I.K AV///C SIECLE PAR LES TEXTES
Pariloiino/., si j'acliève on peu de mois un récil (jui me lue; je vous raconte un malheui' qui n'eut janîais d'exemple. T(Mile ma vie esl deslint'e à pleurer. Mais, ipioicpio je 1(> perle sans cesse dans ma mcinoire, mon âme scmhh; reculer d'horreur chaque l'ois que j'enireprends de rexprimor.
Nous avions passé Iranquillement une parlie de la nuil; je croyais ma chère maîtresse endormie, et je n'osais pousser le moindre souflle, dans la crainte de trtjuhlcr son sommeil, .le m'aperçus, dès le point du jour, eu louchant ses mains, qu'elle les avait froides et tremblantes. Je les approchai de mon sein pour les réchauffer. Elle sentit ce mouvement et, faisant un effort pour saisir les miennes, elle me dit d'une voix faible qu'elle se croyait à sa dernière heure. Je ne pris d'abord ce discours que pour un langage ordinaire dans l'infortune, et je n'y répondis que par les tendres consolations de l'amour. Mais ses soupirs fréquents, son silence à mes interrogations, le serrement de ses mains dans lesquelles elle continuait do tenir les miennes, me firent connaître que la fin de ses malheurs approchait. N'exigez point de moi que je vous décrive mes sentiments, ni que je vous rapporte ses dernières expressions. Je la perdis : je reçus d'elle des marques d'amour au moment même qu'elle* expirait; c'est tout ce que j'ai la force de vous apprendre de ce fatal et déplorable^ événement.
Mon âme ne suivit pas la sienne. Le ciel ne me trouva point sans doute assez rigoureusement puni. 11 a voulu que j'aie traîné depuis une vie languissante et misérable. Je renonce volontairement à la mener jamais plus heureuse.
Je demeurai plus de vingt-quatre heures la bouche attachée sur le visage et sur les mains de ma chère Manon. Mon dessein était d'y mourir; mais je fis réflexion, au commencement du second jour, que son corps serait exposé, après mon trépas, à devenir la pâture des bêtes sauvages. Je formai la résolution de l'enterrer et d'attendre la mort sur sa fosse. J'étais déjà si proche de ma fin, par l'affaiblissement que le jeûne et la douleur m'avaient causé, que j'eus besoin de quantité d'efforts pour me tenir debout. Je fus obligé de
1. Owe. Danslequel,où.Cf.p.6i,n. 2. 2. Ce mol a perdu île sa force.
recourir aux liqueurs que j'avais apportées. Elles me rendirent autant de force qu'il en fallait pour le triste office que j'allais exécuter. Il ne m'était pas diflicile d'ouvrir la terre dans le lieu où je me trouvais. C'était une campagne couverte de sable. Je rompis mon épée pour m'en servir à' creuser; mais j'en tirai moins de secours que de mes mains. J'ouvris une large fosse; j'y plaçai l'idole de mon cœur, après avoir pris soin de l'envelopper de tous mes habits pour empêcher le sable de la toucher. Je ne la mis dans cet état qu'après l'avoir embrassée mille fois avec toute l'ardeurdu plus parfait amour. Je m'assis encore près d'elle; je la considérai longtemps : je ne pouvais me résoudre à fermer sa fosse. Enfin, mes forces recommençant à s'affaiblir, et craignant d'en" manquer tout à fait avant la fin de mon entreprise, j'ensevelis pour toujours dans le sein de la terre ce qu'elle avait porté de plus parfait et de plus aimable ^ ; je me couchai ensuite sur la fosse, le visage tourné vers le sable, et, fermant les yeux avec le dessein de ne les ouvrir jamais, j'invoquai le secours du ciel et j'attendis la mort avec impatience. Ce qui vous paraîtra difficile à croire, c'est que, pendant tout l'exercice de ce lugubre ministère, il ne sortit point une larme de mes yeux, ni un soupir de ma bouche. La consternation profonde où j'étais et le dessein déterminé de mourir avaient coupé le cours à toutes les expressions du désespoir et de la douleur. Aussi ne demeurai-jepas longtempsdans laposture où j'étais sur la fosse sans perdre le peu de connaissance et de sentiment qui me restait.
{lôid.)
1. A. Pour; cf. p. 51, n. 2. mais /"ri/VM en général. Cf. p. 332, n. 3.
2. Craiijiiaiil d'en manquer. En repré- 3. Aimahlc. Dans 1g sens originel du sente, non pas mes forces de plus haut, mot, (li(jnc d'cire aimé.