‹ Le dix-huitième siècle galant et libertinChapitre 32 sur 33 · S'IL M'ÉTAIT AUSSI ITDKLK · texte numérisé non relu

S'IL M'ÉTAIT AUSSI ITDKLK

(I)'apr('s l-"ragonar<l.)

tures dans un lieu si reculé, lorsque le sort, quimepréparoit de nouvelles scènes, m'en suscita une qui servit à me prouver clairement que Tordre des événemens de notre vie est une chose contre laquelle toutes les règles de la prudence humaine viennent toujours échouer.

11 y avoit quelques mois que je vivois tranquillement dans mon abbaye, lorsque je fus obligé, pour quelques discussions qui regardoient mes prébendes, d'aller à B..., ville épiscopale dont je dépendois. J'y passai quelques jours avant que ce qui m'y amenoit fût terminé et n'y ayant rien vu dans les deux sexes qui me parût mériter ni liaison, ni attention, je repris le plus promptement qu'il me fut possible le chemin de mon asile. Je n'en étois plus qu'à environ trois lieuos et prêt à quitter le grand chemin pour en prendre un de traverse qui y coaduisoit, lorsque mes oreilles furent frappées de quehjues cris perçans qu'on poussoit à cent pas de moi ; j'ordonnai à mon postillon de tourner de ce côté-là, malgré toute la prudence ecclésiastique qui seinbloit me le défendre.

J'aperçus devant moi un carrosse à six chevaux dont un essieu de derrière avoit cassé et qui étoit renversé dans les boues; je descendis précipitamment de ma chaise et voyant une livrée qui ne m'étoit pas inconnue, je demandai à un des gens qui étoit sa maîtresse ? Il m'apprit que c'étoit la présidente de S..., qui alloit à une fort belle terre qu'elle avoit à deux lieues de là et à cinq de mon abbaye ; qu'elle étoit dans son carrosse avec son intendant et deux d*d ses femme, et qu'elle

266 LE DIX-HUITIliBE SUXLE GAL\NT ET LIDEHTIN

avoit perdii connoissance par la frayeur qu'elle avoit eue. Effectivement ces femmes demandoient du secours à grands cris, et je fis tant, par mes efforts et ceux de mes gens qui me suivoient, que nous parvînmes à les dégager de la voiture.

La présidente eut de la peine à reprendre ses sens, je la reconnus à la première vue ; je me souvenois de l'avoir rencontrée à Paris : elle étoit jeune et d'une (igure charmante, je formai dans l'instant le plan d'une liaison avec elle, et la réputation où je savois qu'elle étoit de femme galante, fut une raison de plus pour m'affermir dans mon projet et m'en faire espérer un heureux succès .

Elle parut recevoir mes soins avec reconnoissance et me regarder même avec quelque espèce d'attention : dans les idées que je venois de concevoir, je lui représentai que sa voiture ne pouvoit lui rendre aucun service, jusqu'à ce qu'on eût envoyé chercher un ouvrier au village le plus prochain qui étoit à peu près d'une lieue ; j'ajoutai que la nuit étant prête à tomber, il ne convenoit pas qu'elle restât exposée à mille inconvéniens fâcheux sur un grand chemin, et je m'offrois de la mener à sa terre avec ma voiture et de laisser ses gens avec la sienne, jusqu'à ce qu'elle fût en état de marcher. Elle fit quelques difficultés à travers lesquelles j'entrevoyois qu'elle n'auroit point été fâchée d'être pressée ; j'insistai et enfin elle accepta, avec une apparence de confusion.

Je lui offris la main et, après avoir donné des ordres

LES LAURIERS ECCIJiSIASTIQUES 257

à ses gens, nous montâmes dans ma voiture et nous prîmes le chemin de sa terre.

A peine fûmes-nous seuls, que la connoissant trop bien de réputation pour prendre les choses de trop loin avec elle, je lui fis une histoire qui, quoique vieille et usée, me parut encore d'assez bon aloien cette occasion. Jo fis un vrai coup de théâtre, je jouai le surpris, Tanéanti, le confondu, je m'attristai par degrés, et bientôt je devins d'une mélancolie affreuse, je pleurai même, car c'est un, don que je possédois, j'avois les larmes à commandement, et c'est un point essentiel, et peut-être une des amorces les plus adroites par où on puisse prendre les femmes ; on me fit des questions sur mon état, on parut s'y intéresser, je soupirois avec un air hypocrite, je ne répondois point, mais je me faisois une violence extrême pour ne point éclater de rire ; enfin elle me parut s'attendrir et elle voulut savoir absolument quelle étoit la cause de ce chagrin si subit.

Je lui dis enfin d'un ton de tartufe, que je n'attribuois qu'à mon étoile l'aventure désespérante qui m'arrivoit, sans l'en rendre en aucune façon responsable. Elle me conjura de m'expliquer et lorsque j'eus mis en jeu tous les lazzis nécessaires en pareille occasion, je lui avouai avec un tremblement et une confession étudiée, que je l'adorois depuis longtemps, que j'avois eu l'occasion de la voir plusieurs fois à Paris, sans avoir jamais pu trouver celle de me faire connoître d'elle, quoique je l'eusse cherchée avec ardeur ; j'njoutai mille plaintes de mon sort, qui me la faisoit rencontrer pour redoubler

mes peines et enfoncer davantage le trait qui déchiroit mon cœur : enfin je fis lu passionné, l'amant transi, le héros de roman. Heureu moment j'avois afl'aire à une bégueule, qui, quoique toujours prête à se rendre, vouloit être attaquée dans les formes et domptée par le sentiment qu'elle jouoit sans cesse ; en un moment je tournai sa petite tête de façon que c'étoit une pitié. Elle me répondit d'abord par tous les lieux communs que les sottes faciles emploient en pareil cas : « les amans ne sont jamais contens, A'^otre figui-e et la tournure de votre esprit me reviennent assez; je sens que je vous aimerois beaucoup, mais, vous autres hommes, vous êtes insatiables ; si je suivois mon penchant, bientôt vous exigeriez des choses... »

Je l'assurai bien positivement que j'avois trop de respect pour elle pour me conduire de la sorte ; je vis qu'elle doutait de ce que je lui disois ; j'ajoutai des protestations et des sermens, et pour y donner plus de poids, je me mis, pour passer le temps, à prendre des baisers sur sa bouche, et à visiter quelque peu sa gorge.

— Finissez donc, me disoit-elle d'un ton nonchalant : ah! mon petit abbé, que vous êtes libertin ! à mon retour à Paris, j'en instruirai votre oncle.

Je ne répondois à ces menaces, qu'en continuant mes occupations philosophiques. En cet instant, nous passâmes à un endroit où le chemin étoit fort rompu et où, par conséquent, le cahot de la voiture étoit bien plus sensible : elle eut encore peur de verser, et elle -se

LES LAURIERS ECCI.KSIASTIQUES 259

pencha entioreracnt sur moi avec un air de frayeur assez bien imité. Je m'empressai de mon mieux à la rassurer.

Je sais que dans le cœur humain le eentiment le plus fort détruit toujours le plus faible ; je n'en savois qu'un au-dessus de la peur, je me hâtai de l'employer, je m'étois emparé de sa gorge avec un empire qu'elle n'osoit plus me disputer; une main étoit employée à cet office, et l'autre étoit libre: je lui fis prendre un chemin différent ; certain porche se présenta fort à propos, et me fit arriver au sanctuaire des plaisirs par l'escalier dérobé.

On me résistoit encore, mais si faiblement, on avoit tant d'envie d'être vaincue, que partout ailleurs ce moment eût été celui de mon triomphe, et la place eût été emportée d'emblée ; mais je craignois l'indiscrétion des mouveinens, et les jugemens qu'en auroient porté mes gens qui étoienl derrière la voiture; je me contentai donc de constater mes droits, en reconnoissant la place et tous les environs ; j'achevai de les établir par certain expédient qu'on met en usage dans les occasions où on ne peut faire mieux.

— Ah ! finissez, monsieur, me disoit-on ; mais qu'estce que cette folie-là? Oui... en vérité... cela est bien spirituel... pour moi je ne vous conçois pas... ah!... ah... mon ami... mon cher abbé ! je brûle. ..je n'en puis plus... ah! finissez donc... comme vous m'accommodez !

Avec ces propos et autres minuties semblables, nous

260 LE dix-huitii:;mi-: sikci.e g\lant et libertin

arrivâmes à sa lei-re, où, rancune tenante, elle m'offrit de passer quelques jours avec elle : on me donna l'appaitement de monsieur le président qui ne devoit arriver qu'aux vr.?ances, et si je n'entrai pas d.mstous ses droits dès la môme nuit, c'est qu'il ne nous fut pas possible, dans ce premier désordre, de prendre certains arrangomens. J'en parlai cependant ; on reçut ma proposition comme un badinage ; mais comme j'insistois vivement pour que cela eût lieu la même nuit, on me dit que j'étois un cerveau brûlé, et que je n'avois qu'à venir lo lendemain à son lever, parce qu'on vouloit achever de me gronder : je promis, et je tins parole, bien résolu de me mettre dans le cas d'être grondé sérieusement. La présidente étoit au lit dans un négligé qui n'étoit pas sans dessein: je la trouvai mille fois plus charmante.

