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LETTRE SUR LA « FOUTROMANIE

Je ne vous fais mention, Milord, de cet ouvrage infâme, que parce que vous voulez ne rien ignorer de ce qui attire l'attention de cette capitale. Il y occasionne un bruit si considérable, que j'ai eu envie de le lire. Il est fort rare. M. Le Noir a les ordres les plus précis du gouvernement d'en empêcher la distribution. Malgré cette inquisition, la cupidité audacieux élude et trompe tous les elTorts dos émissaires de la police pour s'opposer au débit de la Foulromanie. Quoique plusieurs colporteurs soient arrêtés et menacés des peines les plus graves, il en perce des exemplaires, et ils ne sont pas même à un prix exorbitant, puisqu'il ne coûtent aujourd'hui que 9 Livres pièce. Voici l'analyse de cet ouvrage obscène, dont le plus grand mérite est d'être prohibé. Il est intitulé : Poëme lubriqae,à Sardanapalis, aux dépens des amateurs^ 1775. Il est divisé en six Chants, d'environt 300 vers chacun. II est précédé d'une préface servant d'apologie à l'entreprise de l'auteur, et sur-tout à la manière cynique de son exécution. Il ne

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dit là-dessus que les lieux communs usités par ses semblables.

Ce Poëme est le contraire de Parapilla. Celui-ci roule sur la chose la plus ordurière, sans contenir un seul mot sale; et l'autre les emplois jusques en parlant morale. Il n'est proprement que la paraphrase de la fameuse Ode à la priape, immortel chef-d'œuvre de Piron dans le genre erotique. On sent qu'en délayant, en étendant, en multipliant en tout sens les peintures énergiques de ce grand maître, on n'a pu que les aflaiblir. D'abord on croirait que c'est un traité didactique sur cet art, objet de tant d'écrits : il semble que le poète en ait eu le projet, mais il le perd souvent de vue, et ses chants ne sont pas même bien distincts.

Dans le premier, après une invocation à la Luxure et aux ombres des morts les plus illustres dans le genre que célèbre l'auteur, il trouve que la Foiitromanie est le bonheur des Dieux, qu'elle les empêche de s'ennuyer. Il conseille aux hommes d'en faire autant : il peint son état quand il tient Mlle Dubois dans ses bras. {Cotte ancienne Actrice de la Comédie Française est la première qui ouvre la marche.) Il est si fier alors qu'il brave les plus grands héros et même le Roi de Prusse. Les Dlles y\rnoux et Clairon figurent ensuite. En parlant de celle-là, l'auleur si impudent sur les objets les plus sacrés, semble n'oser nommer le Comte de Lauragais, et laisse en blanc le nom de ce seigneur. Il n'est pas si délicat à l'égard du Comte de Valbelle, dont il peint l'attachement aveugle pour celle-ci. Mlle Allard figure

après avec le Duc de Mazarin. Mlle Vestris, émérite de l'Opéra, n'est pas oubliée. Des héroïnes de théâtre l'auteur passe aux Duchesses ; il peint les mœurs à la mode parmi les femmes de cour, qui se dédommagent avec leurs laquais, des caresses que leurs maris prodiguent aux courtisannes. Court et vigoureux épisode sur la vieille Polignac de Pantin, si renommée par son effroyable putanisme.

Dans le second : description des charmes d'une fille novice et des ardeurs d'un jeune libertin : rien n'arrête la lubricité à cet âge, pas môme les menaces de l'enfer. Les Directeurs se livrent aux mêmes débauches plus secrettement, l'auteur met à cette occasion en scène un Père Ghrysostome, Carme. Déclamation contre les plaisirs imparfaits des couvens. Episode d'un Foutromane se déguisant en Vitrier et pénétrant chez des Religieuses. Sortie contre les Tribades, les Pédérastes. Le vieux Duc d'Elbœuf est un des premiers qui ait amené cette dernière secte en France. Digression sur la Vérole.

