‹ Le dix-huitième siècle galant et libertinChapitre 26 sur 33 · LUI · texte numérisé non relu

LUI

De mademoiselle Laure.

Paris, ce 20 juin 1779.

Ma santé, ma chère maman, est totalement rétablie ; il est bien cruel que les faveurs de l'amour deviennent souvent un supplice, et qu'on puise la douleur dans la source des voluptés. Je serai désormais à vos ordres.

(1) • Les étrangers qui ne sont jamais venus à Paris s'étonneront peut être d'entendre parler d'argenterie une personne comme Mme Gourdan. Il ne faut pas qu'ils croyent que l'on veut leur en imposer. On est servi chez cette femme avec de la vaisselle plate, tout ce qu'il y a de plus beau. Cela doit faire voir la quantité de monde qui va chez elle, et leurs qualités. « A'o/e de iédileur de la Correspondance de Mme Gourdan.

CORRESPOfîbANCE DE MADAME GOURDAN lèé

De mademoiselle Saavigné.

Paris, ce 15 juillet 1779.

L'officier, chère maman, qui m'entretenait, est parti pour son régiment, son congé étant expiré. Je ne sais que faire et je me recommande à vous. Vous savez que je suis une bonne fille, que rien ne m'intimide, et que, pourvu qu'on me paie bien, les fantaisies me sont indifférentes. Je ne suis pas comme un tas de bégueules qui veulent que tout se fasse avec décence et selon les règles. Qu'elles sont sottes ! Comment veulent-elles que les hommes les aiment ? Dans le libertinage, il n'y a que la bizarrerie qui plaît. Il faut varier les goûts. J'espère que vous approuverez mes principes et que vous n'oublierez pas votre chère enfant.

De mademoiselle Provençal.

Paris, ce 17 juillet 1779.

Je vous renvoie, ciière maman, cette nouvelle chanson de l'abbé Lapin (1); je la sais, ainsi que m'accompagner

(1) « Il y avait un de ces êtres amphibies qu'on nomme abbé qut tous les soirs chantait au Palais-Royal, en s'accompagnant de la guitare et en faisant des gestes amusants. La Reine en ayant tant entendu parler, fit venir l'abbé Lapin chanter à Versailles dans les petits appartements. »

160 LE DIX-HUrriKME SIÈCLE GALANT ET LIBERTIN

sur la guitare; je crois que je pourrais même lui disputer à qui In cliauterait le mieux. Quand vous voudrez mettre mes talents à l'épreuve, je serai à vos ordres.

Votre enfant.

Air : Robin a une vache.

Robin a une vache Qui danse sur la glace Au son du tambourin; Maman, j'aime Robin, Maman, j'aime Robin.

Robin ne sait pas lire, Mais il sait bien écrire, C'est un garçon divin.

Maman, etc.

Il porte une baguette Qui n'est vraiment pas laite Pour battre un tambourin.

Maman, etc.

Robin a des sonnettes Au bas de sa jaquette.

Qui font der lin din din.

Maman, etc.

Robin a une poule Qu'il y a sept ans qui couve, EU' n'a fait qu'un poussin.

Maman, etc.

Robin a une anguille Qui fait plaisir aux filles Quand il leur met en main.

Maman, etc.

Cet instrument, ma mère, Aurez de quoi vous plaire, Si vous l'aviez en main.

Maman, etc.

Il aime les pastilles Au coulis de lentilles, Farcies de romarin.

Maman, etc.

Le jour de Saint-Philippe»

Il mange des tulipes, D^ns un plat de satin.

Maman, etc.

Quand il est à l'église, S'il voit une sœur grise. C'est comme un vrai lutin.

Maman, etc.

Quand il est en colère, Il montre son derrière Et vesse comme un daim.

Maman, etc.

Il aime la merluche.

Et pisse dans sa cruche, Tous les jours, le matin.

Maman, etc.

Robin a deux cavales Qui ont le ventre ovale.

Elles n'ont fait qu'un poulain.

Maman, etc.

II porte dans sa poche, Un morceau de brioche Du temps do Charles-Quint.

Maman, etc.

163 LE DIX-nUITlÈME SIÈCLE GAtAXT ET r rBRRTIN

Quand il chante un air tf ndre.

Chacun croirait entendre La voix d'un marcassin.

Maman, etc.

Quand il prend médecine 11 veut que sa cousine Lui tienne le bassin.

Maman, etc.

n enfile des perles :

Et déniche des merles, C'est un Michel Morin.

Maman, etc.

Hier à la rivière, 11 montra son derrière A î'bôtesse du bain.

Maman, etc.

Je lui sers de bobèche, Sans chandelle ni mèche Le soir et le matin.

Maman, etc.

