PARIS ALBIN MICHEL, ÉDITEUR
22, RUE IIUYGHBNS, 22
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La lilléralare des pamphlets est une liltéralure spéciale à certaines époques et à certains faits. Tous les événements., ni tous les personnages ne l'inspirent pas. Car., pour quelle se réalise avec le maximum d'opportunité et de succès., il est néf^essaire que l'esprit public soit préparé à la comprendre, à l'adopter et à l'encourager. Sans faveur., ni utilité, elle végète dans les bas- fonds de l'art; elle n'est plus que la pire des littératures, — la littérature honteuse. Son existence même tient à la psychologie des peuples et à l'acuité des faits sociaux. En effet, pour qu'un pamphlet réuS' sisse et soit lu par le plus grand nombre d'individus {ce qui est généralement la raison de confection du pamphlet), il faut que les faits qui l'occasionnent s'imposent à l'esprit ou à l'intérêt des lecteurs, ou que les personnages mis en Jeu soient d'une notoriété établie. On ne s'intéresse pas à des aventures banales, ni à des quidams obscurs; on les ignore. Et, les ignorant.
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on dédaigne leurs aventarea, qui, à vrai dire, ne ionchenl qifeax et n''onl rien de commun avec la vie de la nation. C'est pourquoi les époques riches en libelles ont une importance considérable en histoire. Les pamphlets, par leur publication même, dénotent une transition, une fièvre, un malaise dans la société ou dans le Gouvernement. L'étude de cette fermentation explique les événements qui suivent, et souvent elle les prépare.
On en trouve la preuve dans i histoire moderne de la France. Quelle époque fut plus agitée, au sens intellectuel, que les vingt ou trente années qui précédèrent la Révolution? Où V antinomie qui existait entre les derniers abus de Vancien régime, les plus graves peut-être, et les principes nouveaux qui préparaient le régime moderne, se montra-t-elle sous un Jour plus éclatant? Nous n'y insistons pas ; nous g reviendrons par la suite. Mais arrêtons-nous un instant à la situation créée à la société en 1789, par exemple. Dans lamas de brochures de quatre, huit ou douze pages que Von ne parcourt plus maintenant qu'avec ennui, combien d'idées parurent dans leur temps originales et furent reprises plus tard par les grands manieurs de la Constituante ou de la Convention. Les pamphlets apparaissent alors comme une soupape qui laisse échapper les griefs et les rancœurs longtemps subis ^ l'échiné basse. Le citoyen qui a mûri une idée, ou qui a souffert du régime politique qui s' ej] rite, profite de r occasion unique qui s'offre à lui pour instituer le
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public, la foule, ses frères de douleur ou d'esclavage, juges de Vétat qui était aussi le leur. Et Vintérêt que remportent ces lamentations appartient moins sans doute aux obscurs écrivains quaux témoignages qu'ils fournissent de l'unanimité des plaintes, de la constance et de la généralité des abus. Chacun essaie de se consoler en lisant les malheurs d' autrui : la solidarité des peines' n'est pas plus un vain mot que celle des efforts.
En un autre sens, les pamphlets publiés après la chute de Napoléon ne sont pas moins significatifs. Comprimée pendant l'Empire, la pensée politique n'attend que l'abdication de Fontainebleau pour prendre le peuple à témoin de son propre malheur. Mais le peuple ne pensait pas de la même façon qu'en 1789. Au point de vue économique, il n'a guère de réclamations à faire. L'Empire ne l'a pas ruiné, les abus n'ont pas été criants ; seul le spectre constant de la guerre effarouchait, en ce temps, les familles. Mais tout cela était racheté par le vent de victoire, le souffle d'épopée et la satisfaction profonde d'avoir vécu la gloire, toutes choses qui ne faisaient de doute à aucun des contemporains.
On voit ainsi la différence qui existe entre les libelles d'une époque où la société et l'état politique se dissolvent et les libelles qui proviennent de l'effondrement d'un état organisé. Deux dates extrêmes, 1789 et 1815, concrétisent cette opposition, et marquent, et caractérisent deux sortes de littérature poli^
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tique, deux sortes de pamphlets. Entre ces deux espèces qui surgissent à la suite ou comme avant-coureurs de grands faits sociaux, et nous venons den étudier des cas particuliers, s'' interposent les pamphlets s'attaquant aux personnages notoires. Les libellistes du dix-huitième siècle avaient indiqué la voie aux antinapoléoniens, et brillamment, car il est à présumer que nul ne les dépassera en variété, en nombre et en libertinage. Ils élevèrent le libelle, l'outrage spirituel et obscène, à la hauteur d'une institut tion, et véritablement on peut dire qu'ils lui conquirent droit de cité dans la littérature.
Les écrivains qui ont fait du dix-huitième siècle la passion de leur vie, et qui y ont trouvé cette élégance, ce détachement, cette manière unique de dire des choses profondes avec légèreté {et on reconnaît là certaines qualités, les plus caractéristiques, de F esprit français), n ont pas été sans se demander d'où provenait, à partir de la fin du règne de Louis XV, cette avalanche de pamphlets, de nouvelles à la main, de livres intimes. Ils venaient de passer en revue, d étudier les réacteurs contre V esprit classique, l esprit du dix-septième siècle, et après les avoir pénétrés, de Pierre Bayle à Jean-Jacques Rousseau, ils s'arrêtaient surpris devant ce genre littéraire. Rien ne le préparait, ni ne l'annonçait. Et le fait est qu aucune
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raison lilléraire ne V explique. Il nen faut pas chercher r origine dans la nouvelle philosophie sociale, du moins directement. Et il paraîtrait, en vérité, assez paradoxal que de rendre Bayle, Montesquieu, ou Rousseau responsables de cet état de choses.
