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Cheslcrûeld au Parlement. — Ses galanteries. — Ambassade à la Haye. — Aventure de mademoiselle Du Bouchct.
Tant de finesse et de grâce n'étaient guère à leur place dans une assemblée à demi populaire. Quand le jeune homme, devenu majeur, revint siéger aux Communes, elles subirent plutôt qu'elles n'acceptèrent ce ton insinuant , cette îjràce molle , cette aisance de gentilhomme et ces légères irouics dont se composait le bagage de sou élo-
326 LE COMTE DE ClIESTERFIELD.
quence. In membre qui possédait le talent du mime bur- Icsciuc, et auquel il ne plaisait pas, s'aliaclia , dès qu'il se levait et pariait, à parodier ses gestes et sa voi\. Chesterfield avait peur du ridicule , comme tous les gens qui en font leur arme ordinaire ; il recula, se tut , sut encore attendre, et se contenta, jusqu'à la mort de son père, d'être un homme de plaisir et de salon. Lié avec toutes les beaulés à la mode , ami des unes , amant des autres , bel esprit reconnu dans les meilleurs lieux, auteur de madrigaux élégants, non sans une pointe de libertinage , ce fut l'élève le pins accompli de ce salon de madame de Tencin , qui l'avait formé.
On cherche en vain , dans sa jeunesse même et dans l'entraînement de cette première époque , une émotion forte et une passion vive. Le nom de la belle Fanny Shirley se trouve assez souvent sous sa plume ; il fait d'elle le texte de ses couplets galants ; vers elle , connue vers la plus jolie , il se penche dans les bals , et il l'invite à danser; à elle, dit un satirique contemporain (*) , il adresse
Ce long soupir, mêlé d'un éternel sourire, El du matin au soir, puis du soir au matin. Le uiuruiurc flalteur d'un couipliuicnl sans lin ,
ce qui ne paraît pas tirer à grande conséquence. Un critique moderne , hoiyime d'esprit , s'étonne de ce que la correspondance de Chestcrficld ne ronfcrmo point de lettres d'amour; il n'écrivait pas de ces fadeurs-lh. Voisenon et l'abbé de Latteignant les abandonnaient au fougueux Diderot et au grave Jean-Jacques ; il les laissait, lui ,
(') Sir t, iluubury Williuiuii.
au paysan Burns ; folies du cœur ou de l'iaiagination , que l'on se reproche tôt ou lard, qui coraproHullL'nt et engagent, et qu'un homme vraiment bien élevé ne se permet pas.
D'ailleurs, il n'oubliait pas son ambition, s'arrangeait avec l'avenir, et se levait toujours à cinq heures du matin. La scandaleuse querelle de George I"" cl de son fils éclate et trouble l'Aiiglelcrre; Chesterlicld, l'œil sur le règne prochain, a grand soin de renier le vieux roi, et de se déclarer pour le fils, qui attend la couronne. Aussi , dès que la mort eut frappé George I", Slanhope , devenu lord Chesierfield par le décès de son père, accourut, comme le faucon tombe sur sa proie, pour avoir part à la curée des honneurs. Ses saillies avaient déjà fait peur; son adresse insinuante semblait dangereuse. Le roi nouveau n'aimait pas l'esprit et n'en avait guère. On exila honorablement Chesterfield à La Haye, avec le titre d'ambassadeur, et, pour le consoler, on le chargea d'intérêts très -délicats et particuliers au roi lui-même. Il partit et fit merveilles.
Jamais les hautes puissances n'avaient vu d'ambassadeur si aimable et d'élégance aussi achevée ; les dames surtout professèrent pour ses talents une admiration sans égale. « Il se serait fort ennuyé, dit lady Montagu, de jouer, sur un théâtre de second ordre , un rôle secondaire, s'il n'eût occupé ses loisirs en donnant des fêtes , eu bâtissant des salles de danse de cent pieds de long, en courant les promenades dans un équipage doré; surtout en obtenant près des femmes une série de succès dignes de Lovelace ou du duc de Ilichebeu. » — « Mos dames hollandaises ^ écrit-il plus tard à son fils, qu'il cherche à endocumer , sont trop rcservées ei trop froidcjj d'imaginatiou pow fuiic les avau-"
CCS, mais elles sont trop aimables el ont le cœur trop chaud pour repousser un honuOto lionimc (jui se présente bien. » 11 se présenta si bien , (juo la \ille de La Haye retentit de ses conquêtes.
Il y avait alors à La Haye une de ces protestantes françaises exilées, dont la révocation de l'édit de Nantes avait couvert l'Europe, et qui se nommait mademoiselle Du BouchcL Belle, jolie prude, elle était chargée de surveiller l'éducaiiou de deux ou trois filles nobles et orphelines. ¥Mc entendit parler du séducteur universel , el entra , comme de raison , dans une véhémente indignation, dont l'imprudence lui coula le bonheur et le repos. Chesterfield apprit par ses amis qu'il avait en mademoiselle Du Rouchet une ennemie acharnée, et que sa toute-puissance était contestée ; la gouvernante affectait d'arracher ses élèves à la présence de l'ambassadeur, et lui prodiguait le dédain, même l'épigramme. C'était i>lus qu'il n'en fallait. Il paria soumettre mademoiselle Du Bouchot , joua la passion , la joua bien , fit toutes les promesses de mariage que l'on voulut, et l'emporta. La vertueuse mademoiselle Du Bouchet de\int mère, et la ville et la cour furent informées de sa chute. La scène de Clarisse et de son séducteur était jouée d'avance; c'était en 1727 : Richardson a tout simplement calqué son Lovelace sur l'ambassadeur anglais à La Haye, dont l'aventure était publique. La pauvre gouvernante sut bientôt qu'elle avait été l'objet , non d'une passion , mais d'un pari , et , privée de sa place, ruinée , l'existence et le cœur tout-à-fait brisés , apprenant un peu tard qu'il ne faut i)as se moquer des Chesterlield , elle mit au monde un fils, et vint, avec une petite pension que Lovelace daigna lui faire, se cacher dans un faubourg obscur de Loutbes, à Lam'uelb, doù elle ne sortit i)lus, et où elle
ne vit personne , pas même Cliesterfield. Celui-ci la fit peindre par la llosalha , car elle était belle , et la plaça, presque sans voiles et comme un trophée , dans un beau cadre doré, sur la cheminée de sa bibliothèque. Ce fut le seul honneur qu'il lui fit désormais. Celte fière vertu qui tombe et ce grand conquérant qui triomphe d'une simple gou\crnante, tout cela est dans le cours ordinaire des choses humaines ; on verra reparaître, à la fin de la vie de (^hesterfield , la gouvernante française et son fils , et celte histoire de jeunesse revenir frapper, de la manière la plus inattendue, la vieillesse de l'ambassadeur.
Mademoiselle Du Rouchet l'inquiétait peu en définitive ; ce qui le préoccupait . c'était son ambition. Le brutal et rusé Walpole régnait à la cour ; une intrigue fut tramée entre lord Townshend et l'ambassadeur à La Haye , pour renverser et remplacer le duc de Newcastle, peut-être Robert ^Valpole lui-même. George II, qui venait de visiter son cher électoral de Hanovre, devait passer par Helvoet- Sluys, où Cliesterfield l'attendit au passage, espérant obtenir la place de Newcastle. Le roi était en garde contre ses séductions; il échoua; lord Townshend, convaincu d'avoir tramé cette intrigue, fut congédié, et "NValpole, qui ne devina pas, selon les historiens , ou plutôt qui ne voulut pas deviner la douce perfidie de Cliesterfield , lui envoya la jarretière et le fit nonnner grand-intendant (hiy/i-sieivard) de la maison royale. Chesterfield avait arrangé d'une manière favorable aux intérêts du roi des litiges difficiles entre le Hanovre et la Hollande, et le roi , qui aimait l'Allemagne, avait toujours conservé une prédilection de famille pour son petit électorat.
