‹ Le dix-huitième siècle galant et libertinChapitre 33 sur 33 · DE PARIS · texte numérisé non relu

DE PARIS

SI

Notice sur la « Correspondance d'Eulalie >.

Publiés en 1785, à Londres, les deux volumes de la Correspondance d'EiiUtUe font suite aux Lettres de Julie à Eulalit parues l'année précédente. De ce pamplilet précieux et rare dont il n'existe quune réimpression moderne, nous donnons ici ies fragments les plus suggestifs, ceux qui permettent le mieux déjuger l'art et le but de son auteur et qui fournissent des indications utiles sur la galanterie parisienne dans la seconde moitié du dix-huitième siècle. Détails de mœurs, psychologie de lamour, aberrations sexuelles, les curieux y trouveront ce qui caractérise habituellement ce genre d'ouvrages, et qui fait de leur étude une indispensable contribution à Ihistoire. Nous le disions déjà dans l'introduction de ce volume. Maintenant qu'il est achevé, que le lecteur, grâce aux pamphlets publiés ici, a pénétré plus avant dans les arcanes libertines du sii'cle qui produisit la Révolution, nous le laissons juge du problème. Mieux que de lourds traités et de gros ouvrages, ces courtes pnges lui auront donné d'idée la plus précise et aussi la plus exacte des mœurs intimes de ce passé, qui est en même temps un passé bien français. Le moraliste pourra y trouvera redire, mais l'artiste ne saurait nier la gracieusetr et l'esprit qui ont présidé à leur exécution, l'historien ne saurait nier l'intérêt docuuieii taire qui s'attache à ces pages, et le simple curieux pourra, mieux que les spécialistes, goûter toutes ces joies réunies et les apprécier.

Lettre de Mlle Rosalie.

Pans, ce 20 mai 1792.

Si je ne t'ai pas écrit plus tôt, ma chère amie, c'est que j'ai été très malade. Je ne suis pas encore bien remise. Ce vilain Américain m'a donné une cruelle maladie. Prends garde à eux, je t'en avertis. Algispni(l), prétend que dans peu je serai totalement rétablie ; je le désire, mais je n'ose m'en flatter; ma figure est bien changée, moi qui n'avais jamais employé l'art pour relever l'éclat de mes charmes; je vois qu'il faudra le faire ; cela me fait tant de peine que, quoique j'aie beaucoup gagné avec l'Américain, je voudrais ne l'avoir jamais connu.

Je te souhaite beaucoup de bonheur à Bordeaux, tâche d'avoir un armateur pour entreteneur; ces genslà gagnent prodigieusement, l'argent ne leur coûte

(1) Cet Algisoni est un de ces empiriques qui, à la faveur de diflérents spécifiques, approuvés de la Facullé de médecine, tuent plus de monde à Paris qu'ils n'en guérissent. Il entreprend surtout les maladies vénériennes et ne manque jamais de rejeter les accidents qui peuvent résulter de l'usage de ses drogues sur le mauvais régime ou riucontiuence du malade.

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guère, c'est comme à un joueur dont la fortune rit. On dit que maintenant les demoiselles ne sont plus si soutenues que du temps du maréchal de Richelieu, c'est un homme qui a bien aimé les femmes et qui en a aussi été bien aimé. Il peut dire aux lauriers de Mars avoir joint les myrtes de l'amour. Je désire, ma bonne amie, que ta santé soit meilleure que la mienne.

Lettre de Mlle Viclorine.

Paris, ce 22 mai 1782.

Depuis le 18, ma bonne amie, le comte et la comtesse du Nord sont là ; ils ont été le 20 à la cour, que ce serait une bonne aubaine si on pouvait avoir une passade avec lui! Mais il n'y a rien à faire, il est trop amoureux de sa femme, qui est bien jolie. J'ai prié N... et S..., deux intrigants de première espèce, de tâcher de me faire avoir quelques-uns des seigneurs de sa suite.

On est furieux contre le comte de Grasse ; voici une chanson qu'on vient de faire contre lui.