L'auteur ouvre le troisième Chant par vanter Tart qui guérit cette peste. Il célèbre les hardis champions qui ont bravé ce mal immonde : il passe sans transition aux Prélats de cette espèce ; il parle des amours de M. de Montazet, Archevêque de Lyon, avec Madame la Duchesse de Mazarin. Il se permet l'écart le plus indécent sur celles du Duc d'Orléans et de Madame de Montesson, et poussant la licence jusques à insulter aux mânes de la feue Duchesse, il relève au ji^rand jour

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le secret des penchans de cette Princesse pour MM. de l'Aigle et de Melfort, et ne rougit pas de les peindre victimes des caresses empoisonnées de S. A. Cependant il ne veut pas d'amour platonique. C'est en France où l'on ne se morfond pas auprès des femmes; on en trouve dans tous les rangs de disposées à l'art, objet du poome. Il faut prendre garde de se mettre mal avec ce sexe aimable. Comment y suppléer ? La Pédérastie est décriée; ce qui donne li(!u de raconter la disgrâce du Prince de Beaufremont besognant un Ccnt-Suisse. Le Peintre revient aux attraits de la femme. 11 finit ce chant par l'éloge de l'Arétin, inventeur des fameuses postures.

Le quatrième est consacré à l'Eloge du Bordel. Les célèbres maquerelles sont passées en revue : Paris, Carlier, Bokingston, Montigny, d'IIéricourt, Gourdan, reçoivent l'encens de l'Ecrivain. Description des orgies délicieuses de ces lieux infâmes. Le lit et la table doivent se succéder; c'est ce qui rend Jos Allemandes meilleures pour la Foutromanie ; l'autour le pense ainsi et maudit l'Italie où il s'est ruiné la bourse, et la santé.

Le poète, au cinquième chant, encourage ceux qui seroient effrayés de la vérole : toutes les femmes ne l'ont pas. Et puis le moyen de résister à l'impulsion d'un tempérament de feu ? Montesquieu a brûlé, ainsi que Rousseau et Marmontel ; c'est d'Aubetcrre qui a enflammé ce dernier. Grand éloge de Dorât, Poète Foutromane ; ce qui annonce combien l'auteur connoît peu ce flasque héros d'amour. Digression contre les

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Hollandois, qui u'aiiuonl, qiio Vor. j\io)'al sur le l)ou usage des lichesses, ce qui donne lieu de tomber sur M. de lirunoi. Ûescrii)i.ion des Cardinaux impudiques : Spinola couclie avec Palcstrine, Albaui avec Allieri, Bornis avec Saiate-Groix; Borghèze est B... G'e-st ici que ce nouveau Mczence, provoquant la fvjudre des Dieux de la terre, ose se permettre de mettre on scène l'auguste Marie-Thérèse, Fillustre souveraine des Russies, le Roi de Pologne,'la feue Reine de Danemark, et que par une pitié insultante dans sa façon de s'exprimer, il })laint les Dames de France, les tantes de Louis XVI, de vivre célibataires.

Agyroni est lo héros du sixième cliant. Ce charlatan Ta sans doute guéri de quelque galaut(M'ic : il le nif^t au-dessus de Keyser et de tous ses semblables. Il entre dans quelques descriptions anotomiques, à la manière de M. Kobé; puis il revient sur le sujet de ses vers, sur la l'\)utromanie. Ame de l'univers. 11 termine ainsi, après avoir ressassé en ses termes orduriers et accoulumés, cette morale Epicurienne si dégoûtante dans sa bouche.

On ne peut nier que cet auteur, qui fera bien do garder le plus parfait incognito, n'ait quelque talent j)t)ur la poésie, (|u'il ne montre de la facilité, mais il manque (le l'essentiel en pareil genre, de INmergie. Corneille disoit que pour faire une bonne tragédie il falloit avoir dos c...; à plus forte raison (piaiid ou traite celles-ci. Il y a c(q»endant quelques tirades dans l'ouvrage plus remplies de nerf. (]o sont précisénuuit les plus cond.un-

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nables, celles où la plume auroit dû lui tomber des mains. Sa description des débauches des Cardinaux est vive et rapide, mais n'approche pas de celle où le poëte forcené leva le voile sur leii mystères amoureux qu'Homère a tracés d'un pinceau si chaste en célébrant les nocesde Jupiter et de Junon. Doublement émule d'Arétin, et par son obscénité et par son audace, il parle avec une impudence sacrilècre des deux plus grandes Princesses de TEuropo, aux vertus desquelles il rend hommage, menie en les calomniant et dirigeant vers elles son encens empesté du fond de la fange où il se roule.

On sent qu'une Furie seule a pu inspirer l'Ecrivain lorsqu'il composoit ces A'ers dignes du feu, ainsi que lui. Que ne s'en tenoit-il aux héroïnes faites pour figurer dans la galerie doses portraits? Combien d'anecdotes, d'épisodes, d'historiettes en ce genre n'auroient pu lui fournir les coulisses et les courtisannes du grand ton, s'il eût voulu en enrichir ses chants. Au contraire, il ne parle que de quelques vieilles injures, et ne paroît nullement instruit de l'histoire des filles de Paris, dont il auroit dû se meubler la mém.oire, avant que d'entreprendre sa tâche très-mal remplie.

