‹ Le dix-huitième siècle galant et libertinChapitre 25 sur 33 · ÉDITION · texte numérisé non relu

ÉDITION

L'accueil favorable que le public a fait au Portefeuille de Madame Gourdan, m'a déterminé à faire mes efforts pour m'en procurer une collection complète. Je n'y serais peut être pas parvenu sans sa mort. Alors, j'ai traité avec son héritier de toute sa correspondance. Je m'empresse de la donner au publie, comme un ouvrage capable de servir à la connaissance des mœurs du siècle.

CORRESPOxNDANGE DE MADAME GOURDAN

De M. le comte de G...

De Douai, ce 19 septembre 1773.

Notre résfiment, ma chère Gourdan, vient coucher à Saint-Denis, le 3 octobre; il me sera impossible, de même qu'à mes camarades, de m'absenter, vu que notre commandant est dos plus rigides. C'est pourquoi je vous prie de m'y amener trois demoiselles. Vous pourriez même, si vos affaires vous le permettent, venir nous trouver î\ Senlis,où nous serons le premier octobre. Si vous ne pouvez venir, envoyez-nous un de vos aides de camp, etle 3 vous viendrez chercher vos demoiselles. Vous savez que vous avez toujours été contente de moi. Au plaisir de vous voir à Senlis ou à Saint-Denis.

Du viromle de S...

De Valencieiiiies, ce 29 sepleiubre 1773.

Tout cet été, ma chère Ciouidan, j'ai vécu avec une gentille petite grisette. Elle veut que je la mène à Paris,

OÙ je passe en allant en semestre. Je n'ose y consentir, parce que je crains qu'elle ne soit malheureuse. Je ne serais pas inquiet d'elle si vous vouliez vous en charger. C'est vraiment un morceau de roi, et je vous assure que vous en tireriez un parti très avantageux. Répondezmoi sur-le-champ. D'après ce que vous me manderez, je verrai ce que j'aurai à faire. Croyez, ma chère Gourdan, que je saurai reconnaître vos soins auprès de ma petite. Il n'y a que quatre mois que je lui ai donné la première leçon d'amour; et comme je ne suis pas un roué, elle est peu savante et aura besoin de vos leçons; mais sous un maître tel que vous, je ne doute pas qu'elle ne soit experte dans peu. Adieu.

De M. le baron de F..,

Paris, ce 10 octobre 1773.

On l'afre tit à moi, matame, que chez fous on l'a grantement t'amusement. Si fous troufez pon, moi l'y aller souper teraain; j'y prie matame que la mam'zell soit prune ; moi l'aime pas les plondes, l'y afoir la œil consitérablement lancoureux, au lieu que le prune l'y afre l'œil plein t'amour. Moi être le seriiteur de Matame, et le prie t'écrire à moi par la porteur du présent.

De mademoiselle Eulalie

Paris, ce 24 octobre 1775.

Je puis fâchée, ma chère maman (l),de ne pouvoir

me rendre à vos ordres ; mais la personne avec laquelle

je vis ne me laisse pas un moment de liberté, et il m'est

impossible de la tromper. Croyez que c'est avec regret

que je ne puis vous donner des preuves que je suis

reconnaissante des obligations que je vous ai et que je

n'oublierai de ma vie.

Votre obère enfant.

De M. le marquis de /?...

D'Arras, ce 7 novembre 1773.

J'arriverai, ma chère Gourdan, le 10 au soir à Paris. J'ai obtenu une permission de m'absenter pour huit jours seulement. Je me propose d'en pas-ser quatre chez vous. Faites moi tenir un appartement prêt. Je veux avoir Rosette pour tout ce temps-là. Je prendrai le nom de Forban; ainsi, si vous sortez le 10, dites chez vous que lorsque M. Forban viendra, on le conduise à la chambre que vous mo destinez. Faites faire un bon feu

(1) Nom que donnent ies demoiselles de Paris à celles qui les procurent.

132 LE DIX-HUITIÈME Sifeci.E GAÎaNT F.T LIBERTIN

et que Rosette m'attende. Adieu, ma chère Gourdan, je vous suis toujours très attaché et votre fidèle pratique. Du secret surtout, et brûlez ma lettre.

De mademoiselle Victoire.

Paris, ce 27 décembre 1773.