Air: Jardinier, ne vois-tu pas?

Notre amiral s'est reodu De la meilleure grâce, C'est gagné plus que perdu Français, de quoi te plaias-tu ?

De grâce, de grâce, de grâce

CORRESPONDANCE d'eULALIE

Pour qu'en de nouveaux combats,

Notre honte s'eflace.

Anglais, armez vos bras.

Nous ne demandons pas de grâce,

De grâce, de grâce, de grâce.

Le Français, mieux soutenu,

Saura vous faire face,

Il ne se croit pas vaincu,

Vous avez tout obtenu

Par grâce, par grâce, par grâce.

En France, sans agrément

Il n'est rien' quon ne fasse.

Mais, tout bon Français consent,

A se battre en ce moment,

Sans grâce, sans grâce, sans grâce.

Que le courage estimé,

Soit rerois à sa place

Etce pays préservé

De tout général nommé.

De grâce, de grâce, de grâce.

Prenez nos vaisseaux de rang, Anglais, on vous le passe, iMais, pour notre équivalent.

Gardez notre commandant, De grâce, de grâce, de grâce.

Quon embaume à son trépas, Son cœur dans une châsse, Et que l'on écrive au bas, Pommade molle au Cédras, De grâce, de grâce, de grâce.

Adieu, ma bonne amie, au plaisir d'avoir de tes

3J0 LE DIX-HUITIÈME SIÈCLE GALANT ET Ll^EnTI^i

nouvelles, surtout si tu me mandes que tu es heureuse.

IH

Lettre de Mlle Felmé.

Paris, ce 25 mai 1792.

Hier, mon cœur, j'ai fait un souper avec ton petit espiègle (1) ; il m'a demandé de tes nouvelles, il était fort inquiet de ton départ, je lui ai donné ton adresse, il doit t'écrire sous peu, c'est toujours le même. Jamais il ne fera rien et finira misérablement. Il vient de refuser un excellent entreteneur^ il veut être libre comme Tair.

Tu es sûrement mieux à Bordeaux qu'ici, où il n'y a pas de Peau à boire. Depuis que je t'ai écrit, j'ai été peu occupée; ce soir je fais un souper avec un Russe de la suite du comte du Nord. Aussi, je vais finir ma lettre, pour faire une ample toilette, afin de tâcher d'e-n faire la conquôto pour le peu do temps qu'il a à passer ici. Porte-toi bien mon cœur.

Lettre de Mlle Julie.

Ce samedi 25 mai 1782.

Il est arrivé chez la Lebrun une bonne aventure.

(1) Surnom qu'Eulalie avait donné à Mlle Rosimont, qui cet une folle et une grande libertine.

Un monsieur très brillant et en équipage y vient, il demande une grande femme blonde. Aussitôt, on envoie chercher la Renesson. Elle se rend en toute diligence, mais juge qu'elle dut être sa surprise quand elle reconnut son entreteneur avec qui elle vivait depuis un mois! Elle ne se déconcerta cependant pas pour cela, car prenant sur-le-cham.p un ton de jalousie, elle l'accabla de reproches et lui dit qu'ayant soupçonné ses infidélités, elle Pavait fait suivre ; qu'instruite par ses émissaires de l'endroit où il était, elle s'était empressée de venir l'y surprendre. Après s'être exhalée en longues plaintes de ce qu'elle avait pris de l'attachement pour un homme qui ne le méritait pas, elle sortit en lut défendant de remettre le pied chez elle. Il lui a répondu qu'il suivrait ses ordres.

La Lebrun a été désolée de cette aventure, et pour éviter pareille chose à l'avenir, elle va percer une lucarne, de manière que les demoiselles pourront voir les personnes qu'on leur destine sans être vues. Ton amie.

Lettre de Mlle Rosimoni.

Paris, ce 30 mai 1782.

