‹ Le dix-huitième siècle en AngleterreChapitre 52 sur 61 · XI. IS · texte numérisé non relu

XI. IS

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bon. Cela m'a rendu prc^-vcnant et courtois pour les femmes que je n'aimais pas , et pour des hommes que je méprisais, dans l'espérance d'être applaudi des uns et des autres , quoique je n'eusse voulu ni de l'amitié de ceux-ci , ni des faveurs de celles-lh. Toujours je m'habillais, je m'exprimais et me présentais aussi bien que possii)le; j'étais ravi lorsque je m'apercevais que la compagnie me goûtait. Je parlais aux hommes de tout ce que je pensais pouvoir leur donner la meilleure opinion de mon esprit et de mon savoir, et aux femmes de ce qui ne manque jamais de leur plaire, la flatterie, l'amour et la galanterie. De plus, je vous avouerai, sous le secret de la confession , que ma vanité m'a souvent fait prendre mille peines pour me faire aimer de certaines femmes, alors que je n'aurais pas donné de leurs charmes une prise de tabac. Dans la compagnie des hommes , je tâchais toujours d'effacer ou du moins d'égaler celui qui brillait le plus. Ce désir me poussait à tout tenter pour le satisfaire , et , quand je ne pouvais briller dans la première sphère , il me faisait réussir dans la seconde ou la troisième. Par ce moyen, je devins bientôt à la mode, et, quand un homme est une fois arrivé là, tout ce qu'il fait est bien. C'était un plaisir infini pour moi de considérer ma vogue et ma popularité. Femmes et hommes m'invitaient à toutes les parties, où je donnais en quelque sorte le ton ; ce qui me valut la réputation d'avoir eu certaines femmes du plus haut rang, et cette réputation, vraie ou fausse , m'en valut réellement d'autres. Avec les hommes , j'étais un prolée, je prenais toutes sortes de formes pour leur plaire ; parmi les personnages gairfs, j'étais le plus enjoué , le plus grave avec ceux qui l'étaient , et je n'omettais jamais les moindres attentions qu'exigent les bienséances, ou les moindres oflices d'amitié qui ix)uvaieul

leur plaire et les attacher à moi. En consé((uonce , j'étais biciiiOt lié avec tous les hommes les plus distingués et les plus en vogue partout où je me trouvais.

« C'est à ce mobile de vanité, que les pliilosophes trouvent si méprisable et que je qualifierai tout autrement, (^ue je dois la meilleure part du rôle que j'ai joué dans le monde. Il faut plaire, briller et éblouir autant qu'on peut. A Paris, vous devez avoir observé que chacun se fait valoir aiiiani qu'il est possible , et La Bruyère remarque très-justement qu'on ne vaut dans ce monde que ce qu'on veut valoir. Lorsqu'il est question d'applaudissements, jamais Français, homme ou femme , n'est en défaut à cet égard. Observez les attentions éternelles et la politesse qu'ils ont les uns pour les autres; ce n'est pas pour les beaux yeux de leurs semblables au moins , non , mais pour eux-mêmes , pour des louanges et des applaudissements. Pratiquez , pour plaire, tout l'art de la coquette la plus raffinée; soyez alerte et infatigable pour vous attirer l'admiration de tous les hommes et l'amour de toutes les femmes. »

Cette théorie , qui est à peu près celle de La Rochefoucauld , de Hobbes et de i>landeville , ne parvint qu'assez tard chez lui à ce degré de perfection solide et sèche, qu'il a réduite eu formule philoropliique. A vingt ans, vers 171^, il part pour faire ce qu'on appelait alors sa tournée d'Europe, se débarrasse vile d'un précepteur qui le gène, et vient tomber à Paris au milieu de la société de madame de Tencin , de Lamotte et de Fontcnelle. L'exilé Bolingbroke y jetait un vif éclat ; chez celui-ci , tout était passionné , même l'amour-propre ; tout était grandiose, même l'intrigue. Chesterûeld , place sous son aile , vit en lui l'idéal de la grandeur humaine. H conçut pour ce caractère extraor- (Uiiuirc cl multiple la seuly admiiaiioii (\}xii ail resseulic ,

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se laissa palroner par lui prùs des dames de la cour , reçut de lui et d'elles reni|>reiiile drcisive de sa vie future, cl résolut de jouer à son lotir lAlcibiade avec moins d'excès et de violence. Tel fui en cllol son rôle : un IJolingbroke adouci et plus aimable.

A vingt ans, il a liàie de suivre les traces politiques d'un si grand maître. La reine Amie meurt. Aussitôt il arrive, et reçoit de lord 8lanhoj)c, minisire de George I"" et son parent, le litre de gentilhomme de la chambre du prince de Galles, Puis, sous le même patronage, il fait son début à la Chambre des Communes , où il représente le bourg de Saint-Germain ; il n'avait pas même l'âge que la loi exigeait pour y siéger. Le jeune orateur, fidèle élève de Bolingbroke, et persuadé qu'il falhiii emporter la renommée de vive force, se joint aux assaillants du duc d'Ormoiid avec une extrême véhémence; par égards pour son rfwcoiirs vierge, on ne le rappelle pas à l'ordre , quoiqu'il le mérilât. « Monsieur, lui dit après sa sortie un des partisans du duc d'Ormoud, je vous fais observer que vous êtes mineur, et que , si vous restez ici , l'amende qui va vous être infligée sera considérable, » Cheslcrlield salua profondément, prit la poste cl revint en France , où il retrouva son modèle.

Les dames continuèrent son éducation et achevèrent « de dérouiller, » comme il le dit lui-même dans un curieux passage (*), sa timidité cl son pédantisme. Beau, jeune et homme de plaisir, il apprit merveilleusement bien le français sous leurs auspices ; il en retint même la plus fugitive cl la plus délicate parcelle, le français de Crébillon lils et du président .Maupcou, ces dictons du monde, ces

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lrivialit(''s choisies, tout ce qui serait de mauvais goût aujourd'hui, et dont ses lettres sont , pour ainsi dire, un cahier d'expressions corrigées : l'indécrottable, — l'indéchiffrable , — être abasourdi , — s'ébaudir dans la plaisanterie ; » son style est plus idiolique et plus de boudoir que celui de Lamotte ou de madame de Staël , et l'on pourrait y démêler, si l'on voulait , tout le lexique en usage chez madame de Parabùre ou le financier Law.

Cependant il occupait auprès de son ami Bohngbroke une place singulière. L'insurrection jacobite de 1715 se préparait et Bolingbroke en était l'àme ; le jeune Chesterlield trouva moyen de s'informer au juste de l'état des affaires, sut où en était la conspiration qui se tramait à Paris contre, la dynastie nouvelle , et en informa sa cour. L'homme de génie était dupe de l'homme d'esprit ; Chesterfield, courtisan délié , devait plus tard se laisser vaincre [)ar le brutal Newcastle.

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