‹ Le dix-huitième siècleChapitre 6 sur 56 · CHAPITRE ÎV · texte numérisé non relu

CHAPITRE ÎV

Dubois. — Lp second mariage de Philippe V, roi d'Espagne. — Elisabeth Farnèse, son portrait. — Alberoni. — Son traité avec l'Angleterre. — George l^' et le Régent. — Mission de Dubois en Hollande. — Stanhope. — Le diamant de l'itt. — La Triple alliance. — Dubois à Londres. — Alberoni et l'expédition de Sicile. — Les intrigues de la duchesse du Maine et du prince de Cellamare. — Guerre déclarée à l'Espagne. — Les projets d'Alberoni; son renvoi. — La Quadruple alliance. — Les mariages espagnols. — Mariannita. — Apogée de Dubois. — Watteau.

Le Régent a un autre satellite : l'abbé Dubois, de qui l'impatiente ambition dirige, dans la coulisse, les atîaires extérieures avec plus d'habileté, mais non moins de hardiesse, que Law n'en avait mis à diriger les finances. Ce fils d'un médecin de Brive-la-Gaillarde, venu à Paris aux frais d'un grand seigneur, était parti de rien. Chargé de l'éducation de Philippe d'Orléans, aux appointements de 500 écus, il se fera peu à peu une place au soleil ; il va recueillir les fruits des services, souvent peu délicats, rendus à son élève, et devenir son plus puissant ministre; enfin il aura la suprême récompense des ecclésiastiques : la pourpre cardinalice.

Lorsque, le 2 septembre 1715, le duc d'Orléans, reconnu Régent le jour même, rentre à Versailles, il s'entretient avec sa mère qui l'embrasse avec effusion et lui dit : « Je ne me mêlerai jamais de rien, je ne désire qu'une chose, c'est que

42 LE DIX-naiTIÈME SIECLE

l'abbé Dubois ne fasse pas partie du futur gouvernement, car c'est le plus grand coquin et le plus insigne fripon qu'il V ait au monde; pour peu qu'il puisse se pousser, il voudra aller à tout, et vendra son maître et l'Etat pour son plus léger intérêt. » Le Régent promit tout ce que lui demandait la princesse, mais ses paroles n'étaient que « des sons qui frappent l'air ».

Le règne de Dubois va commencer, et, par certains cotés, ce sera un règne glorieux; si coquin il y a, il y a aussi un politique habile. Le Régent pressentait les services que cette bête noirp. de Madame Palatine, de Saint-Simon et, après eux, de Michelct, pouvait lui rendre ; certains événements vont lui donner toute raison d'avoir eu quelque confiance en son ancien précepteur. Nous allons voir Dubois aux prises avec l'Espagne, où règne un Bourbon, petit-fds de Louis XiV, et avec l'Angleterre dont les intérêts sont intimement liés à ceux de la France, ou plutôt du Régent luimôme.

Philippe V a renoncé officiellement à la couronne de ses ancêtres, il devrait être satisfait de son trône d'Espagne, mais il n'a qu'une politique : obtenir la succession éventuelle de Louis XV, sinon pour lui-même, du moins pour sa postérité. Son ministre Grimaldo écrivait dès le mois de m;ii 1714, escomptant la mort du roi : « Si le Dauphin (Louis XV) venait à mourir, Sa Majesté Catholique, qui n'a jamais songé à posséder les deux couronnes, voudrait donner celle de France à l'un de ses fds et garder poiu* Elle la couronne d'Espagne. »

Cependant Philippe V, ayant perdu sa première femme, Marie-Louise de Savoie (14 février 1714), sœur de la duchesse de Bourgogne, se remariait avec une princesse de vingt-deux ans qui débute par un acte d'audace en renvoyant la princesse des Ursins, la toute-puissante camerera mayor; elle montre ainsi qu'elle n'entend subir aucun joug. Cette reine, Elisabeth Farnèse, apporte avec elle en Espagne toute l'énergie d'une descendante de Charles-Quint, et toute

la hauteur d'une femme qui, par un coup du sort, parvient à une situation inespérée.

Elle était venue de Parme, par voie de terre, récoltant les hommages, le long de la côte ligurienne et à travers le midi de la France; elle allait à petites journées, malgré l'impatience de son mari. Partout, c'était le même jugement sur la princesse : peu jolie, fortement marquée de la petite vérole, elle avait grand air cependant et pouvait être fort gracieuse quand il lui plaisait. « Cœur de Lombarde, esprit de Florentine, elle veut très fortement », avait dit le prince de l^.Ionaco. Le duc de Saint-Aignan, envoyé par Louis XIV, pour la saluer à l'entrée en Provence, écrivait : « Elle a une volonté très absolue... je crois cependant qu'il y aura manière de la gouverner; si elle le peut être, ce sera par ceux de ses domestiques qui sauront lui plaire. » Saint-Aignan prévoyait Alberoni qui, on le sut plus tard, avait machiné le renvoi de la princesse des Ursins. L'ambition de Philippe V s'affermit sous l'influence d'Elisabeth et de son confident.