Récompensé et mécontent, Chesterfield revint à La Jllaye, couronné de cette faveur équivoque, et se livra plus
ardiinmcnt que jamais aux doux consolations de son exil : au jeu cl aux femmes ; ces deux penchants s'exaltèrent des mécomptes de son ambition , une fièvre lente s'empara de lui, et sa santé fut compromise ainsi que sa fortune. Le grand Boerhaave, qu'il consulta, mit au bas de son ordonnance : Venus ran'us colaïur , prescription dont il se souvint toute sa vie. D'ailleurs on ne songeait pas à rapj)eler l'ambassadeur, dont 0!i connaissait les ambitions politiques, et dont les épigrammes inquiétaient ceux-ci et gênaient ceux-là. 11 com|)rit que son exil pourrait durer éternellement; son patrimoine était entamé par le jeu, son avenir était incertain; son aventure un peu bourgeoise avec mademoiselle Du Boucliet , qui venait de lui donner un fils, compromettait les prétentions d'un aussi brillant séducteur. 11 envoya sa démission et reprit la roule de Londres.
Mariage de lord Chcslerfield. — Sa liille conlrc George !«' et Robert \\ alpole.
Tout à côté de son hôtel de Grosvcnor-Square demeurait la célèbre duchesse de Kendal, qui n'était autre que cette Mélusine de Schulcnbourg , autrefois si jolie , et que le roi George I" avait amenée de Hanovre comme faisant partie de son étrai ge sérail (*). A peine arrivé , Chcslerfield cultiva cette maison; il ne manquait guère de se met-
(*) V, plus bas, la vie de Sophie-Uorothée, feiumc de George !«'.
tre en règle avec l'avenir , avec It-s maîtresses des rois et les lu'ritiers présomptifs. La duchesse avait une fille fort belle qui passait pour sa nièce, et à laquelle , en tout élat de cause, il avait offert ses hommages avant le départ. Créée lady AValsinghani en son propro nom et maîtresse d'une fortune considérable, elle attendait on outre celle de sa mère ; il y avait là de quoi réparer celle de Chesterfield. Le voisinage de la duchesse de Kendal offrait au jeune courtisan une excellente occasion ; il fit sa cour et obtint le consentement de la mère et de la fille. George II s'opposa au mariage, ne voulant pas, disait-il, que la fortune de lady "NValsingham fût compromise par un joueur; Chesterfield était de taille à lutter contre le roi, et en effet il lutta.
George 1"^ qui n'avait pas foi dans la loyauté de son fils George II, dont il connaissait l'avarice , avait fait faire un double de son testament, et confié l'un des exemplaires à l'évCque d'Armagh , l'autre au duc de "NVulfenbultel ; il y avantageait lady AValsingham. L'évèque d'Armagh, en remettant au nouveau roi l'exemplaire qu'il croyait unique, fut très-étonné de voir que George II , sans le lire , le chiffonnait, le mettait dans sa poche, puis le jetait au feu ; c'était se débarrasser assez lestement des legs qu'il avait à servir. Quand George II sut qu'un duplicata avait été envoyé au duc de ^^ olfcnbuttel, il employa toutes les manœuvres de la diplomatie pour en étouffer le bruit et en cacher la trace. Cependant Chesterfield, qui, malgré le roi, venait d'épouser lady "NValsingham, se trouvait pour sa part, ainsi que la duchesse, frustré d'un legs inscrit sur le testament supprimé. En fait d'argent , il était rude jouteur ; il eut vent du testament, menaça, cria , ne recula pas devant un procès à intenter au roi , commença même le procès, ob-
tint de la peur et du scandale ce que l'on n'accordait pas à la justice, et se tut, moyennant une somme imporiante qu'il toucha.
Ce mariage riche et ce testament supprimé coïncident avec le règne de Iloherl AValpole; de celte époque date aussi la vive opposition de Chesterfield contre le roi , la cour et le ministre. On lui a fait, à ce propos, l'honneur de le supposer meilleur patriote qu'il ne l'était. Sa guerre si animée de bons mots, de discours parlementaires, de pamphlets et d'influence sociale, avait des motifs et un but personnels. A> hig comme "NValpole , ne se détachant de lui par aucun dissentiment de principes, il satisfaisait ses haines, servait ses rancunes, vengeait ses mécomptes, et dissolvait le parti de sou adversaire, dans le seul intérêt de sa propre vanité et de son ambition. A propos du bill de douane (excise), il compromit gravement le cabinet; le ministre plia et laissa passer l'orage. Ses deux frères battaient en brèche Walpole aux Communes ; lui-même le foudroyait à la Chambre des pairs , qui avait fait de lui son orateur favori. L'émeute se préparait à Londres , et le malin Chesterfield pouvait se vanter d'en être l'un des moteurs les plus actifs. Il allait toujours à la cour, et montait à son ordinaire et fort lestement le grand escalier de Saint -James, lorsqu'un huissier de service lui redemanda sa baguette blanche , le signe de ses fonctions.
11 n'en fut que plus ardent à l'attaque, harcela toujours et ne renversa jamais ; pendant les dix années suivantes, il continua son fou, et ne donna aucun répit à ses adversaires, Robert AValpoIe, fin dans sa conduite et grossier dans ses mœurs, méprisait les gens de lettres , comme c'est l'usage des hommes positifs, qui nourrissent pour ces chercheurs de l'idéal et de l'art un profond dédaiu. Chesterfield
l'accabla de railleries, se lia avec Pope, soupa chez Button, rendez-vous des poètes, publia lui-mêinoles poésies dellammond, continua l'aimable tradition d'Addison dans la vevuc hebdomadaire intitulée le Monde, et prit rang parmi les écrivains élégants de son époque. Dans cette revue, il poursuivit à outrance le ministère , le roi et les travers de ses propres ennemis, régla les modes, signala les ridicules, et affermit ainsi l'autorité incontestable dont il jouissait dans les salons. Un de ses plus piquants essais dans ce genre léger est celui où, traitant ex professa « des femmes qui ne sont plus jolies , » il se fait leur législateur ; le roi, comme son père , se croyait forcé par le bon goût à entretenir autour de lui un sérail de laideurs d'antiquités , et la satire tombait d'aplomb sur les favorites de George :
« La parure des laides, dit-il, ne doit pas s'élever au-dessus de la simple et modeste prose ; tous leurs efforts au-delà n'aboutiraient qu'au burlesque , et les rendraient risiblcs. tne femme âgée doit éviter tout ornement qui attirerait sur elle des jeux auxquels sa vue serait peu agréable. Mais si, à force de parure , elle veut imposer aux hommes sa beauté détruite, ils sont offensés de son entreprise insolente ; quand une Gorgone frise ses serpens pour charmer la ville , elle n'a pas le droit de se plaindre si elle rencontre un Persée vengeur. Ces femmes sans sexe peuvent être regardées comme des êtres à part ; elles ne sauraient être rangées parmi le beau sexe ; elles devraient renoncer ouvertement à toutes prétentions à cet égard , et tourner leurs pensées d'un autre côté ; elles devraient s'efforcer de devenir d'aimables et honnêtes hommes ; elles peuvent se livrer aux plaisirs de la chasse et vider joyeusement un verre, et, poiir ma part, si elles pouvaient entrer
dSft LE COMTE DE CnESTERFIELD.
an Parlement, je ne in y opposerais en aucune façon. Mo dcmaiulc -l-on comnienl une femme peut savoir qu'elle a vieilli, et agir en conséquence, je réponds qu'elle ne doit pas en croire ses yeux , mais ses oreilles ; que si elle n'est pas entourée d'hommages, si elle n'a pas de nombreux attentifs, elle peut être assurée que ce n'est pas la sévérité de son visage qui les éloigne.
