons de France, 2 vol. in-S", i'aris, 1897. — Comte de Fleury : Louis XV intime, 1 vol. in-lS», Paris, 1899. — Casimir Stryienski ; Le gendre de Louis XV, 1 vol. in-S% Paris, 1904.
lîAPITRE 111
Lv.-i Conseils. — Un prince débonnaire. — La dette publique. — Le maréchal de NoailU^s. — La Chambre de justice. — Lenormandau pilori. — Beiilielot de Pléneuf. — Jean Law. — Sa jeunesse. — Son système financier. — Création de la Banque. — Law nommé contrôleur général. — Les mètres, les filles, les petites- filles. — La rue Quincampoix. — Les parvenus. — Le comte de Horn. — Fureur populaire contre Law. — Exil du Parlement. — Fuite de Law.— Son dénuement. — Résultats de la banqueroute. — Les Philipplques de Lagrange-Chancel. — La peste de Marseille.
Le Régent transforme l'administration des affaires gouvernementales, il s'inspire des idées du duc de Bourgogne et de Fénelon et inaugure les groupes de conseillers qui remplacent les secrétaires d'Etat. En dehors du Conseil de Régence qu'il préside avec, pour assesseurs, les princes du sang et quelques ducs et pairs, il crée sept Conseils : guerre, finances, mai^me, affaires étrangères, affaires du dedans du royaume, conscience ou affaires ecclésiastiques, commerce. Cette administration nouvelle permet au duc d'Orléans d'octroyer de nombreuses places et de faire des heureux, et semble offrir certains avantages : les décisions, au lieu d'être prises par un seul, sont discutées par plusieurs, et souvent par des hommes qui, pour être au second plan, n'en sont pas moins des lumières fort utiles aux conseillers en titre. L'abbé de Saint-Pierre, l'ami de la Paix perpétuelle, a montré
dans son Discours sîir la Polysynodie tout ce qu'on pouvait attendre de cette organisation; mais elle ne put subsister. On s'aperçoit bien vite que Louis XIV avait eu raison d'éloigner du gouvernement les grands seigneurs, lesquels, rentrés en grâce au début de la Régence, furent incapables d'oublier leurs intérêts, leurs privilèges et leurs futiles prétentions, incapables de prendre au sérieux leurs devoirs d'hommes d'Etat. Les Conseils furent supprimés en septembre 1718; l'embarras, la lenteur, l'indécision des affaires justifièrent cette mesure, malgré l'enthousiasme avec lo!|uel cette innovation avait été reçue. Le chancelier d'Agucsseau, dans sa mercuriale de la Saint-Martin 1715, disait, en faisant l'apologie du duc d'Orléans : « Que les génies médiocres redoutent les conseils, les grandes âmes sont celles qui les désirent le plus : sûres d'elles-mêmes, elles ne craignent point de paraître gouvernées par ceux qu'elles gouvernent en effet, et, dédaignant le faux honneur de dominer par l'élévation de leurs dignités, elles régnent plus glorieusement par la supériorité de leur esprit. » Toutefois on retourne avec soulagement à l'ancien système, les secrétaires d'Etat sont rétablis après cet essai infructueux qui fait en somme honneur aux sentiments libéraux de Philippe d'Orléans.
Le pouvoir monarchique reprend toute vigueur, mais un vent de fronde souffle dans le monde intellectuel; le Régent lui-même autorise la publication du Télrniaqite; les Mémoires du cardinal de Retz sont publiés (1717), à l'heure où des philosophes comme Fontenelle, dos humoristes comme Montesquieu, des ambitieux comme Voltaire, ont des audaces inconnues, et se font les porte-paroles des libertés morales, religieuses, littéraires, politiques. Ils pensent tout haut, ils com{)tent sur un prince débonnaire qui, an fond, est d(; leur avis et ne garde qu'un respect extérieur des principes; si le duc d'Orléans va à la messe, en guise de livre d'heures, il emporte un volume de Rabelais; s'il exile le Parlement, il rend cel oxil très doux, fournissant l'argent nécessaire à la vie et même aux plaisirs des magistrats réfugiés à Pontoise;
cette ville devient un lieu de délices où l'on fait bonne chère en compagnie des gens de qualité venus journellement de Paris: la route de Pontoise est aussi fréquentée que celle de Versailles, et, comme le fait spirituellement remarquer Duclos, il n'eût peut-être pas été impossible d'y amener le Régent lui-même.