La carrière d'Alberoni ressemble étrangement à celle de Dubois ; comme le précepteur du duc d'Orléans, il est de basse extraction. Fils d'un jardinier de Plaisance, il « avait pris un petit collet pour, sous une figure d'abbé, aborder où son sarrau de toile eût été sans accès ». Il sut gagner les bonnes grâces du duc de Parme qui lui trouva de l'esprit et finit par le charger de le représenter à la Cour de Madrid. Comme Dubois, il réussit à. se faire une situation exceptionnelle, surtout quand il eut négocié le mariage d'Elisabeth Farnèse, nièce de son maître, avec le roi d'Espagne. Comme Dubois, il devint cardinal, excitant les mêmes indignations lorsque l'on apprit qu'il faisait partie du Sacré-Collège.

Il eut la plus grande action sur l'esprit de celle qu'il avait faite reine, et par là sur l'esprit du roi qui se laissait mener. Ce fut lui qui inspira toute la politique de Philippe V, durant les premières années de la Régence; il poussa le roi à la conquête de l'Italie et il mit dans le cœur

d'Elisabeth cette haine de la France, laquelle devait persister, malgré les rapprochements qui se firent dans la suite, et survivre même à la déchéance d'Alberoni.

Il flatte l'Angleterre afin de porter un coup mortel à notre pays; il fait signer par Philippe V un traité (1 i décembre 1715) par lequel il est accordé au roi de la Grande- Bretagne plus de privilèges en Amérique que notre pays n'en avait jamais obtenu, traité si avantageux « que l'ambassadeur de Hollande à Madrid s'en réjouissait comme de la ruine du commerce de la France ». Malgré tout, les Anglais n'en vinrent pas à l'alliance proposée par Alberoni, et la stupéfaction fut grande lorsqu'on mai 1716 on apprit à Madrid que George P'' et l'empereur venaient de conclure un traité qui garantissait réciproquement leurs territoires; — l'empereur, cet ennemi irréconciliable de Philippe et compétiteur malheureux de la succession castillane. Le roi d'Espagne était puni d'avoir rompu avec la France et de s'être séparé des Bourbons.

On ne saurait en vouloir au Bégent s'il renversa les plans d'Alberoni, s'il s'assura à son tour de l'amitié de l'Angleterre, enfin s'il rétablit la paix menacée par les projets d'un intrigant habile, mais qui voyait trop haut et trop loin. Avait-il en effet les vraies qualités de l'homme d'Etat, cet Alberoni qui disait de lui-même : « Mon naturel est vif et la petite marmite bout aisément »? De son propre aveu, il n'avait pas cette possession de soi-même qui seule assure la victoire en diplomatie — il avait d'ambitieuses visées, mais le tempérament, le tact et la mesure lui firent toujours défaut.

Au fond l'Angleterre se joua de l'Espagne, elle n'avait aucun intérêt à soutenir Philippe V et à lui procurer la couronne de France.

George I" et le Bégent, au contraire, pouvaient se rendre de mutuels services. Ces deux princes, il ne faut point l'oublier, étaient très proches parents. Par leurs mères ils descendaient desStuarts; leur aïeule et bisaïeule était Elisabeth,

LKS Di;UX CARDINAUX 45

sœur de Charles I", cette malheureuse reine de Bohème, dépossédée et exilée au début môme de la guerre de Trente Ans. Avant le 1" septembre 1715, les deux cousins avaient échangé des lettres courtoises et même affectueuses, ils se ménageaient l'un l'autre en prévision des événements. George avait besoin du roi de France pour éloigner le Prétendant, fils de Jacques II, de qui il avait pris la place, et, de son côté, le duc d'Orléans comptait sur le roi d'Angleterre pour mainlenir l'Espagne en respect. Ce fut entre eux un véritable pacte. Il y eut quelques hésitations de part et d'autre. Le Régent nageait entre deux eaux. Fort préoccupé d'établir ses nombreuses filles, il avait songé à marier Mademoiselle de Valois, qui fut duchesse de Modène, avec le chevalier de Saint-Georges; il soutenait le Prétendant en secret, tandis que George I" laissait Alberoni se brûler aux marrons du feu. Malgré ces atermoiements la première entente cordiale se conclut, cimentée par des intérêts très vifs et très personnels. Ce pacte favorisait la Maison d'Orléans dont le Régent préparait le triomphe définitif, au cas où Louis XV viendrait à disparaître ; elle donnait aussi à George I" l'appui et le soutien dont il avait besoin pour assurer sa situation d'usurpateur. En somme, toute la politique de cette époque est fondée sur le plus franc égoïsme; à Versailles, à Londres, à Madrid, on défend, non pas une cause nationale, mais une cause dynastique.