Comment, ma chère amie, tu es partie sans en rien dire à ton petit espiègle ! Tu m'as causé beaucoup d'inquiétude, et j'en aurais encore, si Felmé, avec ([ui j'ai soupe, ne m'avait donné de tes nouvelles. Crois-tu

qu'à cause que je ne pense qu'au temps présent et suis une sans-souci, je ne sois pas capable d'amilié ? Ah! connaît mieux mon cœur, il est sensible ; si la tùte et le cul sont débauchés.

La faute en est aux dieux qui me firent si folle [i).

Je ne te pardonnerai, ma chère amie, qui si tu me donnes souvent de tes nouvelles ; pour moi je ne t'écrirai que quand j'aurai de bonnes aventures à te mander. Une autre fois, rend plus de justice à ton petit espiègle qui t'est attaché pour la vie.

Lettre de Mlle Julie.

Ce jeudi, 30 mai 1782.

A peine la lettre que je t'ai écrite hier était-elle partie pour la poste que Rosette est venue me voir et me conter sa malheureuse aventure avec le chevalier de P... qui l'entretient depuis un mois; il lui a donné une galanterie (2). Amour! ô toi dont les plaisirs devraient faire partie du vrai bonheur en ce monde, comment n'as-tu pu garantir les plus zélés observateurs de ton culte d'un poison qu'ils ne puisent qu'au pied de tes

(1) Epigraphe de Félicia ou Mes fredaines de A. de Nerciat.

(2) Nom que l'on donne aux maladies causées par l'amoureuse jouissance. Il est étonnant que Ton se serve de ce mot, car rien n'est assurément moins e:alant que ces sortes de maladies.

autels ? Ce qu'il y a de plus malheureux pour la pauvre Rosette, c'est que le chevalier ne veut pas convenir de ses torts et qu'il prétend que c'est elle qui l'a trompé. En conséquence, il l'a quittée en lui donnant dix louis pour se faire guérir. Elle me charge de te demander si tu crois qu'elle puisse faire quelque chose à Bordeaux. Si tu lui conseilles d'y venir, dès qu'elle sera guérie, elle vendra ses meubles et ira t'y rejoindre. Réponds-moi le plus tôt possible. Ton amie,

P. S. — J'oubliais de te mander que j'ai pris ton ancienne femme de chambre qui n'était pas encore placée. Elle paraît charmée d'être à mon service, j'espère que j'en serai contente.

Lettre de Mlle Felmé.

Paris, ce 4 juin 1792.

Le marquis de S.., mon cœur, vient de faire une charmante rouerie. Tu sauras qu'il y a à l'Opéra une nouvelle figurante, nommée Joséphine, c'est vraiment un morceau de roi. Elle est avec une tante qui a annoncé qu'on n'aurait les prémices de sa nièce qu'en lui faisant un contrat de douze cents livres de rente viagère, réversible sur Joséphine. Le marquis s'est mis en tète de l'avoir sans cela. Pour y parvenir, il engage de ses amis à faire le notaire et le clerc ; ensuite, il se rend chez Joséphine et joue le passionné ; la tante lui

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dit la condition, il se récrie sur la somme, propose la moitié ; cela est inutile, on ne veut rien rabattre ; enfin il se rend et demande à la tante quand on pourra passer l'acte afin d'en prévenir son notaire. « Mais, aujourd'hui, reprit-elle, il n'y a pas d'opéra, mandezlui de venir ici à cinq heures, et vous, faites-nous l'amitié de dîner ici. » Le marquis demjande du papier et écrit aussitôt au prétendu notaire. En attendant l'heure de passer le contrat, le marquis voulut s'émanciper, mais la tante s'y opposa en disant: « Rien jusqu'à ce que l'acte soit .^igné ; après, tout ce qu'il vous plaira ; je me retirerai et laisserai le champ libre. »