Le duc d'Orléans, on l'a vu, avait une sérieuse obligation au Parlement; aussi accorda-t-il à cette assemblée une certaine autorité jusqu'au jour où il s'aperçut que le pouvoir roval serait compromis par ce rôle de « père du peuple » dont les parlementaires eussent voulu se glorifier. C'est là une des raisons qui engagèrent le pi-ince à sévir, et l'opposition que fit l'assemblée aux nouveautés financières fut une autre de ces raisons.
L'héritage le plus lourd laissé par Louis XIV était la dette publique, — elle s'élevait à90 millions de rente, représentant à peu près l'arriéré de quatre années. On avait mis à la tête du Conseil des finances le maréchal de Villeroy qui là, comme en sa charge de gouverneur, n'était que représentatif; à côté de Villeroy venait le maréchal de Noailles (Adrien- Maurice). Saint-Simon a tracé son portrait d'une plume trempée dans le fiel ; il ne pardonnait pas à Noailles d'avoir épousé Françoise d'Aubigné, niècede Mme de Maintenon ; il avait de plus trouvé en lui un adversaire politique.
Il est certain que Noailles n'était pas un grand caractère, mais le représenter comme un démon, une « copie » du « serpent qui tenta Eve », c'est aller trop loin. Le maréchal avait eu la confiance de Louis XIV ; il avait reçu en dépôt les plus précieux papiers du monarque, entre autres les Réflexions sur le métier de Roi, et il continua, vrai Nestor de la royauté, à servir de conseiller à Louis XV, jusqu'au jour où le renversement des alliances (1756) détruisit les traditions françaises et ne permit plus à un vieux serviteur de suivre la nouvelle orientation des affaires.
Sous la Régence, Noailles se signala par son opposition à la banqueroute proposée par Saint-Simon et qui consistait
à déclarer Louis XV affranchi des dettes de son bisaïeul, a La France ne se serait jamais relevée de ce coup », dit Noailles dans un mémoire adressé au duc d'Orléans ; « outre l'injustice extrême d'un tel parti et le préjudice énorme qu'il aurait causé, par rapport au commerce et à la confiance, tant des étrangers que des propres sujets du royaume, on peut dire avec vérité qu'on n'en aurait retiré pour tout fruit que la honte et le reproche éternel, » Le maréchal triompha, mais il fut moins heureux lorsqu'il eut recours aune Chambre de justice, suivant en cela l'exemple des Sully et des Richelieu, afin d'obliger les financiers, les traitants stigmatisés par Lesage dans Turcaret (1709), à restituer les gains et profits illicites extorqués aux deniers publics ou aux taillables. On faisait remonter les recherches jusqu'en 1G89, vingt-sept années en arrière, et l'édit était si vague que personne ne pouvait répondre de son innocuité. Ceux qui avaient d'abord applaudi aux rigueurs ne tardèrent pas à ti'embler pour euxmêmes.
Cette Chambre, installée aux Grands-Augustins, fonctionna plus de douze mois, elle fit beaucorp de mal et peu de bien, remarque Saint-Simon; « le mal fut les friponneries insignes, les recelés, les fuites, et le total discrédit des gens d'affaires à quoi elle donna lieu ; le peu ou point de bien par la prodigalité des remises qui fui'cnt faites sur les taxes et les perninicieux moyens pour les obtenir... » On se lassa de ces poursuites qui faisaient languir le commerce et donnaient lieu à des scènes comme celle-ci dont Buvat enregistre les détails : un sieur Lenormand est condamné à verser 20 000 livres de dédommagements à la communauté des arts et métiers, pour ses vexations, ainsi que 100 000 livres au roi. On lui fait faire amende honorable à la porte de l'église de Notre- Dame, aux Augustins et à la Halle ; enfin on le condamne aux galères perpétuelles, non sans l'exposer au pilori, où nu-pieds, tête nue et en chemise, tenant une torche allumée à la main, il subit les avanies du peuple. Un écriteau portant en gros caractères Voleur du Peuple, attaché sur In
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poitrine du malheureux, excite les huées de la multitude.