Éiïectivement, c'est une grande femme bien faite et de bon air; brune, avec de grands yeux noirs qui disent tout ce qu'on veut, et le disent d'une façon fort tendre ; la taille admirable, la jambe belle, peu de gorge, et très docile comme il convient aux femmes d'un certain monde, en tout un port de reine. Elle fît tout son possible pour me gronder, et moi pour l'interrompre ; enlin, après quelques préludes, dont je connoissois trop le prix pour m'en dispenser, je me précipitai sur elle et, la couvrant de caresses, j'obtins les dernières faveurs comme par escalade, et je me plongeai dans une mer de délices, dont j'étois privé depuis auelaue temps

LES LAUBIERS ECCLESIASTIQUES 261

La présidente fit tout ce qu'une femme qui a du monde ne manque jamais de faire en pareil cas; elle bouda, sanglota, dit qu'elle étoit bien malheureuse, que les hommes étoient bien dangereux, qu'elle ne vouloit plus me voir, qu'elle ne me pardonneroit jamais, ensuite elle s'apaisa d'elle-même, car j'eus la malice de n'y rien mettre du mien ; et quand je la vis bien radoucie, je lui laissai faire autant d'avances pour obtenir d'être encore insultée, qu'il m'en avoit coûté pour l'insulter. On doit sentir que cela fut court ; je satisfis en galant homme, et notre commerce fut établi dès lors avec une confiance inconnue aux amours du roman.

Je goûtai pendant quelque temps tous les charmes attachés à une intrigue libre et dégagés de passion : la présidente étoit une femme unique pour ce genre d'affaire ; je me figurois même qu'avec une occupation semblable je pourrois oublier Paris, lorsque je vis arriver chez elle un certain grand moine gris, qui faisoit le beau fils, connoissance de Paris, qu'on avoit enrôlé pour venir dire la messe au château pendant les vacances, et qu'on destinoit à plus d'un usage, comme je le reconnus bientôt.

L'observantin étoit un grand drôle brun, à sourcils noirs, carré et taillé à profit ; l'œil vif, la jambe belle et nerveuse, enfin l'"un des plus vigoureux étalons du troupeau franciscain : il avoit la main potelée, se mèloit de musique, racloit de la viole, savoit mille chansons, mille quolibets, mille rébus de campagne, disant le petit mot à la dérobée à toutes les soubrettes et visant

acî IF. i)IX-iiuiiii;me sikcie r.Ar.ANT et i-umcrtin

à la maîtresse, croquant toutes les femmes décent pas, enfin tel que le voilà.

La présidente, qui étoit connoisseuse, l'a voit retenu ; je ne sais s'il avoit été un de mes devanciers, mais au moins ne tardai-jo pas à être convaincu qu'il étoit choisi pour mon successeur.

J'avois gagné, par mes caresses et par mes présens, une des femmes de la présidente, qui me fournit le moyen de m'éclaicir de ce qiie je soupçonnois:uneaprèsdînée,je feignis d'aller à mon abbaye, je rentrai sans être vu, et je fus me poster dans un cabinet qui touchoit à l'appartement de la présidente.

Une porte vitrée couverte d'un rideau me dérobait à sa vue , et le premier objet qui me frappa, fut ma digne maîtresse dans un habit fort léger et propre à son occupation, avec le robuste moine qui s'approchoit d'elle tout rayonnant de gloire, et produisant des choses capables d'anéantir, et de révolter même par le peu d'apparence et la rareté dont elles sont.

J'avoue que, quoique je m'attendisse à quelque chose d'approchant, je fus confondu de l'apparition ; m.ais mon étonnement et ma rage ne tardèrent pas à monter au comble, lorsque je vis la présidente se prêter aux lubriques transports du franciscain, qui, après quelques préludes brusques, quise sentoient bien de ses besoins et de sa robe, se précipita sur un lit de repos où, se débarrassant de son incommode jaquette, il s'empara tyranniquementde tous les charmes que je croyais mon domaine, et commença une joute aussi rude que désa-

LES r.ALlHIKnS ECCL1^:SI>.STI0UES 203

gréablopoîir un spectateur intéressé comme je l'étois.

J'étouffois de rage dans mon asile, vingt fois je fus sur le point de sortir et de sacrifier ces deux misérables à ma colère ; mais la crainte que j'eusque ma vengeance ne fût pas assez complète et que, se voyant sans témoins, ils n'eussent l'efFronterie de tout nier, me retint malgré moi et me fit différer ce que j'étois bien résolu de ne pas laisser perdre. îl n'étoit plus question de douter de la consommation du sacrifice ; le cordelier n'étoit pas homme à me laisser là-dessus la moindre consolation.

Si j'eusse été incrédule, que j'eusse voulu démentir mes 3^eux et ne pas ajouter foi aux premières preuves, il se disposoit à en fournir successivement un assez grand nom])re pour vaincre Tincrédulité la plus coriace.

Je me le tins pour dit ; je me connoissois trop bien en gens pour conserver îa moindre espérance ; d'ailleurs j'étouiïois de colère de me voir joué aussi cruellement, et je sortis pour aller méditer plus tranquillement la vengeance éclatante que j'étois résolu d'en tirer.

J'avois avec moi deux de mes gens en qui j'avois assez de confiance, et que j'avois pris après le décès du vieux reitie qui m'avoit suivi ; il avoit pris la peine de passer aune meilleure vie, en quoi il m'avoit rendu un signalé service.

Jel'avois remplacé pnr deux drôles dont j'étois sûr, gens sans crainte et sans scrupule, avec une honnête dose de libertinage, en un mot tels qu'il les faut à de jeunes gens ; l'un des deux avoit gagné les bonnes

grâces de la soubrette qui étoitdans mes intérêts, ce qui favorisa encore notre projet. Je ne tardai point à savoir par son canal que le moine passoit avec la présidente toutes les nuits, pendant lesquelles elle pouvoit se ilatter de n'être pas interrompue ; je dirigeai mon plan sur ces lumières.

Peu de jours après, je feignis un voyage à mon abbaye, ce qui m'arrivoit presque toutes les semaines : je pris congé de la présidente, et je rentrai à la brune par une porte du parc que la soubrette eut soin de nous ouvrir ; nous nous cachâmes, moi et mes gens, dans une ferme qui tenoit au château ; vers le milieu de la nuit notre confidente vint nous avertir que sa révérence étoit entre deux draps avec la présidente, et nous introduisit sans bruit dans la maison.

Je ressentis à cette nouvelle une émotion mêlée de joie, de rage et de dépit ; j'étois aussi confondu de la certitude de ce que je craignois, que si je n'eusse pas û raisonnablement m'y attendre.

« Sexeperfîde!disois-je en moi-même, quelle confiance puis-je désormais prendre en toi, lorsque je vois une femme qui me prodiguoit, il y a peu de jours, les caresses les plus vives, me quitter, et pour qui ? pour un moine, c'est-à-dire pour le rebut, pour l'opprobre de la nature. »

Je ne pouvois me lasser d'admirer de quelle méprisable espèce une femme bien née et d'une éducation cultivée s'étoit laissé coiffer , je ne donnerai point de nom aux transports quim'agitoieut: peut-être la vanité

LES LAURIERS ECCLESfASTIQUES 265

y entroit-elle Lien pour les trois quarts ; quoi qu'il en soit, je n'étois ni d'âge, ni en lieu d'examiner la nature de mes mouvemens, je ramassai tout ce qui me restoit de sang-froid pour poster mes gens, comme nous en étions convenus, le plus à portée qu'il fût possible de "appartement de la présidente.

Tout sembloit conspirer à la réussite de mon dessei-n: les domestiques de la présidente, qui étoient en petit nombre, gens lâches et efféminés, couchoient dans une aile séparée du corps de logis où nous étions ; la soubrette, selon notre projet, me lit placer près de l'ajtpartement de sa maîtresse et se mit ensuite à crier au voleur de toutes ses forces ; le bruit pénétra jusqu'à son lit, et j'entendis de la porte les premières marques de leur frayeur.

Craignant que le penaillon ne se dérobât à ma vengeance, j'entrai promptement dans la chambre où ils étoient au lit ensemble, suivi de mes deux déterminés laquais, chacun armé, ainsi que moi, à tout événement, d'une paire de pistolets et, outre cela d'un fouet, instrument terrible et très nécessaiieau dénouement de la pièce. Je tournai une lanterne sourde que j'avais dans ma main, lorsque je fus vis-à-vis du lit.

Qu'on juge de l'étonnement du couple amoureux à une apparition si imprévue ! j'étois pour eux une seconde Méduse. Ils demeurèrent pétrifiés ; à quelques discours qui échappèrent à la présidente dans le premier transport de sa colère et de sa honte, je ne répondis que par deux ou trois phrases laconiques, qui Tins-

2f>6 I.E niX-lU'ITlfc.MK SiKCLE GALANT ET LIHERTIN

truisirent en peu do mots de tous les mépris qu'elle m'inspiroit.

Quant à monsieur le moino, il n'en fut pas quitte à si bon marché : il s'étoit jeté précipitamment horsdu lit, et cherchoit ses habits et une issue pour s'échapper ; mes gens ne lui permirent ni l'un ni Tautro.

A un signal que je fis, ils firent tomber leurs fouots vengeurs sans aucune pitié sur son dos ; le pauvre dinblo faisoit des cris et des hurlemens qui me réjouissoient infiniment. Il s'en falloit de beaucoup qu'il fût alors dans un état aussi brillant que lorsque j'avois élé témoin de ses prouesses à travers la porte vitrée : tout étoit chez lui en très humble et très chétive posture. Ce qu'il y avoit de fort plaisant, c'étoit l'attitude de la présidente pendant cette scène.