En voilà beaucoup trop, sans doute, Milord, sur un poëme qui mériteroit d'être condamné à un éternel oubli, si la curiosité insatiable et irrité par une proscription rigoureuse ne lui donnoit une vogue éphémère ; car, au fond, il ne peut plaire à aucune espèce de Lecteurs, et n'a pas même le mérite des livres de ce genre pour les

jeunes débauchés, dont ils fomentent les passions, et pour les vieux, dont ils rallument les désirs.

Puissiez-vous, Milord, ne pas avoir besoin de pareilles ressources ! Pour moi :

Non sum qualis eram bonos Sud regno cinare.

Mais j'ai toujours le cœur chaud pour mes amis et sur-tout pour vous.

Paris^ ce 21 Juillet 1776.

Lettre de Milord Ail'exe à Milord All'ear sur un livre intitulé « Parapilla »

Vous désirez, Milord,^ que je vous égaie de tems en tems, et que j'entremêle les objets politiques et sérieux des facéties dont ce pays abonde. En voici une, qui n'est pas nationale, mais qui a été francisée par un poète aimable qu'on ne m'a pu nommer. C'est une bouffonnerie ultramontaine : on reconnoit aisément aux détails le terroir d'où elle vient. Ce poëme dans son origine s'annonçait plus ouvertement. Il est encore intitulé dans la première langue : // Cazzo, mol fort usité chez les Italiens, en forme de juron, et que Benoît XIV avoit souvent à la bouche. On raconte qu'un jour un de ses confidens lui repprochoit d'employer ce mot sale, « Cazzo, Cazzo, répondit-il ; je le répéterai si fréquemment qu'il ne le sera plus. » On ne sait si c'est ce qui a fait naître l'idée au premier auteur de la plaisanterie en question. Quoi qu'il en soit, il suppose qu'un certain Rodric, ayant sans doute la même habitude du Saint-Père, accueillit ainsi un bel inconnu qui lui vint demander brusquement ce qu'il faisoit, au moment où il cultivoit son jardin et mettoit quelque chose en terre.

« Holà, l'ami, dis-moi ce que tu plantes ! Cazzo,

Gazzo », répond l'hermite bourru. L'autre ne lui donne pas le tems d'achever et reprend :

« Vous en planiez, el bien! il en viendra.

La prophétie s'accomplit, car c'étoit un ange qui la faisoit. Que devient cette tige singulière, quel usage en fait Rodric; comment s'en défait-il; en quelles mains torabe-t-elle; quel. est son dernier sort? C'est ce qu'on voit dans le courant du poëme, divisé en cinq chants, fournis d'épisodes très-ingénieuses et très-agréablement narrées. Ce qui en fait le principal charme et le mérite rare, c'est que roulant sur le sujet le plus obscène, il n'y a pas un seul mot de ce genre et la fiction soutenue d'un bout à l'autre sur le même pian, présente des images très-licencieuses, toujours gazées sous des expressions honnêtes. On ne sait d'où est tiré ce mot, Parapilla, qu'a substitué le traducteur à celai de Cazzo. Ce qu'il y a de sur, c'est qu'il ne signifie rien en François, mais il a une grande vertu dans l'ouvrage, comme vous le verrez.

Dans le premier chant, après l'exode et l'invocation ordinaire, l'auteur établit d'abord quel personnage étoit ce Rodric, à qui le ciel fit un si étrange présent.

Jadis vivoitdans les murs de Florence Un beau galant, d'une haute naissance, Nommé Rodric, hélas! tiop g(''néreux, Car de la blonde allant droite la brune, En beaux festins, cadeaux, plaisirs et jeux, 11 eut bientôt dissipé sa fortune.

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Que devenir en celte extrémité !

Sage il devint, grâce à ladversité.

Fuyant sa honte, et cachant sa misère, L'infortuné, d'un peu d'argent comptant Qui lui restoit, acheta une chaumière.

Et tout auprès un petit bout de champ. Là, tout pensi/. sans valets ni servantes, Il travailloit, ayant parmi ces soins Un peu d humeur on en auroit a moins.

Suit l'apparition de Gabriel, la réponse et le pronostic déjà rapportés.

Soudain il fuit comme une ombre légère, Et de son pied touche à peine la terre. Rodric alors resla pétrifié.