Mais, du moins, dans cette lutte, les diplomates firent merveille et Dubois, non sans peine et sans sacrifices, tira le Régent de la situation fâcheuse où il se trouvait entre l'Angleterre mécontente de la conduite équivoque du duc d'Orléans, l'Espagne en lutte ouverte avec la France, et aussi la faction des légitimés qui, mis à l'écart, attendaient tout de l'intervention de Philippe V. Ces trois problèmes allaient se résoudre presque simultanément, grâce à Dubois, muni des pleins pouvoirs de son maître.

Le futur cardinal ne pouvait se fier qu'à lui-même pour une aussi délicate négociation. En juin 1716, il part pour la

IG LK OIX-IIUITIÉME SIÈCLK ,

Hollande, dans le plus strict incognito, sous un nom et sous

un habit d'emprunt. Il s'appelle Saint-Albin, il a toute une

garde-robe de costumes divers et de perruques variées ; un

seul secrétaire l'accompagne, le sieur de Sourdeval, lequel

passe pour le maître. Cette mission, qui devait aboutir à la

Triple et à la Quadruple alliance, prend au début des allures

de comédie et semble être confiée à Dorante et à Pasquin.

Arrivé à La Haye (5 juillet), Dubois guette le passage de

George l" qui doit débarquer, sur un point resté secret, pour

se rendre dans ses États de Hanovre ; il est porteur d'une

lettre du Régent dont voici le texte : « Si l'abbé Dubois,

qui va en Hollande pour ses affaires particulières, s'y trouve

lorsque Sa Majesté y passera, et s'il a l'occasion d'avoir

l'honneur de lui rendre compte des sentiments qu'il connaît

en moi pour la personne de Votre Majesté et pour l'union de

la Grande-Bretagne et de la France, je la supplie d'avoir

créance en lui, et d'être persuadée qu'il ne peut exagérer

mon estime et mon respect pour Votre Majesté. » Lorsque,

après quinze jours d'attente, Dubois apprend l'arrivée du

roi, il adresse un billet au ministre Stanhope, lui disant :

« Je n'ai pu résister, Milord, à la tentation de profiter de

votre passage par la Hollande pour avoir l'honneur de vous

embrasser. Je suis à La Haye à l'insu de tout le monde et

entièrement inconnu ; je vous en demande le secret, et je

vous supplie de bien vouloir me faire savoir en quel endroit

vous jugerez à propos que je me rende, et en quel temps,

pour pouvoir vous entretenir librement; j'espère que vous

voudrez bien accorder cette grâce à l'ancienne amitié dont

vous m'avez honoré et à l'intérêt sincère que je prends à

tout ce qui vous regarde. »

L'abbé voit Stanhope le 2i juillet, il ramène la confiance dans l'esprit du ministre au sujet de l'attitude du Régent qui abandonne toute idée de venir au secours du fils de Jacques II, et, après trois entrevues, il revient en hâte à Paris pour prendre langue. Une semaine se passe et Dubois repart pour Hanovre où s'était, sur ces entrefaites, discutée

LKS DEUX Cardinaux 47

l'entente à laquelle Stanhope mettait des conditions qui seront acceptées, non sans quelque peine.

Le ministre anglais avait été la cheville ouvrière de ces transactions ; c'était un diplomate avisé, fort activement mêlé aux grandes affaires ; son opinion se résumait en cette phrase : « J'espère bien faire perdre aux Anglais l'habitude de regarder les Français comme leurs ennemis naturels. » Il avait connu le Régent en Espagne et Dubois à Paris; il lui plaisait d'encourager une politique hardie, il ne se dissimulait pas sans doute le profit qu'il en pourrait retirer — profit moral toutefois. Car Stanhope eut à repousser, au cours des négociations, les offres d'argent que lui fit Dubois ; l'abbé alla jusqu'à lui proposer 600 000 livres, qu'il refusa. Le cadeau se réduisit à l'envoi de soixante pièces des meilleurs vins de Champagne et de Bourgogne à la Cour d'Angleterre, Quant à Dubois lui-même, que Saint-Simon accuse de s'être vendu aux Anglais, comment aurait-il pu accepter et offrir une « gracieuseté » tout à la fois? Sa cupidité est bien connue, mais en cette circonstance il faut faire justice de la calomnie du mémorialiste. Un des derniers historiens de Dubois, M. Wiesener, a fait de minutieuses recherches au Record Office de Londres, et n'a trouvé nulle trace de sommes données à Dubois. Reste la question du diamant acheté à Pitt, beau-père de Stanhope, pour 2 500 000 francs, le fameux « Régent », aujourd'hui au Louvre; là encore, il s'agissait de gagner les Anglais ou plutôt un parti tout-puissant à la Chambre des Communes, jusqu'à ce moment fort opposé à l'alliance française. Que Dubois ait eu une commission de Pitt, c'est possible, mais ce n'est qu'une hypothèse fondée sur le caractère du personnage et sur de simples présomptions.