Mes ricaneries la dôsoloient d'une étrange f;!çon,elle vomissoit contre moi mille invectives, qui achevoient de me combler de joie.

Mes gens, qui avoient mes ordres, après avoir réglé le franciscain en enfant de bonne maison, lui livrèrent exprès passage: il ne manqua pas d'en profiter et de fuir, en jetant des hurlemens aiïreux, au travers des appartcmens, pour gagner les cours et trouver quoique asile contre notre rage; mais c'étoit précisément ce que nous demandions; nous le poursuivîmes en le chassant comme un lièvre et ne cessant de lui épousseter les épaules.

Enfin nous arrivâmes, le pourchassant toujours, dans la grande cour du château, où nous trouvâmes quelques

domestiques demi-nus, qui accouroient pour savoir la cause d'un si horrible vacarme : la vue d'un pistolet, dont chacun de nous avoit la main pourvue, leur en imposa assez pour nous laisser achever notre vengeance.

La présidente crioit de toutes ses forces, d'une fenêtre, que l'on fît main basse sur nous, que nous étions des malheureux, des voleurs, des assassins. Quelques paroles suffirent pour arrêter toute cette canaille etleur apprendre l'histoire en deux mots; ils demeurèrent aiiéantiset confondus.

Cependant nous ne cessions de toucher sur le pauvre diable, le sang ruisseloit de tous côtés; enfin, voyant qu'il ne lui restoit aucun moyen d'échapper à notre rage, il prit le parti, malgré la rigueur de la saison, de se jeter à corps perdu dans un bassin qui servoit à abreuver les chevaux et le bétail.

Contentde ma vengeance et satisfait de le laisser dans un lieu si capable d'éteindre les feux desa lubricité, nous sortîmes, sans que personne osât nous disputer le passage, et je fus rejoindre ma voiture dans un endroit écarté où elle m'attendoit ; j'y trouvai la soubrette qui nous avoit si bien servis, qui n'avoit pas jugé à propos de courir les risques de rester avec sa maîtresse après lui avoir rendu un pareil service ; un de mes gens lui avoit promis de l'épouser ; ainsi je me chargeai d'elle sans scrupule, et nous reprîmes le chemin mon de abbaye

J'y trouvai, eu arrivant, des lettres qui in'apprenoient quemon père étoit à la dernière extrémité et qu'il vou-

loit me voir; on me recommandoit de ne pas différer mon départ d'un moment.

Cette nouyelle m'affligea beaucoup, mais, d'un autre côté, je ressentis de la satisfaction de quitter un pays où j'imagiuois bien que cette scène ne manqucroit pas d'être incessamment divulguée, n'ayant d'ailleurs aucune espèce d'amusement qui pût me le faire regretter ; je dis à mes chanoines un adieu que j'espérai être éternel, et je repris sans délai le chemin deParis.

Je ne pus m'empêcher de faire en chemin quelques réflexions sur l'aventure qui venoit de m'arriver; je ne doutois pas qu'elle ne fît l'éclat le plus déshonorant pour la présidente, et que,par un contrecoup nécessaire je n'y fusse mêlé désagréablement pour un homme de ma robe ; je sentis linconvénient et le tort que cela pourroit faire aux projets de mon oncle sur moi, et je fis un ferme propos de regarder de plus près aux femmes avec qui je contracterois désormais des liaisons ; car de m'en passer tout à fait cela n'entroit point du tout dans mes arrangemens.

Je comptais donc, en conséquence, être à l'abri à l'avenir de scènes semblables; mais je n'étois pas au bout, comme on va le voir.

Je trouvai, à mon arrivée à Paris, que mon père venoit d'expirer et que mon frère étoit dans les embarras ordinaires de toutes les successions : je l'avois peu vu jusques alors, et il ne s'est pas présenté naturellement d'occasion de parler de lui jusques à présent dans le cours de mon histoire.

LES LAURIERS ECCLÉSL^STIQUES 269

Vous le connoissez, cher marquis, et vous savez que je n'exagère point en disant que, tant pour les avantages de la figure que pour ceux de l'esprit et du caractère, peu de cavaliers en France pouvoient lui être comparés ; il joignoit à cela une douceur et une cordialité à mon égard qui me firent bientôt oublier Tinjustice du sort dans le partage inégal qu'il faisoit entre nous.

Nous nous aimâmes tendrement, et dans toutes les affaires qu'il eut à démêler pour la succession de mon père rien ne se faisoit sans que je fusse consulté.

La cour lui avoit accordé, au sortir des mousquetaires où il avoit fait deux campagnes, l'agrément d'une compagnie de cavalerie dans lerégiment de... Le printemps qui approchoit l'obligeant à pai-tir pour rejoindre soa coi'ps qui alloit servir à l'arm '^c de Flandre, il me donna un pouvoir général de finir toutes ses affaires, et se reposa avec confiance sur mon amitié du soin de les terminer le plus avantageusement qu'il me seroit possible.

Au milieu de tous les détails embarrassans dans lesquels la position de nos affaires de famille me jetoient nécessairement, l'occasion se présentanaturcUement de revoir la marquise ; et comme j'avois l'air d'un personnage important et décidé, je l'abordai avec une audace qui m'épargna au moins les trois quarts des bouderies qu'elle me préparoit ; je crois même qu'il ne m'auroit pas été impossible de renouer avec elle, si l'aventure de la présidente, qui s'étoit répandue à Paris avant mon arrivée, ne m'eût donné une réputation capable de glacer

270 LE DIX-IIUITIÈME SifcCLE GALANT ET LIBERTLN

les femmes les plus intrépides : elle éloit trop prudente pour s'exposer à une vengeance qu'elle n'auroil pu s'empêcher de mériter: ainsi dès ce moment nous eûmes fait ensemble.

Tout ce que j'en pus tirerfutdo savoir des nouvelles de Clairette, qu'elle m'apprit être sortie de Sainte-Pélagie^et mariée à un honnête bourgeois qui la rendoit fort heureuse; j'appris avec une satisfaction inlinie la fin dos malheurs de cette pauvre fille, et peut-être auroisje cherché à me renouer avec elle. lorsque le hasard me jeia dans une aventure imprévue et vint me précipiter de nouveau dans un genre de vie que j'avois tant résolu d'éviter.

Parmi les discussions héréditaires dontj'étois chargé, je trouvai les papiers d'un procès considérable de ma maison contre monsieur le duc de... pour des limites de terre ; nous étions voisins ; c'est quelquefois assez pour être ennemis irréconciliables ; et cependant le fond de la chose n'étoit pas considérable par lui-même; la vanité y avoit la plus grande part, et cela étoit d'ailleurs très susceptible d'accommodement.

Dans le temps que je visitois avec ardeur et étonnement les grimoires immenses que ce différend avoit occasionnés, on m'annonça la visite d'un ancien avocat, que je connoissois de réputation pour un très galant homme et très éclairé : j'ordonnai qu'on le fit entrer, et je ne fus pas peu surpris, lorsque, après les premières politesses, il me dit qu'il étoit depuis longtemps chargé dfsafTniros de la maison de... et que monsieur et ma-

LES LAURIERS ECCLÉSL\STIQUES 271

d;ime la duchesse de..., ayant appris la mort de mon père, et que mon frère, à son départ, m'avoit laissé le soin de régler à ma volonté toutes nos affaires de famille, lui avoient donné ordre de venir conférer avec moi pour terminer une ancienne discussion, dont le caractère inflexible de mon père avoit éloigné la fin, et pour laquelle ils espéroient que je voudrois bien me montrer plus traitable ; il ajouta à ce discours toutes les politesses qui pouvoient me flatter davantage.

J'avois entendu parler de cette affaire et même blâmer dans ma famille'l'entêtement de mon père à ce sujet.

Dès que nous fûmes entrés dans quelques détails, et que j'eus reconnu combien ses propositions étoient raisonnables et modérées, je ne crus point trop m'avancer en l'assurant qu'il ne tiendroit pas à moi que tout ne fût terminé à la satisfaction de ceux qui l'envoyoient. Il me quitta très surpris de ce qu'il appeloit une modération inouïe dans un jeune homme, et très content de l'accueil qu'il avoit reçu de moi.

Comme je n'ai jamais eu, à ma connoissance, certains préjugés campagnards qui font qu'on tire aux coups de bâtons pour une première visite, je ne crus point faire une démarche basse et hasardée en allant à l'hôtel de...

Je fus annoncé et introduit à l'instant dans l'appartement du duc, qui, à mon seul nom, vint au-devant de moi, et me combla de politesse et d'amitié. Il ajouta qu'il étoit confus de ne m'avoir point prévenu qu'il étoit accablé d'affaires.

272 LE DIX-HUITlf^ME SIÈCLH GALANT ET LlUERTIN

— Mais, me dit-il on plaisantant, je pars aprèsdemain pour joindre mon régiment; j)ar conséquent ce n'est point à moi à qui vous aurez affaire ; je vais,continua-t-il en me prenant par la main, vous mener à votre adversaire; défendez-vous de votre mieux, car je vous avertis que Vous aurez affaire à forte partie.

A ces mots il me conduisit à l'appartement de la duchesse, qui étoit bien éloignée de s'attendre à une pareille visite ; elle cacha sa surprise, et nous reçut avec toutes les minauderies qui appartiennent aux femmes de ce rang.

