LES SALONS, LES GENS DE LETTRES
m"^ geoffrin et son salon'
Vous allez à pr^-sent me voir vivre à Paris avec des gens de mœurs bien dilîérenles; et j'aurais une belle galerie de portraits à vous peindre, si j'avais pour cela d'assez vives couleurs ; mais je vais du moins essayer de vous en crayonner les traits.
J'ai dit que, du vivant de M°* de Tencin, M""' Geoffrin Fallait voir; et la vieille rusée pénétrait si bien le motif de ses visites, qu'elle disait à ses convives : « Savez-vous ce que la Geoffrin vient faire ici ? elle vient voir ce quelle pourra recueillir de mon inventaire. » En eOet, à sa mort-, une partie de sa société, et ce qu'il en restait de mieux (car Fontenelle et Montesquieu ne vivaient plus), avait passé dans la société nouvelle; mais celle-ci ne se bornait pas à cette petite colonie. Assez riche pour faire de sa maison le rendez-vous des lettres et des arts, et voyant que c'était pour elle un moyen de se donner dans sa vieillesse une amusante société et une existence honorable. M'"'' Geoffrin avait fondé chez elle deux dîners, l'un (le lundi), pour les artistes, l'autre (le mercredi), pour les gens de lettres; et une chose assez remarquable, c'est que, sans aucune teinture ni des arts ni des lettres, cette femme, qui de sa vie n'avait rien lu ni rien appris qu'à la volée, se trouvant au milieu de l'une ou de l'autre société, ne leur était point étrangère. Elle y était même à son aise ; mais elle avait le bon esprit de ne parler jamais que de ce qu'elle savait très bien, et de céder, sur tout le reste, la parole à des gens instruits, toujours poliment attentive, sans même paraître ennuyée de ce qu'elle n'entendait pas, mais plus adroite encore à présider, à surveiller, à tenir sous sa main ces deux sociétés naturellement libres, àmarquer des limites à cette liberté, et à l'y ramener par un mot, par un geste,
1. « De tous les salons du xvnic est le plus complet. » (Sainte-Beuve, siècle, c'est celui de M°»e Geoffrin qui 2. En 1749.
:\2 i.K wiii" siHci.i: l'Mi i.h:s textes
ciMnint' par un lil invisiMe, lorsqn'ollc voulait srcliappcr. A/linis, voili'i qui rst hieii, (Hait cumnmiK'meiil le si}i;nal de saj^essc qu'cllr donnait à ses ooiivivcs; cl, qncllc que lill la vivacili' d'une conversation (jui passait la mesure, chez elle (Ml pouvait dire ce que Virgile a dit des abeilles :
//(■ motitt^ animontm alque hwc certamina lanta ]'i(heris cvifjui jaclu romjircssa quiesceni*.
■ Celait un carai'tère singulier que le sien, et dinicile à saisir et ù peindre, jtarce qu'il était tout en demi-teintes et en nuiinces; bien décidé pourtant, mais sans aucun de ces traits marquants par où le naturel se dislingue et se délinit. Elle était bonne, mais peu sensible; bienfaisante, mais sans aucun des charm(>s de la bienveillance; impatiente de secourir les malheureux, mais sans les voir, de peur d'en* être émue, sûre et fidèle amie et même officieuse, mais timide, inquiète en servant ses amis, dans la crainte de compromettre ou son crédit ou son repos. Elle était simple dans ses goûts, dans ses vèlemenls, dans ses meubles, mais recherché*' dans sa simplicité, ayant jusqu'au raffinement les délicatesses du luxe, mais rien de son éclat ni de ses vanités; modeste dans son air, dans son maintien, dans ses manières, mais avec un fond de fierté et même un peu de vaine gloire. Ilien ne la fiattait plus que son commerce avec les grands. Chez eu.x, elle les voj'ait peu, elle y était mal à son aise; mais (>llc savait lesattirer chez elle avec une coquetterie imperceptiblement flatteuse, et, dans l'air aisé, naturel, demi-respectueux et demifamilier dont ils étaient reçus, je croyais voir une adresse extrême. Toujours libre avec eux, toujours sur la limite des bienséances, elle ne la passait jamais. Pour être bien avec le ciel sans être mal avec son monde, elle s'était fait une espèce de dévotion clandestine : elle allait à la messe comme on va en bonne fortune; elle avait un appartement dans un couvent de religi-euses et une tribune à l'église des Capucins, mais avec mystère. Toute "sorte d».» faste lui répugnait. Son
1. Géorgiques, IV, 87. — « Pour 2. En. Se substituait couramment à
apaiser cette fureur guerrière et cette un nom de personne. — Ici, en= par
lutte acharnée, il suffira de jeter un peu eux. Cf. p. 25, n. 3. dépoussière. »
M'as Geoffrin.