Les financiers étaient traqués : les uns se rendaient à l'appel ; d'autres, comme Berthelot de Pléneuf, le père de la marquise de Prie, mettaient la frontière entre eux et les limiers, mais tous se voyaient dépouillés de leurs biens, souvent à juste titre. Berthelot de Pléneuf surtout en avait gros sur la conscience ; il avait été fournisseur des vivres et ne se contentait pas des profits immenses qu'il pouvait faire, il pillait les deniers publics, et par quels moyens ! Il laissait mourir de faim les soldats des hôpitaux de l'ai'mée, tout en consignant sur ses livres de prél;endues dépenses; enfin il faisait passer ces malheureux pour vivants, après leur mort, et touchait l'argent de leur nourriture. Mais, tandis que Lenormand subissait d'inutiles avanies, Berthelot de Pléneuf, fertile en expédients, pouvait rentrer en France (1719), et être nommé trésorier général de l'extraordinaire des guerres. Cette injustice criante n'autorisait-elle pas Saint-Simon à s'élever contre cette Chambre de justice qui alla jusqu'à prononcer des arrêts de mort, entre autres, contre Paparel? Le Régent, en cette occasion, usa de son droit de grâce, et commua la peine : il voulait qu'on s'en prît à la bourse de ceux qui avaient pillé le peuple, il les croyait assez punis de la perte de leurs larcins. L'excès même de ces jugements fut la condamnation de ce tribunal qu'on appela aussi la Chambre ardente. Le chancelier, dans le discours qu'il prononça, lorsque la révocation fut décidée, disait très justement : « Vous savez que les remèdes mêmes peuvent quelquefois devenir des maux quand ils durent trop longtemps... Le peuple passe aisément de l'excès de la haine à l'excès de la compassion ; il aime le spectacle d'un châtiment prompt et rigoureux, mais il ne peut en soutenir la durée, et, laissant bientôt affaiblir sa première indignation contre les coupables, il s'accoutume presque à les croire innocents, lorsqu'il les voit longtemps malheureux. »
En somme, on voulait faire reparaître l'argent enfoui dans les coffres-forts de France et de l'étranger et rétablir la cir-
culation monétaire, on y réussit. Une gravure satirique, Le pressoir des éi>onr/es du Roi, nous montre les victimes de la Chambre de 'ustice vomissant de l'or à pleine gorge; elle est agrémentée de cette légende :
Ces sangsues icy pressoirez Sont les pirates de la France, Oui regorgent les flots dorez De nos trésors, en abondance.
Le moment est venu de songer à une organisation sérieuse des finances ; — le duc de Noailles va céder nominalement la place à Argenson, mais effectivement à un étranger, à Jean Law de Lauriston, qui décidera de l'attitude prise par le Régent, dans certains actes et non des moindres, Philippe, pour intelligent qu'il lût, avait besoin de lumières; il était l'homme des grandes décisions, mais, sans énergie, il se décourageait vite. Faible, fatigué parles plaisirs, il se laissa mener, trouvant, dans les premiers succès du Système, une sorte de justification et aussi un bénéfice direct qui lui permettait de se montrer généreux et prodigue envers tous. Malheureusement il ne s'apercevra point que l'Intérêt particulier de l'audacieux financier lui fera oublier les intérêts du royaume.