Je serai prête, ma chère maman quand vous me viendrez prendre pour aller au concert. Croyez que je ne négligerai rien pour ma parure. Il était inutile que vous me le recommandiez si fort. L'extrême envie que j'ai de plaire, fait que je suis sans cesse devant mon miroir à examiner ce qui me va le mieux, et à étudier mes gestes. A demain, chère maman; je suis on ne serait plus sensible à vos bontés.

Votre affectionnée.

DeM.N...

Paris, ce 10 décembre 1773.

Ce soir, madame, je mènerai souper chez vous plusieurs provinciaux, autrement dit des oiseaux de passage. Hier, j'ai lié cette partie chez Audinot. Il ne faut pas que vous ayez Tair de me connaître, non plus que vos gens. Vous aurez soin de les en prévenir. Je ferai semblant de payer ma part. On peut faire monter le mémoire :

ils sont tout neufs. Il faudra nous faire servir dans la salle de derrière. Le souper pourra être bruyant, les provinciaux ayant pour l'ordinaire une gaieté éclatante. A ce soir.

Votre très humble et très obéissant serviteur.

Dç milord F...

De Londres, ce 16 décembre 1773.

Comme j'ai ouï dire, madame, que vous connaissez toutes les demoiselles de Paris, et qu'on ne pourrait mieux faire que de s'adresser à vous pour avoir une jolie maîtresse, je vous prie de m'en tenir une toute piôte pour mon arrivée, qui sera du 15 au 20 janvier. Voici comme je la veux : âgée de 16 à 18 ans, blonde, de cinq pieds six pouces, taille svelte, les yeux bleus et langoureux, la bouche petite, la main jolie, la jambe fine et le pied mignon. Si vous me la trouvez telle, il y aura cinquante louis pour vous. Adressez-moi votre réponse à mon passage à Calais, à l'auberge de Dessaint.

De M. P..., commis de la police.

Paris, ce 27 décembre 1773.

Vous avez, madame, bien des ennemis. On vient de

donner à la police un nouveau mémoire contre vous. Je l'ai mis de côté et ne le présenterai à mon seigneur le lieutenant de police que ce soir à six heures, en faisant mon travail avec lui. Si vous voulez venir chez moi sur les quatre heures, je vous le communiquerai. Nous conférerons aussi ensemble sur ce que je pourrai dire en votre faveur. Croyez, madame, que vous n'êtes pas seule à avoir du chagrin. 11 vient de me manquer une rentrée de vingt-cinq louis, ce qui me met dans l'embarras, ayant demain un billet à payer. Personne, madame, ne vous est plus attaché que moi. Je vous attends à quatre heures.

De M. le marquis de TV...

Paris, ce 28 décembre 1773.

Je ne puis m'empêcher de convenir, ma chère Gourdan^ que les filles que vous m'avez envoyées hier à ma petite maison ne soient charmantes; mais elles ont fait les bégueules et n'ont pas voulu se prêter aux fantaisies de la société. Je vous prie, une autre fois, de ne pas m'envoyer de ces prudes-là. Jeudi, il me faudra du joli et du roué de la dernière espèce; j'ai le duc de F. et le comte de G. C'est vous en dire assez. Adieu, ma chère Gourdan, servez-moi bien ; vous savez que je suis une bonne pratique.

De M. Provence, parfumeur.

Paris, ce 2 janvier 1774.

Je viens de faire, madame, une découverte des plus utiles au sexe charmant qui rampe sous vos lois. C'est une pommade astringente qui opère son effet en moins d'un quart d'heure,, et donne un air de nouveauté aux choses qui ont le plus servi. Le pot est du prix d'un louis. Je vous en envoie un que je vous prie d'accepter pour en faire l'essai.

Votre très humble et obéissant serviteur.

P.-S. Mon adresse est rue Trousse-Vache, A la Fontaine de Jouvence. On trouve aussi chez moi des eaux pour rendre la peau blanche, des bonbons pour corriger l'odeur de la bouche et généralement tout ce qu'il faut pour rajeunir une femme et lui donner de la beauté.

De M. L...

Paris, ce 2 janvier 1774.

Je me rendrai demain cliez vous. Je veux une autre fille pour me donner le fouet. Celle que j'avais l'autre jour était gauche et ne savait pas son métier. Je paie assez pour ètrebien servi. Quant à celle que j'ai fouettée, j'ensuis assezcontent. Prévenez-la qu'àlapremière séance

136 LE DIX-nUITièME SIÈCLE GALANT ET LIBERTIN

je resterai plus longtemps et la fouetterai beaucoup plus. Si cela ne lui convient pas, ayez en une autre.

