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L'AMOUREUSE ET FAIBLE RESISTANCE

(I)'aprcs Kragonard.)

rapide en saisit tous les traits. Elle n'exhala point sa douleur en vains soupirs ; elle ne versa point de larmes inutiles.

(Que le préjugé se taise ici; respectons les actions d'une héroïne, et ne les mesurons point sur celles du faible vulgaire.) A l'aide du grossier artisan, constructeur du cercueil qui devoit recevoir le corps des deux époux, sur cet autel funéraire, Justine offrit à leurs mânes un sacrifice plus doux pour elle et plus agréable pour eux. Elle sentit alors Futilité des avis d'un père et d'une mère mourans : elle découvrit en elle une source intarissable de volupté : elle comprit qu'en lui dictant cette maxime, ses parens lui avoient laissé l'héritage le plus précieux. Elle ne s'en tint pas à ces premiers essais ; ses succès s'étendirent bientôt ; sa réputation et sa beauté lui acquirent des esclaves distingués. Tous les jours de sa brillante jeunesse étoient marqués par de nouveaux triomphes.

Il est dans cette capitale un temple consacré à Vénus, école de talens, du goût et du plair, où de jeunes prêtresses sont formées aux arts aimables qui peuvent émouvoir les sens et les séduire. Les uns charment l'oreille en célébrant les louanges de leur Déesse; d'autres, par des danses passionnées, en rappellent les aventures, en peignent les situations les plus voluptueuses ; toutes s'efforcent àl'envi d'allumer dans tous les cœurs ce beau feu, âme de l'univers, qui tour-à-tour le consume et le reproduit.

Le mérite naissant de Justine la fit admettre dans ce

séminaire. Elle y perfectionna ses dispositions précoces au plaisir; elle ne tarda pas à trouver Toccasion de les faire valoir et de les développer avec éclat. Le Turc étoit venu dans ce tems à Paris rendre hommage à la puissance du Roi. Vous connoissez le renom de cette nation, mes chères filles, et s'il n'est aucune de vous qui ont reçu les embrassemens de quelqu'un de ces étrangers, si vous ne savez pas par expérience quels héros ce sont dans les champs de Vénus, il n'est pas que vous n'ayez entendu parler souvent de leurs exploits. Ce temple même, ce sérail qui emprunte son nom d'eux, vous retrace l'image de leur valeur : il atteste quels sectateurs ardens ils sont de la Divinité que nous adorons toutes. ]Mehemet Effendi, Ambassadeur de la Porte, excelloit par-dessus ses compatriotes : jam.ais femme n'avoit encore eu l'honneur de le faire rendre. Nouvel Anthée, ses chutes sembloient lui donner de nouvelles forces : on eut dit qu'il sortoit du combat toujours reposé, toujours frais, toujours neuf. Déjà les compagnes de Justine avoient été défaites par ce superbe vainqueur. Elle s'offrit à son tour avec confiance sur le champ de bataille ; une nuit entière elle soutint les assauts de l'impétueux Musulman. Enfin elle attaqua elle-même, le pressa, le terrassa, l'anéantit : il baissa sa lance, il s'avoua vaincu. Quel triomphe ! Cette mémorable action fut gravée dans les fastes de Cythère. Mais qu'un grand nom est un pesant fardeau ! il attire à la fois et l'admiration et l'envie. Justine ne l'éprouva que trop. Elle fut obligée de quitter un séjour où la