Law venait d'Ecosse. Par sa mère, Jeanne Campbell, il descendait des ducs d'Argyle. Né en l67i, d'un père qui exerçait à Edimbourg la profession d'orfèvre et de banquier, Law reçut une fort bonne éducation et, tout jeune, montra un goût prononcé pour les études scientifiques. Il eut assez tût la disposition de la fortune paternelle et en profita pour voirie monde, dédaignant de suivre la carrière fort lucrative qui lui valait l'opulence.
Grand et de belle allure, d'un visage et d'une physionomie agréables, il a tout ce qu'il faut pour réussir. Sa première étape est Londres où il a des succès retentissants et fait des des dépenses extraordinaires, mais, malgré ses beaux rêve-
rms, malgré ses gains au jeu, gains fort licites et dûs à un talent incroyable de calculateur, Law est bientôt criblé de dettes, acquittées par sa mère. Après une rencontre dans laquelle il tue son adversaire d'un coup d'épée, il est condamné à mort, puis gracié, mais mis en prison, d'où il s'éc!:a[)pe, gagnant le large.
Le voici sur le continent, à l'affût d'une situation, la tète pleine de projets, mais trop jeune encore pour avoir assez d'expérience. Il étudie, en Hollande, les rouages de la fameuse banque d'Amsterdam et revient en Ecosse, espérant y pouvoir appliquer son système de crédit, fondé sur la création d'un nouveau numéraire : le billet de banque, le papier-monnaie, tel à peu près qu'il existe aujourd'hui.
Law, souvent représenté comme un aventurier, est un créateur, une sorte d'ancêtre de nos financiers ; la plupart de àés idées ont trouvé leur application dans la banque moderne. Son erreur a été de croire que la prospérité d'un pays tient à là masse du numéraire, et qu'on peut accroître cette masse à discrétion, tandis que rétablissement des banques doit, au contraire, résulter d'une prospérité antérieure. 11 faut ici emprunter une « illustration » à Thiers, qui a rendu si limpide l'exposé du célèbre Système. « Couvrirait-on, dit l'admirable économiste, une île déserte de tout l'or des Amériques ou de tout le papier de banque d'Angleterre, on n'y ferait pas naître tout à coup des routes, des canaux, des cultures, des usines, une industrie enfin. » Si Law échoua, cette erreur initiale y fut pour quelque chose, aggravée par les spéculations et l'agiotage qui enfiévrèrent les gens de toutes conditions, depuis les plus grands seigneurs, comme le prince de Gonti ou le duc de la Force, jusqu'aux roturiers et aux laquais.
Law n'est pas écouté de ses^ concitoyens ; il quitte donc encore une fois les rivages d'Ecosse et arrive à Bruxelles, puis à Paris; il entre en relations avec le futur Régent qui, séduit par les nouveautés, accueille fort bien le financier; mais Louis XIV ne veut pas entendre parler de ce huguenot.
Entre temps Law gagne au jeu, et fait perdre des sommes énormes aux seigneurs de la Cour : il est suspect et, dans les vingl-quatre heures, a l'ordre de quitter Paris. On le voit alors en Italie, à Gènes, à Venise, à Turin, où il prête de l'argent au duc de Vendôme qui sera toujours pour lui un sérieux protecteur ; il a des entrevues avec Victor-Amédée, roi de Sicile et duc de Savoie, avec l'empereur Charles VI, mais toujours rebuté, il retourne en Ecosse, possesseur de deux millions. Il fait passer cette somme en France où il espère trouver enfin un terrain propice à la réalisationde son système. Survient la mort de Louis XIV, le pouvoir est aux mains du duc d'Orléans, les finances sont dans un état déplorable, Law touche au port.