A cinq heures et demie arrive le notaire avec son clerc, il commence par s'excuser de ce qu'il n'a pas été exact àr!;3ure, mais qu'il a été retenu par une assemblée de créanciers ; ensuite il vante beaucoup les charmes de Joséphine, puis il demande à la tante et à la nièce leurs noms et qualités, dicte le contrat au clerc et après il le fait signer aux parties et se retire. Alors le marquis devient heureux, il passe la soirée et la nuit dans les bras de Joséphine; le lendemain matin, il la quitte à dix heures, la tante et la nièce vont à une répétition d'opéra ; elles n'ont rien de plus pressé que de vouloir raconter leur aventure; mais quelle est leur surprise lorsqu'elles voient que tout le monde la sait, et qu'on a des doubles du contrat auquel on a ajouté des plaisanteries. Elles reconnurent, maistrop tard, qu'elles avaient été jouées. La tante est furieuse et arracherait volontiers les yeux au marquis; pour Joséphine, elle ne fait qu'en rire, et quand on lui en parle, elle dit : Si je n'ai pas ea du profit, fai eu bien du plaisir. On a donné à

la tante le surnom de Madame à la rente. Si l'on veut te faire des contrats que ceci te serve de leçon. Ton amie.

P. S. — J'oubliais de te mander que ma femme de chambre me quitte pour se marier ; j'en suis bien fâchée, elle est bien fidèle et n'augmente point les mémoires ; j'aurai beaucoup de peine à trouver sa pareille.

Lellré de Mlle Julie.

Ce mercredi, 5 juin 1782.

J'ai fait ces jours derniers une partie au Bois de Boulogne, où la Duverger était. J'ai bien juré, ma chère amie, que je n'irais plus nulle part où elle sera. Elle s'est grisée et a fait mille horreurs. Comme son grand plaisir est de battre, elle a voulu battre ceux qui étaient avec nous. Ils en ont ri d'abord; mais voyant qu'elle frappait trop fort, ils l'ont priée de cesser, en lui disant que si elle ne finissait pas, ils lui donneraient le fouet. Bien loin de les écouter, elle a recommencé de plus belle. Alors ces messieurs, lui tenant parole, la fouettèrent d'importance. Elle nous appelait à son secours, mais nous nous sommes gardés d'y courir, car le même sort était réservé à celle de nous qui aurait tenté de la défendre. Tandis qu'on la claquait, elle faisait des jurements afTreui, nous appelait des bougresses, et nous accablait de mille nutres

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sottises. Enfin ces messieurs l'ayant laissôe, elle s'est emparé des assiettes et de tout ce qu'elle trouvait sous sa main, qu'elle faisait voler par la chambre ; en un mot, c'était une furie déchaînée.

On s'est enfin jeté sur elle pour l'arrêter. Nous profitâmes de ce moment, le monsieur avec lequel j'étais venu et moi, pour nous esquiver dans le bois. Nous l'y avons vu venir quelques moments après tout échevelée, sa polonaise en lambeaux, elle avait l'air d'une vraie bacchante. Nous nous sommes cachés, de crainte qu'elle ne nous voie. Tu m'avais souventparlé de cette Duverger comme d'une dévergondée, j'avais peine à croire qu'elle le fût autant. Rosette attend avec impatience ta réponse à son sujet; elle s'est remise entre les mains d'Algisoni.

Ton amie pour la vie.

Lettre de Mlle Rosalie.

Paris, ce 7 juin 1782.

Algisoni avait raison, ma chère amie, je suis totalement guérie; mais mes charmes n'ont plus leur fraîcheur. J'ai besoin tous les jours d'une demi-heure de toilette secrète ; je penserai longtemps à l'Américain.

J'ai fait connaissance d'un jeune homme de province qui est fou de moi. Il sera ruiné avant peu. Il ne cesse

de me faire des affaires (1), aussi, m'apporte-t-il journellement des montres, des pendules, des étoffes de toutes espèces, etc., tant pis pour lui ; quand il n'aura plus rien, je le quitterai : c'est l'usage.