Lui qui parlait en tout sens comme un livre > Avoit ainsi manqué de savoir vivre, Brutalemeul avait congédié, 0 ciel! et qui ?... c'est un ange... sans doute : C'est Gabriel, de la céleste voûte Exprès pour lui descendu par pitié Un tel soupçon n'a rien de fort étrange. Durant le cours de ses plaisirs mondains, Toujours Rodric honora ce bel ange, Beau messager du maître, des destins; ~ Car à Florence on brûle plus de cierges Aux chérubins, qu'aux onze mille vierges; Informez-vous, chacun vous le dira.

Mais quel remords et quelle étourderie I Comme il gémit et se désespéra I Si de l'effet la menace est suivie, Plus de ressource, et comment se nourrir ? Pauvre Rodric, tu n'as plus qu'à mourir?

C'est bien pis, lorsqu'il voit la prédiction s'accomplir.

Le fruit s élevant sur la terre.

Nouvel OEdipe, est vainqueur de sa mère.

Rodric n'a d'autre manière d'en sortir d'embarras que de se repentir, de pleurer et d'invoquer le secours de l'esprit céleste.

Le Gabriel est né plaisant, mais bon;

Il pardonna. Les ailes étendues,

Je l'aperçois, qui d'un air triomphant,

Paré de pourpre et porté sur des nues,

Dit à Rodric : «Calme-toi, mon enfant ;

« Tu viens de voir un singulier prodige,

« Mais ce n'est rien : prend la plus belle tige;

« Dans un panier alors tu la mettras;

« Coursa la ville, et tu la vendras

« Cent mille écus : c'est le prix, et pour cause;

« Car aussitôt que loa verra la chose,

« Femme ni (ille, à tous ne manquera

« De s'étonner, et de crier Ail ! Ail !

« Or, dans 1 instant la divine merveille,

« Chez celle-li qui pousse ce cri,

« S'introduira, mais non pas par l'oreille;

« Et là sans cesse un doux charivari

« Excitera volupté sans pareille,

« Si l'on ne dit ce mot, Parapilla.

« Adieu, Rodric, retiens bien tout cela. >

L'ange s'envole et Rodric s'humilie.

On voit dans le second chant comment le possesseur d'une si belle plante fait fortune. Allégorie toute naturelle de ce qui est arrivé h tant d'autres. C'est une Madame Capponi, veuve, et se désolant de cet état, qui la première veut voir le bijou. Elle fait appeller le marchand.

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Le inarcliand donc à linstaut comparut;

Bien huinblerncDt il fit sa révérence.

Ole le voile, et le tout se passa

Comme à Rodric Gabriel launoQça.

Figurez-vous en pareille occurrence

L'émoUon et le saisissement

D'une beauté qui se voit envahie.

Et sans respect ainsi prise à partie.

Et néanmoins le premier mouvement,

Si naiurel. fut de le laisser faire,

Se résignant, soupirant de grand cœur,

Et des deux mains, par excès de pudeur,

Cachant ses yeux. Le seconti, tout contraire,

Fut d'écarter, hélas! le téméraire :

Mais valus eflorts et nouvel embarras;

Elle le veut, elle ne le peut pas.

— Mon cher Monsieur, voulez-vous que je meure, Je ne pui.n plus endurer ce méchant...

Ah, par pitié, délivrez-moi sur Theure.

— Très volontiers, l renoncez seulement Parapilla. — Fi donc! c'est du grimoire,

Vous me Irompez. — Non ; vous pouvez m'en croire

Le terme est neuf... propre à la chose. — Mais,

Elle frémit, et ne dira jamais

Ce vilain mot. La charmante hypocrite

Gagnoit ainsi du tems et du plaisir,

Et ce fut qu'avec un grand soupir

Qu'elle lâcha la parole susdite,

L'esprit malin a déjà pris la fuite

Parmi les fleurs prompt à se recueillir.

On le prendrait pour un saint dans sa niche.

Ah 1 reprit-elle avec un air confus,

Et le voilà dans l'instant qui déniche,

Pour se nicher tout comme ci dessus.

Que ne peut point un procédé si tondre,

Le cher ami déjà ressuscité,

Parapilla se fait longtems attendre,

L'HEURE DU BERGER r.ALAN T (D'après Fragonard).)

Ce phénomène est vingt fois répété ;

Précaution que prend toujours le sage,

S'il veut à fond savoir la vérité.

Je n'en dirai sur cela davantage;

J'en ai trop dit, peut être. Mais enfin

Vous connoissez ce pauvre genre humain;

Pour peu qu'on soit hors de leur portée,

Un grave sot, une îète éventée

Vous traiteront de menteur ou de fou,

Sil'on ne dit, comment, pourquoi, par où.

