LES SALONS, LES GENS DE LETTRES
nier tous les gens de bien et lui-même, pour ne donner aux actions morales d'autre mobile que l'intérêt*; mais, en faisant abstraction de ses livres, on l'aimait, lui, tel qu'il était; et l'on verra bientôt de quel agrément fut sa maison pour les gens de lettres.
A propos des grâces, parlons d'une personne qui en avait tous les dons dans l'esprit et dans le langage, et qui était la seule femme que M"^ GeofTrin eût admise à son dîner des gens de lettres; c'était l'amie de d'Alembert, M"^ l'Espinasse^; étonnant composé de bienséance, de raison, de sagesse, avec la tète la plus vive, l'âme la plus ardente, l'imagination la plus inflammable qui ait existé depuis Sapho^ Ce feu qui circulait dans ses veines et dans ses nerfs, et qui donnait à son esprit tant d'activité, de brillant et de charme, l'a consumée avant le temps. Je dirai dans la suite quels regrets elle nous laissa. Je ne marque ici que la place qu'elle occupait à nos dîners, où sa présence était d'un intérêt inexprimable. Continuel objet d'attention, soit qu'elle écoutât, soit qu'elle parlât elle-même (et personne ne parlait mieux), sans coquetterie, elle nous inspirait l'innocent désir de lui plaire; sans pruderie, elle faisait sentir à la liberté des propos jusqu'oïl elle pouvait aller sans inquiéter la pudeur et sans effleurer* la décence.
Mon dessein n'est pas de décrire tout le cercle de nos convives. Il y en avait d'oiseux, et qui ne faisaient guère que jouir : gens instruits cependant, mais avares de leurs richesses, et qui, sans se donner la peine de semer, venaient recueillir. De ce nombre n'était assurément pas l'abbé RaynaP; et, dans l'usage qu'il faisait de l'instruction dont il était plein, s'il donnait quelquefois dans un excès, ce n'étaitpas dans un excès d'économie. La robuste vigueur de sa philosophie ne s'était pas montrée; le vaste amas de ses connaissances
1. En réalité, si Helvélius fonde la 4. Effleurer. Porter une atteinte lémorale sur l'intérêt, il veut persuader gère.
aux hommes que leur véritable intérêt 5. L'abbé Raynal, 1713-1796, puest de s'aimer et de s'entr'aider. blia en 1780 l'Histoire philosophique et
2. Ci. Précis de Littérature, p. 297. politique des établissements et du commerce
3. Célèbre poétesse grecque, née des Européens dans les deux Indes, livre dans l'ile de Lesbos, vers la fin du éloquent , mais d'une éloquence trop viic siècle avant J.-C. . souvent ampoulée et pompeuse.
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nVUail pas pleinement formé; la sagacité, la justesse, la précision, étaient encore les qnalités les plus marquées de son esprit, et il y ajoutait une honte (ITime et une nuK'nité de mœurs qui nous le rendaient cher à Unis- On trouvait ccpendaut ([lie la facilité de son élocution et l'ahoudance de sa mémoire ne se tempéraient pas assez. Son déhit était rarement susceptihle de dialogue;ce n'a été que dans sa vieillesse que, moins vif et moins ahoudant, il a connu le plaisir de causer.
Soit qu'il fût entré dans le plan de M"'" (leoIVrin d'attirer chez elle les plus considérahles des étrangers qui venaient à Paris, et de rendre par là sa maison célèbre dans toute l'Europe, soit que ce fût la suite et l'effet naturel de l'agrément et de l'éclat que donnait à cette maison la société des gens de lettres, il n'arrivait d'aucun pays ni prince, ni ministre, ni liommes ou femmes de nom qui, en allant voir M""^ Geolfrin, n'eussent l'ambition d'être invités à l'un de nos dîners, et ne se fissent un grand plaisir de nous voir réunis k table. C'était singulièrement' ces jours-là que M^'^Geoffrin déployait tous les charmes de son esprit et nous disait : « Soijons aimables. - Rarement, en effet, ces dîners manquaient d'être animés par de bons propos.
(Marmontel, la Société littéraire au dix-kuilième siècle.)