Voici un bon mot d'un Allemand, qu'on a mis en vers:

Un Allemand, musicien vanté, Dans un concert faisait crier merveille; Chaque auditeur, de plaisir transporté, Incessammment, lui disait à l'oreille:

« Divin ! divin ! ab ! c'est vraiment divin ! » Plus altéré que sensible au refrain, (( Divin! dit-il, où dune est la bouteille? »

Cela me rappelle une histoire qu'on m'a raconté d'un Anglais qui ne savait encore que très peu de français ; il entendait di-rs que les jeunes gens de Paris avaient une vie fort courte. « Oui, dit-il, cela être très vrai, les jeunes gens de Paris, avoir le vit fort court. Jamais, je ne t'en souhaite, ma chère amie, que de longs et gros.

Chanson sur Aille Baucourl.

Air : Mon père était pot, etc.

Au théâtre, on vient d'annoncer Une pièce nouvelle

(1) C'est acheter à crédit des marchandises que l'on revend au comptant à plus de moitié perte.

Qui doit pou nous inttîrcsser, Ce t d'un auteur femelle' C'est un histrion, I.as du cotillon, Qui prend un nouvel être; Son cœur est usé.

Son goût est blasé. Son esprit vient de naître.

Il est connu par ses exploits Plus que par ses ouvrages ; Jamais le travail de ses doigts, N'eut droit à uos sufirages.

Mais ce nouveau-né, D'un talent borné.

Surprendra si! ne touche ; Car l'auteur fiaucours, Travaille toujours, Mais jamais il n'accouche.

Lellre de Mlle Julie.

Ce vendredi, 21 juin 1782.

Les exploits continus de M. de la Fayette font ici le sujet de toutes le.s conversatioQS. Parmi les différents morceaux de poésie qui circulent à sa louange, on remarque celui-ci, dont un jeune abbé m'a donné la copie :

Le vertueux vainqueur d'Annibal et Carthage

Autrefois mérita le surnom d'Africain ;

Le brave Lafayette, aussi grand, aussi sage.

CORRESPONDANCE d'eULALIK 31»

Du peuple ami reçoit celui d'Américain, Fournit, jeune héros, Scipiou à ton âge. Vainquit jusqu'à lenvie ; elle se tait pour toi. De nos fiers ennemis, tu mérites l'hommage. Le respsct des Français et l'amour de ton roi.

Je voudrais, chère Eulalie, qu'il fit de si belles actions, qu'il battît tant les Anglais, que ces derniers fussent enfin contraints de demander la paix ; car la guerre nous ruine entièrement.

Il fait ici des chaleurs excessives. Je regrette bien qu'il ne soit plus possible de passer une partie de la nuit au Pabùs-Royal.'Tu sais qu'avant que la grande et belle allée de ce palais fût abattue, on s'y promenait l'été jusqu'à deux heures du matin. Il s'y donnait même quelquefois dtîs concerts. Nous pouvions y aller chercher fortune et, à la faveur des ténèbres, rendre de petits services aux vieux paillards honteux. Le duc de Chartres vient de nous enlever cette ressource, et au public cet agrément. Le tout, dit-on, par avarice ? At-il donc tant besoin d'argent? N'en a-t-il pas assez? Mais il semble que plus on en a, plus on en veut avoir.

Les demoiselles qui ont été l'année dernière à Spa s'en sont si mal trouvées que pas une n'y va cette année, tant on y est dégoûté. Les joueurs qui y sont ne s'occupent que des cartes, les malades ne pensent qu'à leur santé; de plus, les femmes honnêtes, qui souvent dérogent à leur qualité, y abondent et s'emparent du peu d'étrangers qui veulent s'adonner à l'amour. Adieu, chère amie ; il y a longtemps que je n'ai reçu de tes nouvelles.

Le II ne de Mlle Julie.

Ce samedi, 22 juin 1782.