Pour terminer, la Dame bien instroile,

Bien exercée achètera le bijou.

Sans marchander sur la valeur prescrite.

Le bon Rodric eut les cent mille écus.

Cette veuve avoit pour sœur une abbesse, à qiii elle avoue sa découverte. Curiosité de la Nonnain. Madame Capponi l'aime si tendrement qu'elle ne peut lui refu!>er de lui en faire part. Quoiqu'elle déclare que la chose vienne d'un ange, la bonne religieuse ne peut se persuader que ce ne soit pas quelque outil du diable, inventé pai' art magique. Elle veut le voir, en essayer, en juger. Sa sœur, après bien des débats, consent à cette épreuve, promet d'envoyer au monastère la cassette contenant le don du ciel, mais avec les plus grandes précautions, et sous le serment de renvoyer le tout avant le soir.

Au troisième chant on lit d'abord une description du couvent.

Mais j'apperçois les murs de l'abitaye, Vaste édiliceoùles Durncleschis.

Les Sartonis, par cent travaux ex([uis, Ont de ieur art épuisé le génie.

L'azur et l'or y mêlent leurs couleurs. Là, dans le sein de la magniîicence, L'oisiveté, par des vœux imposteurs, Se vante encore d'embrasser l'indigence.

La chasteté s'y garde comme ailleurs.

C'est un serrail de sultanes jalouses, Et qui parfois, pour charmer leur ennui D'un même Dieu se disant les épouses.

Font des enfans qui ne sont pas de lui. Pour mon héros, c'est l'Ile de Cythère. Que l'aumonier va languir aujourd'hui.

L'endroit vraimentplaisant est celui où lesreligieuses, surprises de ne pas voir l' Abbesse au chœur, et craignant qu'elle ne soit malade, accourent pour en savoir des nouvelles. Elle n'avoit point eu la précaution de fermer sa porte. Ses Ouailles entrent en foule et la trouvent avec son hôte vacant en ce moment-là. Elle se reposoit de ses fatigues.

Alors la chose à l'écart étoit mise; Même la boîte, où git le beau phénix, Etoit ouverte aux pieds du crucifix.

Agnès l'a vu, la voilà qui s'écrie...

A ses genoux le vainqueur a volé, L'affaire est faite, autant de violé.

La sotte, hélas ! craint de perdre la vie. Elle est sans art, ne sachant rien de rieu L'abbesse dit que tout est pour son bien, Mais vainement, et pour la faire taire, Car à ses cris tout le monde accouroit, Il fallut bien révéler le mystère.

Et les deux mois par qui tout s'opéroit, Dont l'autre soeur, très habile écolière, Porta propos sut faire son profit; Car le grand mot par Agnès était dit,

Le fier Taïquin soudain la répudie.

Sœur Madelou, qui ne craint pas le viol

Le couche en joue et l'arrête en son vol :

L'oiseau s'abat : elle se l'approprie.

Et cependant interrogeant Agnès,

Toutes les sœurs autour d'elle assemblées,

De Gabriel ont appris le secret.

Les cris, les pleurs les a voient fort troublées;

Mais contemplant l'adresse et la valeur

De Madelon et la grâce divine

Dont à leurs yeu^ sa face s'illumine.

Ce noble exemple a ranimé leur cœur.

Eles n'ont vu jamais dans leur Eglise

Miracle aucun qui soit plus à leur guise :

Au don du Ciel toutes prétendent part.

Toutes l'auront, l'Abbesse l'autorise.

11 le fallait, et sans plus de retard,

Ou cétoit fait du vœu d'obéissance.

L'ordre est donné, les Sœurs sont en silence.

A deux genoux, et l'Abbesse commence.

Vous avez vu dans le saint temps pascal

Un Directeur assis au tribunal :

A droite, à gauche, un essaim de femelles

Est à l'affût, avançant pas à pas,

L'uue après l'autre, et si lune d'entre elles

Est trop longteîiips à débrouiller son cas,

Chacune dit; * Elle ne linit pas,

« Quoi ! tout le jour il faudra se morfondre l »

Tel des nonnains étoit leiupressement;

Plus grand cent fois, j'ose vous en répondre.

Parapilla marchoil si lentement,

A chaque fois les Ah ! ioat tel esclandre,

Sont si nombreux, si prompts, que bien souvent

Le Directeur ne sait auquel enleudre.