— Voilà, madame, dit le duc en entrant, Monsieur l'abbé de T... que je vous amène; vous savez que je pars et que je ne puis régler avec lui les aftaires que nous avons ensemble ; je vous laisse ce soin, je l'ai averti, en ami, que a^ous étiez fine, qu'il se défiât de vous ; je vous le livre actuellement, c'est à vous à en tirer le meilleur parti que a^ous pourrez.

A ces mots il sortit d'un air léger et détaché, et, me priant de ne point me déranger, il me laissa dans un tête-à-i.èLe dont j'étois bien éloigné de prévoir les suites.

J 'a vois fait jusqu'alors peu d'attention aux charmes de la duchesse, à peine même avois-je arrêté la vue sur elle ; mais dès que nous fûmes seuls, je sentis que cette alfectation ne pouvoit avoir désormais d'excuse, étant dans la nécessité de continuer la conversation avec elle. .

— Hé bien, monsieur l'abbé, me dit-elle d'un ton

LES LAURIERS ECCLICSIASTIQUES 273

enjoué, aurons-nous de grandes discussions ensemble, c;t ne puis-je espérer de les voir bientôt terminées ? Je vous avoue que je suis charmée que tout ceci roule sur vous : j'ai entendu tout le monde faire votre éloge, et je me flatte que dans peu j'aurai lieu de me joindre à la voix publique.

Je lalorgnois en tapinois pendant qu'elle me tenoit ce discours. Quoiqu'elle ne soit pas régulièrement belle, j'avoue que je n'ai point vu en ma vie de figure plus séduisante; son négligé de lit avoit quelque chose de galant et de tendre, qui faisoit un furieux ravage dans toute ma personne.

Une échelle de rubans, nouée négligemment, me laissoit apercevoir une gorge divine, {idroiiement ménagée, et dont rien ne pouvoit égaler la blancheur ; une quantité prodig-ieuse de cheveux, du plus beau bh)nd du monde, tomhoient par boucles sur son sein et en relevoient encore l'éclat ; elle avoit la main et le bras faits au tour, et ses divers mouvemens me permeltoient de les considérer à mon aise ; eniin je ne voyois rien qui ne fût pour moi la source de mille désirs.

Toutes ces petites observations m'occupoient au point que je fus quelques momens sans lui répondre ; enfin, me rendant peu à peu maître de moi, je lui répondis dans 1rs termes qui pouvoient le mieux la per suader de mon désintéressement et de ma déférence à ses volontés ; je crois même qu'il m'échappa quelque paroles qui durent lui faire soupçonner une partie de rim]»r('Ssion qu'elle faisoit sur moi.

274 LE niX-IIUITlÈME SJÈCr.E GALANT ET LIBERTIN

Elle avoit trop de monde et trop d'expérience pour s'y méprendre, et les œillades tendres qu'elle me décocha bientôt no tardèrent pas à me faire concevoir un rayon d'espérance ; cependant ma visite étoit d'une longueur énorme sans que je m'en aperçusse.

Enfin elle sonna ses femmes et me demanda la permission de s'habiller. Ce discours me fit apercevoir de ma faute ; je me levai d'un air déconcerté pour prendre congé.

— Oh! pour celui-là, non, me dit-elle de l'air le plus engageant, quelle folie ! Où voulez-vous aller à l'heure qu'il est? 11 est tard, vous dînerez avec moi, je suis seule, ne voulez-vous pas bien me tenir compagnie ?

— Mais, madame, lui dis-je en balbutiant quelques mauvais renierciemens,vous me faites infiniment d'honneur... je suis au désespoir... je serois mortifié d'abuser de votre politesse.

— 11 est charmant, dit-elle en me regardant avec tendresse, il m'enchante : mais, tenez, l'abbé, cela est bon pour la première fois ; à l'avenir, dispensez-vous des complimens, ils m'excèdent, je vous le dis une fois pour toutes, vous êtes ici prié né, que cela soit fini.

En disant ces paroles, elle sortit de son lit, en prenant simplement quelques précautions pour la forme, mais si légères...

Une de ses femmes étoit entrée, qui lui aida à passer une robe.

Aimable désordre!... nature charmante ! que ne vis-je pas dans ce fortuné moment !

— Je VOUS l'avouerai, chez marquis, monsieur le docteur de Sorbonne éloit dans une terrible agitation.

J'avois l'air rêveur et embarrassé ; à peine distinguois-]e les objets présens, ot je n'avois pas même remarqué que la femme qui étoit venue étoit ressortie et nous avoit encore laissés seuls.

— Le pauvre garçon ! dit la duchesse en s'approchaut de moi, il rêve, il est consterné, c'est un rendezvous que je lui fais m.anquer ; oh ! cela est criant! Avouez-moi donc, dit-elle, que c'est une affaire de cœur qui cause vos distractions ; au vrai, je suis bonne dans le fond, je ferai finir votre captivité, je serai même votre confidente si vous voulez; je suis excellente pour le conseil, et les passions tendres m'alTectent à un point qui n'est pas concevable.

Qu'on me trouve un homme jeune et dominé par ses passions, en état de les satisfaire, ne leur refusant jamais rien, un abbé, en un mot, qui résiste à des agaceries si décidées, surtout de la part d'une femme jeune et charmante, pour qui enfin tout ne parle que trop !

C'est à vous à qui j'en appelle, mes illustres confrères; justifiez-moi en me lisant, soutenez mon parti contre la froide vieillesse et le vil peuple des cagots; répondez, qu'eussiez-vous fait à ma place ? Je prévois votre décision, c'est celle du cordelier de Rousseau : « Eh bien ! reconnoissez en moi un digne candidat, elle le fut, ou la peste me tue. »

La duchesse, en me tenant tous les propos que je viens de dire, badinoit avec mes cheveux, rajusloit Hon

376 LE mX-HUITlÈME SIÈCLE GALANT ET LÎBEI-.TlN

tour de gorge de l'autre main, de façon que, loin de rien perdre de cet arrangement, je découvrois mille charmes au-dessus de l'expression : ces objets avoient porté mon émotion au point que je ne pou vois me contenir; je bridois, je me consumois de désirs, je la fixois avec des yeux enflammés

— Que regardez-vous là? baissez les yeux, me ditelle, en y portant sa main ; je ne sais, mais il me semble qu'ils me disent mille choses que je ne veux point entendre.

— Ah ! madame, m'écriai-je, emporté par mon amour ou par mes désirs, enfin par tout ce qu'on aimera le mieux : ah ! ils ne vous disent que faiblement l'impression que vous avez faite sur moi; que ne pouvez-vous y lire tout ce que vous m'inspirez ? Je sens que je me perds en vous parlant avec tant de franchise, mais je ne puis résister à l'amour violent que je ressens pour vous ; un moment a causé ma défaite, le même moment sans doute va combler mon infortune.

Avouez, mon cher marquis, que j'attrapois assez bien la fadeur de nos anciens romans.

— Mais point du tout, reprit la duchesse, quelle idée, je ne m'oiïense point de pareille chose ; si l'on révéloit toutes les déclarations, il faiidroit s'ensevelir dans un désert, renoncer à vivre avec le genre humain. C'est un usage reçu, on dit qu'on aime, on le jure, cela devient ce que cola peut ; une femme est tous les jours exposée à pareille chose, mais bien simple qui s'y fieroi t.

LE8 LAURÎKR8 ECCLÉSIÂSTÎQÎK? 2tt

Je l'interrompis pour mettre en usnge tous les sermens, toutes les protestations, tous les lieux communs de nos héros galans dont j'avois un magasin tout fait.

— Ah ! dit-elle, point de sermens, ils m'assomment, ils m'excèdent ; vous ne voulez pas sans doute me prendre de surprise, ce seroit une idée extravagante : allons, me dit-elle en me présentant la main, allons dîner, je veux avoir du répit pour faire mes réflexion.-j et mes arrangemcns ; que sais-je, peut-être après tout que je serai encore assez folle pour vous croire, et que vous y gagnerez plus que vous n'y perdrez.

Nous fûmes dîner, et je la vis s'armer d'une physionomie différente de celle que je venois de lui voir, et qui ni'avoil tant plu.

Il ne fut question pendant le repas que de choses indifférentes ; il est vrai que nos yeux ailoient leur train, mais c'étoit un langage qui n'étoit que pour eux et qui étoit indéchiffrable pour les gens dont nous avions à nous garantir.

Après le dîner nous retournâmes d«ns sa chambre, et je vis pour la seconde fois son visage animé de cettivolupté enchanteresse, qui faisoit seule mon bonheur ; la conversation recommença, et on sent bien que ce fut sur le môme texte ; on se sentoit une symj)athie naturelle pour moi ; ma figure, mes yeux, ma façon de dire lo.A choses, tout plaisoit : mais que de ménagemens u'av(»it-on pas à ci-aindre de la Jnusquei'ie, de l'indiscrétion, eu un mot mille défauts attachés à mon âge ?

378 LE DIX-ni;iTli;MK SIKCLE galant et LIllERTIN

Cependant on sentoil bien que si on avoit à se permettre une unique faiblesse et à succomber une fois en sa vie, ce seroit avec quelqu'un qui le méritoit si bien.

Jugez de Teffet que de pareils discours dévoient faire sur un homme qui s'étoit toujours piqué de n'èlre jamais ingrat : je ne fus plus maître en ce moment de modérer les transports de ma reconuoissance.