Le Régent lui était acquis; cependant l'Ecossais fut encore iongtemps « ballotté ». Le 24 octobre 1715, Law, pour la premièrefois, expose au Conseil Tapplication de ses principes: tous les revenus du roi seront portés à sa Banque ; ceux à qui il est dû par l'Etat ne recevront au Trésor royal que du papier-monnaie (billets de dix écus, de cent écus, de mille écus) dont ils pourront aller sur-le-champ recevoir la valeur à la Banque, sans que personne soit tenu ni de les garder, ni de les recevoir dans le commerce ; mais Law démontre que chacun sera satisfait d'avoir des billets plutôt que de l'argent « par la facilité qu'on aura à faire des paiements en papier, et par l'assurance d'en recevoir le remboursement toutes les fois que l'on voudra ». Il ajoute « qu'il sera impossible qu'il puisse jamais y avoir plus de billets que d'argent, parce qu'on ne fera de billets qu'au prorata de l'argent, et par ce moyen on évitera les frais de remise, les dangers des voitures (transport d'une ville à l'autre), la multiplicité des commis, etc. »,
Law n'eut pas encore gain de cause ; la Banque ne fut établie que quelques moisplus tard, parunéditdu 2mai 1716. On sait quelle fut la vogue de cet établissement ; les curieux s'y portèrent en foule : c'était un spectacle bien nouveau que celui qu'offrait cette maison de crédit, établie dans la rue Sainle-Avoye, à l'ancien hôtel de Mesmes, et ensuite à l'hôtel
Mazarin, rue Vivienne, aujourd'hui la Bibliothèque Nationale. On entrait dans une salle immense, distribuée en comptoirs où roulaient l'or et l'argent : contre un billet on recevait du numéraire; mais on en vint bientôt à changer le numéraire contre les billets qui firent prime, tant on les trouvait commodes pour les différentes transactions. En moins d'un an, les plus farouches ennemis du financier écossais furent convaincus, les résultats qu'il avait annoncés se trouvaient en grande partie réalisés. La Banque créa des succursales dans les provinces (avril 1711).
Il n'y eut tout d'abord que pour six millions de billets; on en put même émettre pour cinquante et soixante millions, sans que la confiance du public en fût le moins du monde ébranlée. Tout va donc à souhait, mais Law est impatient, ceux qu'il enrichit le sont aussi ; à ce fonctionnement prospère vont s'ajouter d'autres spéculations, désastreuses. La Banque est déclarée Banque Royale (4 mai 1718); Law se rend maître de tous les revenus publics, d'un côté en exploitant, au moyen d'actions appelées communément de Mississipi, le commerce colonial, que favorisent de gigantesques compagnies, de l'autre, en se chargeant des Fermes générales, qui comprenaient la ferme des tabacs, le privilège de la fabrication des monnaies et la perception des impôts, etc. Grâce à sa conversion au catholicisme, oeuvre de l'abbé de Teucin, Law peut être nommé contrôleur général.
Il était tout-puissant et, suivant la pittoresque expression de Saint-Simon, il tenait par son papier un robinet de finance qu'il laissait couler à propos sur qui le pouvait soutenir. Son fils fut admis à danser au ballet du roi, mais la petite vérole le priva de cet honneur. Les duchesses faisaient leur cour à Law; l'une d'elles s'oublia au point de lui baiser la main. Il n est pas de stratagèmes qu'on n'invente pour pénétrer chez lui. Une dame se fait conduire en carrosse devant l'hôtel de l'Ecossais, on l'entend crier au cocher : « Verse donc, coquin, verse. » Le cocher verse, le financier accourt, la dame lui avoue qu'elle a fait exprès d'avoir un
accidenl afin de se procurer une entrevue avec lui. Il est réclamé à toute heure du jour et assiégé par les suppliants et les soupirants. « Law, dit Saint-Simon, voyait forcer sa porte, entrer du jardin par les fenêtres, tomber dans son cabinet par la cheminée. » Madame Palatine raconte aussi que son fils, le Régent, cherchait une duchesse pour accompagner sa fille, la princesse de Modène, et qu'un courtisan lui dit : « Monsieur, si vous voulez avoir le choix des duchesses, envoyez chez Mme Law, vous les y trouverez toutes rassemblées. »
Les grands seigneurs ne dérogeaient point en se mêlant des affaires de la Banque et des compagnies : le duc d'Orléans l'avait décrété. Ce fut au point que la valeur fictive du papier représentait en 4719 quatre-vingts fois l'argent qui pouvait circuler dans le royaume, les agioteurs avaient réussi à faire monter les actions de toutes sortes émises par la Banque Royale. Ces actions furent d'abord les ?)ières, puis les filles et les petites- filles; on ne pouvait se procurer ces dernières que contre quatre mères et une fille, à cause des primes successives.
