La question littéraire se trou- Beuve, Lundis, t. HI
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plus intraitable. Ainsi les pensées d'un pays se transportent plus aisément dans un autre que ses plantes...
De plus, comme on ne peut pas juger quels climats sont les plus favorables pour l'esprit, qu'ils ont apparemment des avantages et des désavantages qui se compensent, et que ceux qui donneraient par eux-mêmes plus de vivacité donneraient aussi moins de justesse, et ainsi du reste, il s'ensuit que la difTérence des climats ne doit être comptée pour rien, pourvu que les esprits soient également cultivés...
Afin que les modernes puissent toujours enchérir sur les anciens^, il faut que les choses soient d'une espèce à le permettre. L'éloquence et la poésie ne demandent qu'un certain nombre de vues assez borné par rapport à d'autres arts', et elles dépendent principalement de la vivacité de l'imagination. Or les hommespeuvent avoir amassé en peu de siècles un petit nombre de vues, et la vivacité de l'imagination n'a pas besoin d'une longue suite d'expériences ni d'une grande quantité de règles pour avoir toute la perfection dont elle est capable. Mais la pli3'sique, la médecine, les mathématiques, sont composées d'un nombre infini de vues et dépendent de la justesse du raisonnement, qui se perfectionne avec une extrême lenteur, et se perfectionne toujours; il faut même Bouvent qu'elles soient aidées par des expériences que le hasard seul fait naître et qu'il n'amène pas à point nommé. Il est évident que tout cela n'a point de fin^, et que les derniers physiciens ou mathématiciens devront naturellement être les plus habiles...
Quand nous aurons trouvé que les Anciens ont atteint sur quelque chose le point de la perfection, contentons-nous de dire qu'ils ne peuvent être surpassés, mais ne disons pas qu'ils ne peuvent être égalés... Pourquoi ne les égalerionsnous pas? En qualité d'hommes, nous avons toujours droit d'y prétendre...
Nous pouvons espérer qu'on nous admirera avec excès dans les siècles à venir. Dieu sait avec quel mépris on traitera
1. Arts. Dans un sens très général; 2. Que tout cela n'a point de fin. Que
le mot comprend aussi les sciences. le progrès est indéfini.
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en comparaison de nous les beaux esprits de ce temps-là, qui pourront bien être des Américains... Il ne faut qu'avoir patience', el par une longue suite de siècles nous deviendrons les contemporains des (îrecs et des Latins; alors il est aisé (le prévoir qu'on ne fera aucun scrupule de nous préférer hautement à eux sur beaucoup de choses. Les meilleurs ouvrages de Sophocle, d'Luripide, d'Aristophane, ne tiendront guère devant Cinna, Horace, Ariane'^, le Misanthrope, et un grand nombre d'autres tragédies et comédies du bon temps.
[Digression sur h-s Anciens et les Modernes, passim.)
ÉLOdt: DU IlOTANISTE TOURNEFOUT
... La mort de son père, arrivée en 1077, le laissa entièrement maître de suivre son inclination.
II profita de sa liberté et parcourut en 1078 les montagnes de Dauphiné et de Savoie, d'où il rapporta quantité de belles plantes sèches, qui commencèrent son herbier.
La botanique n'est pas une science sédentaire et paresseuse qui se puisse acquérir dans le repos et dans l'ombre d'un cabinet, comme la géométrie et Ihistoire, ou qui tout au plus, comme la chimie, l'anatomie et l'astronomie, ne demande que des opérations d'assez peu de mouvement. Elle veut que l'on coure les montagnes et les forêts, que l'on gravisse contre ^ des rochers escarpés, que l'on s'expose aux bords des précipices. Les seuls livres qui peuvent nous instruire à fond de cette matière ont été jetés au hasard sur toute la surface de la terre; et il faut se résoudre ù la fatigue et au péril de les chercher el de les ramasser. De là vient qu'il est si rare dexceller dans cette science. Le degré de passion qui sullit pour faire un savant d'une autre espèce ne suffit pas pour faire un grand botaniste; et, avec cette passion même, il faut
1. Avoir patience. CeUe construciioii Thomas Corneille, qui était ronde de d'un verbe avec un substantif sans ar- Fontenelle.
licle était beaucoup plus fréquente que 3. Contre. En face de. Contre des ro-
dans l'usage actuel. cliers, c'est-à-dire la partie antérieure
2. Ariane. Titre d'une tragédie de du corps étant opposée à ces rochers.
encore une santé qui puisse la suivre et une force de corps qui y réponde. Tournefort était d'un tempérament vif, laborieux, robuste; un grand fond de gaieté naturelle le soutenait dans le travail, et son corps, aussi bien que son esprit, avait été fait pour la botanique.
En 1679, il partit d'Aix pour Montpellier, où il se perfectionna beaucoup dans l'anatomie et dans la médecine. Un Jardin des Plantes, établi en cette ville par Henri IV, ne pouvait pas, quelque riche qu'il fût, satisfaire sa curiosité; il courut tous les environs de Montpellier à plus de dix lieues et en rapporta des plantes inconnues aux. gens mêmes du pays. Mais ces courses étaient encore trop bornées : il partit de Montpellier pour Barcelone au mois d'avril 1G81; il passa jusqu'à la Saint-Jean dans les montagnes de Catalogne, où il était suivi par les médecins du pays et par les jeunes étudiants en médecine, à qui il démontrait' les plantes. On eût dit presque qu'il imitait les anciens gymnosophistes^, qui menaient leurs disciples dans les déserts, où ils tenaient leur école.
Les hautes montagnes des Pyrénées étaient trop proches pour ne le pas tenter. Cependant il savait qu'il ne trouverait dans ces vastes solitudes qu'une subsistance pareille à celle des plus austères anachorètes, et que les malheureux habitants qui la lui pouvaient fournir n'étaient pas en plus grand nombre que les voleurs qu'il avait à craindre. Aussi fut-il plusieurs fois dépouillé par les miquelets^ espagnols. Il avait imaginé un stratagème pour leur dérober un peu d'argent dans ces sortes d'occasions. Il enfermait des réaùx* dans du pain qu'il portait sur lui, et qui était si noir et si dur que, quoiqu'ils le volassent fort exactement et ne fussent pas gens à rien dédaigner, ils le^ lui laissaient avec mépris. Son inclination dominante lui faisait tout surmonter; ces rochers affreux et presque inaccessibles qui l'environnaient de toutes parts s'étaient changés pour lui en une magnifique biblio-
1.- Démunirait. Enseignait en mettant 3. Miiiuelcls. Bandits des Pyrénées.
la chose sous les yeux. On n'emploie 4. Réaux. Monnaie d'argent espa-
guère plus ce verbe en ce sens. gnole; le réal valait un quart de