— Non, belle ducliesse, repris-je en la serrant dans mes bras avec ardeur, non, vous ne vous repentirez ]>oint de ce qu'un heureux penchant vous fait faire en ma faveur.

Heureux abbé ! par où pourras-tu mériter et pa3'er un si précieux don ?

En parlant ainsi, je l'avois prise dans mes bras, bien résolu de ne pas m'en tenir stérilement aux discours et aux froides protestations ; j'imprimois des baisers brùlans sur sa bouche, qu'elle me rendoit en femme intelligente et qui sait son monde ; sa gorge étoit devenue ma proie; une épingle, qui était venue à sauter, l'avoit livrée tout entière à l'avidité de mes regards et de mes mains; toute cette scène se passoit debout devant une cheminée; je sentis le quart d'heure décisif, la duchesse ne me résistoit plus^ je n'entendois que quelques soupirs entrecoupés, présages certains d'une prochaine défaite : je craignis que la réflexion n'allongeât la comédie, j'étois pressé de la dénouer ; je la portai avec rapidité sur un lit de repos, et je m'y précijùtai avec elle.

A peine eus-je pris possession d'une place, que je me

mis en devoir de meltre la dernière main à mon bonheur.

— Mais, s'écria-t-elle, par exemple, ce que vous faites là est d'une extravagance!... y songez-vous?... que signifient ces façons-là?... est-ce qu'on manque à ce point-là à des femmes comme moi ? en vérité, il faudra renoncer à vous voir... ah! finissez donc. ..vous êtes d'une imprudence... oh! etfectivement, cela est bien conduit... mes femmes n'auroient qu'à rentrer... je n'ai d'ailleurs point fait fermer ma porte... mon suisse est ivre... il laissera entrer tout l'univers.

Pendant ce respectable monologue, je ne perdois pas un moment de temps, et j'étois bien résolu -de n'en point perdre : je ra'étois emparé d'elle de façon à n'être point arrêté, même en cas de résistance ; je la tenois renversée sous moi, et j'étois parvenu, pendant tous ces propos, à la déshabiller presque enlièreaient. Enfin j'en vins à la conclusion décisive de tout ce que je désirois.

— Ah ! monsieur, me dit-elle dès qu'elle sentit ma première tentative, ah ! finissez de grâce... vous me tuez... vous m'étoulVez... ah, juste ciel!... vous êtes monstrueux... ah ! cela est détestable... effectivement... je n'aurois qu'à m'y prêter... vous n'avez pas compté sans doute que j'aurois cette complaisance... monsieur... je vous le dis pour la dernière fois... vous me blessez, que c'est quelque chose d'affreux.

J'arrivois p(>ndant ce temps-là et je n'avois point le bonheur de m'apercevoir do ce qui causoit tant de sanglots, lorsqu'un maudit coup do sifflet, qui se fit entendre dans la jcour, m'obligea de m'urrêter au milieu de ma

iiO LE DIX-HUlTièME Siècî.E GALANt ET LIBERTifi

courso et de me retirer avec précipitation ; la duclicss^î suivit mon exemple.

Go qu'il y eut de plaisant, c'est que chacun de nous deux s'employa à réparer du mieux qu'il put les désordres de son ajustement, sans qu'il nous échappât une seule parole.

Enfin on annonça une visite, et je m'éclipsois, selon l'usage, sans prendre congé, lorsque la duchesse, courant après moi dans l'antichambre, avec une liberté d'esprit que je ne pouvois me lasser d'admirer :

— Vous vous sauvez, monsieur l'abbé, me dit-elle, mais pourquoi ? J'ai mille choses à vous dire ; et notre procès, quand le finirons-nous ? Venez souper avec moi après-demain... attendez... oui... après-demain... je serai libre, et nous causerons de cela ; j'irai à l'Opéra en petite loge, car j'imagine que je serai malade à mourir, vous viendrez m'y joindre, et je vous ramènerai... viendrez-vous ?Je suis trop bonne, ajouta-t elle en s'approchant de mon oreille, je ne devrois pas oublier si aisément toutes vos folies, mais en tout cas je saurai bien vous ranger à votre devoir.

Je l'assurai, en la regardant fixement, que j'espérois le remplir mieux et qu'elle n'auroit plus de semblables reproches à me faire.

— Allez, me dit-elle, vous êtes un traître, et je vous veux un mal affreux de toutes vos espiègleries.

Je pris congé d'elle en lui renouvelant les assurances de mon exactitude et très résolu de ne pas lui donner sujet de s'en plaindre.

LES LÀURîEIlâ EGCLËSlASÎlQUEti ggl

11 ne me fut pas difricile, dans les deux jours qui pré- Ci'dèrent notre rendez-vous, de me procurer des lumières sur le compte de la duchesse, qui ne servirent pas peu à diminuer Topinion que j'avois de ma bonne fortune et du pouvoir de mes charmes. On me fournit une longue chronologie de mes prédécesseurs en titre, sans compter les passades et les coups fourrés, et on m'assura très positivement que je ne serois pas le dernier en charge.

Mais que m'importoit, après tout, cet éclaircissement ? Est-ce que jamais pareille chose put arrêter un homme sensé, et lai a-t-elle empêché d'entamer une affaire avec une femme qui, d'ailleurs, a tout ce qui peut lui convenir ?

La duchesse étoit merveilleuse pour ce que j'en voulois faire, et je me gardai bien de perdre des momens si agréables par la sottise d'un misérable préjugé. Je me trouvai exactement à l'Opéra, à la porte de sa loge, comme nous en étions convenus. Klle lit un cri de joie en me voyant.

— Ah ! vous voilà, vous êtes charmant d'être exact, je vous altendois, l'opéra m'excède ; mais, à propos, nous ne souperons point chez moi, nous avons à parler de choses sérieuses ; j'ai imaginé que, pour être plus à nous, il seroit mieux de souper à ma petite maison, elle est délicieuse, je serai charmée que vous la voyiez.

En même temps elle se leva et me présenta la main, je la conduisis à son carrosse, nous y montâmes, après que j'eus renvoyé le mien, et nous partîmes.

Nous arrivâmes à sa petite maison, qui étoit située au faubourg St... Je connus qu'elle n'a voit point exagéré dans ce qu'elle m'en avoit dit ; elle étoit charmante et j'en ai pou vu depuis d'aussi voluptueuse : toutes les pièces ctoiont petites, mais entendues et distribuées a"vec la dernière intelligence ; meubles charmans moins somptueux que commodes, glaces, peintures admirables, un jardin peigné avec un soin extrême et pas une seule vue sur la maison ni sur le jardin.

Nous entrâmes dans une pièce où tout invitoit à la volupté et à la mollesse ; la saison n'étoit point assez belle pour profiter des beautés du dehors, mais je ne pouvois me lasser d'admirer celles du dedans ; je ne voyois que sophas, que duchesses, que bergères, que chaises longues, avec un nombre infini de coussins ; les peintures les plus sensuelles ornoient ce réduit charmont ; enfin tout ne respiroit que l'amour et le plaisir dans ce lieu dangereux.

Ces objets, auxquels je n'étois point encore accoutumé, poitoient une émotion dans tous mes sens, qu'il étoit aisé de remarquer.

— Eh bim, dit la duchesse après que nous fûmes placés, que dites-vous de mon asile ? Ne le trouvezvous pas assez agréable, et ne vous inspire-t-il point l'envie de la retraite?

— Ah ! madame, lui répondis-je, en la regardant avec tendresse, à quoi me serviroit-il de vous dire tout ce que ce lieu m'inspire ? vous le condamneriez sans doute, et la façon dont vous avez reçu...

— Ah ! vous allez recommencer vos folies, s'écria la duchesse; tenez, je suis ce soir d'une humeur terrible, nous nous brouillerons inévitablement ; vous allez sans doute vouloir des choses!... dit-elle, en tâchant de rougir et en portant la main devant son visage pour m'empêcher de voir que malgré ses efforts elle ne rougissoit point.

— Moi, madame, repris-je du ton le plus tragique qu'il me fût possible de prendre, le ciel me préserve d'attenter à une vertu dont je n'ai que de trop cruelles preuves ; je prévois le mépris outrageant dont vous payerez toujours la flamme la plus pure qui fût jamais : le désespoir est la seule ressource qui reste à un malheureux !

— Mais, qu'est-ce que c'est que cette folie ? interrompit la duchesse avec dépit; ne voilà-t-il pas le caprice le plus outré et le plus inouï ? Ah 1 monsieur, en vérité quand on a de l'humeur, il faut la garder pour soi et ne point faire des sottises sur les gens à propos de toutes les visions qui occupent votre petite cervelle. Effectivement, rien n'est si délicieux que cette querelle que j'essuie : monsieur me fait la grâce de me dire qu'il m'aime, j'ose prendre la liberté d'en douter, il insiste et dans la minute me traite comme une femme notée, comme une femme à affaires, à passades, en un mot, comme une femme sans mœurs et de mauvaise compagnie. Il entreprend des choses, premièrement indécentes et révoltantes, outre cela absurdes, impossibles, ou du moins inouïes pour moi

284 LE DIX-HUITièME SIÈCLE GALANT KT LIREOTIN

jusqu'à présent, et parce qu'où lui résiste ou femme raisounable, qu'on ne se rend point au premier choc, qu'on veut se voir, se parler, prendre des arrangeniens, en un mot, traiter comme g-ens sensés, monsieur est rebuté, désespéré, prêt à se pendre, donne enfin dans les travers les plus déplacés ! Oh ! pour ça... Mais dites-moi donc, l'abbé, en vérité, vous êtes un étrange hommi; ! qui avez-vous donc vu ? quelles étoient nos connoissances ? vos liaisons? nos maisons? car, en conscience, on ne peut pas croire que vous ayez vécu en bonne compagnie.