Plusieurs disoient leur Beuedicite,

En attendant, d'autres Veni Sancle.

Un beau spectacle était la sous-prieure.

Se riicueillaiit en fille iulérioure.

Et soumettant la cbair à TL^ternel :

L'instant d'après une autre moins dociln. Pleine du Dieu, n'ayant rien de mortel; Sedébattoit ainsi que la Sibylle; L'autre s enfuit avec le trait fatal : La mère Alix pensa se trouver mal :

Il est trop vrai que ses forces succombent. Son œil se ferme et ses lunettes tombent. Sœur Madeloa déjà faite au péril, Tint fort long tems le galant en fourrière, On murmuroit : « Où le miracle est-il? > Bref, le héros accomplit sa carrière; Mais ce ne fut qu'après un long combat Bien disputé, bien digne de mémoire :

Puis on entonne un beau .Magniiicat.

Tort ou raison, les sœurs criaient victoire. Mais ce qui doit charnier tout bon chrétien. Trente blessés se portent tous très bien, Et vont gaiement souper au réfectoirt.

Un point historique ouvre le quatrième cliant. Il est question de la rivalité des deux familles de Florence, dont il résulte la capture du trésor précieux. Laissons raconter le fait au poète.

En ce lems là vous saurez que la ville. Fut divisée en différens partis, Et qu'on craiguoit une guerre civile.

Les plus suspects éloient les Cappr<^nis. Le Barigel couroit toutes les nuits Espionnant, faisant par tout la ronde.

Interrogeant et fouillant tout le monde, Et pour un rien les menant en prison, Il rencontra cheminant dans la rue.

L'homme au coQret : l'heure étoit très indue;

Et la livrée excitant le soupçon :

« Arrête-Ià... Dis-moi ce que tu portes,

« ... Je n'en sais' rien... La clef... Je ne l'ai pas.

« ... Allons, coquin, au cachot de ce pas. »

L'autre entendant ces paroles très fortes,

Jette la boîte, objet du démêlé.

Et court et fuit, et tout honteux arrive

A la maison, disant on m'a volé.

Mais la cassette? hélas! elle est captive.

Ce cher trésor, par quel arrêt du Ciel

Va-t-il tomber aux mains d'un Barigel?

Le Barigel, à qui l'on apporte la boîte, force la serrure, et ne fait pas grand cas de cette prise. Précisément il marioit sa fille le lendemain. Par un hasard unique le jour de l'hymen, l'épousée inquiète, attendant le soir avec impatience, rodant de côté et d'autre, trouve le coffret ; ce qui donne lieu à la description d'une troisième jouissance, non moins variée que les premières. C'est dans ces détails que brille le fécondité du peintre, toujours pudique, voluptueux et gai.

... Quoi, dit elle, un coffret, De bois de rose en belle mosaïque.

Sachons un peu quel est ce beau secret. Ainsi pensoient Eve, Psyché, Pandore, Madame Loth, et bien d'autres encore :

Incessamment vous jugez quelle ouvrit; Vous devinez comment l'antre s'y prit, Comme il accourt, connue il entre en ménage, Si que la belle, à son apprentissage, Croit que c'est là la fin du sacrement Qu'elle iiïtinriit, ot sp im'wm^ d'aiilinf. L'époux survient, qui, la truuvaut précoce :

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€ Parbleu, dit-il, ne vous pressez pas tant,

« Vous allez voir un beau présent de noce.

« Non, mon ami, je le tiens... hélas. »

C'est bien en vain qu'il se jette en ses bras,

Ivre d'amour impatient, superbe.

On lui crioit : < vous nous importunez >.

Notre homme reste avec un pied de nez,

Et c'eet de là que nous vient le proverbe.

Du haut des Cieux, Gabriel a souri :

Que voulez-vous? tel est son caractère.

Il ne craint pas de berner un mari.

Le voilà donc fixé dans la carrière,

Bravant l'hymen, étonnant les Amours,

Ce fier athlète et triomphant toujours.

Mortels heureux, on vante l'élysée;

Il étoil là ! mais quoi dans ce bas lieu

Du plus grand bien il nous en faut qu'un peu,

Et toujours feindre est chose n;al aisée,

La chère enfant, si l'on veut le savoir,

Fuyoit le monde, etsarteut les voisines;

Chacun disoit : elle fait trop de mines.

Vous qui ririez, je voudrois vous y voir,

Mais tout prend fia parmi l'espèce humaine;

Car un beau jour que son père mourut,

Que les parens, les amis, tout accourut :

Ah ! disait-elle en respirant à peine.