La Triple alliance fut signée le 4 janvier 1717 entre la France, l'Angleterre et la Hollande — sous les auspices d'une « paix véritable, ferme et inviolable ». Les conditions portaient que « celui qui a pris le titre de prince de Galles, pendant la vie du feu roi Jacques II, et, après la mort

du susdit roi, celui de loi de la Grande-Bretagne », serait à tout jamais expulsé du territoire français et irait séjourner « au delà des Alpes ». L'Angleterre ne voulait pas voir se recommencer l'expédition que le Prétendant venait de tenter, sans succès du reste, sur le territoire anglais, et poursuivait ainsi l'entier anéantissement du parti jacobite. Quant au canal de Mardick entrepris, on le sait, par Louis XIV afin de remplacer le port de Dunkerque, démoli de par le traité d'Utrecht, il devait être abandonné et ne servir qu'à « l'écoulement des eaux qui inonderaient le pays, et au commerce, nécessaire pour la subsistance de cette partie des Pays-Bas, qui sera seulement fait par des bâtiments qui ne pourront avoir plus de seize pieds de largeur ». On avait stipulé le maintien des clauses du traité d'Utrecht relatives à la succession de la ligne protestante de la Grande-Bretagne et à la succession à la couronne de France, desquelles clauses les Bourbons d'Espagne avaient été exclus. A la Hollande enfin la France concédait l'abolition du droit de quatre sous par livre que payaient ses marchandises à leur entrée en notre pays.

George I"" et le Bégent sauvegardaient donc leur tranquillité dynastique, et la Hollande voyait grandir ses intérêts commerciaux. La France, il est vrai, sacrifiait Mardick, mais, ce faisant, elle se conformait à l'esprit du traité d'Utrecht; c'était la guerre certaine si elle n'avait pas cédé.

On a beaucoup récriminé contre la politique de Dubois et du Bégent; on n'accepte pas facilement les nouvelles idées qui renversent les traditions, on n'aime pas à remonter le courant; mais cette politique est défendable quand on envisage l'attitude de l'Espagne, alliée naturelle de la France, devenue son ennemie, et que l'on compare cette attitude à celle de George I" qui, de longue main, a poursuivi son idée d'alliance française. Avant la mort de Louis XIV, il écrivait à Stair, son représentant à Paris : « Nous trouvons à propos de vous ordonner d'une manière particulière de tâcher par tout moyen d'entretenir la plus

LES DKUX CARDINAUX V.\

étroite et intime correspondance avec noire frère le duc d'Orléans... Vous l'encouragerez à s'appuyer sur nous et sur no3 royaumes pour qu'il trouve, le cas échéant, l'assistance la plus efficace... » Dix-huit mois à peine s'étaient écoulés et George l" était victorieux : il avait eu l'air de faire le jeu de son futur allié, il avait fait le sien — c'était le comble de l'habileté diplomatique.

Les intérêts français, le « bien solide » du peuple, ne furent pas négligés, malgré tout. A la fin de 1716, Dubois disait au Régent : « Il est vrai que cette alliance déterminera le système de l'Europe pour longtemps, et donnera à la France une supériorité qu'elle ne pourra pas acquérir autrement. Cela posé, elle me paraît sans prix et, si j'étais le maître, j'aimerais mieux donner trente millions que de la manquer ». En regard de cette déclaration, le Régent écrivit de sa main : « Je pense comme vous sur tout cela. » Et le jour où l'on signa le traité, Stanhope disait à Dubois : « Votre voyage à LaHaye, Monsieur Tabbé, a sauvé bien du sang humain, et il y a bien des peuples qui vous auront obligation de leur tranquillité, sans s'en douter. »

Mais Dubois entendait évidemment tirer profit de la conclusion de la Triple alliance. Quand elle fut signée, il prit position sans tarder : « Je m'estime heureux, écrit-il au duc d'Orléans, d'avoir été honoré de vos ordres dans une affaire si essentielle à votre bonheur, et je vous suis plus redevable de m'avoir donné cette marque de l'honneur de votre confiance que si vous m'aviez fait cardinal. » C'est là le premier jalon posé; en attendant, Dubois obtient la liste des bénéfices vacants et, sans nulle vergogne, se taille une large part de dignités rémunératrices; il s'octroie entre autres l'abbaye d'Alquier (2.') 000 livres de revenu) et siège comme conseiller d'Etat aux Affaires étrangères. Cette ascension de l'abbé est marcjuéo par l'abandon des Conseils; c'est le retour aux anciennes formes et l'assurance pour Dubois d'être le maître absolu de son département.