Robin a une andouil'le, Dont il me débarbouille Le soir et le matin.

Maman, etc.

Robin a des sabots Qui sont vilains et gros ; Il fait caca dessus :

Maman, je n'en veux plus, Maman, je n'en veux plus.

De mademoiselle Morel.

Paris, ce 7 septembre 1779.

Voilà un siècle, chère maman, que vous ne me faites pas faire de partie (passade). Je ne sais comment payer mon loyer et mille petites dettes criardes. Au diable soit la guerre qui nous ruine ! Si on la regarde commf un fléau pour l'État, elle est encore plus cruelle pour nous. Pensez, je vous prie, à votre chère Morel.

De mademoiselle Henriette.

Paris, ce 26 octobre 1779.

Demain, à dix heures, ma chère maman, je vous prie de m'envoyer La Jeunesse, avec toutes sortes de marchandises. Il y aura chez moi un provincial à qui je fais tourner la tête depuis plus de huit jours. Selon sa générosité je le rendrai heureux, ou je le congédierai; vous voyez, chère maman, que votre Henriette suit vos principes et ne veut rien donner au hasard. Je vous suis attachée pour la vie.

LVIÎI

De mademoiselle Baise.

Paris, ce 5 janvier 1780.

Vous avez, chère maman, désiré d'avoir la chanson

des demoiselles de l'Opéra. Je m'empresse de vous

l'envoyer. Je l'ai eue hier du chevalier de... : il a toutes

les nouveautés. Au plaisir de vous voir. Demain je ne

pourrai être à vos ordres : je consacre ma journée à

l'amour, et tire les Rois avec mon amant. Adieu, chère

maman.

Votre affectionnée.

Air du : Mirliton.

Un jour le dieu de Citbère Fit rassembler dans Paris, En un même monastère, Avec l'habit de Vestris, Tous les mirlitons, mirlitons, mirlitaines, Tous les mirlitons, don, don.

Arnould, l'actrice régnante Regrettant son Lauraguais, Au petit dieu se présente Avec ses dents à crochets.

Et son mirliton, et; .

L'Amour lui dit en colùre, Aussitôt qu il l'aperçut : « Va le suivre en Angleterre « Car je te mets au rebut, « Et toD mirliton, etc. »

L'Arrivé vint, toute fière D'avoir subjugué Bourbou, Mais n'y voyant qu'une ornière.

L'Amour chanta sur ce ton :

« L'affreux mirliton, etc. >

L'Amour prit pour la marotte Bosalie avec éclat, Et dit, voyant sous sa cotte Perruque de magistrat :

* Ah ! quel mirliton, efc. »

Il visita sans envie Beaumesnil et la Duplan, Chateauneuf et Virgisie, Mais il ne vit qu'un étang De grands mirlitons, etc.

« Vieille mâchoire édentée, Dit il à la Durancy, * Que je te trouve effrontée « De montrer le plan ici « De ton mirliton, etc. »

Suivant l'ordre de la liste, Il dit, en voyant Pleeel; « Que ce beau visage es't trist « Si tout le reste est fidel, « Quel froid mirliton, etc. v

Pour s erlaircir de et doute, On dit qu'Amour l'éprouva, Et que, s'en frayant la route Pour son plaisir réserva Son beau mirliton, etc.

Vint Guimard, la maréchale, S'offrir au dieu des amours ;

Il prit pour la cathédrale Du grand Saint Martin de Tours, Son grand mirliton, etc.

Cléophile, la fringante, Vint s'oQrird'un air paillard; L'Amour la prit pour sa tante, Et pour la nuit mit à [jart Son beau mirliton, etc.

Julie a l'air de décence, Tenant Bougainville en main, Vers le dieu d'amour s'avance.

Lui disant : « Que j'aime bien « Son grand mirliton, etc. »

Il renvoya Bougainville Pour voir la belle en détail, Et lui fit une apostille Pour être mise au sérail.

Et son mirliton, etc.

Constance vint en bacchante Et d'un air luxurieux ; D'Amour elle eut la patente, Voyant le feu de ses yeux Dans sou mirliton, etc.

Thévenin vint là se rendre, Pour y disputer ses droits ; L'Amour lui dit d'un air tendre :

« Je veux vivre sous les lois « De ton mirliton, etc. »

Après, Gaudi, la fantasque, Y vint, blanche comiae un lis, L'Amour la trouvant trop flasque, Lui dit : « Garde tes mépris « Et ton mirliton, etc. »

Enfin vint une chaconne, Montrant chacune sou trou ; L'Amour les prend, les bouchonne, Et dit ; « Qu'on mette un licou « A ces mirlitons, etc. >

LTX De mademoiselle Baise.

Paris, ce 9 janvier 1780.