Je riois dans ma barbe pendant toute cette excellente pnrade.

— Ne me demandez point qui j'ai vu, madame, }'('pris-je en poussant la scélératesse jusqu'à répandre des larmes; vous me faites tout oublier, tout disparoit devant vous. Celte idée enchanteresse fera seule le bonheur et le malheur de ma vie; ce n'est pas, poursuis-je d'un ton pénétré en m'approchant d'elle et la prenant dans mes bras, que je me sente digne du prix où j'avois osé aspirer; mais continuai-je en prenant des baisers enflammés sur sa bouche et sur sa gorge^ je ne puis me refuser la dernière satisfaction de vous dire que vous regretterez un jour un amant tendre et passionné qui, peut-être hélas ! étoit digne de vous par la vérité de ses scntiraens.

La comédie que nous jouions tous deux m'amusoit trop pour l'interrompre sitôt, et j'avois résolu de laisser à la duchesse la satisfaction de la pousser jusqu'au bout.

— Ah ! quels plaisirs j'aurois goûtés avec vous, m'écriai-je en la renversant sur une bergère et prenant avec elle les plus grandes libertés, mais non, ajoutaije, votre cruauté vous dérobe tous ces plaisirs, pour vous laisser la satisfaction stérile de désespérer un amant qui vous adore.

Je ne quittois point prise en parlant ainsi, j'avois écarté tout ce qui pouvoit me nuire dans rhubilleraeiit de la duchesse.

— Encore?.,. Ah! finissez, s'écria-t-elle lorsqu'elle sentit que j'en venois au même point où j'en étois demeuré la dernière fois : quelle conduite !... vous êtes un singulier homme... vous querellez les gens... vous les trouvez injustes!... déraisonnables!... et ensuite vous voulez... Ah ! mousieur... qu'est-ce que c'est que ces façons-là... juste ciel !. .. je vous le répète aujourd'hui... cela ne sera point... voyons un peu... ah Dieu !... c'est un monstre... cela est inouï... sans exemple... incroyable... vous vous figurez bien que je ne puis accepter... (notez que j'allois toujours mon train) mais quelle idée... vous voyez bien vous-même que cela n'est pas proposable... ah ! tant mieux... je vous l'avois bien dit... vous êtes d'une opiniâtreté... ah, ciel ! monsieur... je suis morte... vous me...

Elle n'en dit pas davantage. J'avois reculé tant que j'avois pu, pour entendre tous ces lazzis qui m'amusoient infiniment : mais enfin il faut une fin à tout, et je fus obligé d'y venir, j'achevai donc sans m'apercevoir même de tous les obstacles dont on vouloit me

886 LE DIX-HUITIÈME SIÈCLE GALANT El LIBERTIN

faire lionneur. Je suis né modeste et par conséquent ennemi des louanges déplacées, ainsi je dois convenir que j'ai entrepris en ma vie peu de choses plus aisées; mais j'avouerai aussi que, dès que les simagrées n'eurent plus lieu, et que nous nous trouvâmes dans une complète jouissance, jamais je n'ai connu de femme qui eût mieux l'assaisonner, tant par mille noms et mille discours tendres, qu'elle m'adressoit dans le fort du plaisir, que par une infinité de bonds, do mouvemens et de caresses charmantes, qui m'enivroient d'une volupté indicible.

On sent bien qu'après le premier acte je n'eus plus rien de fâcheux à essuyer ; elle eut son p(}tit quart d'heure de honte et de bouderie, comme ont toutes les femmes en pareil cas, mais que fut bientôt terminé et réparé par mille agrémens, qui lui fournissoient l'esprit et l'usage du monde qu'elle possédoit supérieurement.

Je me comportois pendant cette nuit de façon à donner de moi une idée fort avantageuse, et je dois avouer que je goûtai mille charmes dans ses embrassemens et dans sa conversation : elle avoit un air de vérité et de passion qui m'en auroit imposé si je n'avois pas été si exactement informé sur son compte : elle paroissoit m'adorer, me respecter même, ce qui étoit admirable vu le motif. (Toujours imité de Nasse et Zulica.)

Enfin nous primes des ai'rangemens pour nous voir tous les jours; elle ne me quitta qu'avec toutes les

L'AMOrn COI HONNI. I)i: liOSKS ( D'nprt's l'"r;ij;()tiiir(i.)

apparences de la douleur d'une héroïne d'opéra ; elle me fit promettre cent fois de la revoir le soir, car il étoit cinq heures du matin, et je la quittai enchanté d'elle, ne croyant pas un mot de sa passion, mais très content de ses charmes et très déterminé à en faire le plus d'usage qu'il me seroit possible.

Je lui tins exactement parole, et elle eut l'art de me faire paroitre sa jouissance toujours nouvelle et aussi piquante que la première fois.

Enfin je dois avouer que pendant tout le temps que dura notre commerce, si mon cœur ne fut pas affecté à un certain point, du moins je goûtai mille charmes par les agrémens infinis de son esprit, qui lui fournissoit à tous momens mille nouvelles ressources. Mais enfin j'étois son amant déclaré, j'en devois l'hommage au public ; il ne falloit pas espérer, en appartenant à une femme de ce genre, de pouvoir dérober une affaire et la cacher à tout le monde : j'avois mille regards arrêtés sur moi, j'étois félicité, commenté, brocardé, éclairci de mille scènes désagréables arrivées à mes prédécesseurs, et sollicité de me dérober à tous les ridicules que j'affectois de réunir sur moi. Mon âge, ma robe, la nécessité indispensable d'avoir quelqu'un et de se faire une réputation, ne me sauvoient d'aucune des mauvaises plaisanteries dont j'étois incessamment accueilli. Cependant je tenois bon, je bravois l'orage, les dits et les redits, les couplets, les avis charitables, et ma fermeté ne laissoit pas que d'exciter une certaine admiration parmi mes envieux, lorsqu'un coup imprévu,

288 LE DIX-IIUnifeME SIÈCLE GALANT ET LlbtRTlN

qiioirjn'il fût extrêmemont simple, vint m'arrêler et inottre fin à la plus absurde, la plus incroyable et la plus ridicule passion que j'ai ressentie de ma vie.

Mes procédés soutenus avec la duchesse, m'avoient acquis auprès d'elle une considération qui m'avoit mené à une autorité assez décidée ; j'avois de doubles clefs de la petite maison, j'y commandois en maître, et il ne s'y passoit rien, au moins à ce que je croyois, dont je ne fusse participant: j'imaginois être informé de tous les voyages que la duchesse y faisoit ; cependant un véritable ami, qui s'étoit proposé de me guérir d'un entêtement si déplacé, m'assura si positivement du contraire et me pressa si fort de m'en éclaircir, que je commençai à concevoir quelques doutes sur certaines absences de la duchesse, sur certaines soirées dont j'ignorois la destination, ce qui n'étoit pas naturel à un homme en fonction ; enfin nous résolûmes de l'épier.

L'occasion ne tarda pas à s'en offrir : deux jours après je fus le soir, à mon heure accoutumée, chez la duchesse: on me dit qu'elle étoit au lit avec une migraine furieuse, qu'elle réposoit, qu'elle étoit désespérée d'être privée de me voir, qu'elle me prioit de passer le lendemain dans la matinée, parce qu'elle avoit bien des choses à me dire. Je sentis le croc-enjambe, je jugeai la balle dans l'instant ; et sans perdre de temps, je fus chercher mon ami, qui, charmé de l'occasion qui se présentoit, ne se fit pas prier pour m'accompagner à la petite maison. Nous y arrivâmes sans bruit, et les clefs que je possédois servirent à

LES r.AURTHRS ECCLESIASTIQUES 289

nous introduire sans le secours de personne. Nous parvînmes sans obstacle jusqu'à une antichambre qui touchoit à la pièce où on se tenoit ordinairement ; nous nous approchâmes sans bruit de la porte, où nous ne tardâmes pas à entendre des soupirs, des mots entrecoupés et de certains termes qui désignoient assez la façon dont on tuoit le temps ; j'entrai brusquement. Qu'on juge de notre surprise, de nos mouvemens et de nos attitudes: la duchesse étoit renversée, à demi nue, sur un lit de repos entre les bras d'un grand laquais que nous connoissions, mais dont nous n'aurions pas autrement soupçonné l'emploi ; leurs actions et leur état étoient si peu équivoques, qu'il n'y a voit pas moyen de s'en dédire. Mon premier mouvement fut, je l'avoue, tout ce que la colère peut inspirer de plus violent; et ce misérable, qui, pour le dire en passant, étoit un grand drôle d'une assez jolie ligure, fut si épouvanté de ce qu'il s'iniaginoit être prêt à fondre sur lui, que, sans songer à réparer son désordre, qui d'ailleurs ne pouvoit que lui faire honneur, il n'hésita point à sauter brusquement d'un balcon dans le jardin, d'où il lui fut aisé d'escalader dans la rue et de prendre la fuite. Dans mon premier accès de fureur, je donnai sur son arrière-garde, et je la régalai de quelques coups de : canne ; mais un moment après, songeant qu'une telle colère pouvoit me faire tort dans les esprits mal faits, je me laissai aller à un éclat de rire si peu ménagé, que ce fut pour elle le comble de l'insulte.