« Ces vieilles pécheresses sont inexcusables. J'ai vu souvent des arrière-grand'mères parées, à ce qu'elles pensaient, de toutes les couleurs de l'arc-en-ciel, mais qui ressemblaient bien plus réellement à des vers à soie desséchés dans leurs coques. Pourquoi donc exposer orgueilleusement des rides aussi vénérables que leur contrat de mariage? Qu'elles cessent d'offenser nos regards par ces prétentions exhorbitantes , qu'elles se contentent du noir, et qu'elles Usent Ovide, de Trisdbus (*) »
On reconnaissait, à ces traits cruels, les favorites du roi; George II prétait beaucoup à l'épigramme par ses allures sans dignité, sa cupidité, ses maîtresses qu'il n'aimait pas, ses goûts de sergent et de tailleur militaire, et sa prédilection pour les revues d'uniformes et la ponctualité du service. Quand il s'était bien moqué du roi, Chesterficld croyait avoir remporté la victoire ; n'en déplaise à ce vif et piqtiant esprit , sa position n'était pas aussi bonne qu'il l'imaginait; n'ayant déracines véritables ni dans lo. puritanisme populaire, ni chez les tories jacobites, ni dans le vvhiggisme un peu vénal des ^valj>olicns , il ne gagnait rien ^ blesser le roi. Opcndant il continuait toujours, encouragé par les applaudissements universels; dans le Wold (le Momie), on lisait, en 17/|0, la facétie suivante, sortie de la plume de Chesterfield , et que George II eut
(*) MhccUaueous Worl.s , vol. Il, p. 'i8-/|9.
LE COMTE DE C RESTER FIEtD. 335
grand'poinc h lui pardonner. Un petit prince allemand est censé parler :
« .... Il n'y a pas autour de moi , dit-il , un prince qui n'ait augmenté ses forces, l'un de quatre, celui-là de huit, et celui-ci de douze hommes , de sorte que vous devez comprendre qu'il y allait de mon honneur et de ma sûreté d'augmenter les miennes. J'ai donc porté mon armée à un effectif de quarante hommes, de vingt-huit que j'avais auparavant; mais, afin de ne pas surcharger mes sujets de taxes, pour leur épargner le logement et l'insolence de mes troupes , et ne pas leur faire craindre de projets contre leurs libertés , je vous dirai entre nous que mes quarante soldats sont en cire , et qu'ils manœuvrent par un mouvement d'horloge. Vous pouvez voir, ajoutait-il , que , si je courais un danger réel, mes quarante hommes de cire sont aussi rassurants pour moi que s'ils étaient de chair et de sang, et du meilleur de la chrétienté; quant à l'apparence et à la dignité, ils valent tout autant, et en même temps ils me coûtent si peu, que nous aurons à cause de cela un bien meilleur dîner.
» Mon ami lui exprima son approbation sincère de ses mesures sages et prudentes ; il m'assure n'avoir vu de sa vie d'hommes mieux faits j mieux assortis pour la taille, ni de plus belles figures de soldats.
» L'ingénieuse invention de ce prince vaillant et sage me donna immédiatement l'idée qu'en y faisant quelques légers changements, on en pourrait tirer un parti très-avantageux pour le bien général. J'ai médité et retourné cette pensée dans mon esprit avec la plus grande attention, et je la présente à mes lecteurs, en déclarant que je suis prOt à recevoir les avis et à profiter des lumières des personnes plus instruites que moi dans la science militaire.
336 LE COMTE DE CnESTEnFIET-D.
» Je propose donc Imnihlciiicnt qu'à partir dn 55 mars prochain (1736) la nonil)ri'Usc année actuelle, qui coûte beaucoup, soit entièreuicni licenciée, à l'exception toutefois des olTiciers , et que des persoiuies compétentes soient autorisées à passer un marché avec mistriss Salnion pour former le même nombre d'hommes de la cire la plus fine; que les mêmes personnes soient également autorisées à traiter avec Myn Hcrr Von Pinchbeck , l'ingénieux artiste, pour le mécanisme du nombre d'hommes précité.
» On a pris depuis peu, mais en vain, des peines infinies pour amener notre armée actuelle à l'état de propreté et de perfection d'une armée de cire : on a reconnu impossible de se procurer un grand nombre d'hommes tous de la même taille, faits de même, portant leurs cheveux, passant tous exactement et simultanément par les temps de l'exercice, et surtout ayant dans le regard une certaine fierté militaire qui n'est pas naturelle aux figures anglaises. On a été obligé de réformer même plusieurs officiers des plus marquants, parce qu'il leur manquait quelques-unes des PROPRIÉTÉS DE LA. CIRE, Avcc uuc armée commc la micnnc, le plus âpre et le plus avare des sergents ou des monarques sera content. »
§ IV
Seconde ambassade de Chcsterfield. — Vice-royaulé d'Irlande. — Retraite définitive.
Malgré cette dépense d'esprit anglais , Chesterfield ne cessait pas d'être battu. Sa politesse exquise, ce beau ruban bleu , ces éj)igrannnes écrites et parlées , ces
entrées secrùtes par les escaliers dérobés, ces alliances de boudoirs, ces débaucbes charinaiites et modérées, un magnifique mariage d'intérêt et d'argent, des discours imités de Tacite et prononcés à la Chambre Haute avec un succès merveilleux, rien n'avait pu enraciner Chesterfield ni déraciner "NValpole. Celui-ci , buveur et gastronome , riait haut, parlait fort , négligeait les maîtresses du roi que Chesterfield cultivait , se mettait bien avec la reine , qui était le ressort réel de la cour, pratiquait des ruses eflica ces, et ne tombait jamais dans la finasserie, Chesterfield n'inspirait ni confiance ni sympathie^ mais seulement une admiration mêlée de haine. On lui préférait Newcastle, l'homme le plus mal élevé de son pays , et "Walpole , qui se passait de l'estime, pourvu qu'on le servît.
La longévité des ministères est bornée. Il fallut bien que Robert "NValpole prît sa retraite ; alors le roi fut forcé d'employer Chesterfield, mais il se hâta d'exiler encore un homme qui lui était odieux de toute manière. George II avait sur le cœur l'affaire du testament , celle du mariage , celle de Vexcisc, les plaisanteries du World, sans compter les discours parlementaires semés de facéties contre sa personne, Chesterfield retourna donc en Hollande sans avoir entendu de la bouche royale d'autres paroles que celles-ci : « Monsieur, vous avez reçu vos instructions. » De Hollande il passa en Irlande à titre de vice-roi, ce qui était encore une disgrâce ; l'un des plus piquants escamotages de cette vie d'artifice fut de toujours être en disgrâce et de toujours sembler triomphant.
Sa seconde ambassade fut aussi heureuse que la première. Dans la diplomatie, il a excellé^ et n'est pas sans rapports avec le maître , M. de Talleyraufl, l'arfaitement grand seigneur comme ce dernier, il ne se pressait jamais, II. 19
écoutait, attendait, méprisait les passions vives ou tendres, et aimait le jen, émotion des âmes qui n'en ont plus. Au bas d'une des lettres de Chesterlield, on trouve ce conseil donné à un résident , son ami intime : « Pas de vivacité. — Tcmpcrl » C'est le mol de xM. Talleyrand \\ ses élèves : Surtout pas de zèle ! Ces deux grands seigneurs, qui méprisaient tant les hommes (les femmes seulement un peu davantage), qui aimaient tant l'argent et le succès, ont été peut-être, dans les temps modernes, lesplushabilcs alchimistes de la quintessence diplomatique, comme dirait Rabelais. En fait de diplomatie , Chesterfield n'a pas été dépassé ; il décida, en 17ù5, la Hollande contre la France et contre son intérêt; il calma en 17Zi6 les papistes d'Irlande et apaisa leurs mécontentements. A vingt ans, il avait réussi ; en 1728, sa première ambassade avait résolu en faveur du roi d'Angleterre des questions délicates relatives à l'électorat de Hanovre. C'était là son triomphe. H procUguait les petites grâces, la flatterie, la séduction, ce qu'il appelait, en jargon de Versailles, le galbanum. « Le galbanum coûte si peu ! » dit-il h son fils. Dans le combat constitutionnel , en face de "NVaipole, les subtilités les plus exquises restaient impuissantes et devenaient des obstacles; (Chesterfield avait cinquante ans et n'était pas entré dans la vraie carrière politique.
