Délicatesse. Dans le sens où l'on dit une sunlé délicate
sans courir à une mort certaine; j'avais même appris quelques mots de leur langue et quelques-unes de leurs coutumes dans les diverses occasions que j'avais eues de les voir. Avec cette tristeressource, j'en avais une autre du côté des Anglais, qui ont, comme nous, des établissements dans cette partie du Nouveau Monde. Mais j'étais effrayé de l'éloignement. Nous avions à traverser, jusqu'à leurs colonies, de stériles campagnes de plusieurs journées de largeur, et quelques montagnes si hautes et si escarpées que le chemin en paraissait difficile aux hommes les plus grossiers et les plus vigoureux. Je me flattais néanmoins que nous pourrions tirer parti de ces deux ressources; des sauvages, pour nous aider à nous conduire, et des Anglais, pour nous recevoir dans leurs habitations. Nous marchâmes aussi longtemps que le courage de Manon put la soutenir, c'est-à-dire environ deux lieues; car cette amante incomparable refusa constamment de s'arrêter plus tôt. Accablée enfin de lassitude, elle me confessa qu'il lui était impossible d'avancer davantage. 11 était déjà nuit. Nous nous assîmes au milieu d'une vaste plaine, sans avoir pu trouver un arbre pour nous mettre a couvert. Son premier soin fut de changer le linge de ma blessure, qu'elle avait pansée ellemême avant notre départ. Je m'opposai en vain à ses volontés; j'aurais achevé de l'accabler mortellement si je lui eusse refusé la satisfaction de me croire à mon aise et sans danger avant que de ' penser à sa propre conservation. Je me soumis durant quelques moments à ses désirs; je reçus ses soins en silence et avec honte. Mais, lorsqu'elle eut satisfait sa tendresse, avec quelle ardeur la mienne ne reprit-elle pas son tour! Je me dépouillai de tous mes habits pour lui faire trouver la terre moins dure en les étendant sous elle ; je la fis consentir, malgré elle, à me voir emploj'er à son usage tout ce que je pus imaginer de moins incommode. J'échauffai ses mains par mes baisers ardents et par la chaleur de mes soupirs. Je passai la nuit entière à veiller près d'elle et à prier le ciel de lui accorder un sommeil doux et paisible. 0 Dieu! que mes vœux étaient vifs et sincères I et par quel rigoureux jugement aviez-vous résolu de ne les pas exaucer?