— Eh bien ! monsieur, me dit-elle, à quoi aboutit

290 LE Dix-HurriLME sil;cle galant et liuertin

toute cette scène ? ne saur.ût on être la maîtresse chez soi ? Que signifie cette autorité?... cela est fort singulier!,..

Je vis bien que la pauvre femme s'embarrassoit malgré la supériorité de son elTronterie ; aussi, pour abréger la conversation, mon ami et moi nous la rejetâmes sur le lit d'où elle s'étoit levée, et là, lui demandant toujùurs un million d'excuses d'être venus la déranger, nous la traitâmes un peu plus mal que la dernière des créatures, c'est-à-dire qu'elle nous servit à nous deux do jouet et de passe-temps, et que nous fîmes tout, à l'exception de ce qui seul auroit pu sans doute l'apaiser. Elle voulut prendre un air de dignité, menacer, employer des lieux communs : « une femme comme moi. .. qui tient à tout ce qu'il y a de mieux... » Nous ne lui répondîmes qu'eu cassant par distraction quelques garnitures de cheminée, quelques glaces et autres colifichets semblables, et nous sortîmes en l'assurant, très respectueusem.ent, de nos obéissances et du soin que nous prendrions que personne n'ignorât le motif et le mérite de ses retraites.

Cependant je n'étois pas aussi maître de mon dépit que j'avois réussi à me le persuader, et, les premiers jours qui suivii-ent cette découverte, mon occupation unique fut de démasquer cette méprisable femme dans tous les coins de Paris et de faire d'elle un portrait si hideux, que j'étois bien sûr que l'homme du monde le plus obéré et le plus en discrédit seroit tout à fait dégoûté d'en tàter. Je ne sais même quelles bornes j'au-

rois mises à mon ressentiment, lorsqu'une aventure imprévue vint anéantir tous mes projets de vengeance et m'ouvrir les yeux sur les ridicules dont je m'étois couvert, en courant après le titre imposant d'abbé à la mode.

Dès ce moment plus de ressentiment contre la duchesse, plus de désir de la remplacer par une autre du même çrenre.

Enfin me voici au point fatal de ma conversion, cher marquis ; il faut, au risque de vous ennuyer, prendre un ton plus sérieux et plus grave, pour entrer dans le détail d'une passion véritable, légitime, et qui, contre toutes sortes d'apparences, va faire dans peu tout le bonheur de ma vie.

Je fus un jour invité par mon oncle, que je n'avois point cessé de cultiver, à assister aune prise d'habit dans une abbaye dont l'abbesse étoit alliée à notre maison.

Je ne sais quel pressentiment me fit recevoir cette offre avec un tressaillement qui sem])loit être l'avantcoureur de tous les événemens qui alloient en prendre leur source. J'acceptai, cependant, et je me rendis chez mon oncle à l'heure marquée.

Nous ne tardâmes point à prendre le chemin de l'abbaye, où nous trouvâmes compagnie nombreuse et en apparence fort disposée à la joie, par un effet de cette inconséquence humaine, qui fait une espèce de partie de plaisir du sacrifice d'une misérable victime, de la vue de quelqu'un qu'on enterre tout vif, en un mot, d'un

292 i.E nix-in rmoir: sii-.r.i.K calant kt r inF.nTiN

spectacle qui nnturellement devoit communiquer les idéfis les plus tristes et les plus lugubres. Je regardois tous ces objets avec un air distrait et inattentif; mais ces mouvemens indifférons ne tardèrent pas à faire ]dace à tout ce qui leur est le plus opposé, à la vue de la jeune personne pour qui étoit faite la cérémonie. Dieux! que d'attraits; quel assemblage de tout ce que la nature forma jamais de plus touchant et de plus rare ! une taille divine, un port de reine, un tour de visage parfait, des yeux !... ali ! des yeux d'une beauté... Enfin, cher marquis, je fus atterré, je demeurai immobile, extasié, perdu d'étonnement et d'amour ; oui d'amour, quoi qu'en disent mes spirituels coufières, quoi qu'en disent tous les petits-maîtres, quoi que j'en eusse dit moi-même jusqu'à ce jour ; il est des coups de sympathie, il est de ces rapports frappans de figures et d'organes qui excitent, et cela dans la minute, un renverscMient total dans la machine, qui ne tarde pas à se communiquer au cœur, et à changer la façon de penser du petit-maitre le plus déterminé.

Gela est incroyable, incompréhensible même, si l'on veut, mais cela n'est pas moins vrai ; j'en suis un terrible exemple, moi qui parle ; jamais personne n'avoit poussé l'intrépidité plus loin en ce genre ; je croyois fort peu à la probité des hommes, et point du tout à la vertu des femmes : de là la source de mon mépris et de mon peu de confiance et d'estime pour tous deux.

Quelque idée qu'on se forme du changement de ma façon de penser sur un aveu si formel et si peu dé-

LES LAURIERS F.CCLESLVSTIOUES 293

guisé de mon intérieur, je me livre avec une profonde indifférence aux remarques et aux jugemens,et j'avoue, avec la même sincérité dont j'ai fait profession jusqu'ici, que j'éprouvai des mouvemens intérieurs, inconnus et indéfinissables pour moi jusqu'alors; je tombai bientôt dans la rêverie la plus profonde, et je n'en sortis qu'à la conclusion d'une cérémonie funeste qui me perça le cœur : à l'instant fatal où la malheureuse victime fut dépouillée de sa riche parure, pour être couverte d'un habillement sombre et lugubre, à l'instant où trois ou quatre vieilles harpies voilées lui déclarèrent qu'il falloit renoncer au monde et à ses pompes, eu un mot, où elles prononcent tout ce misérable protocole de sottises par lequel la jeunesse inconsidérée s'engage sans connoissance à ce qu'il n'est pas dans l'esprit humain de tenir, je sortis comme du fond d'un tombeau; je la tixois depuis le commencement de la scène. Ciel ! que devins-je ! que ressentis-je ! lorsque je la vis trembler, pâlir et verser quelques larmes qu'elle faisoit mille efforts pour retenir ! Un frisson mortel courut dans mes veines ; mes genoux se dérobèrent sous moi ; enfin, sentant que je n'étois plus maître de mon trouble ni de mes larmes, je sortis sous le prétexte d'un saignement de nez, mais en effet suffoqué de douleur et de désespoir, et je me retirai dans un endroit écarté, pour donner un libre cours à des pleurs qui coulèrent en abondance.

Cependant la maudite cérémonie s'acheva, et ces détestables furies s'emparèrent de leur proie: mes larmes

894 LE DIX-iUlriÈME SIÈCLE GALANT ET LIBERTIN

m'avoieiit un peu soiilagô, et je reparus devant la compagnie avec un air plus tran'juille : il ne me fut pas difficile de donner urne couleur spécieuse à mon absence, lorsqu'on n'avoit pas la moindre idée de ce qui l'avoit occasionnée. Nous revînmes à Paris, et j'alToctois devant mon oncle un air gai et dissipé : je lui demandai, comme par manière de conversation, quelle étoit la demoiselle qui avoit pris le voile blanc ?

— C'est, me répondit mon oncle avec un air indigné, un des exemples les plus crians de l'injustice des parens et de leur prévention aveugle pour certains enfans ; la personne que vous venez de voir est made* moiselle de P..., fille de la marquise de ce nom et bien digne assurément d'un autre sort par les rares avantages de son esprit, de son cœur et de sa figure. Née de parens riches, avec tout ce qu'il falloit pour se faire adorer d'eux, elle a toujours été l'objet de leur haine et de leurs mauvais traitemens ; un penchant aveugle, une prévention outrée pour leur fille aînée, est en partie la cause de cette odieuse conduite. Celle-ci, jalouse de toutes les qualités qui brilloient en sa sœur, avoit pour elle les façons les plus dures et les plus méprisantes : autorisée par ses parens, elle l'a accablée de mauvais procédés, et elle a enfin obtenu, il y a environ un an, que sa cadette seroit confinée dans un couvent. La malheureuse Honorine s'est soumise à tout avec une douceur qui ne sest jamais démentie ; elle a été mise à l'abbaye d'où nous venons et recommandée à madame de Va..., notre cousine, qui en est l'abbesse ; je ne sau-

rois VOUS rendre tous les éloges qu'on m'a faits dans la maison de sa vertu et de sa douceur.

Enfin il y a quelques mois que M. le président de S... a demandé sa sœur aînée pour son (ils unique, qui sera puissamment riche; et les parens, par une politique et un usage aussi barbare que condamnable, pour rendre leur fille aînée un parti plus avantageux, ont fait entendre à l'infortunée Honorine, qu'il falloit qu'elle renonçât au monde pour toujours. Sa douceur, son obéissance ne se sont point démenties ; elle a consenti à tout et a soutenu cette terrible épreuve avec une fermeté qui a fait couler mes larmes et qui en a arraché à tous ceux qui assistoient à la cérémonie.