Sur la rumeur d'une invasion française en Irlande, il partit pour ce pays , dont le gouvernement lui était confié, au refus de tous les gens de cour et de tous les hommes d'état. Cette vice-royauté n'était pas une faveur mais un moyen honncie d'être quitte de lui. Il dut se trouver bien dépaysé en Irlande. On y buvait beaucoup, on s'y assassinait lestement ; les pauvres cotters tout nus brûlaient les maisons quand les pommes de terre manquaient, les riches
protestants faisaient condamner aux assises tons les papistes qu'ils pouvaient pendre, et les catholiques désespérés se vengeaient de leur mieux. Chesterfield, qui était Irlandais de race, trouvait de grands maux à guérir et de grandes dilïiculiés h vaincre; il s'acquitta de cette tâche avec courage et avec honneur. Les enfants de cette triste patrie n'oublient jamais leur mère : ni le frivole Sheridan ni le cynique Swift ne lui ont été infidèles; nul ne mérita mieux de son pays que l'élégant et léger Chesterfield.
Les ennemis de Chesterfield , et il n'en manquait pas , ceux qu'il avait blessés de ses railleries ou offusqués de son éclat, c'est-à-dire la grande majorité de la société anglaise, pouvaient se réjouir ; il n'y avait pas de poste supérieur plus désagréable que la vice-royauté d'Irlande à cette époque. Il vit d'un coup-d'œil la situation, et, oubliant les coquetteries et les intrigues dont il avait cru se faire des armes, et qui n'avaient été pour lui que des em barras, il changea de route et se mit résolument à l'œuvre. Dès l'origine, il jugea sainement le pays. Endossant le harnais administratif avec courage, renonçant à la table de jeu et aux belles intrigues, il débuta par les mesures les plus fermes envers le roi dont il repoussa les créatures, envers les partis auxquels il imposa, envers le peuple dont il se fit aimer. Cet homme d'esprit, qui se trouvait acculé dans un coin obscur, devint homme d'État. Le gouvernement de Chesterfield en Irlande est une date , un exemple et une leçon ; au heu de proscrire et de sévir, il concilia les uns et calma les autres , laissa de côté le catholicisme comme peu dangereux, et se mit à combattre corps à corps la détresse de l'Irlande, la véritable plaie du pays. « Repoussez la pauvreté, non le papisme, écrivait-il sans cesse; améliorez vos terres, étendez votre commerce, le reste viendra
SiiO LE COMTE DE CHESTERFIELD.
tout seul. » Rien n'est plus admirable que cette puissance d'un esprit juste et net appliquée aux grandes affaires. Pendant huit mois d'une administration sans tache et d'une infatigable activité, il releva l'industrie, encouragea l'agriculture, fonda des écoles, détruisit l'influence des managers, gens qui , au moyen de monopoles concédés par le gouvernement, assuraient les votes et soutenaient les ministères; enfin il traça le sillon que devra suivre désormais tout ami véritable de l'Irlande. Il avait si étonnamment réussi , que George II eut le bon sens de le récompenser, d'oublier toutes ses épigrammes, et de lui donner les sceaux de Secrétaire-d'Étaf.
Chestcrûeld eut le tort et l'imprudence de les accepter ; il revint ; bientôt ses gentillesses déplurent, ses grâces firent ombrage, son ambition effraya ; il espérait gouverner le roi en gouvernant lady Yarmouth, la favorite, et redevenu, à cinquante-cinq ans, l'homme aimable par excellence, il n'en eut pas plus de crédit. Il ne put même pas obtenir un avancement militaire pour un de ses parents. Un jour qu'il solhcitait la signature royale pour je ne sais quelle nomination : <( — J'aimerais mieux nommer le diable ! s'écria George II. — Comme votre majesté voudra , s'ccria-t-il ; le diable est un assez bon sujet ; je ferai seulement observer à Sa Majesté que les lettres de commission portent ces mots : A mon fcal et bicn-aimc cousin. » Le roi signa en riant.
C'étaient là de petits triomphes de société auxquels Chestcrfield était habitué. Cependant le grossier Nevvcastle et ses amis continuaient d'entraver sa route : il se décida à la retraite. — « Elle produisit peu d'effet , dit Horace \N alpole , dont la narration dénigrante renferme quelques piquantes vérités et signale ce qu'il y avait de factice au
LE COMTE DE CnCSTERFIELD. 3ùl
fond de cette vie brillante. » Toujours chez Whiie, Chestcrfield y jouait et lançait des bons mots, mêlé aux jeunes fous de qualité. Dès son entrée dans le monde, il avait annoncé ses prétentions au bel esprit , et les femmes y croyaient. Il s'était donné, sans plus de fondement , pour un séducteur, et les femmes l'acceptaient; on aurait dû penser qu'elles seraient meilleurs juges de ce dernier point. Il faisait certainement tous ses elTorts pour avoir de l'esprit, et pour être homme à bonnes fortunes. »
Désappointé, mécontent , et renonçant au monde, il publia un expose laborieux des motifs de sa retraite, auquel peu de personnes firent attention , refusa un duché que lui offrit George II, et se retira dans sa jolie maison de South-Audley-Street.
Clieslerficld et son fils. — Vie privée. — Corrosiiondance particulicre. — Mort de Cliesterfield. — Portraits de Bolingbroke et de lord Ciiatliam. — Le docteur Maty. — Influence, caractère et rang littéraire de Chcsterfield.
South-Audiey-Street , une des rues du "NVest-End , voisine de Grosvenor-Square , offre encore à l'admiration des visiteurs l'hôtel Chesterfield , Cliesierfield-housc , que ce seigneur a fait construire eu Util sur un terrain acheté à grand prix au chapitre de ^Vestminstcr. L'extérieur est d'une simpUcité élégante ; l'intérieur rappelle les petites maisons de notre régence. Tout y est encore dans l'étal où U. ' 10*
3/j2 LE COMTE DE rilESTEUFIELD.
la mon (In comle l'a laissi- en 1773. On a respect(5 le salon, dont il était fier, et cette riante hihliotlièquc dont les fenêtres ouvrent sur le j^lus beau jardin de Londres. Audessus des armoires d'acajou , qui s'élèvent à hauteur d'appui , règne la série des portraits d'auteurs anciens et modernes que {.heslerfield aimait le pins, l ne inscriptiun en majuscules d'or d'un pied de long se détache sur le fond sombre du lambris , et offre la devise que Clieslerlield avait choisie pour sa maturité et sa vieillesse :
Nl>C, VETEniM. LlCniS. TfDNC. SOMNO. ET. IXEUTIBCS. BORIS. DlCtllE. sollicita:. Jt'CUNDA. OBLIVIA. VIT*.