Ah! ma chère amie, que je suis à plaindre? D..., mon amoureux, a eu une lettre d'exil de la police, à cause qu'il s'était avisé de (ilouterun jeune provincial ; le coquin, avant de partir, m'a pris une montre et quelques autres bijoux, et allé les mettre en gage au mont de piété. Par bonheur, il m'a laissé les reconnaissances en même temps, il y avait joint une lettre pour excuser son Tol en me disant qu'il n'avait pas le sou pour faire son voyage, et m'assurant qu'il m'enverrait une lettre de change dès qu'il serait arrivé chez lui. Juge si je dois le croire: c'est un Gascon, comme tu sais. Ah! je jure bien de n'avoir plus d'amoureux. Il m'a fait bien du tort. Que je te serve d'exemple, chère amie, et que mom malheur t'instruise. Adieu ! Je suis au désespoir.

Lettre de Mlle Julie.

Ce lundi, 1" juillet 1782.

Mon silence depuis quelques jours vient de ce que je suis fort occupée avec un jeune homme qui débute dans le monde et que j'ai attiré dans mes filets. Non seule-

CORRESPONDANCE D EULALJE 321

ment il m'a retiré mes bijoux, mais encore je lui ai accroché quinze louis, en faisant venir, à l'heure qu'il était chez moi, un ami de mon laquais, comme un huissier, qui avait un billet de moi et pour lequel il venait saisir mes meubles, à défaut de payement. Il m'en a coûté un louis pour cela et quelques larmes, car j'en ai versé en feigaaat le désespoir, lorsque le prétendu huissier a voulu saisir. D'abord j'ai dit que j'allais envoyer en gage mes effets pour payer, que je ne voulais pas qu'il se géuàL pour moi. Plus je faisais de difficulté de recevoir les quinze louis, plus il me pressait. Alors, voyant que je refusais toujours, il s'adressa à rhuissier, lui donna l'argent et déchira le billet. Il m'a aussi donné plusieurs robes et quantité de chiffons (1) ; je n'ai pas besoin de lui demander mais seulement de désirer. Je n3 sais pas encore son nom. C'est un jeune homme de qualité, à ce que je crois ; il vient toujours incognito. Mais qu'il continue ainsi tant qu'il voudra ; pourvu qu'il fmance, c'est le point capital. Il est assez vigoureux ; il m'a assuré que je suis la première femme galante qu'il voit ; il dit c'est une fem;ne de chambre de sa mère (qui est sortie de la maison), qui a eu son pucelage, il y a trois mois. Adieu, mon cœur, porteloi bien.

(1) On appelle ainsi les bonnets, les rubans, et tout ce qui vieni ue chez des marchandes de modes.

Lettre de Mlle Julie.

Ce dimanche, 7 juillet 1782.

J'ai été samedi à Saint-Denis avec mon petit jeune (lomme; nous avons diné au Pavillon royal (1), où nous nous sommes fort amusés. De là, nous avons été au Bois de Boulogne. Nous en revenions très satisfaits l'un de l'autre, lorsque notre voiture a cassé aux Champs- Elysées (2). Il n'y a, heureusement, eu personne de blessé; mais, hélas! juge du guignon: dans le moment où l'on était empressé pour nous tirer de la voiture, la mère de mon jeune homme a passé près de nous dans un superbe carrosse, avec trois laquais derrière. Il peut avoir été aperçu des gens de sa mère ; il craint qu'on n'en parle à l'hôtel et que cela ne lui fasse quelques histoires. Je l'ai rassuré autant que j'ai pu, en lui conseillant de nier le fait. Il est très embarrassé, et moi for.tiûquiète ; car je serais fâchée de le perdre, ses manières honnêtes m'attachent à lui. On a bien raison de dire que la vie est pleine de soucis.

On fait ici beaucoup de changements à la redoute chinoise (3)/ qu'on se propose de rendre plus agréable que

(1) Auberge où l'on fait de très bonne chère. Il se passe peu de jours qu'il ne s'y fasse des parties.

(2) Promenade de Paris, au bout des Tuileries. Quand les arbres nouvellement plantés seront grands, ce sera la plus belle qu'on

uisse voir.

3) La Redoute chinoise est une espèce de Waux-hall qui est

CORRESPONDANCE d'eULALIB S33

l'année passée. lime tarde bien que la foire de Saint- Laurent arrive.