Aussi n'est-ce plus en personnage de comédie, caché dans

.^0 Lh: DIX-HUITIÈME SIÈGLL]

une méchante auberge hollandaise, que Dubois poursuit sa carrière, mais en superbe ambassadeur, menant grand train à Londres. Avide d'honneurs, il va consacrer sa politique de façon définitive par la signature de la Quadruple alliance (2 août 1718). Il amènera l'empereur Charles VI à renoncer à l'espoir de réunir la couronne d'Espagne à celle de Hongrie, et annulera ainsi toute envie d'usurpation nouvelle. Philippe V aura, de son côté, la promesse de l'empereur de la cession du duché de Parme au bénéfice de son fils, Don Carlos. Mais le roi d'Espagne ne souscrira que malgré lui à ces conditions.

Tandis que Dubois négociait à la Cour d'Angleterre, Alberoni, devenu cardinal (12 juillet ilil), em[)loyait l'argent de la Criizada contre les infidèles, prélevé sur le clergé d'Espagne et des Indes par autorisation papale, à fortifier la marine de Philippe V. Il faisait une descente en Sardaigne et rêvait de reprendre la Sicile que le traité d'Utrecht avait donnée au duc de Savoie. Cette autre Armada l'ut entièrement détruite par l'amiral anglais Byng (17 août 1718), à la hauteur de Syracuse et du cap Passaro.

Une défaite moins sanglante attendait encore le cardinal. On découvrit, le 5 décembre 1718, les intrigues menées à son instigation par le prince de Cellamare, ambassadeur d'Espagne à Paris, afin de créer des partisans français à son maître auprès des princes légitimés, mécontents de la situation très efïacée qu'ils devaient à la Régence. Le mot pompeux, quoique consacré, de conspirai ion, est trop fort pour désigner un complot enfantin , ourdi fort maladroiloment par la duchesse du Maine, petite folle qui trouvait dans ces imbroglios un remède à sa neurasthénie.

Mais l'on se plut à traiter les « conjurés » en coupables et à les prendre au sérieux, sachant fort bien qu'une poignée d'écervelés ne formait pas un parti. Qu'était ce comte de Laval qui, sous prétexte de parenté, avait drapé, c'esl-è.dire porté le deuil, à la morl de Louis XIV, sinon un orgueilleux à l'affût de ce qui pouvait le mettre en relief ?

LES DEUX CARDINAUX b\

Et ce marquis de Pompadour, au nom si célèbre depuis, que poursuivait-il dans cette aventure? Rien qu'une occasion de sortir de la ruine où l'avait plongé le nouveau gouvernement dont il n'était point l'ami. Ces deux personnages avaient été chargés par Mme du Maine, l'un des relations avec l'Espagne, l'autre de la correspondance avec les provinces. Celiamare lui-même s'était rendu compte de la nullité des acolytes de la petite duchesse, et de la gaucherie de leurs démarches; aussi, quand on lui communiqua l'ordre signé d'Alberoni de ne pas quitter Paris avant d'avoir mis le feu à toutes les mines, « mines sans poudi-e ! » dit-il fort spirituellement. On relégua la duchesse du Maine au château de Dijon ; le duc du Maine, qui n'avait pas eu la confiance de sa femme, et était resté à l'écart, fut néanmoins mené à la citadelle de Doullens et les comparses furent logés à la Bastille, à Vincennes et ailleurs; — mais on fit bientôt grâce à tout le monde, et l'on se contenta des aveux des coupables comme gage de leur liberté. En sa qualité d'ambassadeur Celiamare était intangible. Après avoir été retenu quelque temps à Blois il fut reconduit à la frontière espagnole.

Dubois se fit naturellement une arme de la prétendue conspiration pour déterminer le Régent à déclarer la guerre à l'Espagne et à poursuivre la politique anglaise. Si Philippe V, à ce moment, eût participé enfin à la Quadruple alliance, c'est-à-dire s'il eût abandonné ses prétentions et accepté pour son fils les duchés italiens que lui refusait le traité d'Utrecht, on n'aurait pas eu recours à ce moyen extrême et regrettable. Mais aucune démarche ne put réduire l'entêtement d'Alberoni, et, à vrai dire, c'était au cardinal qu'on voulait donner la leçon.