De M. Lonard^ usurier el agioteur.

Paris, ce 3 janvier; à 9 heures du matin.

Je trouve, madame, une occasion très avantageuse de me défaire des bijoux dont vous m'avez parlé. M. le comte de S. cherche à faire une a (Taire en lettre de change à trois, six et neuf mois. Il ne payera peut-être pas à l'échéance, mais il n'y a rien à perdre. Il s'agit seulement, en conséquence du retard qu'on peut éprouver, de prendre un gros intérêt. Comme M. le comte est pressé, il n'y regardera pas de si près. Faites-moi réponse tout de suite par le porteur du présent.

De mademoiselle Victoire.

De Saint-Martin (1), ce 4 janvier 1771.

Si vous n'avez, madame, la bonté de vous intéresser pour moi, je suis perdue. Voici l'aventure qui m'est arrivée. Mardi dernier, j'ai été chez Nicolet. Trois jeunes gens m'ont offert de me donner à souper chez moi. J'ai accepté ; le souper a été des plus gais ; on a beaucoup

(1) Prison de Paris pour les filles de mauvaise vie.

bu. Quand il a fallu payer, ces trois jeunes gens ont pris querelle entre eux, et aussitôt ont mis l'épée à la main. En vain, j'ai voulu les empêcher. J'ai appelé au secours. La garde qui passait est montée et est entrée dans ma chambre au moment qu'un de ces étourdis tombait noyé dans son sang. On a arrêté tout le monde et on a été chercher un commissaire avec un chirurgien. Le premier, après avoir dressé son procès-verbal, m'a envoyée à Saint-Martin, les ferrailleurs à l'abbaye, et le blessé chez lui. Sa vie est en d.iinger. Vous voyez, madame, mon innocence. J'attends tout de vous, d'après les offres réitérées que vous m'avez faites de m'être utile dans l'occasion.

J'ai l'honneur d'être, madame, avec un respectueux attachement.

Votre très humble et très obéissante servante.

De mademoiselle Gripau.

Paris, ce 17 avril 1774.

Je m'ennuie, madame, de danser chez Audinot : il nous mène à coups de pied dans le cul. Vous jugez bien que cela ne nous amuse pas. Je serais bien plus contente si vous pouviez me procurer un entreteneur. Je serais grande dame et ma maîtresse. Vous pourriez compter sur ma reconnaissance et être assurée que je me prêterais à toutes les infidélités que vous exigeriez de

moi. De grâce, tâchez, madame, de me trouver quelqu'un qui veuille m'entre* enir; j'ai quatorze ans et demi : cela pourra dédommager de ce que je ne suis pas très jolie.

J'ai l'honneur d'être, madame, votre très humble et très obéissante servante

De M. le vicomte de M...

Paris, ce 15 mai 1774.

Depuis longtemps, j'ai envie d'un pucelage. Si vous m'en trouvez un, n'importent l'âge et la figure, il y a quarante louis pour vous. Tâchez que je passe vite ma fantaisie. Les choses qui se font trop désirer perdent leur prix.

De mademoiselle Fanchon.

Lundi, ce 7 juillet 1774.

Madame,

Je me serais rendue chez vous au reçu de votre billet, si je n'étais incommodée ; mais dans trois jours je me porterai bien, et j'aurai l'honneur d'aller vous voir. Je suis bien fâchée que cette circonstance retarde mon apparition aux spectacles. Je brûle d'être dans le chemin de la fortune et du bonheur.

J'ai l'honneur d'être avec respect, madame, votre très humble et très obéissante servante.

De M. rÉvêque de il/...

Paris, ce 15 décembre 1774.

Vous mériteriez que je vous fisse mettre à l'Hôpital (1). J'ai reçu chez vous un fameux coup de pied de Vénus qui m'oblige de quitter la capitale pour aller rétablir ma santé dans mon diocèse. On a bien raison de dirf qu'il n'y a plus de probité et qu'on ne sait à qui se fier.

De monsieur...

A 6 heures, du Café de la Régence.