Chaque soupir trompoit, encourageoit

Notre héros; plus elle s'affligeoit,

Plus son aspect vous séduit, vous enchanl.e :

Baignez de pleurs, ses regards sont divins,

C'est Médicis, des crayons de Rubens,

Bref, sa douleur parut si ravissante,

Que le scandale en fut universel.

Toute éperdue et le cœur plein d'angoisse,

Elle s'échappe et vole h la paroisse.

Et se prosterne, et dit : « Pouvoir du ciel,

< Rendez la paix à ces sombres demeure? ! *

Ce Mémento n'était pas dans ses heures;

Elles sont là près d'elle, à l'abandon.

Une dévote à coëfle rabattue,

A ses côtés faisant le cou de grue,

Prioit aussi, mais sur autre ton.

L'autre reprit son livre de prières

Et tout-à-coup à ses regards brilla

Un beau billet en très gros caractères,

En lettres a'or : dites Parapilla.

Ne doutant point de quelques grands mystères,

Elle obéit. Mesdames, plaignez-la.

Triste miracle, et peu digne d'envie !

Elle ne fit de mines de sa vie.

Cette dévote étoitune femme-de-chambre de Madame Capponi. Instruite par le laquais de la manière dont il a perdu la cassette, elle est aux aguets pour la retrouver. A la fin elle découvre aisément qui possède ou plutôt est possédé de l'instrument tenace. La beauté dont il s'étoit emparé, ignoroit absolument le mot seul qui pouvoit la soustraire aux fureurs d'un amant de nouvelle espèce, et l'adresse de la soubrette est de le découvrir et d'enlever soudain par un Ah ! Ah ! élancé à propos le bijou vacant.

Marton, c'est le nom de la chambrière, ne peut se lasser de faire l'exercice avec cet instrument. Elle y vaque avec tant d'assiduité et qu'elle en perd sa place auprès de sa maîtresse et est chassée : ce qui arrive au commencement du cinquième chant. D'abord elle s'embarrasse peu de ce congé, ayant avec elle son compagnon assidu.

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Tous deux incognito.

Ne se lassant de leur charmant duo,

Vont occuper une chambre garnie

Ne voyant queux dans ce vaste univers,

Et fort contens d'avoir brisé leurs fers,

Amour ! Amour ! quelle est ton impudence.

Diane môme a senti sa puissance :

Combien de soins pour son Endymion I

Combien lAurore a gémi pour Tilon !

Et qu'à Vénus tes maliieurs et tes charmes,

Bel Adonis, ont fait verser des larmes!

Mais sans chercher des exemples si beaux,

Que de Lois jadis si bien payées

Par des Prélats, par des chefs de bureaux.

Dans un grenier maintenant oubliées,

Ont tout perdu pour des godelureaux !

Mais enfin elle tombe dans Tindigence. Ne sachant comment faire, elle se résout à vendre ce bijou. Elle trouve bientôt pour acquéreuse une certaine courtisanne, nommée Lucrèce, fille et maîtresse du Saint-Père.

Alors siégeoit le fameux Borgia,

Du doux Jésus terrible GrandA'icaire,

Haï de Flome et chéri de Cythère;

Comme l'on fait, chantant Alieluya,

Et célébrant plus souvent que la messe,

Le cas joyeux dans les bras de Lucrèce,

Nul n'a jamais violé celle-ci,

Même à Tarquin elle eut dit : grand merci.

La courtisanne, glorieuse de sa conquête, s'en retourne à Rome. Le Poète, en passant, compare cette capitale du monde chrétin à ce qu'elle est de nos jours.

Mais quoi 1 déjà le toit du capitole, Et des chrétiens Tauguste métropole Frappe ses yeux : non telle qu'aujourd'hui, Où d'Agrippa la fameuse rotonde S'élève aux cieux pour commander au monde* Mais telle encor que le grand Constantin L'avoit jadis par ses mains consacrée.

Humble au dehors, et bien plus révérée Avant le tems de Luther et Calvin, Oh ! qu'ici-bas les destins sont bizarres! Tout change en mal sur ce globe maudit. Rome autrefois redoutait les Barbares, Ses Attilas ce sont les gens d'esprit.

Mais des enfers que peut la folle rage?

Le dialogue de la maîtresse de Borgia avec son père, et ce qui arrive de la jalousie de celui-ci, conduisent à la fin de cette féerie charmante.

La voyageuse enfin rentre au palais,

Lécher objet toujours serrer de près.