La Boui-se était établie rue Quincampoix, où se pressait une telle foule qu'on dut en bannir chevaux et carrosses, et qu'il fallut placer des gardes aux deux bouts de la rue, y mettre des tambours et des sonneurs de cloches qui avertissaient à sept heures du matin de l'ouverture des opérations et faisaient déblayer la place à la nuit. Jamais pareille folie n'avait régné, et ce fut avec grand'peine que l'on défendit l'entrée de l'étroite ruelle les dimanches et jours de fête. Paris se remplissait d'étrangers attirés par l'appât du gain. En 1719 on compte dans la ville 250 OOU personnes de plus que les années précédentes; on dut construire des chambres au-dessus des greniers.
Le dénouement approchait. La Banque reposait sur un fond solide, le Mississipi n'était qu'une chimère, « un tour de passepasse continuel pour tirer de l'argent des uns et le donner aux autres; il fallait bien, puiscju'on n'avait ni mines, ni pierre philosophale, que ces actions, à la fin, portassent à faux,
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et que le petit nombre se trouvât enrichi de la ruine entière du grand nombre, comme cela arriva ». (Saint-Simon.)
La terreur s'empara des brasseurs d'affaires, les possesseurs de titres voulurent réaliser ~ tel le prince de Conti. Il envoya trois fourgons à la Banque et les ramena pleins d'argent en échange de son « papier ». La caisse fut bien Lot vide; le pouvoir eut recours à des moyens extrêmes : il ne fut plus permis de garder chez soi plus de 500 francs en espèces et de porter des diamants. Ce fut l'épocjuc où l'on «hantait dans les rues de Paris :
Lundi, j'achetai des actions, Mardi, je gagnai des millions, Mercredi, j'ornai mon m(Miaj;e, Jeudi, je pris un équipage, Vendredi, je m'en fus au bal, Et samedi, à l'hôpital.
Les rôles étaient renversés, des valets s'enrichissaient, de grands seigneurs mettaient leur hôtel à l'ej/^an.
Un laquais avait gagné de quoi s'acheter un équipage; lorsqu'on lui eut amené le véhicule, il oublia qu'il en était le maître et monta dejrière. Son domesli(jue s'écria : « Oh ! là, Monsieur, le carrosse esta vous! — Ah! c'est vrai, dit-il, je ne m'en souvenais plus. »
Quelques dames de qualité voyant une femme très parée, que personne ne connaissait, descendre d'une belle voiture, envoyèrent demander au cocher qui elle était. « C'est une dame, dit-il en ricanant, qui est tombée du quatrième étage dans ce carrosse, w Elle n'était autre qu'une parvenue, comme la servante de Mme Béjon. Cette bourgeoise et sa fille aperçurent à TOpéra, dans une loge, leur cuisinière ; elles n'en croyaient pas leurs yeux. « C'est pourtant bien Marie, notre cuisinière », disaient-elles. Les jeunes gens qui étaient à l'amphithéâtre commençaient à répéter : « Marie, la cuisinière ! Marie, la cuisinière! » Sur quoi le cordon-bleu se lève et apostrophe son ancienne maîtresse : « Oui, Madame,
je suis Marie, la cuisinière ; jai gagné de l'argent à la rue Quincamjioix ; j'ainio à me bien habiller ; je me suis acheté de belles robes, je les ai payées; en pourriez-vous dire autant des vôtres ? »