Je ne pourrai vous mener ce soir le baron allemand. Je sors de dîner chez lui. 11 a tant bu qu'on a été obligé de le mettre dans son lit. Je vais voir au spectacle si je ne trouverai personne pour le remplacer. Faites pa3'^er le porteur.

(1) Maison de correction auprès de Paris où l'on met les femmes d« mauvaise vie.

De M. le duc de T..., Ilalien.

Paris, ce 16 mars 1775.

D'après l'éloge que m'a fait le comte de S..., ce soir, de votre maison, je me propose d'aller chez vous. Il m'a assuré que vous aviez de quoi satisfaire le goût de toutes les nations. Pour moi, je tiens fort à celui de mon pays, dont je me trouve très bien. Si je suis content, comme je l'espère, comptez, madame, que ce ne sera pas la seule fois que j'aurai le plaisir d'aller chez vous.

De mademoiselle Ealalie.

Paris, ce 17 janvier 1775.

J'ai maintenant, ma chère maman, un enlreteneur que je peux tromper tout à mon aise. Aussi je serai à vos ordres quand vous voudrez, moyennant que vous me ferez avertir deux heures d'avance. Je n'oublierai jamais, ma chère maman, toutes les obligations que je vous ai, puisque c'est vous qui m'avez mise dans le monde.

Votre chère enfant.

CORRESPONDANCE DE MADAME GOLRDAN m

De monsieur...

Paris, ce Ifi janvier 1775.

J'ai reçu votre lettre de reproches. Vous êtes par trop exigeante; si vous continuez, il faudra nous séparer. Depuis que nous vivons ensemble, j'ai refusé les offres les plus avantageuses, mais j'ai un faible pour vous, vous le savez bien, et voilà ce qui fait que vous agissez comme vous le faites. Mais je vous avertis que je vous corrigerai, si vous ne changez. En voyezmoi vingt-cinq louis dont j'ai le plus pressant besoin. Je vous en remercierai ce soir en allant sceller notre raccommodement.

Votre fidèle ami.

De M..., chirurgien.

Paris, ce 18 aoiH 1775.

Ce matin, madame, j'ai été visiter les demoiselles dont vous m'avez parlé ; je puis assurer de la santé de toutes, excepté de Rosette, qui a besoin de faire quarantaine. Quant à Julie, elle est dans un temps où on ne peut rien décider

De M. Vahbé de J...

Ce samedi.

Ce soir, sur les cinq heures, je me rendrai chez vous par la porte de derrière. Du joli, et le boudoir aux glaces.

De madame N...

Paris, ce 7 septembre 1775.

Je suis, madame, la plus malheureuse de toutes les femmes. J'ai pour mari un vieil hibou, avare, âgé de soixante-dix ans. Il ne me procure aucun plaisir et ne me donne pas même de quoi avoir la moindre mode nouvelle, de manière qu'il n'y a pas la plus petite bourgeoise du quartier qui ne soit mieux mise que moi, qui ai dix-neuf ans et suis très jolie; vous jugez bien qu'ayant épousé un magof, comme mon mari, c'est qu'il est riche et que je n'ai rien. Je veux me venger, madame, de ses procédés, en lui faisant mille infidélités. Aussi je vous fais mes offres de service. Je suis assez libre de sortir quand je veux, pourvue que jo sois prévenue quelques heures d'avance. Vous serez peut-être étonnée de ma lettre, n'ayant pas l'honneur d'être connue de vous^ mais c'est madame..., mon amie, à qui vous avez rendu service autrefois, qui^ sachant mes intentions,

LA cour.si': a la fontaine damoup.

(D'après FragonnrcLi

m'a conseillée de ra'adresser à vous, pouvant compter sur votre discrétion, et que vous ne me mettriez dans aucun embarras.

Je suis, madame, avec des sentiments d'attachement, votre très humble et très obéissante servante.

De M. le duc de u..,

Paris, ce 8 novembre 1775.

J'ai rencontré hier matin une jolie petite fille ; elle demeure rue Saint-Denis, dans la maison où est la boutique de la balayeuse, au troisième, sur le devant. Elle s'appelle Joséphine, est orpheline et reste chez sa tante, ouvrière en linge ; il y a vingt-cinq louis pour vous s" je puis l'avoir d'ici à huit jours. Une fille de cette espèce ne doit pas être difficile à séduire.

De M. le comte de B..

A Gravelines, ce 20 décembre 1775.