Le 9 janvier 1719, la rupture était consommée entre la France et l'Espagne; le chef de nos armées était le maréchal de Berwick, qui naguère avait gagné des batailles au profit du petit-fils de Louis XIV, et les hostilités éclataient au printemps (20 avril) ; ce ne fut qu'une suite de revers, pour la marine et les troupes de Philippe V : incendie des arse-

naux fie Pasajes et de Santona, prise de Fon'.arabie et de Saint-Sebastien. Le roi d'Espagne comprit quel conseiller chimérique il avait écouté.

Tous les projets d'Alberoni sombraient, et cependant que de projets échauffaient cette tète en ébullition ! Le cardinal avait tenté fmars 1710) de secourir le prétendant Stuart, et la flottille qui faisait voile vers l'Ecosse était dispersée par une tempête; en juin, il fait proposer par Philippe un démembrement de la France et de l'Angleterre avec promesse de réserver un trône au duc d'Orléans et un autre à Jacques. Après avoir ainsi, du fond de son palais, bouleversé la carte d'Europe, Philippe écrivait : « Voilà les conditions qui rétabliront la tranquillité pub'ique, l'équilibre dans l'Europe, la paix et la satisfaction en Espagne et en France, et l'honneur dans notre auguste Maison, auquel l'Angleterre avait donné tant d'atteintes, et cette dernière recevra chez elle la loi du partage qui convient plus que celui qu'elle avait projeté pour toute l'Europe. L'on verra briller le lustre delà Maison de France par l'augmentation d'une couronne sur la tête d'un j^rince de son auguste famille. » (12 juin 1719.) A cette lettre, le duc d'Orléans ne fit aucune réponse.

Alberoni se tourna encore du côté des provinces de France et principalement du côté des Bretons; il profita d'une agitation créée par les Etats généraux de Bretagne et envenimée par un groupe de gentilshommes, favorables à la cause espagnole, mais agissant de connivence avec le cardinal, en dehors de la duchesse du Maine. Une commission improvisée, dite Chambre royale, nommée par lettres patentes du 3 octobre 1719, jugea ces révoltés : quatre d'entre eux furent décapités, entre autres le marquis de Pontcallec; seize autres, réfugiés à Madrid et à Parme, se virent condamnés par lié faut.

Bien avant, Alberoni n'avait-il pas encore compté sur les Turcs, alors que les Infidèles signaient avec l'empereur la paix de Passarowilz, et n'avait-il pas mis un nouvel es[)oir en Charles XU, roi de Suède, juste au moment où ce

ca[)itaine tombait dans la tranchée devant Fretlerikshall ?

Il n'est pas permis à un ministre de n'avoir jamais raison des événements qu'il suscite et d'être ainsi poursuivi par la fatalité. Tous les rêves d' Al beroni s'évanouissaient un àun; les complots qu'il tramait contre le roi d'Angleterre et l'empereur au Nord et en Orient, les menées sourdes qu'il dirigeait contre le Régent s'envolaient en fumée. Il avait donné la mesure de son tempérament, énergique sans doute, mais déséquilibré. Les yeux du roi d'Espagne furent dessillés, et quand Philippe chassa le cardinal comme un valet, en lui donnant l'ordre de sortir de Madrid dans les huit jours, et de ne plus jamais se représenter devant sa personne, ce fut un soulagement dans toute l'Europe (décembre 1719). Dubois écrivait à Stanhope : « Le roi et la reine d'Espagne ont enfin pris la résolution d'éloigner du ministère et de renvoyer hors d'Espagne, le cardinal Alberoni. . . On ne peut pas apprendre ce dénouement sans faire rétlexion, Mylord, sur la justice qu'on doit à Votre Excellence d'avoir proposé de si grands projets et des mesures aussi justes pour les conduire à leur fin et pour épargner, par des soins et des dépenses médiocres et passagères, les malheurs infinis qu'une guerre générale pouvait attirer. »

Dans une lettre inédite des Archives de Naples (11 décembre 1719), Elisabeth Farnèse disait au duc de Parme : « Dieu soit loué ! le cardinal s'en va demain; mais ayez l'œil sur lui, car il est capable de tout, c'est une cervelle diabolique, un cervello diabolico. »

Alberoni lui-même reconnaît qu'il était un obstacle à la tranquillité européenne. Il avoue à son ami Rocca (6 décembre 1719) : « Dal nostro signor iMarchese Annibale Scotti intenderà V. S. Illma quanto passa. Era il minore sacrificio che sipotea fare per dare lapace ail Europa. — V. S. apprendra du marquis Annibal Scotti ce qui se passe. C'était le moindre sacrifice que l'on put faire pour donner la paix à l'Europe. » Est-ce résignation, orgueil ou ironie? On peut lire tout ce qu'on veut entre les lignes.