LE XVIir SIECLE PAR LES TEXTES,
34 //. \>/// sii-i-.u: i>An u:s textes
plus graiiil soin iHail di- no faire aucun bruit. IMlo désirait vivement d'avoir dr la célébrité et de s'acquérir une grando considération dans le monde; mais elle la voulait tranquille. Tu pou somlilablc à oel Anglais vai)or(Mix' qui croyait êlro (le verro, olle évitait comme autant <l"écu(»rls tout ce qui laurail exposée au choc des passions humaines; et de \h sa mollesse et sa timidité, sitôt qu'un hou oITice demandait du courage. Tel homme pour qui de bon C(i'ur elle aurait délié sa bourse, n'était pas sûr de même que sa langue se déhàt; et, sur ce point, elle se donnait des excuses ingénieuses. Par exemple. eli(^ avait pour maxime que, lorsque dans le monde on entendait dire du mal de ses amis, il ne fallait jamais prendre vivement leur défense et tenir tête au médisant; car c'était le moyen d'irriter la vipère et d'en exalter^ io venin. Elle voulait qu'on ne louât ses amis que très sobrement et par leurs qualités, nctn par leurs actions; car, en attendant dire de quelqu'un qu'il est sincère et bienfaisant, chacun peut se dire à soi-même : \^l moi aussi, je suis bienfaisant et sincère. « Mais, disait-elle, si vous citez de lui un procédé louable, une action vertueuse, comme chacun ne peut pas dire en avoir fait autant, il pi-end cette louange pour un reproche, et il cherche à la déprimera » Ce qu'elle estimait le plus dans un ami, c'était une prudence attentive à ne jamais la compromettre.
L'un de ses faibles était l'envie de se mêler des affaires de ses amis, d'être leur confidente, leur conseil et leur guide. En l'initiant dans ses secrets, et en se laissant diriger et quelquefois gronder par elle, on était sûr de la toucher par son endroit le plus sensible; mais l'indocilité, môme respectueuse, la refroidissait sur-le-champ, et, par un petit dépit sec, elle faisait sentir combien elle en était piquée. Il est vrai que, pour se conduire selon les règles de la prudence, on ne pouvait mieux faire que de la consulter. Le savoir-vivre était sa suprême science. Sur tout le reste, elle n'avait que des notions légères et communes; mais dans l'étude des mœurs et des usages, dans la connaissance des hommes et surtout des
1, V((/)orf«.r. Sujet à des vapeurs. Les 2. £.)«//«/•. Activer la vertu de telle
vapeurs sont les exhalaisons des hu- ou telle substance,
meurs morbides, qui, pensait-on, mon- .3. A la déprimer. A en rabaisser la
tent au cerveau. valeur.
LES SÀLOSS. LES GEXS DE LETTRES 35
femmes, elle était profonde, et capable de donner de bonnes leçons. Si donc il se mêlait un peu d'amour-propre dans cette envie de conseiller et de conduire, il y entrait aussi de la bonté, du désir d'être utile et de la sincère amitié.
A l'égard de son esprit, quoique uniquement cultivé par le commerce du monde, il était fin, juste et perçant. Un goût naturel, un sens droit lui donnaient, en parlant, le tour et le mot convenables. Elle écrivait purement, simplement, et d'un style concis et clair, mais en femme qui avait été mal élevée', et qui s'en vantait. Un abbé italien étant venu lui offrir la dédicace dune grammaire italienne et française : « x\ moi, monsieur, lui dit-elle, la dédicace d'une grammaire! à moi, qui ne sais pas seulement l'orthographe ! « C'était la pure vérité. Son vrai talent était celui de bien conter; elle y excellait, et volontiers elle en faisait usage pour égayer la table; mais sans apprêt, sans art et sans prétention, seulement pour donner l'exemple; car des moyens qu'elle avait de rendre sa société" agréable, elle n'en négligeait aucun.
De cette société, l'homme le plus gai, le plus animé, le plus amusant dans sa gaieté, c'était d'Alemberl. Après avoir passé sa matinée à chiffrer de l'algèbre et à résoudre des problèmes de dynamique^ ou d'astronomie, il sortait de chez sa vitrière^ comme un écolier échappé du collège, ne demandant qu'à se réjouir; et, par le tour vif et plaisant que prenait alors cet esprit si lumineux, si profond, si solide, il faisait oublier en lui le philosophe et le savant, pour n'y plus voir^ que l'homme aimable. La source de cet enjouement si naturel était une àme pure, libre de passions,- contente d'ellemême, et tous les jours en jouissance de quelque vérité nouvelle qui venait de récompenser et de couronner son travail; privilège exclusif des sciences exactes, et que nul autre genre d'études ne peut obtenir pleinement.
1. J/rt/ (^/£('dc. Peu inslruile. qu'on n'y vit plus. L'infinitif, le par-
2. Sa société. Son salon, la société ticipe présent (ou le gérondif) et le parqui s'y réunissait. ticipe passé pouvaient se rapporter à
3. Dynamique. Science qui étudie les un sujet autre que celui de la proposimouvements des corps. tion. Les grammairiens permettent
4. Sa titriére. Enfant naturel, d'A- aujourd'hui moins de liberté. Pourtant lembert avait été confié, dès sa nais- ces constructions irrégulières sont d'un sance, à la femme d'un vitrier. très bon emploi lorsque le sens n'en