Je suis, ma chère Gourdan, confiné à mon régiment qui est en garnison dans la plus détestable ville de France. Pas une grisette, et rien qiie des filles dégoûtantes qui feraient débander un carme. Vous me feriez plaisir de tâcher de me trouver une fille qui voulut venir vivre avec moi. Il faudra qu'elle soit habillée en

144 LE DlX-HUiTIEME SIECLE GALANT ET LIBERTIN

jacquet (jockey), et passe pour être le mien. Sans cela le commandant de la ville et du régiment ne le soufîrirait pas. Diable ! on a de la vertu en province. Je lui don- ' nerai dix louis par mois,défi'ayée de tout et elle mangera dans ma chambre. Si vous me rendez ce service, ma chère Gourdan, il y a dix louis pour vous et comptez que je ne l'oublierai jamais. Vous savez que j'ai toujours été un de vos plus zélés partisans.

DeM.L...

Ce 30 décembre 1775.

Ayant beaucoup joui dans ma jeunesse, et étant âge de cinquante-cinq ans, il faut quelque chose qui me ranime pour pouvoir encore sentir mon existence. Un seul spectacle me procure cette douceur, c'est de voir deux femmes nues se donnant réciproquement du plaisir. Si vous pouvez me le procurer, je me rendrai chez vous jeudi à quatre heures de l'après dîner.

De monsieur M...

Ce 31 décembre 1775.

Demain, comtesse, j'irai passer la journée chez vous; je veux esquiver la visite d'un tas de commis qui viendront pour me souhaiter la bonne année ; il me faudrait

entendre une infinité de sots compliments. Ah! quel usage ! quand l'abolira-t-on ?

De monsieur...

Paris, ce 14 février 1776.

Madame,

J'ai fait hier la connaissance de deux Anglais qui sont nouvellement arrivés; je leur ai proposé de venir aujourd'hui souper chez vous : ils l'ont accepté. Vous savez qu'il faut de grandes femmes pour ces messieurs : c'est le goût de leur nation. Envoyez-moi par le porteur deux louis à compte de mes honoraires; j'en ai besoin pour retirer un habit de gage et aller aux Italiens où est notre rendez-vous.

J'ai l'honneur d'être, avec respect, maaame, votre très humble et très obéissant serviteur.

De M. le président de N...

Paris, ce 20 février 1776.

N'oubliez pas, lundi, de m'envoyer la petite fille dont vous m'avez parlé. Il faut qu'elle soit mise en bourgeoise et accompagnée d'une femme d'un certain âge qui passera pour sa mère. Elles doivent avoir un papier à la

main, comme si elles venaient me présenter une requête. Je donnerai des ordres en conséquence à ma porte. Elles prendront le nom de Dubois. Comptez sur ma reconnaissance; quant à ma générosité, elle vous est connue.

De mademoiselle LoloHe.

Lyon, ce 1" mars 1776

Depuis près d'un an, madame, je figure sur le théâtre de cette ville, et même j'y danse quelquefois dans les ballets. Je vois bien que cet état ne peut me mener à la fortune, ni même que je puisse la faire dans cette ville, où il y a très peu d'étrangers, que les femmes qu'on appelle honnêtes, et qui ne sont rien moins, nous enlèvent. Quant aux négociants, ils ont de petites grisettes à trente-six livres par mois ; ainsi vous voyez qu'il faut végéter et perdre son temps. Si j'avais le bonheur que madame voulut bien me promettre de se charger de moi à Pâques, je partirais pour Paris. Je ne vous mande rien de ma figure, mais, afin que vous en puissiez juger, je vous envoie mon portrait; quant à ma taille, elle est ordinaire. Mon pied est fait pour la danse, ma main est jolie; on a souvent trouvé qu'elle savait donner bien du plaisir.

J'ai l'honneur d'être, madame, avec respect, votre très humble et très obéissante servante.

De M. de B..., élève de F Académie de peinture.

Paris, ce 1" mai 1776.

J'ai, madame, la collection des postures de l'Arétinsn quarante tableaux ovales. Comme je vais à Rome, je désire m'en défaire; je crois que cela ne cojivient à personne mieux qu'à vous pour orner vos boudoirs. Le prix est de raille écus; j'en ai refusé, il y a un an, cent louis à M. le duc de... Si vous voulez les voir, je serai chez moi toute l'après dinée et demain toute la matinée.