Alberoni vivra ju.s(|u'en 1752, et quand il mourra à l'âge de quatre vingt-huit ans, il aura la joie de voir Don Carlos et Don Philippe, fils de Philippe V et d'Elisabeth Farnèse, possesseurs des royaumes de Naples et du duché de Parme, et l'Italie délivrée partiellement de la domination autrichienne, — joie un peu amère, car il ne sera pour rien dans ce résultat.

Le roi d'Espagne essaya, malgré sa défaite, d'exiger des sacrifices du vainqueur. — Voulait-il se faire payer le renvoi d'Alberoni lorsqu'il demandait, comme condition à la signature du traité, la restitution des pays occupés par les belligérants et la reconnaissance des droits de son fils Don Carlos aux successions de Parme et de Toscane, sans aucune investiture impériale? Philippe V fut désarmé par l'excès même de ses revendications. Le 20 janvier 1720, il accéda enfin à la Quadruj)le alliance; cette accession fut ratifiée à La Haye le 20 mai : la Sicile revenait à l'empereur, le duc de Savoie, roi de Sicile, devenait roi de Sardaigne ; le roi d'Espagne renonçait une fois encore à la couronne de France et acceptait le bon plaisir de l'empereur pour l'établissement de Don Carlos en Italie.

Les relations du Régent et de Philippe V ne tardent pas à être scellées par la promesse de mariages qui semblent ramener les jours les plus heureux pour l'une et l'autre Maison et satisfaire les plus hautes ambitions dynastiques. En 1721, Louis XV est fiancé à Anne-Marie-Victoire, sa cousine germaine, fille du roi d'Espagne et d'Elisabeth Farnèse ; le roi va entrer dans sa douzième année, l'Infante dans sa cinquième, on se hâte un peu, il faudra attendre encore longtemps la célébration du mariage, mais le Régent veut établir ses filles, Mlle de Montpensier qui, femme de Louis I", sera reine d'Espagne pendant quelques mois S et Mlle de Beaujolais, promise à Don Carlos, et il est décidé

i. Kn janvier 1724. Pliilippe V abdique en faveur du prince des Asluries qui régna, sous le nom de Louis I", et mourut au mois de juillet suivunt. l'hilippe alors reprit la couronne.

qu'il y aura échange de princesses. Mariannita, comme l'appelle sa mère, fait son entrée solennelle à Paris le 2 mars 1722, au milieu de la joie populaire; on la trouve charmante, très vive, assez jolie, « blonde, blanche et incarnate ». La veille, elle était à Chartres, où le cardinal de Rohan, grand-aumônier de France, et Mme de Soubise étaient allés à sa rencontre. Par malice, on avait dit à l'Infante que le cardinal était fort laid et plus laid que l'évèque de Bazas dont elle avait eu peur Quand elle vit au contraire M. de Rohan si beau (c'était la belle Éminence), elle se tint coite, mais, en dînant, une demi-heure après, elle lança cette phrase malicieuse : « // faut donner le fouet à Mme de Soubise parce qu'elle a menti. » Le 24 mars, il y eut sur la Seine un superbe feu d'artifice ; — c'était une fête donnée par le duc d'Ossone, ambassadeur d'Espagne. Louis XV et Anne-Marie- Victoire la virent d'une loggia installée au Louvre. L'Infante tira à plusieurs reprises le roi par sa manche, parce qu'il ne disait rien, et lui demanda : « Monsieur, ne trouvez-vous pas cela beau? » 11 répondit: « Oui », sur quoi elle fit cent signes avec ses mains à ceux qui étaient autour d'elle, et s'écria : « // 7na parlé! Il m a parlé ! » Le contraste était frappant entre cette « mirmidonne Infante » comme disaient les chansons, et ce jeune monarque mélancolique et taciturne. Les artistes nous ont transmis les traits de Mariannita, et c'est un des délices de Versailles de voir, au château, son gracieux portrait par Belle, où, souriante, elle tient une couronne de fleurs, une de ces couronnes qui se fanent, symbole même de la destinée de la petite princesse en France. Le président Hénault raconte un peu brutalement ces combinaisons matrimoniales, mais il semble bien près de la vérité lorsqu'il dit dans ses Mémoires : « Le Régent, après une prompte délibération, dit à ses familiers : « J'entrevois « les motifs de l'Espagne ; mais l'intérêt présent est que ma (' régence soit tranquille et je consens qu'on fasse venir u l'Infante. » Que n'ajoutait-il qu'il avait la même passion que le roi d'Espagne, avec des droits tout conti-aires et que,

comptant très bien faire valoir les renonciations, il ne devait pas souhaiter sitôt d'héritiers au roi? »

Quel brillant avenir pour toutes ces princesses, et, à leur défaut, pour leurs parents ! Ce que la politique et la guerre n'avaient pu réaliser, ces mariages, croyait-on, allaient l'accomplir !