Sur la cheminée et sur les consoles sont répandus avec un élégant désordre statuettes, bronzes antiques, marbres voluptueux , urnes athéniennes, mélange charmant de raffinement, de grâce et d'érudition, l ne porte secrète donne de la bibliothèque dans ce joli boudoir dont il fait lui-mOmc la description un peu maniérée, adressée à l'un de ses amis : « La boisureet le plafond sont d'un beau bleu, avec beaucoup de sculptures et de dorures ; les tapisseries et les chaises sont d'un ouvrage à fleurs au petit point, d'un dessin magnifique sur un fond blanc. Par-dessus la cheminée, qui est de marbre jaune de Sienne, force glaces, sculptures, dorures, et, au milieu, le portrait d'une très belle femme peint par la Rosalba... Ce boudoir, — ajoute-t-il, jouant sur le mot comme il avait coutume de jouer avec la vie, — est si gai et si riant, qu'on n'y peut jamais bouder quand on y est seul. C'est un défaut aimable pour ceux qui aimenl la bouderie aussi peu que moi. Mais en tout cas il est facile de le réparer en y recevant les gens maussades , fâcheux, désagréables, que de temps eu temps on est obligé d'essuyer. Quand on m'annonce un animal de la sorte , je
cours d'abord à mon boudoir comme h mon sanctuaire pour l'y recevoir : il a moins de prise sur moi ; car, de la façon que nous sommes faits, tel sot qui m'accablerait dajis une cbambrc lugubre peut m'amuser dans un cabinet orné et riant... »
Ce fut dans celte maison délicieuse, par imc matinée d'octobre 1747, que le représentant de la civilisation la plus avancée, et, disons-le, la plus puérile de l'Angleterre, attendait une visite ardemment désirée. On se rappelle peutêtre et cotte pauvre mademoiselle Du Bouclict,etcc fdsque les fatuités de sa jeunesse (il n'eut jamais de vives passions) lui avaient laissé. IN'ayant pas d'enfants de sa femme , tout ce que son esprit gardait de foice , tout ce que son amc avait de chaleur, il le reportait sur Philippe Stanhope, c'était le nom de l'enfant naturel. Se voir revivre avec ses belles manières et ses triomphes , il eût tout donné pour cela ; à cette œuvre, il avait sacrifié argent^ peines et temps. Il avait suivi de l'œil le jeune homme h travers ses voyages , l'avait reconunandé aux grandes dames, qu'il avait priées de faire à Philippe l'aumône de quelques sourires , et n'avait oublié ni la danse , ni l'escrime , ni la carie de Tendre, ni le tailleur. Le jeune homme venait de faire son tour d'Europe, et son père l'attendait, a Comment va-t-il se présenter? demandait-il à madame de Monconseil. Frctillcra-t-il des jambes comme autrefois? Son chapeau à plumet, le tiendra-t-il sous son bras galamment? et son épéc s'embarrassera-t-elle dans ses mollets? Comment tournerat-il sur le talon rouge? La petite B(ot , madame Dupin et les dames allemandes lui auront-elles donné le beau vernis? » La correspondance du père aura-t-elle produit plus d'impression (jue n'en produisent habituellement les sermons pateraels ?
ZUh LE COMTE DE CIIESTERFIELD.
Afin de former son fils aux belles manières , ses lettres avaient été lestes , pimpantes et même égrillardes un peu plus qu'il n'est permis. In jour il lui écrivait: « Je vous envoie de bons billets de bancpc. Il faut que madame la résidente soit étrennée; » un autre jour : « Vous failesdonc des parties de traîneau avec cette belle Allemande? A la bonne beure! Pourquoi ne seriez- vous pas assez adroit
IX)ur verser le traîneau? il faut , mon fils, y voir clair
en politique! Vous auriez de bien jolis madrigaux à débiter sur celle révolulion-lh ! »
rbilippc Stanbope, qui avait couru le monde, recommandé à toutes les beautés qui peuvent achever les humanités d'un jeune diplomate , avait eu bien de la peine à prendre le beau vernis. Dans l'un des nombreux et spirituels romans de Théodore Hook, un père mauvais sujet est corrigé par un fils grave qui le remet dans la voie de la vertu; cette excellente donnée de comédie se rapproche un peu de la situation respective de Chesterficld et de son fils. Le père professait un petit adultère léger et perpétuel , dont le fils ne savait que faire , bien que les exhortations paternelles lui recommandassent toujours «' un agréable libertinage, un commerce galant, une débauche pohe. » Si ce n'est de la bonne comédie, où donc est-elle?
Il n'est sorte d'agaceries que ce bon père ne fasse pour l'arracher à sa chaste pesanteur. Il joue la coquette et la courtisane, excite des sens endormis, éveille des voluptés engourdies, et va jusqu'à écrire: «Je ne sais où en est votre roman avec madame Fitzgerald ? Au troisième ou au quatrième volume pcul-èire? Je le mènerais bien, moi, jusqu'auonzième; mais le douzième et dernier, qu'en ferais-je ? Ma foi , il faut que ce soit vous , et que vous vous réserviez la conclusion. Je ne conclus plus. ISon siun qualis enim. » Il
explique à son fils ce système galant ; « il est nécessaire , dil-il , que les deux sexes travaillent à leur perfection mutuelle : portez aux fenunes le mOrite de votre sexe , vous en rapporterez la douceur, les agréments et les grâces du leur, et les hommes, qui vous estimaient seulement auparavant, vous aimeront aprùs. Les femmes sont les véritables raffineuses de l'or masculin ; elles n'y ajoutent pas du poids, il est vrai, mais elles y donnent de l'éclat et du brillant. — A propos , on m'assure que madame de Blot, sans avoir des traits, est jolie comme un cœur, et que, nonobstant cela, elle s'en est tenue jusqu'ici scrupuleusement à son mari , quoiqu'il y ait déjà plus d'un an qu'elle est mariée. Elle n'y pense pas; il faut décrotter cette femme -là. Décrottez-vous donc tous les deux réciproquement. Force assiduités, attentions, regards tendres et déclarations passionnées de votre côté produiront au moins en elle quelque velléité, et, quand la velléité y est, les œuvres ne sont pas loin. » Voilà qui est systématique et un fils bien renseigné ; mais je ne voudrais pas qu'un père adressât ce langage , même au plus sage des jeunes gens , et la critique anglaise, sévère pendant un siècle, jusqu'à la pruderie, envers Chesierfield , nous paraît aujourd'hui bien indulgente de donner l'absolution à de tels passages (*).
Ce fut une poignante douleur pour Chesterfield que l'arrivée de ce fils ; on était lourd, on était gauche, on ne parlait pas; on aimait la science, la plus grosse, la plus sèche des sciences , le corpus juris germanici et les médailles. Quelle désolation ! Le fils débuta sans aucun succès à la Chambre des Communes , puis il se réfugia dans son obscurité ; une résidence de quatrième ou cinquième
(*) V. le Quarterly et YEdinburgh Reviews de juillet et septembre
3/|G LE COMTE DE r,ilESTEI\FlEI.n.
ordre, au-dessus de laquelle il ne pul jauiaiss'clever, borna son ambition. c:hesierlield ne se décourageait point; il écrivait lettre sur lettre, conseils sur conseils, et s'obstinait à continuer une éducation imjiossible.
iMais, pourrait-on dire à ce père si spirituellement ridicule , ô philosophe de boudoir, vous n'y pensez pas; vous ignorez donc la nature humaine et les variétés du caractère ! Vous n'avez foi que dans l'éducation ! Vous voulez faire de cet homme muet un orateur , de ce tempérament froid un libertin , de ce modeste savant un Alcibiade! Ne voyez-vous pas que tous vos exei'cices de grâce fatiguent sans le transformer ce jeune homme d'une santé mauvaise, d'une intelligence lourde et d'une incurable vertu , car c'est une vertu de tempérament? Vos tours d'agilité et de belle débauche l'ennuient fort, et vous devriez vous rappeler La Fontaine, son Ane et le petit Chien. En vain écrivez-vous à madame la marquise de Moncouseil , en vrai style de boudoir : « Je vous en prie , belle marquise, décrottez-moi ce i)etit galopin ! « Philippe Stanhope ne voulait point « galoper ; » ni elle ni (a petite Bloi n'y réussirent.
La correspondance de Chcstcrfiold n'est rien autre chose qu'un effort désespéré pour transformer la nature. Il n'y parvint pas , et resta fort mécontent de son vertueux fils , qui semble en effet avoir été bien lourd et bien gauche, ce fils du plus gracieux des courtisans. Après tout , il ne faut pas condamner sans miséricorde Philippe Stanhope , l'enfant naturel; n'avait-il pas quelque chose à dire en sa faveur, et aussi pour sa mère ? S'il était triste et gauche, sa jeunesse ne lui avait-elle pas donné quelques bonnes raisons pour cela? Avant de se présenter à l'hôtel de South- Audley-tjtreet , d a>ait sans doute visité Lambeth , et se
LE COMTE DE C.IlESTERFIELn, 3fj7
trouvait un peu élouué des images voluptueuses et des élégantes recherches du palais paternel ; les idées ambitieuses dont on le berçait le touchaient moins peut-être que la petite chambre pauvre de l'aucienne demoiselle de compagnie , égarée et isolée dans ce pays perdu. Philippe aurait pu répondre à son brillant père que c'est un rôle connue un autre, une façon d'être pardonnable, d'aimer la vie domestique et de s'y renfermer; le délicat Chesterfield était bien dur d'exiger impérieusement que son fds, né en de telles circonstances, devînt un Alcibiado à son tour.