J'ai changé de femme de chambre et de laquais ; ils s'étaient amourachés l'un de l'autre, et afin de salir moins de draps, ils couchaieat ensemble. Je le leur aurais volontiers passé, s'ils ne se fussent entendus pour me voler en grossissant mes mémoires et en faisant de doubles emplois. Je n'aurai pas cru cela de Victoire si on me l'avait dit, il a fallu que je le voie pour m'en convaincre. On est souvent bien aveugle sur le compte de certaines personnes quaad on en est coiffé. Adieu, ma chère amie.

Lettre de Si- Jean (1).

Ce 14 juillet 1783.

Mademoiselle,

Vous m'avez promis à votre départ, que si vous aviez besolu d'un domestique, vous m'écririez pour me rendre à Bordeaux. Cependant, mademoiselle, vous ne m'avez pas encore fait l'honneur de m'écrire. Je me flatte cependant que vous me tiendrez votre promesse,

ouvert tout le temps de la foire de Saint-Laurent. On y danse, ou c'y balance, on y joue à la bague, au palet et à différents autres jeux. Il y a un café qui représente une grotte. On y trouve un restaurateur, chez lequel on peut avoir de petites chambres particulières de deux, quatre et six personnes, à volonté. 11 y a aussi deux marchandes de modes.

(1) Domesticjue de Mlle Eulalie.

324 LE DIX-HUITIliME SIÈCLE GALANT ET LIBERTIN

connaissant mon attachement pour vos intérêts, et sachant que personne n"a ptas de talerit qae moi pour tromper un entreteneur : mentant au mieux, ayant un front qui ne rougit jamais.

J'ai l'honneur d'être, avec un profond respect,

Mademoiselle,

Votre très humble et très obéissant serviteur.

Lettre de Vabbê Chatar.

Ce 19 juillet 17S2.

Je vous prie, ma chère Ealalie, de mo mander si Rose, qui est partie de Paris, est à Bordeaux. Il y a un Russe qui m'a écrit pour la lui envoyer. Si vous découvrez où elle est, donnez m'en avis, il y aura vingtcinq louis pour vos peines. Je finis, ma chère Eulalie, en vous assurant que je vous suis toujours attaché et très fâché que vous ne puissiez plus faire de parties chez moi. Tâchez, je vous supplie, de me donner des nouvelles de Rose. Votre ami.

Z eîîre de Mlle Bosalie.

le 3 août 1782.

Ccmme j'étais à ma toilette, voici, ma bonne amie, le billet qu'on m'a apporté de la part de mon jeune homme.

« De l'Hôtel de la Force (1).

« Il y a une heure que j'ai été arrêté pour une lettre de change de douze cents livres. Je vous prie, ma chère amie, de me les envoyer tout de suite. Je volerai dans vos bras vous en témoigner ma reconnaissance. Je ne serai pas longtem;ps à m'acquitter envers vous, l'Echopier^, doit me faire mes affaires de huit mille livres. Quoique ce soit un grand coquin, je retirerai plus qu'il me faut pour vous payer ».

Je répondis aussitôt : « Je serais charmé, monsieur, de pouvoir vous rendre le service que vous m.e demandez, mais cela m'est in possible. Si je n'avais une antipathie insurmontable pour tout ce qui s'appelle prison, j'iiais vcus consoler et vous engager à supporter votre malheur avec fermeté ; personne ne vous étant plus plus attaché que moi. »

(1) Prisons où on met les gens pour deHes et ceux arrêtés par ordre de police.

'^) Horloger, rue des Petit s-Champs.

Je me flatte que maintenant nous voilà brouill^'^s. J'en serais charmée. Depuis quelque temps les cadeaux n'allaient plus leur train. Il est à sec, quant au plaisir, il m'en donnait peu n'étant nullement vigoureux. Ainsi maintenant, cela ne serait ni plaisir^ ni profit. Bon à mettre au rebut. Au moins passe quand on a Fun des deux. Heureux lorsque les deux se trouvent ensemble ; mais, maintenant, c'est bien rare. Pense à plumer ton conseiller.