La comédie est plaisante, mais il y eut des tragédies. Un jeune comte de Horn, d'une noble maison de Flandre, alliée à plusieurs familles princières d'Europe, assassina un commis de la Banque, au cabaret de « l'Epée de Bois », rue de Venise, près de la rue Quincampoix; il avait perdu une grosse somme à la foire de Saint-Germain, et s'était dédommagé en dévalisant ce commis. Horn, pensant celer son crime, courut tout ensanglanté chez le commissaire, et déclara qu'on avait voulu le tuer. « Monsieur, lui dit le commissaiz^e, vous arrivez tout en sang, et vous n'êtes pas blessé, trouvez bon que je vous arrête. » Il avait deux complices qui, pris de remords, firent des aveux. Le jugement fut rendu sans tarder. Les proches du coupable tentèrent des démarches, non pour sauver sa vie, mais pour obtenir qu'il ne fût pas exécuté en public, et qu'on le décapitât en secret, dans la prison. Le Régent fut inflexible. Ce prince eut sans doute quelque peine à faire violence à sa bonté d'âme, mais on lui sut gré de n'avoir pas cédé. « Lorsqu'on a roué le comte de Horn, racontait-il à sa mère, les gens ont dit : « Si l'on fait quelque chose personnellement contre notre « Régent il pardonne tout, mais si l'on fait quoique chose (( contre nous, il n'entend pas raillerie, etnous rend justice, « comme vous voyez par ce comte de Horn. . . » Le duc d'Orléans avait les yeux humides en rapportant ce propos.
L'agitation était à son comble à Paris : le 17 juillet 1720, la fouie était si grande, rue Vivienne, à la Banque, où chacun réclamait son argent, qu'il y eut seize p(M-sonnes étouffées. Law s'était aventuré dehors et, quand il passa au petit marché des Quinze- Vingts, une femme se jeta à la portière de son carrosse et lui demanda son mari qui venait d'être tué. Law, plus pâle que la mort, alla à pied jusqu'au Palais-Royal où il trouva refuge et resta plusieurs jours sous la garde du
duc d'Orléans. La voiture rentra; la foule croyait que le financier regagnait son hôtel, et assaillit le véhicule à coups de pierres ; le cocher fut blessé.
a Messieurs, Messieurs, grande nouvelle, Le carrosse de Law est réduit en canelle ! »
aurait dit le président de Mesmes du ton tragique qu'il prenait sur le théâtre de Sceaux, chez la duchesse du Maine. Ses collègues demandèrent : « Et lui? — Oh! il n'était pas dedans. — Tant pis ! » répondirent-ils.
La lutte était assez vive entre le Parlement et la Rcirence: ce même jour, les magistrats refusaient d'enregistrer un édit tendant à accorder de nouveaux monopoles à la Compagnie du Mississipi, d'où lettres de cachet adressées à chacun des présidents et conseillers pour leur ordonner de sortir de Paris dans deux fois vingt-quatre heures et de se retirer à Pontoise. Mais cet événement ne produisit que peu d'émotion, les désastres financiers primaient tout. Les mousquetaires avaient été réquisitionnés, on n'eut pas besoin de leurs services, ils restèrent dans les salles du Palais à boire, et s'amusèrent à faire le procès d'un chat, avec plaidoirie et condamnation, renouvelant les exploits des Plaideurs.