jalousie empoisonnoit sa gloire et son bonheur ; elle résolut de voyag-cr. Paris ne devoit pas posséder seul une si rare merveille. Plusieurs Nations furent les témoins de ses exploits. Les héros les plus fameux de l'Europe luttèrent tour-à-tour contre elle et furent défaits. Elle parcourut l'Angleterre, l'Espagne, l'Allemagne, étrangère en ces contrées, la différente faconde combattre des peuples qui les habitoient, ne lui parut pas nouvelle. Flegmatique avec l'Anglois, grave avec l'Espagnol, emportée avec l'Allemand, elle se fit à tout, s'offrit part-tout et triompha de tous. Elle termina ses voyages par l'Italie : elle fut à Rome, reine du monde et centre de la paillardise. Là, sous la pourpre, git la luxure la plus effrénée. Là, de pieux fainéans consacrent leurs loisirs au raffinement des voluptés. Là, des vieillards blanchis sous le liarnois de Vénus, semblent ne plus vivre, ne plus respirer que par le plaisir. Quel champ de gloire à moissonner pour notre compagne ! Mais aussi quels travaux ! Il lui fallut pratiquer toutes les marches, toutes les contremarches des Italiens, se mettre en garde contre toutes leurs ruses, faire une guerre d'artifice d'autant plus pénible qu'elle est plus longue, enfin se montrer aussi profonde dans l'art des Arétins que rÉminence la plus consommée. On ne put refuser à Justine cette fameuse couronne qu'autrefois les Scipions, les Émiles alloient recevoir au Capitole, et qui depuis a été consacrée aux grands artistes, aux hommes célèbres dans tous les genres. Il faut l'avouer »)ourtant : si Justine avoit toujours l'avantage, Justine

n'étoit pas toujours invulnérable. Elle revint couverte do lauriers, mais ces lauriers couvroient des blessures, et si à vingt-deux ans elle comptoit plus de succès que n'en compta la fameuse Ninon de l'Enclos après un siècle de vie, où plutôt s'ils étoient déjà innombrables, ses cicatrices l'étoient aussi.

Parlons sans figures. Ses parens, en lui transmettant cette vigueur et cet amour de la volupté, qualités héréditaires dans sa famille, lui avoient transmis une maladie qui en est le fruit. Cette maladie, née avec elle, fomentée par le plaisir, accrue par les veilles, étoit devenue incurable par les travaux et les fatigues de notre héroïne. Toutefois elle sembloit l'avoir respecté jusquelà; mais ce levain malheureux, mêlé aux levains étrangers qu'elle avoit ramassés de toutes parts, vint à fermenter. Déjà tout l'intérieur de sa machine s'en ressentoit, la masse de ses humeurs en étoit infectée : il ne circuloit plus que du poison dans ses veines, au lieu de sang, et Justine pouvoit s'écrier, encore plus que M. Robe de Beauvezet : La Vérole, mon Dieu, m'a criblée jusqu'aux os.

Tel étoit son état quand elle revint dans sa patrie. Elle sentit l'horrible ravage qui se faisoit au-dedans d'elle-même, et n'en fut pas épouvantée. Avertie par-là qu'elle n'avoit plus long-temps à jouir, elle résolut d'en mieux employer le peu de jours qui lui restoient. Heureusement que sa figure, quoique altérée par le mal qui la minoit intérieurement, étoit encore séduisante. G'étoit un bâtiment dont les dehors gracieux, en laissant entre-

voir des ruines, faisoient toutefois plaisir à la vue et arrêtoient le spectateurs.

Ses succès recommençoient en cette ville, lorsqu'il lui survint une disgrâce qui épura son mérite, mit le comble à sa célébrité et nous donna lieu de nous lier de l'amitié la plus étroite. L'envie triompha cette fois. Cette illustre fille fut conduite en cet édifice superbe que la magnificence de nos Rois a fait construire pour la retraite des femmes Invalides. J'y gémissois depuis long-tems dans une dure captivité. Sa présence fit naître la joie dans mon cœur. Je la voyois pour le première fois et je trouvai que la renom.mée n'en avoit rien dit de trop. Un coup de sympathie nous fit sentir une tendresse réciproque, et je fus presque fâchée d'obtenir une liberté qui m'empôchoit de jouir de la société de cette aimable compagne. Cependant en essayoit de dompter ce courage rebelle. Déjà les Esculapes et les Machaons mettoient en œuvre tout leur art pour en arrêter la ïougue : ce fut inutilement; ils devinrent eux-mêmes les victimes de l'art de Justine. Ces faibles humains éprouvèrent combien il étoit dangereux de voir de trop près ses charmes. Il fallut donner l'essor à une héroïne dont rien ne pouvoit contenir l'impétuosité. Ce fut alors qu'elle fonda cette maison, qu'elle me prit avec elle pour y présider sous son inpection. Plusieurs années de la vie de Justine s'écoulèrent de nouveau dans des fêtes délicieuses. Je ne sais combien d'illustres amans voulurent partager ses trophées et ses cicatrices. Je ne vous retracerai pas, mes chères filles, la dernière partie de sa vie.