J'étois si éloigné de me refuser à un attendrissement si juste et si mérité, que mes pleurs n'avoient point cessé de couler depuis le commencement du récit de mon oncle : heureusement la nuit étoit tombée, et l'obscurité qui régnoit dans le carrosse, empêcha qu'il s'aperçût de ce que j'avois tant d'intérêt de cacher. Nous arrivâmes à Paris, et il me remit chez moi, où je n'eus rien de plus pressé que de me retirer dans mon appartement, pour me livrer au chagrin mortel qui me dévoroit. Que de réflexions amères ne fîs-je pas, lorsque je fus rendu à moi-même ! que de regrets affreux! que de projets détruits aussitôt que formés! quel chaos d'idées désespérantes ! quel terrible avenir ! Car, enfin, qu'on donne le nom qu'on voudra à mes transports, j'aimois ; que dia-je ? j'étois forcené de passion, de rage et de désespoir, et je passai quelques jours

dans un état aussi terrible, sans qu'il me fût possible do prendre assez sur moi pour mettre plus d'ordre dans tout ce qui OGCupolt mon imagination.

J'appris ceponlant ([ue le mariage de l'aînée devoit se conclure dès le lendemain: mon oncle qui, par notre visite à Tabbaye, a^oit formé quelques liaisons avec la famill(! P..., fut prié de donner la bénédiction nuptiale aux futurs époux ; il ne pouvoit honnêtement refuser, et il m'envoya proposer de raccompag'ner à cette cérémonie. Je m'excusai, sous le prétexte d'une indisposition, mais en effet outré de douleur et de rage contre cette cruelle famille. Les noces se firent avec beaucoup d'éclat, je ne pus éviter de me faire écrire à leur porte; mais je me dispensai de les voir et je restai près do trois mois enseveli dans mon appartement, oubliant tout le genre humain et absolument indifférent sur tout ce qui se passoit autour de moi.

Je fus retiré de ma léthargie par une catastrophe terrible, qui me prouva que, à quoi que ce soit qu'on veuille attribuer un ordre supérieur d'événemens, toujours est-il certain que l'injustice et la perversité, portés à un certain degré, annoncent sûrement un châtiment prochain et un renversement inévitable. La nouvelle mariée, qui portoit le nom de présidente de S... au milieu du luxe, de la splendeur et des richesses, qui scmbloient lui promettre la carrière la plus heureuse et la plus brillante, fit une chute, qui lui coûta la vie deux jours après. Son père et sa mère, accablés de ce funeste coup et en proie oti plus terrible désespoir, la suivirent

à huit jours l'un de l'autre ; de sorte qu'en moins de quinze jours l'adorable Honorine se vit retirée du couvent, jouissant d'un bien immense et maîtresse de ses volontés sous la tutelle du comte de P..., frère de son père, qui l'avoit toujours aimée tendrement et qui, ennemi des violences qu'on avoit exercées jusqu'alors contre sa malheureuse nièce, se fit une loi de réparer tout ce qu'elle avoit essuyé, en lui préparant l'avenir le plus heureux.

Des changemens ai subits, si inespérés, me firent sortir comme d'un profond sommeil, sans savoir précisément ce que je gagnois à tout cela. Un rayon d'espérance s'offrit à mon cœur ; je regardai même comme un heureux présage pour moi que le comte de P... avoit été toujours intime ami de notre maison. Enfin que vous dirai-je,cher marquis ? Je reparus, je me fis écrire chez l'oncle d'Honorine en visite de cérémonie; je ne tardai pas à faire naître l'occasion d'y accompagner mon oncle qui les voyoit souvent. Je revis donc mademoiselle de P... Dieux! quels transports n'éprouvois-je pas à une vue si chère! J'étois tremblant et éperdu, mon embarras alloit jusqu'à m'ôter la liberté de m'exprimer, et elle dut comprendre fort peu de chose au compliment que je lui adressai : j'osai cependant la fixer, elle baissa les yeux et je crus m'apercevoir qu'elle rougissoit beaucoup ; elle parut fort oml)arrassée pendant tout le temps que dura ma visite, et il me fut aisé de remarquer que le môme embarras subsistoit et augmentoit chaque fois que je la voyois. Pour moi, dons la liberté que me

398 LR niv-HuiTii;ME sikcle galant rt libertin

procuroit un commerce qui dura quelques mois, je découvris tant de qualités adorables dans le cœur et dans l'esprit d'Honoi'ine, que mon amour parvint à un excès capable de produire les plus grandes extrémités. Je sentois que je ne pouvois vivre sans la posséder. Je yoyois des obstacles terribles, impossibles même à lever : je concevois qu'avec un bien si considérable et tant de vertus dignes de Padoration de l'univers entier, il n'étoit pas possible que tous les partis les plus distingui'îs ne s'offrissent à l'envi.

Ces i.;iées accablantes produisirent en peu de temps un changement visible dans tout mon extérieur : je devins rêveur, sombre, au point d'en être méconnoissable. Le comte de P..., qui avoit pris une amitié extrême pour moi, m'avoit prié plusieurs fois instamment de lui ouvrir mon cœur, m'ofîrant tout ce qui dépendoit de lui, à l'exception de ce qui seul auroit pu me soulager. Honorine étoit quelquefois présente ; je ne répondois aux questions de l'oncle qu'en portant sur la nièce des regards où mon amour et mon désespoir n'étoient peints que trop visiblement ; il me sembloit qu'elle y étoit sensible, je voyois ses beaux yeux attendris et prêts à répandre des larmes ; deux ou trois fois même, au milieu de ces conversations, elle étoit sortie brusquement, elle étoit quelquefois une heure entière sans paroitre, et quand elle rentroit, on voyoit, malgré elle, sur son visage, toutes les marques de la consternation et de l'abattement. Que n'aurois-je pas pu présumer de toutes ces choses ? mais j'aimois véritable-

ment, et par conséquent je n'avois ni vanité, ni confiance, et en supposant même que je lui eusse soupçonné une inclination secrète pour moi, comment, avec l'habit que je portois et les vues que ma famille avoit sur moi, aurois-je osé entreprendre d'attaquer et de séduire une fille plus respectable encore par ses vertus que par sa naissance ? Je n'avois pas le cœur assez corrompu pour ne pas sentir l'horreur et la bassesse d'un pareil procédé. Le désespoir étoit donc le seul sentiment auquel je pouvois me livrer, et je ne sais à quelle affreuse extrémité l'excès d'une passion malheureuse et saas espoir auroit pu me porter, lorsque j'appris que mon frère aîné, à qui la cour avoit accordé une compagnie de cavalerie dans le régiment de..., avoit été tué à l'affaire de Lawfelt.

Un excès d'honneur et de bravoure avoit causé sa perte; il venoit d'obtenir l'agrément du régiment de..., il avoit reçu sa commission la veille de l'affaire et sa délicatesse ne lai avoit pas permis de quitter dans un moment si critique. Les avantages infinis qui me revenoient de cette perte, ne furent pas capables de m'en consoler : je perdois en lui le frère le plus tendre, l'ami le plus parfait. Il fut regretté généralement comme un excellent sujet et qui auroit fait un jour un grand officier.

On sent bien que cette mort fit changer ma situation : le petit collet fut réformé, et je devins l'unique héritier de ma maison. On me parla même bientôt de mariage, je ne demandois pas mieux ; je saisis cette occasion

300 Lïi DIX-HUITIl^.ME Sif'.CLE GALANT ET LlHEIiTIN

pour instruire mon oncle de mon secret. Il me loua beaucoup de mon choix et se chargea de pressentir le comte de P..., dont il étoit l'ami intime. Sa proposition fut reçue avec joie, et peu de jours après je fus présenté à mademoiselle de P. ..comme quelqu'un qui devoit être son époux. Elle me reçut en rougissant, mais je ne vis dans ses yeux ni colère, ni indifl'érence. J'eus aisément l'occasion de l'entretenir sans témoins, et ce fut alors que cette vertueuse fille, se croyant assez autorisée par l'aveu du comte, me confessa ingénument que son inclination avoit suivi de près ce qu'elle avoit remarqué de la mienne, et que le peu d'apparence qu'elle avoit vu au succès de ses vœux, lui avoit coûté autant de larmes qu'à moi. Dieux, quel plaisir ! quelle volupté je goûtai dans un aveu si charmant ! Les gens qui ont véritablement aimé, peuvent seuls se le représenter.

Je n'ai pas perdu un moment pour engager mon oncle à conclure : il est le maître absolu dans ma famille ; ses volontés sont des lois ; aussi bientôt toutes les démarches convenables ont été faites, les deux maisons voyoient cette alliance avec une joie infinie. Enfin nous devons être unis dans quelques jours, et nous n'attendons plus que l'arrangement de quelques petits intérêts de famille et le retour d'Honorine, partie pour la campagne avec son oncle, afin de voir quelques parens qui yfont leur séjour. Le but de ce voyage étoit de hâter notre union et d'accélérer l'instant le plus fortuné de notre vie.

Voilà, cher marquis, ce que vous m'avez demandé

avec empressement, ce que je vous ai promis avec plaisir et ce que j'ai eu tant de peine à vous tenir, et cela parce que je n'imaginois pas pouvoir en venir à bout. Gela est croqué, point châtié, passé au gros sas, enfin, de page en page, sans savoir comment j'ai vu le bout ; et pourvu que je vous aie amusé et satisfait, je m'en félicite beaucoup. Il n'y manque qu'une chose, qui est le plaisir de revoir sain et sauf et d'embrasser le meilleur et le plus tendre de tous mes amis.

L'AMOUREISE SURPRISE (D'après Fraj^onard.)

OU

Page 1