De M. le baron de P...

Versailles, ce 15 juin 1776.

Demain, madame, je descends ma garde. Lundi je mènerai souper chez vous un jeune officier de notre régiment. Il est tout neuf ; n'oubliez pas d'arranger le mémoire de manière que la moitié paie la dépense totale. Vous savez que c'est nos conventions. Adieu, madame, à lundi. La jeunesse de Paris devrait vous élever une statue en considération des services que vous lui rendez. Je suis tout à vous.

De mademoiselle Le Bel.

Paris, ce 6 septembre 1776

Si vous voulez, maman, me mener avec vous au concert qu'il y aura après-demain, vous m'obligerez beaucoup. J'ai une belle robe d'automne que je voudrais étrenner, et voilà bientôt le temps du terme qui approche : j'aurais bien besoin de le gagner. Vous savez, chère maman, mon attachement pour vous.

De M. le vicomle de B... (1).

Paris, ce 15 octobre 1776.

J'ai vu hier aux Italiens la maîtresse du marquis de G... Faites-moi, je vous en prie, avoir un tête-à-tête avec elle chez vous ; car on ne peut aller chez elle à cause de la jalousie du marquis; mais cela ne doit pas vous être difficile. On m'a dit que c'était une de vos enfants.

(1) L'auteur de la Correspondance de Mme Gourdan a donné ici l'initiale du vicomte de Boisgelin, bien connu par ses exploits galants.

De M. de M...^ fermier-général.

Paris, ce 10 novembre 1776.

Il y a longtemps, ma chère Gourdan, que je n'ai pu aller chez vous ; ma diable de goutte m'a forcé de garder la chambre un mois; m'en voilà à la fin débarrassé. Jeudi, après le spectacle, faites-moi tenir la porte de derrière ouverte. Pensez à m'avoir du joli et du bourgeois. Vous savez bien que j'aime la grisette, et qu'il n'y a que cela qui me rajeunit. A jeudi, sans faute, ma chère Gourdan.

De madame...

Paris, ce 16 décembre 1776.

Aujourd'hui, madame, je ne pourrai lue rendre chez vous, à cause que mon mari étant malade, il ne pourra aller vaquer à ses occupations ordinaires. On est bien malheureuse quand on n'est pas sa maîtresse et qu'on dépend d'un mari ! Au plaisir de vous voir le plus tôt possible.

De mademoiselle Marianne.

D'Amiens, ce 5 janvier 1777.

Madame,

Vous saurez donc que j'avons dix-sept ans, et que un grand enjoleux de filles de ces gardes-du-corps m'avons fait un enfant l'année passée, sous la promesse qu'il m'avoit fait de me mener à Paris, où je pourrions faire fortune, étant assez jolie. Hé bien ! madame, je vous dirais donc que ce grand diable là ne m'avons pas tenu parole et m'a bouté là pour raverdir. Je ne savons que devenir, mes parents ne voulant plus de moi chez eux. Un de ces gardes du corps à qui je me sommes adressé, m'avons dit, en me donnant votre adresse, que vous étiez une brave dame qui prenions pitié des pauvres filles, Or donc, madame, j'avons pris la liberté de vous écrire, J'espérons tout de vos bontés et je vous prions de me faire une réponse, que j'attendons avec grand impatience. Je sommes logé à la Croix-Blanche, rue de la Femme-sans-tête. Je sommes, madame, avec le plus profond respect.

Votre très humble et très obéissante servante.

De monsieur....

Paris, ce 4 février 1777.

Je viens, madame, de faire l'histoire des plus fameuses

Laïs de Paris ; j'ai pris la liberté de vous la dédier. Cet hommage vous est bien dû, puisque quantité de ces héroïnes sont vos élèves. Je suis, madame, votre très humble et très obéissant serviteur.

De madame Veraîé, usurière et agioteuse.

Paris, ce 15 novembre 1777.

J'ai, madame, entre les mains, une pacotille de marchandises d'affaires, composée de satins, musulmanes, gros-de-tours, taffetas et bas-de-soie; comme la personne qui les fait vendre est très pressée d'avoir de l'argent comptant, on aura ces marchandises à cent pour cent de perte. Je suis, madame, votre très humble et très obéissante servante.

De M. H..., peintre italien.