D'autres écrivains, notamment Voltaire, Diderot, par la nature même de leur esprit, y ont contribué davantage, et même dune façon décisive. La grâce, la légèreté de leur plume, cette légèreté qui dépasse le style et s'étend au sujet traité, ont formé des écrivains, qui, sans posséder la puissance suffisante pour mettre debout des ouvrages de longue haleine, ont trouvé dans le pamphlet le cadre rêvé à leurs aspirations. En quelques pages, ils pouvaient déposer à profusion des mots d'esprit, et cela contentait leur ambition. Et, en outre, les mœurs se orêtaient à merveille à ce nouveau divertissement.
On a répété à satiété Vinfluence queut la cour de Louis A V sur les mœurs et l'élat social de l'époque. Elle ne peut se comparer à celle de Louis XIV. Si la galanterie était sensiblement la même pendant que le Roi-Soleil régnait, et si la cour suivait le Roi, la Ville au contraire était trop séparée des courtisans, et, d'autre part, des influences considérables [en première ligne, le jansénisme) V empoignaient par ailleurs et s'imposaient trop fortement à l'esprit, aux mœurs,
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à la chair elle-même^ pour que le liberlinage se généralisai. Une coterie le pratiquait, gens spirituels qui cherchaient un délassement spirituel et qui restreignaient la part de lubricité.
Au temps de Louis XV, la situation n'est plus la même. Dans le libertinage, la part de l'esprit diminue, celle des sens croit, et il ne faut pas demander si l'obscénité fleurit sous les yeux du peuple, car — ce n'est un mystère pour personne — le roi, par sa conduite scandaleuse et infâme, donne le pire des exemples. Après les débauches éhontées du Parc-aux- Cerfs, pourquoi les sujets agiraient-ils avec plus de retenue? Pourquoi eux aussi, ceux qui en ont les moyens, ne se paieraient-ils pas des plaisirs coûteux et analogues? Pourquoi n auraient-ils pas , dans leurs maisons particulières, des harems? Le roi en a bien; en a-t-il plus qu'eux le droit? Sur la question des sens, des besoins physiologiques, ils se comparent au roi. Ils ne le croient plus d'une essence supérieure et anormale. Et, d'ailleurs, si cette supériorité existait, elle résiderait plutôt dans l anéantissement des désirs que dans la recherche de leur satisfaction. Tel est leur raisonnement. Le roi est un homme ; ils sont des hommes. Et ils ajouteront bientôt : nous sommes des autorités; le roi n'e.st que le représentant de ces autorités. Ils ne le disent pas encore, car c'est une caractéristique de l'humanité, que de chercher le contentement du corps avant celui de l'esprit. El les révolutions n'éclatent que quand ces besoins différents
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mois convergents coïncident. A la fin du règne dt Louis XV et au commencement de celui de Louis XVI ^ ils ne coïncident pas encore, mais, chacun de son côté, ils avancent, — et rapidement. Mais, ici, il m nous reste plus qu'à noter certaines marques essen tielles des pamphlets réimprimés dans ce volume et à les situer dans le milieu qui favorisa leur éclosion.
L'époque qui vit publier TE^pion Singld^is et les pamphlets contre Marie- Anioinelle et ses favordes promet de jolies révélations à celui qui poursuit ses investigations dans ce sens. Le fait est que les pamphlets libertins ou obscènes remportent par le nombre, et parfois aussi par l esprit et par lart, sur tout le reste de la littérature. On en pourrait dresser une copieuse bibliographie {qui existe d'ailleurs pour certains points particuliers), et dont les titres à eux seuls seraient prometteurs. Ils allèchent maintenant les curieux, qui les ramassent à prix d'or. On peut penser qu'en leur temps ils n'étaient pas moins goûtés. Cependant, pour le lecteur moderne, certaines allusions sont obscures, que les contemporains entendaient sans effort; certains personnages ont une figure insignifiante et inconnue, qui alor's étaient notoires, et le reste est à l'avenant. Néanmoins on s'intéresse à leurs faits et gestes, car ils sont profondément humains, ils sont croqués sur le vif. Ut tout cela donne un tableau vivant de l'époque ; cela est un document.
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El ce document est important. Les lémoignages manquent pour l'histoire intime de la société. Quelques recueils de lettres., quelques mémoires., quelques romans., des bribes épnrses, et c'est tout. L'historien ne trouverait rien autre à glaner, si les pamphlets ne lui apportaient leur précieuse contribution. Par leur entremise, il est introduit dans des milieux divers et curieux. Ils lui dévoilent les mœurs secrètes des plus grands parmi les personnages du temps, de ces individus supérieurement armés pour la vie, qui donnent le ton à la mode, qui alimentent les conversations, que les salons se disputent, qui, dans des assemblées brillantes, brillent entre tous, et qui enfin sont parfaitement représentatifs de leur monde. Les pamphlets donnent mille détails sur eux, et presque toujours ces détails ne sont pas vains. De même, les libelles apportent des aperçus de mœurs, telles que les pratiquent te commun des mortels, ceux qui composent la foule, et dont la façon de penser et d'agir détermine, même en rogauté, la marche des événements.
Sans doute, on g trouve des exagérations, des déformations, des mensonges, des calomnies. Le témoignage d'un pamphlétaire ne doit pas se confondre avec celui dun honnête homme. Du moins nous le jugeons ainsi, bien que le pamphlétaire d'alors et celui dont nous nous forgeons une défîniîion aujourd'hui ne se ressetnblenl nullement. Le pamphlétaire libertin n'écrit pas toujours pour obtenir un résultat. Ce qui te guide, dans la plupart des cas, c'est la