Je serais tenté de croire que Philippe Slanhope pensait ainsi, que le sot méprisait tant soit peu l'homme d'esprit, et que le fds résistait secrètement aux intentions du père ; il y a dans la correspondance quelques traces de cette mésinteUigence. Philippe (ceci est de bon sens) croit « que lord Chesterfield a des idées plus convenables au midi de l'Europe qu'à l'Angleterre. » Il lui reproche à demi - voix d'aimer un peu trop « le style fleuri et riant , « et en cela il n'a pas tort non plus ; mais sa mauvaise honte native se contente de cette petite opposition timide : il reçoit doucement le déluge de sermons gracieux que lui envoie son père , et retombe pour toujours dans un modeste silence.
A cinquante-sept ans , Chesterfield reparaît encore à la Chambre des pairs pour y di'xider, par un discours spirituel et très -bien fait, la réforme du calendrier grégorien. Deux années plus tard, son fils, ce fils, son espérance unique et trompeuse j meurt à Dresde. Au lieu de suivre les galants préceptes de son père , Philippe s'était marié tout bonnement à une Eugénie qui lui avait donné deux enfants; le père ne se doutait pas de cette alliance plébéienne. Le patriarche de la dissimulation fut frappé au cœur par celle de son fils ; il reçut le coup avec grâce , se chargea
d'I^ugénie et des deux enfants de Philippe , et ne fit plus que vôii;(''ter.
C'est alors qu'apparaît la profonde stérilité de cette vie, toute de vanité et d'égoïsnie. A soixante-trois ans , il écrivait : n Je souffre (Crirc; je suis, dans tous les sens, isolé, et j'ai vidé toutes mes cruches. Je puis quitter ce théâtre sans regretter personne et sans être regretté. » Il écrivait cela à son meilleur ami, à Dayrollcs, tant les idées sérieuses , les buts graves et les passions vraies sont nécessaires à la vie. Le jeu lui était resté comme agitation dernière ; mais il devint sourd , et ne put tenir sa place ni dans le monde brillant ni au lansquenet. 11 se réfugia dans ses serres-chaudes, où il régnait à son gré, maître de la température et dirigeant les magnifiques produits qu'il obtenait. Le factice lui convint toujours, il était là dans sa gloire. C'est dans cette solitude de Blackheath qu'il a écrit d'excellentes pages , dont plusieurs , publiées pour la première fois par lord Mahon, sont d'un vif intérêt, et méritent d'être citées : tels sont les portraits de Bolingbroke, d'Arbulhnot , de Pope et des princi|)au\ personnages de son temps : nous citerons celui de Bolingbroke :
0 Lord Bolingbroke, dit -il , ne peut être peint que des couleurs les plus violentes et les plus vivement contrastées. Ses vertus et ses vices, sa raison cl ses passions, ne se fondaient pas en teintes adoucies. — C'étaient des tons brusques, de l'eiïet le plus saillant, du contraste le plus soudain. — Ici les ombres les plus noires, là les lumières les plus brillantes , et d'une opposition d'autant plus frappante , qu'elles étaient plus rapprochées. L'impétuosité, l'excès et presque l'extravagance caractérisaient, non -seulement ses passions , mais encore ses sens. Sa jeunesse fui marquée par tout le tumulte et les orages des plaisirs; il se livrait
LE COMTE DE C ri ESTER FIEI.D. 3/|9
nrcc orgueil et sans n'scrve à la voiiipti' , di'daigneiiv de tout décorum. Souvci# sa riche imagination s'écliauiïait et s'engourdissait avec SOS sens, en céléi)rant et prcsfjue en dt'ifiant la courtisane d'une soirée; pour lui , le plaisir de la tahie n'avait de bornes que les dégoûtantes orgies de bacchanales extravagantes, (liiez lui , ces passions ne coiînaissaic'ut jamais d'autre frein que l'empire d'une passion plus forte, l'ambition ; celles-là minèrent sa santé et sa réputation ; l'autre détruisit et sa fortune et sa renommée. Jeune encore , il se mêla de politique , et il s'y distingua. Sa pénétration était prcsqiie intuitive, et il embellissait de l'éloquence la plus brillante tous les sujets sur lesquels il parlait ou écrivait. Ce n'était pas une éloquence étudiée, élaborée , c'était une diction heureuse, coulant facilement, qui peut-être d'abord fut le résultat de ses observations , mais qui, par l'habitude, lui était devenue si naturelle, que même ses conversations les plus familières, écriies et livrées à l'impression , n'auraient eu besoin de coirections , ni pour la méthode , ni puur l'ordre des idées , ni pour le style. Il avait des sentiments nobles et généreux , plutôt que des principes fixes et rédéchis du cœur et des devoirs de l'amitié ; ces sentiments étaient plus violents que durables, et passaient souvent tout-à-coup d'un extrême à l'autre à l'égard de la même personne. Il recevait les attentions ordinaires de la politesse comme des obligations , et les payait avec usure ; il s'oîfensnit aussi avec passion des futiles inadvertances de la nature humaine , et les payait également avec usure. La simple différence d'opinion sur un sujet philosophique l'iriitait, et prouvait au moins qu'il n'avait pas de philosophie pratique.
Il Malgré la dissipation de sa jeunesse et l'agitation tumultueuse de son âge mûr , il possédait un fonds immense II. 20
350 LE COMTE DE rriESTERFIElD.
(le connaissances variées et presque universelles, et, grâce h la vivacité, 5 la clarté de son intelligence, à la plus heureuse mémoire dont homme fut jamais doué, il les avait toujours h sa disposition, (l'était sa petite monnaie, et il n'avait jamais besoin de puiser dans un livre quand il lui en fallait une forte somme. Il excellait surtout dans l'histoire , comme le prouvent ses ouvrages sur ce sujet. Les intérêts relatifs, politiques et commerciaux , de tous les pays de l'Europe, et surtout du sien, lui étaient plus familiers peut-être qu'à tout autre homme; mais ses ennemis, de tous les partis et de toutes les dénominations, se plaisent à dire quelle fut sa constance i défendre ces intérêts.
» Pendant son long exil en France , il s'appliqua à l'étade avec l'ardeur qui le caractérisait ; c'est là qu'il conçut et exécuta en partie le plan de son grand ouvrage philosophi(|ue. Les bornes ordinaires des connaissances humaines étaient trop étroites pour son imagination brûlante et ambitieuse : il voulait s'élancer extra fïammayiiia viœnia mundi , et paicourir les régions inexplorées et inexplorables de la métaphysique , qui ouvre un champ sans bornes aux excursions d'une imagination effrénée , champ dans lequel des conjectures sans lin tiennent heu de découvertes possibles et en usurpent trop souvent le nom et l'autorité.
» Il était bien fait de corps ; ses manières, sa tournure et sa parole étaient engageantes ; il avait toute la dignité et l'urbanité qu'un homme de qualité puisse ou doive posséder, et qu'un si petit nombre , du moins en ce pays-ci , possède réellement.
» Il faisait jtrofession do déisme, croyait à une Providence universelle, et doutait de l'inmiorlalilé de l'àme;
r.E COMTE HE CnESTERFIELD. 551
cependant il ne la niait pas posilivemeiit, comme on l'a généralement supposé,
» Il est mort d'une horrible et cruelle maladie, un cancer h la face , et il l'a supporté avec courage. Je le vis la dernière fois huit jours avant sa mort ; il me fit son dernier adieu avec tendresse , et me dit : « Dieu , qui m'a placé » ici-bas, fera de moi ce qu'il voudra après ma mort ; il sait » mieux que moi ce qu'il doit faire. Puisse-t-il vous béu nir ! »
» De ce personnage extraordinaire , chez lequel le bien et le mal se sont heurtés continuellement , tout ce que nous pouvons dire, c'est : Pauvre nature humaine ! »
Le portrait de Pope est bien moins remarquable. Citons celui de Robert AValpole , du vieil ennemi :
« Dans la vie privée , il était bienveillant , gai et sociable; ses manières étaient communes, sa morale relâchée. Son esprit était bas et grossier, et il lui donnait trop de liberté pour un homme de son rang, ce qui est toujours incompatible avec la dignité. Comme ministre, il était capable , mais il manquait d'une certaine élévation d'esprit sans laquelle on ne peut faire de grandes actions ni en bien ni en mal. Prodigue et intéressé , il soumettait son ambition à sa convoitise et à son désir d'acquérir une grande fortune. Il tenait plus du Mazarin que du Richelieu. Il faisait des actions basses , des choses petites , indignes , par amour de l'argent , et n'aurait jamais rien fait de grand par amour de la gloire.