« Bon jour, ma tille, as-tu fait bon voyage! >

Et fourrageant déjà tous aes attraits.

D'une main libre... « Halle-là, dit Lucrèce;

« Mon très cher père, et mon très cher amant,

« Vous que mon cœur doit chérir doublement;

« Votre sauté, c'est ce qui m'intéresse.

« Vous pouvez tout, mieux que Jupiter

« Savez lancer la foudre et l'éclair.

« En fait d'amour il n'en est pas tout comme :

X Vous le savez ailleurs qu in cathedra,

« Je vous ai vu sujet à lerrala:

« Le Dieu du monde est souvent moins qu'un homme.

« Pour mépargner tout fâcheux accident

« S^int Gabriel m'a fait uu beau présent.

120 LE blX-HUITîÈME SIÈCLE GALANT ET LIBBRTIN

< Malgré l'Eglise en dépit de la Bible,

« Pour celte fois j'ai trouvé l'infaillible.

« Voyez plutôt : ce n'est pas tout encor >.

Ajouta-t-elie avec un air novice,

« Quand je permets qu'il prenne un peu Fessort.

* Vous allez voir comme il fait l'exercice. »

Incontinent le lutin mis en jeu,

Part, s'élaiiçant comme une soupape.

Et va brider le nez du Père en Dieu.

Imaginez l'effroi du vieux Satrape

A cet aspect subit, inattendu :

Dans sa fuieur il poursuit l'Anti-Pape;

Mais à son poste un soupir l'a rendu.

Plus d'une fois on répéta la chose.

Tel qu'un volant qui jamais ne repose

L'oiseau léger partoit et retournoit.

Le Saint Prélat couroit, ei entonnoit :

« Au nom du ciel, de la Vierge Marie,

« Démon, fuyez, je vous excommunie : »

Le pourchassant, allongeant ses deux doigts

Faisant sur lui de grands signes de croix,

Le tout en vain ; et s'il court à Lucrèce,

Déjà l'intrus l'a gagné de vitesse.

La folle éclate et l'orgueilleux rival

Demeure ferme au lieu ponliiical.

Notre Alexandre était non moins colère

Que celui qui prit Persepolis,

« Je n'ai donc plus les clefs du Paradis ! >

Et tout de suite il écrit à saint Pierre,

Juraut de mettre et le ciel et la terre

En interdit, si justice on ne rend

Brieve et prompte, et surtout accusant

Le Gabriel d'être un mauvais pla'isant.

Le dénouement du poème n'est pas ce qu'il y a de plus heureux. L'auteur termine par faire l'apothéose de l'instrument et par le placer au ciel. C'est la seule

manière dont on trouve dans l'Empirée pouvoir appaiser les plaintes du Pontife.

Ce fut au ciel une rumeur du diable :

Saintes et saints tout s'assemble, tout court;

11 s'en explique, et d'un art admirable

Il détaille les vices du vaurien :

Puis persiflant le pape et sa pantoufle

Qu'il fait baiser, le traite de maroufle.

A tout cela Pierre dit : « J'en conviens ;

« Je n'eus jamais cet orgueil peu chrétien :

« Pourtant là-bas, il occupe une place;

« Pour ce brigand je vous demande grâce ».

Le tout s'appaise, et tout s'arrange au mieax.

Mais Gabriel, par une bonne cause,

Pour son client obtint l'apothéose :

Le beau phénix transporté dans les cieux,

Devint le page et l'amant des Comettes.

Chacun d'ici peut le voir sans lunettes.

Tel est ce petit ouvrage, que bien des gens comparent au Vert- Vert, mais dont le sujet porte beaucoup plus d'intérêt, dont les épisodes très-variées enchaînent plus ingénieusement l'action, et dont le style plus leste marche avec une rapidité que n'a pas M. Gresset. Mais encore un coup, le chef-d'œuvre de l'auteur c'est de friser continuellement l'obscénité et de s'en garantir toujours. Je ne connois point l'original, et il y a à parier que le traducteur l'a de beaucoup amélioré et sur-tout y a répandu ce goût exquis que je vois n'appartenir qu'aux François dans cette espèce de production, et qu'on ne trouve dans aucun des autres peuples. Si je puis avoir occasion d'acheter cette bagatelle fort rare,

je VOUS la ferai passer complette et vous conviendrez au'elle surpasse infiniment les nôtres, même la Boucl( des cheveux enlevée de notre fameux Pope.

Claudite jam rivos, pueri, fat prata libérant.

Je reviens incessamment à des objets plus importans.

Paris j ce 12 décembre 1776.

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