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Vous en avez été les témoins, et votre ardeur à suivre ses exemples est une preuve de l'impression qu'ils faisoient sur vous. Vous savez avec quelle intrépidité elle voyoit approcher à pas lents cette mort, Técueil des héros, et qui mit le comble à sa gloire. Soustraite depuis quelques jours à vos regards, c'est sur-tout dans ces derniers instans qu'elle a montré une fermeté dont je vais vous faire le récit pour votre édification.

Détruite en détail, cette héroïne s'est toujours survécue à elle-même. Elle voyoit peu à peu diminuer le nombre de ses membres et son grand cœur n'en étoit point affaibli. Son âme, reti-anchée en cet endroit du corps, centre de la vie, où elle a semblé établir son siège, paroissoit avoir abandonné la défense du reste pour veiller à cette partie précieuse : imaginez-vous un roi qui laisse piller son palais et qui, immobile sur le trône, ne veut s'ensevelir que sous les ruines de ce dernier attribut de la majesté.

Mais que vois-je, mes chères filles ! vos sanglots redoublent ! ils me coupent la parole ! Et quoi, malheureux, des pleurs stériles seront-elles l'offrande que vous présenterez au tombeau de votre Concitoyenne ! songez que si quelquefois les larmes sont une preuve de la bonté du cœur, elles le sont encore plus souvent de sa faiblesse. Le dirai-je ? Je tremble que sous ces regrets que vous arrache le sort de Justine, vous ne déguisiez la crainte d'en éprouver un pareil. Ah ! si mon soupçon étoit réel, mes chères filles, si quelqu'une de vous avoit lâcheté, qu'elle se lève, qu'elle sorte : elle n'est pas digne de cette maison.

Mais plutôt qu'elle reste, qu'elle apprenne que la mort de Justine fut, non la peine, mais la récompense de ses travaux, et qu'il n'est pas donné à toutes de la mériter.

Moi-même qui vous parle, combien de fois ne me suis-je pas vue attachée au lit de douleur ! Combien de fois ne me suis-je point écriée : La Vérole, mon Dieu, m'a criblée jusqu'aux os.

J'en suis revenue autant de fois. Que ne puis-]e vous montrer mes anciennes blessures. Là, vous dirois-je une pierre vraiment infernale me fit ces horribles cavités: ici le fer impitoyable délruisoitune partie de moi-même pour sauver l'autre; par ce canal, affreusement obstrué, des liqueurs brûlantes entrainoient, avec mes humeurs, le venin qui les corrompoit. Ma peau, par-tout cicatrisé, tous mes nerfs affaiblis n'attestent que trop les douloureux frottemens que toutes les parties de mon corps ont essuyés. Actuellement les yeux caves et troubles, les joues allongées, le front couronné du chapelet fatal, je porte sur moi les symptômes de la vérole qui m'a criblée jusqu'aux os.

Vous le savez pourtant, je suis intrépide : six champions vigoureux se relèvent infatigablement à mon service. Puissé-je mériter la mort de T Héroïne que nous célébrons ! puisse mon âme, comme la sienne, s'écouler avec ma substance toute fondue, pour ainsi dire, en torrens de volupté !

Je n'exige pas ces souhaits de vous, mes chères filles. Si l'espoir d'une mort glorieuse fait le héros, l'espérance

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de l'éviter soutient le commun des guerriers. C'est cette espérance qui doit vous animer, mes chères iilles. Déjà les portes s'ouvrent, quelques équipages entrent dans nos cours, des essains de fous on sortent, ils ramènent avec eux la joie et les plaisirs. Essuyez vos pleurs, rassérénez votre visage : que l'enjouement et les grâces s'y peignent de nouveau; reprenez vos sacrifices ordinaires; que le plus pur sang des victimes elTace les larmes dont les marbres de ce sallon pourroient être souillés, et songez sur-tout que ce n'est qu'en imitant Justine que vous honorerez sa mémoire l

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