» Une grosse franchise, qui avait l'air de partir du cœur et ressemblait souvent à la rudesse , faisait croire aux gens qu'il les initiait à ses secrets; on prenait l'impolitesse de ses manières pour de la sincérité. Quand il rencontrait , ce
352 LE COMTL DE CIIESTERFIELD.
qui élait , h(['las ! bien rare , des personnes insensibles aux tentations de l'argent , il avait recours à un artifice encore pis : il riait de toute idce des vertus publicpics cl d'amour de la patrie, il les tournait en ridicule et les appelait « élans cbimériques et pédantesques ; » en même temps il déclarait qu'il n'était pas un « saint, ni un Spartiate, ni un réformateur, n Souvent il demandait h des jeunes gens h leur entrée dans le monde, lorsque leur cœur bonnOtc élait encore pur : » Eb! bien, allez-vous être un antique Ilomain? un patriote? Vous vous déferez bientôt de ces idées-là, et vous deviendrez plus sage. » Par ces propos il faisait plus de tort à la morale publi<iue qu'aux libertés de son pays, auxquelles je suis persuadé que dans son cœur il n'avait pas envie de porter atteinte.
» Il était facilement la dupe des femmes ; il répandait sur elles ses profusions, et quelquefois d'une manière indécente. Extrêmement sensible à la flatterie, même à la plus grossière et la plus sotte que lui adressaient parfois les plus grossiers adeptes de cette vile profession , il passait la plupart de ses heures de loisir ou de relâchement dans la compagnie d'hommes tarés dont la mauvaise réputation déteignait sur la sienne. Beaucoup de gens l'aimaient, mais personne ne l'eslimait ; sa gaîlé familière cl sa raillerio peu ménagée lui ôtaicnt toute dignité. Il n'était pas vindicatif et pardonnait facilement à ceux qui l'avaient le plus grièvement offensé. Son humeur enjouée^ son bon cœur et sa bienfaisance, comme père, comme époux, comme maître et comme ami, lui valurent l'attachement le plus réel de tous ceux qui entraient dans le cercle de ses relations intimes.
») L'histoire ne placera pas son nom parmi ceux des hommes les meilleurs ni des meilleurs ministres; on
doit encore moins] le classer parmi les plus mauvais. » Cbesterfield, si délicatement faux, s'est cru parfaitement impartial en écrivant ce portrait , tant noire vanité a de ruses pour nous séduire ! >Valpole, moins prétentieux et moins coquet , n'était pas plus immoral que Chesterfield. Dans l'appréciation des hommes comme dans le style, Clicsterlield atteint la netteté , non la profondeur. La science sociale, celle des apparences et des formes, l'empêche toujours de scruter les caractères ; il ne voit pas dans Bolingbroke l'agitateur, dans Chatham le patriote, dans AValpole le consolidateur de la dynastie hanovriennc. Il s'aperçoit seulement qu'ils ont de l'esprit ou de la grâce, du talent ou de l'intrigue , sans se rendre un compte exact du but vers lequel ils tendent et du résultat qu'ils ont accompli. Au fond, rien ne l'intéresse ou ne le touche , excepté lui-mOuie. Il pense avec Hobbcs et Mandevilie , avec Helvétius et La Rochefoucauld , « que l'égoïsme est universel , que l'homme est né méchant , qu'il hait l'homme, et que , s'il recherche la société , ce n'est pas par sympathie, mais pour lui-même et pour lui seul. » Le sillon de cette triste philosophie , dont Chesterfield est le plus gracieux écolier , remonte jusqu'à Ilobbes cl descend jusqu'à nous. Un certain Mac-Mahon , écrivain peu connu , mais curieux à étudier, est celui qui l'a poussé à ses dernières limites. Dans son Essai sur la dépravation de (a nature humaine (*), il établit, chapitre L^ 1" que l'homme est ea hostiUté naturelle et nécessaire contre tout ce qui existe ; 2° que, si chaque père le pouvait, il tuerait son fils ; 3" que, si chaque fils le pouvait, il tuerait son père ; h° que, si chaque roi le pouvait, il tuerait tout son peuple ! Cette caricature
(*) Londres, 177i,
sérieuse (le la pliilosopliic de Ilobbcs la réduit à l'absurde, et en démoiilre la fausseté. Cbesterlield, trop s|)irituel pour tomber dans de telles conséquences, mais convaincu du peu de sérieux de la vie humaine, adorait l'apparence ; poiu' lui, il n'y avait aucune réalité; il lui fallait le semblant, la forme, l'image. 11 admettait la politesse comme voile de l'égoïsme , comme une gaze jetée sur un objet bideux.
Aussi les lettres et les œuvres mêlées de Cbesterlield produisent-elles une impression singulière et double. On a borreur de cette ùme sèche dès qu'on l'aperçoit ; oa est ravi de cette grâce exquise dont elle se pare. Cette frivolité stérile repousse ; cette élégance piquante séduit. Sous une surface qui étincelle, la nudité de l'égoïsme se montre ; il ne croit pas à la réalité, n'estime pas les solides vertus, et n'a point de foi dans les créations du génie. « Homère m'ennuie souvent, dit-il, et quand il se met à bailler , je dors d'un sommeil de plomb. Milton , avec ses diables, ne me cause pas grand plaisir ; je lui trouve un trop grand luxe de théologie. Je vous fais ces aveux bien bas, et je vous prie de ne le dire à personne; j'aurais sur les bras les pédants et les dévots. » Il jîourrait faire grâce à Shakspeare, qui assurément n'est ni pédant ni dévot ; mais, pour lui, toutes ces grandes têtes , qui dépassent la porte du boudoir, n'existent pas. Il ne cite ni Dante , ni même Montaigne, confond la gaîié puissante de Molière avec l'humour, ne reconnaît Fontencllc , Voltaire et Crébillon fils, le premier counnc philosophe, le second comme historien et le dernier comme moraliste ; estime Micromcgas au-dessous de Tanzaï et ISéardané , professe de l'estime pour Voisenon, vante Elheredge, dont les comédies ue valent pas celles de notre Boursault, et, avec soa
délicat esprit, reste emprisonné dans le cercle de Fontenclle et de Saint-Évremond ; il y mêle quelques nuances, et ce ne sont pas les meilleures, empruntées aux petits abbés graveleux et à M. de Boulllers. Il a aussi ses calembours qui ne sont pas sans grâces, ses aimables « polissonneries » (le mot est de lui) , ses cliansons à la Collé , mais bien moins franches, et ses coyicetti devenus célèbres, que Dorât ou le marquis de Pézay auraient pu revendiquer. C'est lui qui, dans son cpitrc ccrùc en automne , prie une dame de se mettre prudemment en garde contre la rosée, — la rosée, s'écrie-t-ii,
Cette larme versée
Par la nature en deuil qui pleure le soleil I
Il dit à la même dame :
Dès que vous vous levez, demandez voire robe; Des heures du matin redoutez la fraîcheur, Car votre sein déjà n'a que trop de froideur I
Ce qui n'empêche pas que cet iiomme qui méprise Térence et estime Voisenon ne soit père de quelques-unes des meilleures épigrammes de son temps. Le clH!valier Robinson, aussi niais d'esprit que Ouet et long de corps , lui demandait des vers sur sa personne, et y mettait une insistance fatigante ; Chesterfield le satisfit au moyen d'un distique plus piquant que poli :
Mes vers ! n'imitez pas celui que nous chantons! Soyez spirituels, et ne soyez pas longs (*).