Paris, ce 4 mai 1778

Vous me feriez plaisir, madame, si vous pouviez me procurer une belle femme pour me servir de modèle pour une Vénus. N'importe la taille ; j'aimerais cependant mieux qu'elle fut grande. Je n'en aurai besoin que trois ou quatre séances. Je donnerai un louis chaque. Je désirerais bien, madame, l'avoir d'ici à une quinzaine de jours. Adressez-moi votre réponse à l'Hôtel de Hollande, rue TraversièreSaint-Honoré.

De M. Pexiolo ii).

Ce samedi.

Demain, je me rendrai chez vous vers les dix heures du matin. N'oubliez pas d'avoir des plumes de paon, tout ce qu'il y a de plus beau.

De mademoiselle Rose.

Paris, ce 6 juin 1778.

J'ai appris, ma chère maman, que mes parents, de la maison de qui je suis sortie sans leur consentement, ayant su que j'étais ici, sont venus pour me faire enfermer. Je suis une fille perdue, si vous n'avez pitié de moi. Ne négligez rien en ma faveur auprès des protections que vous avez à la police. Vous savez, ma chère maman, que je vous suis toute dévouée ; j'attends

(1) L'éditeur de ces lettres a cru inutile de retrancher le nom de ce banquier et de n'y laisser que la lettre initiale. Il aurait été reconnu tout de suite, dès qu'on aurait vu dans ce billet qu'il est parlé de plumes de paon, n'y ayant pas deux personnes qui aient le goût de M. Pexioto, qui est de se mettre nu et marcher à quatre pattes dans la chambre, aprèS' s'être fait mettre des plumes de paon dans le derrière. La demoiselle avec qui il est, est obligée de lui frotter le dos, en disant : « Ah ! le beau paon ! » On assure aussi que ce banquier a le goût italien, et qu'il a donné, en 1781, mille louis, à Michu, acteur de la Comédie italienne, pour passer lanuit avec lui. »

tout de VOS bontés, et suis dans des transes mortelles jusqu'à ce que j'aie de vos nouvelles. Ne m'abandonnez pas, de grâce!

De monsieur.,,

Paris, ce 6 octobre 1778.

Il y aura demain,, madame, course de chevaux au bois de Vincennes. Ne manquez pas d'y aller avec cette nouvelle débarquée. Si elle pouvait donner dans l'œil de de M. le comte D... (c'est un amateur), cela serait fort avantageux. 11 faut que cette jeune personne soit élégc'^mment mise, mais cependant de manière à ce qu'on s'aporçoive que c'est une étrangère. Vous voyez que je pense à vos intérêts ; je me flatte que vous en serez reconnaissante et me ferez avoir une place dans les Fermes; ça vous est si facile, étant l'amie de tous les fermiers-généraux. Je suis, madame, avec un très sincère attachement, votre très humble et très obéissant serviteur.

De mademoiselle Flore, de l'Opéra.

Paris, ce 18 novembre 1778.

Vous savez, ma chère maman, que j'étais entretenue par le marquis de... Ce perfide, ce traître vient de me

quitter, moi qui l'aimais de bonne foi, et ne lai ai jamais fait d'iafidôlité ; moi qui ai refusé vingt entreteneurs qui valaient mieux que lui. Eh bien ! il m'a abandonnée, et pour qui? pour madame la Comtesse de... : ça crie vengeance! Je suis au comble du désespoir; j'abhorre maintenant les hommes, je ne veux vivre que pour les tromper et m'en venger. Je vous prie, ma chère maman, de me prêter quinze louis pour arranger mes alTaires; tous mes créanciers sachant que ce monstre de marquis m'a quittée, sont venus m'assaillir. Ils me menacent de me faire assigner : jugez de l'embarras où je serais si vous ne venez à mon secours; je craindrais, en outre, quoique bien meublée et bien arrangée, de me voir réduite à rien; car une fois que la justice a mis le nez dans les affaires de nous autres, pauvres femmes entretenues, nous sommes perdues. Obligez-moi, ma chère maman; vous connaissez la reconnaissance que votre chère Flore a toujours eue de vos bontés.

De mademoiselle Sylvie.

De l'Hôpital, ce 5 janvier 1779.