Lettre de Mlle Julie.

Ce dimanche, 4 août 1782.

Ma chère amie, je ne reverrai plus mon jeune homme : voici la lettre que j'ai reçue de lui :

« Ma bonne amie, mon cœur, mabien-aimée, je ne sais quel nom vous donner pour exprimer mon amour; je ne vous reverrai de longtemps. Jugez de la peine que cela me cause. Le lendemain de notre arrivée à la campagne, ma mère me fit appeler le matin. Je me rendis dans sa chambre. Ayant aussitôt fait retirer ses femmes, elle me parla ainsi :

« Monsieur, je sais la vie que vous meniez à Paris. « Quoi ! si jeune, donner dans le libertinage ! Est-ce là <i le fruit de la bonne éducation que vous avez reçue ? « Comme je ne veux pas que vous vous perdiez, j'ai

« résolu de vous faire voyager. M. de X... a la bonté « de vouloir bien vous accompagner, tenez-vous prêt à « partir dans trois jours ». Ensuite, changeant de conversation, elle sonna ses femmes. Ce discours m'a consterné. Je m'em presse de vous écrire, afin que vous ne soyiez pas inquiète de ne pas me revoir. Conservez l'amitié que vous m'avez toujours témoignée, et croyez que, dès que je serai de retour, je revolerai dans les bras de la belle Julie que j'aimerai toujours et dont l'image sera sans cesse présente à mon esprit. Acceptez le billet de la Caisse d'escompte que je joins ici comme une faible marque de mon amitié, votre îimant pour la vie (1). » Ce contre-temps est affreux pour moi ; je lui étais réellement attachée et mes affaires allaient à merveille. Ne pourrais-je donc jamais être heureuse et ne verraije jamais que l'ombre de la fidélité ? Ah ! ma chère Eulalie, que de travers dans la vie et qu'elle est semée d'épines. Je t'embrasse.

Lellre de Mlle Julie.

Ce samedi, 17 août 1782.

J'ai été ma chère amie, à l'ouverture de la Redoute chinoise. On l'a réellement embellie. Le comte de ... m'a remarquée et me trouve fort de son goût. On dit

(1) Ce sont des billets payables au porteur et qu'on peut touche tous les jours, excepté les fêtes et dimanches.

qu'il est brouillé avec sa maîtrf^ssn. S'il voulait me prendre, cela ferait une bonne affaire pour moi. On le dit peu exigeant et facile à tromper, ce sont deux grandes qualités et rares à lencontrer dans la même personne. Au reste, il y avait beaucoup de femmes et peu d'hommes à la Redoute, et une quantité considérable de bourgeois et de bourgeoises. Morel et Ilenrielte y étaient aussi ; comment se sont-elles raccommodées, après la scène qu'elles ont eu ensemble ? Sainte-Lucie était la plus brillante ; un jeune provincial la suivait et ne la quittait pas d'un pas. Il y a eu une contredanse par Laurelte, Flore, Rose et Violette. Peixoto y était, apparemment, pour chercher de l'un et de l'autre sexe. L'abbé Chataret ses associés y faisaient triste figure ; il n'y a pas de l'eau à boire pour eux depuis la guerre. La Grasset y étalait ses gros appas usés; elle avait avec elle une jeune fille qui n'était pas mal. C'est gauche de s'accoupler avec de si jolies femmes, ayant des prétentions. J'allais sortir, ma chère, quand notre amphibie de chez Ni;olet, m'ayant reconnu, m'a accosté en voulant me quereller ; mais j'ai fait l'étonnée, et j'ai si bien joué mon rôle qu'il a réellement cru s'êti-e trompé et m'a fait des excuses. Je regrelte bien que tu ne sois pas ici pour m'accompaguer ; j'avais avec moi Renesson, ce grand squelette ; sans vanité, je n'ai pas peur qu'elle m'enlève personne. Adieu, mon cœur.

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