Tout était donc calme maintenant après les troubles qu'avaient amenés le système de Law et les rêves d'Alberoni . Au moment où son rival disparaît, Dubois pevit satisfaire toute son ambition. Le 9 juin 1720, il est sacré archevêque de Cambrai; le 16 juillet 1721, il obtient le chapeau de cardinal; le 4 décembre, il est reçu à l'Académie française ; le 22 août 1722, il est nommé premier ministre. Il serait bien long de raconter, après le mémorialiste Saint-Simon et l'historien Lémontey, toutes les intrigues que représente celte marche à l'Etoile. Il suffit de rappeler que, pour devenir prélat et occuper le siège de Fénelon, Dubois dut être ordonné prêtre, et que, pour se vêtir de pourpre, il mit en mouvement le roi d'Angleterre, un luthérien, et le Prétendant, un catholique, les Cours de Madrid et de Vienne, les oratoricns et les molinistes, dirigeant au même but les plus irréconciliables ennemis et répandant à profusion l'or de la France, huit millions ! Il n'eut gain de cause qu'en faisant accepter par les parlementaires la fameuse Bulle Uîiigenitus de 1713, qui condamnait les cent une propositions extraites du livre du Père Quesnel, oralorien [Réflexions sur le Nouveau TestaincJit), et qui avait suscité tant de querelles. Le duc d'Orléans s'était, au début de sa Piégence, fortement opposé à cette soumission, voulant se montrer libéral et soutenir les jansénistes qui se réclamaient du Père Quesnel, mais il ne pouvait rien contre cette fièvre du chapeau qu'on a comparée à la l'abbia papale des cardinaux en crédit.

Dubois ne jouit pas longtemps de sa situation étonnante ; il mourut le 10 août 1723 et son maître, le Régent, fut enlevé lu même année (2 décembre) par une attaque d'apoplexie, au château de Versailles,

L'un et l'autre ont eu des défauts que l'histoire leur a cruellement et justement reprochés; mais ils s'en allaient, laissant derrière eux une tâche accomplie, une œuvre, il est vrai, encore impopulaire aujourd'hui auprès de quelques historiens et que devait compromettre la politique très différente d'un successeur de Dubois, le cardinal de Fleury.

La Régence, pour beaucoup, ne représente que les petits soupers, les mascarades, les bals de l'Opéra fondés alors, c< un peu d'esprit et beaucoup de débauche » (Voltaire). Mais le Régent qui bouleversait l'ancienne étiquette de la Cour, la Cour pompeuse de Louis XIV, fit la part des travaux sérieux; — ce Don Juan n'oublia pas qu'il avait des devoirs publics. Sa vie d'homme d'Etat est aussi modérée que fut immodérée sa vie intime. On lui doit autre chose que de faire revivre les libelles, les calomnies et les légendes.

Il y eut en ce temps-là un poète prodigieux ; dans son Embarqiiemeiit pour Cythère, il synthétise la fête galante de la Régence, avec quel art, quelle audace, quelle puissance de coloris ! Tenons-nous-en à ce témoignage esthétique, tâchons de ne voir que la beauté de cet épisode païen, et donnons un souvenir attendri à ce pauvre Watteau, mort si jeune, aimé des dieux, qui a su dégager la poésie de l'amour, et mettre un voile discret sur les bacchanales de cette époque effrénée.

Principales sources:

Arcllives de Naples, fascio 56 ; Lettere confldenziali di E. Farnese al Duca di Parma. Documents à nous communiqués par M. Glauco Lombardi. — Mémoires du maréchal de Berwick, de M"" de 8taal, du président Hénault. — Lettres intimes d'Alberuni à Rocca, publiées par E. Bourgeois, 1 vol. in-8», Paris, 1892. — Dumont : Corps diplomatique, VIII.

Voltaire : Siècle de Louis XV. — Michelet : Histoire de France. — Aubertin : L'espi-it public au XVIII' siècle, 1 vol. in-12, 1872. — A. Baudrillart : Philippe V et la Cour de France, vol. II, 1890. — Wiesener : Le Régent, l'abbé Dubois et les Anglais, 3 vol. in-8», 1891. — Glasson : Le Parlement de Paris, 2 vol. in-S», Paris, 1901. — Bliard : Dubois, cardinal et premier ministre, 2 vol. in-8», 1902.

Page 1