(*) Unlike my subject now shall by my son;» , It sluiU be witly, and it shan't be long.
C'est lui qui disait (riiii mariage contiacté entre la fille d'une diiciicsse crlrhic par ses intrigues et le fils illrgiiimc d'un lord : <i La fille de personne ('pouse le fils de tout le monde, » 11 livra une guerre de bons mots , poussée jusqu'à racharnoment , à Robert "NValpole et à George H. Quand ce dernier, à Detlingeu, eut payé de sa personne, les Anglais en furent ravis , et , connue on observait devant fibesterfiold que Sa Majesté s'était fort bien conduite, il reprit : « Oui, mais Sa Majesté n'a rien comluit. » Les femmes le craignaient autant que les hommes. « Imaginez-vous, lui dit la célèbre miss Chudleig , ce que l'on a répandu sur mon compte ? On m'attribue deux jumeaux. — Je ne crois jamais que la moitié de ce qu'on dit. »
Les chagrins moraux et les douleurs physiques ne l'empêchèrent pas de finir par des plaisanteries , et de changer son testament en épigramme. Il y multiplie les précautions pour la conservation intacte de son nom ; il veut que l'on respecte ces propriétés qu'il a créées et embellies avec tant de soin et de goût. Il ordonne d'abord « que l'hôtel (Ihesterfidd ne sera jamais vendu , et que , si l'un de ses descendants essaie de s'en défaire , aussitôt, et par le fait même , la propriété en sera dévolue à l'héritier le plus proche. » Après avoir ainsi protégé sa création contre les fantaisies ou la dilapidation de ses successeurs, il déclare en outre que, « si la fantaisie de faire courir des chevaux, de jouer ou de parier, prend à l'un d'eux, il autorise le doyen et le chapitre de Westminster (qu'il connaissait fort rapaces) à exiger d'assez fortes sommes, à proportion du nombre des récidives, et jusqu'à concurrence possible de la totalité du patrimoine ; — bien certain, ajoute-t-ii, que le chapitre se fera payer ! »
A ces cotliciles doucement satiriques et qui le peignent si bien , il faut ajouter ces mots ciiarmants du vieillard : « Où allez-vous? — A la promenade; il faut bien faire la répétition de son enterrement ! » et ceui-ci : « Tyravvley et moi, nous sommes morts depuis cinq ans , mais nous ne voulons pas qu'on le sache ; » et enfin les dernières paroles qu'il ait prononcées, une politesse pour son vieil ami : « Donnez un fauteuil à Dayrolles. » Et il expira. Entre autres legs et dons faits à l'heure de sa mort à ses intimes et à ses domestiques , il venait d'envoyer « cinq cents livres sterling » à mademoiselle Du Bouchet, « comme compensation, dit-il, du tort qu'il avait fait à cette personne ; » ce sont les termes du gentilhomme mourant. Mademoiselle Du Bouchet trouva la compensation insultante, et renvoya les cinq cents louis au moribond, ce qui prouve chez elle un sentiment de sa dignité et quelque élévation d'âme.
Cependant il avait à peine fermé les yeux , que cette même Eugénie Siauhope, dont il avait été le bienfaiteur, trafiquait de ses lettres confidentielles, avait l'impudeur de les publier , et le montrait , aux yeux du monde et de l'avenir , précepteur immoral de son enfant naturel , professeur de dissimulation , précepteur de ruse et de libertinage ; si bien que, par une rétribution dont les moralistes feront, s'ils veulent, leur profit, toutes les vengeances et tous les châtiments lui arrivaient du côté de Philippe Stanhope. Sa femme, qu'il avait tant négligée, personnage intéressant dans la vie de Cheslerfield, et celui dont on parle le moins, lady Walsingham, que ses portraits représentent grande, belle , aux beaux cheveux noirs, aux yeux pleins de langueur et de feu, se conduisit bien autrement envers lui. Elle avait été délaissée aussitôt qu'épousée par celui 11. 20
qui n'avait vu dans cette alliance que la fortune. Elle eut l'esprit de comprendre que ce mal était sans remède , le bon goût de se taire, et le cœur assez féminin pour chérir encore et soigner Cbosterfield dans sa vieillesse ; elle prit soin elle-même de son enfant naturel, et , devenue veuve, protégeant avec une générosité muette la mémoire de son mari, elle chargea un médecin fort instruit , Maty, ami de la famille, d'écrire la vie du comte et de réunir son léger bagage Uttéraire. Elle paya fort cher et surveilla ce monument funèbre ; d'ailleurs clic ne prononça pas un mot de blâme, de plainte ou de reproche.
Maty, homme assez sensé, mérite un souvenir ; il ne manquait point de connaissances réelles , et c'est l'homme qui, encouragé par Chesterfield, a le premier jeté un pont de communication entre la France et l'Angleterre. Dans l'histoire des Revues , sa Biblioïkcquc briianniquc doit prendre place entre l'admirable Review de Daniel de Foë , le Journal des Savants de Sallo, et les ]\ouvcll€s de la République des Lettres. Bayle , journaliste merveilleux , avait connu et encouragé Maty, laborieux et modeste pionniei- littéraire qui possédait les deux idiomes, chose rare à cette époque. Voici donc comment s'est décidé le mouvement nouveau qui a rapproché les deux races : Bohngbroke, esprit décisif, mauvais écrivain, ardent à toute entreprise nouvelle , donna limpulsion ; Chesterfield , qui le suivit, répandit le goût français dans les salons britanniques ; Maty, qui vint ensuite, continua et rendit plus intime la fusion intellectuelle des deux pays. Nul n'était moins apte que Maty à résoudre ce problème assez complexe^ le caractère de Chesterfield, un caractère factice, — frivohté calculée, personnalité déguisée sous l'élégance. U
prétendit à tout, sans atteindre une supériorité décidée dans aucune carrière, et ne s'appropria ni la souveraine gestion dos affaires, ni le trône des lettres. Amant passionné de la forme, de l'apparence et du mensonge , cet homme, qui voulait tout dompter, plaire à tous , tout enlever par la séduction, remporta une multitude de petits succès qui ne le satisfirent pas. Il n'eut jamais de grand triomphe : il n'avait pas de génie ; il n'obtint pas l'estime : il était sans moralité ; le bonheur lui manqua : il n'avait pas de cœur. Élève de Fontenelle pour le style, de Hobbes pour la philosophie, de La Rochefoucauld pour l'observation, il déprécia trop les hommes , et fut puni pour avoir trop estimé le succès.
Chesterfield avait-il raison ? Sa philosophie est-elle admissible? N'y a-t-il donc que mensonge et apparence? Devons-nous être frivoles par système, et rien de sérieux n'cst-il digne de nous occuper? La réponse à ces questions est dans la vie même que, pour la première fois et grâce aux documents mis en lumière depuis peu d'années , nous avons analysée fidèlement. Si l'on évoquait, au moyeu de celle forme hlléraire qui avait grand succès de son temps, le comte de Chesterfield, on pourrait causer avec lui dans un dialogue des morts, et lui dire : « Monsieur le comte, votre vie dément vos principes. Dans le cours d'une si longue carrière , vous n'avez eu qu'un beau moment , celui où , enchaîné en Irlande à des affaires graves, répugnant aux vices grossiers et aux mœurs brutales qui y régnaient, loin des petites intrigues de Londres , des maîtresses de rois, de la table de jeu et du salon de lady Yarmouth, vous avez abdiqué votre frivolité, voulu et fait le bien , adopté des mesures utiles , embrassé
3G0 LÉ COMTE DE ClIESTERFIELD.
(les intc'iêls sérieux , cl dû à celle dévialion de vos ihéories faclices l'éclair de {jraiuleur qui a traversé voire vie. »
C) Ucvuc des Dciu-Moiulc», juin 1845.
SOPUIE-DOKOTUÉE,