SEDAINE
(u;m ii.iioMMi; i;i <(i,m.mi:u(.am
M. VANDlillK FILS.
M. VANDKitK Kii.s. — Quelle fatalité'! je ne voulais pas sortir ; il semblait que j'avais un pressentiment. Les commerçants... les commerrants... c'est l'iHat de mon père, et je ne soulTrirai jamais qu'on l'jivilisse... .\lil mou père! mon père! un jour do noce*! Je vois toutes ses inquiéludes, toute sa douleur, le désespoir de ma mère, ma sœur, cette pauvre Victorine, Antoine^ toute une famille. Ah! dieux, que ne donnorais-je pas pour reculer d'un jour, d'un seul jour! Reculer... Le pcre cnlre cl le regarde. Non, certes, je ne reculerai pas. .\h ! dieux ! // aperçoit son père, il prend un air gai.;
M. VANDKitK ii:nE, M. VANDKIiK iils
M. Vanderk pkhe. — Hh mais, mon fils, quelle pétulance! quels mouvements! que signifie?
M. Y.^NDERK FLS. — Je déclamais ; j 6 .. . je faisais le héros.
M. Yanderk père. — Vous ne représenteriez pas demain quelque pièce de théâtre, une tragédie?
M. Vanderk fils. — Non, non, mon père.
M. Vanderk père. — Faites, si cela vous amuse; mais il faudrait quelques précautions; dites-le-moi: et, s'il ne faut pas que je le sache, je ne le saurai pas.
M. Vanderk fils. — Je vous suis ojjligé, mon père; je vous le dirais.
M. Vanderk père. — Si vous me trompez, prenez-y garde : je ferai cabale.
M. V^ANDERK fils. — Je ne crains pas cela; mais, mon père, on vient de lire le contrat de mariage de ma sœur;
1. Le jeune Vanderk, fils d'un com- " 2. Le jour- o'i sa sœur doit se marier, merçant, a prjDvoqué en duel un jeune 3. Victorine, la fille d'Antoine; Anhomme qui traitait les commerçants loine, l'homme de contiance de Vand'une façon injurieuse. derk père.
SEDÀINE 305
nous l'avons tous signé. Quel nom y avez-vous pris? et quel nom m'avez-vous fait prendre?
M. Vanderk père. — Le vôtre.
M. Vanderk fils. — Le mien! est-ce que celui que je porte...?
M. Vam)Ekk père. — Ce n'est qu'un surnom.
M. Vanderk fils. — Vous vous êtes titré de chevalier, d'ancien baron: de Savières, de Clavières, de...
M. Vanderk père. — Je le suis.
M. Vanderk fils. — Vous êtes donc gentilhomme ?
M. Vanderk père. — Oui.
M. Vanderk FILS. — Oui!
M. Vanderk père. — Vous doutez de ce que je dis?
M. Vanderk fils. — Non, mon père; mais est-il possible?
M, Vanderk père. ■ — Il n'est pas possible que je sois gentilhomme !
M. Vanderk fils. — Je ne dis pas cela. Mais est-il possible , fussiez-vous le plus pauvre des nobles, que vous ayez pris un état?
M. Vanderk père. — Mon fils, lorsqu'un 'homme entre dans le monde, il est le jouet des circonstances.
M. Vanderk fils. — En est-il d'assez fortes pour descendre du rang le plus distingué au rang...
M. Vanderk père. — Achevez : au rang le plus bas.
M. Vanderk fils. — Je ne voulais pas dire cela.
M. Vanderk père. — Ecoutez : le compte le plus rigide qu'un père doive à son fils, est celui de l'honneur qu'il a reçu de ses ancêtres : asseyez-vous. [Le père s'assied; le fils prend un siège et s'assied ensuite.) J'ai été élevé par votre bisaïeul; mon père fut tué fort jeune à la tête de son régiment. Si vous étiez moins raisonnable, je ne vous confierais pas l'histoire de ma jeunesse, et la voici : Votre mère, fille d'un gentilhomme voisin, a été ma seule et unique passion. Dans l'âge où Tonne choisit pas, j'ai eu le bonheur de bien choisir. Un jeune officier, venu en quartier d'hiver dans la province, trouva mauvais qu'un enfant de seize ans, c'était mon âge, attirât les attentions d'un autre enfant; votre mère n'avait pas douze ans; il me traita avec une hauteur... je ne le supportai pas; nous nous battîmes.
LE XVine SIÈCLE PAR LES TEXTES 20
IF .\i7//o sn:i:i.h: i>\n i.i:s Ti:xih:s
M. ^'.\^n^!^K fils. — Vous vous haltîtos?
M. \'.\Mii:itK i'i;iu:. — Oui, nK)n (ils.
M. Nan'dkhk fils. — Au pistolet '?
M. Vanukhk l'KRE. — Non, ^ l'épéc Je lus fore*' de (juitler la province; voire mère nie jura une cousiance qu'elle a eue lOule sa vie; je m"enil)ar(|uai. Un bon Hollandais, jjropriélaire du bâtiment sur lequel j'étais, me prit en airection. Nous Wmes attaqués, et je lui fus utile. Le bon Hollandais m'associa à son commerce; il m'offrit sa nièce et sa fortune. Je lui dis mes engagements; il m'approuve; il part; il obtient le consentement des parents de votre mère; il me l'amène avec sa nourrice; c'est cette lionne vieille qui est ici. Nous nous marions; le bon Hollandais mourut dans mes bras; je pris, à sa prière, et son nom et son commerce. Le ciel a béni ma fortune; je ne peux pas être plus heureux; je suis estimé; voici votre sœur bien établie, votre beaufrère remplit avec hormcur une des premières places dans la robe. Pour vous, mon fils, vous serez digne de moi et de vos aïeux; j'ai déjà remis dans notre famille tous les biens que la nécessité de servir le prince avait fait sortir des mains de nos ancêtres; ils seront à vous, ces biens, et, si vous p.ensez que j'aie fait par le commerce une tache à leur nom, c'est à vous de l'elTacer ; mais, dans un siècle aussi éclairé que celuici, ce qui peut donner la noblesse n'est pas capable de l'ôter.
M. Vanderk fils. — Ahl mon père, je ne le pense pas; mais le préjugé est malheureusement si fort...
M. Vandehk I'èhe. — Un préjugé ! un tel préjugé n'est rien aux yeux de la raison.
M. Vanuerk fils. — Cela n'empêche pas que le commerce ne soit considéré comme un état...
M. Vanderk i'ère. — Quel état, mon fils, que celui d'un homme qui, d'un trait de plume, se fait obéir d'un bout de l'univers à l'autre I Son nom, son seing n'a pas besoin, comme la monnaie d'un souverain, que la valeur du métal serve de caution à l'empreinte: sa personne a tout fait; il a signé, cela suffit.
M, Vanderk fils. — J'en conviens; mais...