Law fut obligé de fuir la haine des Parisiens qui, après avoir endommagé sa voiture, cassèrent les vitres de son hôtel. On protégea son départ. Il s'en alla mourir à Venise, pauvre et dénué (i729). Il aurait dit au Régent, lorsqu'il prit congé de lui : « Monseigneur, j'ai fait de grandes fautes ; je les ai faites parce que je suis homme ; mais vous ne trouverez ni malice, ni friponnerie dans ma conduite. » Au duc de Bourbon, il écrivait de son exil : « Esope fut un modèle de désintéressement; cependant les courtisans l'accusèrent d'avoir des trésors dans un coffre qu'il visitait souvent : ils n'y trouvèrent que l'habit qu'il possédait avant d'être dans la faveur du prince. Si j'avais sauvé mon habit, je ne chan-
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gcrais pas d'état avec ceux qui sont dans les premiers emplois ; mais je suis nu; on veut que je subsiste sans biens et que je paye des dettes sans en avoir les fonds. » Law n'obtint pas l'habit qu'il réclamait. Il justifiait le mot de La B iiyère : « Si le financier manque son coup, les courtisans disent de lui : c'est un bourgeois, un homme de rien, un malotru; s'il réussit, ils lui demandent sa fille. »
Par une singulière ironie, au moment môme de la banqueroute, on présente au Régent une vignette mise en tète de l'épître dédicatoire du Dictionnaire de Bajle (troisième édition), où l'on voit son portrait, d'après Rigaud, soutenu par Mercure et signalé à l'admiration de tous par Minerve. A gauche, la France, triste et atïligée, porte une corne d'abondance vide, d'où sont sorties des pièces de monnaie; à droite est figurée la Banque Royale, triomphante, et l'on voit des génies tenant une conque pleine d'or et, près d'eux, un petit nègre avec une carte du Mississipi, source de toute cette prospérité ! On tourna l'éloge en satire, et l'on fit des gorges chaudes en lisant cette phrase de l'académicien La Motte, auteur de l'Epître dédicatoire : « Votre justice et votre bonté vous ont fait trouver, pour acquitter les dettes de l'Etat, et pour y répandre de nouveaux trésors, ces prodigieuses ressources qui étonnent les nations, et dont elles seraient jalouses si votre équité et celle que fait attendre le jeune monarque, qui s'élève sous votre exemple, ne les rassuraient contre votre puissance » Ce dithyrambe arrivait bien à propos. Le Régent, qui était homme d'esprit, ne garda pas l'exemplaire dans sa bibliothèque.
Tout n'était pas perdu dans cette débâcle. Si Law a laissé le souvenir d'un financier aux abois, affolé par les spéculations, on ne peut oublier que, comme contrôleur général, il a fait de sages réformes, diminué les impôts, allégé les charges qui j)esaient sur le peuple et qu'il a même, avant Turgot, cherché à faciliter le commerce des grains. Ne prépara-t-il pas les voies aux économistes? Et par ses opérations, ne révéla-t-il pas la puissance du crédit?
Mais les conséquences immédiates de la banqueroute furent désastreuses ; aux heureux Mississiplens, favorisés par la chance et non par le travail, il fallait une vie factice, une vie de luxe et de plaisir, des fêtes qui souvent dégénéraient en orgies et qui, autant que les soupers du Régent et de ses roués, abaissaient le niveau moral du pays. On courut après la richesse, comme on courait jadis après la gloire et l'honneur, et, dans cette course effrénée, les différentes classes de la société oubliaient un peu de leurs traditions respectives.
Le problème financier n'était pas résolu, les affaires furent confiées aux frères Paris qui pendant longtemps furent les ban.juiers de l'Etat; on en revint aux fermiers généraux, prer.ant à bail la perception des contributions. Mais, durant tout le xviii' siècle, la dette publique dépassera de beaucoup les fonds recueillis, et les embarras seront extrêmes.
En 1720 — c'est l'année néfaste de la Régence — paraissent les célèbres Philippiques, où, avec une exagération ridicule, un satiriste à gages, Lagrange-Chancel, fausse l'histoire, et traîne Philippe, duc d'Orléans, dans la boue.
Un fléau plus réel s'abat sur la Provence, et particulièrement sur Marseille : la peste durant plus d'une année désole ce beau pays. Alors naissent de grands dévouements : M^'' de Belzunce donne des exemples d'héroïsme, à la tête de son clergé, renouvelant la belle conduite de Charles Borromée à Milan; il est aidé par les échevins Estelle et Moustier, et par le chevalier de Roze. Nombre de gens virent dans cette calamité une punition céleste.
Principales sources :
Fénelon : ÉcriLs politiques. Télémaque. — Mémoires du Président Ilénault, autres mémoires et correspondances précédemment cités. — Correspondance de Louis XV et du maréchal de Nouilles, éditée par Camille Rousset, 2 vol. in-8% Paris, 1860.
Thiers : Histoire de Law, i vol. in-12, Paris, s. d.