Madame,

Pourriez-vous me rendre le service de vous intéresser en ma faveur pour que je sois du nombre de celles qui sortiront d'ici ? On dit que la Reine, à cause de la naissance de Madame, a écrit au lieutenant de police

pour qu'il donne la grâce à cent de nous. Je m'offre, pour reconnaître les bontés de madame, d'être deux ans chez elle, en qualité de bonne, sans aucuns gages. Autrefois, j'aurais pu offrir d'autres services; mais, maintenant, le temps et les maladies ont bien retranché de mes charmes. Quand je me regarde au miroir, je ne retrouve plus les anciens traits de Sylvie. Je compte sur vos bontés, et j'ai l'honneur d'être, avec un profond respect,

Madame, Votre très humble et très obéissante servante.

De mademoiselle d'Aigremonl.

Calais, ce 10 février 1779.

Le temps de mon année d'engagement, madame, finit bientôt. Je n'en ai pas voulu contracter pour cette année; je suis lasse déjouer la comédie : je ne trouve rien de si désagréable que d'être traitée pendant deux ou trois heures en femme de qualité, et, après avoir représenté l'opulence, de se retirer dans un appartement mesquinement meublé pour y faire un mauvais souper. Ce qu'il y a de pis encore, c'est d'être assujtittie au caprice d'un public souvent injuste, et de risquer d'être sifflée par un manant à qui votre figure déplaira. De plus, comme maintenant on ne peut se faire applaudir qu'à force de crier, ayant une complexion délicate, et

fort peu de poumons, je ne pourrai jamais y parvenir; c'est pourquoi, tout bien réfléchi, je voudrais trouver un entreteneur: j'ai vingt ans, c'est l'âge des amours; je joue assez bien le sentiment et connais les ruses qu'il faut employer pour attacher un amant et le ruiner complètement. Vous m'obligeriez, madame, si vous pouviez me procurer un entreteneur à mon arrivée. Vous pouvez compter que je serai très reconnaissante : je sais bien les règles qui s'observent en pareilles occasions. Je suis, madame, avec un sincère attachement, votre très humble et très obéissante servante,

De mademoiselle Rosalie.

De Bicêtre, ce 15 février 1779.

Que je maudis le jour infortuné que vous m'avez débauchée ! Si le ciel était juste, il ferait retomber sur vous tous les maux que je ressens. Mes souffrances sont inouïes, et pour comble de malheurs, je n'ai pour perspective qu'une captivité de trois ans à l'hôpital (i), après lesquels que deviendrai-je ? J'ai perdu une partie de mes dents, mes charmes sont disparus. Ah ! si les pauvres filles savaient où conduit le libertinage, il n'y en aurait pas tant qui s'y adonneraient. Mais, coquine

(1) C'est-à-dire l'hôpital de Bicêtre, aux portes de Paris, où l'on soignait alors les personnes atteintes de maladies vénériennes et qui ne possédaient pas les moyens de se soigner à domicile. On y envoyait aussi les filles galantes dans le même cas.

que vous êtes, vous et vos semblables, vous leur promettez, pour les séduire, un avenir heureux. A vous entendre, leurs jours doivent être remplis d'agréments, et jamais la fortune ne doit leur manquer. Ah ! puisse le ciel m'envoyer la mort ! puisse-t-il aussi exaucer les vœux que je fais d'être la dernière victime, de vous autres, maquerelles, et que vous soyez réduites toutes en poudre (1).

De monsieur...

Paris, c% 20 février 1779.

Je vous envoie, madame, mon mémoire ; ne manquez pas de le remettre ce soir à mon seigneur; si l'affaire réussit, il y a cinquante louis pour vous; cela vous est très facile, il n'y a qu'à faire entrer cette grâce dans le marché de la petite Rosalie : par le canal d'une jolie fille, on obtient tout en France.

De M. le marquis de G... (2)..

Paris, ce 3 mars 1779.

Nous irons demain quatre personnes faire un souper chez vous. Il faudra prévenir les demoiselles que nous

(1) a Celte lettre, dit l'éditeur de \a Correspondance, é{a\i AàchWén en morceaux ; il faut qu'elle n'ait pas fait plaisir à Mme Gourdan. »

(2) Celte initiale est celle du marquis de Genlis.

passerons la suiice dans l'état où nous venons au monde.

LU

De M. Rigal, orfèvre (1).

Paris, ce 15 avril 1779.

Votre argenterie, madame, est prête; envoyez moi les armes ou le chiffre qu'il faut y faire graver.

Page 1