Je vous ai envoyé, chère maman, la chanson sur les

demoiselles de l'Opéra; en voici une sur celles de la

Comédie-Française.

Votre chère enfant

Air : Quand on est deux.

La Vestris achète à grand prix

Les bravos de la populace ;

A force d'art et de grimace,

Elle fait applaudir ses cris ;

Mais eir ne vaut pas, à tout prendre (bis).

Pas deux sou, pas deux sou.

Pas deux soupirs tendres (bis).

Sainval cadette a du talent,

Elle plaît sans aucunes ruses ;

C'est la favorite des R'uses,

C'est l'actrice du sentiment.

Mais elle emploie avec fréquence (bis)

Trop de vi, trop do vi,

Trop de violence (bis).

Quand sa sœur se possède un peu,

C'est le chef-d'œuvre le plus rare;

Mais lorsque son esprit s'égare

D'un bomme elle affecte le jeu.

En séduisant le cœur des femmes (bis)

Ebranlant, ébranlant.

Ebranlant leurs âmes (bis).

Préville eut d'abord du malheur ;

Mais on la connut à lusfige,

Et le public qui l'encourage

Claque dans le Dissipateur

Ce sein jadis si plein de charmes [bis).

Et si mou, et si mou,

Si mouillé de larmes (bis).

Contât, qu'ont formé les amours,

Est faible dans la congédie.

Mauvaise dans la tragédie,

Mais elle séduira toujours ;

Et si l'on veut la voir charmante [bis)

C'est en con, c'est en con,

C'est en confidente (bis).

Mole, Suin, ne croyez pas

Mériter ici qu'on vous chante ;

Avec Dugazon l'insolente

Rampez dans les rangs les plus bas.

Avec Hus, la Chassaigne, en outre {bis),

Allez tous, allez tous.

Tous vous faire foutre {bis).

De madame Frémont.

Paris, ce 20 janvier 1780.

Madame,

Si vous aviez besoin d'une bonne pour vos demoiselles, je vous offre mes services. Croyez que je suis très au fait du métier, ayant été moi-même demoiselle; mais le ravage des ans et les fatigues m'ayant ôté le peu de figure que je possédais, je me trouve réduite à servir. J'ai madame, un talent merveilleux pour les vieux paillards : je manie à merveille les verges et le marliuet.

J'ai l'honneur d'être avec respect, Madame, Votre très humble et très obéissante servante.

De mademoiselle Florentine.

Paris, ce 8 février 17S0.

'Vrous savez, chère maman, que depuis quelques mois le marquis de... vivait avec la belle Sainte-Marie, que nous nommons entre nous l'indolente. Se doutant qu'elle lui faisait quelques infidélités, il l'a fait épier. On lui a rapporté que mon seigneur l'évêque de... le remplaçait souvent. Alors il résolut de s'en venger, et pour cet elTet il prétexta un voyage à Versailles et chargea so.s émissaires de venir l'avertir dès que Monseigneur

serait chez sa maîtresse. Vers minuit on vint lui dire que monseigneur était chez Sainte-Marie, où il devait passer la nuit, ayant renvoyé sa voiture. Aussitôt le marquis volo chez sa maîtresse, et, comme il avait un passe-partout, il entre sans être aperçu. Arrivé près du lit il en tire les rideaux et fait Tétonné en voyant monseigneur : « Soyez le bien venu, lui dit-il, maij comme il n'est pas juste que je paie vos plaisirs. Depuis trois mois j'entretiens mademoiselle, elle me coûte trois cents louis, il faut que vous les rendiez ou j'envoie chercher la garde pour vous reconduire chez vous. » En vain monseigneur voulut composer, il fallut payer, Coa me il n'avait pas cette somme sur lui, il a donné ce qu'il avait et fait un billet pour le reste. Le marquis ensuite tirant les rideaux, leur souhaite une bonne nuit, ajoutant qu'il cédait à monseigneur tous les droits qu'il avait sur la belle. On assure que cette visite refroidit monseigneur au point qu'il n'a pu de la nuit gagner une partie de Pargent qu'il venait de payer. A demain, chère maman; je me rendrai chez vous à l'heure que vous

m'indiquez.

Votre chère enfant.

De mademoiselle Caroline.

Paris, ce 17 mars 1780.

Si vous voulez, ma chère maman, j'ai daijs ma rue une

jolie petite bourgeoise, âgée de quatorze ans, et qui demeure chez sa belle-mère, qui la bat vingt fois par jour. Je vous l'amènerai; elle m'en a fort priée; il ne sera pas difficile de la faire recevoir par Vaugien (1). La petite se prêtera à ses fantaisies; je l'en ai avertie; elle consent à tout, pourvu qu'elle sorte de chez sa marâtre. Répondez-moi le plus tôt possible, chère maman.

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